Mal com(me) X

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« Quand, en 1965, Malcolm X tombe sous les balles, nombreux sont ceux qui pensent qu’il ne représentera plus aucun danger. Aujourd’hui, l’Amérique est loin de cette tranquillité. Malcolm X s’est remis à hanter le présent et à parler (1). Une partie de l’Amérique noire ne lui pardonne pas d’être mort si tôt, d’être mort à ce moment-là, dans ces conditions-là (2).

Mais comment comprendre Malcolm X sans revenir à cet événement inaugural que fut la traite des nègres, cette saignée démographique qui priva l’Afrique noire d’au moins vingt millions d’hommes et de femmes ? Et à l’esclavage, cette forme corrompue de l’existence humaine, ce haut lieu de ténèbres, où la mort menace constamment le nègre, univers de la peine et du malheur, ordre de l’excès, où sont venues s’écraser, une à une, toutes les fables que l’Occident inventa pour se définir lui-même, justifier le racisme et créer un univers où les masques ne renvoient à aucun visage particulier (3) ?

L’esclavage aboli, le calvaire des descendants de l’Afrique s’était poursuivi. Le cachot qu’avait été, et que reste, la présence innommée du nègre dans le Nouveau Monde était demeuré fermé, dessinant, sur un horizon apparemment sans fin, de nouvelles figures de l’aliénation. C’est la raison pour laquelle Malcolm X entreprit de commencer par le commencement. Il décida de travailler d’abord sur le « nom propre ». Né Malcolm Little en 1925, il s’appela X. Nom cocasse, joyeux et blasphémateur. Malcolm X se mit à dire, avec des mots sortis tout droit de sa propre errance d’arnaqueur, de prostitué, de délinquant, de criminel, de prisonnier, de drogué, d’antisémite, de phallocrate, de martyr et — eh oui ! — de salaud (4), des choses vieilles, dont on savait presque tout, mais que l’Occident persistait à nier, préférant tourmenter la conscience de ses victimes, leur rejeter l’entière responsabilité de leur mort et humilier ensuite leurs cadavres (5).

Devenu un forçat contre toutes les significations manquantes, Malcolm X eut ensuite recours à ce grand signifiant qu’a été et que reste, pour nombre de Noirs d’Amérique, Allah, le maître présumé de tous les signes, celui par qui les masques tombent. Pour détruire les fables dominantes, il se convertit à l’islam. Il déchira l’identité d’emprunt et dévoila, à coups de marteau et d’un rire abrupt, la face hideuse de l’Occident.

Et c’est bien d’abord la résurgence de controverses portant sur la nature de l’identité américaine qui explique aujourd’hui l’importance de la référence à Malcolm X. Des idéologues — républicains et démocrates — déplorent le reflux de la vieille idée d’assimilation. Pour autant qu’elle ait vraiment existé, elle requérait de tous les immigrants qu’ils se dessaisissent de leurs identités d’origine et qu’ils épousent, sans compromis, la culture et la tradition dominante occidentales, d’essence anglo-saxonne et judéo-chrétienne. C’est sur la base de ces valeurs que les Etats-Unis ont légitimé leur existence en tant que nation distincte et forgé, pour celle-ci, une personnalité et des attributs démocratiques.

Les autres traditions — qu’elles soient d’origine africaine, islamique, asiatique ou autres — seraient alors fondamentalement antidémocratiques, puisqu’elles reposeraient sur la superstition, le despotisme du groupe et le fanatisme religieux. Dans leur extrême tyrannie, elles auraient écrasé les idéaux des droits de la personne humaine, menaçant les fondations républicaines de la société américaine (6).

Parce que l’Amérique ne s’est pas totalement remise de son passé d’injustice et d’oppression raciale, les débats actuels sur son identité posent, directement, le problème de la présence et du statut politique et économique des ex-esclaves africains dans une société qui ne les a jamais reconnus comme partie intégrante d’elle-même. Ce problème, Malcolm X le posait déjà il y a trente ans.

