Pauvreté(s)

by dave

« Définir la pauvreté

Au vu de l’abondante littérature produite depuis les années 1960 sur la problématique de la pauvreté, la définition de cette notion ne devrait pas poser problème. À partir de ces écrits, il devrait être possible de trouver un critère simple et précis pour établir une définition synthétique et sans équivoque de la pauvreté. Malheureusement, ce foisonnement d’écrits a aussi l’inconvénient de présenter trop de critères, ce qui rend la définition de la pauvreté plus difficile.

Si les critères sont trop nombreux, c’est parce que la réalité est en elle-même très complexe à cause de l’imbrication de différents facteurs.

On pourrait se contenter de dire que la pauvreté est l’état dans lequel une personne est privée des moyens de subvenir à ses propres besoins, c’est-à-dire de satisfaire des besoins élémentaires tels que manger, se vêtir, se loger, se soigner. Le pauvre peut être considéré comme une personne incapable de subvenir à ses besoins « naturels et nécessaires » selon les termes d’Épicure (qui les distingue des besoins « naturels et superflus » ou des besoins « artificiels et superflus »). On aurait ainsi l’impression d’avoir identifié un critère objectif et incontestable.

Il n’en demeure pas moins qu’il est difficile d’établir le caractère « objectif » de ce critère, et de prouver qu’aucun élément « subjectif » ou « relatif » n’entre en compte. Il suffit de voir que, pour les êtres humains, la subsistance ne désigne pas simplement le fait de se maintenir en vie par des fonctions physiologiques, mais implique aussi la notion de décence. Or la décence ne peut être évaluée qu’en fonction d’un contexte précis qui lui donne sens. Comme l’explique très bien Jean Labbens (1978, p. 78) :

« L’évaluation des besoins ne peut reposer sur une base purement physiologique. Il ne s’agit jamais de subsister purement et simplement, mais de subsister décemment. La décence est affaire sociale. »

La décence est, en effet, une notion sociale, voire conventionnelle. Même lorsque la pauvreté se trouve réduite à la question de la subsistance, la perception qu’on en a diffère d’une société à l’autre et, au sein d’une même société, évolue dans le temps.

On pourrait ici citer Amartya Sen :

« En fait, même lorsqu’on envisage un groupe spécifique dans une région particulière, il est difficile de définir avec précision ses besoins nutritionnels. […] Il n’est pas aisé de tracer une frontière nette, et les soi-disant “besoins nutritionnels minimaux” ont quelque chose d’intrinsèquement arbitraire qui va bien au-delà des variations entre groupes et régions. » (Sen, 1981, p. 12).

Même si l’on se contente de définir la pauvreté en termes de subsistance, on est obligé de prendre en considération le contexte auquel il est fait référence. Mais on se heurte ici à une difficulté :

  • le contexte en question doit-il se limiter à la communauté et à l’État où vivent les pauvres, ou bien peut-il être étendu à la sphère internationale ?
  • Le niveau de pauvreté doit-il être évalué à l’aune des normes locales ou internationales ?

Lorsque la pauvreté implique un problème de droits ou de violation de droits, on se heurte à une plus grande difficulté.

Selon les fondements même de la loi, le droit entraîne toujours opposabilité et imputation, ce qui présuppose une personne ou une entité pour laquelle ce droit appelle un devoir ou une obligation de s’y conformer. Cependant, il n’est pas facile de déterminer quel est le débiteur de ce devoir.

De plus, ce débiteur est sensé être « responsable » de l’état de pauvreté, et, par conséquent, le violateur du droit à la non-pauvreté. Une telle responsabilité est à la fois une obligation négative – il s’agit de ne pas entraver le processus par lequel une personne met en œuvre son droit à la non-pauvreté – et une obligation positive – faire en sorte que ce processus porte ses fruits. Une responsabilité de ce genre n’est pas non plus facile à établir.

Compte tenu de toute la difficulté qu’il y a à définir la pauvreté et à la considérer comme une violation de droits, je pense, tout d’abord, qu’il n’est pas indispensable d’établir a priori un critère « absolu » de la pauvreté pour en avoir une représentation exacte. Il suffit de comprendre qu’ « être pauvre, c’est souffrir.

Les pauvres souffrent dans leur corps, parce qu’ils n’ont pas assez à manger et qu’ils travaillent trop dur ; ils souffrent dans leur âme, parce que leur dépendance et leur impuissance leur valent des humiliations quotidiennes ; et ils souffrent dans leur conscience, car ils doivent choisir, par exemple, entre sauver la vie d’un parent malade et nourrir leurs enfants » (Narayan et al., 2000, p. 6).

En second lieu, le fait d’envisager la notion de pauvreté dans un contexte national ou international en fait, certes, un concept relatif mais non pas arbitraire (cf. Sen, 1981, p. 17 et suiv.). Ce caractère « relatif » ne change rien au fait que, quel que soit le critère retenu pour sa définition, la pauvreté ne peut que porter atteinte à la dignité humaine.

À partir de ces prémisses, on en arrive à la problématique de la violation des droits humains, et son lien avec la justice intérieure ou locale, tout autant qu’avec la justice internationale ou globale. Ce sont là les hypothèses que cet article cherche à développer, dans une approche historique et critique.

 

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« John Rawls fait partie, depuis la Théorie de la justice parue en 1971, des grands classiques de la philosophie juridique et politique contemporaine. Sa pensée n’a pas cessé de nourrir des interrogations sur la signification de la justice sociale et politique et la fonction du droit et de l’État dans nos sociétés marquées par le pluralisme des conceptions de la vie bonne.
À partir d’une analyse du principe de « l’inviolabilité de la personne humaine » et des droits de l’homme qui occupent une place importante dans la théorie de Rawls, cet ouvrage tente de montrer que la neutralité métaphysique de la théorie de la justice comme équité revendiquée par Rawls depuis son article de 1985 (« La théorie de la justice comme équité : politique, non pas métaphysique ») introduit une faille importante dans sa théorie et atténue en même temps sa valeur comme théorie normative du droit et des institutions. L’auteur soutient en outre qu’il est possible de concilier l’exigence de tolérance et l’effort philosophique d’une fondation des droits et de la justice ayant une validité objective et universelle. »

 

La pauvreté : de la question morale et religieuse au « problème » social et politique

L’objet de cette section est de montrer que pour définir la pauvreté comme une violation des droits humains, il faut d’abord examiner les « obstacles épistémologiques » (selon les termes de Bachelard) susceptibles d’entraver notre démarche.

L’assimilation de la pauvreté à la vertu dans la philosophie antique, ainsi que dans certaines religions, et la représentation de la pauvreté comme un « problème » socio-politique peuvent, à cet égard, être considérées comme autant d’« obstacles épistémologiques » ; on pourrait aussi y ajouter la philosophie néo-libérale selon laquelle les conditions socio-économiques des individus seraient sans rapport avec la justice et les droits humains.

Euthydème, l’interlocuteur de Socrate dans les Mémorables de Xénophon, donne la définition suivante de la pauvreté :

« Je tiens pour pauvres ceux qui n’ont pas assez pour les dépenses nécessaires. »

Dans sa réponse, Socrate insiste sur la nécessité de considérer la pauvreté comme une question de vertu. De la même manière, Platon et Aristote associent la pauvreté au désir, en l’envisageant comme une source potentielle du vice.

En effet, l’homme pauvre peut facilement basculer dans la faute, la corruption et l’envie.

De même que la prospérité engendre la faiblesse, la pauvreté génère « avec ce même goût de nouveauté, la bassesse et l’envie de mal faire » (République, IV, 422a). Le degré extrême de cette bassesse, dépouillant une personne de sa qualité de citoyen et même d’homme, est la mendicité.

Platon va jusqu’à exiger que ceux qui dégradent la cité en soient exclus :

« Que le pays soit absolument net d’un tel bétail » (Lois, XI, 936b).

On peut faire un rapprochement avec l’ordonnance française de 1350 qui demandait aux mendiants et vagabonds de quitter Paris :

« à peine de prison, puis de pilori, de marquage et de bannissement en cas de récidive » (Sassier, 1990, p. 62).

Aristote ne se prononce pas pour le bannissement des pauvres, mais est lui aussi convaincu que la pauvreté est source de vice, « de sédition et de crime » (Politique, II, 6, 13).

On peut voir chez Platon, comme chez Aristote, que le pauvre est coupable, si ce n’est de la pauvreté, du moins de démesure, de corruption et de crime, dans le désir de posséder qui l’obsède.

Par conséquent, c’est la structure morale de la cité qui doit être sauvegardée contre les pauvres. La pauvreté est moins directement un problème pour le pauvre lui-même que pour l’intégrité morale de la société à laquelle il appartient.

Le rôle de la cité, dans la pensée de Platon et Aristote, n’est pas de promouvoir le bien-être matériel des citoyens, mais d’améliorer la richesse morale ou le bien commun (au plan moral) de la cité dans son ensemble.

À cet égard, la pauvreté n’est pas une question de justice, ni un problème de violation des droits humains. S’il y a un droit qui est bafoué, c’est bien celui de la cité. Et celui qui enfreint la règle de droit est le pauvre.

Comme le dit Philippe Sassier (1990, p. 21) :

« Pour Aristote comme pour les penseurs socratiques, on peut être pauvre et ne pas subir pour autant d’injustice […] Le propos de la cité n’est pas la satisfaction des besoins, mais l’honnêteté. Ce qui lui est demandé, c’est de protéger cette honnêteté, et non d’établir une justice qui serait l’égalité. »

 

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Dans la religion chrétienne, le pauvre n’est pas considéré comme un fautif, mais comme celui qui a la préférence de Dieu. L’Ancien Testament présente Yahvé comme le protecteur des petites gens opprimées contre les riches. On le voit dans ce passage du livre d’Amos (4, 1-3) :

« Vous qui exploitez les gens viles, qui maltraitez les pauvres […], le Seigneur a juré par sa toute-puissance que le jour viendra où ils montreront leurs crocs et vous feront partir. »

Et le Nouveau Testament oppose la béatitude des pauvres à la malédiction des riches. Mais le fond du débat porte sur la question de savoir si cette pauvreté est matérielle ou spirituelle.

Tout porte à croire que le manque de ressources est le signe le plus évident de la pauvreté, comme l’illustre la parabole de Lazare qui fut conduit au paradis après sa mort, alors que son riche homologue fut envoyé en enfer. Les riches sont considérés comme orgueilleux, et il leur est difficile de prétendre au royaume des cieux.

Toutefois, l’accent peut aussi être mis sur l’indigence spirituelle, c’est-à-dire le choix de la pauvreté, par opposition à l’indigence subie.

La pauvreté n’est pas une garantie de salut pour le pauvre qui ne fait pas preuve d’humilité, ou qui est dévoré par l’envie. Inversement, même s’il est très difficile au riche d’aller au paradis, la grâce de Dieu peut lui être accordée s’il partage avec les pauvres.

Ce n’est pas tant la richesse ou la propriété qui pose problème, mais la question de savoir si l’on peut être riche en gardant tous ses biens pour soi-même alors qu’il y a des pauvres.

C’est, en effet, l’état de précarité des pauvres qui permet d’évaluer dans quelle mesure les riches sont plus ou moins proches de l’idéal chrétien. Pour de nombreux Pères de l’Église, la richesse est considérée comme un don de Dieu, qui est toutefois assorti de la mission ou de l’obligation de le faire fructifier au bénéfice de la communauté dans son ensemble, et des pauvres en particulier.

On peut déduire de ces considérations que la pauvreté est intuitivement liée à la question de la justice, comme dans Le Pastoral de Grégoire le Grand où le manquement au devoir d’aider les pauvres est assimilé à un homicide (Christophe, 1985, p. 38-40). Selon Juan Luis Vives, auteur du xvie siècle, la pauvreté n’est rien d’autre que le résultat des péchés des riches.

Les riches, dit-il,

« se vêtent de soie, sont recouverts d’or et de pièces précieuses, sont entourés de serviteurs et mangent apparemment bien tous les jours ». S’ils le voulaient, « ils contribueraient à satisfaire la plus grande partie des besoins avec l’abondance de leurs revenus » (cité par Helenko et Fuentes, 2000, p. 65).

L’idée d’une violation de « droits » apparaît ici clairement.

C’est bien la responsabilité des riches qui est en cause, et on peut dès lors en déduire qu’ils violent un certain droit. S’il y a des pauvres, c’est que les riches s’accaparent toutes les ressources, en se servant plus qu’ils ne devraient et en refusant de se plier à un devoir de partage avec les plus démunis.

Toutefois, dans la conception religieuse, la pauvreté devient une question téléologique et eschatologique. La pauvreté n’est donc pas un problème de justice en soi. Au contraire, il s’agit d’une vertu cardinale.

Si l’état de pauvreté est vécu comme une souffrance, celle-ci doit être considérée comme faisant partie d’un dessein providentiel de salut. Si la cause de cette souffrance est l’oppression qu’exercent les riches sur les pauvres, la justice divine attribuera à tout un chacun ce qu’il mérite. Dans ce bas monde, Dieu prend soin des indigents en répondant à leurs besoins et en demandant aux riches de partager leurs biens avec les pauvres.

Néanmoins, la pauvreté reste, toutes choses égales par ailleurs, un idéal chrétien d’une importance majeure. Plus encore, elle est considérée comme une vertu, au même titre que l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Comme l’explique Gilles Couvreur,

« Pour l’homme qui chemine vers Dieu il n’est pas facultatif d’être pauvre, pas plus qu’il n’est facultatif de suivre le Christ ; l’option de la pauvreté n’est pas seulement utile au salut, elle est nécessaire. La pauvreté est indispensable au chrétien, aussi indispensable que peut l’être l’amour de Dieu et du prochain » (Couvreur, 1964, p. 15).

En mettant l’accent sur le devoir d’être pauvre, le christianisme ne donne qu’une importance secondaire à l’idée d’une violation des droits. Le devoir d’être pauvre précède le devoir d’aider les pauvres. C’est pourquoi, comme le fait remarquer très pertinemment Gilles Couvreur :

« La doctrine traditionnelle n’ajoutait pas que les pauvres sont titulaires de droits. L’urgence du devoir de secourir est telle que celui qui ne secourt pas est un assassin, et que le détenteur du superflu qui ne partage pas est un brigand. Les formules sont redoutables pour le propriétaire ; elles laissent le pauvre dans une inconfortable situation : il dépend totalement de l’incertaine bonne volonté du riche » (Couvreur, 1964, p. 29).

Le commentaire qui suit est plus intéressant encore :

« Le riche doit secourir ; le pauvre doit être secouru. Les deux protagonistes du drame de la misère sont en présence : aucune relation juridique n’existe entre eux qui puisse fonder un droit du pauvre […] Le pauvre doit être secouru ; mais le miséreux, même dans l’extrême nécessité n’est titulaire d’aucun droit » (Couvreur, 1964, p. 30).

Le seul droit auquel le pauvre peut prétendre est le droit à la miséricorde divine et à la compassion du riche, ou encore le droit à la charité. Mais les pauvres doivent d’abord, comme le dit Bossuet, développer des qualités spirituelles de patience, voire de résignation, et toujours garder à l’esprit le sens profondément religieux de leur état.

Il est donc très difficile de déduire d’une telle conception de la pauvreté l’idée d’une violation des droits.

 

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« Des trois grandes religions issues de la Bible, le judaïsme, le christianisme et l’islam, laquelle est la plus proche du capitalisme ? Des siècles d’antisémitisme ont appris aux générations précédentes que c’était le judaïsme. Un sociologue allemand de renom, Werner Sombart, a même écrit un livre entier sur ce sujet (1) . Le prophète de l’islam, quant à lui, a d’abord été un marchand, et les caravaniers qu’il envoyait en mission n’avaient de leçons à recevoir de personne en matière économique. Le christianisme, pour sa part, a semblé longtemps le plus éloigné de la sphère marchande avec cette célèbre parole du Christ : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu » (2) . Certes, Max Weber, dans son illustrissime essai (3) , a montré qu’une certaine branche du christianisme, issue de la Réforme, n’était pas tout-à-fait étrangère aux choses de l’argent, mais, par son succès même, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme a empêché de voir les relations profondes et anciennes, bien antérieures à Luther, qui se sont nouées entre christianisme et capitalisme. D’une certaine manière, Weber a blanchi l’argent des autres branches du christianisme et fait oublier que l’Église, pendant des siècles, avait été la première puissance capitaliste du monde. Surtout, à rebours du sociologue allemand, on peut prétendre que sans le christianisme tout court, il n’y aurait pas eu de capitalisme. Cette face cachée, ou déniée, de la religion chrétienne, nous voudrions ici la mettre en lumière. »

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« Certains défendent que le capitalisme est fils du protestantisme. D’autres insinuent que les catholiques en ont pris leur part. Lumières sur un débat séculaire.
Le capitalisme est né en Chrétienté. Mais ce constat mène-t-il à un lien de cause à effet ? Une logique a-t-elle poussé le christianisme à concevoir le capitalisme ? Répondre à cette question implique de remonter le temps, pour montrer à quel point les opinions des théologiens chrétiens vis-à-vis des richesses évoluèrent selon les contextes.
On sait par exemple que, dès la fin de l’Antiquité, l’Église réussit une OPA d’envergure sur la richesse. Elle capte le patrimoine de l’élite païenne en la convertissant à l’idée d’une redistribution. Pour vivre en bon chrétien, tout possédant doit verser une part conséquente de son patrimoine à l’Église. Les récipiendaires de ces dons, évêques, moines…, prennent les pauvres en charge. Ils financent aussi l’évangélisation et la construction de monastères. »

 

La sécularisation du problème de la pauvreté aux xve et xvie siècles ne s’est pas traduite par une reconnaissance des droits des plus démunis. On peut même parler d’un certain recul du devoir religieux incombant aux riches d’aider les pauvres, ne serait-ce que pour mériter le salut.

Ce qui prédomine désormais, c’est l’idée que les pauvres sont responsables de leur situation, et que la société doit s’en protéger. On doit remarquer qu’avant même ce processus de sécularisation, les lois ecclésiastiques de l’Église primitive comportaient l’idée d’une certaine limitation de la charité vis-à-vis des plus pauvres en obligeant tout un chacun à travailler pour se suffire à lui-même. Il est dit, dans la Didachè :

« Si celui qui arrive est un sans-logis, aidez-le autant que possible ; cependant, il ne restera parmi vous que deux jours maximum, trois si nécessaire, à moins qu’il ne désire s’établir parmi vous en exerçant un métier, qu’il travaille et qu’ainsi il se nourrisse […] De telle sorte qu’il n’y ait parmi vous aucun paresseux. » (cité par Helenko et Fuentes, 2000, p. 66).

La même conception de la pauvreté caractérise certaines formes du puritanisme protestant qui considèrent que chacun doit avoir ce que son travail et ses efforts peuvent lui apporter. L’exaltation du travail et la condamnation de la paresse chez les Quakers et les Mennonites aux États-Unis, et dans d’autres pays, ont fait que la pauvreté soit perçue comme relevant principalement de la responsabilité des pauvres eux-mêmes.

Mais c’est au plan politique que la criminalisation des pauvres apparaît plus clairement. Dans de nombreuses sociétés, on a été amené à considérer la pauvreté comme un « problème » politique, ou, plus précisément, comme une source d’instabilité sociale et de désordre. Et la principale réponse au problème mise en œuvre dans de nombreuses régions était très proche de ce que Platon recommandait dans la cité idéale : exclure les pauvres ou bien les enfermer pour prémunir la société contre la corruption. De nombreuses ordonnances étaient prises en Europe, demandant aux pauvres de quitter la cité ou prônant leur incarcération dans des « hôpitaux généraux ».

En Angleterre, sous le règne d’Henri VIII et d’Élizabeth, les mendiants étaient condamnés à la flagellation et pouvaient même être mis à mort au bout de la troisième récidive. Dans ces sociétés, alors que l’on reconnaissait que la pauvreté allait à l’encontre de la dignité humaine, la solution trouvée n’était, paradoxalement, pas d’éradiquer la pauvreté mais de faire disparaître les pauvres eux-mêmes.

Les pauvres n’étaient pas considérés comme les victimes d’un ordre social injuste et corrompu, mais comme étant eux-mêmes corrompus et responsables du désordre social.

Ce sont, en effet, l’ordre social et la dignité des plus favorisés qui pâtissent de la pauvreté. C’est pourquoi la société doit mettre les pauvres à l’écart.

Dans la philosophie libérale et néolibérale, la pauvreté est considérée comme un problème individuel, qui se manifeste dans des circonstances dont la société ne peut être tenue pour responsable.

Le Prix Nobel d’économie Friedrich von Hayek fait une analyse très pointue de cette perspective dans Droit, législation et liberté (Hayek, 1973, 1976, 1979), où il soutient la thèse d’un ordre social spontané qui ne saurait être le résultat d’une volonté d’organisation. Cet ordre spontané peut engendrer une certaine forme d’harmonie sociale reposant sur la bipolarisation entre les riches et les pauvres.

La pauvreté n’est pas un problème de justice, puisque personne n’en est responsable.

La justice peut être attribuée à la conduite humaine mais pas à un ordre spontané. On ne saurait parler de pauvreté en termes de droits ou de violation de droits dans la mesure où ceci présupposerait l’existence d’une entité capable de garantir ces droits.

Or il n’existe aucune entité de ce genre.

Le politique est impuissant à établir la justice et le droit du fait de son incapacité à comprendre et contrôler la complexité des mécanismes de transaction qui s’opèrent dans la société. Toute interférence dans ces mécanismes aboutit à des effets contreproductifs qui prennent la forme d’une violation des libertés ou d’une catastrophe économique.

« Plus on donne aux pauvres, moins il en reste pour les pauvres » (Gelbach et Pritchett, 1997).

A contrario, la politique du laisser faire est considérée comme plus efficace en termes de productivité, étant donné qu’elle favorise l’initiative privée qui est la seule façon d’accroître la richesse au bénéfice de tous. S’il reste, malgré tout, des pauvres, c’est que les revenus produits leur permettent d’exister.

La pauvreté n’est donc pas un effet pervers des mécanismes sociaux ; elle est un élément de cette harmonie. L’harmonie signifie alors simplement qu’il ne peut y avoir de riches sans pauvres.

On peut considérer, pour quelque raison que ce soit, cette configuration sociale comme révoltante ou scandaleuse, et regretter qu’il en soit ainsi, mais aucune personne ou institution ne peuvent pour autant être blâmées.

 

 

La reconnaissance des droits des pauvres et les vicissitudes de l’assistance

Il y a eu une évolution vers la reconnaissance des droits des pauvres qui s’est notamment manifestée par un droit à l’assistance et au travail. Les pauvres n’ont plus besoin de mendier pour survivre mais la société considère que l’assistance aux pauvres relève de sa responsabilité. Par ailleurs, on peut aussi s’interroger sur la pertinence de l’assistance comme solution au problème du droit de ne pas être pauvre.

Aux xviie et xviiie siècles, les fondements religieux de l’assistance aux pauvres ont été contestés, de même que la volonté de faire de l’assistance une dette sociale. On ne croyait plus que la pauvreté était la conséquence de la paresse mais qu’elle résultait d’une série de facteurs sociaux, économiques et politiques indépendants de la volonté de l’individu. Vauban, le planificateur militaire et constructeur de forteresses français, alla même jusqu’à proposer une taxe pour éradiquer la pauvreté. En outre, il déclara :

« La pauvreté sera bannie du royaume ; on n’y verra plus les rues des villes et les grands chemins pleins de mendiants parce que chaque paroisse se trouvera bientôt en état de pouvoir nourrir ses pauvres, même de les occuper » (cité par Christophe, 1985, p. 102).

Dans une lettre à Louis XIV, Fénelon le rend ouvertement responsable de la pauvreté qui règne dans son royaume :

« Vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu’ici passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée, les villes et la campagne se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti » (cité par Christophe, 1985, p. 103).

Au sens de cette lettre de Fénelon, on peut considérer que la pauvreté des Français à l’époque de Louis XIV représentait une violation de leurs droits, notamment de ce que nous désignons comme « droit à la non-pauvreté ».

L’idée qui prévaut est que l’assistance ne devrait plus être une question de charité chrétienne mais bien une obligation étatique. C’est la raison pour laquelle des centres de secours ont été mis en place dans de nombreux pays européens. Mais beaucoup d’auteurs de l’époque ont reproché à ces centres d’être des lieux où les gens développent des habitudes de paresse et la mendicité.

On estimait de plus en plus que la meilleure façon d’aider les pauvres était de les rendre aptes à travailler et à être utiles à la société. Il est significatif que l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot énonce, dans son article « hôpital » :

« Là où un travail modéré suffit à satisfaire les besoins de la vie, et où les modestes économies de sa jeunesse sont en mesure de garantir au sage quelques ressources pour sa vieillesse, il y aura très peu de pauvres. »

Au xviiie siècle, le travail était considéré comme la « solution » par excellence à la pauvreté. On a mis en place de nombreuses usines et hospices vers lesquels étaient dirigés les pauvres qui étaient capables de travailler (Piven et Cloward, 1972, p. 22 et suiv.). Cette politique semble avoir été inspirée du proverbe chinois selon lequel il vaut mieux apprendre à quelqu’un comment pêcher plutôt que de lui donner du poisson. Confucius, Maimonide et Alexis de Tocqueville étaient d’accord pour dire que la meilleure façon d’aider les pauvres n’était pas de leur donner de l’argent mais de leur montrer comment gagner de l’argent par eux-mêmes.

Pour la société qui ne reconnaît pas ceux qui reçoivent sans rien donner ou sans travailler, mais aussi pour les pauvres eux-mêmes qui sont atteints dans leur dignité par la pratique de l’assistance, le travail apparaît comme une obligation salutaire : « On apprend aux pauvres à travailler, on les fait travailler et ce, non pas dans un but de productivité […], mais dans un souci d’assistance. C’est un véritable “don du travail” qui se met en place » (Sassier, 1990, p. 183).

C’est donc le droit au travail qui est le premier droit des pauvres, ou encore la première façon d’éviter la pauvreté, et non la charité. Si l’on n’admet pas que certaines personnes méritent la charité ou le secours, si la société refuse de reconnaître un droit d’assistance aux personnes qui sont encore capables de travailler, la société se contraint elle-même à trouver une activité aux travailleurs potentiels.

Le travail est à la fois un devoir pour les pauvres, afin qu’ils ne fassent pas cavaliers seuls dans la société, et une obligation pour la société qui doit faire en sorte que tout le monde puisse vivre sans être obligé de compter sur la charité.

Par leur travail, les pauvres participent à la vie de la communauté et, en retour, la communauté est tenue de les aider :

« La survie matérielle est un droit du citoyen malheureux auquel la société démocratique est tenue de répondre » (Schnapper, 1991, p. XI).

Il semble donc que le problème de la pauvreté ne puisse être résolu pour l’essentiel par l’assistance, même si l’assistance est considérée comme une obligation sociale.

Selon Georg Simmel, l’assistance prive les pauvres de leur statut de sujet. L’assisté est l’instrument de la réalisation de certains intérêts sans lien nécessaire avec la dignité des pauvres.

Le but de l’assistance peut simplement être le maintien de l’ordre social, dans la mesure où les pauvres sont susceptibles de devenir un danger et des éléments subversifs.

Piven et Cloward (1972, p. XIII) en étaient venus à défendre l’idée que les politiques d’assistance étaient uniquement motivées par la nécessité d’une régulation sociale :

« La meilleure façon de comprendre l’assistance réside dans la fonction qu’elle remplit au sein de l’ordre économique et politique au sens large, dans la mesure où l’assistance en elle-même n’est qu’une institution secondaire qui sert d’appui […] On verra que les politiques d’assistance ambitieuses visent à réprimer le désordre civil, tandis que celles qui sont restrictives tendent à renforcer les normes du travail. En d’autres termes, les politiques d’assistance sont cycliques – généreuses ou restrictives en fonction des problèmes de régulation dans la société au sens large à laquelle le gouvernement doit faire face. »

Simmel va jusqu’à mettre en parallèle l’assistance aux pauvres et la « protection des animaux » (cf. Ogien, 1983, p. 42 et suivantes). Les pauvres eux-mêmes sont toujours en partie exclus car ils ne peuvent pas vraiment prétendre à l’assistance. Comme l’a écrit Rainer Maria Rilke :

« Les pauvres sont aussi silencieux que les choses » (cité par Christophe, 1985, p. 5).

Seuls ceux qui payent des impôts peuvent s’exprimer ou s’indigner, lorsque, par exemple, une espèce est dite menacée.

« Il n’y a de scandale que si des témoins sont gênés » (Ogien, 1983, p. 44).

Le pauvre qui est assisté se trouve dans une position particulièrement ambiguë. Dans la société, le pôle où il se situe en fait un quasi-étranger.

Il est, à la fois, marginal parce qu’il est l’objet de l’assistance de ceux qui jouissent pleinement de leur citoyenneté, et intégré parce qu’il n’en demeure pas moins un citoyen.

Comme le dit Simmel :

« Le pauvre est incontestablement en dehors du groupe, dans la mesure où il est simple objet des actions de la collectivité ; mais être en dehors, est simplement, dirions-nous brièvement, une manière particulière d’être dedans » (cité par Ogien, 1983, p. 45).

L’assistance peut donc devenir un moyen subtil d’enfermer les pauvres dans l’identité qui leur a été forgée par la pauvreté, c’est-à-dire dans une position ambiguë de sujet et d’objet, entre marginalisation et intégration, de citoyen et d’étranger etc.

La relation entre ceux qui sont assistés – les pauvres – et ceux qui donnent – le reste de la société – est asymétrique. Dans une relation asymétrique, recevoir sans pouvoir donner assigne les pauvres à la position d’humilité et d’ambivalence décrite ci-dessus.

 

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Des droits des pauvres au droit à la non-pauvreté

Pour les pauvres, le fait d’avoir la certitude d’une assistance de l’État peut être considéré comme une garantie positive. Mais l’état de pauvreté en lui-même, que ce soit avec ou sans la garantie d’assistance, peut aussi être perçu comme la violation d’un droit à la non-pauvreté. C’est là le principal propos de cette section, dans laquelle nous cherchons à fonder cette intuition.

La pauvreté n’est pas une situation « naturelle ».

La pauvreté paraît être aussi insoluble que le problème du sida aujourd’hui, si l’on considère le fait qu’en dépit de l’extraordinaire extension des capacités techniques de l’homme, qui rendent de plus en plus possible la maîtrise de la nature physique et biologique, la pauvreté continue d’affecter des milliards d’individus dans le monde.

Lorsqu’on voit les difficultés colossales que rencontrent certains États dans leur tentative d’éradiquer la pauvreté, ou du moins de la réduire, on serait tenté de dire que c’est chose impossible. Le développement de l’État-providence a été déterminé par le désir de garantir un revenu minimum de subsistance à tous, et plus particulièrement à ceux qui se trouvaient momentanément exclus du marché du travail. L’État-providence était censé favoriser la prévention de la maladie, du chômage, des accidents, et ainsi de suite. Mais avec le temps, les revendications se sont multipliées et la portée de l’intervention étatique s’est étendue, si bien qu’il est devenu très difficile de répondre à tous les besoins qui ont été créés. D’où la « crise » de l’État-providence.

Même dans les sociétés les plus riches, l’assistance publique n’a pas pu éradiquer la pauvreté, même si l’on doit reconnaître qu’elle l’a considérablement réduite. Les évolutions technologiques dans l’industrie ont haussé le niveau des qualifications exigées. Alors que beaucoup de jeunes gens sont formés à ces nouvelles technologies, nombreux sont exclus de ce nouveau système. Même pour des jeunes qualifiés, il est difficile de trouver du travail et bon nombre d’entre eux restent des années sans travailler. Les adultes au chômage qui n’ont aucune qualification dans les nouvelles technologies se trouvent confrontés à une menace accrue d’isolement prolongé dans la précarité.

Le système de l’État-providence était fondé sur la conviction que le chômage n’est qu’un état temporaire. La crise économique et les nouvelles exigences du système de production ont engendré la situation inédite du chômage de longue durée. L’État-providence s’est trouvé impuissant à satisfaire l’ensemble des demandes d’assistance liées à cette situation (Sarpellon, 1987).

 

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En Afrique, depuis l’indépendance, les peuples sont confrontés au sous-développement et à la pauvreté, et il a été très difficile aux États de trouver un moyen efficace de promouvoir le développement et la richesse en faveur de leurs citoyens. Il y eut des périodes d’espoir, comme dans les années 1970 et 1980, qui ont connu un contexte économique international favorable à la croissance.

Mais ces décennies ont été suivies par une récession économique, qui s’est traduite par un effondrement des prix du pétrole et des produits agricoles. C’était dans l’objectif d’« aider » à la restructuration des économies africaines que des programmes d’ajustement structurel ont été imposés par les organisations financières de Bretton Woods.

La philosophie de tels programmes est inspirée de la pensée néolibérale décrite ci-dessus. Tous les pays soumis à un ajustement étaient censés privatiser leurs entreprises défaillantes, dont les nouveaux propriétaires devaient logiquement procéder à des réductions drastiques du personnel pour en accroître les bénéfices.

Paradoxalement, des secteurs tels que celui de la santé ou de l’éducation n’ont pas été épargnés par ce désengagement de l’État, et bon nombre de subventions ont été coupées, sans lesquelles la majeure partie de la population ne pouvait pas avoir accès aux services de base. Le programme d’ajustement structurel a institué, pour ainsi dire, l’incapacité de l’État à répondre aux demandes sociales de ses citoyens.

La crise de l’État-providence en Europe et la faillite de l’État en Afrique sont autant de situations qui rendent difficile de vouloir imposer à l’État une obligation d’éradiquer la pauvreté.

Dans la philosophie kantienne, il y a une méta-norme éthique selon laquelle le devoir présuppose le pouvoir :

on ne peut pas, pour des raisons d’humanité, exiger d’une personne quelque chose qu’elle est incapable de faire.

Ce qui signifie que, même s’il est communément admis dans ces sociétés que la pauvreté doit être éradiquée, les mesures d’application se heurtent parfois à des obstacles de nature structurelle.

La théorie malthusienne pose par exemple l’existence d’un déséquilibre structurel entre l’accroissement de la population (qui est géométrique) et la croissance économique (qui est arithmétique).

Par conséquent, la pauvreté ne peut pas être éradiquée et, au contraire, est condamnée à se développer.

 

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Assez souvent, cependant, on considère qu’une tâche est impossible simplement parce que tous les moyens n’ont pas été déployés en vue de sa réalisation.

En outre, de manière plus insidieuse, on peut dire d’une situation qu’elle pose un problème naturel et insoluble, au lieu de la présenter comme le résultat d’une certaine organisation.

À titre d’exemple, la théorie de la pauvreté chez Hayek est fondée sur une conception fataliste de l’ordre social d’après le modèle de la théorie cybernétique.

Or ce modèle est incompatible avec la capacité des êtres humains à être maîtres de leur histoire et de leur vie sociale et politique. On peut aussi soupçonner la théorie de Hayek d’être une construction idéologique, conçue pour justifier la prédominance de l’économie capitaliste. En parlant de la théorie néo-libérale, l’éditeur de la collection « Comment se construit la pauvreté ? » déclare :

« Loin d’être socialement neutre, elle vient à point pour légitimer, voire neutraliser l’application d’un projet qui n’est pas celui des peuples mais celui de quelques groupes, aujourd’hui dominants. Ces précisions permettent de reconnaître les discours sur la pauvreté de la Banque mondiale et du fmi pour ce qu’ils sont vraiment, à savoir des paravents idéologiques à la mise en œuvre d’une tentative de déploiement et d’intensification de l’accumulation du capital à l’échelle du globe. » (Centre tricontinental, 2000, p. 24).

De plus, le développement des sociétés occidentales montre que, par le progrès scientifique et technique, il a été possible d’inverser le rapport de l’accroissement de la population à celui des revenus, que les malthusiens considéraient précisément comme intangible.

 

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Nous sommes tous membres d’une communauté politique.

Par communauté politique, j’entends un groupe de personnes vivant dans une même organisation sociale, politique et économique, instituée en vue de promouvoir l’intérêt commun.

Je fais ici référence à la théorie du contrat social par laquelle la philosophie moderne a tenté d’expliquer les origines de l’État et du pouvoir au sein de l’État.

Le philosophe américain John Rawls a eu recours au même procédé pour démontrer le bien-fondé des principes de justice qui devaient définir les droits et les devoirs fondamentaux dans une société donnée.

En utilisant cette même grille d’analyse, on peut dire que, dans une association politique, tous les individus sont liés par un contrat social qui garantit à chacun une série de droits et d’immunités.

La société établie sur la base d’un contrat social n’a pas pour seule fonction d’empêcher la guerre hobbésienne de tous contre tous, mais de favoriser une forme de coopération qui offre la possibilité à chacun de tirer plus de bénéfices de cette association qu’il ne tirerait de son travail solitaire.

La coopération, quelle que soit la personne concernée, est plus avantageuse qu’une vie autarcique. Comme le dit John Rawls :

« On considère que les citoyens coopèrent pour produire les biens sociaux sur la base desquels ils fondent leurs revendications » (Rawls, 1990, § 14).

Une telle présentation de la société comme cadre de coopération comporte le risque de réduire toute personne à un « combattant » dans la division globale du travail (selon les analyses d’Éric Weil).

Dans un tel cas, les droits pourraient être déterminés en fonction de la contribution à la coopération, ce qui présenterait alors le risque d’en revenir à l’exclusion de ceux dont la contribution serait insuffisante. C’est ici que le refus de Rawls de prendre le mérite comme le critère d’attribution des droits prend toute sa force :

« Personne ne peut être digne des capacités naturelles supérieures qui lui sont propres, ni ne peut mériter une position de départ plus favorable dans la société » (Rawls, 1971, p. 102).

C’est la raison pour laquelle chacun peut prétendre à l’ensemble des libertés et avantages socio-économiques qui découlent de la coopération sociale.

La justice, selon Rawls, n’implique pas seulement que la distribution des richesses soit indépendante des contingences naturelles ou sociales, mais qu’elle vise aussi l’amélioration de la situation des moins privilégiés. Le deuxième principe de la théorie de la justice chez Rawls stipule la chose suivante :

« Les inégalités sociales et économiques doivent répondre à deux conditions : premièrement, elles doivent se rapporter à des fonctions et des postes ouverts à tous dans des conditions équitables d’égalité des chances ; deuxièmement, elles doivent être substantiellement bénéfiques aux membres les plus défavorisés de la société » (Rawls, 1990, § 13).

Il est possible que la coopération sociale aboutisse à une polarisation d’ordre social entre riches et pauvres. On peut alors se poser la question de savoir si ces inégalités sont justifiées. Pour Rawls :

« Ceux qui ont été favorisés par la nature, quels qu’ils soient, ne peuvent tirer profit de leurs avantages naturels qu’à condition que la situation de ceux qui n’ont pas eu la même chance s’améliore aussi. Ceux qui sont avantagés par la nature ne peuvent pas être gagnants purement et simplement parce qu’ils sont plus doués mais uniquement pour couvrir les coûts de leur formation et de leur éducation et parce qu’ils utilisent leurs capacités naturelles de façon à venir aussi en aide aux plus défavorisés » (Rawls, 1971, p. 101-2).

Dans un système de justice distributive, les inégalités sont considérées comme justes si et seulement si une configuration plus égalitariste aurait pu aggraver la situation des moins privilégiés. Le droit des plus qualifiés à avoir plus que les autres se justifie par le besoin de favoriser une production qui sera, au final, bénéfique à tous.

Dans une société bien ordonnée (organisée selon les principes de justice de Rawls), même dans un contexte de rareté, il est possible d’éviter la pauvreté.

« Souvent, le problème n’est pas tant le manque de ressources naturelles. Beaucoup de sociétés qui sont dans des conditions difficiles ne manquent pas de ressources. Des sociétés bien ordonnées peuvent se contenter de très peu […] Les grands maux sociaux des sociétés défavorisées sont bien plutôt l’oppression qu’exerce le gouvernement et la corruption des élites » (Rawls, 1993, p. 64).

L’existence de pauvres dans une société donnée peut alors être considérée comme la conséquence d’une répartition injuste des revenus ou d’inégalités qui ne sauraient être justifiées par le second principe de justice. Sur la base d’une répartition aussi injuste, on peut dire qu’il y a eu violation du droit à la non-pauvreté.

 

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De fait, le Rapport sur le développement dans Le Monde 2000-2001 de la Banque mondiale (Banque mondiale, 2001) met l’accent sur la répartition des revenus en tant que facteur déterminant dans le niveau de pauvreté (voir aussi Destremau et Salama, 2002, en particulier le chapitre 1).

En règle générale, la croissance des revenus a tendance à améliorer le bien-être de la population et à réduire la pauvreté.

Il est cependant possible qu’en raison d’une répartition inéquitable des revenus, l’amélioration attendue ne se produise pas. Comme le dit le rapport de la Banque mondiale :

« Pour un taux de croissance donné, l’ampleur de la réduction de la pauvreté dépend des variations dans la répartition du revenu accompagnant la croissance et des inégalités initiales, au plan des revenus, des actifs et de l’accès aux opportunités qui permettent aux pauvres de bénéficier des fruits de la croissance » (Banque mondiale, 2001, p. 52).

Ceci est bien illustré par la situation de l’Ouganda où la réduction des inégalités s’est traduite par une amélioration substantielle de la situation des pauvres en termes de bien-être, alors qu’au même moment les inégalités au Bangladesh ont privé les pauvres des fruits de la croissance (Banque mondiale, 2001, p. 53).

La question cruciale de la répartition permet de voir jusqu’où on peut être autorisé à dire que les institutions publiques seraient responsables de la pauvreté.

Il y a de nombreuses façons d’agir pour les institutions en vue de l’éradication de la pauvreté, comme l’ont d’ailleurs bien montré de nombreuses études.

Selon la Banque mondiale,

  • le premier élément essentiel est la redistribution en faveur des pauvres, notamment en garantissant des services sociaux tels que l’éducation, la santé et d’autres infrastructures.
  • Le deuxième élément est d’avoir des services publics qui fonctionnent correctement.
  • Et le troisième est la participation des ménages et des différents groupes aux décisions qui ont trait à leur situation économique (Banque mondiale, 2001, p. 88 et suivantes).

On en vient ici à la question de la bonne gouvernance, de la démocratie et de la transparence, dans la mesure où de nombreuses statistiques montrent aussi que la corruption, les lenteurs administratives, les dysfonctionnements de la justice et l’impunité font partie, au même titre que les inégalités, des principaux facteurs de stagnation, voire de dégradation de la situation des pauvres.

Il serait injuste à l’égard des pauvres de ne pas dénoncer de tels abus comme autant de violations de droits. Dans beaucoup de pays pauvres, à côté du fait que les institutions publiques sont, la plupart du temps, incapables de répondre aux besoins de la population, elles apparaissent aussi comme de redoutables structures.

Elles ne parviennent pas, dans leur mission de service public, à prendre en charge les citoyens, alors qu’elles se montrent plus actives lorsqu’il s’agit de spolier les citoyens par la corruption.

« Lorsque les institutions sont chancelantes, non seulement elles ne fournissent pas les services qu’elles sont censées assurer, mais en outre elles réduisent les administrés à l’impuissance, voire au silence, en leur infligeant des humiliations et en les excluant de façon systématique, et par la corruption » (Narayan et al., 2000, p. 85).

On peut ici tirer la conclusion que la répartition, la justice et les inégalités sont autant de façons pertinentes de prouver que la pauvreté est une violation des droits humains.

Nous sommes tous, également, membres de la communauté internationale. Dans le paragraphe précédent, il a été démontré que la violation du droit à la non-pauvreté se produit au sein d’une société dans laquelle le principe d’équité n’est pas appliqué. Mais ici, je laisse entendre que les êtres humains appartiennent non seulement à une société nationale mais aussi à une communauté internationale.

Pour cette raison, la pauvreté n’est pas simplement une question domestique (qui peut être résolue par la justice locale) mais bien une question internationale (qui a trait à la justice mondiale).

 

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Jusqu’ici, j’ai supposé qu’en dépit de la rareté relative qu’on peut observer dans certaines sociétés, il y a toujours suffisamment de ressources propres, lorsqu’elles sont bien réparties, à garantir à tout un chacun un niveau de vie au-dessus du seuil de pauvreté.

Mais il me faut maintenant faire une hypothèse contraire, en observant qu’il y a des pays en proie à la récession dans lesquels même l’application la plus parfaite de la justice sociale ne peut enrayer la pauvreté. La question est alors de savoir si cette pauvreté peut être imputée à la communauté internationale tout entière.

Le phénomène de la pauvreté a toujours été considéré comme un problème national, dans lequel d’autres sociétés peuvent occasionnellement être impliquées au nom de la solidarité ou de la coopération, mais non en vertu d’une obligation légale (voir Platon, Aristote et même Rawls).

La question est maintenant de savoir s’il peut y avoir une obligation à l’échelle mondiale pour la communauté internationale d’éradiquer la pauvreté dans toutes les sociétés du monde de sorte que la présence de la pauvreté, où qu’elle apparaisse, soit considérée comme un manquement à un devoir, et, par conséquent, une violation du droit à la non-pauvreté dans le monde.

Le débat se situe à deux niveaux.

À un premier niveau, on peut avancer qu’avec la mondialisation, les peuples du monde se trouvent interconnectés dans un même réseau politique, juridique et économique. Il y a désormais un système mondial de coopération qui justifie l’application d’une version élargie du second principe de justice de Rawls. Ceci veut dire que si la communauté internationale ne réussit pas à mettre en place un système de répartition globale, on peut considérer qu’elle viole le droit à la non-pauvreté. La mondialisation n’est pas la seule façon de justifier un tel devoir. En réalité, la mondialisation est essentiellement une affaire d’interconnexions économiques et financières entre les grandes entreprises adhérant à l’idéologie libérale. C’est plutôt l’idée de solidarité qui peut servir de fondement au devoir de faire de la pauvreté un problème global. Un dictionnaire français définit la solidarité comme des

« relations entre personnes ayant conscience d’une communauté d’intérêts qui entraîne, pour un élément du groupe, l’obligation morale de ne pas desservir les autres et de leur porter assistance » (cité par Sassier, 1990, p. 318).

