Bourgeoisie(s)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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« De son siège social de la province du Nouveau-Brunswick, la famille Irving règne à la manière d’une dynastie. Au fil des décennies, elle s’est bâti un monopole vertical autant qu’horizontal qui lui permet le plus souvent de se passer de fournisseurs et de partenaires, selon un modèle économique opposé à celui d’une multinationale : non pas étendre ses tentacules à l’échelle de la planète, mais exploiter tout ce qui peut l’être dans un périmètre bien circonscrit.
Sa raffinerie de Saint-Jean, la plus importante du Canada, alimente le réseau de distribution Irving, qui dessert tout le nord-est de l’Amérique du Nord, de Terre-Neuve à la Nouvelle-Angleterre. L’entreprise familiale fournit ainsi de l’essence à son immense flotte de camions, qui charrie des aliments récoltés dans ses fermes, des journaux imprimés par ses soins ou encore des colis traités par son service de livraison — quand ces biens ne sont pas distribués via son réseau ferroviaire ou sa flotte de bateaux.
La famille Irving possède en outre de vastes domaines forestiers où elle coupe du bois qu’elle transforme dans l’une de ses nombreuses scieries industrielles et papetières. Sa filiale Kent Homes peut ainsi trouver facilement des matériaux de construction pour ses maisons — le bois, mais aussi l’acier et le béton, qu’elle produit également. Un chantier naval, des usines d’emballage, un réseau de bus interurbains, des concessionnaires automobiles, une chaîne de restaurants, une équipe de hockey, une enseigne de quincailleries et une autre de pharmacies : la liste des propriétés familiales semble sans fin.
Hors du champ industriel et commercial, les Irving contrôlent la vie politique comme des monarques officieux. Leurs prétentions philanthropiques dissimulent mal leur ingérence dans les affaires publiques, au niveau fédéral, mais surtout dans le Nouveau-Brunswick et dans le reste du Canada atlantique, où ils font office de gouvernement bis. Ici, peu de complexes sportifs, musées, centres de recherche universitaire — par exemple sur l’énergie, la foresterie ou le développement durable — n’arborent pas leurs couleurs. L’exposition de la marque a franchi le seuil de saturation : on en arrive à la confondre avec le nom de la province elle-même. Bienvenue en « Irvingnie » ! »

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« Cette dynastie contrôle la totalité des journaux de langue anglaise qui y paraissent. Seul le quotidien de langue française L’Acadie nouvelle lui échappe, mais il est tout de même imprimé par ses soins. Les Irving ont du reste acquis de nombreuses stations de radio et de télévision locales, sans parler des presses universitaires du Nouveau-Brunswick. Les conflits d’intérêts qui découlent de cette situation semblent caricaturaux : les médias du groupe se font essentiellement l’écho des positions de la famille Irving dans absolument tous les champs de la vie sociale et industrielle où elle se trouve engagée (1). Lorsque, à l’automne 2018, une explosion s’est produite sur le site de la raffinerie de Saint-Jean, faisant officiellement quatre blessés, un médecin a émis des doutes sur la justesse des déclarations de la société et, indirectement, sur l’impartialité du traitement de l’information par ses médias (2).
Les cas de dénonciation demeurent cependant rares. Les professeurs, fonctionnaires et députés craignent des représailles. Plusieurs ont, de fait, subi des formes d’intimidation. Dans la capitale, Fredericton, le licenciement de la responsable de la province en matière de santé publique, Mme Eilish Cleary, a fait jaser : il est survenu en 2015, au moment où elle enquêtait sur l’usage du glyphosate par les entreprises forestières des Irving. Rod Cumberland, un biologiste jadis employé par le ministère de l’énergie et des ressources naturelles, de même que Tom Beckley, professeur en foresterie à l’université du Nouveau-Brunswick, ont eux aussi subi de fortes pressions lorsqu’ils ont analysé l’impact de ces pesticides sur la faune régionale, ou la gestion opaque des forêts par le législateur (3).
L’empire familial a désormais plus d’un siècle. Profitant d’un reflux des activités coloniales traditionnelles dans l’Est canadien au tournant des XIXe et XXe siècles, Kenneth Colin Irving, un protestant austère né en 1899, a investi le secteur du pétrole afin d’en contrôler la distribution, à la manière des Rockefeller, mais à petite échelle. Puis il s’est tourné vers les domaines du bois, de l’acier et de la grande distribution, s’érigeant en négociateur impitoyable et avançant habilement ses pions en politique, avant que ses trois fils ne prennent la relève. Principal employeur de l’Est canadien et moteur de son activité industrielle, la famille Irving est parvenue à rendre la population captive. Ici, aucune mesure antitrust ne peut contenir ses appétits. Elle compte parmi les cinq principaux propriétaires fonciers d’Amérique du Nord. D’après un calcul du National Observer (6 juin 2016), les quelque deux cents entreprises qu’elle contrôle lui confèrent un capital d’environ 10 milliards de dollars canadiens (6,6 milliards d’euros). Les structures du groupe n’étant pas cotées en Bourse, peu d’informations filtrent à son propos.
Au nom de la sacro-sainte création d’emplois, le conglomérat profite d’innombrables exonérations fiscales. Il reçoit également des subventions, par exemple par le biais du Programme d’achat d’énergie renouvelable pour la grande industrie, une mesure qui amène la société publique d’électricité à acheter à des prix exorbitants, pour la production d’énergie, de la sciure de bois et des copeaux d’arbres provenant des scieries industrielles…
La province du Nouveau-Brunswick a également cédé aux Irving, directement ou indirectement, le soin de gérer le formidable patrimoine forestier relevant du secteur public, en abaissant constamment ses exigences. Édité en 2014, le dernier « Manuel d’aménagement forestier pour les terres de la couronne du Nouveau-Brunswick », élaboré par le gouvernement provincial, réduit ainsi la taille des zones tampons entre les forêts et les sites habitables ; il autorise davantage de coupes à blanc (4), augmente le volume de production prévu et fait passer la proportion des zones protégées de 31 % à 22 % (5). Parmi ces zones protégées se trouve bien sûr le camp de pêche privé des Irving… La législation s’apparente à une zone franche pour ces derniers : les exigences du ministère provincial des ressources naturelles ne peuvent être modifiées qu’avec l’aval de l’entreprise (6).
Le groupe exerce des pressions similaires dans l’État voisin du Maine, aux États-Unis, où il jouit également d’un régime d’exception. Soutenu par les autorités canadiennes, il a pesé de tout son poids pour défaire tantôt un référendum sur l’interdiction des coupes à blanc, tantôt un projet de loi sur la reddition de comptes. Il lorgne dorénavant les réserves d’or et de cuivre de la montagne Bald, dans le comté d’Aroostook, et certains se demandent si le Maine n’est pas sur le point de devenir la « nouvelle colonie des Irving (7) ». L’exploitation du site pourrait générer de l’acide sulfurique et dégager de l’arsenic, redoutent les écologistes. En guise de réponse, un des fils Irving, James, entonne le refrain des « meilleures pratiques » et des « normes élevées » que favoriserait son entreprise (8)…
Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir la manière dont cet empire contourne l’impôt. Dans les années 1960, il a été l’un des premiers à transférer la gestion de ses actifs dans des paradis fiscaux, selon des modalités comptables aujourd’hui répandues. Cela lui a permis de s’adonner à la pratique abusive des facturations intragroupes, la filiale bermudienne achetant par exemple du pétrole brut pour le revendre à un prix exorbitant à son entité canadienne, de façon à inscrire le plus de capitaux possible dans ce paradis fiscal. Depuis près de soixante ans, les législateurs et les tribunaux canadiens facilitent ces procédés, permettant aux Irving d’éviter de contribuer au budget de l’État (9). D’ailleurs, le patriarche a tellement apprécié les paradis fiscaux qu’il a fini par devenir résident des Bermudes. Unique actionnaire de son conglomérat, il le dirigeait à distance, par l’intermédiaire de ses trois fils, qui, au Canada, en étaient officiellement les simples gestionnaires. »

 

« Le discours libéral soigneusement distillé par les membres de la grande bourgeoisie autonomise les différents aspects du monde social afin de masquer la réalité crue des rapports entre les classes sociales. En effet, que ce soit dans la vie politique, dans l’économie et la finance ou dans l’univers médiatique, les élites acquises au libéralisme sont à la commande. Mais cela doit être caché pour éviter la prise de conscience de l’antagonisme de classe. La dénégation de la lutte des classes a pour objectif d’instituer le capitalisme en système économique et social « naturel », allant de soi, et donc intouchable. Le monde est comme il est et ne peut être autrement dans sa soumission à la volonté des vainqueurs. Experts et statisticiens, au moins certains d’entre eux, donnent une image de l’économie qui doit faire autorité pour que les privilèges soient reconnus comme des gratifications bien méritées par les rentiers, les héritiers, les affairistes et les grands patrons dont les revenus défraient la chronique. Ce déni de la possibilité de la volonté humaine de pouvoir construire un monde plus équitable est omniprésent dans les milieux les plus favorisés. La bourgeoisie veille à maintenir cette illusion des qualités personnelles comme premier facteur des réussites sociales, alors qu’elles sont pour beaucoup le fruit de l’héritage, des biens et des qualités socialement construits des anciens de la lignée.

S’il existe encore une classe, c’est bien la bourgeoisie, ces familles possédantes qui parviennent à se maintenir au sommet de la société où elles se trouvent parfois depuis plusieurs générations. La société française du début du XXIe siècle est une société profondément inégalitaire. Les sociologues ont leur part de responsabilité dans la méconnaissance derrière laquelle s’abritent les processus de la reproduction. Les travaux sur la haute société sont rares, laissant dans l’ombre privilèges et privilégiés, et ce pour des raisons plutôt mauvaises que bonnes : la rareté des financements susceptibles de permettre de tels travaux, mais aussi la difficulté inhérente au fait de mener des investigations auprès d’agents occupant des positions dominantes, qui disposent de pouvoirs étendus et remettent ainsi le chercheur à sa place, dominée. La raison la moins mauvaise serait encore d’accorder la priorité aux problèmes sociaux et donc aux catégories vivant le chômage et les difficultés de tous ordres. Peut-on pour autant faire l’impasse sur les dominants, sur ceux qui tirent le plus grand profit de l’état des choses ? Ceux dont la fortune se chiffre en millions, voire en milliards d’euros.

La recherche trouve aussi un obstacle de taille dans la collecte des informations et des observations. La haute société cultive la discrétion et le secret, sur son mode de vie, mais surtout sur les richesses accumulées. L’opacité est systématique et sourcilleuse lorsqu’il s’agit d’argent, un sujet tabou. L’arbitraire des privilèges, et des pouvoirs qui vont avec, doit rester caché. C’est la condition de la reproduction de l’ordre social. C’est pourquoi les documents fiscaux doivent être aussi bien gardés que ceux relevant du secret Défense.

En raison même de ces obstacles, travailler sur les privilégiés est nécessaire. On ne saurait comprendre la société sans en connaître les sommets. L’information est certes lacunaire, l’enquête se heurte à des difficultés, dont l’une des plus perverses est certainement la maîtrise de la présentation de soi : par l’art de la conversation et le maintien du corps, le grand bourgeois contrôle l’image qu’il donne de lui-même, technologie sociale qui constitue une partie importante de son éducation et qui assure ainsi la métamorphose de qualités sociales en qualités naturelles. Le social modèle des « corps de classe ». Cela permet d’associer à la domination économique la domination symbolique et le consentement plus ou moins implicite des dominés.

Si nous avons persisté à poursuivre nos recherches sur ces familles qui cumulent les pouvoirs et les richesses, c’est pour rendre visible, manifeste tout ce que ces familles doivent justement masquer afin de préserver leurs privilèges.

Mais qui sont ces familles, comment ce groupe apparemment composite constitue-t-il une classe sociale homogène ? La noblesse fortunée y coexiste avec les familles bourgeoises. Des industriels, des hommes d’affaires, des banquiers, de vieille souche ou de récente extraction, y voisinent avec des exploitants agricoles, des hauts fonctionnaires, des membres de l’Institut, des généraux. Un groupe dont la position se définit par la possession des moyens de production, qui peut aller de pair avec l’exercice du pouvoir économique, en tant que PDG par exemple, mais qui peut très bien se contenter d’une attitude rentière, assortie ou non d’une activité professionnelle.

Les bourgeois sont riches, mais d’une richesse multiforme, un alliage fait d’argent, de beaucoup d’argent, mais aussi de culture, de relations sociales et de prestige. Comme les difficultés sociales se cumulent, les privilèges s’accumulent.

La bourgeoisie est-elle une classe menacée de disparition, comme la noblesse autrefois ? Celle-ci n’a-t-elle pas fusionné avec les nouvelles élites ? Dans quelles conditions les positions dominantes se reproduisent-elles d’une génération à l’autre ? De nouvelles fortunes apparaissent et défraient la chronique. Sont-elles appelées à rejoindre la cohorte des nantis ? L’analyse diachronique met en évidence les processus de renouvellement des classes dirigeantes, mais aussi leur permanence à travers leurs différentes composantes. La constitution de lignées apparaît ainsi comme centrale dans les processus de la transmission des pouvoirs. La fusion de la noblesse et de la bourgeoisie la plus ancienne s’inscrit dans cette logique.

Cette fusion va de pair avec la cohabitation dans les mêmes quartiers. Le pouvoir social étant aussi un pouvoir sur l’espace, la haute société exprime son unité profonde par la recherche systématique de l’entre-soi dans l’habitat et dans les lieux de villégiature. Cette ségrégation, qui est surtout une agrégation des semblables, produit un effet de méconnaissance par la séparation d’avec le reste de la société.

Que se passe-t-il à l’abri des regards indiscrets ? D’abord une intense sociabilité, dont les enjeux sont beaucoup plus importants que ne le laisse supposer une expression comme « vie mondaine ». À travers celle-ci s’accumule et se gère une forme de richesse essentielle, le capital social. Un capital qui, comme le capital économique, ignore les frontières : il est lui aussi cosmopolite. La grande richesse se construit et se vit à l’échelle planétaire. « La » mondialisation est aujourd’hui « sa » mondialisation.

La densité des relations conduit à une sorte de collectivisme paradoxal. Les familles mettent en commun une partie de leurs patrimoines et de leurs ressources dans le cadre des échanges incessants qui rythment leur vie. La richesse des uns vient ainsi accroître celle des autres par la médiation d’une sociabilité qui partage les valeurs d’usage, sans que, bien entendu, la propriété patrimoniale soit pour autant écornée.

L’avenir de cette classe apparaît ainsi prometteur. Elle est à peu près la seule au début du XXIe siècle à exister encore réellement en tant que classe, c’est-à-dire en ayant conscience de ses limites et de ses intérêts collectifs. Aucun autre groupe social ne présente, à ce degré, unité, conscience de soi et mobilisation. »

– Pinçon, M. & Pinçon-Charlot, M. (2016). Introduction. Dans : Michel Pinçon éd., Sociologie de la bourgeoisie (pp. 4-6). La Découverte.

 

9782707193377

« Depuis dix ans, la bourgeoisie a connu des bouleversements liés notamment au pouvoir grandissant de la finance sur l’industrie, la politique et les médias. Quelles en sont les conséquences sur les différentes formes de richesse, l’argent, la culture, les relations sociales et le prestige qui caractérisent cette classe sociale ?
Les modes de vie des grands bourgeois ont-ils changé ? Dans quelles conditions leurs positions dominantes se reproduisent-elles de génération en génération ? Quel est le rôle des dynasties familiales dans cette transmission ? La bourgeoisie, face à la montée des inégalités économiques et sociales, est-elle consciente de leurs conséquences sur les peuples ? Est-elle la dernière classe sociale ? La mobilisation pour la défense de ses intérêts exige des liens de plus en plus étroits avec les politiques. Peut-on parler d’une oligarchie ?
C’est à ces questions sur cet univers encore trop méconnu et qui préférerait le rester que répond ce livre rigoureux et accessible. »

 

 

 

 

« […] Après la Révolution, la noblesse a pu se reconvertir, devenir banquière ou industrielle. Ceux qui manquèrent cette adaptation se virent condamnés à une sorte de retraite étriquée sur leurs terres et à une lente détérioration de leur position sociale, en raison de la dégradation de la rentabilité du patrimoine foncier. La Restauration a été de ce point de vue un moment crucial. On vit des aristocrates s’attacher à « conserver, ou à ressusciter, la tradition des nobles maîtres de forges ». Les plus célèbres furent les Wendel, mais on vit aussi le maréchal Soult, duc de Dalmatie, s’associer avec un vicomte de La Rochefoucauld pour créer la Compagnie des fonderies et forges d’Alais [Vidalenc, 1966, p. 29].