Or, au cours des douze dernières années, la marginalisation politique et la déchéance économique des Afro-Américains se sont accentuées. La brutalité des politiques conservatrices aidant, l’idée s’est répandue selon laquelle l’Amérique n’aurait aucune responsabilité historique et collective à l’égard de ses ex-esclaves. La plupart de leurs problèmes découleraient uniquement de l’absence chez eux de « bonne moralité » (effondrement de l’institution matrimoniale, nombre élevé d’enfants conçus hors mariage, violences fratricides, extrême dépendance à l’égard des aides gouvernementales…) et du peu de cas qu’ils feraient des valeurs, familiales notamment, qui ont fondé le pays. Il ne servirait donc à rien de dépenser d’immenses sommes d’argent dans des programmes sociaux destinés à entretenir l’assistanat : seule une regénération individuelle serait de nature à stopper l’élan autodestructeur qui consume la communauté noire. Or, dans une perspective politique certes très différente, Malcolm X avait appelé autrefois à cette régénération. Les appels à la méritocratie et au self help (autosuffisance) formaient l’une des bases de sa philosophie politique.

 

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« « Deux cent cinquante ans d’esclavage.
Quatre-vingt-dix ans de lois discriminatoires.
Soixante ans de ségrégation légale.
Trente-cinq ans d’une politique du logement raciste.
Tant que nous n’aurons pas admis notre dette morale écrasante, l’Amérique ne sera jamais unie. »
Dans cet essai implacable et nécessaire qui a reçu le prestigieux George Polk Award, Ta-Nehisi Coates interpelle son pays et le somme de prendre ses responsabilités face aux erreurs du passé. »

 

« Ignorer le fait que l’une des plus vieilles républiques du monde a été bâtie sur la suprématie blanche, prétendre que les problèmes d’une société duale sont les mêmes problèmes que ceux du capitalisme sans régulation, c’est cacher le péché du pillage national derrière le péché du mensonge national. Un mensonge qui refuse de voir que réduire la pauvreté aux États-Unis et mettre un terme à la suprématie blanche sont deux choses différentes. Un mensonge qui refuse de voir que combler l’écart dû aux inégalité sociales ne réduira pas l’écart dû au racisme.  »

Ta-Nehisi Coates

 

 

 

Recul de l’intégration

Ces dernières années, face à ce qui leur apparaît comme un renforcement des identités particulières et ethniques, de nouveaux types de populisme, le plus souvent réactionnaires, ont émergé. Dans une large mesure, ils rêvent de reconstruire un espace socio-politique soumis à un principe culturel central. Pour ce faire, ils s’efforcent d’imposer à tous une homogénéité des comportements et des valeurs, convaincus que la cohérence interne de la nation américaine en dépend. Il se trouve que, vingt ans avant eux, Malcolm X s’était aperçu que les luttes pour le pouvoir se déroulaient aussi bien dans le domaine économique que dans le domaine culturel. Il s’était même prononcé sans ambages en faveur du séparatisme racial — position qu’il reconsidéra vers la fin de sa vie.

La figure de Malcolm X envahit également la scène publique à un moment où la coalition libérale sur laquelle reposait le Parti démocrate s’est fragmentée, sans que l’on puisse dire si l’élection de M. Clinton contribuera à enrayer cette évolution.

D’un côté, s’est développée une définition de la « communauté politique » qui met plus que jamais l’accent sur le caractère pluriethnique et multiculturel du pays, kaléidoscope plutôt que melting-pot. Il s’agirait alors d’admettre le pluralisme fondamental des valeurs et des expériences historiques vécues par les diverses races qui peuplent l’Amérique et, sur cette base, s’efforcer d’organiser une société de tolérance. Les politiques dites d’ »action affirmative » devaient, dans cette perspective, servir à arrimer économiquement les Noirs à la communauté politique. Elles ont d’ailleurs rendu les pratiques de discrimination raciale passibles de sanctions pénales et permis de démanteler la plupart des barrières raciales sur les lieux de travail et sur le marché de l’emploi. C’est, en partie, grâce à ces mesures qu’a émergé une classe moyenne noire, aussi bien dans l’industrie que dans le secteur des services (7).

Or, à la faveur de la « restauration conservatrice » des années 80, cette dynamique de l’intégration accuse un reflux ; la plupart des conquêtes juridiques et des gains économiques réalisés par le mouvement des droits civiques ont été érodés (8) ou abolis. Échaudé par ses échecs répétés aux élections présidentielles, inquiet de la désertion des classes moyennes blanches et soucieux de les reconquérir, le Parti démocrate lui-même a cru devoir mettre une sourdine à ses prises de position sur l’égalité raciale, estimant que les coûts politiques devenaient trop élevés.