Les relations entre les peuples sont de plus en plus étendues, et beaucoup d’événements acquièrent désormais une envergure internationale. C’est la raison pour laquelle il est difficile de penser ou d’agir comme si la progression de la pauvreté dans de nombreux pays pauvres, qui va de pair avec la prospérité de bien d’autres, ne posait aucun problème moral.

Certains font valoir que les pays riches correspondent aux personnes riches dans une société, et peuvent donc être considérés comme liés par une obligation vis-à-vis des pays pauvres.

Différents arguments d’ordre moral, économique et politique sont mis en avant pour fonder un tel engagement (Sassier, 1990, p. 320 et suiv.). Mais cela ne suffit pourtant pas à démontrer que la pauvreté dans les pays pauvres puisse être considérée comme une violation (par les pays riches ?) de leur droit à la non-pauvreté.

Les pays riches sont-ils responsables de la pauvreté dans les pays défavorisés ? Leur responsabilité se situe-t-elle « en amont » – au sens où les pays riches auraient, dès le début, entravé le processus de développement des pays pauvres (voir par exemple Dumont, 1988) – ou « en aval » – au sens où les pays riches seraient coupables de laisser les pays pauvres dans la misère ?

Il n’y a pas de réponse absolue à pareille interrogation.

Mais on peut dire qu’indépendamment de la question de savoir comment les pays riches deviennent riches et comment les pays pauvres deviennent pauvres, il est contradictoire de former une communauté des « nations unies » et de fermer les yeux sur des situations aussi dramatiques que la pauvreté, les famines et la faim, qui compromettent gravement jusqu’à l’humanité des plus pauvres.

À un autre niveau, la question des moyens propres à garantir une répartition à l’échelle mondiale peut légitimement se poser. Certains mettent en avant que, contrairement au niveau étatique, il n’y a pas de gouvernement mondial qui puisse veiller à la mise en place d’une justice distributive globale.

Cet argument est en partie vrai, mais peut en même temps être réfuté du fait qu’il existe des organisations internationales qui se sont bien montrées prêtes à coopérer face à des problèmes touchant à la sécurité, à l’environnement, aux droits humain, au commerce et à bien d’autres problèmes encore. Les conventions, les accords, les résolutions, lorsqu’elles sont adoptées ou ratifiées selon le principe de participation égale de toutes les parties contractantes, donnent à la communauté internationale la légitimité et le pouvoir d’agir sans tenir compte des frontières des États.

Un autre argument est que la pauvreté dans le monde est si massive que rien ne peut être entrepris en vue de son éradication. C’est comme si toute tentative de généraliser ou de globaliser le bien-être ne pouvait aboutir qu’à la globalisation de la pauvreté. Comme l’explique Richard Rorty :

« Il suffit d’évoquer tous ces scénarios imaginaires pour que les régimes riches du monde apparaissent dans la situation de quelqu’un qui a à partager un morceau de pain avec une centaine d’affamés. Même s’il le partage, tout le monde, lui-même inclus, se retrouvera le ventre creux. Et il n’aura plus que le loisir de se rendre coupable […] soit d’aveuglement soit d’hypocrisie » (Rorty, 1996-1997, p. 34).

Cependant, de telles théories ne résistent pas à l’épreuve de l’analyse scientifique (notamment en économie), dont les résultats sont utilisés par des institutions internationales telles que le Programme des Nations unies pour le développement (pnud).

Par exemple, le rapport 1988 du pnud montre clairement qu’il est possible de garantir les besoins et les services fondamentaux de tout un chacun avec seulement 40 milliards de dollars sur dix ans, ce qui ne représente que 4% de la richesse cumulée des deux cent vingt-cinq personnes les plus riches du monde.

L’obligation de garantir un véritable droit à la non-pauvreté pour tous se fonde donc sur la certitude qu’une idée de ce genre n’est pas utopique et ne nécessite pas la mise en œuvre de moyens astronomiques. Il s’en suit logiquement que la présence de pauvres peut être considérée comme une violation du droit à la non-pauvreté. […] »

– Mbonda, E. (2004). La pauvreté comme violation des droits humains : vers un droit à la non-pauvreté. Revue internationale des sciences sociales, 180(2), 309-321.

 

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« La pauvreté est une question qui dérange car elle est toujours l’expression d’une inégalité, sinon inacceptable, du moins peu tolérable dans une société globalement riche et démocratique où l’on recherche de manière prioritaire l’égalité réelle et non plus seulement l’égalité formelle des individus-citoyens.

Les pauvres ne peuvent y avoir qu’un statut dévalorisé, puisqu’ils représentent le destin auquel les sociétés modernes ont cru pouvoir échapper. Les attitudes collectives face à la pauvreté sont variées : désolation morale pour certains de voir parmi cette frange de la population l’expression directe de la paresse, de l’inculture et de l’irresponsabilité ; mauvaise conscience pour d’autres, sensibles avant tout à l’injustice faite à ces personnes à la limite de la survie, maintenues dans des conditions humainement insupportables.

Ce livre avait pour objectif d’élaborer et de mettre à l’épreuve un cadre analytique pour comparer les formes que peut prendre la relation d’interdépendance entre la population désignée pauvre – au sens d’un statut social spécifique – et la société dont elle fait partie et dépend pour sa survie.

Les fondements de la réflexion sur le rapport social à la pauvreté ont tout d’abord été recherchés dans les grands textes de la pensée sociologique. Si l’apport de Simmel à la sociologie de la pauvreté a été déterminant, on a insisté aussi, dans la première partie, sur les avancées théoriques de Tocqueville et de Marx. Chacun de ces trois auteurs a marqué à sa manière le champ de la réflexion et de la recherche sur ce sujet. Ce qu’ils ont en commun, c’est la volonté d’approfondir les conditions d’émergence de la catégorie des pauvres, qui apparaît sous une forme massive avec la révolution industrielle, et d’en déduire des conclusions générales pour le devenir et l’équilibre de l’ensemble de la société. On peut retenir de leurs contributions respectives plusieurs idées majeures qui ont nourri les analyses de ce livre.

De Tocqueville, on peut en retenir deux. La première est que la pauvreté prend un sens différent selon le niveau de développement économique et industriel d’un pays ou d’une région. Cette idée semble presque banale pour tout sociologue habitué à étudier la diversité des représentations et des expériences vécues, mais elle ne l’est pas, tant est grande la tentation de donner spontanément une définition substantialiste de la pauvreté.

Dire qu’il existe un décalage entre la pauvreté objective des paysans du Portugal de son époque et le sentiment qu’ils éprouvent à l’égard de leur condition est un constat sociologique de première importance, puisqu’il constitue une ouverture à la réflexion à la fois sur la dimension subjective de la pauvreté, sur la relativité des besoins, sur l’intégration de la pauvreté dans la vie collective lorsque la condition de pauvre est partagée par la grande majorité de la population.

L’autre idée essentielle de Tocqueville repose sur la dialectique de l’assistance : l’aide aux pauvres s’impose comme une nécessité impérieuse dans les sociétés démocratiques, mais elle ne peut qu’aboutir à la constitution d’une catégorie d’assistés au statut social dévalorisé et susceptible de subir de profondes humiliations dans ses relations avec les services chargés de la soutenir. Toute amélioration du système d’aides, même lorsqu’elle est hautement souhaitée au nom du respect de la dignité humaine, risque de perpétuer la dépendance et la dévalorisation sociale qui lui est associée.

L’analyse de Marx sur le paupérisme renvoie à deux dimensions supplémentaires. La première est liée à l’exploitation de la classe des ouvriers par la classe des propriétaires des moyens de production.

La pauvreté extrême des premiers est une condition des profits réalisés par les seconds et, par conséquent, de l’accumulation capitaliste. Ce schéma analytique bien connu est complété par une explication de la pauvreté par la loi de la surpopulation relative. L’existence d’une armée industrielle de réserve – et donc d’une catégorie de pauvres employée de façon épisodique dans les manufactures – n’est pas un défaut du système capitaliste, mais bien une dimension élémentaire de son fonctionnement. Dès lors, cette masse des pauvres n’est pas fixe.

Son évolution reflète avant tout les variations périodiques du cycle industriel. Quelle que soit la phase d’expansion ou de contraction du cycle, les surnuméraires exercent une pression sur l’armée active des travailleurs.

Cette analyse introduit au cœur de la sociologie de la pauvreté la notion de cycle industriel – ou économique – qui suppose selon les phases de celui-ci une transformation du rapport des pauvres à la collectivité (plus grande dépendance dans les phases de contraction de l’activité, plus grande « employabilité » dans les phases d’expansion) ainsi qu’une transformation du rapport de la collectivité à l’égard des pauvres (plus grande tolérance à l’égard des assistés dans les phases de contraction de l’activité, plus grande sévérité à l’égard des oisifs dans les phases d’expansion).

Enfin, de Simmel, on retiendra la définition sociologique de la pauvreté, qui reste encore aujourd’hui la plus achevée. Dans le prolongement de ses prédécesseurs, Simmel n’a pas cherché à définir la pauvreté en elle-même, mais par rapport à ce qui lui confère un statut social spécifique dans la société.

Ce statut, on l’a vu, est donné par l’assistance. Simmel étudie en fonction de cette définition de base le mode spécifique d’intégration qui caractérise la situation des pauvres. Selon lui, l’assistance a une fonction de régulation du système social. Si les pauvres, par le fait d’être assistés, ne peuvent avoir qu’un statut social dévalorisé qui les disqualifie, ils restent malgré tout pleinement membres de la société dont ils constituent pour ainsi dire la dernière strate.

Ainsi, Simmel analyse la marge, mais aussi ce qui à la fois la rattache au centre et la constitue comme partie intégrante du tout qu’est la société. Son analyse se distingue nettement de celle de Marx au sens où il ne met pas l’accent – ou très peu – sur les mécanismes économiques de la constitution de la catégorie des assistés, mais il la rejoint d’une certaine manière dans son interprétation de la pauvreté comme une forme de régulation du système social dans sa globalité.

Le cadre analytique présenté dans le chapitre 2 doit beaucoup à ces trois auteurs. S’attacher à étudier en priorité non pas la pauvreté en tant que telle, mais la relation d’assistance, non pas les pauvres en tant que catégorie statistique, mais le statut social de ces derniers, non pas un segment spécifique de la population, mais l’organisation du tout auquel appartiennent les pauvres comme les autres couches sociales, tels sont les principes d’analyse qui découlent logiquement de la pensée de Simmel.

Cette orientation méthodologique invite à étudier le réseau d’interdépendances entre les pauvres et le reste de la société dans une configuration large qui peut être la nation tout entière. Pour y parvenir, il était nécessaire d’étudier à la fois les représentations sociales de la pauvreté – à l’origine des débats et des politiques en direction des populations jugées défavorisées – et les expériences vécues de l’épreuve de la pauvreté pour des hommes et des femmes désignés comme pauvres.

Dans l’analyse des facteurs pris en compte pour expliquer les variations de ces représentations sociales et de ces expériences vécues dans le temps et l’espace, il est facile de voir l’influence de Marx et de Tocqueville. Le premier était sensible à l’effet du développement économique et du marché de l’emploi sur la formation de la catégorie sociale des pauvres. Le second s’inquiétait de l’effet à long terme de la dépendance des pauvres à l’égard de ce qu’il appelait la « charité légale » et de l’institutionnalisation progressive d’un système bureaucratique d’intervention sociale. Le facteur économique primait pour l’un ; le facteur politique, pour l’autre. Ces deux facteurs ne sont pas pour autant opposés.

Comment ne pas voir dans l’adaptation progressive d’une société traditionnelle à l’économie capitaliste l’émergence d’un sous-prolétariat ? Comment ne pas voir également dans les cycles économiques d’un pays industriel le gonflement ou, au contraire, la contraction du nombre des surnuméraires ? Les formes élémentaires de la pauvreté dépendent en grande partie de ces mouvements économiques.

Mais elles dépendent aussi du système de protection sociale et d’action sociale en vigueur dans chaque société. L’intuition de Tocqueville est d’avoir vu le lien inévitable entre la dépendance des pauvres à l’égard de la collectivité et l’obligation des sociétés modernes de leur venir en aide au nom de la démocratie et de la citoyenneté. Mais l’application concrète de ce principe est loin d’être homogène d’un pays à l’autre.

La forme et l’intensité des liens sociaux constituent un autre facteur explicatif qui n’a pas été étudié en tant que tel par les trois auteurs cités, du moins dans la partie de leur œuvre qui concerne l’analyse de la pauvreté. Il a été introduit dans ce livre comme un facteur complémentaire parce que les pauvres, comme les autres couches de la population, tirent de ces liens à la fois la protection et la reconnaissance nécessaires à leur existence sociale. La protection concerne les ressources familiales, communautaires ou professionnelles que l’individu mobilise face aux aléas de la vie. La reconnaissance est le résultat de la participation aux échanges sociaux et de la valorisation par le regard de l’autre ou des autres. Or le statut social des pauvres dépend en partie de ces liens sociaux.

Les travaux sociologiques sur le chômage depuis les années 1930 et sur la pauvreté dans les années 1980 et 1990 ont conduit à mettre l’accent sur la tendance à l’affaiblissement, voire à la rupture, des liens avec la famille, avec les proches et les amis, mais aussi avec les institutions, notamment les associations. Ce phénomène n’est toutefois pas vérifié dans tous les pays. Il existe plusieurs types de liens sociaux et l’intensité de ces derniers peut varier d’un individu à l’autre en fonction des conditions particulières de sa socialisation. Mais leur intensité dépend aussi de l’importance relative que les sociétés accordent à ces types de liens. On a montré, par exemple, que le rôle joué par les solidarités familiales et les attentes collectives à leur égard sont variables d’une société à l’autre. Autrement dit, si la probabilité des pauvres d’être démunis de supports relationnels est réelle dans de nombreux pays, ce n’est pas une règle générale. Les pauvres ne sont pas toujours isolés socialement et, dans certains cas, ils sont même fortement intégrés à la vie sociale.

Ce cadre analytique inspiré de Simmel et enrichi par ces trois facteurs explicatifs débouche sur une typologie des formes élémentaires de pauvreté : la pauvreté intégrée, la pauvreté marginale, la pauvreté disqualifiante. Chacune d’entre elles renvoie à une configuration sociale spécifique. […]

La pauvreté marginale renvoie à une configuration sociale différente dans laquelle ceux que l’on appelle les « pauvres » ne forment pas un vaste ensemble social peu distinct des autres couches sociales, mais au contraire une frange peu nombreuse de la population. Ces « pauvres » sont souvent jugés inadaptés au monde moderne et il est courant de les désigner comme des « cas sociaux », ce qui entretient inévitablement leur stigmatisation. Ce groupe social est résiduel, mais il fait l’objet d’une forte attention de la part des institutions d’action sociale. Ce rapport social à la pauvreté a une probabilité plus élevée de se développer dans les sociétés industrielles avancées et en expansion, et, en particulier, dans celles qui parviennent à limiter l’importance du chômage et à garantir à chacun un haut niveau de protection sociale.

Cette forme élémentaire de la pauvreté appartient-elle au passé ?

L’analyse a conduit à vérifier dans un premier temps que la configuration sociale de la période des « Trente Glorieuses » en Europe, mais aussi aux États-Unis, se rapproche effectivement de ce type. Transformer la pauvreté, d’un problème de majorité en un problème de minorité, tel fut sans aucun doute le défi des sociétés modernes qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, purent bâtir un vaste programme de protection sociale et profiter de la croissance économique pour permettre le développement du plein emploi. Le caractère exceptionnel de cette période permet de comprendre l’enthousiasme dans le progrès à la fois économique et social et la croyance partagée que la pauvreté avait plus ou moins disparu, du moins dans ses formes anciennes.

Ce phénomène s’explique en grande partie par l’importance des transferts sociaux en faveur du plus grand nombre et la réduction sensible de la sphère de l’assistance. Si, au cours de cette période, les pauvres ne disparurent pas et continuèrent même à se reproduire de génération en génération comme l’ont bien montré plusieurs sociologues, ils devinrent moins visibles. Ils constituaient cette « marge » dont il convenait de minimiser l’importance tant elle semblait correspondre au « résidu » du progrès. L’enjeu social était ailleurs. Inscrits dans des « collectifs », les salariés luttaient pour une amélioration de leur salaire et de leurs conditions de travail. La question de la pauvreté était éclipsée par la question plus générale des inégalités.

Cette forme élémentaire de la pauvreté n’appartient pas pour autant entièrement au passé. L’analyse de la période plus récente, caractérisée par la montée du chômage et de la précarité de l’emploi, a également conduit à vérifier que la pauvreté marginale n’avait pas disparu dans tous les pays européens. Ce rapport social à la pauvreté ne s’explique pas uniquement par la forte croissance des économies occidentales au lendemain de la guerre.

En effet, dans le cas de la Suisse, mais aussi de l’Allemagne et des pays scandinaves, les représentations sociales de la pauvreté sont relativement stables. Ces pays ont été touchés comme les autres – quoique d’une manière peut-être moins brutale – par la dégradation du marché de l’emploi, mais la pauvreté ne s’y est pas d’emblée imposée comme une nouvelle réalité sociale. Au contraire, conformément au schéma sans soute idéalisé de la prospérité et du bien-être social partagé, elle a tardé à faire l’objet d’enquêtes approfondies et les rares chercheurs engagés dans ce type d’investigation n’ont guère réussi à susciter dans leur pays un débat d’ampleur nationale.

À l’échelon des pouvoirs publics et des responsables politiques, on a pu constater une résistance symbolique à la reconnaissance de l’existence des pauvres. Sans doute par crainte d’être accusés de ne pas avoir pris toutes les mesures nécessaires sur le territoire dont ils ont la responsabilité, les élus ont cherché à minimiser l’ampleur de la question sociale. Cela a plus souvent été vérifié dans les systèmes politiques organisés sur une base fédérale, lesquels accordent un pouvoir de décision et d’action important aux instances locales.

Si la pauvreté marginale correspond, dans les représentations sociales, à une pauvreté minimisée, voire déniée, elle peut s’accompagner d’une forte stigmatisation à l’égard de la frange résiduelle de la population prise en charge au titre de l’assistance.

Cette tendance a pu être vérifiée aussi bien dans les années 1960 et 1970 en France qu’aujourd’hui dans certains pays.

On peut en effet observer des similitudes entre cette période de l’histoire de l’action sociale en France où la question sociale de la pauvreté a plus ou moins disparu au profit d’un discours justificateur d’une intervention psychologisante auprès d’individus jugés inadaptés et la situation actuelle en Allemagne et dans les pays scandinaves où l’intervention sociale est toujours menée auprès d’individus considérés en marge de la société dans une logique de réponse individuelle, plutôt que collective, à leurs besoins et dans le sens d’un contrôle strict de leur vie privée.

Cette approche de l’intervention sociale peut s’imposer d’autant plus facilement qu’elle reste confinée à une proportion résiduelle de la population, sachant que le reste de la société peut bénéficier des avantages d’une protection sociale à caractère universel et d’une garantie de ne pas jamais connaître l’expérience de la pauvreté.

Enfin, la pauvreté disqualifiante traduit une configuration sociale où ceux que l’on appelle les « pauvres » sont de plus en plus nombreux et refoulés, pour la plupart, hors de la sphère productive.

Leurs difficultés risquent, de ce fait, de s’accroître, ainsi que leur dépendance à l’égard des services de l’action sociale. Cette forme élémentaire de la pauvreté se distingue nettement de la pauvreté marginale et de la pauvreté intégrée.

Elle ne renvoie pas à un état de misère stabilisée, mais à un processus qui peut toucher des franges de la population jusqu’alors parfaitement intégrées au marché de l’emploi. Ce processus concerne des personnes confrontées à des situations de précarité de plus en plus lourdes tant dans le domaine du revenu, des conditions de logement et de santé, que dans celui de la participation à la vie sociale.

Ce phénomène n’affecte pas que ces franges nouvellement précarisées de la population. Il affecte l’ensemble de la société tant l’insécurité génère une angoisse collective.

La pauvreté disqualifiante a une probabilité plus élevée de se développer dans les sociétés « postindustrielles », notamment dans celles qui sont confrontées à une forte augmentation du chômage et des statuts précaires sur le marché du travail. […]

Si cette typologie est vérifiée empiriquement, il faut tout d’abord en conclure que la pauvreté n’est pas universelle. Elle prend des formes différentes selon les sociétés, selon leur histoire et leur développement. À revenu égal, être pauvre dans le Mezzogiorno n’a pas le même sens qu’être pauvre dans la région parisienne. Être pauvre dans le nord de la France dans les années 1960 n’avait pas non plus le même sens qu’être pauvre aujourd’hui dans la même région. Le groupe des pauvres peut évidemment être défini en tant que tel à partir d’une mesure objective qui peut paraître unanimement acceptable et s’imposer à tous comme un étalon universel, mais que signifie cette mesure si l’on n’interroge pas en même temps les représentations sociales et les expériences vécues de la pauvreté ? Prendre en compte la diversité est une avancée, et cette typologie est un moyen pour y parvenir. Il ne faudrait toutefois pas en conclure que les formes que peut prendre la pauvreté dans les sociétés modernes sont infinies.

Ces formes de la pauvreté sont élémentaires, tout d’abord parce qu’elles ont été élaborées sur la base d’un raisonnement idéal-typique qui se borne à ne retenir que les traits principaux d’un phénomène et à en justifier la sélection à partir d’un faisceau d’hypothèses imbriquées, le plus souvent puisées dans la connaissance historique des sociétés contemporaines.

Ces formes sont élémentaires parce qu’elles renvoient également à des configurations sociales précises dont la matrice constitutive a pu être vérifiée par les enquêtes empiriques. Enfin, si ces formes sont élémentaires, c’est parce que chacune d’entre elles représente un type de relation d’interdépendance suffisamment stable pour se maintenir durablement et s’imposer comme une unité sui generis distincte des éléments individuels qui le caractérisent.

Autrement dit, chaque forme élémentaire de la pauvreté correspond à un état d’équilibre relativement cristallisé des relations entre des individus inégaux (des pauvres et des non-pauvres) à l’intérieur d’un système social formant un tout.

Est-il possible de généraliser ces formes élémentaires au-delà de l’expérience des sociétés européennes contemporaines ?

Il serait imprudent de répondre spontanément par l’affirmative sans se livrer à une démonstration rigoureuse. Il ne m’a pas semblé souhaitable d’alourdir cet ouvrage en multipliant les exemples d’autres pays ou d’autres régions du monde, mais les sources et les données recueillies m’autorisent à suggérer quelques hypothèses pour des travaux futurs.

La pauvreté intégrée correspond à une forme élémentaire que l’on peut retrouver dans de nombreux pays en développement, dans lesquels des traits de la société rurale traditionnelle se superposent à des traits de la société industrielle.

C’est le cas de la société rurale kabyle, analysée par Pierre Bourdieu en 1960, qui résiste à l’introduction de la monnaie et aux principes de l’accumulation capitaliste. Le recours à l’usurier y est rare et l’entraide familiale s’impose en priorité comme une règle morale. La pauvreté est partout, mais elle est partagée. Elle correspond à la pauvreté intégrée.

Le chômage n’existe pas car chacun est plus ou moins occupé à quelque chose. Le labeur quotidien est le fondement de l’appartenance au groupe. Dans de nombreux pays en développement, il suffit de parcourir les zones rurales pour constater que ces traits de la société traditionnelle n’ont pas totalement disparu. Des régions entières, souvent très peuplées, vivent encore de petites exploitations agricoles et d’artisanat et paraissent coupées du monde moderne. Les conditions de vie y sont médiocres, mais elles touchent de façon similaire la majeure partie de la population, si bien qu’il s’avère bien difficile de distinguer les pauvres de ceux qui ne le sont pas.

La question de la pauvreté se pose en des termes comparables dans les pays les plus pauvres du monde.

Des enquêtes menées à Madagascar, où le problème du développement est récurrent, ont permis de confirmer que la pauvreté objective, telle qu’elle peut être mesurée à partir du revenu ou des conditions d’existence, se distingue fortement de la pauvreté subjective. Les plus pauvres d’un point de vue monétaire et matériel ne sont pas ceux qui se considèrent comme les plus pauvres. Un ménage vivant quotidiennement dans des conditions difficiles se contente d’un niveau de consommation plus faible que celui qui vit dans un environnement plus favorable. À revenu égal, un ménage qui a toujours connu des conditions de vie déplorables est moins susceptible de se plaindre qu’un ménage qui a connu auparavant une meilleure situation. Ce résultat important conduit à accréditer la thèse des économistes de l’attrition des préférences. Ce phénomène est proche de celui qui a été décrit dans le chapitre 3 à propos des conditions de vie des plus défavorisés dans le Mezzogiorno.

Dans les grandes métropoles de ces pays en développement, les pauvres, le plus souvent des anciens paysans, se concentrent par milliers dans d’immenses bidonvilles. Dans une ville comme São Paulo, les inégalités sont extrêmes. Les populations les plus pauvres sont souvent reléguées à la périphérie, mais il existe aussi des îlots de pauvreté extrême au sein de quartiers riches et inversement. L’insécurité y est grande.

Les classes moyennes ou supérieures cherchent à protéger leur lieu d’habitation des intrus et des agresseurs par des grilles aux pics pointus, par des murs surmontés de tessons de bouteilles, mais aussi par des gardiens à chaque entrée d’immeuble ou de parking. Les bidonvilles donnent souvent l’impression de vivre repliés sur eux-mêmes.

La municipalité et les pouvoirs publics tentent d’y intervenir, mais les infrastructures sont si lacunaires et les besoins si importants que les améliorations semblent toujours insuffisantes. Les conditions sanitaires y sont souvent déplorables. Le ramassage des ordures est aléatoire, voire inexistant. Pourtant, les pauvres qui habitent dans ces quartiers ne sont pas inoccupés. Les petits commerces informels sont nombreux (vente de produits alimentaires, d’entretien, de boissons à consommer sur place…), ainsi que les ateliers de mécanique auto ou de couture. Tout semble organisé pour suppléer l’emploi formel et les carences des services publics. Ces bidonvilles sont généralement très animés. Les enfants y sont nombreux. Certains d’entre eux ne vont pas à l’école régulièrement. Les habitants de ces quartiers s’entrecroisent toute la journée tant les voies de circulation sont étroites. La vie sociale semble supérieure à la vie privée. L’exiguïté des maisons ne peut que renforcer ce mode de vie « publique ». La population de ces quartiers vit dehors la majeure partie de la journée.

Le mode d’organisation de ces bidonvilles peut être d’ordre communautaire. Les habitants s’y organisent souvent pour prendre en charge eux-mêmes, ce qui ne peut pas l’être par les services publics.

Un esprit de conquêtes et de luttes collectives face aux pouvoirs en place rassemblent les énergies.

Lorsqu’ils sont engagés dans ces actions, les représentants de l’Église jouent souvent un rôle fédérateur aux côtés des militants politiques. Notons que, dans ces quartiers, le clientélisme politique est fréquent. Il intervient comme un mode de distribution informelle de biens et de services en échange d’un soutien électoral. Les mesures d’assistance sont ainsi contrôlées de façon discrétionnaire. Sur ce point, il existe une continuité entre le clientélisme des villes de l’Amérique du Sud et du sud de l’Europe.

Ces situations se rapprochent des traits principaux de la pauvreté intégrée. La différence entre la pauvreté dans les bidonvilles de São Paulo et celle du sud de l’Italie tient essentiellement au fait que la première est traditionnelle et se reproduit à la périphérie d’une société acquise au développement industriel et à la rationalisation de la production, qui accueille par ailleurs des filiales d’entreprises du monde entier, tandis que la seconde concerne une région peu industrialisée, économiquement pauvre, où les perspectives d’emploi sont très faibles.

Mais, dans les deux cas, l’expérience vécue est similaire.

La probabilité des pauvres d’avoir un autre destin que celui de leurs parents et des membres de leur famille est quasiment nulle. La seule solution pour eux est de faire face aux difficultés du quotidien en s’entraidant, c’est-à-dire en partageant de maigres ressources.

Il faudrait aussi s’interroger sur les formes de la pauvreté dans les pays de l’Est.

Sous le régime communiste, la pauvreté y était occultée.

Le pouvoir soviétique utilisait l’euphémisme de « catégories moins bien loties » pour en parler .

Le principe égalitariste et antiméritocratique qui a caractérisé tant le système éducatif que la politique salariale du régime communiste rendait intolérable toute reconnaissance officielle de la pauvreté.

Dans de nombreux pays, la pauvreté était perçue comme un phénomène marginal, puisque, en abolissant la légitimité de la richesse, le régime tenait aussi à abolir celle de la pauvreté. La pauvreté ne pouvait avoir de statut social reconnu. Le système politique a donc nié l’existence de difficultés financières et matérielles de la population, puisque l’État était censé pourvoir aux besoins essentiels de tous les individus. Des études confirment aujourd’hui que certaines franges de la population étaient plus exposées que d’autres au risque de pauvreté, notamment les personnes âgées et les familles nombreuses, en raison de carences du système redistributif organisé avant tout en faveur des ménages composés de deux actifs et de peu d’enfants à charge.

La transition démocratique s’est accompagnée d’une transformation profonde du rapport à la pauvreté. Il est aujourd’hui plus facile d’en parler, d’autant que les mutations de l’économie ont eu pour effet d’accroître considérablement le chômage et la précarité des emplois. Le phénomène actuel de la pauvreté dans ces pays présente, sous une forme accentuée, de nombreuses similitudes avec celui qui s’est développé en Europe dans les années 1980 et 1990. L’hypothèse que ces pays sont proches aujourd’hui de la pauvreté disqualifiante me semble plausible. Mais il existe entre eux des différences, et une comparaison systématique avec les pays européens reste à entreprendre.

À l’issue de ce livre, j’ai bien conscience que de nombreuses questions demeurent et que des prolongements de cette recherche seront nécessaires pour y répondre. Certains sont déjà prévus, d’autres sont à inventer. En ce sens, ce livre marque une étape. Il aura permis, je l’espère, de justifier et de valider un cadre analytique pour penser la pauvreté dans les sociétés modernes, ce qui est à mes yeux un préalable à l’action politique dans ce domaine. Il ne débouche pas sur un programme particulier, mais il entend stimuler la réflexion pour contribuer sinon à éradiquer, du moins à soulager les souffrances de ceux et celles dont le destin, un jour ou l’autre, croise celui de la pauvreté. »

– Paugam, S. (2013). Conclusion. Science et conscience de la pauvreté. Dans : , S. Paugam, Les formes élémentaires de la pauvreté (pp. 235-250). Presses Universitaires de France.

 

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«  »Alors que la croissance économique des « trente glorieuses « et la stabilité des emplois avaient permis à la classe ouvrière de s’affranchir progressivement de la pauvreté, la transformation rapide des marchés et des modes de production, ainsi que les restructurations d’entreprises et les politiques de flexibilité de la main-d’oeuvre, ont abouti à de nouvelles souffrances parmi les salariés. Un constat s’impose : avoir un emploi ne met plus systématiquement à l’abri ni de la pauvreté matérielle, ni de la détresse psychologique ».
Publié en 2000, ce livre repose sur une enquête à la fois quantitative réalisée, entre 1995 et 1998, auprès de 1 000 salariés de plusieurs entreprises. Il conserve, de l’avis de son auteur, tout son intérêt, à savoir une analyse des logiques contemporaines de l’intégration professionnelle qui prend en compte deux dimensions de la précarité : l’insatisfaction au travail et l’instabilité de l’emploi. Une préface inédite replace les résultats dans le débat social de l’époque et présente les évolutions récentes ainsi que les recherches réalisées depuis la première édition. »

 

« Lorsque le statut social des individus repose en grande partie sur leur participation à l’activité productive et aux échanges de l’économie moderne, le chômage a de fortes chances de se traduire pour ceux qui en font l’expérience par un déclassement ou un sentiment d’échec, en particulier lorsque la durée de privation de travail se prolonge. Il entraîne aussi très souvent une dégradation du niveau de vie, un affaiblissement de la vie sociale, une marginalisation vis-à-vis des autres travailleurs, autant d’effets qui peuvent se cumuler et aboutir à une situation d’extrême pauvreté à la limite de la rupture sociale. C’est la raison pour laquelle il correspond davantage à un processus de disqualification sociale qu’à un état stable. Parce qu’il remet au moins partiellement en question la société au sens où il fragilise les modes d’intégration sociale, ce phénomène mobilise les chercheurs en sciences sociales. Il est frappant de constater que les premières grandes enquêtes sociologiques du xxe siècle datent des années 1930 au cours de la période bien connue de crise économique où le chômage avait déjà atteint des sommets.

Cette question a fait l’objet de beaucoup moins de recherches pendant la période de prospérité économique d’après-guerre. En période de plein emploi, les chercheurs se sont préoccupés davantage des changements techniques, sociaux et culturels et de leurs effets sur la structure sociale des sociétés occidentales. Au cours de cette période, la question de la pauvreté est restée, on l’a vu, tout à fait secondaire. Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que les recherches sur le chômage et la « nouvelle pauvreté » reprirent aussi bien en économie et en sociologie que dans le domaine de la politique sociale.

Le concept de disqualification sociale a été élaboré dans les années 1980. Il correspond au processus de refoulement, hors du marché de l’emploi, de franges nombreuses de la population et les expériences vécues de la relation d’assistance qui en accompagnent les différentes phases. Il met l’accent à la fois sur le caractère multidimensionnel, dynamique et évolutif de la pauvreté et sur le statut social des pauvres pris en charge au titre de l’assistance. Il existe une correspondance entre ce concept de disqualification sociale, tel que je l’ai élaboré dans mes premières recherches, et le type idéal de la pauvreté disqualifiante considéré dans ce livre comme une forme spécifique de la relation entre une population désignée comme pauvre en fonction de sa dépendance à l’égard des services sociaux et le reste de la société. La définition du concept a toutefois précédé celle du type idéal. C’est dans le prolongement de la définition du premier que la définition du second s’est imposée peu à peu en adoptant une démarche comparatiste. Autrement dit, la définition première du concept a été mise à l’épreuve des enquêtes empiriques, notamment des enquêtes européennes menées au cours des dernières années. Or le résultat de ces comparaisons sur les représentations sociales et les expériences vécues de la pauvreté et l’analyse de leurs facteurs explicatifs m’ont conduit à élaborer trois types distincts de rapport social à la pauvreté dont celui de la pauvreté disqualifiante.

Le recours accru à l’assistance qui caractérise ce dernier s’explique par trois facteurs principaux : un niveau élevé de développement économique associé à une forte dégradation du marché de l’emploi ; une plus grande fragilité des liens sociaux, en particulier dans le domaine de la sociabilité familiale et des réseaux d’aide privée ; un État social qui assure au plus grand nombre un niveau de protection avancé, mais dont les modes d’intervention auprès des populations défavorisées se révèlent en grande partie inadaptés. Ce processus conduit à une diversification accrue des pauvres, puisque ces derniers sont nombreux, issus de catégories sociales diverses, à faire l’expérience de la précarité et du chômage qui les refoule, peu à peu, dans la sphère de l’inactivité et de la dépendance où ils sont assimilés à d’autres pauvres ayant connu des trajectoires différentes. […] »

– Paugam, S. (2013). 5. La pauvreté disqualifiante. Dans : , S. Paugam, Les formes élémentaires de la pauvreté (pp. 181-234). Presses Universitaires de France.

 

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« «Les textes réunis ici constituent un apport au débat social. Tous les grands thèmes de la question sociale y sont abordés et la plupart des contributions, fondées sur des travaux académiques, débouchent sur des pistes de réflexion et d’action auxquelles les responsables politiques, le patronat, les syndicats et les acteurs associatifs pourront se référer.
En dépit de leurs approches et de leurs disciplines différentes, il ressort que les auteurs partagent une même éthique de la solidarité. […] La nécessité de réduire les inégalités, au nom d’un principe de justice sociale, sans renoncer pour autant à l’efficacité économique, constitue une ligne directrice de l’ouvrage. C’est dans cet esprit que des solutions originales et innovantes y sont proposées.?»
La solidarité constitue le socle de ce que l’on pourrait appeler l’homo sociologicus : l’homme lié aux autres et à la société non seulement pour assurer sa protection face aux aléas de la vie, mais aussi pour satisfaire son besoin vital de reconnaissance, source de son identité et de son humanité. Mais, comme Durkheim le soulignait déjà à la fin du XIXe siècle, le risque n’existe-t-il pas que cette interdépendance fonctionnelle soit sans cesse un peu plus méconnue et que les individus, à mesure que croissent leur autonomie et leur liberté, se sentent libérés de toute dette à l’égard des générations antérieures, peu sensibles au destin des générations futures, et finalement hostiles à l’égard d’une redistribution à l’égard des plus défavorisés ?
En tant que contrat social, la solidarité doit être réévaluée à l’aune des défis auxquels les sociétés modernes sont confrontées en ce début de XXIe siècle : crise de la société salariale, inégalités entre les générations, inégalités de genre, discriminations multiples, ségrégations urbaines et scolaires intenses, dont les effets suscitent un doute sur nos modèles d’intégration…
Les cinquante contributeurs de ce volume ont recherché les moyens d’aborder ces questions en refusant les solutions simplistes. C’est dans le dessein de clarifier le débat et de dissiper les fréquentes confusions entourant les questions de solidarité, qu’ils s’adressent aux universitaires, aux responsables politiques, aux syndicats, au patronat, aux associations : en bref, à tous les citoyens attentifs aux enjeux des réformes en cours ou à venir. »

« « L’homme occidental a échappé pour le moment à la pauvreté qui fut longtemps son destin. » Ce propos est de l’économiste John Kenneth Galbraith, tiré de son essai de 1958 intitulé The Affluent Society. En citant Alfred Marshall, il reconnaissait avec lui que le dénuement était au début du xxe siècle le sort de tous ceux qui travaillaient sans spécialisation, tant à la ville qu’à la campagne. Cette partie de la population était peu instruite, travaillait trop, était accablée de soucis et restait privée de repos et de loisirs. Mais Galbraith soulignait que, « en tant que malheur universel, ce dénuement disparut grâce à l’accroissement de la production. Celle-ci, pour imparfaite que fût sa répartition, augmenta néanmoins de façon substantielle le revenu de ceux qui gagnaient leur vie. Le résultat fut de transformer la pauvreté, d’un problème de majorité, en un problème de minorité. Elle cessa de représenter un cas général pour devenir un cas particulier. C’est cette transformation qui a donné à la pauvreté son aspect moderne spécifique ».

Ces observations apparaissent aujourd’hui bien optimistes. Les analyses présentées dans le chapitre précédent contribuent en effet à les nuancer, voire à les contredire. La pauvreté intégrée reste encore dans certains pays occidentaux, notamment, on l’a vu, dans les pays du sud de l’Europe, une forme courante et diffuse de pauvreté. Dans certaines régions pauvres, ce type de pauvreté structurelle touche toujours de vastes segments de la population. La pauvreté résiduelle à laquelle il fait implicitement référence est loin d’être généralisable à l’ensemble des sociétés occidentales. Par ailleurs, la pauvreté disqualifiante touche aujourd’hui, comme on le verra dans le chapitre suivant, des franges importantes de la population des sociétés occidentales confrontées à une forte dégradation du marché de l’emploi, à tel point que l’on ne peut plus dire, avec autant d’assurance, que, dans son aspect moderne spécifique, la pauvreté renvoie toujours à un problème de minorité.

Le point de vue de Galbraith mérite néanmoins une attention particulière. Il traduit en effet, de façon symptomatique, tout un courant de pensée particulièrement répandu au cours des années de prospérité économique. De nombreux pays européens partagèrent à cette époque le même enthousiasme dans le progrès, la même foi dans la capacité à vaincre définitivement la pauvreté. Et il est vrai que, si la pauvreté n’a pas disparu au cours de ces années de plein emploi et de croissance économique forte, elle s’est aussi considérablement transformée, aussi bien dans les représentations collectives que dans les expériences de la vie quotidienne. Elle est devenue, pour ainsi dire, presque invisible. Cette forme de pauvreté correspond au type idéal de la pauvreté marginale présentée dans le chapitre 2. La plupart des pays occidentaux, en particulier les plus développés économiquement, entretenaient un rapport à la pauvreté proche de ce type au cours des années de forte croissance. Certains pays européens, en particulier les pays scandinaves, parviennent encore aujourd’hui à limiter l’ampleur de la pauvreté par l’importance qu’ils accordent à la protection sociale. Ils se rapprochent donc, en ce sens, de ce type.

L’objectif de ce chapitre est d’approfondir les conditions sociologiques de cette forme de pauvreté à partir de nombreuses données issues d’enquêtes comparatives. Comme dans le chapitre précédent, il s’agira de rapprocher ces données du type idéal afin de vérifier sa pertinence et tenter de le valider conceptuellement. On tentera de montrer, à partir de plusieurs exemples, comment la pauvreté, sans avoir disparu, a pu devenir socialement presque invisible. Il conviendra d’évaluer l’importance des transferts sociaux dans la réduction de cette visibilité de la pauvreté, mais aussi d’étudier les facteurs qui conduisent, dans les sociétés prospères et protectrices, à la forte stigmatisation des pauvres. Une attention particulière sera accordée au langage utilisé pour les désigner.

 

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« La pauvreté dérange car elle est l’expression d’une inégalité difficilement acceptable dans une société globalement riche et démocratique. Les pauvres ne représentent-ils pas le destin auquel les sociétés modernes ont cru pouvoir échapper ?
Dans ce livre, mis à jour et complété pour cette nouvelle édition, Serge Paugam propose une réflexion qui englobe tous les éléments de cette question sociale. Il étudie la pauvreté simultanément comme expérience vécue par des hommes et des femmes situés au bas de l’échelle sociale et comme un élément de la conscience que les sociétés ont d’elles-mêmes et qu’elles cherchent le plus souvent à combattre. Il revient sur les trois auteurs clés, Tocqueville, Marx et Simmel, ayant marqué la réflexion sur le rapport social à la pauvreté et développe à son tour une étude originale qui s’attache non pas à la pauvreté en tant que telle, mais à la relation d’assistance, à l’organisation de ce tout social auquel appartiennent les pauvres. En s’appuyant sur de nombreuses enquêtes comparatives, menées pour la plupart en Europe, il définit ici de façon inédite les différentes formes élémentaires que prend cette relation d’interdépendance: la pauvreté intégrée, la pauvreté marginale et la pauvreté disqualifiante. La sociologie de la pauvreté qu’il nous propose est ainsi avant tout une sociologie du lien social.
Un livre préalable à l’action politique, qui entend stimuler la réflexion pour, sinon éradiquer, du moins soulager les souffrances de ceux et celles dont le destin, un jour ou l’autre, croise celui de la pauvreté. »

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« « Il est difficile d’écrire sur les pauvres et la pauvreté. Par sentimentalisme et mauvaise conscience, les sociologues produisent souvent un discours mi-descriptif, mi-militant, où le misérabilisme se mêle à la dénonciation. Prolongeant une intuition de Simmel, [Serge Paugam] a su construire son “objet scientifique” en remplaçant la catégorie ambiguë, issue du monde social, des “pauvres” par le concept analytique d’“assistés”», note Dominique Schnapper dans sa préface.
Cet ouvrage, novateur lors de sa sortie en 1991, s’appuie sur une longue enquête menée dans le département des Côtes-d’Armor auprès des populations aidées de façon ponctuelle ou régulière par les services d’action sociale. Il montre, à partir de trois types d’expériences vécues de la relation d’assistance, comment se constituent les statuts, les identités et les rapports sociaux à la périphérie du marché de l’emploi. »

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« Les pauvres suscitent-ils aujourd’hui, chez les riches, une répulsion similaire à celle que le peuple inspirait aux bourgeois au XIXe siècle ? Autrement dit, les démunis sont-ils encore considérés comme une classe dangereuse, immorale et répugnante ? En interrogeant le refus de la mixité résidentielle manifesté par les catégories supérieures, telle est la question frontale que pose cet ouvrage, issu d’une grande enquête comparative sur les perceptions de la pauvreté et des inégalités dans les beaux quartiers de trois métropoles : Paris, São Paulo et Delhi.
A partir d’entretiens approfondis, il montre que la quête d’entre-soi des habitants des ghettos dorés n’est pas seulement motivée par une recherche de prestige et de qualité de vie, mais également par des représentations des pauvres qui les incitent à s’en protéger. Comment parviennent-ils à justifier leurs stratégies d’évitement et de relégation des catégories défavorisées, ainsi qu’à légitimer l’ordre local qu’ils s’efforcent de perpétuer ? Au-delà de la peur de la criminalité et de l’insalubrité apparaît la crainte des élites d’être en quelque sorte contaminées par des modes de vie jugés culturellement indésirables ou moralement nuisibles.
A travers les mécanismes du séparatisme social, ce sont les conditions de possibilité de la solidarité que cet essai explore. »

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« Il n’est pas rare d’entendre parler de « crise du lien social », de la nécessité de « retisser » ce lien. Le terme désigne alors un désir de vivre ensemble, de relier les individus dispersés, d’une cohésion plus profonde de la société. Pour le sociologue, cette notion est au fondement de sa discipline tant l’homme est, dès sa naissance, lié aux autres et à la société non seulement pour assurer sa protection face aux aléas de la vie, mais aussi pour satisfaire son besoin vital de reconnaissance, source de son identité et de son existence en tant qu’homme.
Cet ouvrage éclaire le sens d’une notion centrale depuis Durkheim, présente une typologie des liens sociaux et de leurs possibles fragilités. Il propose de repenser le lien social aujourd’hui, pour mieux relever les défis contemporains de la solidarité. »

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« Intégrant les grandes approches du XIXe siècle et celles de son époque, Maurice Halbwachs présente dans ces leçons une théorie synthétique et originale des classes sociales. Il explique que chacune d’entre elles est le produit d’une histoire qui détermine sa place dans la société actuelle et les rapports qu’elle entretient avec les autres classes. Il est temps de redécouvrir ce grand texte méconnu de la sociologie française que constitue ce cours donné par l’un des proches collaborateurs d’Émile Durkheim à Strasbourg puis à la Sorbonne dans les années 1930 à 1942. Aboutissement d’une trentaine d’années d’investigations sur les classifications et la morphologie sociale, il se situe au confluent des recherches de l’auteur consacrées au travail, aux niveaux de vie et aux consommations, à la mémoire et à la conscience collectives, à la ville et à l’urbanisation. »

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« La sociologie fait la chasse aux mythes : en explicitant leurs origines, elle désenchante au moins partiellement le monde social en l’étudiant à partir de ses rouages cachés. L’étude du traitement de la pauvreté n’échappe pas à cette règle. Ce livre se présente sous la forme d’un long entretien entre deux sociologues qui ont soutenu, à vingt ans d’intervalle, une thèse sur le thème de la pauvreté. Celle de Serge Paugam, La dis-qualification sociale, a été réalisée à partir d’une enquête sur les pauvres à Saint-Brieuc. Dirigée par Serge Paugam, celle de Nicolas Duvoux, L’injonction à l’autonomie, traite des politiques d’insertion à partir d’une enquête réalisée en région parisienne.
Cette réflexion croisée analyse les transformations des politiques sociales durant ces vingt dernières années et porte un regard critique sur le processus d’accumulation du savoir sur la pauvreté. Certes, les sociologues ne sont pas les seuls à contribuer à cette connaissance mais par des études distanciées ils aident à mieux saisir le rapport d’interdépendance entre les pauvres, les institutions et les autres franges de la population. Cet ouvrage est aussi un témoignage militant sur la pratique de la sociologie dans le domaine de la pauvreté. »

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«  »Je voudrais livrer ici quelques réflexions sur l’un des plus anciens exercices humains: le processus par lequel, au fil des années, et même au cours des siècles, nous avons entrepris de nous épargner toute mauvaise conscience au sujet des pauvres. Pauvres et riches ont toujours vécu côte à côte, toujours inconfortablement, parfois de manière périlleuse… Les problèmes résultant de cette coexistence, et particulièrement celui de la justification de la bonne fortune de quelques-un face à la mauvaise fortune des autres, sont une préoccupation intellectuelle de tous les temps. Ils continuent de l’être aujourd’hui. » John Kenneth Galbraith » 

 

Une pauvreté devenue presque invisible

Parmi les facteurs explicatifs de la pauvreté marginale, il convient de prendre non seulement la croissance économique et ses effets sur le marché de l’emploi, mais aussi le rôle des transferts sociaux en direction des populations les plus défavorisées. Si, au cours de la période des « Trente Glorieuses », la pauvreté est devenue presque invisible dans de nombreux pays industrialisés, il faut y voir en effet la transformation de l’État-providence et, surtout, la réduction de la sphère de l’assistance qui constituait jusque-là la principale forme de l’intervention sociale en direction des plus démunis.