Le capital industriel et financier est devenu indispensable aux nobles pour le maintien d’une position dominante que ne saurait assurer seule la possession de biens fonciers [Brelot, 1992]. Or ces formes de capitaux en requièrent une autre, le capital scolaire, qui a pris une grande importance dans les stratégies de réinsertion des familles de la noblesse pour lesquelles, autrefois, le recours aux précepteurs et une certaine indifférence aux diplômes étaient de règle. Les modalités de cet investissement dans un cursus scolaire passant par des institutions et non plus par le préceptorat privé ne sont pas laissées au hasard, et le recours à des établissements hors du commun est systématique. À Paris, Les Oiseaux, Lübeck, Sainte-Marie et Franklin, par exemple, ont cette particularité remarquable de reproduire les valeurs et les manières de faire du milieu familial [Saint Martin, 1993].

Les rapports au domaine familial dont le château constitue le cœur sont divers. Certaines familles sont restées rurales, traditionnelles et attachées aux valeurs aristocratiques sur un mode parfois passéiste, qui trahit un certain ressentiment envers des changements mal assumés. D’autres familles sont devenues parisiennes et ne tirent plus leurs revenus de l’exploitation de leurs terres. Elles ont souvent conservé le château, la maison de famille où la mémoire de la lignée est entretenue et transmise. Vendre un tel bien, ce qui peut arriver lorsque les ressources ne sont plus suffisantes pour faire face aux travaux d’entretien, est vécu comme un drame, comme la perte d’un être cher. C’est une nouvelle mort pour les ancêtres, cette fois un peu plus définitive encore. Jean d’Ormesson met en scène cette tragédie familiale dans un roman où il s’inspire directement de la vente du château de Saint-Fargeau, dans l’Yonne, qui appartenait à sa famille [d’Ormesson, 1974].

Le château est emblématique de l’identité noble et pour une part au principe de « cette croyance en l’existence d’une différence essentielle avec ceux qui ne sont pas issus de la noblesse » [Saint Martin, 1993, p. 11]. Or on peut voir des roturiers, à la façon de François Pinault, consacrer de véritables fortunes pour acquérir château et domaine. Une telle démarche est révélatrice d’enjeux qui ne sauraient être ramenés à on ne sait quel penchant mimétique : le château de la Mormaire participe au travail de construction d’une image et d’une lignée qui utilise les mêmes symboles que ceux des vieilles familles de la noblesse. Cette légitimation des positions dominantes recourt ainsi volontiers aux indicateurs de durée, aux signes qui peuvent inscrire les nouveaux venus dans un temps long, celui où s’affirme l’excellence [Pinçon, Pinçon-Charlot, 2005].

En France il n’y a plus de régénération de la noblesse par anoblissement, comme cela existe encore en Belgique ou en Angleterre. Pourtant, toute une partie roturière de la haute société française se réclame de l’aristocratie et de ses valeurs. C’est que la noblesse par son inscription incomparable dans la durée offre un label irremplaçable et très envié. L’anoblissement paraît être une consécration recherchée là où elle est encore possible. De façon proche de la Légion d’honneur, la cooptation dans un titre nobiliaire sanctionne, en Belgique, les services rendus à l’ordre en place et à l’État.

À l’inverse, des nouveaux venus peuvent accumuler certaines des caractéristiques des descendants des vieilles familles. Pour Albert Frère, cette stratégie a été payante, puisque le voilà aujourd’hui compagnon des princes et des ducs tout en étant devenu l’un des grands financiers de son époque : il a su atteindre le point culminant du massif des dominants, celui où les formes de capital s’accumulent et sont appelées à se transmettre.

Le chanteur Salvatore Adamo, anobli par le roi des Belges en 2001, ne bénéficie quant à lui que d’une « concession de noblesse personnelle », c’est-à-dire non transmissible à ses enfants [d’Alkemade, 2003].

L’anoblissement suppose des processus qui s’inscrivent dans la durée, au-delà des réalisations de l’anobli, fruits du courage militaire, ou du développement économique. Tout se passe comme si la transmission du titre nobiliaire aux générations suivantes était liée à la place dans les rapports de classe et donc à la propriété des moyens de production afin que la richesse symbolique renforce la légitimité de l’exploitation économique. […]

La noblesse au service du prolétariat ? Le miracle Le Pen
Wallerand de Saint-Just est trésorier du Front national (FN) depuis 1986. Il a été candidat à la Mairie de Paris lors des élections municipales de 2014. En décembre 2015, il est la tête de liste pour les régionales en Île-de-France. Avocat à la Cour et membre de l’Association d’entraide de la noblesse française (ANF), il a épousé Alix de Golos. Il est le fils aîné d’Antoine de Saint-Just d’Autingues et de Jeanne de Proyart de Baillescourt.
Bernadette de La Bourdonnaye était, pour les élections municipales à Paris en 2014, directrice de la campagne du FN et tête de liste dans le 7e arrondissement. Elle a travaillé pendant seize ans dans les laboratoires Servier où elle exerçait le lobbying auprès du Parlement. Puis elle en a assuré la communication institutionnelle. Elle a quitté le laboratoire Servier en mars 2011, en plein scandale du Mediator. Elle était présente à la réunion d’information du 14 mars 2016 à l’université Paris Dauphine, organisée par la Mairie de Paris pour les habitants du 16e arrondissement, concernant l’installation provisoire d’un centre d’hébergement pour les sans-domicile fixe (SDF), auquel elle est vivement opposée.

Bertrand Dutheil de La Rochère est responsable aux intellectuels dans le cadre du collectif « Culture-Libertés-Création ». Il est également trésorier du « Rassemblement Bleu Marine ». Sa famille a douze mentions dans le Bottin Mondain 2009 et possède des châteaux. Ses apparentés sont souvent membres de l’ANF. Marie-Amélie Dutheil de La Rochère a été candidate pour le FN aux élections municipales de Paris en 2014.
Le comte Thibaut de Bougrenet de La Tocnaye est diplômé de l’École centrale et d’un troisième cycle à HEC. Il est conseiller régional FN en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Son père, Alain, membre de l’ANF et de la Société des gens de lettres, a participé à l’attentat du Petit-Clamart contre le général de Gaulle en 1962. Après avoir été condamné à mort puis gracié en 1968, il a adhéré au FN. La mère de Thibault, Isabelle d’Arnal de Serres, est elle-même issue de la noblesse. Thibault est membre du bureau politique du FN.

Grégoire de Fournas de La Brosse, fils d’Étienne, qui exploite une vingtaine d’hectares d’AOC dans le Médoc, et d’Agnès Dubarry de Lassalle, est, à trente ans, un nouvel élu départemental pour le FN dans la Gironde depuis le 29 mars 2015.

Pascal Renouard de Vallières, cinquante-quatre ans, ancien UMP, soutient le FN depuis l’automne 2015 pour une candidature de Marine Le Pen en 2017.

Le vicomte Henry de Lesquen est, depuis 2007, le directeur de Radio Courtoisie. Ce polytechnicien est également un des fondateurs du Club de l’Horloge, créé en 1974, un club conservateur très proche du FN. Il en est l’actuel président. Il participe aussi aux réunions du Cercle Renaissance, un club fondé par des anciens du mouvement Occident. Dans les années 1970, certains dirigeants du patronat, François Ceyrac ou Pierre de Calan, sont des habitués de ce Cercle Renaissance, dont Michel de Rostalan, qui vient d’Occident, était le secrétaire national. Nous y avions été invités par le comte Henri de Burton (pseudonyme) en 1988. Les descendants du tsar de Russie étaient présents. Ils se disaient prêts à prendre la relève après la chute du communisme que, dans une très grande naïveté politique, nous pensions immortel et qui s’écroula un an plus tard. Nous ne pourrons jamais oublier cette soirée car elle nous a fait côtoyer un univers incroyablement éloigné du nôtre. Le comte Henri de Burton a bien dû le comprendre puisqu’il n’a pas osé nous présenter comme chercheurs au CNRS, préférant le statut de chanteurs ! En 1986, le Cercle Renaissance a remis son prix littéraire annuel au Club de l’Horloge pour son ouvrage L’Identité de la France.

Comme dans le secteur bancaire. Ainsi, le comte Patrick de Fayet, membre du Jockey Club, a été directeur général de la filiale française de la banque suisse UBS de 2004 à 2011. Période durant laquelle le comte Thierry Pelletier de Chambure Hémart du Neufpré en était le président du directoire et Jean-Frédéric de Leusse le président [Pinçon, Pinçon-Charlot, 2015, p. 177-181]. Les membres de la noblesse n’hésitent pas à se lancer dans les responsabilités politiques. Le Front national (FN), créé en 1972 par Jean-Marie Le Pen, en est un exemple (voir encadré).

Il ne s’agit que de quelques noms, mais qui indiquent bien que le FN, un parti politique construit autour de la dynastie familiale des Le Pen, qui en est aujourd’hui à sa troisième génération, séduit des familles anciennes, de la noblesse, qui y trouvent des postes de responsabilité.

La bourgeoisie elle-même ne paraît pas insensible aux charmes de la noblesse puisque les mariages mixtes, entre ces deux groupes, sont fréquents [Grange, 1996]. On retrouve cette bonne disposition dans des cercles à prédominance nettement bourgeoise. Ainsi, 90 % des membres du Cercle du Bois de Boulogne présentent en 2006 un patronyme roturier mais huit de ses douze présidents successifs, depuis 1867, portent un titre nobiliaire, dont cinq de ceux qui furent en exercice depuis 1941. En mettant en avant les noms emblématiques de l’aristocratie, la bourgeoisie sait utiliser une partie du capital symbolique véhiculé par un grand nom qui, par sa forme même, manifeste plusieurs siècles d’ascendants prestigieux.

Il n’y a pas que la bourgeoisie à être séduite par les attraits de la noblesse. Des revues comme Gala ou Point de Vue ont un lectorat majoritairement populaire, or elles consacrent une surface rédactionnelle très importante à célébrer les princes et les personnes titrées. Certaines fractions des classes populaires, les moins ouvrières et les moins militantes, marquent de la déférence envers les nobles. Ainsi, la boulangère du village adressera un chaleureux « Bonjour, monsieur le marquis » lorsque celui-ci, en visite sur ses terres, pénétrera dans la boutique. De telles attitudes ont pu être observées maintes fois au cours de nos enquêtes sur le terrain. Le peuple reste respectueux envers les titres et les particules, à condition toutefois que les intéressés sachent « rester simples », ce qui est d’ailleurs le plus grand hommage qui puisse leur être adressé.

L’exemple de la noblesse russe émigrée montre, dans un cas de figure extrême, à quel point le prestige de l’aristocratie peut résister à des bouleversements sociaux radicaux. Au moment de la Révolution de 1917, la noblesse étant depuis très longtemps cosmopolite, avec ses réseaux de lignages et sa culture d’ordre qui transcendent le temps et les limites des nations, l’ancienneté des alliances matrimoniales et des liens divers, entre les élites européennes et les élites russes, a permis à celles-ci d’émigrer en France, en Espagne ou en Belgique. La haute société bénéficie de ce privilège rare d’être chez elle à l’étranger. Ce capital cosmopolite permet de faire face aux bouleversements politiques. En l’occurrence, le comte Pierre Cheremetieff, descendant par sa mère des maréchaux Koutouzoff et Souvaroff qui ont combattu Napoléon Ier en 1812, a néanmoins épousé l’arrière-petite-nièce de l’empereur en 1962, manifestation évidente de la place que détiennent certaines familles en Europe.

Un décret de l’empereur Nicolas II avait enjoint, dès 1914, à toutes les familles de l’aristocratie possédant des biens à l’étranger de les réaliser et de rapatrier ces capitaux en Russie pour participer à l’effort de guerre. Ce qui fut fait et ruina les familles de l’émigration. Certains des descendants de ces familles ont tenté une nouvelle reconversion en raison de l’opportunité présentée par l’implosion du régime communiste. Compte tenu du temps qui sépare ces deux événements, ce sont les petits-enfants et les arrière-petits-enfants des émigrés qui se sont trouvés dans cette nouvelle situation de devoir se déterminer par rapport à un éventuel retour en Russie. Or, si le rétablissement du régime tsariste n’a jamais été à l’ordre du jour, il semble que, pour certaines familles émigrées, le retour puisse se faire en bénéficiant de l’aura attachée à leur nom. L’accueil fait au comte Pierre Cheremetieff permet de penser que, comme en France, il ne suffit pas d’une révolution pour abolir des siècles de croyance dans la prééminence et l’excellence de ceux qui doivent à leur naissance leur position et leur prestige. Selon Pierre Cheremetieff, la recherche de la tradition et l’aura attachée à ce nom donnent à chacune de ses visites, une ou deux fois par mois depuis la chute de l’URSS, « une qualité exceptionnelle où fidélité et dévouement [lui] sont le plus souvent manifestés ».

L’un des privilèges des classes dominantes serait ainsi de pouvoir se jouer des atteintes du temps et des vicissitudes historiques, comme si l’excellence ne pouvait jamais être frappée d’obsolescence. Il y a avant tout le désir de montrer, de la part des héritiers qui cherchent à reprendre possession des terres et des châteaux de leurs ancêtres, que l’authenticité et la pérennité vont au-delà d’une péripétie politique, soixante-dix ans de communisme, ramenée à un simple accroc, certes tragique mais somme toute secondaire, dans la continuité du temps. Mettre beaucoup d’énergie dans ces tentatives pour faire revenir ce qui souvent n’est que ruines dans le patrimoine familial souligne l’importance pour les membres de la haute société d’inscrire leur existence dans le temps long, celui de l’immortalité symbolique des dynasties héréditaires [Pinçon, Pinçon-Charlot, 2005]. Les allers et retours entre la France et la Russie du comte Cheremetieff, sur les terres de sa famille, ne sauraient être réduits à la seule dimension économique, même si celle-ci est une réalité bien tangible. Ni à la volonté de retrouver les biens d’autrefois. Au-delà, les biens culturels, la valeur symbolique du nom de la lignée, liée à la noblesse, sont de vraies richesses. […]

Le temps légitime la richesse : être riche est beaucoup mieux accepté de qui peut présenter de nombreux quartiers de noblesse. Le temps en principe ne s’achète pas, et pourtant, dans le cadre d’une de ces privatisations dont ils sont si friands, les Anglais ont réussi à en vendre et, par là, à créer un marché de la légitimité. En Angleterre, la Manorial Society, fondée en 1906, est spécialisée dans la vente de titres nobiliaires. Trois ou quatre fois par an des titres de noblesse sont vendus, en provenance de familles ruinées ou sans héritiers. La Manorial Society est un club qui a été créé pour rassembler tous les Lords of the Manor, c’est-à-dire les lords attachés à un nom de terre. Depuis 1981, les aristocrates dans la gêne ont la possibilité d’y mettre en vente leur titre et de permettre ainsi à des bourgeois fortunés d’acheter un peu de ce capital symbolique que représente un titre nobiliaire. Une sorte de preuve par l’absurde de la force de légitimation que recèle un grand nom de la noblesse. Par l’absurde, car que vaut un titre acheté, sinon la disqualification de l’acheteur ? La technologie sociale mise en œuvre par la bourgeoisie française, à savoir un rapprochement lent et raisonné avec la noblesse, qui a conduit à une quasi-fusion des deux groupes, paraît être d’une plus grande efficacité.

Noblesse et bourgeoisie : une véritable confrérie
Cyril Grange, dans son étude de sociologie démographique des personnes et des familles mentionnées dans le Bottin Mondain depuis sa création en 1903, démontre que « c’est essentiellement au XXe siècle que s’est opéré le rapprochement progressif des élites anciennes avec les nouvelles aristocraties bourgeoises. L’étude du Bottin Mondain révèle l’uniformisation, au cours du siècle, des comportements et du système de représentation de la noblesse et d’une frange mondaine de la bourgeoisie » [Grange, 1996, p. 374]. C’est parce que le rapprochement est fondé sur la famille que Cyril Grange consacre toute la seconde partie de son ouvrage au système des alliances matrimoniales, à la « construction du foyer mondain ».

La noblesse n’a plus le monopole de ce rapport privilégié au temps qui inscrit l’individu dans la longue durée par la médiation de l’appartenance à une lignée. Car la bourgeoisie a su, elle aussi, se créer ses quartiers de bourgeoisie, un peu à la façon des quartiers de noblesse, chaque quartier correspondant à un ascendant. À travers la transmission des héritages, la bourgeoisie cherche et trouve une source de légitimation à sa position dominante. La magie sociale qui permet d’attribuer des qualités spécifiques à ceux qui allient richesse et pouvoir, sur la base de l’ancienneté de la dynastie, fonctionne aussi pour les vieilles familles roturières.