Mais, en contraignant la communauté noire à exprimer ses demandes à travers des canons pseudo-universels alors que la parcellisation des conflits et leur émiettement n’ont jamais été, ni aussi prononcés (revendications des femmes, des homosexuels…), ni aussi ethniquement connotés, la coalition libérale a cessé de servir de structure de médiation aux frustrations de cette communauté. D’où, dans les classes populaires noires, un regain de prestige pour les figures qui, toute leur vie, remplirent des fonctions tribunitiennes en politisant les identités collectives et raciales et en combattant l’establishment noir et blanc. Ce fut le cas de Malcolm X.

On ne saurait toutefois apprécier pleinement l’impact actuel du leader noir assassiné sans évoquer les transformations, au cours des trente dernières années, de l’économie du ghetto. Ces transformations ont d’abord touché les emplois manufacturiers. La désindustrialisation et la délocalisation (déplacement des industries stables des centres urbains vers des marchés de main-d’œuvre peu chère) ont eu pour conséquence la mise au chômage d’une partie importante de la force de travail noire. Parallèlement, on a assisté à l’affaiblissement des institutions traditionnelles (ainsi les Eglises), des clubs sociaux, des associations de voisinage, et à la destruction des noyaux familiaux qui, ensemble, irriguaient le tissu social et lui donnaient cohérence et stabilité. A l’ébranlement de ces institutions traditionnelles de socialisation s’est ajouté l’exode massif des nouvelles classes moyennes noires fuyant le ghetto et sa cohorte de délits.

Ces tendances ont été aggravées par les administrations républicaines qui ont supprimé l’ensemble des aides et subventions qui servaient à amortir la chute des revenus et offraient aux pauvres une chance d’avoir accès à des habitations à loyer modéré.

 

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« En dépit des bouleversements psychologiques et sociaux qu’il exige, cet ouvrage ne veut que proposer la solution de bon sens au problème de la place des Noirs dans la société américaine. Malgré le ton parfois menaçant, malgré la satire souvent mordante, La prochaine fois, le feu est avant tout un appel à la modération, une ultime tentative de compromis (en 1963) entre les extrémistes des deux bords aveuglés par la passion.
Tant par l’actualité des phénomènes dont il présente l’analyse irréfutable que par le mélange de douleur contenue et d’ironie cinglante qui lui donne ce ton si particulier, ce témoignage ne manquera pas d’attirer l’attention du lecteur qui en retiendra les qualités littéraires autant que l’importance politique. »

 

« Toute prétention à une supériorité quelconque, sauf dans le domaine technologique, qu’ont pu entretenir les nations chrétiennes, a, en ce qui me concerne, été réduite à néant par l’existence même du IIIe Reich. Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l’holocauste dont l’Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu’ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l’indifférence du monde à leur égard m’avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m’empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j’avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m’attendre le jour où les États-Unis décideraient d’assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l’aveuglette. […]

Les détails et symboles de ta vie ont été construits selon un plan délibéré, destiné à t’amener à croire ce que les Blancs disent de toi. Tâche, s’il te plaît, de te souvenir que ce qu’ils croient, de même que ce qu’ils te font et t’obligent à supporter ne porte pas témoignage de ton infériorité mais de leur cruauté et de leur peur […]

Celui qui chaque jour est obligé d’arracher par fragments sa personnalité, son individualité, aux flammes dévorantes de la cruauté humaine sait, s’il survit à cette épreuve, et même s’il n’y survit pas, quelque chose quant à lui-même et quant à la vie, qu’aucune école sur terre et qu’aucune église non plus ne saurait enseigner. […]

Echapper à la peur de quelque chose revient à s’assurer qu’un jour on sera victime de cette peur; les choses menaçantes doivent être regardées en face. […]

Évidemment vous n’avez jamais amené vos esclaves sur votre sol. Mais cela se produit maintenant pour la première fois: vous êtes en train de faire exactement la même chose que les Américains. Vous avez un Harlem à Paris, et un Harlem à Marseille, aussi stupides et aussi racistes que ceux que nous avons. La même chose va arriver parce que vous croyez que vous êtes blancs. Vous obtiendrez peut-être de la musique à la fin de tout ça, mais cela reviendra cher. […]

Point n’est besoin d’être maladivement sensible pour être exaspéré par les humiliations incessantes, gratuites auxquelles nous étions exposés chaque jour ouvrable, toute la journée […]

Mais ce que le Noir connaît du monde blanc ne saurait susciter en lui aucun respect pour les principes selon lesquels ce monde prétend vivre […] »

James Baldwin

 

 

Vers un nouveau radicalisme ?