Rendre résiduelle la sphère de l’assistance

L’application du principe de « démarchandisation » (decommodification) a permis aux sociétés modernes d’offrir aux individus une plus grande sécurité d’existence face aux aléas de la vie et au risque de pauvreté. Faire des individus autre chose qu’une marchandise échangeable, tel a été le grand défi de l’État-providence. Mais ce processus de « démarchandisation » n’a pas été conduit aussi loin dans tous les pays du monde occidental comme l’a bien montré Gøsta Esping-Andersen en distinguant trois modèles de welfare regime. Le modèle nordique ou social-démocrate est en ce sens le plus abouti. Il représente en quelque sorte le flambeau de la citoyenneté sociale et de l’universalité des droits. Le modèle continental ou corporatiste est fondé sur le système des assurances obligatoires organisé dans un esprit de défense des intérêts et des droits acquis. Ce modèle favorise le maintien des différences de statut social, se fonde aussi sur une conception traditionnelle du rôle de la famille et peut laisser une place non négligeable à l’assistance. Enfin, le modèle libéral se caractérise à la fois par des allocations d’assistance sous condition de ressources, des transferts sociaux à caractère universel modestes et un système d’assurances sociales limité. L’État encourage le marché, se limite à une intervention minimale pour assurer la protection sociale la plus élémentaire et parfois même cherche à favoriser l’essor des assurances privées.

Cette classification permet de comprendre les modes d’organisation des sociétés occidentales par rapport à la protection sociale en général et les formes spécifiques de stratification sociale qui en découlent. La forme de l’État-providence a un effet sur la constitution de la catégorie des pauvres pris en charge au titre de l’assistance et, partant, sur l’expérience vécue de la pauvreté. Dans chaque régime de welfare state, des populations sortent des mailles du filet de protection sociale et viennent grossir, de façon variable selon les lieux et les périodes, la catégorie des assistés. La généralisation progressive du système de protection sociale au cours de la période des « Trente Glorieuses » a contribué à réduire la sphère de l’assistance traditionnelle, mais elle ne l’a pas entièrement éliminée. Le nombre des pauvres relevant de l’assistance est donc en grande partie lié à la capacité du régime d’État-providence à retenir dans le filet général de la protection sociale les franges les plus vulnérables de la population. […]

Les oubliés de la croissance

Il serait pourtant excessif de dire que la pauvreté avait disparu au cours des Trente Glorieuses. En France, au lendemain de la guerre, elle était massive. Les ressources limitées de l’économie avaient même contraint les pouvoirs publics à mettre en place un système de rationnement. De nombreuses familles, sans abri après les bombardements, furent relogées dans des baraques provisoires construites à la hâte, le plus souvent en bois. La population manquait de tout. Au milieu des années 1950, la situation était encore très préoccupante, en particulier dans le domaine du logement. Les vieux étaient fortement exposés à la pauvreté en raison des lacunes du système des retraites. Ils étaient nombreux à rester fortement dépendants des aides sociales versées de façon subsidiaire au titre de la stricte subsistance. Il fallut attendre plusieurs années pour que la situation des personnes âgées s’améliore. Encore en 1970, on trouvait, parmi les ménages en situation de pauvreté, 27 % de ménages de retraités, contre seulement 3,9 % de ménages de salariés. Pourtant, en dépit de cette lancinante question de la pauvreté des vieux, une nouvelle représentation collective de la pauvreté apparut dans les années 1960. Dans cette période économiquement faste, la visibilité de la pauvreté s’est affaiblie. Elle est devenue pour beaucoup un problème secondaire en voie de disparition. C’est précisément ce rapport spécifique à la pauvreté dans les années de forte croissance que l’on peut tenter de rapprocher du type idéal de la pauvreté marginale. Ce rapport à la pauvreté n’est pas particulier à la France. Si la reconstruction y fut plus lente que dans d’autres pays comme l’Allemagne, toutes les nations industrialisées de l’Europe connurent une évolution comparable.

À l’époque où Galbraith écrit son essai sur l’opulence, la pauvreté moderne peut être rangée, selon lui, dans deux grandes catégories : les « cas d’espèces » et les « îlots de pauvreté ». Les premiers se rencontrent dans toute communauté, rurale ou urbaine, quelle que soit la prospérité de la communauté et de l’époque envisagées. Galbraith explique que « le cas d’espèce, c’est la famille rurale misérable vivant dans une cour pleine d’immondices, avec des enfants sales qui jouent dans la boue. Ou bien c’est la masure noirâtre près de la voie ferrée. Ou c’est un sous-sol dans une ruelle latérale ». Parler de « cas d’espèces » revient à marquer une différence entre ces derniers et le reste de la population. Dans l’environnement où l’on peut les rencontrer, presque tout le monde est sorti de la pauvreté. Leur trajectoire se distingue donc nettement de celle des autres et la question est de savoir pourquoi. Pour Galbraith, il faut chercher la cause non pas dans les caractéristiques du milieu, mais dans les traits particuliers de l’individu ou de la famille. Il cite la déficience mentale, la mauvaise santé, l’impossibilité de s’adapter à la discipline de la vie économique, les naissances trop nombreuses, l’alcool, l’instruction insuffisante ou un mélange de ces divers facteurs. Autrement dit, les « cas d’espèces » s’expliqueraient, selon lui, par les déficiences individuelles ou familiales.

La situation est différente dans les « îlots de pauvreté », puisque dans ces derniers tout le monde est pauvre ou presque, ce qui invalide l’explication par l’insuffisance personnelle. Ces îlots subsistent dans les régions rurales peu développées, dans le sud des Appalaches notamment. Cette pauvreté localisée ne peut, selon lui, s’expliquer uniquement par le manque de ressources ou l’infertilité de la région. Elle est due à l’instinct de la terre natale, c’est-à-dire au désir qu’ont les gens de vivre à proximité de l’endroit où ils sont nés. « Aussi longtemps qu’ils y restent, ils sont engagés dans un type d’emploi agricole, de travail minier, industriel ou autre, qui sont improductifs, épisodiques ou, pour toute autre raison, peu rémunérateurs »

Qu’il s’agisse de « cas d’espèces » ou d’« îlots de pauvreté », la pauvreté reste toutefois, d’après Galbraith, un phénomène marginal, plus présent à la campagne que dans les grands centres urbains. On verra que cette représentation de la pauvreté sera remise en question quelques années plus tard par Michael Harrington dans son livre The Other America, mais elle correspond à un processus logique qui consiste dans une période de prospérité économique à distinguer dans la masse qui accède au bien-être la minorité qui subsiste en marge et dont l’existence finit par déranger. […]

Pour démontrer que cette pauvreté vécue dans les cités était avant tout un héritage, Labbens insista sur le rôle de l’école. Il s’appuya notamment sur une série de tests sociométriques pour comparer la sociabilité en milieu scolaire des enfants des cités à celle d’enfants d’un échantillon témoin. Les résultats de ces analyses permirent de conclure que ces enfants issus de milieux défavorisés restaient beaucoup plus en marge que les autres. Ils étaient souvent rejetés et intériorisaient ainsi l’idée qu’ils n’avaient rien à faire à l’école. « Un enfant qui est marginal à l’école, souligne Labbens, voit non seulement s’accroître les difficultés qu’il a déjà par ailleurs d’acquérir les connaissances nécessaires à son avenir, mais encore il n’apprend pas ou il apprend mal à tenir son rôle dans un groupe ; il est donc doublement mal préparé, par manque d’instruction et par la faiblesse de sa sociabilité, à ses tâches d’adulte » Or ces enfants issus de parents peu instruits seront à leur tour, un jour, des parents en difficulté pour transmettre à leurs enfants l’assurance dont ils auront besoin pour se défaire de leur sentiment tenace d’infériorité et d’impuissance. D’autres études réalisées dans le sous-prolétariat ont mis également l’accent sur la faiblesse du moi des enfants, sur l’extrême difficulté de ces derniers à avoir confiance en eux-mêmes et sur l’influence du milieu familial, en particulier du climat d’insécurité qui y règne en permanence.

Ainsi, à la suite des analyses de Labbens et d’autres chercheurs engagés dans le Mouvement ATD Quart Monde, se développe au cours de ces années de forte croissance la thèse de la reproduction de la pauvreté. Thèse qui met l’accent non pas, comme Galbraith, sur les déficiences individuelles ou familiales, mais sur les facteurs structurels de la transmission des handicaps d’une génération à l’autre. Il s’agit d’expliquer que ce mécanisme se maintient alors même que le bien-être se généralise dans toute la société. Telle est la différence majeure entre cette pauvreté héritée qu’analyse Labbens au milieu de la prospérité généralisée et cette pauvreté héritée des pays ou régions pauvres telle que nous l’avons étudiée dans le chapitre précédent. Dans le cas qui nous intéresse ici, seule une frange de la population s’avère condamnée d’avance.

Peu visible parce que peu nombreux et plus ou moins isolé du reste de la population dans des cités qui lui sont réservées, ce sous-prolétariat est aussi souvent victime de préjugés. Colette Pétonnet remarquait que « l’opinion publique qualifiait les gens en question de marginaux, asociaux, inadaptés, handicapés sociaux ». D’après elle, ces termes ne décrivent pas un mode de vie. Ils suggèrent une notion de danger, d’infirmité, d’anormalité. Ils désignent une partie de la société en la présumant capable de n’importe quel acte aberrant, et traduisent peut-être aussi une peur sociale latente ». Ces expressions révèlent le poids du discrédit qui peut accabler les individus et les familles du sous-prolétariat. Colette Pétonnet, comme d’autres sociologues de cette époque, constate pourtant que ces populations ne présentent aucun signe particulier d’infirmité. Elles sont avant tout mal logées et appartiennent aux couches les plus basses de la société confrontées notamment à des difficultés financières. Le sort que réserve la société à ces « petites gens » est par conséquent injuste.

Injuste très certainement, mais ce phénomène n’en reste pas moins une réalité anthropologique souvent vérifiée. Chaque société comporte en effet sa part d’indésirables, d’êtres humains dont on finit par douter de leur humanité et dont il faut se débarrasser d’une manière ou d’une autre. La répulsion peut dans certains cas s’abattre sur des groupes qui, de par leur origine, souvent lointaine, seraient soupçonnés de malveillance, de malpropreté ou de tares indélébiles. C’est ainsi, par exemple, que les heimatloses en Suisse firent l’objet d’une hostilité organisée pendant plusieurs siècles. Héritiers des lignées d’errants, mendiants ou vagabonds, ils furent condamnés à des diverses peines allant de la prison au bûcher, en passant par les galères et la roue. Il leur était impossible de s’installer à un endroit précis tant l’hostilité manifestée spontanément à leur égard les contraignait à l’exil, ne fût-ce que pour échapper un destin encore plus tragique. Des études réalisés en Suisse montrent que la méfiance à l’égard de ces « sans-feu-ni-lieu » subsiste encore dans certains cantons et apportent ainsi la preuve qu’il existe encore des heimatloses dans ce pays très riche, même si la pauvreté y est peu visible.

On peut citer aussi le cas des burakumin au Japon dont la discrimination n’a jamais cessé. Cette population victime d’ostracisme descend de deux catégories : les hinins ou « non-humains » et les eta ou « êtres souillés ». Les premiers viennent vraisemblablement du « peuple flottant » de la société japonaise du Moyen Âge. Sans terre dans une société sédentaire et agricole, ils étaient obligés de mendier pour vivre. On y compte les gens déchus, exclus de leur communauté, les enfants naturels, mais aussi les malades incurables et les handicapés. Les seconds étaient spécialisés dans le travail du cuir. Tanneurs, équarisseurs, ils étaient en contact avec la mort, le sang, la viande ou la maladie. Ils étaient considérés comme impurs et il leur était interdit de se marier à des Japonais « ordinaires ». Il est frappant de constater que les burakumin sont encore présents dans les représentations collectives au Japon et figurent toujours parmi les populations économiquement et socialement les plus défavorisées.

La discrimination dont ils font l’objet se poursuit de manière insidieuse selon des critères devenus flous. Leur nombre exact est assez incertain. D’après les statistiques gouvernementales publiées en 1996, on en comptait 1 million et demi dont plus de la moitié vivait dans des quartiers dits « spéciaux ». Cette discrimination de catégories historiquement refoulées d’un territoire à l’autre ou maintenues à l’écart des villages et agglomérations peut donc, on le voit, persister dans des sociétés modernes acquises au progrès et au bien-être généralisé.

Le sous-prolétariat qui habitait toujours dans les cités d’urgence en France au cours des années 1960 et 1970 était d’ailleurs d’autant plus marginalisé qu’il constituait pour beaucoup un résidu social. Les cités d’urgence avaient en effet pour fonction d’assurer le transit des populations mal logées, victimes de la crise du logement des années d’après-guerre, vers des logements à la fois plus modernes et plus adaptés dont le nombre a crû de façon spectaculaire à partir du milieu des années 1950. Cette politique de relogement progressif a servi de filtre. La fraction la moins démunie de la classe ouvrière, celle qui pouvait prétendre à un emploi stable et à un salaire régulier, a pu accéder plus rapidement à ces nouveaux logements. Les familles qui, pour des raisons essentiellement économiques, ne purent en faire de même, restèrent dans les cités d’urgence et continuèrent à vivre dans des conditions misérables. Peu à peu, ces cités devinrent le vestige d’un passé révolu, et ses habitants, qui, quelques années auparavant, étaient intégrés à la population des victimes de la crise, furent de plus en plus stigmatisés comme les irréductibles de la pauvreté, affublés de l’étiquette de « cas sociaux » et souvent jugés incapables d’avoir des comportements compatibles avec le fonctionnement de la société moderne.

Si ce sous-prolétariat dérangeait, il ne pouvait pas à lui seul nourrir la question sociale. Le succès limité d’expression « exclusion sociale » à cette époque tenait au fait que le phénomène auquel il renvoyait restait marginal. Il apparaissait comme le résidu inévitable. Il n’était pas de nature à affecter l’ensemble du corps social. Il ne pouvait être qu’une survivance d’un passé auquel la grande majorité des catégories populaires semblait alors pouvoir échapper. Les institutions d’action sociale parlaient surtout, à cette époque, d’inadaptation sociale. Il était courant d’expliquer cette pauvreté persistante, en particulier dans les milieux libéraux et conservateurs, par les déficiences individuelles, voire l’irresponsabilité et l’imprévoyance des pauvres eux-mêmes.

Puisque la pauvreté renvoyait, du moins dans les représentations collectives, à cette fraction résiduelle de la population, la question sociale pouvait se déplacer sur le terrain des luttes sociales, notamment dans les entreprises pour l’augmentation des salaires, l’amélioration des conditions de travail et l’élargissement du socle de la protection sociale des salariés. Le social se nourrissait des inégalités persistantes dans le monde du travail, mais aussi dans l’éducation et la culture. Le quart-monde ne pouvait être qu’une survivance, certes honteuse, mais si marginale dans la société d’abondance qu’il était possible d’en occulter, au moins partiellement, l’existence et la question politique qu’elle soulevait.

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La situation était, à bien des égards, comparable aux États-Unis, puisque, à peu près à la même époque, Galbraith, on l’a vu, considérait atteinte l’ère de l’opulence généralisée. La pauvreté était devenue presque invisible parce que les Américains dans leur grande majorité refusaient de la voir. Dans cette période faste, elle ne pouvait être, comme le souligne Robert Castel, que « l’envers, l’ombre, le refoulé de la richesse ». Il fallut attendre la parution en 1964 du livre de Michael Harrington, The Other America, pour qu’un débat s’instaure sur ce sujet. Ce livre bien connu des spécialistes de la pauvreté et de l’État-providence a eu un très grand retentissement aux États-Unis, à tel point que certains ont vu dans sa parution et son effet médiatique l’un des principaux facteurs du déclenchement de la guerre à la pauvreté au cours des années 1960. Il a marqué en tout cas une rupture dans les représentations dominantes de la société d’abondance. Dans cet essai, Harrington s’employait en effet à démontrer que les pauvres qui se comptaient, d’après lui, par millions aux États-Unis tendaient à devenir invisibles. Il fallait par conséquent un effort de l’intellect et la volonté pour parvenir à les voir. L’auteur insistait, contrairement à Galbraith, sur le phénomène de la ségrégation et du problème noir. La classe moyenne devenue petite-bourgeoise vivait désormais dans les quartiers résidentiels et se laissait facilement convaincre que la pauvreté avait disparu. Harrington soulignait que les pauvres, souvent honteux de leur sort, intériorisaient leur infériorité et en arrivaient à l’accepter comme un destin. Il s’agissait en réalité d’une autre Amérique, d’une Amérique de l’envers du décor.

Les données disponibles confirment donc amplement, si besoin est, que la pauvreté n’avait pas totalement disparu et qu’elle restait aux États-Unis certainement plus importante et plus structurelle que Galbraith ne le reconnaissait. Mais il faut souligner qu’aux États-Unis, comme en France à la même époque, son statut social correspondait à l’idée d’un résidu, ce qui renforçait le discrédit de ceux qui en étaient affublés. Il n’était donc plus comparable à celui des pauvres vivant dans des pays ou régions pauvres.

Plusieurs auteurs américains ont analysé les variations de la politique d’assistance aux pauvres selon la conjoncture économique. Frances Fox Piven et Richard A. Cloward ont établi, par exemple, à partir du cas des États-Unis, que la fonction principale de l’assistance est de réguler les éruptions temporaires de désordre civil pendant les phases de récession et de chômage de masse. Cette fonction disparaît ensuite dans les phases de croissance économique et de stabilité politique pour laisser place à toute autre fonction qui est celle d’inciter les pauvres à rejoindre le marché du travail par la réduction parfois drastique des aides qu’ils obtenaient jusque-là.

Dans la première phase, les pauvres sont considérés comme des victimes et l’enjeu est d’éviter qu’ils se soulèvent contre le système social en place ; dans la seconde, ils sont considérés comme potentiellement paresseux et seule une politique de « moralisation » est jugée susceptible de transformer leurs comportements. En mettant l’accent sur les cycles économiques et leurs conséquences sur les formes d’organisation de l’assistance, ces analyses confirment que les pauvres sont d’autant plus stigmatisés en période de forte croissance que l’on attend d’eux qu’ils renoncent à l’assistance et deviennent productifs en acceptant les nouveaux emplois offerts, même si ces derniers sont peu attractifs en termes de salaire et de conditions de travail. Autrement dit, dans les représentations collectives, les raisons de rester pauvres dans ces périodes de prospérité ne peuvent s’expliquer que par le manque de volonté, la paresse et les déficiences individuelles, autant de traits de personnalité susceptibles d’être réprouvés d’un point de vue moral.

Si le statut de la pauvreté au cours de cette période de forte croissance des économies occidentales se rapproche de ce que j’ai appelé la pauvreté marginale, il ne faudrait toutefois pas réduire ce type à un passé que d’aucuns considèrent aujourd’hui totalement révolu. Au cours des dernières années, certains pays d’Europe, en dépit de la crise de l’emploi à laquelle ils ont été confrontés, ont conservé un rapport à la pauvreté qui peut être également rapproché de la pauvreté marginale. […]

« Où sont donc les pauvres ? »

Parler de la pauvreté dans un pays aussi riche que la Suisse peut paraître incongru. Le PIB par tête est, on le sait, l’un des plus élevés du monde. Même si la crise de l’emploi des années 1990 n’a pas épargné l’économie suisse, le taux de chômage continue à être encore faible au regard d’autres pays européens. Le taux de pauvreté mesuré selon les normes européennes reste également peu élevé, proche de celui du Danemark ou des Pays-Bas, c’est-à-dire des pays où la pauvreté est la moins répandue. S’il est devenu plus courant aujourd’hui de parler de la pauvreté depuis que des enquêtes globales lui ont été consacrées, l’idée selon laquelle la Suisse était épargnée de ce phénomène s’est maintenue longtemps et tout porte à penser que de nombreux Suisses y souscrivent encore. Jean-Pierre Fragnière, de l’Université de Lausanne, reprend la question que l’on continue à se poser dans ce pays : « Mais, où se cachent-ils donc ? En Suisse, nous n’avons pas de métro pour accueillir les clochards. Chez nous, les touristes ne sont pas importunés par des mains qui se tendent sur leurs passages. Ci et là, un orgue de barbarie. Où sont donc les pauvres ? » Et il avance une réponse : « Ils sont discrets ; il faut bien dire qu’on les invite systématiquement au silence.

Le problème n’est pas le pauvre qui souffre, mais le pauvre qui se montre ou, pire, qui se met à parler » Sans doute faut-il voir dans cette discrétion des pauvres l’effet récurrent des persécutions dont furent l’objet autrefois les heimatloses. Dans le pays où Luther, Zwingli et Calvin affirmaient, en opposition totale aux convictions religieuses du Moyen Âge, que la pauvreté n’était pas synonyme de vertu et considéraient que ceux qui ne travaillaient pas ne méritaient pas la charité, il n’est peut-être pas étonnant que la pauvreté visible et la mendicité fasse encore aujourd’hui l’objet d’une plus ou moins forte réprobation sociale.

La difficulté à reconnaître l’existence de la pauvreté s’explique en partie par l’importance que l’on accorde dans ce pays à la culture du travail. « Le travail, explique Jean-Jacques Friboulet, reste pour la grande majorité de la population un devoir et une vocation. Un devoir, car les individus sont profondément convaincus que la richesse doit d’abord être produite avant d’être distribuée comme le démontre le résultat de nombreux scrutins. Une vocation ensuite, parce qu’ils partagent l’idée selon laquelle le travail est utile et nécessaire à la réalisation de la personne » […]

Michael Harrington faisait à peu près le même constat au début des années 1960 aux États-Unis : « Ce qui est important, c’est de comprendre ce qu’il y a de nouveau dans le refus actuel de voir la misère : le développement même de la société américaine crée une nouvelle forme de cécité mentale. Les pauvres sont en train de sortir du champ de conscience et d’expérience de la nation  » Dans une société riche et en quelque sorte aveuglée par sa richesse, le travail des sociologues consiste alors, après la phase de collecte et d’analyse des données, à révéler, à faire voir, ce qui les conduit presque inévitablement à participer au débat social qu’ils suscitent en présentant leurs résultats. Plus de vingt-cinq ans après Harrington, les sociologues de Neuchâtel s’employèrent par conséquent à expliquer, preuves à l’appui, les mécanismes de la précarisation et de la paupérisation en Suisse. Ils mirent l’accent en particulier sur plusieurs dimensions de cette réalité cachée : l’absence de soutien de la famille, les formes d’inadaptation sociale, les ruptures liées aux handicaps physiques ou mentaux, les ruptures conjugales et les problèmes de prise en charge des enfants par un seul conjoint, les faibles rémunérations, le chômage, l’endettement et, enfin, la pauvreté des personnes âgées. Autant de facteurs que l’on pourrait qualifier de « classiques » et qui contribuent à remettre en question l’idée que les causes de la pauvreté pourraient être différentes en Suisse que dans les autres pays européens.

La pauvreté n’en reste pas moins un phénomène dont l’ampleur reste socialement et politiquement contestée en Suisse. Le taux de pauvreté y est, on l’a vu, relativement bas, tout comme le taux de chômage. En dépit des efforts des chercheurs, mais aussi des syndicalistes et des bénévoles d’associations caritatives, pour en démontrer l’existence et les mécanismes de reproduction, la pauvreté apparaît toujours si contrastée d’un canton à l’autre et, parfois, si dissimulée que le débat national sur ce sujet tarde à prendre une réelle importance. C’est ainsi, par exemple, que les expériences de revenu minimum sont à l’initiative de certains cantons et qu’il paraît assez improbable, du moins à court terme, que le système de garantie de revenu soit étendu à l’ensemble de la Suisse et que le droit à un « minimum d’existence » puisse se constituer dans ce pays sur une base juridique unique. Dans ces conditions, le rapport social et politique à la pauvreté est avant tout localisé et reste proche de la pauvreté marginale. […]

 

Une intervention sociale individualiste

Nous avons vu dans le chapitre 2 qu’il est possible de distinguer deux modes d’intervention sociale : le mode bureaucratique et le mode individualiste. Le premier correspond à la logique de l’application du droit dans le sens de l’égalité des citoyens. L’intervenant social s’en tient aux recommandations administratives qui lui ont été données. Le second est fondé sur la recherche la plus adaptée aux cas individuels. L’intervenant social peut s’appuyer sur une palette large de possibilités d’action qu’il adapte aux personnes en difficulté selon sa propre évaluation de leurs problèmes. Un mode d’intervention sociale individualiste n’est pas toujours exercé de façon discrétionnaire, en particulier lorsque le droit social est très précis, mais il peut dériver vers des comportements de ce type, notamment lorsque la marge d’interprétation laissée aux agents est trop grande et qu’ils doivent décider eux-mêmes de la légitimité des demandes d’aides qui leur sont adressées. Ces deux modes d’intervention sociale peuvent coexister dans le même pays, les décisions prises pouvant être, selon les époques et la nature des problèmes sociaux à résoudre, plus ou moins de nature bureaucratique ou plus ou moins de nature individualiste. Il est clair que la tendance psychologisante de l’action sociale des années 1960 et 1970 en France s’apparentait davantage à un mode d’intervention sociale individualiste, mais ces pratiques pouvaient s’inscrire dans un mode de gestion bureaucratique de l’action sociale en général qui reste une caractéristique du système social français.

Comme nous l’avons déjà souligné, le mode d’intervention individualiste renvoie presque inévitablement à une forme d’intrusion du travailleur social dans la vie privée des assistés. Pour évaluer de façon fine la légitimité des demandes d’aides et rechercher des solutions adaptées aux besoins des individus, le travailleur social est en attente de toutes les informations susceptibles d’éclairer son jugement. Il existe donc un risque réel de stigmatisation des plus pauvres. Certains d’entre eux en sortent affublés de l’étiquette infamante de « cas sociaux » qui traduit le plus souvent un mélange complexe d’expertise sociale et de jugement moral.

Le mode d’intervention individualiste s’applique davantage dans des pays où l’assistance joue – ou est censée jouer – un rôle résiduel dans le système de protection sociale. Ce mode d’intervention s’avère en effet très vite inadapté à la prise en charge d’un pourcentage important de la population. On peut reprendre ici l’exemple de l’Allemagne et des pays scandinaves.

L’Allemagne est, on le sait, un pays fédéral décentralisé. Le partage très poussé des compétences politiques entre les institutions territoriales offre une très grande autonomie aux Länder tant dans le domaine des initiatives législatives que dans celui de la mise en pratique des politiques sociales. Cette tendance à la division des compétences politiques et administratives s’accentue encore par l’action des cantons dont le pouvoir en matière de législation sociale n’est pas négligeable. Le régime d’assistance allemand constitue le fondement du revenu minimum. Il est caractérisé par une forte individualisation de l’aide. Ainsi, l’article 3 de la « Loi fédérale sur l’aide sociale » de 1961 affirme : « La forme de l’aide sociale se conforme à la particularité du cas individuel, avant tout à la personne, à ses besoins et à sa situation locale. Les vœux du bénéficiaire doivent être pris en compte dans la mesure où ils n’entraînent pas de coût supplémentaire. » Ce système présente l’avantage de permettre à la fois d’attribuer des droits élémentaires de base à chaque personne se trouvant en situation de pauvreté et de lui assurer, éventuellement, des aides complémentaires selon ses besoins particuliers : l’analyse de chaque cas individuel par l’organisme d’aide sociale peut entraîner le versement de prestations uniques, de compléments pour besoins supplémentaires ou de paiement des frais de logement. Les organismes publics d’aide sociale doivent également fournir un soutien et une assistance-conseil aux allocataires afin de les aider à surmonter les situations de dépendance envers ces prestations.

D’après Franz Schultheis, « la philosophie sous-jacente à l’aide sociale allemande prévoit une prise en compte globale de la situation personnelle (conditions de vie matérielles, sociales et psychologiques) du demandeur d’aide et – si l’on veut – une sorte de prise en charge “sur mesure” de ses problèmes en vue de lui permettre le plus efficacement de regagner son indépendance. Cette logique se retraduit par un grand nombre d’aides spécialisées prévues par le droit social allemand et spécifiées dans des guides législatifs de plusieurs centaines de pages ». Ainsi, le travailleur social peut évaluer les besoins du récipiendaire dans tous les domaines de son existence : vêtements, nourriture, logement, santé, etc. Fondé sur une logique de besoin, le système allemand d’assistance peut paraître ainsi à la fois très riche en solutions adaptables à l’individu et relativement généreux. Les comptes rendus ethnographiques des enquêtes sur le fonctionnement des services de l’action sociale en Allemagne ont toutefois à plusieurs reprises mis l’accent sur le caractère inquisiteur du travailleur social dans l’exercice de sa mission et l’humiliation vécue par les assistés au cours de cette expérience.

Le principe de la décentralisation et d’individualisation s’applique aussi en matière de politique d’insertion. Plusieurs expériences d’aide au travail ont été tentées dans le cadre de l’aide sociale. La loi demande aux communes de créer des possibilités d’emploi pour les personnes qui sollicitent une aide, en particulier les jeunes chômeurs. Ce système impose aux acteurs sociaux l’obligation de rechercher toutes les solutions possibles à partir des ressources dont ils disposent à l’échelon local, conformément aux principes nationaux de l’aide sociale. Les travailleurs sociaux évaluent ensuite au cas par cas les besoins des récipiendaires.

Le mode d’intervention individualiste, lorsqu’il est poussé à l’extrême comme c’est le cas en Allemagne, implique un contrôle de l’ensemble des caractéristiques du mode de vie et des valeurs morales de chaque individu aidé, lequel peut paraître antinomique avec le principe du respect de l’autonomie et de la vie privée. Ce fonctionnement de l’action sociale est aujourd’hui jugé assez inadapté. Richard Hauser, économiste allemand, spécialiste de la pauvreté, exprimait déjà au début des années 1990 un point de vue critique : « L’individualisation suppose qu’on sache précisément comment aider une personne, qu’on la connaisse presque de l’intérieur. Cela ne correspond plus à l’autonomie du citoyen. Il est mieux de dire : “Voici 200 DM, essayez de les utiliser au mieux”, à mon avis, plutôt que de dire : “Avez-vous vraiment besoin de ceci ou cela ?” »

Il préconisait ainsi une définition plus globale des aides. Dans les années 1990, la croissance du nombre des bénéficiaires de l’aide sociale a été telle que ce système a rencontré très vite ses propres limites : les travailleurs sociaux ne pouvaient plus répondre à la demande en appliquant de façon stricte le principe du « sur-mesure ». Par ailleurs, de nombreuses villes allemandes ont rencontré au cours de cette période des difficultés financières et entreprirent de restreindre le montant des aides. Ces réductions furent souvent justifiées publiquement par la volonté de lutter contre les pratiques jugées condamnables de certains allocataires de profiter de la générosité de l’assistance. Le mode d’intervention individualiste reste toutefois toujours le fondement de l’intervention sociale en Allemagne, d’où un décalage croissant entre les principes de la loi et les pratiques des acteurs institutionnels des offices et des travailleurs sociaux.

Les pays scandinaves se rapprochent également du mode d’intervention individualiste. La définition des aides accordées répond également le plus souvent à une logique de besoin. Yvar Lødemel a étudié de façon très approfondie le système d’assistance tel qu’il fonctionne dans son pays, la Norvège, en le comparant au système anglais. Il en ressort un paradoxe. Alors que la Norvège, à l’instar des pays scandinaves, est dotée d’un système de protection sociale fondé sur le principe le plus abouti d’universalité des droits, la sphère de l’assistance n’en reste pas moins marquée par des pratiques humiliantes à l’égard de la frange résiduelle de la population qui en bénéficie. Puisque les pauvres jugés « méritants », notamment les personnes âgées et les handicapés, ont été en quelque sorte absorbés par le système d’assurance, les travailleurs sociaux interviennent alors auprès des autres pauvres en ayant vis-à-vis d’eux le pouvoir de décider de leur octroyer ou non les aides qu’ils sollicitent. Le risque est grand que ces pauvres qui constituent une frange résiduelle de la population puissent être soupçonnés de ne pas mériter d’être aidés. Ils sont alors traités comme des personnes dont le droit à l’assistance n’est pas automatique. Cette dualisation de traitement qui correspond à une opération de filtrage des pauvres a contribué à accroître le stigmate de l’assistance. Le paradoxe est d’autant plus fort que le système anglais d’assistance, organisé de façon plus bureaucratique – et donc plus anonyme – en prenant en charge la pauvreté de façon nettement moins résiduelle que le système norvégien, semble avoir réduit le risque de stigmatisation. Si les pauvres assistés ont en Grande-Bretagne un statut social dévalorisé, comme cela est le cas dans la plupart des sociétés, ils constituent dans ce pays un groupe nombreux de la population qui rend plus difficile une intervention sociale individualiste. La distinction parmi les assistés entre les « méritants » et les « non-méritants » est, par conséquent, plus complexe à établir.

Il ne faudrait toutefois pas faire du système norvégien d’assistance l’exemple type des pays scandinaves. L’analyse détaillée de ces systèmes conduit à mettre l’accent sur les différences qui subsistent entre eux. Le niveau des aides est défini de façon standardisée en Finlande et au Danemark, alors qu’il est défini localement en Suède et en Norvège. Il est inscrit dans la loi nationale en Finlande et au Danemark. Il relève d’une détermination locale encadrée par des recommandations nationales en Suède, alors qu’il dépend entièrement de la décision municipale en Norvège. Il existe donc de grandes variations régionales en Suède et encore plus en Norvège. Notons enfin que l’accès aux aides relève de critères d’éligibilité variables, souvent laissés à l’appréciation des travailleurs sociaux, notamment en Norvège et dans une moindre mesure en Suède.

En dépit de ces différences, le paradoxe étudié par Ivar Lødemel vaut, me semble-t-il, pour l’ensemble des pays scandinaves. Il existe un risque plus élevé de stigmatisation des assistés lorsque ces derniers sont pris en charge comme le complément résiduel d’un traitement global et préventif de la pauvreté qui consiste à inscrire le plus grand nombre dans la sphère volontairement la plus large possible de l’assurance. On peut donc dire que cette stigmatisation est en quelque sorte le revers de la médaille. Dans un système qui vise l’universalité des droits, les assistés ne peuvent être perçus que comme une anomalie. Ils reflètent à eux seuls le seuil sans doute infranchissable de l’éradication de la pauvreté. »

– Paugam, S. (2013). 4. La pauvreté marginale. Dans : , S. Paugam, Les formes élémentaires de la pauvreté (pp. 139-180). Presses Universitaires de France.

 

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« Durant ces dernières années, un large consensus s’est établi parmi les chercheurs d’aborder simultanément les questions d’équité et de distribution de revenus avec celles de la croissance économique. Au Cameroun comme dans de nombreux pays en développement, les programmes d’ajustement mis en place par le gouvernement avec le soutien des institutions financières internationales auraient certainement eu des effets néfastes sur certaines couches sociales de la population. Dans ce contexte, une attention particulière doit être accordée aux groupes les plus défavorisés de la population corrélativement au processus de croissance économique. Autrement dit, la stratégie économique doit être compatible avec la stratégie de lutte contre la pauvreté.

Une estimation pragmatique de la lutte contre la pauvreté exige notamment qu’on mesure, éventuellement, les effets de la croissance sur la pauvreté et les inégalités sociales. La relation entre croissance, inégalités et pauvreté est un thème récurrent en économie. Habituellement, le débat s’est fondamentalement focalisé sur la nature de la relation entre croissance et inégalités. Mais l’attention portée sur les stratégies de lutte contre la pauvreté a conduit à ajouter cette dernière dimension à la discussion. Actuellement, la question la plus importante qui se pose est de savoir comment accélérer le rythme de réduction de la pauvreté.

Le degré de la pauvreté dépend de deux éléments à savoir : le revenu moyen et l’inégalité du revenu. Ainsi, la baisse de la pauvreté absolue résulte mécaniquement de deux facteurs : d’une part, l’augmentation du revenu moyen de la population, à distribution relative des revenus constants, entraîne une réduction de la pauvreté ; d’autre part, à revenu moyen constant, toute redistribution des revenus en direction des pauvres produit le même effet. Par conséquent, la variation de la pauvreté peut être décomposée en deux effets : une composante de croissance relative au changement du revenu moyen, et une composante d’inégalité due au changement de l’inégalité. Les niveaux de ces deux composantes fournissent la sensibilité relative de la réduction de la pauvreté due à la croissance et à l’inégalité. »

– Fambon, S. (2005). Croissance économique, pauvreté et inégalité des revenus au Cameroun. Revue d’économie du développement, vol. 13(1), 91-122.

 

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« Ce qu’il y a de plus terrible dans la pauvreté, constatait Simmel, c’est d’être pauvre et rien que pauvre, c’est-à-dire de ne pas pouvoir être défini par la société autrement que par le fait d’être pauvre. À partir du moment où le pauvre est pris en charge par la collectivité pour sa subsistance et son entretien quotidien, il ne peut plus prétendre à un autre statut social que celui d’assisté, d’autant que l’assistance a une fonction sociale déterminée qui rend presque inévitable cette désignation. La définition sociologique de la pauvreté que propose Simmel correspond en quelque sorte à un type idéal. Le fait même d’être assisté assigne les « pauvres » à une carrière spécifique, altère leur identité préalable et devient un stigmate marquant l’ensemble de leurs rapports avec autrui. Lorsque la pauvreté est combattue et jugée intolérable par la collectivité dans son ensemble, son statut social ne peut être que dévalorisé. Mais si les « pauvres », par le fait d’être assistés, ne peuvent avoir qu’un statut social qui les disqualifie, ils restent malgré tout pleinement membres de la société dont ils constituent pour ainsi dire la dernière strate.

Définir le type idéal de la pauvreté moderne n’est toutefois pas une fin en soi. Son intérêt est méthodologique. L’idéal type est avant tout un moyen de connaissance. On ne peut pas savoir à l’avance si ce type d’élaboration sera fécond ou pas. Ce n’est qu’après avoir effectué le rapprochement de la réalité du tableau idéal élaboré que l’on pourra juger de l’efficacité démonstrative de celui-ci. La recherche consiste, en effet, à vérifier s’il existe des déviations et à les étudier en tant que telles.

Après une présentation synthétique des travaux sur la relation d’assistance que j’ai réalisés à partir d’enquêtes françaises, ce chapitre élabore les fondements et définit les facteurs explicatifs du rapport social à la pauvreté dans les sociétés contemporaines. Il débouche sur une typologie des formes élémentaires de la pauvreté qui fera l’objet de vérifications empiriques dans la deuxième partie de ce livre.

La pauvreté assistée et ses déviations

Deux enquêtes réalisées à quelques années d’intervalle – l’une locale et à caractère monographique ; l’autre, plus représentative, réalisée à l’échelon de la France – m’ont offert la possibilité de mettre à l’épreuve le type idéal de Simmel. De ces deux enquêtes complémentaires, il est possible de tirer les conclusions ci-dessous.

L’expérience de la disqualification sociale

Au moment de la première enquête à Saint-Brieuc en 1986-1987, soit quatre-vingts ans après la publication du texte de Simmel, l’augmentation du nombre de personnes ayant recours aux services d’action sociale pour subvenir à leurs besoins était massive et rapide. Définir sociologiquement la pauvreté à partir de la relation d’assistance semblait donc à la fois heuristiquement fécond pour constituer un objet d’études et adapté à l’analyse du contexte social de la fin du siècle.

Cette enquête a permis de vérifier que le sens des expériences vécues par les « pauvres » fréquentant les services d’action sociale est lié au type d’intervention, ce qui m’a conduit à distinguer trois types de relation à l’assistance et au total sept expériences vécues. Parmi les trois types de relation à l’assistance, celui qui correspond à la « dépendance » et qui renvoie au type des « assistés » est parfaitement conforme à la définition de Simmel. Les « assistés » sont en effet définis par une relation régulière et contractuelle aux services d’action sociale. Ils sont alors désignés comme des « cas lourds » en raison de leurs difficultés supposées à se prendre en charge par eux-mêmes. Mais l’enquête a permis de vérifier que, autour de ce noyau central de la condition d’assisté, il existait au moins deux autres types de relation aux services d’action sociale : l’un, en amont, renvoyant à une intervention ponctuelle qui s’adresse notamment à une population en situation de fragilité, définie par le type des « fragiles » ; l’autre, en aval, correspondant à une infra-intervention en direction d’une population plus marginalisée, définie par le type des « marginaux », le plus souvent en situation de rupture sociale, notamment vis-à-vis de la famille et des institutions.

Ainsi, la catégorie des « pauvres » ayant recours à l’assistance apparaissait à la fois hétéroclite et ambiguë. Pour la collectivité, les « pauvres » constituent une catégorie bien déterminée, puisqu’elle est institutionnalisée par l’ensemble des structures mises en place pour lui venir en aide, mais elle ne constitue pas pour autant un ensemble social homogène du point de vue des individus qui la composent. Le recours à l’assistance dans un contexte économique marqué par une forte dégradation du marché de l’emploi se traduisait, en effet, par une diversification accrue des pauvres, puisque ces derniers étaient nombreux, issus de catégories sociales diverses, à faire l’expérience d’un processus qui les refoulait dans la sphère de l’inactivité et de la dépendance où ils étaient assimilés à d’autres pauvres ayant connu des trajectoires différentes.

Cette hétérogénéité apparaît encore plus forte lorsque l’analyse distingue pour chaque type de relation d’assistance plusieurs types d’expériences vécues, soit sept au total : la fragilité intériorisée, la fragilité négociée, l’assistance différée, l’assistance installée, l’assistance revendiquée, la marginalité conjurée, la marginalité organisée. Cette typologie élaborée à la suite de l’enquête tenait compte à la fois de la stratification des « pauvres » en partie institutionnalisée par le « ciblage » des populations effectué par les différents services d’assistance – chaque organisme ayant plus ou moins défini son mode d’intervention en fonction d’une ou plusieurs catégories de la population repérées comme pauvres – et du sens que les individus confrontés à la nécessité d’avoir recours à ces services donnaient à leurs expériences. L’enquête a permis notamment de vérifier que, même lorsqu’ils sont dépendants de la collectivité, les « pauvres » ne restent pas dépourvus de possibilités de réaction. S’ils sont stigmatisés, ils conservent des moyens de résistance au discrédit qui les accable. Lorsqu’ils sont regroupés dans des habitats socialement disqualifiés, ils peuvent résister collectivement – ou parfois individuellement – à la désapprobation sociale en tentant de préserver ou de restaurer leur légitimité culturelle et, par là même, leur inclusion sociale.

Les résultats de cette enquête sur le terrain conduisent à souligner que la pauvreté correspond, aujourd’hui, moins à un état qu’à un processus. Toute définition statique de la pauvreté contribue à figer dans le même ensemble des populations dont la situation est hétérogène et à occulter la question essentielle du processus d’accumulation progressive des difficultés des individus ou des ménages, de son origine à ses effets à plus ou moins long terme. C’est pour rendre compte de ce phénomène que le concept de disqualification sociale a été élaboré. Celui-ci caractérise, en effet, le processus de refoulement hors du marché de l’emploi de franges de plus en plus nombreuses de la population et les expériences vécues de la relation d’assistance qui en accompagnent les différentes phases. La disqualification sociale met donc l’accent sur le caractère multidimensionnel, dynamique et évolutif de la pauvreté.