En créant à son tour des dynasties, la haute bourgeoisie contribue à maintenir, à son profit, la croyance dans la qualité spécifique de la noblesse. Elle rejoint cette catégorie en substituant au mythe méritocratique de la République celui de l’innéité des compétences, des dons et des vertus de lignées. Celles-ci prouvent, par le fait même qu’elles sont des lignées et donc qu’elles sont capables de transmettre, la permanence de ces qualités dans les personnes au-delà des générations. En s’appuyant ainsi sur le temps et la durée pour légitimer ses privilèges, la haute bourgeoisie se fond dans une nouvelle noblesse, où la particule et le titre n’ont plus qu’une importance relative, la possession de différentes formes de capitaux étant le critère essentiel de l’appartenance.

Pourquoi l’ancienneté est-elle à ce point valorisée par les milieux dominants ? Serait-ce parce que la durée finit par occulter les origines de la fortune, les conditions de l’accumulation primitive ? Serait-ce parce que le mérite personnel est à la portée du premier venu et que son effort rappelle qu’il y a bien peu d’inné dans la réussite initiale ?

La durée permet de transformer le labeur opiniâtre en don, en qualités innées et transmissibles, en excellence naturelle n’ayant rien à voir avec le mérite besogneux des parvenus. La domination symbolique passe par un travail d’occultation de la fortune matérielle au profit des autres formes de richesse. Il est vrai que l’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de passer de la domination économique à la domination symbolique, c’est-à-dire d’une domination matériellement fondée à une domination ancrée aussi dans les représentations et les mentalités, et pour cela beaucoup plus solidement assise. Cette métamorphose des rapports de domination est essentielle à leur reproduction puisqu’il s’agit d’aboutir à l’intériorisation par les dominés des excellentes raisons qui font des dominants ce qu’ils sont. Les dominés participent alors eux-mêmes à leur domination en reconnaissant celle-ci comme bien fondée.

Les bonnes raisons de l’endogamie
Le mariage, singulièrement dans la bourgeoisie, ne concerne pas seulement une femme et un homme : il met en relation deux familles et, au-delà, leurs réseaux d’alliances.

Pour réussir ces alliances, il est fait appel à des technologies sociales spécifiques. On apprend aux jeunes des grandes familles à s’apprécier et à s’aimer. Pour cela, même si les longs séjours au château se font plus rares, en raison des voyages à l’étranger, les grandes demeures familiales et les villas en bord de mer, dans lesquelles les jeunes partagent une partie de leurs vacances, favorisent les échanges affectifs et amoureux.

Les mariages endogames présentent l’avantage de maintenir le patrimoine et les fortunes à l’intérieur du groupe. L’association entre dynasties bourgeoises et dynasties nobles, tout en brouillant les frontières, conforte les unes et les autres : plus ou moins pourvues dans les différentes formes de capitaux, les familles trouvent dans leur rapprochement la possibilité d’accroître leur richesse sociale là où elle peut marquer quelque faiblesse, ou de renforcer encore tel ou tel capital. Redorer son blason signifie que le mariage de tel fils de la noblesse avec une riche bourgeoise permettra de renflouer les caisses du château. Mais le gain symbolique, dans l’autre sens, équilibre l’échange. Ce qui peut d’ailleurs valoir dans d’autres combinaisons sociales, par exemple lorsqu’un des fondateurs de la sociologie française épouse une riche héritière et fait ainsi bénéficier sa belle-famille de la reconnaissance intellectuelle et universitaire dont il jouit [Charle, 1984].

Le milieu des grandes familles est toutefois étroit. De sorte que, comme disent les intéressés, « on est tous cousins ». Chez les Rothschild, si l’on considère Amschel comme le fondateur de la lignée, à la troisième génération les enfants de ses cinq fils se sont mariés entre eux. Sur les dix-neuf petits-enfants d’Amschel, on compte quatorze mariages entre cousins germains. Dans les familles de la haute société, les mariages entre cousins issus de germains sont fréquents [Pinçon, Pinçon-Charlot, 1998].

Le Code civil, établi en 1804 sous Napoléon Ier, exige que les biens d’une succession soient partagés à égalité entre frères et sœurs, annulant le droit d’aînesse. Toutefois, un décret de 1808 permit aux chefs de famille, qui en manifestaient la volonté, d’avantager le fils aîné par l’institution d’un majorat sur une partie du patrimoine familial. Cette possibilité de dérogation sera définitivement supprimée en 1905. Les grandes familles restent d’ailleurs souvent hostiles à cette disparition du majorat qui complique la passation efficace du relais. Du fait des partages successifs entre héritiers à chaque génération, on pourrait croire que les grandes fortunes sont très menacées. Mais les alliances matrimoniales sont soigneusement circonscrites au groupe des familles similaires. Cette endogamie sociale permet de limiter l’érosion des fortunes due à leur division lors des successions. Le conjoint étant, lui aussi, fortuné, l’échange se réaliserait à somme nulle pour deux familles dont tous les enfants se marieraient entre eux, au niveau des groupes familiaux. L’érosion ne joue qu’au-delà de deux enfants, ce qui est, il est vrai, le cas le plus fréquent. Le Bottin Mondain, dans son édition 2004, comptait une moyenne de 3,9 enfants par ménage, ce chiffre passant à 4,2 pour les seules familles ayant des enfants. Le recensement de 1999 aboutit à une moyenne beaucoup plus faible : 1,9 enfant par ménage dans l’ensemble de la population française. 

Un grand mariage à la française : cooptation et anoblissement
Bernard Arnault, première fortune professionnelle de France, a marié sa fille Delphine le 17 septembre 2005 dans la cathédrale de Bazas, non loin du château d’Yquem, propriété du groupe LVMH, où se déroula la fête. Celle-ci a regroupé 650 invités dans le sanctuaire du Sauternes, l’un des plus grands vins du Bordelais. Le marié, Alessandro Vallarino Gancia, est issu d’une dynastie des vins et spiritueux, établie depuis 1850 dans le Piémont italien. Les invités rassemblent une élite internationale, noble ou bourgeoise, appartenant au monde des affaires, mais aussi à celui de la politique ou des arts et des lettres. Il y avait ainsi l’infante Elena d’Espagne, Leurs Altesses Royales Marie-Chantal et Pavlos de Grèce, mais aussi quelques anoblis plus récents, comme plusieurs Rothschild, le baron Seillière ou le baron Frère. Ceux-ci sont aussi d’avisés financiers et industriels, comme nombre de bourgeois notoires présents dans l’assistance : Serge Dassault, Thierry Desmarets (président de Total), Michel Pébereau (BNP-Paribas), Claude Bébéar (Axa). Le monde politique était largement représenté avec plusieurs ministres, dont celui de l’Intérieur, candidat aux élections présidentielles de 2007, Nicolas Sarkozy, Thierry Breton (un patron passé de Thomson et de France-Télécom au ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie), Renaud Donnedieu de Vabre (ministre de la Culture), Jean-François Copé (alors délégué au Budget), Renaud Dutreil (responsable des PME). Karl Lagerfeld et John Galliano, créateurs de la haute couture, et Christian de Portzamparc, architecte de renom, donnèrent une note artistique à l’assemblée. Liste non exhaustive.

Cette diversité dans l’uniformité de la haute société était largement détaillée quelques jours plus tard dans le texte et par les photographies décrivant cet événement sur vingt-deux pages d’un numéro de Paris-Match, dont le propriétaire est le fils de Jean-Luc Lagardère, qui y consacrait même sa couverture. Au-delà des critiques sur son coût, cette cérémonie marquait l’entrée de la famille Arnault dans le dernier cercle. Certes, il y avait encore, dans l’opulence étalée et la complicité avec les médias, quelque chose du nouveau riche que fut le champion français du luxe. Mais le mariage de Delphine Arnault, par la magnificence des lieux et de la fête, par le prestige des invités, par l’alliance matrimoniale réalisée, a été le franchissement d’un palier. Réunir un semblable panel de célébrités et de personnalités dotées des pouvoirs les plus divers, c’est se montrer l’égal des plus grands. Pouvoir ainsi convier à une cérémonie nuptiale un tel aréopage, c’est faire admettre par ceux qui répondent à l’invitation que l’on est digne de leur présence. Que l’on appartient, enfin, au même monde. C’est se faire coopter dans cette nouvelle aristocratie de l’argent, qui, avec ou sans titre ou particule, constitue aujourd’hui l’élite dirigeante des pays développés.

Nuances
Il existe des exceptions à cette fusion entre bourgeoisie et noblesse. La bourgeoisie allemande, à l’inverse des cas français et anglais, a gardé ses distances par rapport à la noblesse [Kocka, 1996]. Les bourgeois allemands, plus enclins à accepter l’intervention de l’État dans le développement du capitalisme industriel au XIXe siècle, auraient souffert d’un déficit d’identité. L’Allemagne reste marquée par des frontières relativement bien dessinées entre bourgeoisie et noblesse.

Ce qui est tout à fait différent du cas français où la société de cour a eu un rôle assimilateur. « L’intégration de l’élite du royaume à la cour de Versailles apparaît ainsi comme un moment extrêmement important pour l’histoire de l’assimilation en France. Versailles constitue en effet un formidable « creuset » où aristocrates et bourgeois se côtoient fréquemment mais parfois aussi s’unissent et s’influencent réciproquement » [Noiriel, 1992, p. 89]. Cette interpénétration de l’aristocratie et de l’élite bourgeoise a eu des conséquences pour les deux groupes sociaux, la bourgeoisie adoptant les modes de vie et les valeurs de l’aristocratie. Mais certains membres de la noblesse ont été acquis dès avant la Révolution à la philosophie des Lumières. Le développement de celle-ci doit à une certaine fraction de la noblesse. « À partir de 1760, les notions de valeur et d’honneur qui avaient jusqu’alors défini la spécificité nobiliaire sont relayées par une notion nouvelle, celle du mérite, valeur bourgeoise typique du troisième ordre, que la noblesse intègre, fait sienne, qu’elle accepte et reconnaît officiellement comme critère de nobilité » [Chaussinand-Nogaret, 1984, p. 53]. Le même auteur insiste sur la participation de certains nobles aux activités commerciales, industrielles et bancaires où ils côtoyèrent des parvenus, de nouveaux enrichis de la classe montante. La fusion des élites ne date donc pas de la période postrévolutionnaire, même si elle s’est accélérée avec l’abandon des structures propres à l’Ancien Régime.

La noblesse d’Empire a joué un rôle dans la fusion des élites au XIXe siècle. Napoléon Ier, par l’anoblissement, a cherché à produire une élite dans le but de reconstruire la société française sur des bases nouvelles, notamment en mettant en avant l’idée de mérite. Les titres accordés par Napoléon ne sont pas associés à des privilèges. De sorte que la noblesse d’Empire a une fonction de passerelle entre l’ancienne noblesse et la grande bourgeoisie [Petiteau, 1997 ; Lalliard, 2002]. La création de la Légion d’honneur participe de la même démarche : distinguer les élites pour mieux asseoir leur pouvoir, à travers une logique nobiliaire. Avec cette nuance d’importance que la Légion d’honneur ne se transmet pas.

Une immortalité symbolique partagée
Noblesse et bourgeoisie ont partie liée. Complices dans le partage des richesses et celui du pouvoir, elles se doivent de gérer en commun leur capital temps. C’est-à-dire leur pouvoir sur le temps. Car la fortune donne aussi du pouvoir sur ce qui échappe à l’homme ordinaire. Elle permet, ne serait-ce que par sa transmission, de fonder une dynastie, cette dénégation de l’éphémère. Un grand bourgeois ne meurt jamais tout à fait. Il donne son nom à une avenue, il écrit ses mémoires, son fils reprend l’affaire qui porte son nom. Ce nom demeure. Il n’est jamais vraiment celui d’un individu, mais bien celui d’une lignée, qui inscrit ceux qui le portent dans un passé et un avenir communs qu’ils vivront par procuration. La noblesse a été la première à réaliser ce miracle. Le bourgeois triomphant a bien compris que son éternité passait par une alliance avec ce qui ne saurait mourir : l’aristocratie des élites.

Les grandes familles sont unies entre elles. Ces liens forment un réseau, une trame serrée, qui rassemble leurs membres dans une vaste confrérie. Au sein de celle-ci, l’une des techniques sociales les plus utilisées pour construire cette immortalité symbolique consiste dans la maîtrise des arbres généalogiques complexes du milieu. À l’évocation du nom d’une personne, il importe de la situer dans la structure des alliances et des cousinages. D’où le succès d’un ouvrage comme le Bottin Mondain, fort utile aux mémoires défaillantes. Dans ces familles, la reconstitution d’arbres généalogiques, dont la difficulté majeure réside dans l’entremêlement des branches, constitue un jeu de société où certains excellent.

Dans le Bottin Mondain, la présence simultanée des ascendants, parents, enfants, collatéraux est une manifestation publique du capital familial. Ces énumérations des différentes occurrences du même patronyme, qui peuvent occuper une page entière, mettent en valeur l’étendue du réseau familial. Celui-ci est un véritable collectif composé des ancêtres, des vifs et des héritiers à venir. La famille constitue l’une des dimensions essentielles des positions dominantes. Elle est au centre des relations sociales qui permettent l’accumulation et la transmission des patrimoines. Les familles nobles et bourgeoises sont grandes car les alliances entrecroisées, nécessaires au maintien de la lignée, multiplient les liens entre leurs différentes branches.

Le milieu des grandes familles de la noblesse et de la bourgeoisie ancienne est listé par des répertoires nombreux et parfois redondants : outre le Bottin Mondain, les annuaires des cercles, les annuaires d’anciens élèves, comme celui de l’École des Roches, les listes plus informelles, comme celles des rallyes d’adolescents, la liste biographique des personnalités du Who’s Who, qui déborde largement les limites de la bourgeoisie puisque, par exemple, Georges Marchais y a figuré [Lewandowski, 1974]. Si la haute société est difficile à cerner dans l’appareil statistique courant, paradoxalement elle se compte et s’énumère avec beaucoup de soin sur des listes où cohabitent des patronymes nobles et des patronymes bourgeois. Les premiers sont souvent mis en avant, soit dans la dénomination des rallyes qui choisissent le nom le plus prestigieux parmi les familles, soit dans l’énumération des noms des membres des instances dirigeantes d’un cercle.

Listes et annuaires produisent un effet de groupe lié à l’énumération elle-même et constituent par là un indicateur de plus pour démontrer que ces familles sont mobilisées, conscientes de leur appartenance à un ensemble dont elles ne cessent de définir et de repérer les contours.

Les grandes familles de la bourgeoisie et de la noblesse ont non seulement conscience des limites de leur milieu (qui en est, qui n’en est pas), mais elles sont également très au fait de la place et de la position des uns et des autres à l’intérieur même du groupe.

L’étiquette en action est une « autoreprésentation de la cour » [Elias, 1985, p. 94]. Les enterrements sont une des occasions de la mise en scène de cette connaissance interne du milieu, parce que les obsèques sont l’instant magique de la passation des pouvoirs d’une génération à l’autre. Elles cristallisent les différentes composantes du groupe qui est ainsi en représentation. Les cérémonies funéraires révèlent, en l’exposant, le capital social du mort, avec ses réseaux liés à ses différentes appartenances. Les funérailles sont l’une des grandes occasions de rassembler la famille, au sens large, et là encore de l’ordonner. À propos des funérailles de François de Wendel à Hayange en 1949, Pierre Bourdieu et Monique de Saint Martin ont écrit que « le cortège est une généalogie réalisée » [Bourdieu, Saint Martin, 1978, p. 28].

L’étiquette s’est constituée dans la société de cour, puis elle a été utilisée comme une arme par la noblesse sur le déclin face à la bourgeoisie montante du XIXe siècle. La codification la plus extrême de la vie quotidienne permettait à l’aristocratie de maintenir le bourgeois à sa place, dominée, en tant que nouveau riche, ignorant les codes de la bonne conduite. Puis, au fil du temps, tel le bourgeois gentilhomme, il a épousé le style de vie du noble, et parfois ses filles. L’étiquette et les codes du savoir-vivre sont devenus pour lui aussi une seconde nature, leur arbitraire permettant de confondre l’intrus en ce domaine bien dépourvu. »

– Pinçon, M. & Pinçon-Charlot, M. (2016). II. Noblesse et bourgeoisie : les enjeux du temps. Dans : Michel Pinçon éd., Sociologie de la bourgeoisie (pp. 27-45). La Découverte.