Face à l’impossibilité de trouver des emplois dans le secteur formel et légal, et en l’absence de l’encadrement autrefois dispensé par les institutions et le leadership traditionnel, les jeunes résidents des ghettos se sont alors tournés vers des formes d’économie parallèle qui, au fil des ans, ont pris des proportions incontrôlables. C’est le cas de l’économie de la drogue. La « guerre contre la drogue » a ensuite contribué à la militarisation du ghetto et l’a pratiquement transformé en zone d’affrontement armé. L’arrivée de nouveaux immigrants hispaniques et asiatiques n’a guère arrangé la situation. Aux conflits raciaux anciens se sont alors superposés de nouveaux affrontements, tous centrés sur la répartition de ressources devenues rares.

L’essor de l’économie de la drogue s’est accompagné d’une montée de la « culture de la rue » et d’une « éthique de l’arnaque » qui continuent d’exercer une extraordinaire emprise sur l’imaginaire des adolescents noirs. Parce que Malcolm X connut la même expérience, les jeunes qui y sont empêtrés s’identifient explicitement à lui. Cette culture et cette éthique glorifient la frime et la jouissance, le pouvoir sans limites, la virilité et la gratification individuelle obtenue, si nécessaire, par le biais de la force physique. Les douze années de gouvernement républicain ont, un peu paradoxalement, renforcé cette éthique à la fois prédatrice et phallocratique. Dans les ghettos noirs, de nombreux adolescents se sont approprié les images de ces héros reaganiens sans scrupules ni compassion, en quête éperdue de richesse, de sexe et de pouvoir (à l’exemple de Donald Trump ou du J. R. Ewing de la série « Dallas ».)

L’actualité de Malcolm X tient enfin à la remontée, parmi les Noirs eux-mêmes, d’une nébuleuse nationaliste et d’idéologies radicales qui estiment que la difficulté historique des Noirs à s’intégrer ne résulte pas simplement des « anomalies » d’une société qu’il importerait seulement de corriger mais bien d’un racisme blanc, élément constitutif de la société américaine. Ce réveil nationaliste et ce nouveau radicalisme, qui rappellent Malcolm X, touchent profondément la jeunesse noire, même si, dans le fond, celle-ci reste divisée entre le séparatisme et les appels au dialogue multiracial — tension qu’exprime bien la musique rap (9). Comme du temps de Malcolm X, la Nation de l’islam (The Nation of Islam) de M. Louis Farrakhan continue de donner forme à cette militance (voir l’article de Robert Dannin sur les musulmans américains, « Ces musulmans courtisés et divisés »).

Mais celle-ci est aussi restituée, sous forme académique et laïque, par les tenants du discours sur l’afrocentricité, qui s’efforce de redéfinir ce que peut être une identité africaine positive lorsqu’on est condamné à exister dans une société blanche perçue comme hostile. Sous sa forme la plus répandue, ce discours cherche à replacer la souffrance historique des Noirs dans le Nouveau Monde comme le lieu à partir duquel une autre forme d’existence historique doit émerger, et sans lequel aucune nouvelle connaissance de soi et des autres n’est possible (10). Sous sa forme la plus polémique, le discours de l’afrocentricité est une forme de racisme antiraciste qui se contente de renvoyer à la face du monde blanc l’ensemble des turpitudes inventées autrefois pour légitimer l’assujettissement des Africains (11).

L’éclipse de Martin Luther King et l’appauvrissement accéléré des grands symboles du mouvement des droits civiques ne sont pas près de prendre fin. Pour des millions de descendants d’esclaves dans le Nouveau Monde, Malcolm X restera longtemps un inépuisable mythe d’accompagnement en temps d’extrême adversité. » – Achille Mbembe

 

 

(1) Pour un aperçu, lire, entre autres, Malcolm X Speaks (sous la direction de George Breitman), First Black Cat Edition, New-York, 1966 ; The Speeches of Malcolm X at Harvard, Morrow, New-York, 1968 ; et Malcolm X, The Final Speeches, Pathfinder, New-York, 1992.

(2) Voir David Bradley, « Malcolm Mythmaking », Transition, 56, 1992, pp. 20-46.