La première édition de La Disqualification sociale est de 1991. Si ce texte était à réécrire, il faudrait indiquer avec plus d’assurance que les trois types de relation avec les services d’action sociale correspondent à trois phases différentes de ce processus. Ainsi, pour marquer davantage cette idée de processus et pour dissiper le malentendu qui subsiste à propos des typologies que beaucoup malheureusement ne distinguent pas des catégories empiriques, il me semblerait préférable de parler de fragilité au lieu de parler des fragiles, de dépendance vis-à-vis des travailleurs sociaux au lieu des assistés et de rupture du lien social au lieu des marginaux. Certes, la typologie élaborée n’était pas une catégorisation statistique conforme à des strates figées. Dans son principe même, elle impliquait la possibilité d’une évolution dans le temps, un passage successif par des phases différentes. L’analyse des sept expériences vécues analysées dans le texte rendait compte des transformations des conditions de vie et des identités sociales. Toutefois, le caractère monographique de l’enquête de Saint-Brieuc nécessitait au moment de l’écriture une certaine prudence. La question du passage d’un type à l’autre ne pouvait être qu’évoquée à partir d’un nombre relativement limité d’entretiens approfondis dans lesquels les personnes interrogées avaient pu s’exprimer sur leurs expériences antérieures et faire leur propre analyse de leur trajectoire. Cette analyse rétrospective exigeait que les enquêtés aient conscience – ce qui n’était pas toujours le cas – de l’évolution de leur rapport à l’assistance. Le matériau restait trop limité pour une démonstration entièrement satisfaisante. Par ailleurs, il ne m’était pas possible de prouver que les formes de pauvreté étudiées dans cette ville étaient généralisables à la France tout entière. Ce sont les travaux ultérieurs qui permirent de consolider cette approche et, par là même, d’enrichir le concept de disqualification sociale.

Trois facteurs distincts expliquent les variations des représentations sociales et des expériences vécues : le degré du développement économique et du marché de l’emploi, la forme et l’intensité des liens sociaux et la nature du système de protection sociale et d’action sociale.

Développement économique et marché de l’emploi

Le niveau du développement économique joue un rôle déterminant. Comme le soulignait déjà Tocqueville en 1835, être pauvre dans un pays lui-même très pauvre comme l’était le Portugal à cette époque n’a pas le même sens, pour ceux qui en font l’expérience, qu’être pauvre dans un pays plus prospère comme l’était notamment la Grande-Bretagne au lendemain de sa révolution industrielle. Aujourd’hui encore, il faut tenir compte de cette différence au sein même de l’Union européenne en raison de l’inégalité persistante des niveaux de production et des rythmes de développement économique entre les pays, mais aussi entre les régions de certains pays.

La notion de développement peut être comprise de façon différente selon les critères adoptés. On peut la définir de façon restrictive à partir d’un indicateur jugé central comme le Produit national brut par habitant. Il est courant de ranger les pays (ou les régions) sur une ligne unique en commençant par les plus développés. Cet exercice permet de constater qu’il existe encore aujourd’hui au sein de l’Union européenne des contrastes saisissants. En 2011, le PIB par habitant établi en standards de pouvoir d’achat (SPA), exprimé par rapport à la moyenne de l’Union européenne (27 pays), laquelle correspond à l’indice 100, donnait parmi les pays en tête le Danemark avec un indice de 125, alors que le Portugal n’atteignait que l’indice 77. Parmi les nouveaux pays membres de l’Union européenne, plusieurs atteignaient des indices encore plus bas, comme la Roumanie par exemple où l’indice était de 49 seulement . Lorsque le PNB par habitant est calculé par région, il est frappant de constater des écarts considérables à l’intérieur de plusieurs pays. Le cas le plus connu est l’Italie. Le nord de l’Italie est l’une des régions les plus riches et les plus dynamiques du point de vue de la production économique, alors que le Mezzogiorno est l’une des plus pauvres. Un contraste au moins aussi important existe en Allemagne depuis la réunification. La partie ouest, ex-RFA, est comparable au nord de l’Italie, tandis que la partie est, ex-RDA, reste globalement pauvre.

Les économistes du développement ne se limitent pas à cet indicateur qui donne du développement une représentation unilinéaire et quantitative. Pour passer d’une société traditionnelle à une société moderne, d’une économie sous-développée à une économie développée, il faut non seulement, comme le soulignait Raymond Aron, que croisse le revenu par tête de la population, mais il faut aussi que le processus d’industrialisation s’accompagne d’une extension de l’enseignement à la fois primaire et professionnel et d’une conversion des travailleurs à une attitude rationnelle, indispensable au rendement productif . Ce passage se réalise rarement en douceur. Il s’accompagne le plus souvent d’inégalités et peut être à l’origine de troubles sociaux et psychologiques. Dans ses enquêtes en Algérie, Pierre Bourdieu a étudié le processus d’adaptation à l’économie capitaliste et, partant, les conditions de l’apparition d’un homo œconomicus. Il remarquait en Kabylie, au début des années 1960, que la morale religieuse interdisait le calcul économique. Celui-ci devait rester caché. Le temps était également lié au cycle agraire et la prévoyance limitée à l’année. Pour le paysan kabyle, l’argent n’avait pas de valeur. Ce qui était valorisé, c’était le travail, qu’il soit productif ou non. Dans cette société, organisée sur une base tribale, les solidarités familiales protégeaient toujours du dénuement. On ne cherchait pas à savoir qui faisait vivre le plus de personnes. L’introduction de la monnaie contribua à dévaloriser le travail non productif et déstabilisa ainsi tout le système social. Le travail s’imposa peu à peu comme une activité de gain. Le développement de l’instruction bouleversa également les rapports entre générations. L’autorité des anciens, et notamment du père, s’affaiblit au profit des jeunes plus instruits.

Avec le développement capitaliste apparut enfin le sous-prolétariat, c’est-à-dire la frange de travailleurs périodiquement sans emploi et faiblement rémunérée, confrontée à la pauvreté et incapable de maîtriser son destin. « Installés dans l’instabilité, privés de protections que les traditions séculaires assuraient au dernier des khammès, dépourvus de la qualification et de l’instruction qui seules pourraient leur assurer la sécurité à laquelle ils aspirent suprêmement, enfermés dans l’existence au jour le jour et dans l’inquiétude chronique du lendemain, les sous-prolétaires, chômeurs et journaliers occasionnels, petits marchands, employés des petites entreprises et des petits commerces, manœuvres, sont maintenus dans l’impossibilité absolue de calculer et de prévoir dans un système économique qui exige la prévision, le calcul et la rationalisation de la conduite économique »

Dans les sociétés que l’on considère aujourd’hui en développement, le sous-prolétariat est généralement massif, en particulier dans les métropoles urbaines où il vit dans des bidonvilles qui peuvent s’étendre sur de vastes territoires. Ce sous-prolétariat se renouvelle par l’arrivée incessante de populations issues du monde rural, mais il se reproduit également très souvent de génération en génération. Il fait partie du paysage ordinaire de ces pays où les inégalités sociales sont flagrantes.

La notion de développement est importante pour analyser une société et les formes de pauvreté que l’on y trouve. Il est toutefois préférable d’admettre d’emblée, à la suite des nombreuses critiques qui ont été adressées au modèle simpliste des étapes de la croissance de Rostow, que tous les pays ne suivent pas forcément la même route et qu’il peut exister plusieurs modèles. Je suggère de partir de la définition, d’une part, de la société industrielle et, d’autre part, de la société salariale, et de tenter d’apprécier dans la mesure du possible les écarts entre ces définitions et les réalités des sociétés étudiées. Une société moderne se définit avant tout par l’organisation du travail, par l’usage des sciences et des techniques et les conséquences économiques et sociales de cette rationalisation de la production. Raymond Aron définissait la société industrielle à partir de cinq dimensions :

1) la séparation entre le lieu de travail et l’entreprise, d’un côté, et la famille, de l’autre, même si cette séparation n’est pas universelle et qu’il existe toujours une part non négligeable d’entreprises artisanales où les deux fonctions économique et familiale se confondent et sont souvent regroupées sur le même lieu ;

2) la division du travail entre les secteurs de l’économie, mais aussi à l’intérieur des entreprises selon les nécessités technologiques ;

3) une accumulation du capital ;

4) le calcul rationnel pour obtenir le prix de revient le plus bas et pour renouveler et augmenter ainsi le capital ;

5) la concentration ouvrière sur le lieu de travail. En suivant cette définition, il est clair qu’il existe des écarts importants entre les pays et les régions de l’Union européenne. Certains pays relèvent plus que d’autres des caractéristiques d’une société industrielle. Il existe aussi, à l’intérieur des pays, des régions qui restent plus rurales que d’autres et où l’artisanat et la petite entreprise constituent la base de l’activité économique. On peut faire l’hypothèse que la pauvreté prend un sens différent selon qu’elle est étudiée dans une zone proche ou, au contraire, éloignée de la définition idéal-typique de la société industrielle.

La concept de société salariale me semble être un complément à celui de société industrielle. Pour Robert Castel, un rapport salarial comporte trois éléments : « Un mode de rétribution de la force de travail, le salaire – qui commande dans une large mesure le mode de consommation et le mode de vie des ouvriers et de leur famille –, une forme de la discipline du travail qui règle le rythme de la production, et le cadre légal qui structure la relation de travail, c’est-à-dire le contrat de travail et les dispositions qui l’entourent ». Cinq conditions doivent selon lui être remplies pour assurer le passage du premier au second  :

1) « une ferme séparation entre ceux qui travaillent effectivement et régulièrement et les inactifs ou les semi-actifs qu’il faut soit exclure du marché du travail, soit intégrer sous des formes réglées » ;

2) « la fixation du travailleur à son poste de travail et la rationalisation du procès de travail dans le cadre d’une gestion du temps précis, découpée, réglementée » ;

3) « l’accès par l’intermédiaire du salaire à de nouvelles normes de consommation ouvrière, à travers lesquelles l’ouvrier devient lui-même l’usager de la production de masse » ;

4) « l’accès à la propriété sociale et aux services publics : le travailleur est aussi un sujet social susceptible de participer au stock des biens communs, non marchands, disponibles dans la société » ;

5) « l’inscription dans un droit du travail qui reconnaît le travailleur en tant que membre d’un collectif doté d’un statut social au-delà de la dimension purement individuelle du contrat de travail ». Le chômage de masse et la précarité professionnelle sont aujourd’hui les symptômes d’une crise profonde de cette société salariale qui s’est constituée sous sa forme moderne au cours des « Trente Glorieuses », crise qui de nos jours touche plus ou moins toutes les nations industrielles. Il convient cependant de souligner que cette société salariale ne s’est pas développée de façon identique dans tous les pays.

Dans certains, son développement n’a été que partiel, l’économie restant dominée par le travail indépendant ou informel et les traditions issues de la société rurale. C’est le cas notamment dans de nombreuses régions du sud de l’Europe. Robert Castel reconnaît d’ailleurs que le modèle de la société salariale ne peut pas être généralisé à l’ensemble des pays européens. « On peut affirmer, dit-il, que, dans les pays du Sud, les “supports salariaux” n’ont pas la consistance et l’ampleur qu’ils ont dans le Nord, et que donc les sociétés du Sud sont moins des “sociétés salariales” que celles du Nord » Parler de crise de la société salariale n’a donc pas le même sens selon que l’on se réfère à une société pleinement salariale ou à une société qui ne l’est que partiellement. On peut déjà émettre l’hypothèse que le chômage et la pauvreté ne seront pas vécus de façon identique dans ces deux types de sociétés.

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Forme et intensité des liens sociaux

Les représentations et les expériences vécues de la pauvreté ne dépendent toutefois pas entièrement des conditions du développement économique. Elles sont liées également à la forme et à l’intensité des liens sociaux. Les enquêtes sur la pauvreté menées en France ont conduit à mettre l’accent sur la tendance à l’affaiblissement, voire à la rupture, des liens sociaux. Dès les premiers travaux comparatifs réalisés en collaboration avec plusieurs chercheurs européens, il apparaissait que ce phénomène n’était pas vérifié dans tous les pays. On ne peut donc pas dire que les pauvres sont plus isolés socialement que les autres catégories de la population quel que soit le pays dans lequel ils vivent. Dans certains cas, c’est même le contraire : la résistance collective à la pauvreté peut passer par des échanges intenses au sein des familles et entre elles, ainsi que par de nombreuses solidarités de proximité, à tel point que les pauvres peuvent être considérés comme parfaitement intégrés au tissu social. Le sens de la pauvreté dans une société donnée ne peut être compris sans cette référence aux liens sociaux.

Il faut cependant s’entendre sur une définition de ces derniers afin d’étudier à la fois leur entrecroisement et le risque de ruptures simultanées ou progressives de chacun d’entre eux. Quatre grands types de liens sociaux peuvent être distingués : le lien de filiation, le lien de participation élective, le lien de participation organique et le lien de citoyenneté.

Parler de lien de filiation, c’est reconnaître que chaque individu naît dans une famille et rencontre en principe à sa naissance à la fois son père et sa mère ainsi qu’une famille élargie à laquelle il appartient sans qu’il l’ait choisie, mais c’est aussi insister sur la fonction socialisatrice de la famille. Le lien de filiation contribue à l’équilibre affectif de l’individu dès sa naissance, puisqu’il lui assure à la fois stabilité et protection. Les psychologues ont démontré que chaque enfant éprouvait des pulsions d’attachement qui nécessitaient d’être satisfaites.

Le lien de participation élective relève de la socialisation extrafamiliale au cours de laquelle l’individu entre en contact avec d’autres individus qu’il apprend à connaître dans le cadre de groupes divers et d’institutions. Pour participer à la vie sociale en dehors de son cadre familial, il faut qu’il s’intègre en apprenant à respecter des normes et des règles qui lui préexistaient. Les lieux de cette socialisation sont nombreux : le voisinage, les bandes, les groupes d’amis, les communautés locales, les institutions religieuses, sportives, culturelles, etc.

Au cours de ses apprentissages sociaux, l’individu est à la fois contraint par cette nécessité de s’intégrer, mais en même temps en partie autonome dans le sens où il peut construire lui-même son réseau d’appartenances à partir duquel il pourra affirmer sa personnalité sous le regard des autres. On peut considérer la formation du couple comme un lien de participation élective. L’individu s’intègre par cet acte à un autre réseau familial que le sien. Il élargit ainsi son cercle d’appartenance. Autant, dans le lien de filiation, l’individu n’a aucune liberté de choix, autant, dans le lien de participation élective, il dispose d’un espace d’autonomie qui lui permet de s’allier et de s’opposer. Il n’existe pas, on le sait, d’alliance qui ne soit en même temps distinction, voire opposition. Autrement dit, l’individu au cours de cette socialisation extrafamiliale apprend autant à s’allier à d’autres qu’à se distinguer des autres, voire à s’y opposer.

Le lien de participation organique relève aussi de la socialisation extrafamiliale, mais se distingue du précédent en ce qu’il se caractérise par l’apprentissage et l’exercice d’une fonction déterminée dans l’organisation du travail. Selon Durkheim, ce qui fait le lien social : dans les sociétés modernes – ce qu’il appelle la solidarité organique –, c’est avant tout la complémentarité des fonctions, laquelle confère à tous les individus, aussi différents soient-ils les uns des autres, une position sociale précise susceptible d’apporter à chacun à la fois la protection élémentaire et le sentiment d’être utile. Ce lien de participation organique se constitue par conséquent dans le cadre de l’école et se prolonge dans le monde du travail.

Enfin, le lien de citoyenneté repose sur le principe de l’appartenance à une nation. En théorie, la nation reconnaît à ses membres des droits et des devoirs et en fait des citoyens à part entière. Dans les sociétés démocratiques, les citoyens sont égaux en droit, ce qui implique non pas que les inégalités économiques et sociales disparaissent, mais que des efforts soient accomplis dans la nation pour que tous les citoyens soient traités de façon équivalente et forment ensemble un corps ayant une identité et des valeurs communes. Le lien de citoyenneté est en quelque sorte supérieur aux autres, puisqu’il est censé dépasser et transcender tous les clivages, les oppositions et les rivalités. Dans les sociétés démocratiques, le citoyen dispose aussi de droits économiques et sociaux qui font de lui autre chose qu’une simple marchandise. Par ce processus de « démarchandisation », le lien de citoyenneté s’est en quelque sorte élargi pour garantir aux individus une plus grande protection face aux aléas de l’existence.

Ces quatre types de liens sont de nature différente, mais ils ont deux fondements communs. Ils apportent tous aux individus à la fois la protection et la reconnaissance nécessaires à leur existence sociale. La protection renvoie à l’ensemble des supports que l’individu peut mobiliser face aux aléas de la vie (ressources familiales, communautaires, professionnelles, sociales…), la reconnaissance renvoie à l’interaction sociale qui stimule l’individu en lui fournissant la preuve de son existence et de sa valorisation par le regard de l’autre ou des autres.

Ces quatre types de liens sont complémentaires et entrecroisés. Ils constituent en quelque sorte, par leur entrecroisement, le tissu social qui enveloppe l’individu. Lorsque ce dernier décline son identité à des personnes qu’il rencontre pour la première fois, il peut faire référence aussi bien à sa nationalité (lien de citoyenneté), à sa profession (lien de participation organique), à ses groupes d’appartenance (lien de participation élective), à ses origines familiales (lien de filiation). Le propre de la socialisation est de permettre à chaque individu de tisser, à partir de la trame que lui offrent les institutions sociales, les fils de ses appartenances multiples qui lui garantissent le confort de la protection et l’assurance de la reconnaissance sociale. Mais ce tissage n’est pas identique d’un individu à un autre. Dans certains cas, les fils sont tous faibles et le maillage social très fragile. Dans d’autres cas, certains fils sont plus solides que d’autres, mais le tissu n’en est pas moins à l’abri d’accrocs et, petit à petit, de trous. En réalité, dans une étoffe où les fils sont entrecroisés, le risque est toujours que la rupture de l’un d’entre eux entraîne un effilochage et, progressivement, par la pression exercée à l’endroit précis de la faiblesse, la rupture des autres.

Ces quatre types de liens peuvent être relativement différents d’une société à l’autre. Dans chaque société, ils constituent toutefois la trame sociale qui préexiste aux individus et à partir de laquelle ils sont appelés à tisser leurs appartenances au corps social par le processus de socialisation. Si l’intensité de ces liens sociaux varie d’un individu à l’autre en fonction des conditions particulières de sa socialisation, elle dépend aussi de l’importance relative que les sociétés leur accordent. Le rôle que jouent par exemple les solidarités familiales et les attentes collectives à leur égard sont variables d’une société à l’autre. Les formes de sociabilité qui découlent du lien de participation élective ou du lien de participation organique dépendent en grande partie du genre de vie et sont par conséquent plurielles. L’importance accordée au principe de citoyenneté comme fondement de la protection sociale n’est pas équivalent dans tous les pays.

Dans la recherche européenne sur l’expérience du chômage citée ci-dessus, plusieurs modes de régulation ont été définis et vérifiés empiriquement en prenant en compte la relation entre, d’une part, les responsabilités attribuées à la sphère publique d’intervention de l’État-providence et, d’autre part, les responsabilités attribuées à la sphère d’intervention de la famille. Puisqu’il existe un lien très fort entre l’expérience de la pauvreté et l’expérience du chômage, on peut se référer à ces modèles au moins à titre d’hypothèse. Trois types ont été distingués : le modèle public individualiste, le modèle de responsabilité partagée et le modèle familialiste.

Le modèle public individualiste repose sur l’hypothèse que la société dans son ensemble a la responsabilité du problème de la pauvreté et, par conséquent, du bien-être des pauvres. Puisque ces derniers n’ont pas à assumer la responsabilité de leur situation personnelle, l’objectif du système d’État-providence est prioritairement de garantir leur niveau de vie. Cela implique un haut niveau de développement du système de protection sociale, lequel fournira également des ressources pour assurer une participation à la vie sociale indépendamment de la situation des individus sur le marché de l’emploi et vis-à-vis de la famille. Étant donné le haut niveau de l’aide publique, l’obligation normative des familles de prendre en charge leurs membres lorsqu’ils sont au chômage ou en situation de pauvreté est faible. Puisque la responsabilité de la pauvreté est attribuée à la société plutôt qu’à l’individu, le risque des pauvres d’être stigmatisés reste limité.

Le modèle familialiste, au contraire, rejette le principe fondamental d’une responsabilité sociale collective face à la pauvreté, mais maintient une forte exigence à l’égard des devoirs de la famille en ce qui concerne la prise en charge de ses membres, au double sens du ménage et du réseau de parenté élargie. Le rôle de la politique publique est avant tout de préserver l’intégrité de la famille contre tous les risques de remise en question de sa fonction protectrice. L’hypothèse implicite est encore que l’individu n’est pas à blâmer en raison de sa situation de pauvreté et qu’il a donc un droit à partager les ressources de sa famille pendant la période où il est en difficulté. Les responsabilités à l’égard des pauvres ou des chômeurs sont semblables dans ce cas aux responsabilités à l’égard des enfants dépendants. En raison des implications quotidiennes de la vie familiale et de ses formes ordinaires de sociabilité, la pauvreté a également peu de chances de se traduire par une réduction des relations sociales dans la communauté.
Enfin, le modèle de responsabilité partagée se caractérise par la recherche d’un équilibre entre la prise en charge des pauvres qui revient aux autorités publiques et celle qui revient à la famille. Il est possible de définir les frontières de ces responsabilités de plusieurs façons. Les responsabilités peuvent être synchroniques et se traduire notamment par une intervention publique pour assurer les besoins de base et une intervention de la famille pour assurer une protection plus large du niveau de vie. De façon alternative, dans le cas du chômage, la relation peut être définie temporairement de façon à permettre successivement une prise en charge des chômeurs par les ressources publiques, en particulier dans la première phase du chômage, et ensuite par les ressources de la famille dans les phases suivantes. L’hypothèse implicite de tels systèmes est que l’individu peut être, au moins partiellement, responsable de sa situation.

Les limites de l’intervention des pouvoirs publics traduisent en elles-mêmes une sorte de suspicion à l’égard des personnes qui pourraient avoir tendance à préférer le chômage à l’emploi. De ce fait, on attire l’attention sur les effets éventuellement désincitatifs que pourrait avoir une protection substantielle de leur niveau de vie dans le temps. Le rôle résiduel attribué à la famille implique par ailleurs que ce n’est pas non plus une responsabilité que la famille aurait normalement à assumer. Dans ces conditions, le soutien de la famille a des chances d’être accompagné de fortes pressions sur l’individu pour qu’il accède – ou ré-accède – au marché de l’emploi. Le soutien de la famille prend alors la forme d’un système de contrôle social des pauvres et des chômeurs. Compte tenu des conditions restrictives de l’aide publique et de l’importance accordée à l’idée de responsabilité potentielle de l’individu, il existe une forte probabilité que la pauvreté et le chômage affectent profondément l’identité de soi et se traduisent progressivement par un retrait de la vie sociale.

La recherche a confirmé que le modèle familialiste est nettement plus développé dans les sociétés méditerranéennes. Le modèle public individualiste caractérise les sociétés nordiques tandis que le modèle de responsabilité partagée reflète davantage des pays comme la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Le risque de disqualification sociale n’est donc pas équivalent d’un pays à l’autre. Il est le plus élevé dans les pays qui se rapprochent du modèle de responsabilité partagée. Dans la sphère d’intervention de l’État-providence, la suspicion à l’égard d’une frange des pauvres et de chômeurs conduit à ne pas les traiter comme des citoyens égaux. Dans la sphère d’intervention de la famille, les pauvres et les chômeurs ne sont pas non plus toujours considérés comme des membres du réseau de parenté aussi méritants les uns que les autres. Ce modèle fondé sur la méfiance conduit inéluctablement à des réactions défensives et conflictuelles dans les relations interpersonnelles.

Les résultats de cette recherche permettent de vérifier que l’équilibre entre les différents types de liens sociaux est lié à la structure normative de chaque société. Or, de cet équilibre dépendent en grande partie le statut des pauvres dans la société, la forme et l’intensité de leur participation aux échanges sociaux.

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Le système de protection sociale et d’action sociale

Outre le niveau de développement économique et l’importance respective attachée aux différents types de liens sociaux, l’expérience vécue de la pauvreté peut varier également d’un pays à l’autre en fonction du système de protection sociale et des modes d’intervention sociale au titre de l’assistance. La forme de l’État-providence a, par exemple, un effet sur la constitution de la catégorie des pauvres prise en charge au titre de l’assistance. Dans chaque régime de welfare state, des populations sortent, en effet, des mailles du filet de protection sociale et viennent grossir, de façon variable selon les lieux et les périodes, la catégorie des assistés. La généralisation progressive du système de protection sociale au cours de la période des « Trente Glorieuses » a contribué à réduire la sphère de l’assistance traditionnelle, mais elle ne l’a pas entièrement éliminée. Le nombre des pauvres relevant de l’assistance est donc en grande partie lié à la capacité du régime d’État-providence à retenir dans le filet général de la protection sociale les franges les plus vulnérables de la population.

Il suffit de prendre en compte l’exemple de l’indemnisation du chômage pour s’en apercevoir. La plupart des pays européens ont connu une évolution similaire du nombre d’allocataires des minima sociaux : une très forte hausse dans la première moitié des années 1980 avec une pointe vers 1985, suivie d’une stabilisation et d’une diminution dans plusieurs pays à partir de 1988. Le début des années 1990 a été marqué partout par une nouvelle hausse. En réalité, le gonflement global des effectifs dans les années 1980 et 1990 est lié, en grande partie, à la dégradation du marché de l’emploi. On observe en effet une forte similitude entre la courbe du chômage, et notamment du chômage de longue durée, et la courbe des minima sociaux. Notons toutefois que cette correspondance des évolutions est nettement plus prononcée dans les pays où la couverture des chômeurs par le système contributif de la protection sociale est faible. Robert Salais, Nicolas Baverez et Bénédicte Reynaud ont montré que cela avait déjà été le cas durant la crise des années 1930.

Le système français d’indemnisation du chômage reposait sur deux pratiques : l’assurance chômage facultative, d’origine syndicale, et l’assistance. La première s’était progressivement étendue à l’ensemble des travailleurs, mais son développement était resté limité jusqu’à la crise. Face aux conséquences sociales dramatiques du chômage, le gouvernement favorisa donc le développement de fonds de secours publics qui existaient depuis le début de la Première Guerre mondiale. Leur croissance dans les années 1930 fut impressionnante : on en comptait 244 fin 1941, 593 fin 1932, 610 fin 1933, 702 fin 1934, 852 fin 1935. Cette croissance traduisait l’intervention directe de l’État et des collectivités locales dans la gestion du chômage par l’évincement progressif des caisses professionnelles d’assurance, d’une part, et des bureaux de bienfaisance ou des organismes caritatifs, d’autre part. Il en ressortait une visibilité plus grande de cette nouvelle catégorie de chômeurs assistés.

L’importance de la population dépendante de l’assistance et l’expérience vécue de la pauvreté qui en résulte s’expliquent en partie par la conception globale de l’État-providence dans chacun des pays. Pour comprendre les spécificités nationales de la relation d’assistance en Europe, quatre facteurs de différenciation peuvent être distingués : le partage des responsabilités entre l’État et les autres acteurs, la définition administrative de la population à prendre en charge, la logique qui préside à la définition des aides et, enfin, le mode d’intervention sociale.

1) Le partage des responsabilités dans le domaine de l’assistance entre l’État et les autres acteurs, en particulier les communes, mais aussi les associations est lié à la tradition historique de l’intervention étatique de chaque pays. Si chaque État-providence représente un système de protection sociale nationalisé, au sens d’un ensemble de droits sociaux défini à l’échelon de la société tout entière et applicable quel que soit le lieu de résidence, la sphère de l’assistance est restée dans de nombreux pays du ressort des communes, du point de vue de la gestion des aides et parfois même de leur définition.

Très souvent, en effet, la généralisation du système de protection sociale fondée sur le principe de l’assurance a rendu l’assistance traditionnelle obsolète et résiduelle, à tel point que l’État a préféré en laisser, au moins partiellement, la responsabilité aux instances locales, en particulier dans les pays où celles-ci avaient fait preuve de leur capacité dans ce domaine. Pour des raisons historiques, l’organisation administrative de l’assistance est très contrastée en Europe. Dans certains cas, l’État est le principal acteur autour duquel toutes les initiatives convergent ; dans d’autres, au contraire, l’acteur principal reste la commune. Il en résulte une grande diversité de situations et on peut déjà émettre l’hypothèse que le statut social des assistés sera différent dans chaque pays – et parfois également différent à l’intérieur du même pays –, selon que ce dernier aura confié la responsabilité aux communes ou non. Par ailleurs, notons que la visibilité de la catégorie des assistés ne sera pas non plus identique d’un pays à l’autre, ce qui peut expliquer, en partie, les différences nationales que l’on observe dans l’émergence et les orientations du débat social autour de ce phénomène. Enfin, le partage des responsabilités concerne aussi la répartition des actions entre l’État et les associations à but non lucratif. Le rôle de ces dernières apparaît également variable d’un pays à l’autre.

2) Définir le droit à l’assistance revient à définir de façon administrative la population susceptible d’y prétendre. On peut distinguer deux conceptions opposées. La première est fondée sur une définition unitaire, c’est-à-dire que les pauvres sont définis de façon globale à partir de critères jugés légitimes par les institutions et la société tout entière. Les critères les plus classiques sont d’ordre monétaire. Cette approche nécessite des études précises sur la pauvreté des ménages définie à partir d’un seuil donné de revenus. Les premiers pays européens à avoir reconnu le droit à un revenu minimum garanti pour les plus défavorisés se sont fondés généralement sur ce principe unitaire et ont donc défini une seule législation pour la population jugée pauvre. La deuxième conception repose, au contraire, sur une évaluation des risques encourus par certaines franges de la population.

On parlera non plus alors de la pauvreté comme d’un tout homogène, mais d’un ensemble de catégories sociales en situation de pauvreté pour lesquelles il semble légitime d’accorder une assistance sous la forme d’un revenu minimum. Cette deuxième approche laisse entière la possibilité de hiérarchiser les catégories ainsi définies en fonction de l’appréciation qui est faite de l’importance de leurs difficultés ou de la gravité des épreuves qu’elles ont connues. La conception catégorielle présente l’inconvénient de laisser des franges de la population en dehors du droit, puisque, pour y avoir accès, il faut être dans une situation conforme à l’une ou l’autre des catégories constituées. Si aucune n’est adaptée à la situation de l’individu en difficulté, celui-ci ne peut pas être aidé, si ce n’est sous la forme d’une aide facultative ou extralégale. Ces situations étaient très fréquentes en France, par exemple, avant la loi sur le revenu minimum d’insertion qui constitue désormais le dernier filet de sécurité pour ceux qui ne peuvent pas être aidés par les autres minima sociaux catégoriels. La conception unitaire permet d’éviter cette difficulté, mais elle s’avère également souvent inadaptée aux cas individuels. C’est la raison pour laquelle les pays qui ont adopté ce principe ont souvent, en même temps, laissé une grande latitude aux institutions chargées de son application pour trouver des solutions appropriées aux besoins particuliers des individus et des ménages assistés. La conception unitaire et la conception catégorielle de la population des pauvres sont liées, en réalité, à deux philosophies différentes de la définition des aides.

3) Pour analyser l’expérience vécue de la pauvreté, il faut également, bien entendu, définir les aides auxquelles peut prétendre la population jugée pauvre. Dans ce domaine, on peut distinguer aussi deux approches différentes. La première relève de la logique du besoin, au sens où l’objectif visé est de garantir la survie des plus démunis en leur donnant les moyens de satisfaire les besoins élémentaires (nourriture et logement en particulier). Cette ambition est au moins partiellement à l’origine des recherches sur les conditions de vie des populations en situation de pauvreté. La deuxième conception relève, au contraire, de la logique de statut, au sens où l’objectif est d’aider les plus démunis au nom de l’idée de justice sociale et des devoirs de la collectivité à l’égard des nécessiteux, sans toutefois conduire à une modification substantielle de la structure sociale existante.

Autrement dit, l’assistance donne un statut social à ceux qui en bénéficient, mais celui-ci doit être défini en fonction des autres statuts de la hiérarchie et rester, notamment, nettement inférieur à celui du salarié rémunéré au taux le plus bas. Dans cette perspective, la notion de besoin est, bien entendu, sous-jacente, mais elle ne constitue pas le critère fondamental à partir duquel est prise la décision concernant, par exemple, le montant des aides à prévoir. Celui-ci est défini avant tout en fonction des impératifs de classement des individus les uns par rapport aux autres, en autant de statuts hiérarchisés que de besoins de distinction sociale. C’est en réalité la conception la plus légitime de l’ordre social qui s’impose pour justifier ces inégalités de statut. L’assistance est en cela, comme le disait déjà Simmel au début du siècle, non pas un moyen de servir les intérêts des pauvres, mais plutôt une façon détournée de maintenir le statu quo social. Les pays européens qui ont mis en place un revenu minimum garanti se sont tous plus ou moins inspirés de l’une ou de l’autre de ces deux logiques à tel point qu’elles constituent encore aujourd’hui une dimension essentielle des différences nationales du rapport social à la pauvreté.

4) Enfin, le dernier facteur de différenciation concerne les modalités d’intervention auprès des populations jugées pauvres pour leur permettre d’accéder aux aides prévues pour elles. La relation d’assistance peut être radicalement différente selon que les institutions et les professionnels de l’intervention sociale ont une autonomie de décision par rapport au cadre normatif institué à partir duquel ils doivent répondre à la demande des personnes qui s’adressent à eux pour être aidées. On peut distinguer, en effet, deux formes de réponse dans ce domaine particulier du travail social.

La première correspond à une intervention bureaucratique : l’intervenant social, qu’il soit une institution ou un individu, ne fait qu’appliquer scrupuleusement ce que la législation préconise sans tenir compte des cas individuels. La réponse est toujours formelle et immédiate : soit l’individu peut être aidé parce qu’il correspond à une situation que le droit social a prévue, soit il ne le peut pas et dans ce cas il doit s’adresser à une structure plus informelle dans le secteur caritatif, par exemple. La seconde réponse est fondée sur l’interprétation des cas individuels et la recherche de la solution la plus appropriée selon le jugement porté sur la légitimité de la demande. Elle correspond à une intervention individualiste. Le rôle de l’intervenant social implique dans ce cas une réelle implication dans l’évaluation des situations. Il nécessite aussi des compétences professionnelles plus grandes que dans le cas d’une intervention strictement bureaucratique.

Ce type d’intervention est plus facile lorsque le droit social en vigueur a prévu une grande diversité de réponses aux cas particuliers. Il s’agit alors, pour l’intervenant, de rechercher dans une large palette de solutions possibles celle qui lui semble convenir le mieux à l’individu. On peut se demander quelle intervention respecte le mieux la dignité de l’individu. L’intervention bureaucratique évite a priori le risque d’une forte stigmatisation de l’individu, puisque sa situation est traitée de façon impersonnelle. L’intervenant social ne juge pas, il se contente de vérifier les conditions d’accès au droit, le plus souvent en fonction d’un dossier administratif constitué parfois par l’individu lui-même. L’intervention individualiste rend, au contraire, presque inévitable l’intrusion de l’intervenant social dans la vie privée et risque de se traduire par une attitude moralisante de ce dernier à l’égard des comportements qu’il peut juger irresponsables ou déviants par rapport à sa propre conception du devoir-être social des plus démunis.

Les spécificités nationales ou locales de la relation d’assistance correspondent ainsi à des choix politiques. Chaque société traite à sa manière la question de la pauvreté et le statut des pauvres, ainsi que les expériences vécues qui s’accordent à ce statut en dépendent fortement.

En définitive, parmi les facteurs explicatifs retenus pour cette recherche, le premier est d’ordre économique (développement et marché du travail), le second d’ordre social (forme et intensité des liens sociaux) et le troisième d’ordre politique (système de protection sociale et d’action sociale). Ces trois types de facteurs ont été distingués pour les besoins de l’analyse, mais, dans la réalité, ils sont le plus souvent imbriqués. Ils seront pris en compte dans l’élaboration d’une typologie des formes élémentaires de la pauvreté.

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Typologie

Une forme élémentaire de la pauvreté correspond à un type de relation d’interdépendance entre une population désignée comme pauvre – en fonction de sa dépendance à l’égard des services sociaux – et le reste de la société. Cette définition, inspirée de Simmel, s’écarte d’une approche substantialiste des pauvres. Elle suggère de penser la pauvreté en fonction de sa place dans la structure sociale comme instrument de régulation de la société dans son ensemble – c’est-à-dire considérée comme un tout –, en particulier par l’intermédiaire des institutions d’assistance ou d’action sociale. Une forme élémentaire de la pauvreté caractérise en cela, d’une part, le rapport de la société à l’égard de la frange de la population qu’elle considère devoir relever de l’assistance et d’autre part, réciproquement, le rapport de cette frange ainsi désignée à l’égard du reste de la société. La condition de ceux que l’on appelle les « pauvres » et leurs expériences vécues dépendent fortement de cette relation d’interdépendance. Or celle-ci varie dans l’histoire et selon les traditions socioculturelles.

Trois formes élémentaires de pauvreté peuvent être distinguées : la pauvreté intégrée, la pauvreté marginale et la pauvreté disqualifiante (cf. tableaux II.1 et II.2).

La pauvreté intégrée renvoie davantage à la question sociale de la pauvreté au sens traditionnel qu’à celle de l’exclusion sociale. Ceux que l’on appelle les « pauvres » sont, dans ce type de rapport social, nombreux et peu distincts des autres couches de la population. Leur situation est si courante que l’on en parle moins comme d’un groupe social spécifique que comme le problème d’une région ou d’une localité donnée qui a toujours été pauvre. Le débat social est organisé autour de la question du développement économique, social et culturel au sens général et concerne donc surtout les inégalités sociales liées au territoire. La pauvreté de la population est liée, dans les représentations collectives, à la pauvreté de la région et de l’ensemble du système social. Puisque les « pauvres » ne forment pas une underclass, au sens anglo-saxon, mais un groupe social étendu, ils ne sont pas non plus fortement stigmatisés. Leur niveau de vie est bas, mais ils restent fortement insérés dans des réseaux sociaux organisés autour de la famille et du quartier ou du village.

Par ailleurs, même s’ils peuvent être touchés par le chômage, celui-ci ne saurait, en lui-même, leur conférer un statut dévalorisé. Il est, en effet, le plus souvent compensé par les ressources tirées de l’économie parallèle. Ces activités jouent aussi un rôle intégrateur pour tous ceux qui s’y adonnent. Ce type de rapport social à la pauvreté a davantage de chances de se développer dans des sociétés traditionnelles jugées « sous-développées » ou « sous-industrialisés » que dans les sociétés modernes. Il est souvent lié, en effet, au retard économique qui caractérise les pays pré-industriels par rapport à ceux qui ont tout à la fois un appareil productif élaboré et diversifié et des moyens de garantir au plus grand nombre bien-être et protection sociale contre les risques majeurs. On verra toutefois qu’il peut caractériser encore certaines régions d’Europe, y compris celles où des programmes de développement économique ont été adoptés et où il existe des systèmes de protection sociale.

La pauvreté marginale renvoie au moins autant, dans le débat social, à la question de la pauvreté au sens traditionnel du terme qu’à celle de l’exclusion. »

– Paugam, S. (2013). 2. Le rapport social à la pauvreté. Dans : , S. Paugam, Les formes élémentaires de la pauvreté (pp. 55-92). Presses Universitaires de France.

 

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« L’expression même de “nouvelle pauvreté”, à condition de ne pas réduire le terme “nouveau” à une simple indication chronologique, traduit un mode culturel d’approche. Elle renvoie en effet simultanément à un fait nouveau (la pauvreté qui semblait un phénomène résiduel des sociétés ouest-européennes en voie d’éradication a recommencé à s’étendre) et à une représentation nouvelle du fait (nos images des pauvres et de la pauvreté se sont modifiées ; l’ordre des facteurs qui définissent l’état de pauvreté nous semble incertain, irréductible aux critères traditionnels d’évaluation). Ce fait nouveau n’est pas seulement d’ordre quantitatif ; la capillarisation de la pauvreté exprime une qualité nouvelle, tant de sa diffusion dans l’espace social (délocalisation accrue) que de son mode de reproduction (moindre poids des déterminismes transmis “par héritage”). Cette représentation nouvelle, de son côté, n’est pas le produit d’une connaissance plus précise ou d’une prise de conscience plus attentive des phénomènes de pauvreté ; elle est insérée dans la configuration d’ensemble de notre culture.

L’intérêt actuel pour la “nouvelle pauvreté” est l’effet combiné de l’ampleur prise par le phénomène et d’une transformation de notre mode d’approche. De plus, l’atténuation de la spécificité culturelle des groupes pauvres ou, du moins, le changement de la portée de certaines caractéristiques culturelles spécifiques (ni les causes, ni les conséquences de l’analphabétisme ne sont les mêmes en 1989 qu’en 1918) ont rendu à nouveau la pauvreté plus consubstantielle à la vie sociale d’ensemble qu’à l’époque pas si lointaine où l’on pouvait se permettre de l’ignorer, de la traiter comme un héritage résiduel du passé, voire même comme une curiosité ethnographique. Les approches et attitudes actuelles se sont constituées par la sédimentation progressive d’interrogations et de réponses d’ordre varié, qu’a suscitée la confrontation renouvelée à l’énigme de la pauvreté tout au long de l’histoire moderne. Énigme parce que la conscience moderne ne peut pas fixer et stabiliser une image de la pauvreté et s’en accommoder. Au contraire, celle-ci a subi et continue à subir un processus d’altération incessante qui pose à chaque fois la présence de la pauvreté au sein de sociétés orientées vers l’accumulation et la consommation élargies de richesses, comme un problème toujours aussi neuf et aussi inquiétant.

C’est pourquoi cet essai, sans se livrer à une histoire des représentations de la pauvreté qui n’est pas son objet, procède à un examen génétique des structures et des constituants à partir desquels se sont établis les rapports actuels entre la culture et la pauvreté. Cette analyse s’oriente de façon privilégiée sur les possibilités respectives d’ouverture et d’occultation des divers aspects de la pauvreté que la culture contient. Sont exposées la nature et les caractéristiques des diverses formes d’occultation culturelle qui produisent tant une méconnaissance du phénomène de la pauvreté récente que des attitudes ou des mesures inadéquates par rapport à ses manifestations et à ses tendances de développement. Cette analyse est guidée par le souci de distinguer les différentes dimensions à l’œuvre dans l’approche – en s’appuyant sur les distinctions conceptuelles établies par Jurgen Habermans dans Théorie de l’agir communicationnel, entre les quatre formes de l’agir social (téléologique – stratégique, normatif, expressif – dramaturgique et communicationnel) – en dissipant leurs confusions et en éclairant les impasses et les dangers. Cette réflexion comporte inévitablement un volet critique : l’inconsistance et l’anachronisme des approches héritées et l’impréparation à aborder des réalités nouvelles se conjuguent dans le cas de la pauvreté. C’est également dans cette optique que la nature des mécanismes de la protection et de l’aide sociale est envisagée. Il ne s’agit pas de porter une appréciation d’ensemble sur leur efficacité et leurs effets, mais d’examiner les présupposés culturels et la logique d’interaction sociale qui les animent. Il s’agit de savoir, en effet, si ces réponses n’ont pas été conçues, tant dans leur conception de l’assistance et de l’insertion que dans leurs modalités institutionnelles et communicationnelles, sur base d’une stratification sociale qui ne recouvre plus un nombre croissant de cas de pauvreté.

En conclusion enfin, il est indispensable de s’interroger pour savoir dans quelle direction pèsent les tendances socio-culturelles les plus récentes, si elles tendent à combler ou à aggraver les écarts constatés, si elles contribuent à l’apparition de nouvelles formes, plus adaptées, d’intégration sociale et de solidarité et si les pauvres peuvent y trouver des appuis pour devenir des acteurs sociaux à part entière. […]

Les tentatives de définir univoquement la “nouvelle pauvreté” se sont avérées infructueuses. On peut avancer l’espoir que la prise en compte des dimensions culturelles du phénomène contribuera à mieux en cerner la réalité ; ou souligner aussi que l’incertitude et l’indécision qui accompagnent la relation entre ce concept et le phénomène qu’il désigne sont elles-mêmes des faits d’ordre culturel. L’expression “nouveaux pauvres” peut être pensée en analogie avec celle de “nouveaux riches” – beaucoup plus ancienne et qui n’avait obtenu (elle semble en voie de disparition) droit de cité que dans le langage quotidien. Parler de nouveaux riches permettait de fonder une distinction d’ordre culturel : ce n’est pas la nature ou le degré de la fortune qui était visé mais le fait que les individus ou les groupes enrichis de fraîche date étaient dépourvus – ou n’avaient qu’un simple vernis – des usages, des coutumes, des comportements et du patrimoine culturel propres aux élites terriennes et bourgeoises traditionnelles.

Ce ne sont pas les nouveaux riches qui se désignaient comme tels, ils avaient au contraire, en règle générale, pour souci premier de s’amalgamer à la bonne société. Ce sont d’autres qui procédaient par là à une stigmatisation éthico-esthétique qui avait pour effet de réaffirmer une valeur essentielle de la société bourgeoise à son apogée : la légitimation des privilèges de la richesse par la dignité et le mérite humains de ses possesseurs. Si nous cédons aux pièges de l’analogie, nous verrons d’abord que ce ne sont pas les “nouveaux pauvres” qui se désignent eux-mêmes comme tels : l’expression est issue (et y reste largement cantonnée) du jargon de la sphère politico-médiatique et des secteurs de la recherche qui l’alimentent en “idées”. Si en première approximation le qualificatif “nouveaux” se contente d’indiquer le caractère récent ou inédit du phénomène, on ne peut exclure qu’il ne serve aussi à établir une distinction culturelle, procédant d’un jugement de valeur, au sein de l’indignité générale de l’état de pauvreté entre une indignité méritée (la “pauvreté classique”) et une indignité imméritée (la nouvelle pauvreté) ; ou, en termes moins moraux, entre pauvretés légitime et illégitime. Si la pauvreté est une réalité sociale tangible, matérielle ou, comme on aurait dit il y a un siècle, physiologique, la perception que l’on s’en fait et les représentations que l’on en donne sont toujours et avant tout des faits culturels.
Le paradoxe de l’identification de la nouvelle pauvreté.