 

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« Les riches défendent leur pré-carré grâce à un réseau dense d’associations, de comités, de conseils, de cercles. Des rivages bretons aux châteaux de l’Oise, des beaux quartiers parisiens aux parcs et jardins de Normandie, les élites fortunées se mobilisent pour leurs espaces.
Les auteurs ont mené l’enquête auprès de militants peu ordinaires. Ils ont assisté aux dîners et aux cocktails où, à Neuilly et dans le 16e arrondissement, la haute société se retrouve et se concerte pour préserver la qualité de ses lieux de vie et veiller sur un entre-soi qui lui est vital. La grande bourgeoisie se protège des autres, quitte à former des ghettos. Les ghettos du Gotha.
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, anciens directeurs de recherche au CNRS, ont publié Dans les beaux quartiers (1989), ouvrage sociologique qui est devenu une véritable référence. »

 

« Les beaux quartiers des grandes cités
Que ce soit à Paris, à Londres, à Madrid ou à Bruxelles, à Marseille, à Bordeaux ou à Lyon, les quartiers résidentiels de la haute société sont toujours des quartiers neufs, construits par elle et pour elle-même. Ces quartiers sont aujourd’hui parfois de vieux quartiers, comme celui du cours Arnozan à Bordeaux, ou le faubourg Saint-Germain à Paris. Mais ils furent bien, à leur époque, construits par la haute société, et les grandes familles s’y installèrent dans un habitat que personne d’autre n’avait occupé avant elles. À Marseille, elle trouve au sud ses terrains libres qui bénéficient d’un accès direct à la mer, sans le no man’s land des installations portuaires [Zalio, 1999].

Les formes architecturales, les équipements urbains et commerciaux, l’allure des passants marquent socialement ces quartiers et en font l’un des facteurs importants de la socialisation adéquate des jeunes, tout en procurant aux familles résidentes un cadre conforme à leurs attentes et à leurs modes de vie. Ce cadre de vie ne saurait être négligé dans les processus de la reproduction sociale. Il est l’une des instances de socialisation des jeunes, à l’instar de la famille ou de l’école. Il suffit de penser dans cette optique aux façades hiératiques de certaines avenues parisiennes, comme l’avenue Henri-Martin, au luxe de la moindre épicerie, à l’élégance des passants, à la présence de commerces rares, comme les antiquaires, pour se rendre compte que ces éléments constitutifs de la ville et de son spectacle peuvent aussi être au principe de goûts, de préférences, de dispositions, tant les images et le vécu de l’enfance sont structurants des dispositions adultes.

Il faut donc que les familles fortunées aient d’abord investi un quartier et l’aient façonné à leur usage exclusif pour que celui-ci acquière une valeur exceptionnelle. Ce sont les familles de renom qui créent les beaux quartiers, les belles adresses, ce que nous avons appelé la griffe spatiale [Pinçon, Pinçon-Charlot, 1992]. Comme à Paris où la haute société a son triangle mythique, « Neuilly-Auteuil-Passy », Marseille a ses trois « P » (Perier, Paradis, Prado), du nom des trois grands axes qui en délimitent les beaux quartiers d’aujourd’hui. De telles expressions populaires pour désigner ces espaces urbains ont surtout le mérite de mettre en évidence le poids des quartiers bourgeois dans les représentations de la ville.

La griffe spatiale
En Belgique, le quartier Léopold à Bruxelles est emblématique de la transformation des quartiers bourgeois en quartiers d’affaires. « S’il vous arrive un jour de déambuler dans le Parc de Bruxelles, profitez-en pour aller jeter un coup d’œil non loin de là, au square Frère Orban […]. On franchit un petit parc et puis c’est l’éblouissement. On tombe nez à nez avec une bâtisse digne d’un grand seigneur : un superbe hôtel de maître qui abrite aujourd’hui le Conseil d’État. Sa façade construite en pierre blanche, d’une majestueuse simplicité, interpelle les curieux. Tout dans l’architecture de cet hôtel particulier dénote le faste sans la parade, le bon goût sans la montre, le raffinement sans ses excès » [Meuwissen, 1999, p. 41]. Le propriétaire de cette demeure était un aristocrate, à la tête d’une grande fortune, le marquis Théodore Van der Noot d’Assche (1818-1889).

Le quartier Léopold fut conçu et construit pour les grandes fortunes du XIXe siècle, par une société civile immobilière « derrière laquelle on retrouve le tout-puissant gouverneur de la Société générale, le comte Ferdinand de Meeus ». C’est un quartier très proche du centre et, donc du pouvoir, dont les rues huppées, comme la prestigieuse rue de la Science, s’ordonnent autour de la rue Guimard « où les équipages à quatre chevaux devaient pouvoir faire aisément demi-tour » [Meuwissen, 1999, p. 48].

Mais, comme dans les beaux quartiers du centre de Paris, les bureaux et les sièges des grandes sociétés ont pris la place des grandes familles qui sont parties vers la banlieue sud de Bruxelles. Le square du Bois est surnommé le square des Milliardaires. Situé à la fin de l’avenue Louise et à l’entrée du Bois de la Cambre, c’est en réalité une propriété collective, puisque tout y est privé. L’îlot, tout en longueur, est desservi par une voie fermée à chaque extrémité par un portail double, permettant aux véhicules d’entrer ou de sortir, mais sans passage dédié aux piétons. Les automobilistes ouvrent les portes en présentant une carte magnétique ou en tapant un code sur un clavier. Rien de plus facile pour les curieux que de se faufiler derrière un véhicule. Mais la conscience professionnelle des sociologues peut alors les conduire à se faire enfermer, l’ouverture des portes en sens inverse supposant aussi une carte magnétique ou un code. Par cette soirée d’automne pluvieuse, la circulation sortante étant nulle, il fallut, penauds, aller sonner à la porte d’une des fastueuses demeures pour enfin pouvoir retrouver le monde ordinaire. C’est pourtant dans la continuité de celui-ci que les villas sont répertoriées, puisque leurs adresses officielles vont du 537 au 585 de l’avenue Louise. Là encore le domaine privé et le domaine public, comme cela est fréquent à ce niveau social, s’entremêlent, cette ambiguïté brouillant les pistes.

La proximité avec le pouvoir
À Londres, les beaux quartiers sont à l’ouest, comme à Paris. Les demeures des Rothschild présentaient une concentration remarquable à Picadilly, non loin de Buckingham Palace. Au 107 de Picadilly se dressait la maison de Nathan, le fondateur de la branche anglaise de la famille. Au 143, son petit-fils, Ferdinand, occupait un palais dans le style Louis XVI, tandis que sa sœur Alice était installée au numéro 142. Ferdinand et Eveline se sont mariés au 148. D’autres membres de la famille habitaient le même quartier de sorte que l’on avait pris l’habitude d’appeler cette avenue « Rothschild Row » [Pinçon, Pinçon-Charlot, 1998].

La proximité entre les domiciles des Rothschild et les résidences officielles de la monarchie anglaise n’est pas fortuite. Les beaux quartiers, où habitent les privilégiés de la fortune, sont aussi ceux des palais royaux. Picadilly donne sur Green Park, tout près de Saint-James Park et de Buckingham Palace. Aujourd’hui, la branche anglaise de la famille Rothschild a racheté Spencer House, la maison de la famille de Lady Diana, qui donne sur Green Park. Le nom de Picadilly est à lui seul une signature, puisque pickadil désignait au XVIIe siècle une sorte de col amidonné en vogue chez les jeunes aristocrates.

Cette proximité spatiale entre les demeures des grandes familles fortunées et les palais du pouvoir est une constante de l’urbanisme des beaux quartiers. Ainsi, dans le quartier de l’Élysée, à Paris, les Rothschild sont aussi très présents. L’hôtel particulier de l’avenue de Marigny, qui est aujourd’hui propriété de l’État, héberge les hôtes officiels de la République après avoir été le domicile de l’une des branches de la famille de financiers. Qui habite toujours à proximité, s’étant fait construire une résidence dans une partie du parc non vendue. Rue du Faubourg-Saint-Honoré et rue de l’Élysée, d’autres branches Rothschild ont possédé ou possèdent encore des hôtels particuliers, entourant ainsi de près le lieu symbolique du pouvoir d’État.

La grande bourgeoisie modèle les quartiers où elle vit à son goût, leur donnant un caractère universel quel que soit le pays. Les commerces de luxe jouent un rôle important dans cette uniformisation de la rue sélecte. Dans le centre ouest de Londres, entre Hyde Park et Green Park, le quartier Mayfair possède avec Old Bond Street puis New Bond Street son avenue Montaigne. Les vitrines des grands joailliers et des couturiers de renommée internationale comme Chanel s’y égrènent. Louis Vuitton est également présent, inévitable, de même que la maison de ventes aux enchères américaine Sotheby’s.

Les maisons-musées sont, elles aussi, un phénomène international. La richesse et la culture, objectivées dans des demeures fastueuses où sont regroupés des œuvres et des objets d’art de toutes époques et de toutes provenances, se retrouvent aussi à Londres. Richard Wallace a fait construire, à Marylebone, un véritable palais-musée pour abriter des collections de tableaux brassant les siècles et les écoles.

Les cercles ne sauraient être loin. Regroupés entre Picadilly et Saint-James Park, ils constituent l’ultime condensation spatiale de l’élite sociale, comme à Paris où ceux qui comptent sont installés entre la Concorde et l’Étoile. Pall Mall, la rue des grands clubs, est l’adresse de l’Athenaeum, véritable temple grec, blanc, avec des colonnades imposantes, du Traveller’s Club, mitoyen du précédent, tout aussi volumineux et majestueux, et du Royal Automobile Club, plus ouvert, qui permet au passant curieux de prendre la mesure de la richesse de la décoration intérieure de ces lieux du pouvoir et de l’argent. Quelques autres clubs sont situés à proximité, dans Saint-James Street : le Carlton, le Club des Conservateurs, réservé exclusivement aux hommes, avec une exception pour Margaret Thatcher. Cette concentration des espaces résidentiels, des activités commerciales, des cercles, des lieux de pouvoir est typique de cette organisation urbaine des classes dominantes qui recherchent un univers qui leur corresponde et dans lequel elles puissent véritablement épanouir leurs modes de vie et leurs privilèges. […]

Un communautarisme idéologique
La concentration sur un espace restreint des familles les plus fortunées produit une homogénéité idéologique qui se lit dans les résultats électoraux, véritables indicateurs de la conscience de classe. Les élections régionales des 6 et 13 décembre 2015 ont confirmé la mobilisation de la grande bourgeoisie en faveur du candidat le plus favorable à ses intérêts. Neuilly-sur-Seine en est la quintessence avec, dès le premier tour, 69,01 % des voix pour les droites conservatrices unies (LR, UDI et Modem), alors que la moyenne pour le département des Hauts-de-Seine était de 39,64 %. Bien que Marine Le Pen soit née à Neuilly et vive à Saint-Cloud, elle n’arrive, dans sa ville natale, qu’en deuxième position avec 9,93 % et 1 925 voix, devançant de justesse le Parti socialiste et ses 9,49 %. Les 0,71 % du Front de gauche finissent de confirmer l’association de la richesse avec une forte adhésion au néolibéralisme et aux inégalités économiques, politiques et sociales qui en sont le fondement.

Au second tour de ces élections régionales, la droite conservatrice affichait à Neuilly-sur-Seine un score de république bananière avec 83,34 %, alors que la moyenne du département des Hauts-de-Seine n’était que de 52,17 %. Les beaux quartiers parisiens confirment le même choix avec 78,11 % dans le 16e arrondissement et 72,67 % dans le 7e arrondissement.

L’homogénéité idéologique des beaux quartiers s’oppose à l’éparpillement sur l’échiquier politique constaté dans les arrondissements et communes de banlieue populaire. La bourgeoisie laisse donc aux autres classes la xénophobie peu flatteuse portée par le Front national. Les pourcentages accordés à la dynastie familiale des Le Pen oscillent entre 4 % et 5 %, largement en dessous donc des moyennes départementales, régionales et nationales. Ce vote à droite est, dans les beaux quartiers, la manifestation de la ségrégation urbaine et de l’identité des représentations et des dispositions de la majorité des habitants : on voit le monde de la même façon, y occupant des positions identiques. Ce qui, bien entendu, ne signifie pas qu’il ne puisse pas y avoir quelques écarts par rapport à cette norme dominante, au sein des mêmes familles privilégiées. Mais, le plus souvent, les valeurs et les représentations sont perçues comme allant de soi, avec le charme de l’évidence. Car elles sont le produit de toute une éducation. Le rejet de la mixité sociale et de la solidarité avec les plus démunis est ainsi largement partagé.

La défense de l’entre-soi
Les arrondissements parisiens et certaines communes de la banlieue ouest, emblématiques de la grande bourgeoisie fortunée, sont fort dépourvus en logements sociaux et en centres d’hébergement pour les sans-abri. En revanche, on y trouve les patrimoines les plus élevés des assujettis à l’ISF. Dans le 7e arrondissement, ce patrimoine est en moyenne de 5 093 870 euros ; il est de 4 980 124 euros à Neuilly, de 4 134 444 euros dans le 8e arrondissement, de 4 093 874 euros dans le 16e et de 4 048 989 euros dans le 6e. Les patrimoines des beaux quartiers sont plus élevés que ceux observés dans toutes les villes françaises comptant plus de 20 000 habitants et ayant plus de 50 redevables à l’ISF en 2014 (voir Direction générale des finances publiques, tableau ISF 2014 : http://www.impots.gouv.fr/portal/deploiement/p1/fichedescriptive_7641/fichedescriptive_7641.xls). Ces données fiscales révèlent une concentration extrême de la richesse dans quelques espaces emblématiques de la grande bourgeoisie.

Sus à la loi SRU
En 2002, après vingt ans de magistère de Nicolas Sarkozy sur la ville de Neuilly-sur-Seine, le taux de logements sociaux s’élevait à 2,33 % des résidences principales. Ses successeurs allaient avoir du travail, puisque la loi Solidarité et renouvellement urbain exige pour ce type de communes au moins 20 % de logements sociaux. Mais une loi élaborée par un ministre communiste, Jean-Claude Gayssot, n’a pas vocation à être respectée par ceux qui considèrent que le pouvoir législatif doit être au seul service de la transformation de leurs intérêts particuliers en intérêt général. En 2015, Neuilly-sur-Seine est au top du palmarès des grandes villes hors la loi avec seulement 5,2 % de logements sociaux. Ce qui est tout de même légèrement mieux que le 7e arrondissement avec 1,3 %, le 8e avec 2,7 % et le 16e avec 3,7 % de logements sociaux, alors que l’ensemble de la capitale atteint les 18 %, taux qui monte à 38,04 % dans le 19e arrondissement.

La perspective de voir s’ériger des immeubles HLM sur les friches ferroviaires de l’ancienne gare d’Auteuil, dans le 16e arrondissement, a rencontré une vive hostilité de la part des riverains. Dont ceux de la très chic villa Montmorency, qui héberge, à l’abri de son enceinte et au calme des frondaisons qui en masquent les hôtels particuliers, des personnalités comme Vincent Bolloré, Xavier Niel, Alain Afflelou, Arnaud Lagardère ou Carla Bruni-Sarkozy. Plusieurs associations ont vu le jour pour faire échouer ce projet attentatoire à l’un des pouvoirs les plus prisés par ces privilégiés, leur pouvoir sur l’espace. Malgré tous les recours et les obstacles qui ont été mis par les riverains de cette opération, la Mairie de Paris doit inaugurer, en décembre 2016, cent soixante-seize logements sociaux. Un permis de construire est toujours affiché depuis 2008 aux numéros 45 et 47 de l’avenue du Maréchal-Fayolle, juste à côté des bâtiments de l’université Paris Dauphine, que fréquentent les étudiants des beaux quartiers. Les recours des riverains se sont multipliés pour empêcher la construction de quatre bâtiments d’habitation de cinq étages, sur pilotis, pour cent trente-cinq logements sociaux, en face du bois de Boulogne. Bien entendu, les arguments avancés, pour assurer la défense de l’entre-soi social auquel ces riverains tiennent à tout prix, le sont au nom de la défense du patrimoine architectural et des paysages. Dès qu’un permis de construire concerne de l’habitat social, des associations se créent et se mobilisent. Mais il y a également d’autres modalités pour contourner la loi de mixité sociale. Nous avons montré dans une enquête menée en collaboration avec la journaliste du Monde, Pascale Kremer, qu’une des manières à Neuilly de contourner la loi consistait à choisir des gens de « bonne compagnie » pour habiter les quelques logements sociaux.