(3) Sur ces différentes acceptions de l’esclavage des Noirs dans le Nouveau Monde, se référer aux réflexions d’Orlando Patterson, Slavery and Social Death, Harvard University Press, Cambridge, 1982, et à l’étude de Joseph Miller, Way of Death, University of Wisconsin Press, Madison, 1991.

(4) Sur les multiples visages de Malcolm X, voir, à titre d’exemple, Bruce Perry, Malcolm : The Life of a Man Who Changed Black America, Station Hill, New-York, 1992, et James Cone, Martin, Malcolm & America, Orbis Books, New-York, 1991.

(5) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, Paris, 1956.

(6) Voir, par exemple, Arthur M. Schlesinger Jr., la Désunion de l’Amérique, Editions Liana Levi, 1993, 159 pages, 98 F, et Laurence Auster, The Path to National Suicide : An Essay on Immigration and Multiculturalism, American Immigration Control Foundation, 1991.

(7) Cf. Serge Halimi : « Deux « Amériques noires » séparées par les injustices de l’économie », Le Monde diplomatique, janvier 1992.

(8) Lire John Bound, Richard B. Freeman, « What Went Wrong ? The Erosion of Relative Earnings and Employment Among Young Black Men in the 1980s », Quarterly Journal of Economics, n° 107, 1992, pp. 201-232.

(9) Voir Achille Mbembe : « Les sources culturelles du nouveau radicalisme noir », Le Monde diplomatique, juin 1992, et Gregory Stephens, « Interracial Dialogue in Rap Music : Call-and-Response in a Multicultural Style », New Formations, n° 16, 1992, pp. 62-79.

(10) Cf. les travaux de Molefi K. Asante, kemet, Afrocentricity and Knowledge, Africa World Press, Trenton NJ., 1990, et The Afrocentric Idea, Temple University Press, Philadelphie, 1987.

(11) Andrew Hacker, « Jewish Racism, Black Anti-Semitism », Reconstruction, vol. I, n° 3, pp. 14-17.

 

 

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« Question : Se souvenir de Martin Luther King Jr. seulement comme un militant de la cause raciale, des droits civiques, c’est éclipser son engagement contre les inégalités sociales, y-a-t-il une forme de volonté de l’establishment de ne retenir que ce qui ne menace pas véritablement ses intérêts ?

Réponse & réflexion : Il y a clairement une scénarisation du « mythe » Martin Luther King Jr. avec un fort potentiel de manipulation, de fantasmagorie ; la volonté de coller une étiquette sur la mémoire – et comparativement au souvenir construit autour de la figure de Malcom X, sur l’étiquette du révérend pasteur est mentionné : bon pour le service. Martin Luther King Jr. est comme le soulignait Daphné en parlant de « mythification figée », un monument mémoriel immuable dans un espace déterminé : racial. Le prophète noir devant son peuple telle « La liberté guidant le peuple » d’Eugène Delacroix, marchant à travers la longue nuit menant à la dignité humaine. Derrière lui, un peuple longtemps mis aux fers, chosifié, sous-humanisé. Martin Luther King Jr., le monument mémoriel, c’est un combat pour la dignité humaine qui est d’abord considérée sous l’angle de la race, cela a l’avantage de reléguer au second plan le fait que ce peuple noir en réclamant sa dette lincolnienne à la nation américaine (la liberté inclusive et l’égalité effective) revendiquait aussi un traitement social juste. Un accès à la justice sociale. D’ailleurs, Martin Luther King Jr. le dit dans le « I Have A Dream » : “One hundred years later, the Negro lives on a lonely island of poverty in the midst of a vast ocean of material prosperity.” Mais cette partie du discours ne revient pas toujours dans la commémoration officielle. C’est un choix assez clair.