On ne peut se contenter de mettre cette situation au compte du problème épistémologique universel de la différence entre la chose et le concept, ou de l’extrême difficulté à séparer rigoureusement les jugements de fait des jugements de valeur. Elle a une portée immédiatement pratique, car une politique d’assistance ou toute autre politique de lutte contre la pauvreté doit se poser les questions qu’est-ce qu’être pauvre ? et qui est pauvre ? et y répondre.

Trois grands types d’approches sont concevables :

  1. “objectiviste” en fixant un seuil de pauvreté défini par un niveau minimal des revenus indispensables ou un état de besoin en fonction de la possibilité d’accès à un ensemble de biens et de services vitaux ;
  2. “subjectiviste” en se fiant à l’auto-détermination de leur état de pauvreté par les intéressés eux-mêmes et donc à leur autodéfinition et auto-désignation en tant que pauvres ;
  3. tautologique : sont pauvres ceux qui bénéficient de l’assistance accordée aux pauvres.

Chaque type d’approche conduit à des apories logiques et laisse ouverte une marge considérable d’indétermination pratique.

Les politiques d’assistance sont fondées dans les faits sur une combinaison des trois, bien que leur orientation programmatique veuille privilégier la démarche objectiviste pour des raisons évidentes (elle paraît la plus susceptible de se prêter à la mesure quantitative et à la prévisibilité mais, lorsque celles-ci s’avèrent illusoires et sans prise sur le réel, il faut faire appel à des critères d’ordre subjectif et administratif).

L’identification de la pauvreté à laquelle doivent procéder tant la recherche scientifique que les responsables de l’assistance sociale est déjà l’occasion d’un paradoxe culturel : “la politique sociale se ressent du peu de résultats qu’apportent les recherches visant à établir les critères et les moyens techniques d’évaluation du degré de pauvreté (…) En même temps, paradoxalement, il ressort des sondages sociologiques que ce genre d’hésitation n’existe pas pour la mentalité collective : les caractéristiques de la pauvreté semblent évidentes aux yeux de la société ; également, sa topographie apparaît nettement, aussi bien au niveau de la stratification sociale qu’à celui de la répartition de l’indigence dans l’espace”.

Ce paradoxe ne peut être dénoué, toujours selon Geremek, que si l’on reconnaît dans la pauvreté “un statut social spécifique, marquant la vie des individus parfois plus fort que leur situation matérielle désavantageuse”, “un mode de vie où l’on retrouve des interactions complexes de divers éléments : socio-culturel, économique, politique, psychologique, physiologique et écologique” . La question est ouverte de savoir si, précisément, la nouvelle pauvreté correspond toujours à un statut social spécifique au sens donné par l’historien polonais. Mais l’occultation du caractère statutaire de la pauvreté par une bonne part du discours scientifique et politique contemporain – en contradiction avec son évidence phénoménologique – soulève la question du statut de la pauvreté au sein de la culture contemporaine.

En effet, la littérature sociologique sur la pauvreté peut être répartie en deux groupes d’après la démarche adoptée :

  • la première part du fait de l’existence de groupes pauvres et s’efforce de décrire leur mode de vie, leur système de valeurs et leur culture. Suivant l’exemple donné par Oscar Lewis dans Les Enfants de Sanchez (qui est l’œuvre qui sert toujours de prototype à ce genre d’études, quel que soit le pays considéré) on postule que les pauvres constituent un groupe social stable et nettement délimité, qui possède des caractères socio-culturels positifs et qui tend par lui-même à se reproduire ;
  • la seconde part du fait que dans une société industrielle développée, dotée de larges ressources et pratiquant une politique sociale active, l’existence de pauvres est une anomalie qui résulte de facteurs spécifiques, dont la plupart sont d’ordre socio-culturel (niveau d’instruction et formation professionnelle inadéquats, absence d’insertion sociale, ignorance des droits, etc.) auxquels la société peut et doit remédier – c’est tout le sens de la notion d’égalité des chances appliquée aux différents domaines.

L’existence et la reproduction de la pauvreté sont interprétées dans cette optique comme le produit d’une chaîne d’inégalités et de handicaps cumulés sur laquelle il faut peser par des interventions à la fois financières et socio-culturelles. Sous cet angle, les pauvres constituent un groupe social doté de caractères socio-culturels négatifs : ils sont dépourvus de ce qui leur permettrait de ne pas être pauvres.

Or, appliquées aux pauvres qui relèvent de la nouvelle pauvreté – définie provisoirement comme la forme la plus récente et qui tend à se diffuser de la pauvreté –, ces deux approches se révèlent insuffisantes, unilatérales, inaptes à expliquer les modalités du processus de paupérisation et, à fortiori, à agir sur ce dernier :

  • la première approche ne peut que constater que les nouveaux pauvres ne présentent pas les caractères repérables, délimités des groupes pauvres traditionnels, même si une expérience similaire finit par susciter des traits communs d’une culture de la pauvreté ;
  • la seconde approche est condamnée à une sorte de tautologie négative : les nouveaux pauvres sont ceux qui échappent aux dispositifs d’intervention destinés à faire reculer la pauvreté et à favoriser l’insertion et la promotion sociales.

Ces deux approches qualifient donc la pauvreté par des caractéristiques socio-culturelles, soit positives, soit négatives. Mais les caractères que l’examen de la nouvelle pauvreté révèle ne permettent jamais, au plan socio-culturel, d’expliquer son ampleur et sa diffusion, ni du point de vue des groupes sociaux concernés (à moins de diluer à l’extrême la notion de groupe social), ni à celui des individus. Si nous acceptons qu’il faille voir dans la pauvreté un statut marqué par des interactions complexes de divers éléments, les deux approches dominantes de la pauvreté sont fort instructives, respectivement sur la consistance intrinsèque de ce statut et sur la dynamique et les effets cumulatifs des facteurs à l’œuvre.

Mais lorsque la pauvreté s’élargit et se diffuse des questions doivent être posées : comment acquiert-on ce statut ? et que représente-t-il ? Cette acquisition peut être décrite biographiquement pour chaque individu ou ménage concernés. Elle peut être analysée et expliquée à la lumière des données économiques et sociales générales (la fin du plein emploi, les restructurations industrielles, les effets des changements technologiques, les goulots d’étranglement des débouchés aux études, etc.). Mais cela ne suffit pas, car la pauvreté n’apparaît pas aux marges, à la périphérie du tissu social, mais plutôt elle en redéfinit les marges et la périphérie. Si la pauvreté devient le statut d’une part importante de la population d’une société, cette société doit s’interroger sur le statut de ce statut.

2 – Les représentations sociales de la pauvreté

Typologie des représentations

Toute culture – exceptée celle d’une société rigoureusement égalitaire ou d’un monde d’abondance parfaite – doit répondre non seulement aux questions qu’est-ce qu’être pauvre ? et qui est pauvre ? mais aussi affronter et exprimer la signification (le sens) du fait de la pauvreté et notamment les questions du pourquoi et du pour quoi de l’existence de pauvres (les questions de l’origine et de la fin). En typologisant schématiquement, on peut avancer que les réponses à ces questions sont susceptibles de correspondre à trois grands paradigmes :

  • la pauvreté est un phénomène d’ordre cosmique. Celui-ci peut être conçu comme exprimant, par exemple, directement la volonté, la prévoyance ou l’arbitraire divins, ou encore comme conséquence de lois naturelles aveugles et inexorables, etc. Mais ce qui, en tout état de cause, est affirmé par là, c’est l’extériorité de la source de la pauvreté par rapport à l’organisation, aux contraintes et aux enjeux intérieurs au monde humain ;
  • la pauvreté est un phénomène d’ordre social. Qu’elle soit conçue comme résultante (éventuellement) incontournable de la rareté des ressources naturelles à la disposition des hommes, de la faiblesse de la technique et de la productivité de leur travail, d’un excédent démographique ; ou bien comme entretenue et reproduite par les institutions et le fonctionnement d’une société donnée ; ou bien comme héritage de l’histoire antérieure, tendanciellement appelé à disparaître, c’est au sein des interactions humaines – de leur structuration et de leur dynamique – qu’est localisée la source de la pauvreté ;
  • la pauvreté est un phénomène d’ordre individuel. Qu’il y aille d’une responsabilité personnelle (paresse, insouciance, prodigalité), de la malchance, d’un destin aléatoire, etc., le fait d’être pauvre est perçu primordialement comme biographique. Les déterminismes cosmiques et sociaux dont on admettra éventuellement le poids, ne forment alors dans cette représentation que l’arrière-fond et le cadre probabilistes d’un mouvement brownien qui ne répond en rien de la position et de l’état de telle molécule à un moment “t” donné.

Il faut immédiatement noter que certaines cultures – certaines sociétés – excluent nécessairement certains types de réponses et en imposent d’autres (ainsi par exemple lorsque toute spécificité du monde social par rapport à l’englobant macrocosmique est radicalement ignorée ou déniée) alors que dans d’autres ils peuvent coexister, soit sous forme antagoniste, soit en s’entrelaçant dans les représentations effectives. L’explication de la pauvreté par la dégénérescence héréditaire, en honneur chez nombre de scientifiques du XIXème siècle, combine ainsi les premier et troisième paradigmes et celle de Malthus sur la contradiction éternelle entre la progression arithmétique des ressources et la progression géométrique de la population unit les premier et deuxième paradigmes.

En second lieu, il faut souligner que l’ampleur de la portée des paradigmes en jeu inscrit la question de la pauvreté au cœur du noyau religieux de toute culture. Comme le souligne J. Habermas à l’occasion de sa réinterprétation de l’éthique économique des religions universelles de Max Weber “Un thème est commun à toutes les religions universelles : on s’interroge sur ce qui justifie le partage inégal des biens de ce monde entre les hommes. Cette problématique éthique fondamentale, qui fait éclater les frontières du mythe, résulte du besoin de trouver une explication religieuse pour la souffrance perçue comme injuste… Les religions universelles procèdent donc du même problème de fond : elles tentent, par des explications qui satisfont de plus en plus à des prétentions systématiques, de satisfaire ‘l’intérêt rationnel pour la compensation matérielle et idéelle’, exigée en regard des inégalités évidentes dans la répartition des biens de ce monde entre les hommes : ‘Se trouvait en permanence implicitement engagée une prise de position au sujet de ce qui pouvait être ressenti, dans le monde réel, comme spécifiquement ‘absurde’, et par conséquent l’exigence que l’ordonnancement du monde dans son ensemble soit en quelque façon un ‘cosmos’ signifiant, ou encore : qu’il puisse et doive le devenir’. La question des injustices manifestes n’est pas traitée au demeurant comme une question purement éthique : elle participe des questions théologiques, cosmologiques, métaphysiques, relatives à la constitution du monde en son entier. Cet ordre du monde est ainsi pensé que les aspects ontiques et les aspects normatifs se brouillent en interférant les uns dans les autres”. […]

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La pauvreté et les postulats de la modernité

C’est à la lumière de cette typologie, de la portée de ces paradigmes sur les représentations et les comportements effectifs, qu’il faut envisager le statut de la pauvreté dans la culture contemporaine. Mais il faut préalablement rappeler que la problématique de la pauvreté a été sujette tout au long de l’histoire moderne – en choisissant de dater la modernité au début de la révolution industrielle et du mouvement des Lumières – à des phases successives d’élargissement et de rétrécissement, d’ouverture et d’occultation, de mise au centre ou, au contraire, à la périphérie des préoccupations et des priorités sociales. Ces alternances doivent être expliquées comme l’effet combiné du degré d’ampleur réelle de la pauvreté à telle ou telle période et de la prédominance de certains modes d’approche du problème sur d’autres.

La société capitaliste moderne est née aussi, même si l’on ne peut y réduire sa genèse, dans la guerre contre les pauvres qui a permis de créer une de ses conditions de base, l’existence d’une masse de main-d’œuvre disponible – ce que Marx appelait le “secret de l’accumulation primitive”. Mais elle a pris son essor sous le signe du développement des richesses mobilières et de la “richesse des nations” (Adam Smith). Or elle est, presque d’emblée, confrontée à ce phénomène, souligné avec la plus grande force par la plupart des économistes et des penseurs moraux et politiques dès le XVIIIème : le paupérisme, loin d’être un héritage du “passé barbare”, croît simultanément au développement de la richesse sociale, au progrès des capacités productives et à la multiplication des produits de l’industrie et du commerce. Le paupérisme est le démenti infligé à l’idée du progrès matériel et moral de l’humanité presque dès le moment où celle-ci s’est imposée comme signification centrale du mouvement de la modernité. Cependant, la conscience sociale moderne en tant que telle ne permet pas, constitutivement, de valoriser, ni même simplement d’acquiescer ou de se résigner au fait de la pauvreté.

Tocqueville avait déjà souligné ce point : “Chez les nations où l’aristocratie domine la société, et la tient immobile, le peuple finit par s’habituer à la pauvreté comme les riches à leur opulence. Les uns ne se préoccupent point du bien-être matériel parce qu’ils possèdent sans peine ; l’autre n’y pense point parce qu’il désespère de l’acquérir et qu’il ne le connaît pas assez pour le désirer. Dans ces sortes de sociétés, l’imagination du pauvre est rejetée vers l’autre monde ; les misères de la vie réelle la resserrent ; mais elle leur échappe et va chercher ses jouissances au dehors. Lorsque, au contraire, les rangs sont confondus et les privilèges détruits, quand les patrimoines se divisent et que la lumière et la liberté se répandent, l’envie d’acquérir le bien-être se présente à l’imagination du pauvre, et la crainte de le perdre à l’esprit du riche”.

C’est là que réside l’antinomie objective et subjective, traversant toute l’histoire sociale depuis deux siècles, qui a empêché la formation d’une quelconque représentation de la pauvreté au sein de la culture moderne qui puisse être stable, durable, cohérente, reliée organiquement à tous ses autres aspects.

Toutes les justifications et les légitimations du fait de la pauvreté de masse ont toujours dû faire appel :

  • soit à une explication en dernière instance par des facteurs d’ordre extra-social ;
  • soit à une intégration de la problématique de la pauvreté dans un mode d’approche du système social qui dissout sa spécificité en l’assimilant aux formes d’existence et au type de fonctionnement de la nature ou de l’organisme vivant : l’exemple le plus important étant le courant de pensée qui va de Malthus au XVIIIe siècle aux socio-biologistes d’aujourd’hui en passant par le social-darwinisme au XIXème siècle ;
  • soit à une interprétation de la pauvreté comme phénomène de nature pathologique (individuelle ou collective).

En droit, il n’y aurait aucune interdépendance intrinsèque entre les principes et les tendances de développement du système économique ou social et l’apparition, la perpétuation ou l’aggravation des phénomènes de pauvreté. Tout au plus peut-on dire qu’il doit y avoir dans toute société un nombre x de cas de pauvreté au même titre que de cas de folie ou de suicide : parce que tous les humains ne sont pas à même d’adopter les règles “naturelles”, “rationnelles” de comportement qui sont indispensables à leur auto-conservation.

Le principal point commun entre ces diverses interprétations est leur caractère anhistorique : même si elles rattachent l’existence de la pauvreté à tel ou tel facteur social, à telle ou telle conjoncture, elles finissent toujours par postuler une structure anthropologique invariante dont l’action rendrait compte de la persistance du phénomène. Cette anhistoricité contredit l’optique optimiste qui dominait la pensée moderne à ses débuts, l’hypothèse d’une “perfectibilité indéfinie” de l’espèce humaine (Condorcet) selon laquelle la misère, l’injustice, l’ignorance et les préjugés n’étaient dus qu’à l’héritage et à l’immaturité des nouvelles connaissances et des nouvelles institutions.

Pour sortir de cette contradiction, il fallait :

  • soit renoncer au cadre normatif de la théorie de la société, faire abstraction des valeurs et des finalités politico-morales pour se contenter de la description pure, positive des faits et de leurs agencements. C’est là la source dernière de l’évolution de l’économie ou de la science politique vers des disciplines spécialisées, non-normatives ;
  • soit renoncer à l’idée d’une pratique politique et sociale éclairée par la raison (et visant à réaliser ses finalités) et abandonner dès lors un des axiomes de base de la pensée moderne : le fait que les institutions et les règles sociales ne sont qu’un artefact humain qui peut et doit être modifié en fonction des connaissances, des besoins et de la volonté des hommes.

Si l’existence de la pauvreté est en effet un phénomène qu’il n’est pas au pouvoir d’une société de supprimer et si l’on ne peut s’efforcer de le faire qu’en transgressant des “lois naturelles” et en provoquant par là des perturbations catastrophiques, la problématique de la pauvreté sort du champ des choix sociaux fondamentaux (de la politique instituante) et il peut, tout au plus, être question de gestion de la pauvreté au sein d’un cadre préétabli et intangible.

C’est une des raisons de la séparation du libéralisme politique et du libéralisme économique et de la dépolitisation de l’économie politique à l’œuvre presque dès les débuts de l’idéologie libérale que P. Rosanvallon a étudiées dans Le Capitalisme utopique. […]

3 – Les formes de l’occultation culturelle

En dehors de ce processus historique, aucune réponse culturelle n’aurait pu être donnée à la crise de légitimation dans laquelle le système social avait été plongé à la suite de la détérioration constante des conditions de vie d’une masse croissante de la population dans la première moitié du XIXème siècle. Mais ce qui importe ici, ce sont les nouvelles formes d’occultation culturelle de la pauvreté auxquelles la réduction des zones de misère a donné lieu.

La fonction stigmatisante et la réduction du champ d’application de la notion de pauvreté

On a d’abord assisté à un rétrécissement considérable, si ce n’est à une prohibition morale de l’usage des mots “pauvre” et “pauvreté”. La pauvreté avait été de longue date connotée comme un état d’indignité et de dégradation humaines et morales. Mais, dès le début du siècle, tout se passe comme si la stigmatisation se reportait de la chose au mot.

En 1901, Léon Bloy pouvait déjà s’exclamer : “Qu’on le proclame donc une bonne fois, la pauvreté est si infâme que c’est le dernier excès du cynisme ou le cri suprême d’une conscience au désespoir d’en faire l’aveu et qu’il n’y a pas de châtiment qui l’expie (…). L’indigence est une impiété, un blasphème atroce dont il n’est pas possible d’exprimer l’horreur et qui fait reculer du même coup les étoiles et le dictionnaire”.

Pour exprimer le fait de la pauvreté, l’expression se trouvait réduite à un no man’s land sémantique, à une hypocrisie verbale, que L. Bloy ridiculisait ainsi :

“Ces huit mots : ‘tout le monde ne peut pas être riche’ n’ont l’air de rien, n’est-ce pas ?, et, en réalité, ils ne sont rien, mais essayez de les remplacer ! Vous voulez exprimer d’une façon neuve cette idée forte que tout le monde ne peut pas avoir dans sa poche un grand nombre de pièces de cent sous, c’est-à-dire appartenir à la classe bourgeoise qui ne peut pas tout avoir, c’est entendu, mais qui a, tout de même, l’argent. Vous voulez la ruine de ce Lieu commun par la trouvaille d’une forme qui n’ait pas servi. Eh bien ! cherchez, creusez, fouillez, bouleversez. Vous rencontrerez peut-être l’Iliade mais ça, vous ne le trouverez pas ! C’est à sangloter d’admiration”.

C’est à la lumière de ce processus éthico-linguistique qu’il faut comprendre l’usage qui s’est imposé de désigner par pauvreté la misère pure et simple, l’état de détresse. Cela a abouti à un rétrécissement du champ d’application de la notion, indépendamment de la définition donnée, à tel ou tel moment, du niveau “normal” des besoins et de la proportion de la population qui parvient à y accéder.

La signification originelle des mots (Littré, 1873 : pauvre : qui n’a pas le nécessaire ou qui ne l’a qu’à peine ; pauvreté : manque de biens) autorise en effet à désigner par pauvreté, l’insatisfaction par rapport aux besoins considérés socialement comme nécessaires ou la précarité de leur satisfaction, et non l’état de besoin en deçà d’un minimum vital, lui-même indéterminé et variable, ce qui est, à proprement parler, la misère.

Dans l’identification de la pauvreté et de la misère – ou, en tout cas, dans le flou entourant la distinction de leurs usages respectifs – on peut déceler un effet de censure, de répression au sens psychanalytique du mot, du fait que derrière la réalité de l’élévation des salaires réels et de l’expansion de la consommation de masse subsistaient une inégalité sociale fondamentale en matière de consommation et, pour une majorité de la population, un renouvellement de frustrations engendré par la dynamique même de la société de consommation.

En 1959, C. Castoriadis pouvait noter à ce sujet : “C’est une chose de dire qu’il n’y a pas de paupérisation, que la quantité de consommation des ouvriers mesurée en termes d’objets s’est accrue. C’est une autre chose de dire ou de laisser entendre que même pour les catégories qui ont le plus bénéficié de cette évolution, le problème de la consommation a été résolu, qu’il se pose désormais dans les mêmes termes que pour la bourgeoisie à des différences de degrés près. Il faut être aveugle pour ne pas voir qu’il existe à l’intérieur de la société contemporaine une frontière définie précisément par rapport au problème de la consommation, que la grande majorité des individus – les 4/5 et plus des salariés, ouvriers et autres – sont perpétuellement dans la gêne du point de vue matériel, qu’ils luttent constamment ‘pour joindre les deux bouts’, et qu’ils savent parfaitement qu’il y a une minorité pour laquelle ce problème n’existe pas. Il est indifférent que cette gêne comporte ou non scooter ou voiture.

L’élévation du pouvoir d’achat n’a suivi que de loin l’élévation des besoins créés par la société moderne (‘réels’ ou ‘imaginaires’, mais du point de vue sociologique cette distinction est entièrement dénuée de sens : dans un type donné de culture, la frustration de l’individu qui ne possède pas de voiture peut être ressentie plus lourdement que la mauvaise nourriture dans une autre) et cette société ne peut tenir, ni du point de vue économique, ni du point de vue idéologique, qu’en créant perpétuellement chez ses membres plus de besoins qu’ils n’en peuvent satisfaire” .

Et si, dans les années 1960 et 1970, la proportion de ménages “dans la gêne” a décru, il suffit d’ajouter à la possession de l’auto celle de la TV couleur, du lave-vaisselle, de la chaîne-stéréo, de la vidéo, etc., pour retrouver cette dynamique de la création de nouveaux besoins générateurs de nouvelles frustrations, en fonction de l’élévation du niveau de vie.

Il est impossible de comprendre certaines caractéristiques essentielles de la “nouvelle pauvreté” actuelle sans prendre en considération les effets culturels et idéologiques des restrictions dont l’usage des mots pauvre et pauvreté ont fait l’objet du fait, à la fois, du renforcement de leur connotation stigmatisante et de leur limitation à des situations de détresse avérées. Mais il faut fortement souligner que la création de nouveaux besoins et des frustrations qui l’accompagnent procède souvent à l’origine de cette fonction stigmatisante : c’est moins l’investissement positif du nouvel objet de consommation qui engendre l’extension de sa demande sociale que le fait que sa non possession est socialement représentée comme un indice et un signe de pauvreté. La non possession se transforme par là en privation, avec le sentiment de frustration qui l’accompagne ; la pauvreté socio-culturelle engendre la pauvreté réelle.

La dynamique de la consommation de masse et l’homogénéisation socio-culturelle

Il serait toutefois absolument insuffisant d’inscrire l’occultation culturelle de la pauvreté dans une dimension exclusivement symbolique. A l’hégémonie de la production de masse (le fordisme, l’industrialisation des services) ont correspondu à la fois le développement de la consommation de masse et celui de l’industrie culturelle. Ces processus interdépendants se sont traduits par une homogénéisation qualitative de plus en plus poussée de l’espace socio-culturel :

  • disparition accélérée des spécificités nationales, locales et, moyennant certaines réserves, de classe, tant des modèles de consommation que des pratiques culturelles stricto sensu. Le supermarché, d’une part, la télévision, de l’autre, sont les deux symboles par excellence de cette unification ;
  • caractère de plus en plus centralisé, organisé et pré-ordonné de la production et de la distribution des biens de consommation et des produits culturels ;
  • manipulation et programmation de la demande à partir de l’offre. La publicité et, plus généralement, les effets performatifs inhérents à la nature socio-technique des mass-media assurent l’intégration des consommateurs et des spectateurs ;
  • en matière culturelle proprement dite, ces processus ont profondément altéré le caractère de la réception des produits par le public en en faisant une variante de la consommation à l’exclusion d’autres attitudes antérieurement existantes (contemplation, participation, etc.) ;
  • soumission généralisée de la production, comme de la consommation, au principe de nouveauté.

La nouveauté – réelle ou fictive – des produits est devenue une valeur, une norme et un impératif. “La nouveauté est du point de vue esthétique, un élément rajouté, c’est la marque des biens de consommation, que l’art s’est approprié, par laquelle ils se distinguent d’une offre immuable en stimulant, conformément au besoin de valorisation du capital, ce qui risque d’être rejeté dès qu’il n’est pas en train de s’étendre, c’est-à-dire dans la langue de la circulation, dès qu’il n’offre pas quelque chose de nouveau. Le nouveau est le signum esthétique de la reproduction élargie, y compris de sa promesse d’abondance illimitée”.

Le déploiement du principe de nouveauté a pour corollaire – automatiquement, tautologiquement – l’obsolescence accélérée des produits existants. L’éphémérité des objets est devenue le symbole de la richesse sociale que les évolutions de l’art et de la mode vestimentaire expriment chacune à sa manière.

Au sein de ce processus d’homogénéisation des structures et du contenu de la consommation des biens matériels et culturels, un facteur de différenciation et de hiérarchisation a pris une importance de plus en plus considérable : il s’agit de la loi de la consommation ostentatoire (conspicuous consumption) analysée par Th. Veblen en 1899 : “In the process of gradual amelioration which takes place in the articles of his consumption, the motive principle and the proximate aim of innovation is no doubt the higher efficiency of the improved and more elaborate products for personal comfort and well-being. But that does not remain the sole purpose of their consumption. The canon of reputability is at hand and seizes upon such innovation as are, according to its standard, fit to survive. Since the consumption of these more excellent goods is an evidence of wealth, it becomes honorific ; and conversely, the failure to consume in due quantity and quality becomes a mark of inferiority and demerit”.

Dès les années 1920, ce que Th. Veblen décrivait comme comportement ostentatoire spécifique de la “leisure class”, un héritage de la “barbarian culture” auquel il opposait l’exigence d’une rationalisation de la consommation, d’un utilitarisme transparent devient une part intégrante essentielle de la stratégie culturelle des promoteurs du consumérisme de masse. Stuart Ewen a montré en détail comment la genèse de la publicité commerciale contemporaine s’inscrit dans un projet global complexe visant à la fois :

à effacer les traces des oppositions sociales ou ethniques traditionnelles au nom d’une conception qui “tient pour désastreux tout écart par rapport aux normes de consommation définies par l’industrie, que ce soit pour sauver un vague sens de l’individualité ou par respect des coutumes et des habitudes d’un quelconque groupe à l’intérieur du grand public.

Les liens sociaux traditionnels obligeaient à des conformismes considérés comme étrangers à l’Amérique et, comme tels, suspects (…) Elisabeth Hoyt remarquait à quel point les sentiments d’hostilité envers les minorités ethniques étaient mis explicitement en rapport avec la violation des normes de la consommation”. “L’idée de consommation de masse se retrouvait dans les annonces elles-mêmes, au moins sous la forme d’une idéologie présentée comme réplique commerciale à la ‘pensée de classe’. La présentation des annonces suggérait que les marchandises noueraient des liens entre des groupes qui, dans la structure politique traditionnelle, entretenaient des rapports d’hostilité. D’une campagne à l’autre, on voyait les mêmes patrons traiter familièrement les travailleurs qui consommaient bien et licencier ceux qui n’avaient pas su acheter efficacement” ;
à diffuser la représentation d’une nouvelle stratification socio-culturelle fondée sur la quantité et la nature des objets et les habitus de consommation.

D’un point de vue théorique, Stuart Ewen analyse, après d’autres, l’ère de la consommation de masse comme l’avènement d’une totalité partielle qui se présente comme une totalité intégrée et universalisante. Elle est partielle parce que les objets offerts à la consommation du public sont séparés et isolés des conditions et des modalités effectives de leur production, d’une part, des différenciations “naturelles” des modes de vie, selon les individus et les groupes sociaux, qui déterminent leur utilité et les modalités de leur usage, d’autre part. Du point de vue de la publicité, le produit proposé ne porte aucune trace du travail qui l’a fait être, ni des procédés techniques, ni, encore moins, du travail humain vivant. Et l’image du consommateur, loin d’y “représenter” un individu concret ou un type humain déterminé, présente ceux-ci comme des expressions, des manifestations, du consommateur-idéal.

Cependant, il ne s’agit pas seulement d’images et la publicité n’est pas qu’une technique de vente. Le seul lien explicite entre le travail et la consommation est celui du revenu : monter dans l’échelle des revenus permet d’accéder à des “classes” de consommation supérieures, qui sont des classes socio-culturelles. Et, “ce qui importe ici encore plus, c’est que même la vie privée ou la consommation, qui semblaient pouvoir demeurer le domaine où les individus façonnent la signification de leur existence n’échappent pas au processus de ‘rationalisation’ et de bureaucratisation : les attitudes spontanées ou culturelles du consommateur sont absolument insuffisantes pour former le support de l’énorme production moderne, le consommateur doit être amené à se comporter de façon conforme aux exigences de la société, à consommer en quantité croissante ce que la production fournit”.

Mais la portée intégratrice et “universalisante” de l’univers de la consommation provient du fait que la participation à sa dynamique est la principale motivation proposée qui permette de donner une signification positive au travail pour la plupart des individus, d’une part et qu’il engendre, diffuse et impose les normes culturelles et esthétiques dominantes où s’inscrivent les modes de vie, les goûts, les préférences culturelles et les frustrations sociales, d’autre part.

C’est à la lumière de ce complexe de transformations apportées par la dynamique des interactions entre la production de masse, la consommation de masse et l’industrie culturelle, qu’on peut comprendre la principale forme d’occultation culturelle de la pauvreté contemporaine. Face à un espace socio-culturel homogène – bien que stratifié – et totalisant, la pauvreté est d’abord perçue comme exclusion de celui-ci. Exclusion doit être entendu ici au sens radical qui est celui de la teneur logique du terme : non pas simple non-participation à l’accès à une certaine quantité de biens et de services, mais exclusion de ce qui définit l’appartenance à cette société, de ce qui la tient ensemble, qui fait qu’elle est et se représente elle-même – à ses propres yeux et aux yeux de tous – en tant que cette société là et non une autre. Pour le dire brutalement : si ce qui constitue le kosmos koinos des membres de la société contemporaine c’est qu’ils y sont tous – et qu’ils y sont tels qu’ils sont – pour consommer et pour travailler afin de consommer, celui qui ne travaille ni ne consomme est en dehors de ce monde, il n’y participe pas, il n’est présent que physiquement mais culturellement il en est exclu, il n’est plus citoyen de cette civilisation.

Cette exclusion affecte d’abord la possibilité d’expression et de satisfaction des besoins essentiels, des “besoins de base”, des pauvres. Ceux-ci sont, pour une part, ignorés de par les mécanismes mêmes d’un système économique où seul le pouvoir d’achat permet de se faire entendre, où il n’y a de demande sociale que solvable et, d’autre part, sont souvent défigurés par les services administratifs et sociaux qui sont censés y répondre : “(Les besoins des pauvres) sont supposés être pris en compte par un certain nombre d’organismes ‘sociaux’ et d’administrations publiques. Mais on peut se demander si ces institutions créent des conditions favorables à leur expression.

En effet, la plupart du temps, elles exercent leur action dans des familles qui n’ont pas le pouvoir de s’opposer à ce que des intervenants extérieurs leur dictent leur point de vue. C’est ainsi que sont fabriqués des ‘besoins’ de placement d’enfants, de classes d’enseignement de relégation, de services de gestion des budgets de misère, qui ne sont nullement ceux qu’expriment ces familles dans leur propre milieu. Par contre, devant un comportement aussi généralisé et chargé de signification que l’acquisition d’un poste de télévision malgré l’existence de périodes de disette, le discours administratif parle d’irrationalité et d’inadaptation ! Mieux vaudrait se demander quels besoins une famille qui ne mange pas tous les jours cherche à satisfaire ainsi.

Il est clair que la télévision meuble des temps où les relations familiales sont marquées par l’angoisse ; elle occupe et neutralise les enfants qui sont à l’étroit, sans jouets, et qui mettent les rapports de voisinage en péril ; elle donne l’impression de pouvoir participer à la vie extérieure, sans sortir de chez soi, sans risquer le jugement d’autrui, de pouvoir en finir avec l’ignorance, de savoir ce que les autres savent ; elle ‘insonorise’ en créant un espace contre le bruit des autres dans des logements surpeuplés ; sa possession conjure la dévalorisation sociale (on n’est plus celui qui ne peut même pas avoir la télévision…). En un mot, elle figure le désir d’une participation sociale différente”.

La hiérarchie des besoins et les priorités de consommation, même des plus démunis, réfractent celles du monde socio-culturel qui les environne. Ils y restent inclus à travers leur exclusion et leurs conduites de consommation n’expriment pas une “logique du rationnement” imposée par la situation de pénurie mais une tension entre des “contraintes vitales” et des contraintes sociales : “Il est courant d’observer que le sous-prolétariat substitue des biens considérés comme vitaux au profit de besoins ‘sociaux’, et cela au prix d’intenses sacrifices. En effet, l’acquisition de biens de consommation reste, paradoxalement, un des rares moyens à sa disposition lui permettant de prouver son intégration sociale alors que ses ressources sont très faibles. Dès lors on peut constater que les modes de consommation des pauvres se caractérisent précisément par cette tension antagoniste et souvent exclusive entre des besoins ‘sociaux’ pourvoyeurs d’un statut qui permet pour un moment de sortir du ghetto, et des besoins vitaux… Il s’agit d’un double mouvement d’inclusion ‘illusoire’ dans la société et d’exclusion d’une appartenance à un groupe rejeté”.

En outre, l’expérience de privations et de frustrations continuellement renouvelées et celle de la précarité des satisfactions possibles à un moment donné induisent des comportements de consommation “anti-économiques” (c’est-à-dire d’une “économie” de la dépense et de la prodigalité, comme on en trouve dans des sociétés archaïques, et non de l’épargne et de l’accumulation) comme la compensation et la “consumation” : “La ‘compensation’ permet grâce à la jouissance concrète d’objets de luxe de réagir à des périodes de trop longues privations, la ‘consumation’ correspond à l’annulation du temps du manque. La rationalité qui préside dans ces attitudes nous révèle des dimensions plus profondes qui expriment une adaptation à un état de privation, un mode de vie et, plus encore, la seule philosophie concevable pour des hommes certains de n’être jamais à l’abri de la privation… La compensation et la consumation sont ainsi deux attitudes complémentaires qui s’expriment de manière collective, par des fêtes où l’on brûle sans compter son argent et son énergie, et de manière individuelle par l’achat d’objets de ‘luxe’, symboles d’une liberté retrouvée face au pouvoir que confère l’argent. L’argent, source de toutes les frustrations, est alors dilapidé, comme si l’accès pour un instant à la richesse permettait de mieux supporter son insuffisance”.

De tous temps, les pauvres ont été exclus de la participation à la jouissance des richesses. Mais cette exclusion n’avait pas la même portée parce que la vie sociale véhiculait et valorisait d’autres images de l’humain que celles de l’univers de la consommation.

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La réduction de la pauvreté au critère du revenu

Cette exclusion est attribuée à la fois à un état de fait : l’absence, le bas niveau ou la précarité du revenu, et à une déficience instrumentale et normative. Et dans les représentations effectives de la situation des pauvres, “les aspects ontiques et les aspects normatifs se brouillent en interférant les uns dans les autres”. Quel que soit l’angle d’approche du départ, l’image du pauvre est exclusivement privative, ce qui interdit de saisir tant la spécificité intrinsèque de sa condition, les interactions complexes de divers éléments qui font que la pauvreté continue à être un statut social, que sa position à l’intérieur du tout social. En pratique, cela conduit à favoriser indûment le critère exclusif du revenu puisqu’il semble être le seul à permettre une commensurabilité avec les autres membres de la société. Dans les études sur la pauvreté, le privilège accordé au niveau des revenus, l’approche exclusivement quantitative, est la manifestation majeure du réductionnisme sociologique qui ignore la spécificité et brise l’unité de l’objet envisagé.

La notion même d’un seuil de pauvreté fixé à partir d’un niveau minimum de revenus, quelqu’indispensable qu’elle soit pour la pratique politique et administrative, contribue à l’occultation socio-culturelle de la pauvreté. Il n’y a de seuil de pauvreté qu’en fonction de la définition d’un minimum vital exprimé en termes monétaires. Même si le seuil de pauvreté est situé au-dessus du minimum, la notion n’a de sens que ramenée à un rapport constant avec lui (par exemple, seuil de pauvreté = 1,5 fois le minimum vital).

Il peut s’agir soit d’un minimum biologique et physiologique, c’est-à-dire un niveau absolu de besoins minimaux dont la satisfaction est indispensable à la survie, un panier invariable de biens et de services, soit d’un minimum sociologique en fonction d’une représentation sociale du niveau de vie normal, “décent”, en un temps et en un lieu donnés.

Le minimum physiologique n’a de sens que lorsque la survie pure et simple d’un groupe humain est menacée. Hors ces situations dramatiques, on ne peut évaluer la pauvreté qu’en fonction des normes sociales de bien-être en vigueur. L’approche “objectiviste” de la pauvreté partira donc du minimum sociologique. Or, dans les conditions socio-culturelles contemporaines, ce dernier est de fait complètement indéterminé et varie continûment. Son utilisation repose sur la distinction établie entre pauvreté absolue et pauvreté relative qui oppose la considération du niveau de vie d’un ménage donné, sans référence directe à celui du reste de la population, à l’évaluation des écarts de revenus dans la société, de l’ouverture de l’éventail des revenus et des disparités d’accès aux biens.

Mais si la distinction entre les notions de pauvretés absolue et relative est justifiée par le fait de ne pas laisser englober le problème spécifique de la pauvreté dans la problématique générale de la justice sociale, de la redistribution, de la réduction des inégalités, etc., cette approche perd de vue le fait que la pauvreté relative engendre sans cesse la pauvreté absolue :

l’élévation du niveau de vie général ou moyen a pour effets sociaux la création de nouveaux besoins et de nouvelles frustrations corrélatives qui se diffusent progressivement dans les catégories les plus basses de revenus.

Le minimum vital est indexé sur l’indice des prix à la consommation. Lorsque le revenu moyen ou médian croît plus vite que cet indice, on a l’illusion statistique que la pauvreté absolue régresse alors même que la pauvreté relative se maintient ou s’accroît, alors qu’en réalité c’est le seuil de pauvreté (une notion administrative) qui croît moins vite que le revenu. Si on ne craint pas le paradoxe, on peut dès lors affirmer que la pauvreté ne cesse de diminuer dans nos sociétés : “Lorsque la crise économique commence à se manifester en 1975, la France compte environ 4 millions de personnes en situation de pauvreté, réparties dans 1,4 million de ménages. En 1979, 2,6 millions de personnes et 940.000 ménages vivent encore dans la pauvreté. Pour 1987, l’estimation est de 1 million de personnes et 300 à 450.000 ménages. En dix ans, le nombre des personnes pauvres a diminué des trois quarts et celui des ménages des deux tiers. Si on conserve l’utilisation de notions de minimum vital et de seuil de pauvreté, il faut compléter leur ajustement dans le temps au moyen de l’indexation des prix à la consommation par l’intégration des coûts des nouveaux biens et services désormais considérés comme indispensables ou normaux. Faute de quoi le minimum vital d’aujourd’hui est condamné à n’être qu’une transposition de celui d’il y a dix ou vingt ans.

La réduction de la pauvreté au critère des revenus conduit aussi à occulter les dimensions socio-culturelles que révèle l’analyse qualitative des revenus des ménages pauvres : “la plupart des analyses en termes de revenus, parce qu’elles se sont contentées de raisonner sur des montants de revenus mensuels ou annuels par ménage, ont négligé d’autres dimensions du phénomène revenu, à savoir principalement : le degré de régularité, le degré d’incertitude, la composition par type de ressources et les significations qui y sont attachées… Or ces dimensions qualitatives du revenu sont essentielles à l’analyse car elles permettent :

  • d’une part, de mieux discriminer (que n’y autorise la prise en considération du seul montant du revenu) entre pauvres et non-pauvres, certains de ces derniers percevant en effet parfois transitoirement des sommes inférieures ou égales à celles reçues par les pauvres, et ceci sans tomber pour autant dans la misère ;
  • d’autre part, de faire mieux le lien avec des variables psychosociologiques (ex : fatalisme, passivité) tenues pour caractéristiques des situations d’extrême pauvreté mais que la seule faiblesse du montant du revenu ne permet pas d’expliquer correctement ;
  • en effet, il faut avoir recours aux caractéristiques qualitatives des ressources pour rendre compte de certains comportements (de dépense et de recette) jugés hâtivement irrationnels…”.

L’irrégularité et l’incertitude produisent un sentiment d’insécurité constante, encore aggravé par l’inexistence de réserves financières et d’un patrimoine, qui a pour corollaire socio-culturel le fait que “c’est la capacité même d’effectuer des calculs économiques (permettant de tirer le meilleur parti des ressources dont on dispose) qui s’en trouve altérée ; si l’épargne n’existe pas, c’est bien sûr parce que les revenus, très insuffisants par rapport aux besoins élémentaires, sont intégralement consommés, mais c’est aussi parce que l’acte d’épargner est devenu mentalement inconcevable pour des familles dont l’horizon économique n’a jamais pu dépasser quelques jours (…). Ceux qui sont immergés depuis l’enfance dans un type de vie qui les empêche de sortir de l’immédiateté ne peuvent avoir la vision d’un avenir distinct du passé, comme du présent ; or cette vision est indispensable pour concevoir et pour réaliser un acte d’épargne et d’investissement”.

La composition de revenu du ménage, la part respective qu’y prennent les revenus du travail, les revenus illicites (vol, prostitution), les transferts sociaux, les ressources données par l’assistance, etc., sont chargés d’une signification sociale : les “modes de rémunération des plus dévalorisés par notre société stigmatisent leurs bénéficiaires, généralement assimilés par l’opinion publique à la connotation négative d’assistés. Et les assistés dévalorisent à leur tour ce mode de rémunération ; obtenu dans des conditions souvent humiliantes, il ne peut que renforcer le sentiment de leur propre exclusion”.

La priorité accordée exclusivement au montant du revenu disponible est dans ces conditions une abstraction exsangue, tant du point de vue de l’appréhension du monde vécu de la pauvreté que des facteurs effectifs de paupérisation et des réponses à leur donner.

Cela ne signifie certes pas que la recherche et la pratique du travail social aient ignoré d’autres dimensions de la pauvreté. Mais celles-ci étaient souvent réparties en deux classes artificiellement séparées :

  • les domaines qui semblent être fonction directe du revenu (alimentation, conditions de logement, etc.) ;
  • les domaines où interviennent des paramètres socio-culturels (santé et maladie, scolarité et analphabétisme, etc.).

A cet égard, les méthodes les plus récentes d’évaluation de la pauvreté continuent à se placer dans le cadre de ce privilège axiologique accordé au niveau des revenus ; ce qui les différencie des méthodes antérieures, c’est qu’au lieu de partir de la fixation d’un seuil (monétaire) de pauvreté, elles le retrouvent à la fin de l’analyse : “Townsend a mis au point un ‘deprivation standard of poverty’, qui combine soixante indicateurs de mode de vie et de population, portant sur divers domaines : alimentation, habillement, combustible et éclairage, appareils ménagers, logement, environnement du logement, caractéristiques de la situation professionnelle, soutien de la famille, loisirs, enseignement, santé et relations sociales. Ces aspects sont mesurés par des indicateurs de privation dichotomiques : le fait d’avoir un emploi, par exemple, reçoit le score 0 (non-privation), être sans-emploi reçoit le score 1 (privation). Les différentes valeurs sont ensuite additionnées pour produire un ‘indice de privation’. Plus le score est élevé, plus la participation est limitée, en d’autres termes, plus la privation est forte. L’hypothèse est que lorsqu’on descend dans l’échelle des revenus, on arrive à un certain point à partir duquel les ménages ne présentent plus les caractéristiques de bien-être généralement admises dans la société. Ce niveau peut être identifié comme seuil de pauvreté (…). L’index de privation du CEPS (Centre d’Étude de Populations, de Pauvreté et de Politiques socio-économiques) a été mis au point à l’occasion d’une étude internationale comparative portant sur les mécanismes de perpétuation de la pauvreté, réalisée en 1982… Les trente-deux variables qui constituent l’index de privation portent sur tous les domaines de la vie sociale : moyens financiers, logement, équipement de la maison et autres biens, travail, enfants, relations sociales et familiales, état de santé et activités culturelles… Tout comme chez Townsend, les variables ont été dichotomisées et les scores ont été additionnés : l’éventail théorique du score total allant donc de 0 (aucune privation) à 32 (privation totale)” .

A partir de la “redécouverte” de la pauvreté dans les années 1960, cette approche du seuil de la pauvreté – tout en se complexifiant – s’est imposée de plus en plus, au point où, comme l’écrit le rapport précité, “le succès de ce seuil de pauvreté a été tel qu’il a souvent été assimilé à la pauvreté elle-même”.

Même lorsque les moyens financiers des ménages ne sont traités que comme un paramètre parmi d’autres il n’est pas difficile de voir que c’est la juxtaposition d’éléments, les plus hétérogènes soient-ils, visant à évaluer une échelle de ressources quantifiées qui est une extrapolation d’une vision purement monétaire de la pauvreté.

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La représentation des déficiences du pauvre

L’autre volet de la représentation purement privative de la pauvreté comme état d’exclusion l’attribue, comme nous l’avons déjà dit, à une déficience instrumentale et normative. Des termes comme inadaptation sociale, handicap social, etc., l’expriment de façon immédiate. En parlant de déficience instrumentale et normative, nous avons implicitement assimilé deux dimensions en droit distinguables.