Dans les beaux quartiers, l’espoir de voir la loi scélérate abrogée a été déçu puisque l’une des premières mesures du pouvoir socialiste en 2012 a été d’augmenter de 20 % à 25 % le taux de logements sociaux et, à défaut, de multiplier par cinq les pénalités. Les lois et le droit n’ont rien de naturel, ils reflètent l’état du rapport de force entre les classes sociales. Le plus souvent, ce sont les dominés qui contestent les lois des dominants. Ces derniers, dans leur refus de la solidarité sociale, ont dû exceptionnellement se mobiliser pour contester une loi élaborée par un ministre communiste. Mais les élus de la droite conservatrice, sachant que, politiquement, ils ne pourront jamais, même de retour au pouvoir, supprimer la loi SRU quand il y a 600 000 demandes en attente pour un logement social en Île-de-France, ont décidé de sanctionner les communes qui ont « trop » de logements sociaux en leur supprimant les aides départementales et régionales liées à leur construction. Le département des Hauts-de-Seine, dont Patrick Devedjian est le président, a annulé sa participation à la construction de logements sociaux dans les villes qui en comptent déjà plus de 35 %. Bagneux et Gennevilliers, toutes deux ayant un maire communiste, en sont à plus de 60 %. Dès que la région Ïle-de-France est tombée aux mains du parti autoproclamé « Les Républicains », en décembre 2015, Valérie Pécresse, présidente de ce conseil régional, a immédiatement adopté la même mesure pour les communes où ce taux est supérieur à 30 %, avec comme but revendiqué celui de sanctionner la concentration des logements sociaux dans les mêmes communes, celles qui respectent la loi SRU. Elles ne sont que quatorze sur trente-six dans les Hauts-de-Seine, vingt-deux communes étant hors la loi. Cette mobilisation des puissants et des nantis pour réserver les plus beaux espaces à leur seul profit montre à quel point il est important pour eux d’influencer l’écriture des lois.

Le 16e arrondissement vent debout contre les sans-abri
Le 16e arrondissement est le plus vaste des arrondissements parisiens et celui qui concentre 23 % des assujettis à l’ISF qui résident dans la capitale, soit 14 275 foyers fiscaux assujettis sur les 61 685 que compte Paris. 35 % des 1 277 membres de l’Automobile Club de France qui résident dans la capitale ont choisi d’habiter dans le 16e. Ce qui pourrait donner à espérer une certaine générosité envers ceux qui n’ont même pas un toit. Et, pourtant, le 16e est non seulement à la traîne pour les logements sociaux, mais il est aussi fort dépourvu en places d’hébergement d’urgence pour sans-logis puisqu’il n’en compte que dix-huit quand les 13e et 14e arrondissements en proposent chacun plus de mille. La Mairie de Paris n’a donc pas dépassé la mesure en décidant la construction d’un centre d’hébergement d’urgence implanté sur la chaussée de l’allée des Fortifications entre la porte de Passy et le square des Écrivains-Combattants-Morts-pour-la-France. En lisière du bois de Boulogne, ce centre prévu pour une période provisoire de trois ans pour accueillir deux cents personnes sans abri est situé près du boulevard périphérique, sur l’allée des Fortifications, au niveau des immeubles bourgeois de l’avenue du Maréchal-Maunoury, qui héberge quelques ambassades, dont celles de Monaco et de la Corée du Sud. […]

Le 22 avril 2016, les riverains en colère ont été déboutés de leur demande de suspension du projet par le tribunal administratif, le juge ayant considéré que la construction du centre d’hébergement n’entraînerait « aucune modification significative du site classé ». Un appel auprès du Conseil d’État est en cours, ce qui n’empêche pas les travaux de commencer. Une inauguration est même prévue pour la fin du mois d’août 2016, une période au cours de laquelle le risque d’une intervention des trublions de la réunion de Paris Dauphine est faible, compte tenu de leur absence probable au profit de leurs villégiatures habituelles.

Un argument a été particulièrement mis en avant par les habitants du 16e arrondissement : ces « gens-là », sans-abri et pauvres de toutes origines, ne pourraient, par leur présence, que dévaloriser les appartements des immeubles résidentiels du quartier. Leur valeur tourne autour de 10 000 euros le mètre carré. Avoir fait le choix d’un tel investissement, à moins d’avoir hérité du bien, se comprend par la volonté de garantir l’entre-soi résidentiel, de souscrire en quelque sorte à la « sécurité sociale » que permet d’espérer un voisinage trié par un coût financier extrêmement sélectif. L’invasion prolétarienne non seulement dévalorisera le bien, mais rendra aussi le cher domicile invivable. La richesse trouve une légitimité pour l’enrichissement sans limite. Celui-ci trouve des raisons d’être dans l’utopie d’une vie parfaite construite grâce à la fortune. L’argent sacralisé par l’infinitude apparente de ses possibilités échappe du haut de son piédestal aux sanctions juridiques, qu’il s’agisse de la fraude fiscale ou de bien d’autres franchissements de la ligne. L’entre-soi, essentiel dans cette logique, impose la vie à part du commun, qui suppose la richesse, et une vigilance collective sur des espaces entièrement contrôlés. […]

L’invention du voyage et du séjour d’agrément revient aux hautes classes dont l’initiative en ce domaine apparaît ancienne et féconde. Mais, parce qu’elle en avait les moyens et aussi le goût, la bourgeoisie s’est constamment appliquée à reproduire sa vie sociale dans les différents espaces qu’elle a pu investir, que ce soit dans ses lieux de résidence ou dans ceux de ses villégiatures, voire dans les trains de luxe ou sur les paquebots des grandes croisières [Corbin, 1995]. « Leur société est toujours la même, si le lieu de résidence change, écrivait Norbert Elias à propos des nobles de cour. Tantôt ils vivent à Paris, tantôt ils rejoignent le roi à Versailles, à Marly ou dans quelque autre château, tantôt ils séjournent dans un de leurs manoirs, ou bien ils s’installent dans la gentilhommière d’un ami. » Cet « attachement inébranlable à leur société, leur vraie patrie » s’exprime dans les manières de voyager et de séjourner, avec toujours le même souci de l’entre-soi [Elias, 1985, p. 29].

En Angleterre, c’est selon la logique des ghettos du Gotha que furent conçues, dès le XVIIIe siècle, les stations thermales, puis, à l’ère victorienne, les stations balnéaires. Brighton, encore aujourd’hui, avec ses jetées et son architecture opulente, permet d’imaginer la vie élégante des mondains d’alors [Cannadine, 1979]. En France, sous le Second Empire, la haute société a construit pour son usage personnel et pour sacrifier à la mode naissante des bains de mer, Deauville, Le Touquet-Paris-Plage, Arcachon, Biarritz, de véritables écrins pour abriter les joies de la mer et les bienfaits de l’air iodé [Pinçon et Pinçon-Charlot, 2006].

Pour leur vie quotidienne, mais aussi pour leurs loisirs à la campagne, à la montagne ou à la mer, les grandes familles préfèrent, en règle générale, urbaniser elles-mêmes une terre vierge plutôt que de reconquérir un habitat ayant déjà servi. Mais il est des contre-exemples, comme celui des Portes-en-Ré.

Les opérations immobilières de la grande bourgeoisie concernent aussi les stations de sports d’hiver. En Suisse, Gstaad et Saint-Moritz relèvent de ce modèle. Megève fut créée en 1920 par Noëmie Halphen, grand-mère de Benjamin de Rothschild. Elle y fit construire un chalet, la première remontée mécanique et l’hôtel du Mont d’Arbois. En 1923-1924, la station est honorée par la présence d’altesses royales, la reine Élisabeth d’Angleterre et le roi Albert Ier de Belgique, ce qui contribuera à construire la réputation du lieu. En 1927, le golf du Mont d’Arbois est inauguré, il attire des personnalités comme la princesse de Bourbon-Parme, Louis Blériot, la famille Lacoste, des joailliers de la place Vendôme. Les boutiques de luxe accompagnèrent le mouvement et Megève entreprit de rivaliser avec ses concurrentes suisses.

Stations balnéaires, stations de sports d’hiver et stations thermales viennent confirmer le souci de l’entre-soi des familles de la haute société. On est surpris en ces lieux de retrouver l’ambiance des beaux quartiers parisiens, l’atmosphère feutrée et détendue des cercles. Les lieux de vacances sont, pour la grande bourgeoisie, une occasion de plus de réaffirmer qu’il n’y a pas de circonstances où les bonnes manières et la classe dont on doit faire preuve à chaque instant puissent se relâcher. Ces exemples montrent aussi que le territoire des hautes classes est multiple. […]

La multiterritorialité
Rares sont les familles du Bottin Mondain qui n’indiquent qu’une seule adresse. La plupart en mentionnent deux, trois, voire quatre. La multiterritorialité apparaît systématique et caractéristique du mode de vie grand-bourgeois. L’appartement parisien ne se conçoit pas sans une maison de famille, souvent un château dans une province où l’on a ses racines. Il ne s’agit pas d’une résidence « secondaire », qualificatif tout à fait déplacé dans ce cas. On parle également de Maison pour désigner une grande famille. Cette ambivalence dit à la fois le social objectivé dans les murs du château et le social incorporé dans ses heureux habitants.

Ces territoires multiples sont révélateurs d’une double insertion dans la société : dans la profondeur d’une mémoire familiale et dans la modernité d’une vie mondaine parisienne [Mension-Rigau, 1999]. La multiterritorialité participe de la définition des positions dominantes. D’ailleurs, les nouveaux enrichis manifestent très vite leur réussite par l’achat de plusieurs résidences, à Paris, à la campagne, à la mer, à la montagne. Aujourd’hui, cette multiterritorialité s’étend volontiers à l’étranger, notamment pour les hommes d’affaires qui n’hésitent pas à acheter des pied-à-terre à New York, à Londres ou ailleurs.

Le pouvoir social se manifeste ainsi sur l’espace. L’entre-soi, survalorisé, fait l’objet de multiples niches qui s’encastrent les unes dans les autres. Les propriétaires de chevaux de course ou les membres du Jockey Club ont leurs tribunes dans les hippodromes. Ils sont ainsi nettement séparés de la masse des turfistes ordinaires. Les joueurs de golf n’ont que l’embarras du choix entre ceux de Saint-Cloud, de Saint-Nom-la-Bretèche ou de Tervuezen en Belgique, par exemple. Ces golfs sont des clubs privés dont on ne peut devenir membre que par cooptation. Par leur localisation dans les beaux quartiers, les cercles forment comme des points de condensation de l’excellence sociale. Certains, dont le Polo de Paris et le Cercle du Bois de Boulogne, occupent une partie des 25 hectares de cet espace vert parisien concédés par la Ville de Paris et ainsi soustraits à un usage public. Les privilégiés de tous ces cercles soigneusement clos échappent à l’attention des promeneurs non renseignés. Ainsi, de diverses façons, les grandes familles s’assurent de multiples territoires qu’elles contrôlent et où elles peuvent épanouir leurs modes de vie tout à leur aise. »

– Pinçon, M. & Pinçon-Charlot, M. (2016). III. Les espaces de la bourgeoisie. Dans : Michel Pinçon éd., Sociologie de la bourgeoisie (pp. 46-76). La Découverte.

 

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« On connaît la synthèse classique des livres d’histoire : la bourgeoisie moderne naît au sein de la société féodale, se développe au XVIIIe siècle, accède au pouvoir politique avec l’explosion révolutionnaire, prélude à son hégémonie sociale et culturelle au XIXe siècle. Mais on sait aussi les problèmes que pose ce scénario traditionnel. Depuis maintenant plusieurs décennies, historiens et spécialistes de l’histoire économique soulignent la place très marginale de tout capitalisme de type moderne dans l’économie du siècle des Lumières. Une lecture différente de la Révolution a mis l’accent, depuis les années 1980, sur les transformations idéologiques et politiques qu’elle a engendrées, soulignant les continuités socio-économiques entre l’avant et l’après 1789. Même les historiens du XIXe siècle s’accordent pour souligner qu’on ne peut parler de concentration capitaliste avant le Second Empire au plus tôt – la France reste avant le milieu du XIXe siècle un pays fortement agraire dont même les industries de pointe, tel le textile, demeurent enracinées dans un contexte rural et affichent des caractéristiques au plus proto-capitalistes.

Que signifie alors parler d’avènement ou d’hégémonie bourgeoise en dehors d’un changement net de régime économique ? On répondra, comme le font la plupart des historiens récents, que le concept de bourgeoisie aux XVIIIe et XIXe siècles doit se comprendre de façon plus souple que dans la vulgate marxiste, comme désignant les nantis d’une société post-aristocratique, depuis les notables et les grands propriétaires terriens jusqu’aux employés et aux commerçants que leur position met à l’abri du besoin et protège de l’ignominie du travail manuel. On s’accorde donc aujourd’hui pour désigner la bourgeoisie comme la classe dominante de la France post-révolutionnaire, tout en reconnaissant d’emblée que le lien entre bourgeoisie et capitalisme ne concerne qu’une partie, sans doute très minoritaire, du groupe ainsi désigné. Il est aussi entendu, comme l’ont souligné nombre de travaux donc ceux, très importants, d’Adeline Daumard, que la bourgeoisie dans ce sens comprend un large éventail de groupes de statut et fortune très divers, depuis le petit commerçant ou le maître artisan jusqu’au richissime banquier en passant par un grand nombre d’occupations différentes dans les secteurs tant public que privé.

Et c’est là l’un des problèmes que soulève la définition de la bourgeoisie dans la France moderne et contemporaine. Si l’on s’accorde pour détacher « bourgeoisie » de « capitalisme », si l’on concède que ce n’est pas le rapport à un mode de production qui définit ce groupe, pourquoi donc s’acharner à loger à la même enseigne un Rothschild – voire un Thiers ou Guizot – et un petit épicier de province ? Que donc auraient ces gens en commun ? On entend parfois que la bourgeoisie se définit par des éléments de culture, des pratiques communes telles que l’emploi des domestiques, le culte de la vie familiale et de la femme au foyer, ou certaines normes d’éducation, d’hygiène et de propriété. L’approche est sans doute prometteuse encore que, malgré certaines brillantes exceptions, on dispose de relativement peu d’études approfondies des cultures bourgeoises dans la période 1750-1850, trop peu certainement pour établir une synthèse à l’heure qu’il est. Trop souvent, encore, on a tendance à partir du principe que la culture bourgeoise est une donnée que l’on n’a pas à expliquer car tout un chacun sait ce que c’est : le piano au salon, l’église le dimanche, les convenances affichées et l’adultère caché.

Outre la question de la définition « objective » d’un groupe extrêmement hétéroclite, un autre problème se pose qui est celui du refus d’affirmation identitaire. Car si c’est un cliché que de faire remarquer que dans le contexte français le bourgeois ce n’est jamais soi, c’est toujours l’autre, il n’en reste pas moins vrai que cette observation soulève une réalité, et une problématique historique, cruciales. En contraste frappant avec le monde anglo-américain où depuis le XVIIIe siècle tout un chacun se réclame de la middle class, on note l’absence dans le contexte français – au moins avant 1850 – d’un corpus important, soutenu, de témoignages ou d’écrits de groupes se disant bourgeois et fiers de l’être 6 (la seule exception majeure sera considérée plus avant). Sans doute trouve-t-on des témoignages épars, mais en quantité très faible comparée non seulement à l’équivalent anglo-américain, mais aussi à la masse énorme d’écrits qui depuis l’Ancien Régime ridiculisent et dénoncent la bourgeoisie. Au niveau du discours, l’identité bourgeoise ne semble exister que par la négative. Or, peut-on dire qu’un groupe existe si ses membres ne s’en réclament jamais ?

D’où l’hypothèse délibérément provocatrice avancée dans l’ouvrage que nous avons publié récemment : pour la période 1750-1850, du moins, la bourgeoisie est un mythe plutôt qu’un groupe social. Il ne s’agit pas, évidemment, de mettre en doute l’existence, dans toute cette période, de larges groupes sociaux de statut moyen et de résidence surtout – mais non uniquement – urbaine. Mais cette hypothèse est avancée dans l’espoir de stimuler le débat par la provocation, au moyen d’une remise en cause radicale de l’acquis. Peut-on contourner le problème sociologique en essayant de cerner la bourgeoisie par le biais des discours et des représentations ? Y a-t-il un discours du bourgeois sur lui-même, et sinon comment expliquer cette absence ? Si le bourgeois ne se définit pas lui-même, qui le définit, et pourquoi ?