Il illustre aussi le besoin de l’élite d’isoler la figure de Malcom X et sa prétendue « dangerosité » parce qu’au fond son propos « Black nationalism » faisait de la condition raciale et sociale une et même chose d’égale importance comme il l’affirme dans son célèbre discours « The Ballot or The Bullet » : « We suffer political oppression, economic exploitation and social degradation. All of ’em from the same enemy. […] The government itself has failed us. And the white liberals who have been posing as our friends have failed us. » Puisqu’il faut un « Héros » à cette communauté, il est crucial qu’il soit convenable, qu’il ne fasse pas en termes de souvenir beaucoup de vagues, qu’il ne « profane » le sacro-saint récit mémoriel officiel. Le Martin Luther King Jr. policé, lisse, est à cette fin créé de toutes pièces. Faut-il le rappeler qu’à l’époque il était pour une bonne partie de l’opinion publique blanche et de l’élite un « extrémiste » tout autant que le mouvement des droits civiques tel que le mentionne Jeanne Theoraris dans le Time du 12 janvier 2018 : « […] describing King as “demagogic” and “the most dangerous . . . to the Nation . . . from the standpoint . . . of national security,” […] The civil rights movement was deeply unpopular at the time. Most Americans thought it was going too far and movement activists were being too extreme. » ?

Le temps passant on a ré-encodé (en paraphrasant Marshall McLuhan dans son The medium is the message. An inventory of effects de 1967). Martin Luther King Jr. est passé du « most dangerous » leader au symbole quasi christique dont on a commémoré l’assassinat le 4 avril dernier. Cette « re-signification » pour utiliser le mot de M. Schwartzwald permet finalement à cette communauté Afro Américaine de rester dans le rang (racial) et de ne pas déborder du cadre (lutter contre le racisme ce n’est pas renverser le système de privilèges, ce n’est pas exiger le « Grand soir »). La preuve, le mouvement « Black Lives Matter » est traité médiatiquement comme l’héritier du mouvement des droits civiques avec une prépondérance de la connotation raciale bien plus que sociale. Bernie Sanders – le « democratic socialist » – candidat malheureux à l’investiture du parti démocrate l’élection présidentielle dernière a essayé de relayer ce message social de la revendication raciale (allant même jusqu’à affirmer que la « classe sociale » est aujourd’hui en Amérique une question beaucoup plus importante que la question raciale).

Il est aussi à noter que Barack Obama dans son discours « Forward » le soir de sa victoire en 2012 tente de ramener cette dimension sociale de la lutte raciale sur le devant de la scène : « But despite all our differences, most of us share certain hopes for America’s future. We want our kids to grow up in a country where they have access to the best schools and the best teachers […] We want our children to live in an America […] that isn’t weakened by inequality […]”. Il y a là une intention de mettre sur un même plan le droit à la différence – ADN de l’Amérique – et le droit à l’égalité des chances, de construire une nation à l’image de celle rêvée par les Pères fondateurs. Seulement, pour Barack Obama son dernier mandat sera marqué par un Congrès majoritairement républicain, qui lui sera hostile – et c’est un euphémisme. Nous savons comment cela se termine.

Donc, oui il y a une intention de diluer ou de rendre inaudible le message social du discours de King par l’élite dans son écriture du récit mémoriel national; en même temps il y a comme une prise de conscience d’une partie de l’élite Afro Américaine de la nécessité de donner afin une voix véritable à ce message-là.

 

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Question (de l’animateur aux experts) : D’après vos recherches, selon vos analyses portant sur les deux communautés de mémoire et considérant leur relation avec cet évènement douloureux qu’est la ségrégation raciale – qui pose la question de l’identité américaine, qu’est-ce qu’être Américain ?

Réponse & réflexion : Il est intéressant de voir ou d’entendre les réactions soulevées par cette question qui soulignent son apparente incongruité. Seulement, ce n’est pas comprendre que derrière les guerres mémorielles que se livrent la communauté Afro Américaine et la communauté Sudiste (des anciens États confédérés), il est surtout question de l’impossible ( ?) définition de ce qu’est un Américain. Impossible dans le sens de la difficulté d’en arriver au fond à un sens partagé, inclusif. Depuis la bataille de Gettysburg, malgré les soubassements économiques relevés par l’historiographie récente dans l’affrontement Union contre Confédération, la mise en place du système d’infériorisation des Noirs par l’adoption des Jim Crow Laws est une sous-américanisation identitaire.

Autrement dit, dans la mémoire collective sudiste les Noirs ne sont pas des Américains, ce sont des esclaves ou des Negroes. Et quand bien même le 13ème amendement abolira constitutionnellement l’esclavage et que le 14ème amendement viendra reconnaître aux esclaves affranchis leur appartenance à la nation (reconnaissance du droit d’être Américains), ces citoyens-là durant près d’un siècle seront traités comme relevant d’une sous-catégorie.