Habermas, dans la Théorie de l’agir communicationnel, a montré que “la multiplicité des concepts d’action qui sont utilisés le plus souvent de façon implicite dans les théories de sciences sociales peut être ramenée pour l’essentiel à quatre concepts fondamentaux qui doivent être distingués sur le plan de l’analyse” :

  • agir téléologique et stratégique ;
  • agir régulé par des normes ;
  • agir dramaturgique ;
  • agir communicationnel.

La notion de déficience instrumentale renvoie au premier concept d’action selon lequel : “l’acteur réalise un but ou provoque l’apparition d’un état souhaité en choisissant et utilisant de façon appropriée les moyens qui, dans une situation donnée, paraissent lui assurer le succès. Le concept central est la décision entre les alternatives d’action, une décision orientée vers la réalisation d’un but, régie par des maximes, et étayée par une interprétation de la situation. Le modèle téléologique d’action s’élargit au modèle stratégique, lorsque l’acteur fait intervenir dans son calcul de conséquences l’attente de décisions d’au moins un acteur supplémentaire qui agit en vue d’un objectif à atteindre. Ce modèle d’action est souvent interprété dans un sens utilitariste ; on suppose alors que l’acteur choisit et calcule les moyens et les fins du point de vue de l’utilité maximale ou de l’utilité attendue”.

La notion de déficience normative renvoie au deuxième concept d’action qui “concerne les membres d’un groupe social qui orientent leur action selon des valeurs communes. L’acteur individuel suit une norme (ou l’enfreint) dès lors que sont remplies dans une situation donnée les conditions auxquelles la norme trouve une application. Les normes expriment un accord existant dans un groupe social. Tous les membres du groupe pour qui vaut une certaine norme, peuvent attendre les uns des autres que dans des situations déterminées ils mettent à exécution, ou bien délaissent, les actions prescrites. Le concept central de l’obéissance à une norme signifie qu’est satisfaite une attente généralisée de comportement”.

Dans le cas de la pauvreté, la déficience instrumentale se traduirait par l’incapacité à subvenir par ses propres moyens à ses besoins ; le cas le plus exemplaire étant l’incapacité à travailler. La déficience normative, en revanche, consisterait à se soustraire aux attentes de comportement assurant un accès légitime aux biens matériels et culturels satisfaisant ces besoins. La distinction entre ces deux types de déficiences a été au cœur de toutes les évaluations permettant d’effectuer une discrimination entre vrais et faux pauvres.

Le caractère authentique ou non de la pauvreté se référait, en effet, non à l’effectivité du dénuement de l’individu ou du ménage concerné, mais au caractère intrinsèque et involontaire de sa situation : c’était la déficience instrumentale qui créait la base normative justifiant d’un droit à bénéficier d’une assistance de la société alors qu’une déficience normative (la paresse par exemple) conférait un caractère d’usurpation à cette demande :

“D’après la Commission de réforme de la bienfaisance publique, créée en 1895, il y a :

  • les indigents qui n’ont pas la force de travailler ;
  • les indigents qui ne trouvent pas les moyens de travailler ;
  • les indigents qui ne veulent pas travailler.

La première catégorie d’indigents constitue, selon les propos mêmes de la Commission, le vrai fond social de la misère : les enfants, les vieillards et les adultes qui sont atteints de maladies ou d’infirmités chroniques. ‘C’est le cortège de misérables que toute société historique traîne après elle, évocation permanente de son devoir de charité’.

La deuxième catégorie d’indigents comprend les hommes et les femmes valides qui savent travailler, le veulent, mais ne trouvent pas d’ouvrage. Ce sont ceux ‘qu’un lock-out précipite dans le chômage forcé, ceux qui ne trouvent pas d’ouvrage suffisamment rémunérateur, tous ceux enfin qui cherchent à utiliser leurs forces, mais ne parviennent pas à le faire, soit qu’ils ne trouvent pas les ateliers qui les emploieraient, soit que l’exercice de leur métier n’a plus cours sur le marché des conjonctures économiques’.

La troisième catégorie d’indigents se compose de ‘gens sans aveu qui refusent systématiquement d’obéir à la loi du travail et dont la paresse et les mœurs dépravées constituent un véritable danger social… C’est la réserve de l’armée du crime. Contre ces fainéants sans vergogne et ces vagabonds sans aveu, la sévérité seule est rationnelle’”.

Sous cet angle (il y a en effet d’autres déterminations que nous aborderons plus loin), la discrimination entre vrais et faux pauvres passe par une double opération d’évaluation :

  • une évaluation technique ;
  • une évaluation éthique qui permet de repérer les participants à la troisième catégorie.

Le paradoxe foncier de cette situation, c’est que depuis la révolution industrielle, à l’exception des périodes de plein emploi, la grande majorité des indigents n’appartiennent ni à la première, ni à la troisième catégorie, mais à ceux “qui ne trouvent pas les moyens de travailler”.

Par rapport à la typologie de la pauvreté que nous avons établie, dans laquelle s’insère grosso modo les trois catégories d’indigents répertoriées ici, cette deuxième catégorie – pauvreté d’ordre social – n’est déterminée que privativement, par exclusions successives des pauvres par incapacité (“vrais pauvres” stricto sensu) et pauvres volontaires (“faux pauvres”).

Le paradoxe se renforce si l’on songe que tant l’évaluation technique que l’évaluation éthique n’ont de sens que référées à des échelles de valeurs qui sont socialement instituées et historiquement variables : les critères de l’efficience (physique ou intellectuelle) comme ceux de la bonne ou de la mauvaise volonté ne proviennent pas de la connaissance d’une nature humaine immuable.

Or, c’est précisément ce mode d’approche de la pauvreté par la société (celui des deux déficiences) qui l’empêche de reconnaître un statut positif à la forme de pauvreté qu’elle engendre directement, en la disloquant entre ses pôles de repère technique et normatif. On ne peut ainsi qu’ignorer l’interdépendance des “déficiences” de divers types et en particulier le caractère systémique que prend le cumul des inégalités et des “handicaps” sociaux, notamment quant à la production et à la reproduction des comportements déviants eu égard au droit et à la morale sociale établie :

“D’une manière générale, le cumul d’inégalités interdépendantes génère des ‘effets d’entraînement’ propres à démultiplier leurs conséquences. Plus précisément, les normes constitutives des conditions de vie étant bien en-dessous du minimum généralement admis, il en résulte non seulement un cumul de situations négatives défavorables à l’insertion sociale mais plus encore, ces dernières, par leurs effets en retour, accentuent les difficultés d’intégration du sous-prolétariat, le projetant parfois dans l’illégalité. Cette projection peut s’effectuer de deux manières ; dans certains cas, telle une expulsion sanctionnant une insolvabilité structurelle, ou le placement d’enfants en raison d’une insuffisance de ressources, elle apparaît comme une conséquence directe d’une insuffisance de moyens économiques ; dans d’autres cas, elle peut être provoquée par des conditions d’existence extrêmement précaires, menant plus facilement vers diverses formes de délinquance (vol, prostitution). Par ailleurs, certaines institutions à vocation compensatrice ou répressive peuvent générer des ‘réseaux d’exclusion’ accentuant encore les difficultés d’adaptation du sous-prolétariat” .

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La méconnaissance produite par l’approche des causes de la pauvreté en terme de “déficiences” existe depuis le début de la modernité, depuis que la réforme protestante, le “désenchantement du monde” et l’orientation intra-mondaine des finalités de l’existence humaine ont conduit à l’élévation au rang de norme de l’agir téléologique et stratégique, de l’efficience instrumentale ou, en d’autres termes, depuis que les sociétés européennes reposent sur “une forme d’intégration sociale qui ancre les structures de la rationalité par rapport à une fin dans le système de la personnalité et le système institutionnel”.

Mais dans un premier temps, la médiation entre ces deux évaluations, qui leur conférait un caractère éthiquement unitaire, résidait dans le postulat de valeur, religieux et culturel, qui voyait dans le succès intra-mondain l’expression et la traduction de la grâce ou du mérite. Or la culture contemporaine se passe de ce postulat : la connotation éthique de la réussite économique et sociale relève d’une morale utilitariste et/ou hédoniste, non d’une morale religieuse.

Tout se passe donc comme si les sociétés contemporaines continuaient, au plan idéologique, à repérer avec un soin extrême la part respective des déficiences instrumentales et normatives dans leur jugement des causes individuelles de la pauvreté alors que, d’une part, elles ne disposent plus des moyens culturels d’articuler ces deux dimensions, et que, d’autre part, la majorité des cas de pauvreté échappent à cette catégorisation.

En effet, selon l’auto-représentation que la société actuelle se fait d’elle-même, les exigences d’ordre “technique” se renforcent (il y a peu de secteurs professionnels où on ne dise pas qu’il faut être de plus en plus performant et les autres domaines de la vie sont à leur tour gagnés par ce type d’évaluation) tandis que celles d’ordre normatif s’assouplissent.

Dans ces conditions, la pauvreté devient par elle-même l’expression, la démonstration d’une déficience. Être pauvre traduit une inadaptation d’ordre “technique” qui est de ce fait même une transgression normative : ne pas répondre aux attentes d’un comportement performant signifie ne pas répondre aux attentes de comportement qui recouvrent la majeure partie du champ des interactions sociales. Et, “il n’existe aucun code pour assigner des limites à de telles évaluations, elles mesurent simplement un rapport à des modèles sociaux dominants et de surcroît changeants. On peut imaginer par exemple qu’un accroissement des exigences du système scolaire augmente encore le nombre de ses inadaptés, et par là, des enfants pour qui se posera la question du handicap ; ou que l’intensification de la concurrence économique amène une redéfinition des critères de la productivité normale, multipliant le nombre des adultes qui doivent travailler en milieu protégé”.

Seuls, aux deux bouts du spectre, les handicapés physiques ou mentaux profonds d’une part, les délinquants et les criminels, de l’autre, relèveront idéalement d’évaluations plus spécifiées, plus individuées. Pour tous les autres, le fait de l’inadaptation acquiert la signification du handicap. Cette signification va s’imposer comme mode dominant d’approche et d’évaluation qui exclut tout possibilité de jugement et d’intervention véritablement individualisés ou qui n’en offre que des caricatures.

On peut en arriver ainsi à des cas de figures extrêmes :

  • soit à une assimilation complète de la pauvreté d’origine sociale à la pauvreté d’origine physiologique, par exemple du chômage à l’invalidité ;
  • soit à une réification des dimensions éthiques et psychologiques de la pauvreté d’origine sociale qui sont dès lors “naturalisées”, abordées sous l’angle d’une thérapie psycho-technique.

Nous voulons citer deux exemples récents de ces démarches respectives qui sont certes limites, mais qui nous paraissent significatifs dans la mesure où nous pensons que l’exposition d’une situation doit revêtir “une forme qui fait procéder des extrêmes éloignés, des excès apparents de l’évolution, la configuration de l’idée, c’est-à-dire la totalité où de telles oppositions peuvent coexister d’une manière qui fasse sens”.

Le premier est extrait d’une étude sociologique d’un chercheur finlandais sur les rapports entre le chômage et l’invalidité :

“Faire une distinction entre les personnes qui sont capables de travailler ou ne le sont pas, entre celles qui correspondent aux exigences du marché du travail ou ne leur correspondent pas n’est pas toujours chose aisée. Il est sans doute encore plus difficile de faire la distinction entre un chômeur de longue durée et un invalide. S’agit-il, en effet, de l’incapacité de travail de l’individu ou d’inadéquation au niveau du marché de l’emploi ? La réponse à cette question donne lieu à de multiples interprétations. Les régimes de sécurité sociale se sont cependant efforcés de maintenir une nette distinction entre les chômeurs et les invalides. Au milieu du XIXème siècle, la protection sociale des pauvres était basée sur une notion très large de la pauvreté, puisqu’elle concernait aussi bien les personnes malades, âgées ou invalides que les chômeurs ou les personnes ayant besoin d’une aide temporaire. Un quart de siècle plus tard, la notion de pauvreté était devenue nettement plus restrictive. Cette notion plus étroite de la pauvreté impliqua dès lors une distinction entre l’invalidité et la pauvreté en général, et on commença à admettre une différence entre le chômage et l’incapacité de travail. L’importance étiologique de la maladie en vient à être considérée comme un trait caractéristique de l’invalidité, par comparaison avec l’exclusion du marché de l’emploi lorsqu’elle est due à d’autres raisons. La notion de maladie qui, au départ, était évidente, et la différence jusqu’alors très nette entre la bonne santé et la maladie, sont devenues de plus en plus arbitraires. Les maladies psychiques, psychosomatiques et dégénérescentes ont succédé à la malnutrition et à l’affaiblissement des forces physiques dû aux épidémies. Les exigences du travail évoluent elles aussi. A l’ère industrielle, et surtout à celle de l’automation, les contraintes et les exigences du travail sont différentes et parfois mêmes plus importantes qu’autrefois. Les tâches deviennent plus intellectuelles ou plus monotones. Elles nécessitent davantage de précision, de souplesse et d’attention. Ces changements dans la nature du travail et les maladies ont eu deux conséquences évidentes. La première est le fait que l’incapacité à répondre aux exigences du mode de travail actuel ne constitue pas obligatoirement une maladie, du moins pas au sens biomédical du terme. A l’inverse, et c’est là la seconde conséquence, l’évolution de la société se traduit par une augmentation du nombre des ‘troubles’ que l’on peut difficilement classer comme étant des maladies. Dans ce contexte, considérer que la maladie constitue la principale cause d’invalidité peut être interprété comme une prise de position morale sur la couverture de la protection sociale en matière d’invalidité. Les troubles ‘vagues’ dus à l’évolution culturelle sont classés dans la catégorie ‘hors maladie’. Une autre cause d’invalidité comparable à la maladie est l’emploi lui-même. En général, l’invalidité est considérée comme un phénomène et un processus individuels dans un environnement physique et social donné. L’état psychologique de la personne concernée et les modifications de cet état conduisent à l’invalidité lorsqu’ils ne permettent pas à cette personne de répondre aux exigences de la vie professionnelle. Mais l’invalidité peut aussi, en principe, résulter du processus contraire : l’état psychophysique de la personne ne change pas, mais les modifications de ses conditions de travail et les nouvelles exigences de son emploi sont trop importantes par rapport à ses propres capacités et à ses possibilités individuelles de production. La nature même de la notion d’invalidité fait qu’il est impossible de la distinguer de celle du chômage. Le fait que la politique sociale s’efforce de faire une distinction aussi nette que possible entre le chômage et l’invalidité peut être considéré comme une manifestation du système de valeurs de notre société. Le mythe moralisateur qui rabaisse le chômage au niveau de la paresse et l’approche médicale de l’invalidité expriment en termes individualistes la crise de la société qui se manifeste par l’exclusion du marché de l’emploi”.

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Comme second exemple, nous reproduisons une correspondance du journal Libération de novembre 1987 intitulé “Commandos de survie pour chômeurs” :

“Pour faire chuter les chiffres du chômage aux Pays-Bas – 14 % de la population – les Néerlandais semblent désormais prêts à tout, y compris à user des méthodes les plus inattendues. Fini, les chômeurs végétant dans les salles d’attente des ANPE néerlandaises, aujourd’hui, la nouvelle race de demandeurs d’emploi crapahute le long de falaises escarpées, traverse le pays en patins à roulettes et se réchauffe dans les bois autour d’un feu de camp. Car, pour aider un chômeur de longue durée à retrouver un emploi, il faut lui enseigner à se battre avec les éléments, même au prix de la douleur. En 1987, ils auront été 350 à faire l’expérience de ces stages de formation très spéciaux que l’on appelle désormais ‘expéditions de survie’. Tous les participants doivent être volontaires, sans-emploi depuis au moins deux ans et décidés à s’en sortir par tous les moyens. Alors seulement ils pourront se compter parmi les heureux élus pris en charge par la Fondation Outward Bound de Rotterdam et se préparer aux trois semaines les plus difficiles de leur vie. Le but est simple : apprendre au chômeur à vaincre son angoisse dans la quête d’un boulot en l’aidant à repousser ses limites physiques et mentales. Ger Koekkoek, initiateur de ces étranges corps expéditionnaires a été détaché de l’Arbeidsburo de Rotterdam. Les groupes sont constitués d’une douzaine de personnes dont certaines approchent ou dépassent l’âge de 40 ans. Tous devront prouver leur résistance en accomplissant de longues distances à pied, à vélo, en canot ou en patins à roulettes. Mais le plus dur reste à faire, dans les Ardennes belges ou le plateau de l’Ardèche. Là, ils devront surmonter la peur en s’introduisant dans les boyaux de grottes obscures et en escaladant des parois rocheuses. Pourtant le véritable choc qui permet, selon Ger Koekkoek, de ‘briser les barrières psychiques’ est un exercice de rappel. Il s’agit de descendre un à-pic au bout d’une corde sur une vingtaine de mètres. C’est à cet instant, explique Koekkoek, que s’opère une véritable mutation chez le sujet et que les émotions se libèrent. Après cet exercice, on engage immédiatement une discussion avec le sujet. Il s’agit pour ce dernier de cerner la peur qu’il vient de connaître en l’apparentant à la situation du chômeur qui doute de lui-même. Pour bien méditer sur toutes ces expériences, vient alors une opération en ‘solo’ : les participants sont largués en pleine nuit dans un bois, à distance respectable les uns des autres, avec une ration de nourriture, un sac de couchage et dix florins. L’épreuve durera 24 heures. Ils seront enfin envoyés dans la grande ville pour se ‘revitaliser’ en effectuant des interviews et des reportages sur un thème défini par avance. Les agences pour l’emploi néerlandaises semblent convaincues du bien-fondé de cette expérience. Elles payent à la Fondation Outward Bound et City Bound la somme de 2.600 florins par chômeur et par stage. Rotterdam a ainsi versé plus de 2 millions de FF cette année pour quelque 200 chômeurs de longue durée. Outward, créé il y a 48 ans, est un réseau international de Centres, répartis dans 22 pays, fondés par le pédagogue allemand Kurt Haan. Si les stages de survie existent depuis très longtemps, notamment pour les jeunes délinquants ou les cadres dynamiques, ceux concernant les chômeurs constituent une innovation. Ger Koekkoek est confiant dans cette formule destinée ‘à aller à contre-courant de l’État-Providence et du statut d’assisté’ qui définit généralement les chômeurs, mais qu’il qualifie lui-même de ‘pas très orthodoxe’ : ‘pour l’an prochain nous avons déjà une grosse commande de la ville de Groningen et notre Fondation ne cesse de croître’, précise-t-il. Quant aux résultats, ils sont considérés comme ‘encourageants’ puisqu’un tiers des chômeurs-crapahuteurs ont déjà retrouvé un emploi”.

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On peut rapprocher ces deux exemples et se représenter en imagination le chômeur/invalide du sociologue finnois, exclu à jamais du marché du travail et voué à l’assistance d’un “État-Providence” dont il ne peut savoir si c’est sa pathologie sociale qui l’en rend redevable, on peut se l’imaginer propulsé dans les expéditions de survie de la Fondation Outward Bound pour y être dressé et repartir du bon pied dans les parcours néo-darwiniens de la jungle sociale. Dans le premier cas de figure, il est une victime et ce sont les conditions de travail qui portent la responsabilité de son dénuement ; dans le second cas, c’est un combattant, il reprend sur ses épaules le fardeau de cette responsabilité. Mais, en tout état de cause, sa condition et son destin sont posés hors du jeu des interactions sociales : la loi qu’il rencontre est une loi naturelle, l’histoire, qui le fait être ce qu’il est, est une histoire naturelle et la puissance qu’il subit ou qu’il affronte est celle du mythe.

Si, il y a 150 ans (et encore aujourd’hui), on pouvait attribuer la pauvreté à une cause immédiatement naturelle, le chemin parcouru nous y reconduit aujourd’hui en ontologisant la métaphore de la société comme seconde nature et en identifiant le type de rapports que l’homme entretient avec son environnement social à ceux qu’il a désormais avec le cadre naturel de son existence. Faut-il ajouter qu’une telle représentation exclut en fait, quoi qu’on dise, la possibilité d’un jugement éthique et politique fondé sur les causes et les remèdes de la pauvreté et du chômage, car, pour qu’il y ait jugement, il faut qu’il y ait reconnaissance collective d’un jeu ouvert d’interactions humaines qui permettent d’y distinguer et d’y choisir des alternatives éthiques et politiques et d’y attribuer des responsabilités en fonction de ces choix. Ce qui caractérise en revanche l’approche de la société comme seconde nature c’est qu’elle n’autorise que des choix et des jugements d’ordre technique, qu’elle réduit les alternatives éthiques et politiques à des options techniques, aussi diversifiées soient-elles.

L’approche de la pauvreté sous l’angle d’une double déficience instrumentale et normative est condamnée tantôt à moraliser abusivement la “défaillance” technique, tantôt à techniciser tout aussi indûment la “défaillance” éthique, mais elle échoue à en reconnaître la pluralité des dimensions, la spécificité et, surtout, la position au sein de la société d’ensemble : les pauvres ne sont pas des exclus du système, ne sont pas hors-système, mais, lorsqu’ils sont minoritaires, ils sont marginalisés au sein de ce système et à travers lui. Leur exclusion est un fait socio-culturel, une représentation et une perception sociale qui permet à la fois d’occulter la nature et les caractéristiques de leur hétérogénéité dans le champ social et de consolider l’auto-représentation homogénéisante illusoire que celui-ci se fait de lui-même.

On a pu parler récemment d’apartheid économique à propos des nouveaux pauvres. Mais toute approche des causes de la pauvreté en termes de déficience humaine contient en germe une logique d’apartheid anthropologique. Dans l’histoire des Boers d’Afrique du sud, la formation de l’idéologie raciste n’a pas été une simple “rationalisation” de leur position dominante mais a servi, dans les conditions géographiques, historiques et culturelles où ils étaient placés, à construire imaginairement l’homogénéité sans failles, close sur elle-même, qui leur a permis d’éviter de se dissoudre et même d’entrer en interaction (ne fût-ce que partiellement, comme le colonialisme “civilisateur”) avec leur environnement humain immédiat. Comme l’écrit Hannah Arendt, “le fondement et la justification du racisme étaient toujours l’expérience elle-même, la terrifiante expérience d’une différence défiant l’imagination ou toute compréhension ; à la vérité il était bien tentant de déclarer tout simplement que ces créatures n’étaient pas des êtres humains”. L’exclusion des pauvres passe désormais par l’occultation de leur humanité, de leur co-appartenance au type humain fabriqué dans nos sociétés.

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La culture des pauvres

Jusqu’à présent nous avons abordé les représentations sociales de la pauvreté et des pauvres telles qu’elles se sont inscrites historiquement au cœur de notre culture. Historiquement, c’est-à-dire du point de vue des vainqueurs : “Tout vainqueur des temps passés a sa place dans le cortège triomphal qui, guidé par les maîtres du jour, foule aux pieds ceux qui gisent sur le sol. Comme cela a toujours été le cas, ce cortège charrie le butin. On appelle celui-ci ‘patrimoine culturel’”.

Aux grands tournants de l’histoire où les structures mentales et les éléments constituants des représentations de l’âge moderne se sont imposés, les pauvres ont pu mettre à profit la déchirure de la chappe de la tradition culturelle qui recouvrait la société pour élever leur propre vision de leur condition et leurs propres réponses à celle-ci. Mais seuls les ouvrages des historiens en restituent directement la mémoire, même si les résultats de l’histoire ultérieure en ont été imprégnés, si les attitudes des pauvres d’hier ont en quelque sorte co-produit les conditions actuelles de la pauvreté.

En dehors des périodes où l’inégale répartition des biens était l’objet d’une guerre civile des esprits et d’une guerre sociale latente ou manifeste, la culture propre des classes populaires a toujours comporté une culture de la pauvreté, c’est-à-dire à la fois des représentations spécifiques du fait et de la signification de la pauvreté, différant des représentations dominantes et des réponses culturelles, au sens large comme au sens étroit : règles de vie, normes sociales et éthiques, rites, coutumes, et expressions de soi des groupes pauvres, qui orientaient collectivement le vécu de la pauvreté.

La question du statut et de la permanence d’une culture populaire autonome à travers et en dépit de l’évolution socio-culturelle d’ensemble (ce que Gramsci appelait l’articulation historique des cultures hégémonique et subalterne) a été et est toujours débattue. Elle ne se pose, bien entendu, que lorsqu’il y a interaction effective entre l’une et l’autre et il faut à cet égard distinguer entre classes populaires urbaines et rurales.

Pour ces dernières en effet, les travaux historiques les plus récents  montrent qu’on a plutôt eu tendance à sous-estimer le degré d’autarcie et la force d’inertie d’une tradition culturelle paysanne qui, en France, s’est maintenue pour l’essentiel inchangée et intangible jusqu’au lendemain de la guerre 1914-1918. Dans les villes, en revanche, la culture populaire n’est pas isolée de la culture dominante et elle en “suit” les transformations, fût-ce avec des “retards” et à des rythmes plus lents. Nous écartons le débat scolastique de savoir s’il s’agit d’une culture ou d’une sub-culture pour ne retenir que deux critères qui ont gouverné les meilleures études sociologiques sur la question (comme The uses of Literacy de Richard Hoggart) : il y a (ou du moins il y a eu) une culture des pauvres caractérisée par :

une expression collective cohérente traduisant un style de vie cohérent ;
“une sorte d’aptitude active à la réinterprétation de la nouveauté.

Les classes populaires manifestent ainsi leur pouvoir spécifique de s’adapter au changement en assimilant de la nouveauté ce qui convient à leur ethos et en ignorant délibérément le reste”.

Cette culture repose sur deux socles, la famille et la communauté locale (le quartier), qui en assurent l’un et l’autre la transmission et dont le second délimite l’espace social de son expression et de ses manifestations.

Les modalités de cette transmission diffèrent par certains aspects essentiels de ce qui se passe dans d’autres groupes sociaux. On peut en effet considérer que la famille bourgeoise, de même que les institutions éducatives ou autres qui remplissent parallèlement cette fonction, transmet à ses enfants un patrimoine culturel au même titre qu’elle leur transmet un patrimoine financier ou immobilier. La transmission culturelle est toujours transmission de choses immatérielles : valeurs, normes de conduite et de goût, habitus ; mais cette culture est objectivée dans des biens culturels qui ont une incarnation, une réalité dans l’espace social. Il ne s’agit pas de la possession ou de l’usage de livres, de disques, etc. en tant que tels, mais de ce que leur transmission assure l’ouverture à un monde qui est la condition de possibilité de la culture instituée dans cette société-ci, le champ socio-culturel où n’importe quel objet de cette culture prend place et fait sens. Dans les groupes pauvres, au contraire, la transmission de valeurs, normes, habitus, ne peut pas déboucher sur une objectivation similaire car l’immense majorité des objets culturels leur échoit du dehors, tant du point de vue spatial (ils ne proviennent pas de la famille ou du quartier) qu’au point de vue de leur conception et de leur production.

Les objets culturels transmis dans le premier cas sont à la fois des objets singuliers et des exemplaires de tout objet culturel possible, d’une universalité culturelle potentielle; dans le second cas, il ne s’agit que d’objets culturels spécifiques (ou qui ont reçu une spécification à travers leur appropriation par la culture populaire) et auxquels ne pourront s’ajouter ou se substituer que d’autres objets non moins spécifiques, moyennant des relations d’analogie par exemple.

La culture des groupes pauvres est une culture agie et interagie ; elle existe avant tout en acte dans la stylisation des formes d’expression, de communication, d’échanges, de divertissement, au sein de la communauté locale. Elle est essentiellement interprétation pratique du monde vécu. Et c’est par rapport à ce monde vécu qu’elle déploie ses ressources, sa diversité et sa singularité, alors que, par rapport à ce qui lui est extérieur, elle est facilement le véhicule de stéréotypes, de clichés empruntés et d’une abstraction anonyme (voir le “ils” du langage populaire pour désigner les patrons, les politiciens, les puissants de ce monde : “ils ont encore fait cela”) : “(Les membres des classes populaires) transposent et retraduisent dans leur logique les notions qui sont susceptibles de transposition et de traduction ; le reste est ignoré et le vide sémantique est oblitéré par une maxime populaire idoine… (Leur vie) est une vie dense et concrète, où l’accent est mis sur le sens de l’intimité, la valeur du groupe domestique et le goût des plaisirs immédiats… Leur conversation répond d’abord au besoin d’humaniser la vie envers et contre tout, en rendant supportable ce qui ne l’est guère et passionnant ce qui est désespérément quotidien”.

Dans cette culture des groupes pauvres, il y a une représentation de la pauvreté qui présente des caractères spécifiques :

  • la pauvreté est l’objet d’une expérience collective. Même dans les périodes prospères, sa possibilité permanente est inscrite dans l’horizon de référence commun du groupe ;
  • il y a une transparence des situations de pauvreté pour les autres membres du groupe, qui n’implique pas qu’elle soit exhibée (la pudeur, le sentiment de la dignité peuvent faire obstacle à la communication) mais que les signes qui la traduisent soient immédiatement lisibles ;
  • les pratiques d’entraide et de solidarité, les échanges de services sont une part essentielle de la vie collective et contribuent jusqu’à un certain point à pallier les situations difficiles ;
  • l’horizon temporel du mode de vue et la “philosophie de l’existence” qui sous-tendent la culture du groupe pauvre sont profondément déterminés par le sentiment de la précarité dû à l’expérience de la pauvreté : “Il y a toujours eu, et il y a encore de nos jours, des gens économes dans les classes populaires.

Mais, en règle générale, les conditions de vie inclinent à profiter du présent sans songer à organiser les comportements en fonction de l’avenir : ‘la vie n’est pas un lit de roses’ mais ‘qui vivra verra’. A cet égard, les membres des classes populaires sont depuis toujours des épicuriens de la vie quotidienne. Même ceux qui se tracassent à longueur de temps sur la manière dont ‘tout va tourner’ vivent dans l’instant et bornent leurs entreprises à l’horizon du présent … Cette vie au jour le jour a quelque chose d’un hédonisme qui incline à accepter sa condition, à oublier les soucis (les dettes, la boisson, la maladie) et à ‘prendre du bon temps’. Mais ce n’est là qu’un hédonisme de surface, parce que les gens du peuple savent au fond d’eux-mêmes que les satisfactions les plus pleines qui supposent la maîtrise de l’avenir, ‘ne sont pas pour eux’” .

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La dramaturgie de la pauvreté

La culture des groupes pauvres produit de façon éminente une dramaturgie de la pauvreté. Nous nous référons à nouveau aux distinctions établies par J. Habermas entre les quatre concepts fondamentaux de l’agir :

“Le concept de l’agir dramaturgique ne concerne au départ ni l’acteur isolé ni le membre d’un groupe social, mais les participants d’une interaction, qui constituent réciproquement pour eux-mêmes un public devant lequel ils se présentent. L’acteur fait naître chez son public une certaine impression, une certaine image de lui-même en dévoilant plus ou moins intentionnellement sa subjectivité.

Chaque acteur peut exercer un contrôle sur l’accès public à la sphère de ses sentiments intimes, de ses propres pensées, dispositions, souhaits, sentiments, etc., auxquels il a un accès privilégié. Dans l’agir dramaturgique, les participants mettent ce fait à profit et ils gèrent leurs interactions en régulant l’accès propre à la subjectivité de chacun.

Le concept central d’auto-présentation ne signifie donc pas un comportement spontané d’expression, mais la stylisation, à l’usage du spectateur, de l’expression d’expériences propres… Souhaits et sentiments sont deux aspects d’une partialité qui s’enracinent dans des besoins…

Les souhaits projettent les situations où des besoins sont satisfaits, les sentiments appréhendent des situations à la lumière de la satisfaction possible des besoins. Le fait d’avoir des besoins est en quelque sorte l’arrière-fond naturel d’une partialité qui définit nos attitudes subjectives face au monde extérieur.

De telles prises de parti s’expriment tant dans l’activité tendue vers des biens à obtenir que dans l’appréhension affective de situations. L’agir dramaturgique peut admettre des traits stratégiques latents, dans la mesure où l’acteur traite les spectateurs non pas comme un public, mais comme un partenaire. La gamme de l’auto-présentation s’étend de la communication sincère de ses propres intentions, souhaits, états d’esprit à la manipulation cynique des impressions que l’acteur suscite chez d’autres…

La production manipulatrice de fausses impressions n’est certes nullement identique à l’agir stratégique. Elle reste destinée à un public qui s’imagine assister à une présentation et en méconnaît le caractère stratégique”.

En parlant de dramaturgie de la pauvreté, nous ne considérons pas la présentation et l’expression de celle-ci au sein des groupes pauvres. Lorsqu’il y a expérience collective d’une condition, lorsque l’arrière-fond naturel des besoins et des privations et les souhaits et sentiments qu’il engendre est commun, les interactions présentent simultanément des dimensions stratégiques, normatives, dramaturgiques et communicationnelles sans qu’il soit nécessaire, en principe, de privilégier l’une d’elles.

En revanche, entre l’individu ou le groupe pauvre et les individus ou institutions provenant d’autres groupes sociaux, lorsque les échanges, les négociations ou les conflits concernent la disposition ou la répartition des biens, les dimensions normatives et communicationnelles sont, soit reléguées à l’arrière-plan, soit insérées dans le cadre d’actions stratégiques et/ou dramaturgiques qui les surdéterminent. L’asymétrie des positions de départ exclut en effet tant la communauté d’interprétation des valeurs, qui fonde l’agir normatif, que la perspective d’entente consensuelle, qui fonde l’agir communicationnel.

La dramaturgie de la pauvreté la rend présente et expressive pour un public qui l’ignore, la repousse ou l’occulte. Elle va de l’humilité de la mendiante qui marmonne la main tendue, assise à même le trottoir pour signifier sa position de dépendance et de l’effrayante résignation de l’assisté durant les heures d’attente quotidiennes de la file du bureau d’aide sociale jusqu’à l’éclair du regard, l’injure ou la cravate qu’on empoigne, face au propriétaire qui réclame ses arriérés de loyer ou à l’huissier qui saisit le mobilier.

Il ne faut surtout pas entendre cette dramaturgie de la pauvreté comme une expression transparente du “monde intérieur” des pauvres. Dans la mesure où elle est une ouverture d’une interaction entre pauvres et non-pauvres portant sur l’existence de la pauvreté, elle présuppose et elle anticipe les représentations, les valeurs, les attitudes et les réactions de l’autre devant la situation ainsi créée.

Il s’agit, par exemple, de se présenter comme un vrai pauvre en fonction de ce que l’autre se représente comme étant les signes de la discrimination entre vrais et faux pauvres (avoir l’air digne, modeste et sérieux ; ou de bonne volonté et décidé à trouver du travail ; ou n’avoir plus rien à perdre et décider à obtenir son dû à n’importe quel prix, etc.).

Ou il peut s’agir, au contraire, de manifester avec éclat sa dignité et son humanité et d’annuler ainsi, le temps de la présentation dramaturgique, la hiérarchie “naturelle” et “éternelle” des privilèges, du pouvoir ou du prestige.

Mais quel que soit son caractère, direct ou détourné, conforme ou rebelle aux normes intrinsèques, individuel ou collectif, la dramaturgie de la pauvreté est mise en acte et mise en scène d’une brèche par où la pauvreté surgit dans l’espace socio-culturel – même lorsque son expression semble confirmer et conforter les représentations sociales dominantes.

Par rapport à la deuxième approche retenue permettant d’identifier les pauvres et d’évaluer la répartition et l’ampleur de la pauvreté – approche “subjectiviste” –

il est évident que personne ne remplit des formulaires de recensement en indiquant “pauvre” et que c’est à travers cette dramaturgie et grâce à ses possibilités de jeu que peut se faire l’auto-définition des pauvres.

 

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Cela soulève immédiatement le problème de ce que la tradition dénommait pauvreté honteuse, la dissimulation aux yeux du public de l’état de pauvreté en s’efforçant de ne rien laisser paraître de ses manifestations apparentes. Le puritanisme bourgeois a d’ailleurs, pendant longtemps, encouragé et renforcé ce phénomène en connotant comme “indécentes” les manifestations trop visibles de la pauvreté, suspectes en outre de procéder d’une manipulation (“stratégie d’apitoiement”) et en gratifiant les “vrais pauvres” d’avoir pour trait caractéristique la pauvreté honteuse. Les enquêtes auprès d’usagers de l’aide sociale révèlent que la construction du discours adéquat pour convaincre les préposés à l’assistance du bien-fondé de leurs desiderata impose souvent un périlleux exercice de corde raide : une trop grande discrétion comme une trop grande emphase sur l’état de leur dénuement les font respectivement suspecter de “ne pas avoir vraiment besoin d’aide” ou de “chercher à en rajouter”. Le jugement normatif qui préside de toute façon à l’examen de la légitimité d’une demande se voit ainsi doublé par un jugement esthétique-expressif qui va jusqu’à s’y substituer. Les nouvelles générations d’assistants sociaux ont souvent abandonné les critères et les évaluations moraux au profit d’une “approche psychologique” des cas mais, là aussi, c’est la dramaturgie du pauvre qui offre la matière première de cette opération.

La pauvreté honteuse a un corollaire subjectif essentiel, le sentiment de honte, l’intériorisation du jugement négatif porté par l’autre : “La honte se traduit par un état d’impuissance parce que, l’ayant appréhendé, l’individu reconnaît malgré lui le jugement porté à son discrédit. Si le sentiment de honte envahit l’être c’est qu’il est lié à la reconnaissance implicite du jugement d’autrui. L’individu humilié semble anéanti parce qu’il se découvre lui-même en train de se cacher quelque chose qu’il ne soupçonnait pas, mais qui lui est révélé par cette image vivante dans le regard d’autrui… Si la misère n’est pas un état honteux elle peut le devenir lorsqu’un certain regard exprimant la pitié, la répulsion, le rejet, la compassion se trouve posé sur elle… La honte rend présente une image de soi que l’on refuse parce qu’elle vous rend inférieur face à l’autre mais qu’on ne peut s’empêcher de reconnaître simultanément parce que ‘c’est ainsi que l’autre vous voit’”.

Le sentiment de honte annule la possibilité d’une auto-présentation qui permette de communiquer des expériences propres, d’affirmer ses souhaits et besoins dans des conflits ou des négociations avec les autres. Un groupe où chaque individu ressent sa condition comme honteuse ne possède qu’une identité négative, est incapable d’une auto-affirmation collective solidaire face aux autres mais est au contraire perpétuellement divisé et en lutte avec lui-même. Une enquête sociologique sur les groupes de jeunes paumés de la banlieue parisienne décrit ainsi cet état de choses : “Si un système de valeurs original (quelque chose qui relèverait d’une ‘sous-culture’) apparaît dans le groupe, on ne saurait oublier qu’il se constitue d’abord dans le sentiment de cette pauvreté matérielle et de cette indignité partagée… On saisit là, semble-t-il, un trait fondamental de l’atmosphère de ces cités. Leurs habitants forment un groupe perpétuellement et structurellement divisé contre lui-même.

Le caractère insupportable du stigmate est tel qu’il faut sans cesse le déplacer et le reporter sur l’autre : permanence du thème de la pourriture et de la merde qui n’est, au fond, que l’application à soi-même du jugement des autres (extérieurs à la cité), et tentative généralisée pour éloigner, ne serait-ce qu’un instant, l’étiquette infamante en la collant sur d’autres. Chacun collabore à la stigmatisation de l’autre et à l’enfermement dans une définition avilissante : les français à celle des étrangers (‘tous des crouilles’), les étrangers à celle des français (‘tous des bandits’), les femmes à celle des hommes (‘tous des feignants’), les hommes à celle des femmes (‘toutes des putains’), les jeunes à celle des vieux (‘tous des minables’) et les vieux à celle des jeunes (‘tous des voyous’)”.

Le degré d’intégration (ou de désintégration) sociale des groupes pauvres, la corrélation entre les identités individuelle et collective sont essentiellement le produit d’une autonomie socio-culturelle. La pauvreté est à la fois une condition subie et une condition partagée mais cette dernière ne devient un facteur de cohésion vis-à-vis de l’extérieur que si elle repose sur des interactions stables et inscrites dans la durée au sein du groupe qui permettent une reconnaissance réciproque de la similitude et de la légitimité des besoins, des aspirations et des valeurs de chacun.

Une culture de la nouvelle pauvreté ?

Ce que nous venons d’analyser sur la culture des groupes pauvres et la dramaturgie de la pauvreté continue à se présenter sous des formes extrêmement concrètes et spécifiées dans le quart monde. Et ce n’est pas un hasard puisque ce groupe a représenté le principal noyau irréductible de la grande pauvreté qui s’est maintenue à travers les années les plus prospères et dans les zones les plus gagnées au mouvement d’élévation du niveau de vie général. Cette situation est avant tout due à ce que la perpétuation du quart monde comme groupe distinct provenait de facteurs d’hérédité sociale : “On parle d’ailleurs de quart monde pour mettre en valeur deux dimensions de la pauvreté persistante : sa dimension de milieu spécifique et sa dimension historique, de situation s’inscrivant dans la durée”.

En revanche, la principale caractéristique de la nouvelle pauvreté est, à ce point de vue, la disparition (ou en tout cas, la réduction extrême et la fragilisation) des conditions, des ressources et des repères qui assuraient une expression socio-culturelle collective et cohérente de la pauvreté.

La réduction quantitative (économique et géographique) de la pauvreté “classique”, la mobilité professionnelle et spatiale, les nouveaux aspects de l’urbanisme, l’insertion dans le tissu social et urbain de la population immigrée sont autant de facteurs qui ont dissous la cohésion et l’autonomie culturelle des groupes appartenant aux catégories les plus basses de revenus. Les zones de pauvreté résiduelle “découvertes” au cours des années 60 présentaient un aspect périphérique, tant spatial que par rapport à la dynamique de la croissance d’alors. Mais même si elles présentaient une plus faible cohésion collective qu’à d’autres époques, le fait même de leur survivance impliquait l’existence d’une continuité dans le temps et par rapport à un espace donné et, par conséquent, l’existence d’une transmission culturelle spécifique.

Une chose est en effet de savoir si elles y trouvaient les moyens de surmonter leur situation périphérique et de s’imposer à l’attention publique, autre chose est la présence d’un vécu collectif spécifique et de réponses socio-culturelles apportées à une condition partagée (il faudrait considérablement nuancer et concrétiser ce point d’après les pays et les régions). Mais le développement de la nouvelle pauvreté se présente non seulement comme extension de cette périphérie résiduelle ou comme création de nouvelles zones périphériques beaucoup plus vastes (Liverpool, l’ancien bassin lorrain, etc.), mais aussi (et surtout si l’on se place du point de vue de la nouveauté du phénomène) comme un processus capillaire.

C’est-à-dire qu’elle émerge dans ce que nous avons analysé comme un espace socio-culturel homogénéisé par la consommation de masse et l’industrie culturelle où la transmission familiale et locale d’une culture de la pauvreté a connu une solution de continuité. On peut certes en cibler les “groupes à risque”, mais au sein de ceux-ci, son apparition est beaucoup plus aléatoire que dans la pauvreté classique. Des processus maintes fois étudiés comme l’atrophie des contacts et des solidarités locales, la fragilité des ménages et une tendance à la diminution des interactions entre générations, outre leurs effets matériels évidents, renforcent la difficulté du nouveau pauvre à parvenir à s’insérer dans un tissu social où il puisse trouver des repères opératoires et des modèles de comportement adaptés à sa situation.

La pauvreté s’était toujours traduite par une tendance à la fixation spatiale. Au cours des XIXème et XXème siècles, on a toujours pu noter que les bouleversements introduits par les mutations urbaines dans l’habitat populaire, la destruction des quartiers populaires traditionnels, aboutissaient presque toujours à des formes de reconstitution de la vie de quartier dans les nouvelles zones d’habitat, marquées par un sentiment d’appartenance communautaire, une identité collective et la présence de réseaux de solidarité et de convivialité :

“traditionnellement, la formation d’une forte identité collective dans des zones d’habitat vétusté ou des baraquements insalubres était rapportée au moins pour une part au facteur temps, ou plus exactement à une relation entre la durée et l’espace : au fait qu’une population ait déposé sa marque sur un territoire délimité et ait en retour reçu son empreinte, qu’une histoire locale ait pris forme, qu’une mémoire collective se soit forgée, qu’une interconnaissance entre résidents se soit diffusée au fil des générations, que la stabilité de la population se soit entrelacée avec l’émergence d’un ‘microclimat’ social. Un tel facteur semblait, en effet, bien éclairer certains aspects de l’appartenance communautaire notée dans les faubourgs vétustés et être non pas contredit mais au contraire confirmé par l’exemple des bidonvilles. Ceux-ci sont fréquemment le foyer d’une forte cohésion résidentielle, en dépit de leur absence apparente d’‘enracinement’, de passé collectif, de mémoire territoriale”.

Même dans des espaces aussi précaires que les cités de transit, on a pu observer cette tendance : “le paradoxe de la cité de transit est que, le plus souvent, elle parvient à former une communauté. Dans ce lieu qui n’a pas été choisi par la population, où les constructions ne répondent pas à ses désirs et à ses normes, où rien n’est prévu pour les loisirs de ses enfants et de ses jeunes, néanmoins des groupes et des individus parviennent à se lier suffisamment pour que la vie en commun soit possible… Ce qui renforce, en cité de transit, cette possibilité de former une communauté, c’est, plus encore qu’en bidonville où les parentés, les voisinages et les alliances sont primordiaux, la conscience plus ou moins implicite d’appartenir à une même catégorie sociale”.

Il existe toutefois une différence entre le sentiment d’identité collective des quartiers pauvres traditionnels ou des bidonvilles, d’une part, et celui des cités de transit, de l’autre : dans les premiers, la communauté d’appartenance est fondée sur une participation active à des réseaux d’entraide :

“Dans toutes les formes d’‘habitat du pauvre’ où un sentiment d’appartenance communautaire a été repéré, on observe l’existence de réseaux plus ou moins nombreux et étendus de commensalité, de convivialité, d’entraide privilégiée ; ces réseaux prennent en général appui sur la parentale (famille élargie) et/ou sur des accointances ethniques (compatriotes originaires d’une même province), mais ils peuvent aussi être forgés sur place, par des procédures de sélection de voisins privilégiés avec lesquels se nouent des alliances, des relations de type familial, permettant de se sentir ‘chez soi’ alors même qu’on est ‘les uns chez les autres’”.