Dans la discussion qui suit, nous mettrons l’accent, dans le cadre d’un argument plus large, sur l’exception principale à la règle ci-dessus, à ce silence de la bourgeoisie sur elle-même : le discours politico-historique des libéraux de la Restauration. La génération des Thierry, Guizot, Royer-Collard ou Mignet produit, on le sait, un récit triomphaliste au sein duquel le bourgeois fait figure de héros tant pour le passé que pour le présent et l’avenir. Nous nous interrogerons sur les raisons de cette tentative de construire ainsi le social par le politique – le « juste milieu » politique s’incarnant dans une « classe moyenne » – et plus encore sur les raisons de son insuccès. Pourquoi cette tentative d’ériger, sur le modèle anglais, une middle class comme clé de voûte de la culture politique française s’est-elle soldée par un échec ? Comment comprendre cet épisode au sein d’une histoire de l’imaginaire social français où « la bourgeoisie » fait surtout figure de repoussoir ?

Il convient d’abord, afin d’établir l’originalité du discours triomphaliste sur la bourgeoisie entre 1815 et 1830, d’effectuer un rapide survol de la place de la bourgeoisie dans l’imaginaire social du siècle précédent, aussi bien à la fin de l’Ancien Régime que sous la Révolution. Deux faits majeurs se dégagent. D’une part, et l’on s’y attend, les perceptions de la bourgeoisie au XVIIIe siècle sont marquées pour le moins d’une forte ambivalence, voire le plus souvent d’hostilité et de mépris. Mais de façon plus importante, ce qui frappe c’est l’absence de référence à une telle classe alors même que les circonstances sembleraient s’y prêter : dans le commentaire sur les bouleversements socio-économiques du Siècle des Lumières, une telle classe n’est presque jamais nommée, pas plus qu’elle ne l’est dans la discussion de l’immense lame de fond politique de 1789 et après.

Il existe, bien sûr, une définition neutre de la bourgeoisie sous l’Ancien Régime. « La bourgeoisie » a existé depuis des siècles en tant que catégorie urbaine au statut juridique précis – on est bourgeois comme on est notaire ou orfèvre. De par sa position sociale prééminente, ses avantages fiscaux, l’oisiveté de jure ou de facto de ses membres – le plus souvent rentiers – la « bourgeoisie d’Ancien Régime » fait figure de sous-aristocratie 7. Et c’est justement l’un des problèmes qu’a toujours posés ce groupe : à la différence de la notion anglo-américaine de middle class, l’idée française de bourgeoisie a toujours été entachée de connotations de privilège. Mais aussi d’une forte dose d’ambivalence : le discours sur le bourgeois est dès le départ un discours d’altérité largement hostile. Les dictionnaires de l’Ancien Régime, ceux de l’Académie française, de Furetière, de Trévoux et de Richelet, définissent le bourgeois d’abord en termes techniques (« Citoyen, habitant d’une ville »), pour ensuite le cerner au moyen d’un double rejet 8.

Pour l’ouvrier ou le domestique, notent les dictionnaires, le « bourgeois » c’est le « patron » : « On doit servir le bourgeois, on ne doit pas tromper le bourgeois ». Pour l’homme du monde ou de la cour, le bourgeois, c’est aussi l’autre : un être mal dégrossi, « pas assez poli, trop familier », qui manque de manières, de galanterie ou d’esprit. « Cela sent bien son bourgeois », dit-on. Au XVIIIe siècle, il existe une tradition pluriséculaire, dont Monsieur Jourdain n’est que le représentant le mieux connu, de satire antibourgeoise 9. La bourgeoisie, zone traditionnelle de transition sociale entre la roture et la noblesse, inquiète par sa position liminaire au sein d’une société fortement hiérarchisée. Le bourgeois est un monstre parce que c’est un métis. C’est du moins ce que l’on peut lire entre les lignes d’un commentaire dédaigneux de Marivaux en 1717 : « Le bourgeois de Paris, Madame, est un animal mixte, qui tient du grand seigneur et du peuple. Quand il a de la noblesse dans ses manières, il est presque toujours singe ; quand il a de la petitesse, il est naturel. Ainsi il est noble par imitation, et peuple par disposition. » 10

Le plus frappant, cependant, c’est l’absence de la bourgeoisie dans les grands débats sociaux du XVIIIe siècle. Ce n’est pas autour de la « bourgeoisie » que déferlent commentaires ou débats. Le groupe social qui fait couler l’encre, avant comme pendant la Révolution, c’est la noblesse. Celle-ci est l’enjeu majeur des débats historiques de l’époque, par exemple, des affrontements entre historiens pro-nobles, tels le comte de Boulainvilliers, et leurs antagonistes pro-monarchistes, tels l’abbé Dubos. La noblesse est-elle à l’origine de la nation, antérieure à la monarchie, le roi un primus inter pares ? Ou bien se trouvait-elle dès l’origine soumise au roi, une caste de serviteurs parfois rebelles 11 ? Chez les historiens progressistes comme Mably, on a beau jeu de dénoncer la violence aristocratique et « l’anarchie féodale », personne ne songe à designer la bourgeoisie pour succéder aux nobles 12.

De même, le débat social qui, au milieu du siècle, enflamme les esprits et tarit les encriers, c’est encore une polémique autour de la noblesse. Des douzaines de pamphlets relèvent le défi de l’abbé Coyer ; dans un ouvrage de 1756 qui fait immédiatement scandale, celui-ci avance l’argument que, pour le bien de la nation, les nobles devraient pouvoir s’adonner au commerce sans déroger. Les commerçants et autres roturiers ? Personne ne semble s’inquiéter de leur honneur, de leurs droits, de leurs devoirs ou de leur histoire, tant il est vrai qu’au sein des élites, c’est la noblesse, et elle seule, dont le statut définit symboliquement celui de la nation.

L’« invisibilité » du bourgeois dans les grands débats sociaux du siècle est frappante, alors même que l’implication des classes moyennes urbaines dans certains grands changements nous semble aujourd’hui évidente. L’essor extraordinaire du commerce et de la consommation urbaine au Siècle des Lumières ainsi que l’accès à un certain confort pour des catégories moyennes et modestes de la population sembleraient clairement se ranger sous la rubrique de l’avènement bourgeois. Mais les contemporains ne comprennent pas ainsi la nouvelle abondance du vêtement et du meuble, le confort accru des intérieurs, l’essor de biens matériels, de la montre aux médicaments, que peut s’offrir tout un chacun à partir d’une modeste aisance 13. Pour les commentateurs, qu’ils soient physiocrates, moralistes chrétiens, ou adeptes de Rousseau, les angoisses créées par la mobilité sociale accrue et la nouvelle prolifération des biens de consommation se traduisent par la dénonciation du « luxe », thème de plusieurs centaines de traités et de pamphlets. Pour ne citer qu’une jérémiade typique parmi des douzaines d’autres, similaires : « Quelle philosophie que celle dont la mollesse et les plaisirs sont la base, où la distinction des rangs, des états, des conditions est aussi oubliée que la délicatesse des sentiments, la probité, et l’intérêt de la patrie ! » 14 La dénonciation du « luxe » ne concerne pas spécialement une bourgeoisie ou une classe moyenne, mais bien l’ensemble d’une société corrompue par la contamination en cascade de nouvelles valeurs matérialistes.

Mais si « la bourgeoisie » en tant que telle n’est pas mise en évidence dans les grands débats sociaux de la fin de l’Ancien Régime, elle n’est pas plus présente, en nom du moins, dans le discours de la Révolution elle-même. Parle-t-on de « bourgeoisie » sous la Révolution ? Pas explicitement, à l’ordinaire, et certainement pas en bien. Dès le début il est beaucoup question, bien sûr, du tiers-état. Mais celui-ci est toujours compris, c’est là son essence même, comme une catégorie universelle comprenant aussi bien les travailleurs les plus pauvres que les riches roturiers. Comme l’écrit Sieyès lui-même, « le tiers-état est une nation complète » 15. Qu’on se rappelle seulement les classiques images représentant les trois ordres : le tiers y est le plus souvent figuré sous les traits d’un paysan en haillons 16. Les représentations écrites par Sieyès et ses nombreux collègues confirment que le tiers n’est nullement assimilé à une bourgeoisie ou classe moyenne, mais bien identifié à l’ensemble de la population productive. Ce n’est donc pas, au moins explicitement, dans le concept de tiers-état que l’on trouvera l’image d’une bourgeoisie en tant que telle.

L’argument selon lequel le tiers-état se confond avec la nation entière – parasites sociaux en moins –, et de ce fait représente « la Nation », a de profondes conséquences en ce que le débat autour des États généraux lègue au pays – ou du moins à la tradition républicaine – une vision résolument universaliste de la société. C’est ce qu’exprime en négative l’obsession de « l’aristocrate », l’ennemi qui en refusant la Révolution récuse par là même le consensus social. Les interprétations traditionnelles de la Révolution voient dans le discours anti-aristocratique l’expression « en creux » d’une conscience de classe bourgeoise. Or « bourgeois » n’est pas le seul contraire possible d’aristocrate ; puisque l’aristocrate est celui qui refuse l’inclusion dans le groupe, son opposé plus vraisemblable c’est « peuple » ou « nation ». En tout cas, le débat social des débuts de la Révolution a pour conséquence de définir le peuple français comme indivisible. Un groupe social qui se démarque de la nation, à plus forte raison un groupe aisé ou puissant, sera dorénavant taxé d’« aristocratie ». C’est là, et cela le restera longtemps, un obstacle majeur à l’auto-désignation d’une classe bourgeoise.

Cela explique aussi que dans les rares instances où, sous la Révolution, la bourgeoisie est nommée, elle est typiquement honnie. La bourgeoisie légale est vite abolie, comme le sont tous les groupes détenteurs de privilèges. Les patriotes les plus nantis distinguent, dans leurs écrits privés, les « gens de bien » ou les « honnêtes gens » de la racaille révolutionnaire inculte et violente 17. Mais il n’est jamais question d’admettre en public ou officiellement une telle distinction. La bourgeoisie est rarement présente dans le discours révolutionnaire, et quand elle l’est, c’est dans un contexte peu flatteur. Dans telle section populaire en 1793, par exemple, on dénonce « l’aristocratie prêtre, noble, parlementaire et bourgeoise » 18. Dans le registre des ennemis des sans-culottes, « l’aristocratie bourgeoise » figure en bonne place parmi les reliques détestées de l’Ancien Régime.

Robespierre lui-même emploie indifféremment les expressions « aristocratie bourgeoise » ou « bourgeoisie aristocratique » quand il égrène la litanie des ennemis de la Révolution 19. Il est évident que pauvres et nantis au sein de la Révolution ont eu dès le départ, en dépit de l’idéologie officielle d’harmonie sociale, des intérêts et des expériences radicalement différents, et que cette différence ne fera que s’accroître au fil des ans comme en témoignent des épisodes tels que les journées de germinal et prairial an III ou la Conjuration des Égaux. Il n’en reste pas moins vrai, cependant, qu’on ne verra apparaître ni à la fin du XVIIIe siècle, ni à l’aube du suivant, aucun discours d’auto-identification bourgeoise. Sous la Révolution, encore bien plus qu’avant, le bourgeois c’est l’autre.

Méprisée sous l’Ancien Régime, honnie mais surtout gommée sous la révolution, « la bourgeoisie » n’est jamais, il s’en faut, invoquée comme norme sociale – alors même que, s’il faut encore le souligner, une proportion large et grandissante de la population correspond à ce que nous-même serions tentés d’appeler une bourgeoisie. C’est cela qui rend d’autant plus soudaine et plus exceptionnelle l’« invention » de la bourgeoisie dans le discours historique et politique de la Restauration.

On serait tenté d’écrire que la bourgeoisie naît d’un coup de poignard asséné dans la nuit du 13 février 1820. (Le poignard en question, celui de l’assassin Louvel, perce le cœur du duc de Berry, déclenchant dans les sphères gouvernementales un raz-de-marée ultra-aristocratique et réactionnaire.) Une telle provocation n’aurait pour but que de souligner à quel point l’invocation explicite, la glorification même, d’une identité bourgeoise sous la Restauration est étroitement liée au contexte politique de l’époque.

C’est bien sûr dans la dynamique politique plus large de la France post-impériale que l’on doit chercher l’explication de l’apparition soudaine d’un discours pro-bourgeois. Car, dans les années qui suivent 1815, on ne voit pas plus qu’avant de changement qualitatif dans les structures socio-économiques de la nation. La croissance de l’économie dans ces années se maintient autour de 2 à 3 % par an. Certes, les plus grandes villes, la capitale surtout, continuent l’accroissement galopant qu’elles ont entamé au siècle précédent 20 Le succès que rencontre la figure du héros bourgeois tel que le présentent les historiens de la génération de Guizot doit sans doute beaucoup à l’extension et au renforcement de réseaux gouvernants à l’échelle municipale. Encore faut-il noter que, comme le souligne l’ouvrage important de David Garrioch, la naissance d’une « bourgeoisie parisienne » post-révolutionnaire à l’échelle de la ville entière et non du quartier doit beaucoup plus au rôle de l’État (éducation d’élite unifiée, postes administratifs) qu’aux transformations industrielles ou commerciales 21.

Mais si l’on veut poser l’hypothèse d’une genèse « politique » de la bourgeoisie, il convient, on l’a dit, de se tourner vers la dynamique politico-idéologique de la Restauration. La période après 1815 a ceci de particulier que pour la première fois un groupe social, la noblesse, tente de dominer l’arène politique en se réclamant de son identité de classe historique. Du coup, leurs adversaires politiques forgent en les contrecarrant leur propre récit historique. Il serait excessif d’avancer que « la bourgeoisie » fut une pure invention politique, bien entendu. Mais étant donné certaines transformations introduisant inéluctablement la modernité au long terme – transports, commerce, urbanisation, ouverture progressive de la vie politique – c’est le combat dans l’arène politique de la Restauration qui a le plus contribué à l’identification, un temps positive, d’une « bourgeoisie » au rôle central dans l’histoire de la nation.

Les pères de ce nouveau discours sur la bourgeoisie sont les membres du groupe bien connu de politiciens et d’écrivains libéraux de la Restauration, ceux qui forment le noyau de l’opposition politique aux ultras : Thierry, Guizot, Royer-Collard, Barante, Thiers, Mignet, et quelques autres. C’est aussi bien en tant qu’acteurs dans la vie politique du régime que de journalistes et professeurs qu’ils ont marqué de leur empreinte l’imaginaire social de la nation.

L’un des enjeux majeurs du combat politique sous Louis XVIII a été, on le sait, l’extension du droit de vote. Tout en partageant une perspective fortement élitiste, ultras et libéraux s’affrontent autour de la question des critères qui détermineront la participation à la vie politique « active ». Propriété agraire ou commerciale ? Résidence rurale ou urbaine ? Notabilité de famille ou « capacités » personnelles ? Ces débats représentent une source privilégiée pour suivre l’apport du discours politique à la construction d’un imaginaire social, et le statut de la bourgeoisie ou de la classe moyenne au sein de celui-ci.

Deux séries de débats à la Chambre des députés, séparés de quelques années à peine, permettent de suivre l’évolution du langage social dans la vie publique ainsi que de mesurer l’impact de l’évènement. Décembre 1816 et janvier 1817 voient de vifs débats à la Chambre autour de la loi dite Lainé. Celle-ci, bien que socialement très restrictive – un électorat d’environ cent mille membres choisirait les députés au sein de quelque dix mille nantis – a le soutien des libéraux et attire les foudres des ultras. Ceux-ci font objection particulièrement à la provision selon laquelle les élections se dérouleraient dans le chef-lieu du département, entraînant selon eux une surreprésentation des intérêts urbains et libéraux 23. On évoque le danger des villes et des désordres typiques de la vie urbaine : foules révolutionnaires et armées impériales ne sont pas loin derrière. Mais c’est aussi l’identité des électeurs payant trois cents francs en taxes qui fait problème, et le débat voit ressurgir, dans le discours conservateur, le spectre du bourgeois dangereux parce que liminaire : trop riche pour être ignoré, pas assez pour être indépendant ou fiable.

Selon le leader ultra, le comte de Villèle, les électeurs à trois cents francs « ont une fortune commencée, une fortune à achever », et à ce titre sont par trop vulnérables aux pressions des administrations locales et du ministère (sous-entendu : libéral) 24. La classe moyenne – l’expression revient souvent – est, selon la droite, trop informe pour être capable d’indépendance. N’ayant acquis que partiellement fortune et éducation (un député parle de « demi-lumières »), les membres de ces groupes liminaires sont incapables de vertus publiques, comme le fait remarquer avec condescendance un autre député : « Je souscris de grand cœur à l’éloge des vertus domestiques de la classe moyenne. Mais ces vertus se trouvent aussi dans les autres classes ; et d’ailleurs il ne s’agit pas ici de vertus domestiques mais de vertus publiques. » 25 Les classes moyennes, sous-éduquées et de ce fait incapables d’indépendance, se retrouvent mutilées dans le discours conservateur, reléguées au rang des autres groupes auxquels on refuse traditionnellement le vote pour la même raison, les femmes et les domestiques. Pour étayer leurs arguments, les conservateurs puisent dans la tradition du discours d’Ancien Régime sur le bourgeois comme créature en formation, trop instable et trop intéressé pour prendre part à la chose publique.