Alors oui, se demander ce qu’est être un Américain est pertinent, surtout si l’on en examine la ou les mémoires collectives en observant à la suite de Daphné (qui nous a présenté son travail sur le Black Month History) qu’il y a un débat mémoriel et identitaire dans l’entre-soi Afro Américain entre ceux qui tiennent à rester des citoyens Américains « à part » c’est-à-dire hors de la trame narrative mémorielle nationale afin de ne pas voir leur histoire être banalisée, pour ceux-là « Afro » vient avant « American » ; et ceux qui comme Morgan Freeman ne souhaite plus cet « à part » puisqu’il se sent d’abord « American » avant d’être « Afro ».

Or, Samra le fait remarquer le Martin Luther King Jr. Memorial est une volonté politique de gommer la coloration ethnique afin de greffer sur le personnage les idéaux de tolérance, de liberté et d’égalité qui ont poussé les Pères fondateurs à prendre les chemins de l’exil pour une terre où ils pourraient sans crainte et indifféremment de leurs origines se mettre à la « poursuite du bonheur ».

Alors être Américain, qu’est-ce ? Porter une arme à feu ? Manifester contre les armes à feu ? Brandir le drapeau national ? Brûler le drapeau ? Mettre un genou à terre pour exprimer son mécontentement face à la condition raciale de sa communauté ? Trouver ce geste anti patriotique ? Parler d’espoir et d’espérance à la Obama ? Vouloir élever des murs de séparation à la Trump ? Être musulman ? Ou être Chrétien ?

 

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« Ce que les Blancs doivent faire, c’est essayer de trouver au fond d’eux-mêmes pourquoi, tout d’abord, il leur a été nécessaire d’avoir un « nègre’, parce que je ne suis pas un « nègre’. Je ne suis pas un nègre, je suis un homme. Mais si vous pensez que je suis un nègre, ça veut dire qu’il vous en faut un.  » James Baldwin.
Dans ses dernières années, le grand écrivain américain James Baldwin a commencé la rédaction d’un livre sur l’Amérique à partir des portraits de ses trois amis assassinés, figures de la lutte pour les droits civiques : Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King Jr. Partant de ce livre inachevé, Raoul Peck a reconstitué la pensée de Baldwin en s’aidant des notes prises par l’écrivain, ses discours et ses lettres. Il en a fait un documentaire – salué dans le monde entier et sélectionné aux Oscars – aujourd’hui devenu un livre, formidable introduction à l’oeuvre de James Baldwin. Un voyage kaléidoscopique qui révèle sa vision tragique, profonde et pleine d’humanité de l’histoire des Noirs aux États-Unis et de l’aveuglement de l’Occident. »

 

« On ne peut pas changer tout ce qu’on affronte, mais rien ne peut changer tant qu’on ne l’affronte pas. […]

C’est un très grand choc pour vous de découvrir que le pays où vous êtes né, auquel vous devez la vie et votre identité, n’a pas créé, dans tout son système de fonctionnement réel, la moindre place pour vous. […]

L’histoire des Noirs en Amérique,
c’est l’histoire de l’Amérique.
Et ce n’est pas une belle histoire. […]

L’homme noir tire sa haine de la rage.
Ce n’est pas tant qu’il déteste l’homme blanc,
mais qu’il ne veut plus l’avoir sur son chemin,
et, surtout, sur le chemin de ses enfants.

L’homme blanc tire sa haine de la terreur,
une terreur sans fond ni nom
qui se focalise sur le noir comme figure d’effroi
sur une entité qui n’existe que dans son esprit. […] »

I am not your negro.

 

 

La question n’appelle pas une affirmation péremptoire avec un point final, mais une réflexion spéculative qui ouvre et s’achève sur des points de suspension. L’intérêt ? Faire avancer le débat, emprunter le long chemin de la recherche de la vérité comme le conçoit Karl Popper dans son The Logic of Scientific Discovery.

De l’autre côté, il a été entendu ceci : « Mais, les experts ne sont pas Américains ! » Alors je demande : doit-on posséder un passeport pour avoir la légitimité de la curiosité intellectuelle ? Doit-on être d’une appartenance ethnico-culturelle pour réfléchir à des questions relatives à une communauté particulière ? Doit-on se convertir à une religion pour avoir le droit de s’y intéresser ? Émile Durkheim dans Le Suicide s’est-il vu critiqué d’étudier le pourquoi du suicide chez les Catholiques et les Protestants européens du simple fait qu’il n’était pas d’une ou de l’autre confession ? La crédibilité d’une question s’évalue-t-elle selon l’identité de celui qui s’interroge ?