Dans la seconde situation, l’identité collective est déterminée par la condition partagée d’exclusion de l’environnement social extérieur et la construction d’un mode de vie commun et les formes de participation à celui-ci sont fragiles et ambiguës :

“A la différence du bidonville, la cité de transit est un espace ambigu. Le bidonville se referme sur lui-même selon son propre désir, se construit, se modèle, accepte ou refuse ses membres. La cité de transit se clôt en elle-même, selon un désir autre, celui de l’environnement hostile et, plus lointainement, celui de la société”.

En analysant la fragilité de ce genre d’“enracinement” dans une collectivité de résidence, L. Gruel note : “On retrouve là une caractéristique majeure de la ‘gestion’ des identités négatives : l’ambivalence des relations entre l’individu stigmatisé et le groupe avec lequel il partage son ‘infamie’… Le sentiment d’appartenance à la ‘communauté territoriale’ ne renvoie pas seulement aux proximités, similitudes et accointances ‘objectives’ mais aussi et surtout aux stratégies de construction d’identité sociale. Pour les groupes confrontés à la marginalisation et à la disqualification culturelle, la référence à une identité positive de ‘grande famille – petit village – communauté chaleureuse et solidaire’ s’insère dans un processus de négociation du stigmate, de revendication d’une pauvreté légitime, de conjuration de la menace de l’exclusion sociale. Là où un tel processus de (re)valorisation de la ‘communauté’ ne peut prendre forme ou se maintenir, il tend à céder la place à l’accusation agressive du voisinage et de la collectivité résidentielle… La ‘communauté’ des taudis est, au moins pour une part, un mythe résidentiel, une identité fragile susceptible de basculer rapidement dans son contraire”.

Au-delà de l’analyse particulière des cités de transit ou autres lieux d’habitat précaire et temporaire réservés aux pauvres, ces remarques nous semblent porter au cœur du rapport que la nouvelle pauvreté entretient à l’espace social : le sentiment de l’exclusion globale continue à surdéterminer les possibilités d’insertion et d’intégration dans des liens et des réseaux de cohabitation et de solidarité ; toute co-appartenance à un groupe ne peut dès lors être vécue que comme le fruit d’une contrainte. La fixation spatiale, loin d’offrir des repères permettant de renforcer une identité collective et de favoriser des formes d’insertion sociale, est vécue comme un enfermement et une déportation. Cette dimension est beaucoup plus vive encore dans les jeunes générations :

“Les jeunes de ces cités ont une conscience beaucoup plus vive que les adultes du ‘piège’ que constitue le fait de résider en un lieu marqué. De nombreuses expériences, dont celle de l’école, leur ont ôté l’espoir de prendre place un jour dans le monde ‘civilisé’, terme dont l’emploi paraît ici d’autant plus légitime que la coupure entre le ‘dehors’ de la cité et le ‘dedans’ est très souvent perçue, et d’abord par les intéressés eux-mêmes, comme une opposition ‘civilisé’/‘sauvage’ : ‘On nous prend pour des sauvages…’ ; ‘il y en a pourtant ici qui ne sont pas si sauvages…’, etc. La ‘cité-dépotoir’ cantonne l’action du groupe de jeunes à un territoire très limité, celui de la cité et ses environs immédiats. Leur ‘malheur’, car ils ressentent leur condition comme profondément malheureuse par ce qu’ignominieuse, les adolescents l’imputent d’emblée au fait de résider dans une “cité pourrie”.

Celle-ci, objet de tous les dégoûts, semble dotée d’une puissance maligne, détenir un pouvoir ‘matériel’ et ‘moral’ à la fois. Le muret de ciment qui l’enserre marque à peu près les bornes de leur univers qui est un univers haï. L’aversion pour la cité semble chez eux d’une autre nature que celle des adultes : la cité ne constitue pas pour eux un habitat pire que d’autres mais une sorte de fatalité qui pèse sur eux de tout son poids”.

L’expérience temporelle de la pauvreté est imprégnée par la précarité des moyens d’existence, l’incertitude et l’irrégularité qui l’accompagnent, le poids des urgences immédiates, l’extrême difficulté à former des projets et à figurer l’image de l’avenir. La quotidienneté du pauvre est à la fois celle d’une répétition du même – la monotonie des privations – et celle d’un bouleversement incessant – la succession des urgences qu’on ne peut postposer, les contraintes des démarches qui imposent des parcours épuisants et démesurés – et elle est vécue comme une juxtaposition d’instants qui sont articulés sur un mode purement extérieur. Il s’agit d’une vie axée sur le présent, l’ici et maintenant, mais ce présent perd sa densité et son intensité de présence, coquille vide où l’on se recroqueville pour fuir le passé et éviter de se représenter l’avenir, où l’événement qui viendrait le remplir est craint comme “ce qui va encore nous tomber dessus” ou bien espéré comme un miracle salvateur (le loto, etc.).

Ce qui marque dès lors l’expérience subjective de la nouvelle pauvreté, c’est le déracinement et la discontinuité. Déracinement car elle est vécue comme un décrochage par rapport à un monde socio-culturel auquel il cesse pratiquement de participer tout en restant le seul environnement qu’il connaisse. Discontinuité car elle ne débouche pas sur l’élaboration d’un monde vécu structuré par la communication et se trouve déchirée entre des essais sporadiques d’insertion dans la dynamique de la vie sociale – souvent sous forme de simulacre – et l’abri dans des micro-groupes artificiels et parfois anomiques.

La dramaturgie de la nouvelle pauvreté sera dès lors minimaliste parce qu’elle est solitaire, privée de la parole et ne peut présenter au regard du spectateur qu’une répétition interminable jusqu’à ce que ça (mais quoi ?) cesse. […]

 

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« Éliminer la pauvreté constitue, avec des définitions, des moyens et des indicateurs différents, une visée pour les politiques publiques menées aux trois échelles internationale, européenne et française. Ce livre présente, d’abord, les fondements, les instruments et les résultats des démarches lancées en 2000 dans le cadre de l’ONU. Il fait, ensuite, le bilan de l’objectif européen d’élimination de la pauvreté, établi lui aussi en 2000. Il analyse, enfin, l’objectif français récent (2007) de réduction d’un tiers de la pauvreté. Large panorama, ce livre, instruit aux sources du droit et de la statistique, souligne les concordances entre toutes ces politiques. Il se veut renouveau de l’analyse française sur la pauvreté. »

 

Le débat sur la nouvelle pauvreté

L’expression “nouvelle pauvreté” une fois imposée, un débat a pris cours sur sa portée. On peut, en effet, entendre par nouvelle pauvreté un concept “objectif” qui désignerait :

  • de nouveaux profils des pauvres (jeunes femmes célibataires, familles monoparentales, jeunes chômeurs, travailleurs sans-emploi de plus de 50 ans, etc.) ;
  • de nouvelles causes et de nouveaux mécanismes de production de la pauvreté ;
    une solution de continuité de la transmission héréditaire de la pauvreté se traduisant par une mobilité inter-générationnelle beaucoup plus large.

L’objection principale qu’on peut opposer à cette définition consiste dans le fait que les études longitudinales de la pauvreté montrent que ces aspects existent tendanciellement depuis l’après-guerre. Ils ne sont pas apparus avec la crise des quinze dernières années au cours desquelles la croissance de la pauvreté a frappé de plein fouet des groupes à risques qui lui préexistaient. Ainsi, par exemple, les femmes ont toujours constitué la majeure partie des pauvres mais cette situation s’est aggravée à la suite du développement des emplois atypiques (majoritairement féminins), de l’augmentation des divorces et des séparations (aux Pays-Bas, par exemple, plus de la moitié des femmes divorcées forment une famille monoparentale) et de l’augmentation de la proportion des personnes âgées (+ de 60 % de femmes).

Si l’on envisage ce qu’il y a de nouveau, au sens strict du terme, dans ces trois caractéristiques, on s’aperçoit que la population visée correspond pour l’essentiel aux pauvres issus des classes moyennes. Or ceux-ci ne représentent qu’une part minime de la pauvreté totale (5 % seulement du total des pauvres en Belgique selon le Professeur Vrancken). Mais, pour des raisons évidentes, leur sort frappe plus l’opinion et ils disposent de plus de possibilités de se rendre visibles.

En se focalisant sur eux, il y a un danger de perdre de vue l’aspect global du problème, d’adopter des mesures sélectives en faveur de certains pauvres plutôt que d’affronter la pauvreté dans son ensemble.

Alors que la pauvreté est un phénomène structurel, on risque d’axer la sensibilité publique et d’orienter les décisions en direction des accidents sociaux qui surviennent de façon récurrente en tous les points du tissu social. Cette orientation présente en outre le risque, à travers un usage inflatoire du terme de nouvelle pauvreté, d’élargir indûment la notion de pauvreté au détriment de l’attention prioritaire à apporter à la grande pauvreté.

A ces restrictions, d’autres objectent que, même s’il ne s’agit que d’une minorité des pauvres, les mesures suscitées par l’intérêt porté à la nouvelle pauvreté rejaillissent sur l’ensemble de la population pauvre et qu’il peut se créer une dynamique de renforcement des dispositifs de “repêchage” social qui concernera toutes les situations de la pauvreté à condition toutefois de ne pas privilégier ceux qui ont les capacités culturelles et politiques de faire valoir leurs droits et de développer, dans les catégories les plus démunies, la connaissance de leurs droits et les moyens de les réaliser. Il faut toutefois toujours veiller à observer une distinction entre les catégories à risques – même s’il faut développer des dispositifs de protection sociale mieux adaptés à leurs situations particulières – et les ménages ou individus en situation de pauvreté effective.

En outre, le degré de risque de pauvreté que présente chaque catégorie à risques est variable, il diffère selon les pays et en fonction des évolutions économiques, sociales, culturelles, etc. C’est chaque fois une question concrète de déterminer les modalités de production de nouvelles catégories de pauvres et faire des prévisions à cet égard est fortement aléatoire et a à nouveau pour inconvénient d’oblitérer le caractère global du renforcement de la pauvreté.

Mais il existe aussi une tendance à repérer dans la nouvelle pauvreté un concept subjectif désignant à la fois :

  • un nouveau vécu de la pauvreté chez les nouveaux pauvres ;
  • une nouvelle perception de la pauvreté par la société ;
  • de nouvelles modalités d’action dans la lutte contre la pauvreté.

Au lieu d’axer la définition de la pauvreté sur le manque de ressources, le caractère nouveau fait référence à la précarité du mode d’existence des pauvres et aux actuelles formes d’exclusion sociale qui les frappent. Ces notions sont cependant toujours sujettes à l’imprécision ou à la confusion. La précarité, par exemple, peut désigner à un extrême une dimension universelle inhérente à n’importe quelle forme de la pauvreté (incertitude des lendemains) ou correspondre à la distinction, usuelle aux États-Unis, entre la pauvreté temporaire et la pauvreté persistante.

A leur tour, ces dernières distinctions peuvent recouvrir soit une différence de trajectoire biographique (il existe des individus et des ménages qui passent par des périodes de pauvreté, qui en sortent, qui y retombent et d’autres qui y naissent, qui y vivent et qui y meurent), soit une différenciation structurelle entre un noyau dur de pauvreté endémique et des zones périphériques d’ampleur variable de pauvreté conjoncturelle.

L’accent doit être, certes, mis sur les dimensions socio-culturelles des nouvelles formes de pauvreté, en particulier la disparition ou l’atrophie des réseaux spontanés de solidarité, la solitude croissante, les effets de l’homogénéisation des modes de vie et donc des aspirations, mais sans pour autant tomber dans une vue idyllique du mode de vie des pauvres “traditionnels” ou occulter idéologiquement le fait que nulle part la pauvreté n’avait été extirpée.

Aussi, plutôt que de se débattre entre des oppositions de termes figées, est-il préférable de saisir dans la nouvelle pauvreté l’expression d’un processus qui marque les interdépendances et les transitions, sans solution de continuité, entre la précarité, l’insécurité d’existence, la dépendance, l’exclusion sociale et la grande pauvreté.

Parallèlement, on peut juger que l’insistance sur le caractère nouveau marque le passage d’une action orientée en fonction d’une population ciblée bien délimitée et privilégiant l’assistance de type traditionnel (aide en nature, encadrement par des travailleurs sociaux) à une action fondée sur le droit au revenu minimum garanti et sur des dispositifs d’insertion sociale (aide au logement, rénovation des quartiers, mécanismes d’insertion professionnelle, etc.).

Il faut toutefois être vigilant par rapport au danger de voir des formes d’aide conditionnées par la capacité des individus à entrer dans un processus de réinsertion reposant sur une conception préétablie, qui contribuerait à renforcer l’exclusion de ceux qui sont hors d’état de s’adapter aux exigences de ce processus ou de répondre aux normes qu’il présuppose.

Or, il existe en tout état de cause une frange de population “non-insérable” et celle-ci a droit à une aide de la société au même titre que les autres et il serait inadmissible de la pénaliser ou de la négliger encore plus.

Ce danger de négliger les pauvres endémiques et de renforcer encore leur exclusion est encore avivé par le rôle charnière joué par les travailleurs sociaux dans la répartition de l’aide : ceux-ci ont très souvent tendance à privilégier la pauvreté la plus récente.

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La perception de la pauvreté par la société n’est pas réductible à l’intérêt qu’elle y porte directement. Elle est aussi exprimée, souvent sous une forme déformée, par la crainte devant des dangers (développement de la délinquance, montée électorale de l’extrême-droite en France, etc.) qui suscitent une prise de conscience par ricochet.

Ce n’est pas l’exclusion sociale en tant que telle qui est dès lors remise en cause mais le fait que, dans certaines conditions, “à trop forte dose”, elle produit des effets qui perturbent le bon fonctionnement de l’intégration sociale, y compris le jeu politique.

Vue sous cet angle, la nouvelle pauvreté, c’est celle qui menace la paix civile ; les mesures prises ne découlent pas d’une exigence de justice sociale mais correspondent à des opérations de pacification.

On peut enfin juger la nouvelle pauvreté en tant que notion politique ou médiatique destinée à alerter l’opinion et les décideurs.

Pour certains, il s’agit en quelque sorte d’un sigle publicitaire :

  • pour attirer l’attention, il faut “du nouveau” ;
  • l’expression jouit d’un effet de mode et il faut en faire usage à des fins d’efficacité, quelle que soit sa validité intrinsèque.

L’expression relève d’une stratégie de communication, dirigée en particulier vers les décideurs dont on estime qu’ils ne peuvent être sensibilisés à ces problèmes que moyennant un traitement sémantique approprié.

Pour d’autres, en revanche, elle marque le passage de la problématique de la pauvreté d’un phénomène de société à un enjeu politique.

La nouvelle pauvreté, c’est celle qui a cessé de faire partie d’un environnement à ce point familier qu’il en était devenu imperceptible pour soulever à nouveau des choix fondamentaux.

L’expression trouve alors son origine dans une stratégie politique. Cette stratégie rencontre toutefois une objection importante fondée sur l’origine effective de l’expression :

la fonction d’un concept, surtout dans le champ politique, ne dépend pas en premier lieu des intentions de ses utilisateurs mais d’une configuration idéologique objective face à laquelle le souci de “donner un sens plus pur aux mots de la tribu” (Mallarmé) est le plus souvent voué à la vanité.

Ce ne sont pas les pauvres, même nouveaux, qui ont créé l’expression de nouvelle pauvreté, ce sont des non-pauvres, et elle peut remplir une fonction perverse en reprenant le tri historique entre les bons et les mauvais pauvres et en accréditant l’idée qu’il existe une catégorie de pauvres pour lesquels il n’y a rien à faire.

C’est pourquoi, la seule définition pertinente de la nouvelle pauvreté devrait préciser que l’extension et les nouveaux aspects de la production de pauvres s’enracinent de façon endogène dans les processus de modernisation.

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La pauvreté, tout particulièrement sous l’angle socio-culturel, renvoie au tout de la société contemporaine tant du point de vue empirique qu’à celui des valeurs.

La “modernité” s’est non seulement accompagnée, avec les premières phases de l’industrialisation, d’une détérioration considérable des conditions de vie populaires, mais d’une attitude socio-culturelle beaucoup plus indifférente, voire hostile, envers les pauvres. Il y a là ce qu’on peut appeler le paradoxe de la modernité. En même temps, on peut considérer que sans le procès de “désenchantement du monde”, il n’aurait guère été possible de situer l’enjeu de l’éradication éventuelle de la pauvreté au niveau de la structure sociale.

La notion moderne d’espace public, c’est-à-dire la représentation d’un champ social et politique distinct et autonome dont l’histoire procède d’autres déterminations que celles de la Nature et de la Providence, est au moins partiellement l’héritière d’un des deux courants de la tradition chrétienne médiévale tardive.

C’est l’ouverture de cet espace public qui a rendu possible la dynamique historique spécifique des sociétés occidentales :

“Depuis des siècles, l’une des caractéristiques des pays occidentaux a été l’existence même (inconnue pratiquement partout ailleurs dans l’histoire) d’une dynamique socio-politique produisant une émergence continue de mouvements et de courants qui visaient à prendre en charge la société, qui proposaient à la fois des modifications essentielles de ses institutions et des orientations définies de ses activités sociales – les deux procédant de, ou liées à des systèmes de croyances (ou “idéologies”, etc.) et s’opposant, certes, à des tendances et courants contraires” .

Dans cette dynamique, dans les affrontements qui l’ont accompagnée, les causes et les remèdes de la pauvreté ont presque toujours joué un rôle primordial. A la fois pour des raisons de fait mais aussi pour des raisons inhérentes à la vie politique.

Dans un espace public ouvert – c’est-à-dire susceptible d’alternatives politiques, où il n’y a pas de politique qui procède d’un “ordre naturel” – il y a obligation pour tous les courants de répondre de la pauvreté, d’en rendre raison, même si c’est pour nier la possibilité d’y porter remède par des mesures politiques (comme l’ont souvent fait conservateurs et libéraux et – ceux-ci plus encore que ceux-là).

Or aujourd’hui, alors que la question de la pauvreté intérieure à nos sociétés se repose à nouveau et va se reposer de plus en plus fortement dans les années qui viennent, elle n’apparaît plus comme un enjeu politique.

Cela tient, pour une part, à la sous-estimation et à une occultation du phénomène. Mais cela procède aussi des mutations substantielles que connaît l’espace public et de leurs effets sur la vie politique.

Sans aborder ici une analyse qui n’y a pas sa place, il faut rappeler que l’écart grandissant entre les processus apparents et réels de décision, dû à la fois au caractère non-maîtrisable et à l’imprévisibilité des problèmes affrontés et à la bureaucratisation et technicisation accrues des mécanismes de résolution de ces problèmes, d’une part ; et la médiatisation et la spectacularisation généralisées du jeu politique, en interrelation avec l’indifférence et à l’apathie politiques (qui n’est pas synonyme de désintérêt – mais l’intérêt est celui d’un spectateur ou d’un supporter) de la grande majorité des citoyens, d’autre part ; ont annulé toute possibilité de débats durables et approfondis sur des problèmes sociaux de fond.

De tels débats ne sont en effet possibles que portés par la visée d’une politique à long terme, une interaction entre les citoyens et leurs mandataires (c’est-à-dire l’existence d’une “société politique”) et la capacité de déceler des tendances socio-culturelles pour les favoriser ou les combattre.

Dans ce contexte, la pauvreté n’est pas – ne peut pas être – un problème de fond mais un thème parmi d’autres, abordé en fonction de l’auditoire ou des événements. Pour le reste, on s’en remettra au renforcement des mécanismes pré-existants et au lancement de formules éphémères dans l’espoir de gagner du temps jusqu’à ce que les choses s’arrangent (c’est toute l’histoire des emplois d’utilité sociale subventionnés à titre provisoire).

L’idée que la nouvelle pauvreté pose un problème d’ordre technique, qu’il suffirait d’améliorer les mécanismes de protection ou, à la rigueur, de dégager des ressources supplémentaires et de modifier certains ordres de priorité à cette fin, n’est pas le fait exclusif des hommes politiques et des gestionnaires. Elle s’est transmise au public qui pratique une dissociation de la représentation de la pauvreté et de l’image des pauvres.

L’individu qui a à faire à un nouveau pauvre rencontré dans son environnement quotidien, peut faire preuve d’une solidarité active à son égard. Celle-ci peut même déboucher sur une forme d’action plus organisée, comme le confirme l’augmentation du travail bénévole dans des structures associatives.

Mais rien ne montre que la pauvreté soit perçue comme un problème de fond et comme une priorité sociale.

L’intérêt majeur porté à l’étendue du chômage n’est pas une réponse substitutive.

Hors le fait qu’il est souvent imprégné d’une apathie intrinsèque (“la crise mondiale”) ou d’illusions “techniciennes” (“les erreurs de la politique économique du gouvernement”), il ne va pas de soi que le chômage coïncide avec la nouvelle pauvreté, que s’attaquer à l’un signifie répondre à l’autre et qu’il ne faille pas distinguer des ordres de problèmes et de priorités.

Ce qui se joue dans cette dissociation, c’est l’occultation culturelle et factuelle de la nature et de l’ampleur de la nouvelle pauvreté. Mais c’est aussi la traduction d’une dissociation des représentations, des critères et des attitudes morales et politiques, qui provient d’une séparation du social entre domaines du monde vécu structuré par la communication et domaines d’action organisée de façon formelle “qui se détachent des contextes du monde vécu et coagulent dans une sorte de socialité libérée des normes”.

Politiquement, la question de la pauvreté est aux yeux de la population un problème de légitimité du système politique.

En ce sens elle reste un enjeu normatif.

Mais les solutions à y apporter sont conçues comme relevant de la (bonne) gestion des sous-systèmes de l’économie et de l’État, autonomisés par rapport au monde vécu.

Dans ce cadre, elles sont un enjeu technique étroitement circonscrit par le dilemme qu’impose la nature même de l’état social. Les mesures successives adoptées par les gouvernements sont la résultante de la tension entre ces deux enjeux :

  • soit ils doivent s’efforcer de mobiliser des ressources suffisantes pour faire face à l’extension de la pauvreté,
  • soit ils doivent évacuer cette question des contenus de légitimation qu’ils sont contraints, dans un système démocratique, d’offrir à la population.

L’une ou l’autre option ne relève pas de la pure politique, mais engage au contraire des implications socio-culturelles considérables.

La première ne pourrait qu’être portée par une repolitisation de l’espace public, car la mobilisation des ressources est impossible sans une remise en cause des équilibres sociaux et politiques – et donc de la fin d’un certain nombre de consensus explicites ou implicites – et sans une modification du rapport de la population à la vie politique.

La seconde option traduirait une dépolitisation accrue de l’espace public : la structuration définitive d’une société duale, où cohabiteraient deux populations vivant, travaillant, consommant selon des régimes radicalement différents, devrait s’accompagner d’un nouveau type d’État remplissant des fonctions limitées à l’organisation administrative, l’exercice de la police, etc. et donc une redéfinition des conditions et des procédures qui assurent sa légitimation.

Dans les sociétés européennes d’aujourd’hui, le fait que l’État soit un État de droit est une condition nécessaire mais non suffisante de l’octroi d’une légitimité. Celle-ci provient aussi de l’étendue des domaines où s’exerce le droit et le droit social n’est pas un attribut accessoire dont la définition de l’État puisse s’abstraire.

Les nouveaux pauvres sont à la fois englobés dans cette trajectoire culturelle de la société et ils contribuent – involontairement – à son déroulement.

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Mais du point de vue des pauvres eux-mêmes, la précarité de plus en plus généralisée est peut-être un obstacle à une auto-affirmation grâce à laquelle ils joueraient plus activement leur partie dans le jeu social.

Dans une société duale – qui n’est plus une simple perspective – chômeurs, travailleurs précaires et au noir, marginaux, etc. ne sont pas des laissés pour compte, des oubliés de la société.

Leur existence et leur statut, leurs conditions de travail et de vie sont une condition vitale de l’agencement socio-économique d’ensemble et donc des résultats des secteurs performants – des profits et des salaires qui s’y engendrent. S’ils “dépendent” des autres au point de vue des transferts qui leur sont accordés sous forme d’allocations, etc., les “autres” dépendent d’eux par rapport aux conditions mêmes de fonctionnement du système.

Dans la plupart des pays d’Europe occidentale, l’économie “souterraine”, “immergée”, est en constante expansion et est devenue profondément interdépendante de l’économie “officielle”.

Les groupes sociaux qui sont parmi les plus exposés à la pauvreté – à l’exception des vieux –, qu’on va désigner comme le néo-prolétariat des précaires, pourrait, du fait même de leur poids quantitatif et qualitatif grandissant, se transformer de sujet social potentiel en acteur effectif.

Ce changement dépend d’une éventuelle prise de conscience, par les intéressés, de la précarité comme expérience commune, à la fois spécifique à un groupe distinct et susceptible d’universalisation.

Au contraire, la dilution de l’expérience dans le sentiment d’une précarisation générale, l’impossibilité de la porter au niveau de la communication et l’extrême isolement humain et psychique impliquent la continuation de l’état actuel.

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L’existence de la pauvreté actuelle est rattachée, dans la conscience commune, au fait de la “crise économique” et tout particulièrement à son effet le plus tangible, le haut niveau de chômage.

L’histoire des douze dernières années – qui a vu l’échec des politiques gouvernementales successives qui affirmaient conduire à la sortie de la crise et résoudre le chômage – et l’involution des discours politiques et “idéologiques” ont reproduit et renforcé la représentation de “lois” de l’économie équivalant à des lois naturelles inexorables.

Dès lors, la pauvreté est perçue comme un effet, désastreux sans doute mais en soi inévitable, de ces lois naturelles – effet auquel il faut remédier et l’on ne manquera de reconnaître que nos sociétés disposent des moyens matériels et organisationnels d’y remédier.

Les moyens existent, ou peuvent être dégagés, d’assurer à chaque individu à partir d’un certain âge un revenu minimum garanti suffisant dont l’octroi soit inconditionnel, indépendant de son statut professionnel ou de sa situation familiale, dès lors qu’il est sans revenu ou ne dispose que d’un revenu inférieur au niveau garanti.

Et pourtant on constate que là où cette disposition n’existe pas, son introduction se heurte à de fortes réticences et que là où elle existe, son application connaît des entraves ou n’est pas suivie des effets positifs escomptés.

C’est à ce point, en partant de la logique même de l’approche de la pauvreté qui domine dans la société contemporaine, qu’interviennent les aspects socio-culturels tant spécifiques que généraux.

Or, ceux-ci sont noyés sous des considérations tenant d’une rationalité économique et administrative qui servent à éviter la question :

voulons-nous que la pauvreté disparaisse (et il ne s’agit ici que de la grande pauvreté et de l’insécurité économique permanente) ?

On sait depuis Aristote que la justice distributive concerne le partageable. Mais le partageable n’existe que sur le fond du participable.

Tout ce qui est participable n’est pas de ce fait partageable (la chaleur du soleil) mais il n’y a de partageable que du participable ; on ne partage pas le bonheur ou la souffrance, sinon métaphoriquement.

Quel est le participable commun à tous les membres de cette société, à partir duquel ils puissent partager ?

Voilà la question à laquelle peut une nouvelle fois nous confronter l’éternelle énigme de la pauvreté. “Tant qu’il y aura un mendiant, il restera du mythe” (W. Benjamin). »

– Vogel, J. (1989). L’occultation culturelle de la nouvelle pauvreté. Courrier hebdomadaire du CRISP, 1259-1260(34), 1-80.

 

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« Le programme Medicaid

Il couvre les femmes enceintes et les enfants de moins de 6 ans, dont le revenu est inférieur à 133 % du seuil de pauvreté fédéral (le tableau 1 décrit ce seuil de pauvreté pour 2007). Il couvre également les enfants âgés de 6 à 19 ans pour un revenu inférieur ou égal à 100 % du seuil de pauvreté fédéral, certaines maladies (de longue durée, cécité) et les personnes vivant en institution médicale ayant un revenu inférieur à 300 % du seuil de pauvreté.

Ensuite, selon le niveau de revenu, toujours en référence au seuil de pauvreté fédéral, les États sont libres ou non d’offrir des prises en charge supplémentaires pour les populations n’entrant pas dans ces catégories, mais ayant un niveau de revenu limité. Les États définissent eux-mêmes ces limites de revenu et la nature des biens et services pris en charge (panier de soins).

Là encore, prise en charge ne signifie pas gratuité. Le co-paiement et/ou la franchise laissés à la charge du bénéficiaire sont librement fixés par chaque État. Il n’est donc pas possible de dresser un tableau général, compte tenu de la complexité et de la diversité des situations locales, mais le cadre général reste peu ou prou celui dressé pour Medicare. Exception est faite pour la partie D, où l’assurance se limite à vendre aux bénéficiaires pour 30 $ par an une carte de réduction sur les médicaments.

En 2007, 38,3 millions de personnes (12,9 % de la population) bénéficiaient du programme Medicaid contre 40,3 millions (13,6 %) pour le programme Medicare. Notons que 5,5 millions bénéficiaient à la fois de Medicaid et de Medicare.

Plus de 80 % des bénéficiaires de Medicaid travaillent, dont 69 % à plein-temps, voire plus lorsqu’ils cumulent plusieurs « petits boulots » ; 59 % sont non assurés depuis 2 ans ou plus et viennent juste d’avoir les conditions pour bénéficier de Medicaid.

Quarante-deux pour cent des bénéficiaires de Medicaid n’ont pas vu de médecin dans l’année, contre 9 % pour la population assurée dans le privé. En France, 40 % de la population ne voient pas de médecin dans l’année. Le système libéral implique un plus grand suivi médical de la population qu’un système socialisé comme le nôtre, puisqu’il s’agit avant tout de voir son médecin à titre préventif, alors que dans notre système le médecin est consulté uniquement à titre curatif. Souvent, pour les bénéficiaires de Medicaid, il s’agit d’un renoncement aux soins (47 %) et 7 % n’ont pas suivi une prescription à cause de son coût.

Les diagnostics graves sont posés beaucoup plus tard que pour la population générale et, enfin, 36 % des patients Medicaid ont des problèmes pour payer les factures…

Notons tout d’abord, pour bien comprendre la situation qui va être exposée, qu’aux États-Unis, environ 14 % de la population n’ont pas d’assurance sociale (plus de 40 millions de personnes). En général, elles gagnent juste un peu plus que le seuil de pauvreté fédéral, ce qui ne leur permet pas de s’inscrire à Medicaid, ou bien elles occupent un ou plusieurs emplois peu qualifiés dont l’existence est subordonnée à l’absence de couverture sociale par l’employeur. Elles ne gagnent pas assez pour s’assurer à titre privé, d’autant plus que, comme l’a montré une autre étude, lorsque l’on dispose d’un bas revenu, le niveau de vie est encore plus que proportionnellement diminué, car pour acquérir les mêmes biens et services, il faut débourser plus qu’une personne à haut revenu (encadré 2).

 

Les pauvres paient plus que les riches dans la vie de tous les jours

C’est le paradoxe mis en évidence par une passionnante étude réalisée aux États-Unis par la Brookings Institution. Cet institut montre qu’en général les familles à bas revenus paient plus cher les produits que les familles à hauts revenus. C’est bien connu : on ne prête qu’aux riches. Aux États-Unis, par exemple, si on prête sans trop de difficultés aux pauvres (le crédit est plus facile qu’en France et pour tous), c’est à des taux plus élevés que ceux consentis aux riches.

Les bas revenus ont été définis dans cette étude comme percevant un revenu annuel inférieur à 30 000 $. C’est ainsi que pour encaisser un chèque de 500 $ (c’est-à-dire se le faire payer en espèces à un guichet bancaire), les clients à bas revenus paient de 5 à 50 $ de plus que les clients à hauts revenus, selon la métropole urbaine étudiée. Ces coûts sont d’autant plus importants que 23 % des ménages à bas revenus ne possèdent pas de compte bancaire, contre 1 % pour ceux ayant un revenu compris entre 60 000 et 120 000 $ : les coûts sont donc plus élevés en l’absence de compte bancaire.

Autre exemple, les intérêts payés lors de l’achat d’une voiture. Les 4,5 millions de personnes à bas revenus paient en moyenne 2 points de plus d’intérêt que les hauts revenus. Le taux d’intérêt payé est de 9,2 % pour les bas revenus, contre 7,2 % pour les hauts revenus. Pour l’assurance voiture, même constat. Les bas revenus paient de 50 à plus de 1 000 $ de plus de prime annuelle que les hauts revenus, selon la métropole étudiée.

L’étude multiplie les exemples de ce type. Cela reflète que le risque est perçu comme plus grand lorsqu’on traite avec un pauvre et, du coup, ils se retrouvent en quelque sorte taxés pour leur pauvreté, ce qui a pour effet d’accroître encore plus leur pauvreté. Paradoxal. La solidarité n’existe pas en la matière : il ne s’agit pas de répartir le risque sur tous, comme le ferait un système solidaire, mais de faire peser les conséquences du risque sur ceux qui l’encourent le plus.

Et l’étude de conclure que les pauvres n’ont même pas la possibilité d’aller faire leurs courses auprès d’hard discounters, car il faut une voiture pour s’y rendre, et comme souvent ils ne peuvent se l’offrir (crédit plus cher), ils sont obligés de faire leurs courses auprès de l’épicier du coin forcément plus cher… Ils sont encore plus pénalisés.

– Source : Brookings Institution (2006).

 

Le programme Medicaid destiné aux plus pauvres ne peut être apparenté à la CMU française. Il ne s’agit pas d’offrir une couverture maladie absolue, comme en France, pouvant inclure une assurance complémentaire, mais d’assurer un accès à des soins minimaux, jugés comme primordiaux. De surcroît, bénéficier de Medicaid ne signifie pas pour autant une gratuité des soins. Le principe reste celui d’une prise en charge minimale mais solidaire. Pour preuve nous voulons prendre la très grande flexibilité du système à s’adapter aux besoins des plus pauvres et surtout à leur évolution.

Par exemple, suite aux attentats du 11 septembre 2001, les besoins de prise en charge sanitaire, y compris pour les plus pauvres, ont été plus importants. En quelque sorte, une fenêtre a été ouverte afin de permettre à ceux qui ne pouvaient bénéficier de Medicaid d’y accéder pour assurer une prise en charge de leurs soins (Perry, 2002). L’État de New York a décidé de permettre un accès (temporaire) aux soins pour les non-assurés sociaux. C’est ainsi que le seuil de revenu minimal pour bénéficier de Medicaid a été relevé selon les modalités du tableau 2.

Le dispositif mis en place, appelé Disaster Relief Medicaid (DRM), a permis d’inscrire temporairement près de 350 000 New-Yorkais pour une période de 4 mois uniquement. En moyenne, pour atteindre cet objectif, le seuil minimum d’accès à Medicaid a été relevé de 87 % du seuil de pauvreté fédéral pour un couple à 133 %. Pour un célibataire ou un couple sans enfants, on est passé de 50 % du seuil de pauvreté fédéral à 100 %.

Il n’a pas été fait de publicité autour de ce dispositif : la plupart des participants en ont entendu parler par des proches (famille ou amis). L’ouverture des droits est très rapide : la plupart des nouveaux bénéficiaires ont pu utiliser les services offerts au bout de 4 à 5 jours seulement. Exemplaire ! Il y a eu un grand sentiment de satisfaction à cet égard. La procédure d’inscription est très simple : « Je suis arrivée à 13 h et repartie à 13 h 30. J’avais le papier dans les mains », dit une femme hispanique du Bronx (Perry, 2002). Une simple carte d’identité avec photo suffisait pour ouvrir les droits. C’est dire la très grande souplesse d’adaptation d’un tel système, pourtant public, aux nouveaux besoins de la population.

Les nouveaux bénéficiaires avaient l’espoir d’accéder enfin par ce biais à la couverture sociale de façon durable. En fait, à l’issue des 4 mois, les nouveaux bénéficiaires ont reçu un courrier leur notifiant que leur couverture serait prolongée pour une nouvelle période allant de 4 à 7 mois selon les cas : c’est la période de transition. À l’issue de cette période, ils pouvaient obtenir un rendez-vous auprès de l’autorité régulatrice de santé, pour rencontrer un inspecteur et expliquer ainsi les motifs qui pouvaient les conduire à une inscription définitive au programme Medicaid, alors qu’ils n’y avaient pas droit auparavant. Ce fut l’occasion d’enrôler des personnes initialement non assurées. Notamment, elles pouvaient expliquer qu’à la suite des attentats du 11 septembre, elles avaient perdu leur travail : ce fut un élément déterminant pour leur inscription définitive à Medicaid.

Notons d’ailleurs que l’État de New-York était peu généreux, car il fallait être très pauvre pour bénéficier de Medicaid (87 % du seuil de pauvreté fédéral), alors que la plupart des États retiennent 100 %, voire 120 % du seuil de pauvreté fédéral. Ce fut l’occasion pour ces nouveaux bénéficiaires d’une sorte de « rattrapage » : acquérir les médicaments qu’ils ne pouvaient acheter auparavant, recevoir des soins préventifs (mammographie par exemple), etc.

« It sounded too good to be true… »

C’était trop beau pour être vrai. Certains n’ont même pas cru à l’existence d’un tel programme. Il faut dire que Giuliani, maire de New York à cette époque, n’avait pas été tendre avec les homeless (sans domicile fixe) : chassés du centre-ville (Manhattan), sans assurance sociale, ils étaient la dernière préoccupation du maire. Et pour certains bénéficiaires, ce n’était pas un cadeau de la ville, mais « a gift from God », un don de Dieu. « I could not go to doctor because I did not have the means – [it costs] $ 250 for a consultation, a specialist. I did not have money for a specialist », disait une femme hispanique du Queens (Perry, 2002).

C’est aussi cela la solidarité dans un système libéral : une capacité d’adaptation et de flexibilité en fonction de l’évolution, même transitoire, des besoins.

Medicaid, ou même le programme Medicare, témoigne d’un élan solidaire certes d’importance différente selon les États (il est certainement plus prononcé dans l’État de l’Oregon qu’ailleurs), mais en tout cas sa vertu de flexibilité rend l’outil particulièrement intéressant. Même un système libéral est capable, dans une dynamique de santé publique, d’inventer la solidarité lorsqu’elle n’existe pas et de la réaffirmer lorsque les besoins des plus pauvres sont plus criants.

En France, c’est bien une dynamique plus lente et plus complexe qui est amorcée. Face aux nouveaux besoins de prise en charge spécifique des plus défavorisés, on ne se donne plus les moyens d’y répondre. Un système libéral serait-il finalement plus solidaire qu’un système socialisé et supposé universel ? Ce serait bien paradoxal ! La solidarité, c’est aussi cette capacité à suivre les besoins en fonction de leur évolution : c’est une capacité, avant tout, d’adaptation aux mutations de la société et des nouveaux besoins qui en découlent.

De surcroît, un tel système libéral, au nom même du principe de solidarité, a d’abord cherché à préserver l’accès aux soins pour les plus démunis, les plus âgés et les plus malades. Comme quoi libéralisme n’est pas forcément incompatible avec solidarité. […] »

– Castiel, D. (2010). 3. La solidarité aux États-Unis et en Suède. Dans : Didier Castiel éd., Solidarités, précarité et handicap social (pp. 55-80). Presses de l’EHESP.

 

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« La solidarité serait-elle un but politique devenu inaccessible en pratique? Cette question peut paraître surprenante, alors que la solidarité est un pilier de notre système de protection sociale. Pourtant, « les faits sont têtus » et laissent craindre qu’une dynamique de déconstruction sociale soit en cours. « C’est ce phénomène insidieux, protéiforme et déstabilisant que les auteurs de cet ouvrage nous invitent à disséquer et à mieux comprendre. Si le prisme de l’analyse est celui des politiques de santé, l’approche est délibérément, et très judicieusement, pluridisciplinaire. (…) L’apport de cette démarche pluridisciplinaire est d’autant plus précieux qu’il s’inscrit en contrepoint des politiques de « rationalisation » des dépenses sociales. Quand le leitmotiv des politiques publiques est la « responsabilisation » du malade, du chômeur, de l’assuré social, il est salutaire d’inverser la problématique. Il faut partir des inégalités radicales qui conditionnent l’accès aux systèmes sociaux, mais également les comportements de protection de la santé, pour refonder une approche solidaire face aux risques de la vie.  » (Extrait de la préface de Didier Tabuteau) Les auteurs explorent aussi les possibilités de mise en pratique du concept de handicap social, afin que puissent émerger des politiques de santé publique territorialisées en faveur de l’égalité des chances. »

 

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« Le chômeur est-il responsable de son chômage ? Cette question, pour provocante qu’elle soit, reflète pourtant une opinion couramment répandue en divers lieux de notre société. L’adage « Qui veut, peut » est d’ailleurs souvent chuchoté aux personnes sans emploi. Ce chapitre montrera combien cette position résiste peu à l’analyse de l’actuel contexte socioéconomique et à ses multiples conséquences sur le plan de la restructuration du salariat et de la montée de la précarité. Cette argumentation sera développée en trois parties.

Dans une première partie, rappel sera fait de l’augmentation de la compétitivité internationale, source d’un déficit d’emplois marqué dans certains pays européens et, en particulier, dans certaines de ses régions. Nous démontrerons qu’en dépit du fait qu’une pénurie de travailleurs adaptés est proclamée par divers acteurs (économiques, politiques et scientifiques), cette pénurie est en réalité surfaite et analysée de façon biaisée ; en outre, elle est utilisée pour un positionnement idéologique plutôt que pour le traitement d’un fait lié à des causes multiples.

Le déficit d’emplois a entraîné, dans son sillage, une série de modifications au niveau du fonctionnement du marché de l’emploi. L’analyse des rapports sociaux et de leur évolution sera dès lors présentée dans une deuxième partie. Elle mettra en évidence que les rapports sociaux entre employeurs et travailleurs sont soumis, aujourd’hui plus qu’hier, à des mécanismes régis par des principes de sélectivité drastique. Ces mécanismes ont pour nom « appariement sélectif », « déqualification en cascade » et « inadéquation ». Ils ont pour effet, sur le plan social, de rendre plus vulnérables que par le passé certains groupes sociaux. Nous verrons ainsi que malgré l’existence de « filets de sauvetage » organisés par les États occidentaux sous forme de revenus de remplacement (aide sociale, allocations de chômage,…), la paupérisation de ces groupes s’accroît de manière significative. Pour interpréter ces constatations, nous développerons l’idée que ces mécanismes sociaux correspondent en fait à un mode de production des inégalités basé sur l’attribution d’une responsabilité personnelle aux individus, quelle que soit leur position sociale. Une telle conception sous-estime largement les déterminants socioéconomiques qui auront été évoqués dans la première partie de ce chapitre puisqu’elle confère aux chômeurs une responsabilité dans le fait qu’ils ne (re)trouvent pas d’emploi.

Certaines politiques publiques actuelles de lutte contre le chômage s’inscrivent partiellement dans cette conception. Elles seront décrites dans une troisième partie. L’examen des divers contrats d’activation dans le secteur du chômage, de l’aide sociale, fait apparaître que, dans ces contrats, les deux contractants concernés (d’une part, les organisations de contrôle et d’accompagnement des chômeurs ou des assistés sociaux et d’autre part les chômeurs ou les assistés eux-mêmes) sont dans une relation, sans doute de degré variable mais effective, d’inégalité puisque l’un d’entre eux n’a qu’un degré faible de liberté. À partir de ce constat, l’hypothèse suivante sera examinée : l’enjeu des politiques d’activation n’est-il pas le déplacement progressif de la ligne de partage entre la responsabilité sociale et la responsabilité individuelle dans l’entrée et le maintien dans le chômage ou l’assistance ? De plus, aussi longtemps que l’emploi convenable manque, une polarisation quasi exclusive des politiques sur l’insertion professionnelle n’induirait-elle pas une cécité sur les effets bénéfiques d’une politique spécifique d’insertion sociale ? Pour terminer cette troisième partie, on examinera l’ambivalence des politiques d’activation. Ne sont-elles pas à la croisée des chemins concernant les effets qu’elles peuvent avoir sur la trajectoire des chômeurs et des assistés ? Nous nous demanderons sous quelles conditions sociales ces politiques peuvent favoriser une précarisation élargie des chômeurs, des assistés et des groupes en déclin social ou au contraire procurer aux individus concernés les moyens d’une nouvelle trajectoire ascendante. […]

En dépit de ces constatations, certains acteurs économiques, politiques et sociaux mettent en avant non pas des causes structurelles de nature socioéconomique et financière mais surtout des causes liées au système de protection sociale et aux chômeurs eux-mêmes. Ainsi, ils avancent les affirmations suivantes : il existe de nombreux emplois disponibles, « notre système de chômage […] est l’un des plus onéreux et des plus passifs de l’Europe » (Timmermans P., 2006 : 1), le manque de travailleurs adéquats et motivés est patent par rapport à un ensemble de postes de travail difficiles à pourvoir (Timmermans P., 2006 : 1, cf. encadré 1), « il faut briser le tabou relatif aux chômeurs qui […] ont fait le choix [du chômage] » (Domb E., 2007 : 2). Appuyant la Fédération des Entreprises de Belgique, l’OCDE (2007 : 14) affirme que « la Belgique devrait supprimer à terme l’allocation d’attente [pour les jeunes qui n’ont jamais travaillé] » et en même temps changer en profondeur les règles qui s’appliquent aux nouveaux venus dans l’assurance chômage. L’allocation de chômage ne devrait pas varier suivant la situation du ménage et devrait être limitée dans le temps, être conditionnelle à la recherche active d’un emploi et être fonction d’une période antérieure d’emploi ».

Parmi toutes ces affirmations, l’une d’entre elles est utilisée intensivement en Belgique, en ce qui concerne le chômage en régions wallonne et bruxelloise. Il s’agit de celle qui note qu’un nombre significatif de postes de travail sont disponibles et ne sont pas pourvus dans un délai considéré comme normal ou court (à savoir 27 ou 34 jours) selon les offices de placement. Nous allons tenter de montrer en quoi cette affirmation a une validité limitée et circonscrite. Si les acteurs économiques et politiques l’utilisent hors de ses limites de validité et qu’elle tend à devenir quasi la cause unique, cette affirmation acquiert alors une fonction idéologique dont les effets sont la responsabilisation des chômeurs et la déstructuration des protections sociales. Ces postes non pourvus dans un délai dit court sont fréquemment dénommés « fonctions critiques ».