Face à ces objections, les libéraux n’offrent pas, dans ce contexte, de défense explicite ou éloquente de la bourgeoisie ou des classes moyennes. On trouve bien ici et là un député pour faire l’éloge de la vitalité commerciale et des talents professionnels de « la classe moyenne », mais c’est là l’exception plutôt que la règle. Le chef de file des libéraux, Pierre-Paul Royer-Collard, se rabat sur une défense traditionnelle des vertus sociales de la loi, expliquant que « malgré son aspect démocratique [cette loi] n’efface point et ne peut point effacer ces grandes supériorités qui forment les aristocraties naturelles de la société et qui sont la force des gouvernements » 26. En 1816 encore, même un leader libéral peut invoquer le principe d’aristocratie (de talent, certes) dans une défense de l’extension du droit de vote.

C’est par rapport à ces débats de 1816-1817 que l’on peut saisir toute la nouveauté du langage politique de 1820, élaboré par les libéraux cette fois sous la pression d’une violente attaque réactionnaire. L’assassinat du duc de Berry a lieu alors même que le ministre libéral Élie Decazes, soumis à des pressions, collabore avec Villèle à une loi électorale plus restrictive. L’assassinat est l’occasion rêvée pour les conservateurs d’un raidissement qui commence avec le renvoi de Decazes (il a « glissé dans le sang », dit-on).

La presse est muselée, la police s’active, les ultras aussi 27. En mai, tout est prêt pour le débat sur la loi dite du « double vote » : les collèges électoraux seraient sis dans les cantons ruraux et non au chef-lieu, et les électeurs les plus riches en milieu rural – des propriétaires terriens en toute probabilité conservateurs – voteraient une nouvelle fois au niveau du département pour remplir 172 sièges nouvellement créés. On imaginait facilement les conséquences pour la dominante idéologique de la Chambre. De fait, trois ans après l’adoption de la loi, il n’y restait que dix-huit députés libéraux 28.

Cette fois-ci, battus en brèche par les circonstances politiques du moment, les libéraux tiennent un langage plus précis et plus audacieux quant aux intérêts sociaux et politiques qu’ils veulent incarner. L’opinion et la presse étant maintenant tenues au sience, la Chambre des députés demeure la seule arène publique ouverte à l’affrontement idéologique, d’où la passion qui informe maintenant les débats. Cette fois-ci les libéraux ne se retiennent plus d’invoquer les classes « moyennes », « industrieuses » voire « industrielles ». Ainsi, le député Martin de Gray s’enflamme : « La prépondérance de la classe moyenne, c’est la vivante organisation de la France nouvelle ; elle est nécessaire, parce que les forces physiques et morales lui appartiennent ; parce que la balance des richesses et des idées a passé de son côté ; elle est raisonnable et juste, parce que ses intérêts sont identifiés avec ceux de tout le corps du peuple, et qu’elle est particulièrement intéressée au maintien de l’ordre établi. » 29 On ne parle plus seulement de dispositions électorales, c’est la lutte des classes qui prend forme rhétorique au cours de ces débats houleux : « Et pourquoi cet acharnement du parti aristocratique contre la classe industrielle et travaillante de la société ? » demande Martin de Gray. « Pourquoi ? C’est qu’il connaît le patriotisme du commerce et de l’industrie ; il sait que dans tous les siècles et sur tous les points du globe, l’industrie et le commerce ont toujours fui le despotisme, et toujours suivi la liberté. » 30 Acculés par la force de la réaction conservatrice, les députés libéraux n’hésitent pas à proclamer que la proposition de loi représente un coup de force de leurs adversaires aristocrates, qui ne cherchent rien de moins qu’à soustraire le vote à la classe moyenne industrielle et commerciale.

L’aspect le plus frappant du discours libéral dans ces débats reste cependant le recours à l’histoire, presque complètement absent des débats de 1816-1817. À l’époque, les libéraux posaient en défenseurs de la Charte et de la monarchie, assurant leurs auditeurs que ces institutions représentaient l’essence atemporelle de la tradition politique nationale. En 1820, tout a changé : les libéraux dénoncent la loi du double vote en s’appuyant sur l’histoire, sur la tradition de domination et de violence qu’ils prêtent à la « race » de leurs adversaires.

Les passages les plus célèbres sont ceux que l’on doit à Royer-Collard, lesquels deviendront bientôt des morceaux d’anthologie. En 1817, il avait défendu la loi Lainé en s’appuyant sur une philosophie aristotélicienne du juste milieu. Trois ans plus tard, c’est en termes purement historiques qu’il célèbre l’avènement de la bourgeoisie. Dans sa plus célèbre oraison, celle du 20 mai 1820, il conclut un discours qui fait remonter au Moyen-âge le triomphe inéluctable des classes moyennes : « Les fleuves ne remontent pas vers leur source ; les évènements accomplis ne retournent pas dans le néant. Une sanglante révolution avait changé la face de notre terre ; sur les débris de la vieille société renversée avec violence, une société nouvelle s’était élevée, gouvernée par des hommes nouveaux avec des maximes nouvelles. » 31

Il est vrai, cependant, que la Révolution pose un problème délicat pour Royer-Collard et ses collègues dans la formulation de leurs arguments. Comment se réclamer de l’héritage positif des évènements déclenchés en 1789 sans par là évoquer le spectre des violences populaires honnies par toute la classe politique de la Restauration ? Comment se réclamer de la nécessité historique tout en récusant l’évènement régicide ?

La solution consiste à présenter la révolution de 1789 non comme un point de départ mais comme un aboutissement. Dans un commentaire sur le régime issu de la Charte de 1814, Royer-Collard dépeint la Chambre des députés comme « la Nation en présence du trône et de l’aristocratie, la Nation dans cet état où elle a reçu la dénomination historique de communes ». Et, ajoute-t-il, faisant écho aux défenseurs du tiers-état trente ans plus tôt, une fois retranchés monarchie et aristocratie, « ce qui reste de la Nation […] est essentiellement homogène » 32. Le recours au mot « communes » dans ce contexte est particulièrement intéressant, étant donné la polyvalence du terme. Le mot renvoie de prime abord au modèle anglais, associant la Chambre des députés à la Chambre des communes britannique. Derrière cette association rassurante se profilent néanmoins des allusions plus provocatrices aux « communes » de 1789 (le tiers-état en rébellion), voire même à la très radicale commune de Paris. Mais surtout le terme « communes » sert à établir un lien organique entre le présent, le passé récent et controversé de 1789, et l’événement qui sert de pierre de touche historique aux libéraux de 1820 : « l’émancipation des communes », la création de villes franches par les rois de France à partir du XIIe siècle.

« La révolution a complété l’émancipation des communes » : la Révolution n’est nullement un point de départ, mais l’apogée d’un mouvement dont les origines s’enracinent profondément dans l’histoire de la nation, et dont l’aboutissement logique est la Charte de 1814. En remontant le temps historique, les libéraux réduisent la Révolution de cause majeure en conséquence nécessaire, et justifient du caractère inévitable d’un processus qui remonte non à trente ans mais à sept siècles. « Les premiers linéaments de la Charte furent tracés par Louis le Gros quand il affranchit les communes » explique Royer-Collard. « Alors commença sourdement, pour éclater au jour marqué dans le cours des siècles, la guerre légitime, mais terrible, du droit contre le privilège. »

L’histoire sert non seulement à lier les positions du groupe libéral au récit d’un avènement bourgeois pluriséculaire, mais aussi à évoquer le passé pour expliquer, en les noircissant, les agissements de leurs adversaires politiques. Certains intervenants libéraux dans le débat sur la loi du double vote n’hésitent pas à assimiler la proposition de loi à une résurrection du féodalisme. Pour Martin de Gray, la loi envisagée pourrait tout bonnement entraîner à sa suite le retour des abus les plus scandaleux de l’Ancien Régime : « Ainsi le sol de la France », conclut-il, « terre de liberté et de gloire serait insensiblement frappé de mainmorte et son peuple de servage ! ». Selon Martin de Gray, « le parti aristocratique » s’apprête à « conquérir une seconde fois les Gaules, de s’emparer de tout le territoire, des fabriques, des manufactures, et de toutes les richesses industrielles et commerciales de la France nouvelle » 34. Pour Royer-Collard, la loi du double vote ne vise rien de moins que la réintroduction du privilège au sein d’une société qui prétend l’avoir banni à jamais. Ce n’est pas seulement « la violation de la Charte, ce n’est pas seulement un coup d’État contre le gouvernement représentatif, c’est un coup d’État contre la société ; c’est une révolution contre l’égalité ; c’est la vraie contre-révolution » 35. L’argument historique des libéraux opère donc un brillant renversement rhétorique : ce sont en effet eux que l’on soupçonne toujours de fomenter la violence populaire, que l’on accuse de bafouer l’ordre et la légalité. Non, répliquent-ils, textes historiques à l’appui : les violents, les hors-la-loi, ce sont et ce furent toujours les aristocrates.

Le thème qui prend forme au sein de ces débats n’est autre que celui, promis à un brillant avenir, de la lutte des classes. C’est un motif que l’on retrouve, en dehors de l’enceinte de la Chambre, dans les écrits de ceux qui, au sein de la mouvance libérale ne participant pas aux débats, les historiens, journalistes et enseignants tels qu’Augustin Thierry, Français Guizot, ou François Mignet. Avant, mais surtout après la crise politique de 1820, ce sont eux qui élaborent dans leurs cours et leurs écrits le récit du triomphe de la bourgeoisie – triomphe bien moins économique que politique 36. C’est ce récit dont, on le sait, s’inspirera Karl Marx mais que celui-ci transformera de fond en comble. Il importe donc de saisir dans toute sa spécificité la version française, autour de 1820, de la lutte des classes et de l’avènement bourgeois, d’autant plus que ce discours représente une exception majeure à la diabolisation habituelle de la bourgeoisie dans les représentations sociales françaises.

L’histoire de France telle que la racontent un Thierry ou un Guizot ne manque certes pas d’antécédents ou de modèles. La chronique de l’affrontement souvent violent entre monarchie et aristocratie remonte au moins aux querelles historiques du début du XVIIIe siècle autour des rôles respectifs des Gaulois, des Francs, et de la royauté. Le texte décisif du XVIIIe siècle demeure les Observations sur l’histoire de France (1765) de Gabriel Bonnot de Mably. Par sa critique aiguë de la noblesse, l’œuvre de Mably deviendra le texte historique de référence d’abord pour les philosophes et les révolutionnaires de la fin du siècle, et ensuite pour la génération des Royer-Collard et des Guizot (Guizot préside à sa réédition en 1823, pour laquelle il rédige une préface). C’est chez Mably que l’on trouve, de la manière la plus frappante, le récit des origines et des effets dévastateurs de l’« anarchie féodale ». La noblesse française ? Ce sont des guerriers sans scrupule qui, sous les Mérovingiens et les Capétiens, saisissent les terres et réduisent les Gaulois en esclavage. C’est à eux que les rois donnent des fiefs dans le vain espoir de les pacifier et de capter leur loyauté, sans jamais y parvenir. Ce sont ces hommes égoïstes et superbes qui font violence à leurs inférieurs et menacent leurs souverains même, tout en s’appropriant fort injustement le privilège héréditaire. C’est Mably également qui est à l’origine du récit de l’affranchissement des communes, et du rôle central du tiers-état comme l’allié naturel et fidèle de la monarchie. Contre la bourgeoisie, fidèle soutien des rois, s’élève une noblesse définie par l’égoïsme, la violence, le principe de race et par un sang qui se voulait pur mais qui abreuvera les sillons d’un état nouveau.

Il est d’autant plus ironique que le concept explicite de la « lutte des classes » soit le fait d’un auteur aux sympathies royalistes et surtout aristocratiques, le comte de Montlosier. La publication de son De la monarchie française en 1814 a beau réjouir les conservateurs, les libéraux y trouvent aussi leur inspiration. Montlosier reprend en l’intensifiant le récit prérévolutionnaire des deux « races » françaises, Francs et Gaulois 37. Pour réactionnaire que soit leur auteur, certains passages de l’ouvrage de Montlosier préfigurent la rhétorique d’un Thierry ou d’un Guizot, si ce n’est celle de Marx lui-même : « Nous allons voir s’élever au milieu de l’ancien état, un nouvel état ; au milieu de l’ancien peuple un nouveau peuple […]. Nous allons voir un état double, un peuple double, un ordre social double, marcher pendant longtemps parallèlement l’un à l’autre, s’attaquer ensuite, et se combattre avec acharnement. » 38 Le récit pro-féodal du comte propose un modèle bientôt adapté aux besoins des libéraux : l’accent est mis sur l’affranchissement des communes, et Montlosier ravive le thème de l’affrontement entre monarchie et aristocratie, en y ajoutant cependant un acteur de poids : le « nouveau peuple » des villes. Surtout, le comte voit en la révolution l’aboutissement d’un processus pluriséculaire – et non, comme Barruel, le résultat d’un complot – et propose comme moteur de l’histoire française la lutte au sein de la nation entre deux « races » ou « classes » ennemies.

Des éléments d’une tradition historiographique remontant, via Montlosier, au dix-huitième siècle, se conjuguent donc avec les circonstances spécifiques de la Restauration – et surtout de la crise de 1820 – pour produire cette exception dans la tradition politico-culturelle française qu’est la glorification et l’héroïsation du bourgeois. Dès 1818, par exemple, Augustin Thierry, jeune disciple de Saint-Simon, en appelle à sa génération dans les pages du Censeur européen : « Ces sauveurs de nos arts, c’étaient nos pères ; nous sommes les fils de ces serfs, de ces tributaires, que des conquérants dévoraient à merci ; nous leur devons tout ce que nous sommes. À leur nom se rattachent des souvenirs de vertu et de gloire, mais ces souvenirs brillent peu, parce que l’histoire, qui devait les transmettre, était aux gages des ennemis de nos pères. » 39

L’historiographie des libéraux de 1820 donne donc sans ambages le beau rôle à la bourgeoisie : classe industrieuse, protectrice des « arts », soutien fidèle de la monarchie, rempart contre la violence aristocratique. Mais si les libéraux s’accordent pour donner le beau rôle à la bourgeoisie, ils divergent implicitement sur sa composition. Pour Augustin Thierry, la bourgeoisie s’apparente au tiers-état d’antan. Il chante les louanges du « patriotisme » et de « l’énergie » des « classes moyennes et classes populaires », et décrit les penchants « républicains » des « marchands et artisans » du XIIe siècle. Guizot, au contraire, voit les villes médiévales se diviser rapidement entre une « bourgeoisie supérieure » et une « population ouvrière » encline aux vices et aux erreurs de la multitude. Thierry, en somme, reprend l’idéal révolutionnaire du peuple unifié dont la bourgeoisie serait désormais la tête de proue – un peuple défini par le travail et la productivité. Pour Guizot, il s’agit d’une nouvelle élite, mais non d’une élite industrielle. Voici comment il en décrit le noyau, dans son Histoire de la civilisation en France : « Ces juges, ces baillis, ces prévôts, ces sénéchaux, tous ces officiers du roi ou des grands suzerains, tous ces agents du pouvoir central dans l’ordre civil devinrent bientôt une classe nombreuse et puissante. Or, la plupart d’entre eux étaient des bourgeois ; et leur nombre, leur pouvoir, tournaient au profit de la bourgeoisie et lui donnaient de jour en jour plus d’importance et d’extension. C’est peut-être là, de toutes les origines du tiers-état, celle qui a le plus contribué à lui faire conquérir la prépondérance sociale. » 40 C’est par ses fonctions administratives, par ses « capacités », et non par sa richesse seule que va triompher ce groupe 41.

On voit donc comment l’idéal bourgeois ne s’impose pas en tant qu’hégémonie tranquille, mais dans la contestation, à travers les débats historiques et politiques des premières décennies du XIXe siècle. C’est un idéal qui restera fragile, selon nous, parce qu’il est bien plus lié aux aléas de la politique qu’à un inexorable triomphe du capitalisme. L’arrivée au pouvoir des champions de la bourgeoisie en 1830 coïncide, on le sait, avec l’apogée même de la « bourgeo-phobie ». Comme l’a écrit François Furet, en s’identifiant à « la bourgeoisie » la monarchie de Louis-Philippe substitue « la cible fixe de l’État à une réalité mobile et insaisissable ».