En d’autres mots, la légitimité de la recherche de la vérité est-elle soumise, assujettie, à la volonté de chasser l’obscurantisme et d’apporter modestement quelques Lumières, d’étancher une soif de connaissance, ou à des critères disons-le franchement dérisoires ? La science doit-elle demander la permission à une espèce de Politburo avant de se poser la question du pourquoi du comment ? Si c’est le cas, elle est foutue.

Les experts interrogés l’ont bien compris, et ont essayé de répondre en s’appuyant sur leurs impressions découlant de leurs recherches, ce fût un croisement des perspectives, et au final ce que je retiens c’est comme le propose Samra, être Américain c’est reconnaître accepter s’approprier partager les valeurs fondatrices de l’Amérique que sont la liberté et l’égalité. C’est les considérer comme des balises morales pour l’agir (je dirais d’un impératif moral catégorique kantien). Ce qui oblige tout au moins pour ce qui est du souvenir de porter un regard différent sur l’épisode ségrégationniste. Sans doute, trouver la force de pardonner et le courage de demander pardon, car au fond que l’on appartienne à la communauté Afro Américaine ou sudiste nous sommes tous membres de la même famille (américaine, humaine).

Mais est-ce idéaliste ? Peut-être. Et si finalement, dans l’Amérique actuelle avec les rapports mémoriels conflictuels dont nous venons de discuter, dans le monde présent avec la résurgence des phobies identitaires (xénophobie, islamophobie, etc.) et la construction des mémoires collectives qui édifient des murs berlinois entre les communautés, et si l’idéalisme véritablement humaniste et fraternel était notre seule façon de nous en sortir ? D’autant plus, que dans la grande mémoire historique de l’humanité, il n’y a pas de trace concrète vécu dans le réel d’une telle construction, d’une telle audace. Comme le dirait Obama et si l’avenir commun, pacifié, humanisé, passait par l’ « Audacity of Hope ». Matérialisé. Définitivement. Vœu pieux ? I have a dream. »

 

 

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« Aux Etats-Unis, la droite républicaine a bien tort de croire que les leaders du mouvement des droits civiques égrènent les dernières mauvaises nouvelles venues du front des Noirs parce qu’elles permettraient aux « chasseurs d’ambulances » qu’ils sont d’ « attirer les journalistes à leurs conférences de presse ». Les journalistes regardent depuis longtemps ailleurs ; chez eux, la diversion est née de l’impuissance ou de l’ennui. La musique rap, l’itinéraire de M. Clarence Thomas, la classe moyenne noire et les films de Spike Lee suscitent davantage d’intérêt que les 31 % de Noirs — la même proportion qu’en 1960 — vivant au-dessous du seuil officiel de pauvreté, ou ces jeunes de quinze à vingt-quatre ans qui ont une « chance » sur mille de mourir par balle chaque année, c’est-à-dire une « chance » sur cent d’être assassinés avant l’âge de vingt-cinq ans : même la guerre du Vietnam était moins meurtrière.

Les statistiques de ce type ont beau être lassantes, il faut en rappeler quelques-unes. Chez les Noirs, le chômage frappe deux à trois fois plus que chez les Blancs ; 35 % des jeunes quittent l’école sans avoir terminé une scolarité pourtant peu exigeante ; le nombre de doctorats a baissé de 25 % depuis dix ans ; l’espérance de vie d’un homme, qui a reculé depuis 1980, est maintenant inférieure à l’âge de la retraite. Même ce qui semble constituer un progrès, la croissance du nombre d’élus noirs, reste très relatif : ils ne représentent encore que 1,47 % du total national parmi lesquels un seul des cinquante gouverneurs et aucun des cent sénateurs. Quant aux maires, l’élection de M. David Dinkins à New-York compense la mort de Harold Washington à Chicago et le départ prochain de M. Tom Bradley à Los Angeles. D’ailleurs, être maire devient un cadeau empoisonné. Démunies de ressources, et désertées par les classes moyennes qui s’installent dans les faubourgs, les villes américaines sont de plus en plus écrasées par les problèmes sociaux des pauvres […] »

Serge Halimi

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