Une des utilisations exagérées de ces « fonctions critiques » est de suggérer, premièrement, que si ces postes étaient tous pourvus à temps, cela contribuerait largement à réduire le chômage et, deuxièmement, que cette situation est provoquée essentiellement par une pénurie de travailleurs adaptés et motivés .

Examinons d’abord la portée de la première affirmation. Des estimations que nous avons effectuées sur la base des études et des données disponibles sur les régions wallonne et bruxelloise (voir annexe 1) montrent qu’elle est largement sujette à caution. Supposons que tous les emplois « difficiles à pourvoir » (à savoir près de 48.000 selon notre hypothèse) soient pourvus dans un délai court (c’est-à-dire en 27 ou 34 jours), cela permettrait de diminuer le nombre de chômeurs de 10 % en Wallonie et à Bruxelles. L’ampleur du chômage structurel demeure quand même considérable. Par la mise entre parenthèses de ce manque structurel d’emplois, le centrage du débat sur les fonctions critiques produit les effets idéologiques que nous avons décrits.

Qu’en est-il de la seconde affirmation portant sur la « pénurie de travailleurs adaptés et motivés » ? Remarquons que la notion de « pénurie » est utilisée souvent de façon élargie et abusive, donc idéologique. D’une part, le nombre d’emplois difficiles à pourvoir diminue assez nettement si on étend de 27 à 50 jours la période de référence pour pourvoir les emplois (cf. annexe 1). En effet, au sens strict de la notion de pénurie, « il n’y a ‘pénurie’ de travailleurs adaptés que dans le cas précis où, sur un marché donné (délimité géographiquement et pour une qualification donnée), au salaire en vigueur, il y a trop peu de candidats par rapport à la demande de travail (des entreprises). Dans les autres cas, on parle de ‘difficultés de recrutement’ » (Van Haeperen B., 2005, a : 8). D’autre part, en ce qui concerne la pénurie de travailleurs « adaptés et motivés », l’affirmation se réfère essentiellement au manque de qualifications et de motivations et le désigne en tant que « pénurie qualitative ». De nouveau, la notion de « pénurie qualitative » risque d’être utilisée abusivement. Cette notion, d’un point de vue analytique, ne peut s’appliquer « que s’il y a une frontière difficilement franchissable entre la qualification demandée et d’autres qualifications, en d’autres termes [que s’] il n’y pas de substituabilité entre qualifications différentes » (Van Haeperen B., 2005 : 21). Cette notion ne concerne donc que le manque de personnes dotées des « bons diplômes et des bonnes compétences particulières » (Mansour J.M. et al., 2006, partie 2 : 10) dans les secteurs tels que la construction, la chimie, les fabrications métalliques, les transports, le bois et l’Horeca. La notion de « pénurie qualitative » prise en son sens précis ne peut s’appliquer ni aux attitudes comportementales, ni au manque d’expérience professionnelle. Le manque de personnes dotées des bons diplômes et des bonnes compétences particulières est vraisemblablement lié à des causes multiples. Des stages permettant d’accumuler de l’expérience, une formation continue rémunérée et une action concertée sur les conditions de travail (horaire, ergonomie du poste, etc.), sur les conditions statutaires et la sécurité d’emploi dans les secteurs concernés sont des adjuvants indispensables pour agir sur les emplois difficiles à pourvoir. Comme permet de le montrer l’étude de Mansour J.M. et al. (2006, partie 2 : 12-19), ce que certains acteurs économiques et politiques désignent comme un manque de motivation et de flexibilité doit être mis en relation, non pas seulement avec les caractéristiques individuelles des personnes, mais en priorité avec les conditions pénibles de travail, le stress, les horaires difficiles, des salaires relativement bas dans certains secteurs, des difficultés de déplacement liées au manque de transports adéquats. C’est le cas notamment des métiers de bouchers-charcutiers, des garçons et filles travaillant dans l’Horeca, des vendeurs, métiers qui connaissent également une rotation rapide. Enfin, dans les procédures de définition des offres d’emploi et dans le parcours de recrutement, s’effectuent d’une part un processus de sursélection par les employeurs à cause d’une définition « surqualifiée » des postes de travail, et d’autre part un processus de discrimination (à diplôme équivalent) à l’embauche sur base de la nationalité et/ou du genre (Martens A., 2004 : 161-195 ; Martens A. et Denolf L., 1993).

L’analyse de la notion de pénurie qui vient d’être proposée, plutôt que de mettre en évidence un manque de qualification ou de motivation des travailleurs, souligne l’insuffisance du volume d’emploi convenable disponible, y compris lorsqu’on fait l’hypothèse que tous ces emplois dits « fonctions critiques » seraient pourvus. Elle montre également que l’utilisation idéologique de cette notion a pour effet de canaliser les perceptions et les représentations du sens commun économique et politique non pas sur les causes et les effets du manque structurel d’emplois, mais sur la responsabilité individuelle des personnes sans emploi.

 

2 – Restructuration du salariat et transformation des modes de production des inégalités

Le manque structurel d’emplois et ses déterminants socioéconomiques dont il vient d’être discuté seront la source de nombreuses conséquences sur le plan des rapports sociaux. D’une manière générale, ils entraîneront une restructuration majeure du salariat. Nous allons démonter ici différents mécanismes de sélectivité qui sont de plus en plus fréquemment à l’œuvre dans le marché de l’emploi, décrire leurs effets sur le plan de la précarisation des trajectoires professionnelles et sociales et proposer une analyse qui explique les transformations actuelles des modes de production des inégalités.

 

2.1 – Appariement sélectif, déqualification en cascade et inadéquation

Face à l’exigence de compétitivité et au manque structurel d’emplois, on a observé la mise en place de divers mécanismes dans le marché du travail. Il s’agit, en particulier, de l’appariement sélectif, de la déqualification en cascade et de l’inadéquation.

Du fait de l’exigence de compétitivité liée à la concurrence internationale et de l’important sous-emploi existant dans nos pays, la logique sociale prédominante est l’appariement sélectif entre individus et postes de même niveau, c’est-à-dire l’exigence, par une sélection drastique, d’apparier entre eux des individus répondant au même niveau de compétence quasi dès leur engagement et ce, dans les divers métiers nécessaires à l’entreprise. Puisque l’exigence de compétitivité s’accroît et que le volume d’emplois disponibles pour les travailleurs n’augmente pas en proportion de la demande d’emploi, la sélectivité entre travailleurs augmente.

C’est notamment par le biais d’un mécanisme de déqualification en cascade que cette sélectivité s’opère. On observe en effet que « les évolutions des taux de chômage par niveau d’études sont provoquées par le fait que, dans un contexte de pénurie généralisée d’emplois, les chômeurs très qualifiés, qui ne trouvent pas d’emploi correspondant à leur formation, se tournent vers des emplois moins qualifiés. Au bas de l’échelle des qualifications, les moins formés n’ont d’autre possibilité que le chômage ou l’inactivité » (Dejemeppe M., Cockx B. et Van der Linden B., 2002 : 220). La conséquence en est donc l’augmentation de la sélectivité au détriment des individus les moins pourvus en qualification. Cette sélectivité s’accroît également entre, d’une part, ceux qui sont déjà sans emploi depuis un certain temps, notamment les 60 % des chômeurs qui, en 2005, en Wallonie, le sont depuis une durée égale et supérieure à 12 mois (FOREM Conseil et AMEF, 2005 : 7) et, d’autre part, ceux qui viennent d’arriver sur le marché de l’emploi au sortir d’études qualifiantes réussies (en formation initiale ou en formation continue). En effet, les nouveaux entrants dans le marché du travail sont supposés se caractériser par une adéquation meilleure entre leurs qualifications et les exigences des postes. En conséquence les chômeurs sans formation sont maintenus dans la file d’attente et leur relégation augmente au fur et à mesure que la sélectivité augmente.

Enfin joue également un troisième mécanisme : « celui de l’augmentation structurelle de l’inadéquation entre les qualifications demandées par le marché du travail et les qualifications offertes (par les demandeurs d’emploi). À une demande élevée de main-d’œuvre qualifiée correspond un excédent de main-d’œuvre peu qualifiée » (Dejemeppe M., Cockx B. et Van der Linden B., 2002 : 220). Quand on était en quasi-plein emploi, la question de l’adéquation entre l’offre et la demande d’emploi se réglait davantage par un apprentissage s’appuyant sur l’expérience en entreprise ou sur un parcours de formation. Mais aujourd’hui, la masse des travailleurs disponibles et l’impératif de compétitivité permettent d’exiger des qualifications immédiatement rentables en situation professionnelle. En outre, en Belgique, l’effort de formation continue, comparé aux autres pays de l’Union européenne, est insuffisant (Guyot J.-L. et Mainguet C., 2006).

Les trois mécanismes qui viennent d’être décrits (l’appariement sélectif, la déqualification en cascade et l’inadéquation) permettent d’expliquer la manière dont le manque structurel d’emplois et l’exigence de compétitivité jouent sur le marché du travail. On peut d’ores et déjà constater que leurs actions pèsent essentiellement sur le segment le plus fragile de la société, à savoir sur les personnes les moins qualifiées.

 

2.2 – Accroissement de la précarité

Le manque d’emploi, renforcé par les processus d’appariement sélectif, de déqualification en cascade et d’inadéquation induit une série de conséquences dont la déstabilisation des conditions statutaires du salariat est l’une des plus marquées.

Une fois opérée, cette déstabilisation ne sera pas elle-même sans conséquence au plan social. Elle risquera d’entraîner un accroissement des situations de précarité, voire de réelle pauvreté d’une partie de la population.

 

2.2.1 – Déstabilisation de l’emploi

Depuis les années 1980, on assiste à une profonde déstabilisation de l’emploi idéal typique de la période fordiste (1950-1980) caractérisée par le contrat d’emploi à durée indéterminée avec protection sociale de longue durée. Ainsi, en 2000, sur la base de la troisième Enquête Européenne sur les Conditions de Travail, réalisée au sein des 15 États membres de l’Union européenne, le volume de l’emploi précaire (à savoir contrat à durée déterminée, travail intérimaire, stages et dispositifs d’apprentissage, « autres » contrats de plus en plus difficiles à répertorier tels que le travail saisonnier, le travail à la demande, les emplois liés à l’activation des allocations), « constitue une donnée de fond : il concerne près d’un emploi sur cinq depuis 5 ans » (Bodin R.P., 2001 : 3). En outre, si on cumule les emplois précaires et les emplois à temps partiel (y compris les temps partiels effectuant moins de 10 heures par semaine), le résultat représente, en 2000, 30,5 % du salariat (Bodin R.P., 2001 : 11). Enfin, la précarisation des trajectoires professionnelles se marque également dans les procédures et les parcours d’accès à l’emploi. Cette même enquête fait apparaître que, comme en 1995, 48 % des personnes recrutées en 1999 le sont d’abord par le biais d’une des formes d’emploi précaire. Ce dispositif est utilisé activement comme filtre à l’embauche. Toutes les tranches d’âge sont concernées : si les moins de 25 ans sont touchés massivement, les personnes de 25 à 34 ans le sont également, de même que celles qui sont âgées de plus de 55 ans (Plasman O. et Van Haeperen B., 2004 : 431-481 ; Lefresne F., 2006).

La Wallonie, région de vieille industrialisation bien qu’en effort de reconversion, constitue une illustration particulièrement forte de cet état de choses. La précarisation se marque avant tout par le fait que les taux de chômage et de réserve de main-d’œuvre sont particulièrement élevés. Ils sont respectivement de 18 % et 30 % (FOREM Conseil et AMEF, 2003 : 18 et 40). De plus, le niveau d’instruction de la majorité des demandeurs d’emploi inoccupés est faible : 59 % ont au maximum un diplôme de l’enseignement secondaire inférieur. La durée du chômage également est longue : 41 % des chômeurs sont sans travail depuis au moins deux ans, 23 % le sont depuis au moins cinq ans (Hindriks J., Thisse J.-F., Mignolet M. et al., 2005 ; IWEPS, 2004 ; Van Haeperen B., 2005b : 21-31). Il est à noter que ces statistiques portent sur l’ensemble de la Wallonie. Si on examine les sous-régions qui ont connu le désinvestissement industriel le plus marqué, les statistiques atteignent des niveaux encore plus élevés (Colicis O., Debuisson M., Dussart L. et al., 2004). C’est le cas notamment de l’arrondissement de Charleroi qui connaît un taux de chômage de 25 % (FOREM Conseil et AMEF, 2003 : 18) et un taux de réserve de main-d’œuvre de 40 % de la population active (FOREM Conseil et AMEF, 2003 ; ONEM, 2005 et calculs propres). Cette tendance n’a rien de transitoire, elle semble se maintenir à moyen terme. En effet, les prévisions 2005-2010 établissent qu’en 2010, pour la Belgique, le nombre de 1.010.000 allocataires sociaux est vraisemblable malgré la prévision d’une création nette de 210.000 emplois sur cette même période (Dexia, 2006 ; Bureau Fédéral du Plan, 2006 : 82-85).

Si les politiques d’emploi et les mesures socioéconomiques ne se modifient pas, l’horizon prévisible à moyen terme demeure un chômage important, de longue durée, concentré davantage sur les personnes peu qualifiées, de plus de 50 ans, les femmes, les personnes d’origine immigrée, les jeunes (OCDE, 2007 : 81-111).

 

 

2.2.2 – De la précarité à la pauvreté

Cette précarisation des statuts professionnels est la porte ouverte à un glissement vers la pauvreté. Ainsi, en Wallonie, une partie importante de la population frôle la précarité, voire tutoie la pauvreté. 

Le tableau I indique qu’en 2000, le taux de risque accru de pauvreté (être en dessous de 60 % du revenu national médian pendant un an sur les trois années qui ont fait l’objet de l’enquête) est de 14 % pour l’ensemble de la population, il est de 37 % pour les personnes au chômage et de 4 % pour les travailleurs. De plus, 9 % de la population est en situation de risque persistant de pauvreté, c’est-à-dire qu’ils ont été pendant deux ans sur trois ans en dessous du seuil de pauvreté. En outre, ce taux est de 38 % pour les ménages monoparentaux, marquant surtout les femmes, majoritaires dans cette catégorie (Service Intégration sociale, Lutte contre la pauvreté et al., 2003). En 2004, cette situation s’est aggravée pour l’ensemble des catégories, à l’exception de celle des chômeurs : l’accroissement du risque de pauvreté s’est élevé d’une fraction comprise entre 2 à 4 % (Service public fédéral, Économie et al., 2006). L’accroissement de la précarité liée à la déstabilisation de l’emploi ainsi que les processus d’appariement sélectif et de déqualification en cascade qui, actuellement, sont en croissance, indiquent un changement structurel en cours (Paugam S., 2000b ; Lévy C., 2003 ; Cazenave M.-C., 2006).

Comment analyser ce changement en tant que processus intermédiaire entre les facteurs économiques et sociaux et leurs effets sur les politiques publiques et les transformations du salariat ? On peut faire l’hypothèse qu’une transformation du mode de production des inégalités est en cours et qu’elle annonce une structuration transformée de la société.

 

2.3 – Vers un mode de production « individualisant » des inégalités

Les observations relatives à l’exigence de compétitivité et au déficit structurel d’emplois ainsi qu’aux multiples effets qu’il entraîne sur le plan de la restructuration du salariat et de la précarisation suggèrent que nous sommes à un moment de transition entre deux modes typiques de production des inégalités. L’un, marquant le passé et en voie de déstructuration, est un mode basé sur une hiérarchisation des groupes incluant une forme de régulation façonnée par l’intermédiaire des relations et des actions collectives, notamment entre fédérations d’employeurs et syndicats dans le cadre de l’apogée des États-nations. L’autre, en cours de construction, est un mode basé une individualisation des inégalités et orienté vers le chacun pour soi et une imputation prononcée de la responsabilité aux individus (Merrien F.-X., 2001 : 590-592 ; 2005 : 188-191 ; 194-197).

 

2.3.1 – Mode de production des inégalités selon des hiérarchies régulées

Entre la fin du XIXe siècle et la fin des années 1970, progressivement dans le cadre des États-nations d’Europe occidentale, le rapport de domination et de subordination entre le capital et le travail a été, d’une part, encadré par les droits conquis par les syndicats et les mouvements sociaux et, d’autre part, garanti par l’État social (droit du travail, sécurité sociale notamment). Ce qui a construit une société hiérarchique de production de type « social-fordiste » (Capron M., 2000 ; Chauvel L., 2006 : 105-112). Ce type de société était structuré par des inégalités collectives hiérarchisées, mais était en même temps régulé par des principes d’équité et de justice sociale. Ces principes avaient été conquis par des luttes sociales, la négociation et le compromis et avaient été coulés dans des conventions collectives garanties par les États. Ce type de société était, en période de croissance globale avec répartition sociale, doté d’un puissant facteur d’intégration et d’insertion en ce sens qu’il permettait une mobilité tant individuelle que collective. Couplée aux conventions collectives (extension du salariat avec contrat à durée indéterminée, élévation générale du niveau de vie, avancement à l’ancienneté, régulation des licenciements) et au développement des institutions de la sécurité sociale, la société fordiste procurait un rapport plus certain et sécurisant à l’avenir, favorisait et soutenait un ethos de croyance au progrès technique et social. Cette croyance dans la diffusion du progrès social était notamment confortée par le fait que les droits conquis par les travailleurs situés dans le haut de la hiérarchie salariale ou dans le secteur le plus fort bénéficieraient également, endéans un délai de quelques années, aux plus faibles au travers des conventions collectives (Fusulier B., 1999 ; Delwit P., De Waele J.-M. et Magnette P., 1999).

En quelque sorte, les inégalités tempérées par des formes de solidarité interprofessionnelles et professionnelles étaient repérables et connues. Les idéologies du don et du handicap les expliquaient dans le sens commun, tandis que celles du mérite et de l’effort collectif étaient supposées devoir les compenser et les rectifier, par exemple en augmentant et en répartissant selon les conventions les fruits de la productivité. Ces inégalités structurelles dites « statutaires » (Fitoussi J.-P. et Rosanvallon P., 1996 ; Bihr A. et Pfefferkorn R., 1995) étaient des hiérarchies inégalitaires de type économique et social entre groupes et individus façonnés par la société « fordiste ». Les politiques de revenu et de protection sociale, la hausse générale des niveaux de vie et les échelles salariales autorisaient les modifications des inégalités absolues, mais plus rarement des inégalités relatives entre les groupes sociaux. La translation de la structure des classes sociales maintenait les écarts relatifs tout en augmentant les moyens de chaque classe sociale et gardait une hiérarchie où la plupart des individus et des groupes trouvaient une place avec un espoir d’avenir social meilleur.

Aujourd’hui, dans les sociétés occidentales, ce mode de production des inégalités est concurrencé par un autre. Celui-ci se développe suite aux processus de restructuration et de segmentation du salariat mis en œuvre par les facteurs structurels économiques, sociaux et politiques. Cet autre mode de production des inégalités tend à construire une responsabilisation individuelle du risque social.

 

2.3.2 – Mode de production des inégalités selon une sélection drastique et individualisante

Dans la société du marché à sélection drastique, les inégalités sont moins soumises à une hiérarchie collective, définie et prévisible, mais sont davantage basées sur une dynamique de dérégulation ainsi que sur l’appariement sélectif. La dérégulation se marque par l’installation d’un ensemble d’écarts au regard des normes sociales fordistes. Parmi ces écarts, on trouve : « [la flexibilité] du temps de travail par une autre répartition du temps travaillé et du temps libre ; la fragilisation de la relation contractuelle ; l’individualisation de la rémunération et le détachement par rapport à la norme collective ; une nouvelle répartition de la responsabilité de l’emploi avec la démultiplication des employeurs ; l’effacement et le contournement des contraintes sociales ou légales » (Krzeslo E., 2003 : 59-60 passim). Quant à l’appariement sélectif, il est le résultat d’une dynamique où les meilleurs professionnels de tous niveaux et de divers métiers se regroupent selon leur degré d’excellence et développent des avantages et des privilèges qui leur seront propres et qui ne se répercuteront plus – en dégradé et endéans quelques années – sur ceux qui se situent hors des meilleurs référentiels (Fitoussi J.-P. et Rosanvallon P., 1996 ; Boisard P., Cohen D., Elbaum M. et al., 1997 ; Cohen D., 1994). Pour ces derniers, la logique du travail en free-lance et l’emploi intermittent les font entrer dans le domaine de l’hyperflexibilité, qui leur fait subir des insécurités dans de nombreux domaines de leur vie sociale (Menger P.-M., 2002 et 2005 ; Appelbaum E., 2001 ; Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, 2002).

En fait, directement lié au rythme des changements imposés par les États libéraux dominants et par les entreprises, ce second mode de production des inégalités produit des inégalités qualifiées de « dynamiques et transversales » plutôt que « statutaires » (Fitoussi J.P. et Rosanvallon P., 1996). Il survient dans un marché où le renforcement de la logique de rentabilité financière, de même que la déstructuration des lois sociales, empêchent que des formes traditionnelles de régulation, basées sur des conventions collectivement négociées, ne s’exercent. Et ces formes n’ont pas, jusqu’ici, fait place à de nouvelles conventions et lois qui permettraient de limiter les effets de l’appariement sélectif, de la déqualification en cascade et de l’inadéquation. Aussi, les conventions collectives telles qu’elles sont appliquées aujourd’hui sont moins que par le passé, capables de limiter les inégalités et de préserver les individus des incidents conjoncturels et des ruptures sociales liées aux exigences financières de rentabilité de court terme, aux fermetures d’entreprises, aux rationalisations et fusions, à la diminution des droits conquis, au chômage de masse.

Un autre élément inhérent à ce second mode de production des inégalités réside dans le fait que contrairement au premier où les négociations portent sur des secteurs professionnels et/ou sur l’ensemble interprofessionnel, les négociations sont ici davantage individualisées non seulement au niveau des entreprises et des sous-traitants mais aussi des individus. On observe ainsi que les stratégies des individus sont liées tantôt à la saisie d’opportunités avantageuses (trajectoires rapides, primes ou salaires hors norme, diversification des avantages en nature), tantôt à la limitation ou à la diminution d’inégalités qui les visent directement au travers de procédures d’évaluation personnalisée de leur capacité productive ou de leur employabilité. Ce mode de production des inégalités agit tant pour des montées que pour des descentes sociales, mais ces mouvements concernent davantage des individus que des groupes dans leur globalité. Concernant les individus peu dotés en moyens économiques, sociaux et culturels, ce mode oriente leur trajet social vers un univers empreint d’incertitude et d’insécurité. En fait, les échelles d’équivalence (lien direct entre diplômes et rémunérations, grille salariale liée à l’ancienneté, droit au contrat à durée indéterminée, etc.) structurées et relativement stabilisées par les négociations interprofessionnelles de l’époque fordiste fonctionnent aujourd’hui de façon quasi imprévisible.

Étant centré sur l’individu, ce mode de production rend celui-ci responsable du fait qu’il n’a pas été capable de saisir les opportunités qui se sont présentées à lui. Il propose, comme référent, un modèle centré sur la compétition et, partant, il induit surtout dans des groupes sociaux peu dotés en moyens sociaux et culturels des tensions, des déqualifications et de la désaffiliation sociale. Par exemple, les chômeurs (notamment d’une année au moins) et les individus peu ou pas qualifiés voient leur utilité sociale professionnelle marchande et non marchande, voire leur statut de citoyen actif, mis en cause et contestés. Quant aux personnes qualifiées qui pourraient s’investir dans des secteurs ou des régions qui ne sont pas en croissance, c’est par la mobilité géographique ou professionnelle qu’elles se préserveront, abandonnant à leur déclin ces secteurs et régions (Bouquin S., 2005 : 71-81 et 2006 : 185-206 ; Cours-Salies P., 2006 : 11-38 ; Sennett R., 2006).

Ce mode de production conduit non seulement à une intensification des inégalités au sein du salariat, mais aussi à l’individualisation des trajectoires au travers de la logique de la concurrence individualisée. Parmi les travailleurs, les mieux qualifiés concurrencent les individus en position intermédiaire et ceux-ci, les moins qualifiés. Cette concurrence se retrouve également, dans une certaine mesure, parmi les individus qui relèvent du chômage, de l’assistance et de l’aide sociale. Par exemple, les chômeurs complets indemnisés de l’assurance-chômage, s’ils sont chefs de famille voient leurs modestes revenus améliorés par des prestations complémentaires (allocations familiales majorées) ou des droits sociaux consolidés (conservant en Belgique une non-fin de droit en matière d’indemnités de chômage) alors que d’autres catégories (notamment les jeunes en allocation d’attente, les cohabitants qui sont d’ailleurs pour la plupart des femmes), peuvent en être privées pour un certain temps (Cantillon B. et Thirion A, 1998 : 320 ; De Lathouwer L., 1997 ; Cantillon B., Marx I. et De Maesschalck V., 2003 : 397-433). Cela induit du ressentiment et de l’envie non seulement entre les travailleurs peu qualifiés et peu rémunérés et la catégorie des chômeurs mais aussi entre les diverses catégories de chômeurs, ce qui augmente l’individualisation des destins sociaux y compris dans les catégories les plus fragilisées.

En résumé, ce mode de production des inégalités s’accompagne d’une dynamique renforcée de responsabilisation individualisée du devenir de chacun.

 

3 – Du risque social vers la responsabilisation individualisée : enjeu des politiques d’activation

Ainsi les transformations socioéconomiques actuelles ont provoqué un manque structurel d’emplois. Celui-ci induit une restructuration du salariat qui, par l’intermédiaire de l’appariement sélectif, de la déqualification en cascade et de l’inadéquation a déstabilisé, pour une partie significative de la population active, les emplois dotés de protections sociales fortes et durables. Ces transformations et leurs effets indiquent la mise en œuvre progressive d’un mode rénové de production des inégalités qui segmente les groupes sociaux et a comme tendance de fond de rendre responsable l’individu lui-même des causes de ce risque social majeur qu’est la privation ou la non-obtention d’emploi.

Comment, d’un point de vue sociologique, le processus d’individualisation de la responsabilité s’opère-t-il dans le domaine des politiques d’insertion professionnelle et d’intégration sociale ? Nous présenterons ce processus en quatre temps. Dans un premier temps, nous décrirons le contenu social des contrats d’accompagnement destinés aux personnes sans emploi qui ont été conçus récemment en le comparant aux contrats d’activation plus anciens. Dans un deuxième temps, nous mettrons en lumière l’enjeu central de ces politiques d’activation en les resituant au niveau européen, belge et wallon. Nous montrerons que ces politiques risquent de déplacer l’imputation des responsabilités de la privation d’emploi davantage vers les manques, voire les fautes, des individus eux-mêmes que vers le fonctionnement du système socioéconomique. Dans un troisième temps, nous analyserons les effets des politiques et les contrats d’activation, en situation de manque structurel d’emplois sur le plan de l’insertion sociale et citoyenne des personnes sans emploi. Enfin, nous examinerons l’hypothèse de l’ambivalence des politiques d’insertion qui peuvent s’orienter soit vers un contrôle individuel sanctionnant, soit vers une transition sécurisante conduisant à l’emploi convenable.

 

3.1 – Les « contrats » d’activation : leur contenu social

De plus en plus souvent dans les politiques sociales actuelles (emploi, chômage, intégration, médiation) sont prévus des contrats entre les institutions et les individus. Quelle est la logique sociale sous-tendant ces contrats ? En d’autres termes, comment les institutions définissent-elles les chômeurs et les précaires et comment structurent-elles le contenu de leurs droits et de leurs devoirs ? Pour traiter ces questions, nous analyserons, du point de vue social, le contenu de divers contrats inclus dans divers textes législatifs et réglementaires concernant les plans et dispositifs d’accompagnement des précaires et des chômeurs. Nous prendrons, à titre d’exemple, les lois et les règlements  de l’État belge et de la région wallonne qui sont appliqués par les organismes d’aide, de formation, d’accompagnement et de contrôle des régimes de protection sociale . Ceux-ci, s’inspirant de la coordination des politiques européennes, permettent une analyse qui s’applique, mutatis mutandis, aux autres pays d’Europe occidentale. Nous examinerons, selon les conjonctures sociales et politiques, le type de rapport que les institutions exercent sur les précaires du point de vue du degré d’inégalité entre les deux parties.

D’un point de vue sociologique, deux types de rapport de pouvoir peuvent être distingués (Liénard G. et Servais E., 2002) : le pouvoir-négociation et le pouvoir-subordination. Alors que le premier permet d’équilibrer plus ou moins le poids de la responsabilité individuelle par rapport à celui de la responsabilité sociale collective (c’est-à-dire celle des citoyens, des interlocuteurs socioéconomiques et de l’État), le second accentue le poids de la responsabilité individuelle au détriment de la responsabilité collective. Plus précisément, un rapport de pouvoir-négociation est caractérisé par un degré d’inégalité faible entre les acteurs. Il permet la conclusion d’un contrat relativement équilibré entre les parties, car chaque acteur possède des moyens d’action peu inégaux en qualité et en quantité. Un rapport de subordination, par contre, est déterminé par un degré élevé d’inégalité entre les acteurs, car un des acteurs possède des moyens plus puissants en qualité et en quantité. Il conduit à la conclusion d’un contrat « quasi léonin » entre les parties, c’est-à-dire un contrat dans lequel une des parties contractantes a peu de pouvoir de négociation et est obligée de contracter à des conditions qui peuvent lui être (quasi) unilatéralement imposées. Ce renforcement du rapport de subordination est surtout susceptible de porter sur les personnes les plus précaires, notamment les travailleurs fragilisés par l’absence de statut convenable, une partie des travailleurs intérimaires dans la sous-traitance, les travailleurs non déclarés, les catégories les plus touchées durablement par le chômage, les personnes assistées par les centres publics d’action sociale, les personnes sans domicile fixe, etc. (Cazenave M.-C., 2006).

Dans ce cadre, il semble que l’évolution actuelle des relations entre les pouvoirs publics et les personnes sans emploi soit une tutelle générale réglementée qui prend la forme de contrats divers dont les modalités s’individualisent de plus en plus afin d’augmenter la responsabilité individuelle (Hubert H.?O., 2006). Ainsi, malgré le manque structurel d’emplois, la personne concernée doit apporter de nombreux documents témoignant de sa recherche active d’emploi (lettres, accusés de réception de lettres et de courriels, preuves des démarches et des entretiens réalisés ou refusés) et des efforts effectués en vue d’atteindre une employabilité reconnue (formations demandées, suivies ou refusées). Ces exigences font partie intégrante des divers types de contrat individualisé entre les parties concernées : d’une part les organismes de formation, de suivi et de contrôle (par exemple l’ONEM, le FOREM, le CPAS) et, d’autre part, le précaire ou le chômeur. Pour qu’un contrat (dans ce cas, le contrat d’activation) soit autre chose qu’un rapport de subordination, il est nécessaire que les parties prenantes soient libres de contracter, notamment parce que les relations entre les deux parties concernées sont relativement équilibrées (Liénard G., 2003 ; Dufour P., Boismenu G. et Noël A., 2003). Or, le manque structurel d’emplois est, déjà en soi, défavorable à la partie « travailleur sans emploi » puisque le pouvoir de tutelle ne propose pas obligatoirement un emploi convenable à la sortie. De plus, ce pouvoir parvient rarement à fournir de manière durable aux travailleurs sans emploi les moyens sociaux, culturels et économiques d’acquisition de l’employabilité exigée dans la plupart des offres d’emploi : expérience professionnelle, possession préalable d’une voiture, maîtrise de deux langues, mobilité géographique importante, etc. En outre, en laissant la charge de la preuve de la recherche active d’emploi et des efforts d’employabilité quasi exclusivement au chômeur, le contrat risque d’être caractérisé non pas comme rapport d’inégalité faible ou moyenne (c’est-à-dire un rapport où la négociation est possible), mais comme rapport de subordination où la capacité de négociation du chômeur est quasi inexistante et où la responsabilité de sa situation s’en trouve individualisée (FGTB-ABVV, 2006 : 4-31 ; Comité Régional Bruxellois de la CSC., 2005 : 15-24). Cependant, étant donné que ces dispositifs proviennent de compromis entre des acteurs collectifs (partis politiques, employeurs, syndicats, associations non-lucratives, firmes privées et pouvoirs publics), on constate l’existence de certaines dispositions attribuant des moyens potentiels aux personnes précaires (qui en feront sans doute d’autant moins usage que leur précarité est forte) : le droit à être accompagné pour signer le contrat, une formulation écrite des exigences à remplir, le droit à des formations, etc.

Tout en reconnaissant l’apport positif de plusieurs des mesures (par exemple la possibilité ouverte de négociation, le droit de demander un accompagnement) incluses dans certains contrats (le contrat d’accompagnement ou d’activation organisé par l’ONEM, le contrat d’intégration organisé par le CPAS et le contrat crédit-insertion organisé par le FOREM dans le cadre du D.I.I.S.P. (dispositif intégré d’insertion socioprofessionnelle), certains juristes caractérisent également le fondement de ces types de contrat de « quasi léonin » (Gilson S. et Glorieux M., 2005 ; FGTB-ABVV, 2006 : 4-31 ; Comité Régional Bruxellois CSC., 2005 : 15-24). Par exemple, dans son analyse de l’inégalité entre les parties dans le contrat d’intégration des Centres Publics d’Aide Sociale, Bernard N. (2005 : 348-353) établit que c’est moins le principe de la conditionnalité de l’aide ou l’idée d’obligation correspondante aux droits liés (au contrat d’intégration) qui prêtent à la critique du rapport inégal inclus dans ces contrats que leur déclinaison sous une forme qui est prétendue « égalitaire ». En effet, la conditionnalité de l’aide ou des droits, c’est-à-dire le lien entre les droits et les devoirs que se doivent réciproquement les individus, la société, les institutions et l’État est inscrit dans la Constitution belge en son article 23. Il y est indiqué que « Chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine… À cette fin, la loi, le décret ou (l’ordonnance) garantit en tenant compte des obligations correspondantes, les droits économiques, sociaux et culturels et déterminent les conditions de leur exercice ». Ces droits comprennent notamment : le droit au travail et au libre choix d’une activité professionnelle dans le cadre d’une politique générale de l’emploi, visant entre autres à assurer un niveau d’emploi aussi stable et élevé que possible, le droit à des conditions de travail et à une rémunération équitables, ainsi que le droit d’information, de consultation et de négociation collective… (cf. encadré 3).

Ainsi, le fait que l’article 23 de la Constitution avance « le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine […] en tenant compte des obligations correspondantes » implique une relation de droits et d’obligations entre les individus et institutions faisant société. Mais cela implique aussi réciprocité et égalité. L’analyse juridique (Hubert H.-O., 2006) corrobore donc l’analyse sociologique qui voit, dans ces contrats, une progression vers un rapport de subordination individualisé (voir l’annexe 3 pour une analyse complémentaire des effets des politiques d’activation).

Dans ce cadre, le degré d’inégalité élevé, moyen ou faible entre les droits et les devoirs des individus et de la société représentée par l’État et les services publics est l’enjeu réel des relations entre les précaires et la société, en l’occurrence les gouvernements, les organismes de contrôle, de placement et de formation (ONEM, FOREM, ORBEM et VDAB) et les interlocuteurs sociaux, vu la gestion paritaire de ces organismes (Capron M., 2000). Ces degrés d’inégalité forment un continuum entre le contrat quasi léonin et le contrat entre des parties dotées de moyens et de capacités équivalents. Actuellement, on pourrait notamment situer sur ce continuum, dans un ordre décroissant d’inégalité, le contrat lié au plan d’accompagnement actif des chômeurs et de suivi du comportement de recherche des demandeurs d’emploi (ONEM), le contrat d’intégration sociale lié à la loi sur le revenu d’intégration et l’aide sociale (CPAS), le contrat parcours d’insertion ou le plan d’accompagnement des jeunes géré par le FOREM, le contrat crédit insertion lié au dispositif intégré d’insertion socioprofessionnelle (D.I.I.S.P) géré par le FOREM (Lambert H., 2006). Cependant, si des limites précises n’encadrent pas, dans la loi, les règlements et les pratiques effectives, la mise en œuvre de ces divers contrats (Bernard N., 2005 ; Hubert H.-O., 2006), ceux-ci peuvent conduire progressivement à la mise en place d’un rapport de subordination marqué par un degré d’inégalité de plus en plus élevé et durable.

L’enjeu de l’imputation des responsabilités de la situation de chômage et/ou de précarité soit aux individus, soit à la société se décline également dans les pratiques par lesquelles les travailleurs professionnels et les organisations concernées définissent opérationnellement ces contrats et les mettent en œuvre (Orianne J.-F., Moulaert T., Maroy C. et al., 2004 ; Bourdieu P., 1990). La jurisprudence de certains tribunaux du travail à propos des litiges concernant le contrat d’intégration et la réponse qu’ils donnent à des demandes de CPAS soulignent l’importance de cet enjeu. Certaines décisions ont justifié l’inégalité concernant le « contractant » le plus faible car celui-ci a été jugé comme n’ayant pas rempli ses obligations. Par contre, plusieurs autres décisions d’institutions (tribunaux du travail, centres d’aide sociale) ont tenté de diminuer le degré d’inégalité entre les parties. Par exemple, un tribunal du travail édicte que : « […] les obligations mises à charge du demandeur doivent toujours veiller à être conformes aux facultés réelles de celui-ci (le demandeur d’aide) ». Il a ainsi été jugé qu’un travail commençant à six heures du matin dans une localité éloignée du lieu d’habitation d’une bénéficiaire dépourvue, par ailleurs de véhicule, « ne correspond pas à une obligation adaptée aux possibilités concrètes » (Bernard N., 2005 : 338). Dans cette même ligne, dans sa note de politique générale mettant l’accent sur l’importance, pour l’efficacité des contrats, de la liberté réelle des parties, un centre public d’aide sociale (CPAS de la région bruxelloise) rapporte que « le caractère obligatoire du contrat d’intégration sociale, pour les jeunes, fausse ce qui devrait être un accord puisqu’il est imposé par une des parties, en l’occurrence la partie contrôlante, reconnaissent certains travailleurs sociaux » (Bernard N., 2005 : 339). Dans les rapports sociaux, l’enjeu porte donc bien sur le degré d’inégalité entre les parties et sur les effets de cette inégalité qui renforcent la responsabilité individuelle de ceux qui sont touchés par un risque social majeur (Bodart M., 2002).

De plus, outre le fait qu’il existe dans les aspects juridiques et réglementaires, l’enjeu de l’imputation se manifeste également dans l’implémentation effective des mesures dans les pratiques. Cette implémentation n’est pas une décalcomanie des textes, mais plutôt une traduction orientée en fonction des critères, des normes et des pratiques (formulaires, guides d’entretien, bilan professionnel et bilan personnel) mis en œuvre par les professionnels (Orianne J.-F., 2005). Elle peut donc réorienter l’équilibre entre les parties dans le sens d’une limitation du rapport de subordination ou au contraire d’une aggravation de celui-ci. À titre d’exemple, l’encadré 4 indique les caractéristiques sociales et économiques d’une personne concernée par les politiques et les contrats d’activation (notamment ceux de l’ONEM). Nous y trouvons les situations sociales qui définissent une trajectoire marquée par la multidimensionnalité des inégalités. Nous y constatons également que la volonté des individus dépend de leurs capacités acquises et donc des moyens durables et adaptés que l’État mobilisera ou non pour réparer ces inégalités et permettre l’enclenchement d’une trajectoire procurant une sécurité effective d’existence. 

Après avoir décrit le contenu social des contrats d’activation des personnes sans emploi et constaté un renforcement possible du rapport d’inégalité entre les sans-emploi et les institutions de contrôle et/ou, d’accompagnement, on peut tenter de les resituer dans l’évolution des politiques d’emploi et d’insertion socioprofessionnelle à l’égard des personnes sans emploi. […]

L’analyse sociologique que nous avons développée dans ce chapitre a établi que le chômeur ne crée pas le chômage. C’est davantage la contrainte de la compétition internationale financière et la compression de la masse salariale totale conçue uniquement comme une charge qui sont responsables du manque structurel d’emplois convenables. Les transformations économiques et sociales sont à la source de la déstructuration et de la restructuration du monde du travail, marqué par le chômage de masse, la segmentation des salariés et des assistés, le développement de la précarité, ainsi que par la mise en œuvre d’un mode de production individualisant des inégalités liées à la prédominance d’un marché de l’emploi ultra-sélectif.

Cette analyse trouve son équivalent dans les politiques d’emploi. Jusque dans les années 1980, les politiques économiques et sociales se basaient sur une conception du chômage et de la précarité comme des risques sociaux majeurs non imputables principalement à la responsabilité individuelle des personnes. Aujourd’hui, les politiques et les contrats d’activation tendent à situer le point focal des responsabilités, non pas dans les causes socioéconomiques collectives, mais dans les individus précaires eux-mêmes. Cependant, l’ambivalence actuelle des politiques d’activation, d’insertion et d’emploi indique que le contenu et les effets de l’histoire des rapports sociaux ne sont pas déterminés a priori, que leur issue reste incertaine. Un recentrage sur les politiques de création d’emplois convenables, afin que les risques sociaux majeurs que sont le chômage et la précarité redeviennent une responsabilité politique et sociale collective, serait un premier pas vers le reflux de ce mécanisme de responsabilisation individuelle exagérée. Un second pas serait la redéfinition sécurisante des trajectoires professionnelles afin d’y intégrer, comme temps professionnel assimilé, la formation continue, le temps consacré à la conciliation entre la vie professionnelle, la vie familiale et sociale, le reclassement professionnel, le chômage, toutes périodes de la vie qui sont aujourd’hui vécues trop souvent comme des contraintes, des pertes ou des échecs, car imputées uniquement à la responsabilité d’individus désignés comme cause première de leur situation de non-emploi. […] »

– Liénard, G. (2007). Chapitre 1. Crise sociale et responsabilisation des groupes précaires : analyse sociologique. Dans : Ginette Herman éd., Travail, chômage et stigmatisation: Une analyse psychosociale (pp. 23-63). De Boeck Supérieur.

 

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Lectures supplémentaires / complémentaires : 

  • Sané, P. (2004). La pauvreté, nouvelle frontière de la lutte pour les droits de l’homme. Revue internationale des sciences sociales, 180(2), 303-307.
  • Arnsperger, C. (2004). Pauvreté et droits humains : la question de la discrimination économique systémique avec quelques propositions pratiques de réforme. Revue internationale des sciences sociales, 180(2), 323-333.
  • Dowding, K. & van Hees, M. (2004). La pauvreté à la lumière de la contingence locale des droits universels. Revue internationale des sciences sociales, 180(2), 335-347.
  • Leisinger, K. (2004). Sortir de la pauvreté et respecter les droits de l’homme : dix points qui méritent d’être pris au sérieux. Revue internationale des sciences sociales, 180(2), 349-356.
  • Sfeir-Younis, A. (2004). La violation des droits humains comme déterminant de la pauvreté. Revue internationale des sciences sociales, 180(2), 357-360.
  • Koubi, G. (2004). La pauvreté, comme violation des droits humains. Revue internationale des sciences sociales, 180(2), 361-371.
  • Baronnet, J., Kertudo, P. & Faucheux-Leroy, S. (2015). La pauvreté et l’exclusion sociale de certains publics mal appréhendés par la statistique publique. Recherche sociale, 215(3), 4-92.
  • Herman, G. (2007). Chapitre 2. Chômage et santé mentale : Quels effets, quelles explications ?. Dans : Ginette Herman éd., Travail, chômage et stigmatisation: Une analyse psychosociale (pp. 65-97). De Boeck Supérieur.
  • Entre compassion et culpabilisation. Dans : Xavier Molénat éd., L’Individu contemporain: Regards sociologiques (pp. 215-220). Editions Sciences Humaines
  • Duvoux, N. (2014). Politiques d’insertion, une responsabilisation des pauvres ?. Dans : Xavier Molénat éd., L’Individu contemporain: Regards sociologiques (pp. 209-214). Editions Sciences Humaines.
  • Pignol, C. (2010). Pauvreté et fausse richesse chez J.-J. Rousseau: L’économie entre éthique et politique. Cahiers d’économie Politique / Papers in Political Economy, 59(2), 45-68.
  • Chabanet, D., Dufour, P. & Royall, F. (2011). Les mobilisations sociales à l’heure du précariat. Presses de l’EHESP.
  • Bègue, M. (2011). Le mécontentement des personnes en situation défavorisée: Une indignation contre leur impuissance politique. Dans : Didier Chabanet éd., Les mobilisations sociales à l’heure du précariat (pp. 227-249). Presses de l’EHESP.
  • Herman, G. (2007). Travail, chômage et stigmatisation: Une analyse psychosociale. De Boeck Supérieur.
  • Bourguignon, D. & Herman, G. (2007). Chapitre 4. Le chômage analysé à la lumière de la stigmatisation. Dans : Ginette Herman éd., Travail, chômage et stigmatisation: Une analyse psychosociale (pp. 145-176). De Boeck Supérieur.
  • Castiel, D. & Bréchat, P. (2010). Solidarités, précarité et handicap social. Presses de l’EHESP.
  • Romagnan, B. (2010). 2. L’importance du logement dans l’état de santé. Dans : Didier Castiel éd., Solidarités, précarité et handicap social (pp. 217-229). Presses de l’EHESP.
  • Fourquet, F. (2018). Penser la longue durée: Contribution à une histoire de la mondialisation. La Découverte.
  • Fourquet, F. (2018). 2. Une théorie de la richesse mondiale. Dans : , F. Fourquet, Penser la longue durée: Contribution à une histoire de la mondialisation (pp. 61-80). La Découverte.
  • Fourquet, F. (2018). 3. Le captage de la richesse mondiale. Dans : , F. Fourquet, Penser la longue durée: Contribution à une histoire de la mondialisation (pp. 81-104). La Découverte.
  • Fourquet, F. (2018). Le rapport international est toujours dominant. Dans : , F. Fourquet, Penser la longue durée: Contribution à une histoire de la mondialisation (pp. 183-236). La Découverte.

 

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