On ne peut ici que suggérer certaines des raisons pour lesquelles le bourgeois devient le bouc émissaire sous la monarchie de Juillet. La résurgence des mouvements républicains et socialistes y est pour beaucoup, d’autant que nombre de ceux-ci s’inspirent d’un christianisme renaissant 43. La distance que prend le régime de juillet par rapport à l’Église n’en rendra que plus facile la dénonciation du matérialisme et de l’égoïsme de la bourgeoisie naissante. À droite, les légitimistes et bonapartistes marginalisés ne se priveront pas non plus de se gausser du manque d’héroïsme et de la médiocrité spirituelle du régime de Juillet. Artistes, écrivains, et autres intellectuels sont eux aussi de la partie. Comme l’a suggéré Cesar Graña, l’hostilité de ces groupes envers « la bourgeoisie » reflète sans doute leur position commerciale, un marché galopant de l’écrit s’accompagnant d’une dépendance accrue des auteurs à son égard : la figure du bourgeois mesquin et bedonnant chez un Daumier ou un Balzac refléterait la peur et la colère qu’inspire la dépendance commerciale chez les artistes 44. On pourrait illustrer la convergence de ces hostilités en mettant côte à côte trois classiques de la bourgeo-phobie parus tous les trois en 1846 : Le Peuple du républicain Jules Michelet ; La Cousine Bette du légitimiste Balzac ; et les Scènes de la vie de Bohème de Henry Murger.

La haine du bourgeois ne saurait ici encore s’expliquer simplement par un changement de régime économique : les historiens de l’économie s’accordent en effet pour conclure que la monarchie de Juillet ne vit pas plus de changement de fond dans les structures économiques que les décennies précédentes. Il faut attendre les années 1840 pour voir se développer les réseaux ferroviaires et les canaux, et les effets de l’intégration du marché national se feront surtout sentir après 1850 45. En dépit des figures emblématiques d’un Jacques Lafitte ou d’un Casimir Périer, la concentration capitaliste reste, en ces années, largement minoritaire, et la proportion des industriels dans les assemblées gouvernantes ne dépasse les 15 % pas plus dans les années 1840 que dans les années 1820 46. Certes, les grandes villes, la capitale surtout, poursuivent la croissance spectaculaire entamée au siècle précédent, et le nombre de citadins de statut moyen s’accroît d’autant, mais on attend toujours une véritable synthèse sur la conscience de classe de ces groupes. Tout au plus sait-on qu’elle s’inscrit « en creux » dans la peur et la haine des classes « laborieuses et dangereuses ».

La haine du bourgeois telle qu’on l’appréhende à l’un de ses paroxysmes sous la monarchie de Juillet correspondrait donc bien moins à l’aversion envers un groupe social bien défini et conscient de soi, qu’à un ressentiment partagé par un large éventail de groupes envers les remous de la modernité (commercialisation, anonymat, croissance des villes), hostilité qui prend forme et trouve une expression surtout dans la sphère politique. C’est donc moins la norme bourgeoise qui serait à expliquer, – car en dehors du contexte politique de la Restauration celle-ci reste très difficile à saisir, – que la norme anti-bourgeoise : pourquoi s’acharner contre un groupe qui se revendique si peu ?

C’est peut-être un autre idéal social que dessine, par la négative, le rejet du bourgeois. Si l’on en croit Hegel, l’antonyme du bourgeois ne serait pas l’aristocrate ou le prolétaire mais le citoyen. Dans la vision prémarxiste qui est celle du philosophe allemand, la caractéristique principale du bourgeois, c’est moins le type d’activité économique que le dévouement aux intérêts privés : la sphère domestique, d’une part, et l’intérêt (financier) particulier de l’autre. Le « matérialisme » du bourgeois se mesurerait à son inaptitude à accéder au domaine du collectif, du général, de la res publica. Le groupe que représente le bourgeois « en creux », l’idéal qu’il dessine par la négative, serait donc celui du service de l’État, incarnation historique – toujours selon Hegel – de l’universel et du sacré 48. Du brillant administrateur monarchique au fonctionnaire républicain, des militaires impériaux aux « capacités » de la monarchie censitaire, le groupe normatif, celui qu’affirme en contrepoint l’image du bourgeois, ne serait-ce pas celui du serviteur de l’État ?

Notre interrogation vise moins à apporter une réponse définitive à ces questions qu’à soulever un débat sur des thèmes qui dépassent le sujet précis de cet article. La réflexion précédente cherche à souligner la part du discours, et en particulier du discours politique, dans l’identification des groupes sociaux. Il va de soi que les définitions du social sont limitées par les conditions objectives du contexte – mais elles ne sont pas déterminées par celles-ci. Pour l’historien de l’imaginaire social, les questions intéressantes concernent « l’espace des possibilités entre la réalité sociale et ses représentations » 49. C’est à partir de là que se posent un certain nombre de problèmes. Peut-on dire qu’un groupe, une classe, existe, s’il est identifié par ses détracteurs plutôt que ses membres ? Comment intégrer une histoire de l’imaginaire social à l’histoire de la société ? Comment tenir en équilibre l’histoire des données les plus immédiates de l’expérience sociale (l’accès aux ressources), l’histoire des pratiques sociales, et celle des représentations de la société ? Du fait de sa fluidité et de son ambiguïté mêmes, l’histoire de la bourgeoisie constitue un chantier privilégié pour accéder à ces questions. »

– Sarah Maza, « Construire et déconstruire la bourgeoisie : discours politique et imaginaire social au début du xixe siècle », Revue d’histoire du XIXe siècle, 34 | 2007, 21-37.

 

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« Nous ne serons jamais assez reconnaissants à la Révolution de nous avoir donné l’égalité civile et l’égalité politique. Elle ne nous a pas donné l’égalité sociale. Les hommes de ce temps n’ont pas prévu, ne pouvaient guère prévoir cette espèce de pseudo-aristocratie qui se fonda presque aussitôt sur les ruines de l’ancienne et acheva de l’abolir en la supplantant : la bourgeoisie moderne.

Ce n’est pas que le rêve de l’égalité sociale fût étranger à l’esprit révolutionnaire. Mais, chez nos grands aïeux, ce rêve est demeuré sentimental et ne se réalisa guère que par de nouvelles formules de politesse et le mot de fraternité. S’il s’était précisé, c’eût été sans doute dans le sens économique. On eût cherché l’égalité sociale dans le nivellement des seules richesses matérielles, comme l’ont fait plus tard les théoriciens du socialisme.

Nous n’avons plus de castes, nous avons encore des classes. Une caste est fermée : on y naît, on y meurt ; sauf de rares exceptions, on n’y entre point ; on n’en sort pas davantage. Une classe est ouverte, a des « parvenus » et des « déclassés ». L’une et l’autre jouissent de certains avantages, répondant, au moins dans le principe, à des charges et à des obligations. L’une et l’autre cherchent à se soustraire à leurs obligations en conservant leurs avantages. C’est par là qu’elles se ruinent : leurs avantages deviennent difficiles à défendre quand ils ne sont plus la rémunération d’aucun service. C’est alors qu’une révolution les balaie, ou qu’elles se dissolvent dans un ordre social nouveau.

Une caste est une institution, une classe n’a pas d’existence officielle et légale. Au lieu de reposer sur des lois et des Constitutions, elle est tout entière dans l’opinion et dans les mœurs. Elle n’en est pas moins une réalité sociale, moins fixe, il est vrai, et moins définie, mais tout aussi positive qu’une caste. On reconnaît un bourgeois d’un homme du peuple rien qu’à les voir passer dans la rue. On ne confond point un « Monsieur » avec un « homme », encore moins une « Dame » avec une « femme ». Un logicien dirait que la dénomination générique suffit pour le vulgaire, tandis que le bourgeois et la bourgeoise veulent être désignés par leur différence. C’est, ajouterait un moraliste, que la différence est péjorative pour le premier, laudative pour l’autre.

Aux avantages qui constituent une classe ou une caste s’ajoutent toujours quelques signes sensibles qui distinguent ceux qui jouissent de ces avantages de ceux qui en sont privés. Les avantages d’une caste sont des privilèges. Ceux de la noblesse de l’Ancien Régime étaient d’abord des biens matériels et des droits réels, des exemptions de charges personnelles, fiscales et autres ; puis des droits honorifiques, titres, préséances, droit exclusif de porter certaines armes et certains costumes, cérémonial défini et prescrit ; c’était enfin le prestige, qui est tout entier dans des représentations collectives et des jugements de valeur. Leurs obligations étaient d’administrer presque toute la production agricole, car ils avaient été primitivement les propriétaires du sol et possédaient encore les plus vastes et les plus riches domaines. À leurs fonctions de chefs d’exploitation rurale, ils joignaient des fonctions militaires, policières et juridiques. Lorsqu’au xviie siècle la plus haute noblesse quitta la campagne pour la ville, elle crut augmenter son prestige en formant l’inutile et brillant entourage des princes et du roi. Elle se trompait. Elle se vit obligée d’abandonner elle-même, dans la nuit du 4 août, des privilèges dont elle ne pouvait plus contester l’injustice.

L’avantage du bourgeois est tout entier dans l’opinion et se réduit à des jugements de valeur : ce n’est pas à dire qu’il soit mince. C’est une grande supériorité que d’être jugé supérieur. Cet avantage, c’est la « considération ». Être « considéré », c’est beaucoup mieux que d’être considérable. Le sens moderne de ce mot date de l’avènement de la bourgeoisie. Il est volontairement vague : c’est un hommage que la personne peut toujours prendre pour elle et qui pourtant n’est rendu qu’à la classe ; c’est la reconnaissance d’une supériorité qui n’individualise pas, qui assimile, au contraire, et qui range. Dans les formules de politesse, il évite les expressions trop humbles de serviteur, d’obéissance et de respect, et signifie : Je ne vous confonds pas avec le vulgaire ; je vous distingue ; je vous place sur le même rang que moi-même.

La considération doit, au moins en apparence, être la rémunération d’un service. Les « classes dirigeantes » – autre expression dont l’origine date de la même époque – ne sont investies d’aucun pouvoir légal ; en principe, aucun emploi ne leur est réservé. Mais elles sont censées capables, en vertu d’une éducation plus longue et plus soignée, d’exercer un ascendant moral, d’être ce que Le Play appellera les « autorités sociales », de maintenir un certain niveau de civilisation dans la vie intellectuelle, économique, politique et sociale du pays.

La noblesse, étant d’un autre rang que le peuple, semblait être d’une autre essence : il fallait réfléchir pour découvrir qu’un noble est un homme comme tous les autres ; on ne s’en avisa guère qu’au xviiie siècle, et ce fut un scandale, un libertinage, que d’oser le dire. La bourgeoisie n’a pas de prestige : on sait qu’elle sort des rangs du peuple. La « considération », qui lui tient lieu de prestige, est un avantage toujours disputé et qu’il faut constamment maintenir et renouveler. En vain la bourgeoisie s’évertue à conserver la considération sans avoir la supériorité qui la justifierait. Tout indique que nous assistons maintenant à son déclin : on ne peut maintenir et renouveler longtemps une illusion. Aucune « révolution sociale » ne sera nécessaire pour la vaincre ; elle ne périra pas par ce que le socialisme appelle la « lutte des classes ». Un « grand soir » lui rendrait plutôt un renouveau de vie. Elle s’éteindra de mort naturelle, par une évolution dont elle porte en elle-même le principe.

La démarcation d’une classe est aussi nette que celle d’une caste ; seulement elle est franchissable. Elle ne s’efface point du fait qu’on la franchit. On pourrait croire que les parvenus sont à la bourgeoisie ce qu’étaient les annoblis à l’ancienne noblesse. Nullement. L’annobli n’était pas l’égal du noble ; son fils, son petit-fils même ne pouvaient prétendre au rang des descendants des croisés : on comptait les quartiers. Rien, au contraire, n’est plus fréquent que le passage de la classe populaire à la classe bourgeoise. Sur dix bourgeois pris au hasard, cinq au moins sont fils ou petits-fils d’ouvriers, de paysans, de boutiquiers, de concierges, d’employés subalternes. Qui a su prendre les mœurs de la bourgeoisie est bourgeois. Il n’a pas à faire oublier son humble origine ; personne ne la lui reproche ; il l’avoue sans embarras ; il s’en fait gloire. Ce ne sont pas ceux-là qu’on appelle « parvenus » ; ce sont ceux qui, entrés dans la classe bourgeoise par leur fortune ou par leur profession, n’y semblent pas à leur place. Ils en ont pris ce qu’ils ont su discerner des caractères superficiels ; ce qui est profond ou subtil leur échappe : leur premier état transparaît. Une fortune rapidement acquise inspire-t-elle à un homme le désir de vivre bourgeoisement, son éducation s’y oppose ; des manières « communes », des « vulgarités » le trahissent ; il fait des impairs, des gaffes, des pataquès. On bien, s’il s’est adapté, sa femme ne l’a pas suivi. Car la principale difficulté de devenir bourgeois est qu’on ne le devient pas tout seul. Chacun appartient à une famille avant d’appartenir à une classe. C’est par sa famille que le bourgeois-né est bourgeois ; c’est avec sa famille qu’il s’agit de le devenir. Il faut élever avec soi sa femme, ses père et mère, ses frères et sœurs, secouer son entourage, rompre avec certains amis ou les tenir à distance. Passer d’une classe dans une autre, c’est se dégager de l’ancienne, sans quoi on n’est pas accepté dans la nouvelle, qui n’admet pas une société « mêlée ». Pour cela, une ou deux générations sont souvent nécessaires. Mais celui qui est réellement devenu bourgeois n’est pas un parvenu.

Par contre, le « déclassé » n’est plus bourgeois tandis que le noble qui dérogeait ou se mésalliait ne cessait pas d’être noble.

On voit que le nom de bourgeois n’est pas pris ici dans l’acception spéciale que lui donne la langue socialiste. Né dans les cités industrielles, le socialisme raisonne et parle comme si le monde n’était composé que d’usines. Il divise la société en capitalistes et prolétaires, employeurs et salariés, profiteurs et travailleurs. Le bourgeois, c’est le patron, l’ingénieur, le banquier, le rentier, le riche. À ce compte que suis-je donc, moi qui écris ces lignes ? Patron ? Capitaliste ? Non certes ! Rentier ? Oh ! si peu ! Profiteur ? Pas que je sache. Je suis sûrement salarié, car je vis de mon travail. L’Université m’apparaît comme une vaste industrie d’État qui façonne une matière humaine ; je ne suis pas patron, mais ouvrier dans cette usine. Je fabrique avec des étudiants comme matière première, des licenciés et des agrégés de philosophie. Je n’appartiens pourtant pas à la catégorie des « travailleurs », car je n’ai pas huit heures de sommeil et huit heures de loisir garanties par le traité de Versailles. Il n’y a pas place pour moi dans la nomenclature socialiste. Mais dans la société française, que je le veuille ou non, je suis un bourgeois, et n’ai pas lieu d’en être fier. Comme nous étudions ici, non la théorie socialiste, mais la réalité sociale, la langue artificielle du socialisme ne saurait nous servir. Parlons tout simplement la langue vulgaire. Née des mœurs, se modifiant avec elles, nous verrons qu’elle les exprime admirablement. Elle nous aidera plus d’une fois à les analyser.

La bourgeoisie moderne que nous voulons étudier diffère très profondément de celle que le développement du commerce et de l’industrie fit naître dans les villes au Moyen Âge. Celle-ci était une véritable caste, et pas du tout une classe. Pour y être admis, il fallait satisfaire à certaines conditions de résidence, de fortune immobilière et de capacité, conditions consignées dans la charte de commune et la bourgeoisie restait limitée à un certain nombre de familles ; en fait, elle était héréditaire. Au conseil de ville, les bourgeois étaient seuls éligibles et seuls électeurs. Les autres habitants s’appelaient le commun ou les manants. Il y a, au Moyen Âge, deux aristocraties, les nobles et les marchands, l’une d’origine agricole et rurale, l’autre d’origine industrielle et citadine ; la première est militaire et sert l’État par son courage, la seconde le sert en l’enrichissant. Celle-ci n’a pas plus d’esprit démocratique que celle-là ; ses avantages sont également des privilèges ; elle ne les défend pas avec moins d’âpreté ; elle n’est pas moins dure pour le pauvre peuple. Venise, malgré tant de merveilles artistiques et de souvenirs rayonnants, fait au visiteur une impression pénible. Le luxe y sue l’orgueil, la dureté, la méchanceté.

Le temps de Louis-Philippe et de M. Joseph Prudhomme est généralement considéré comme l’âge d’or de la bourgeoisie moderne. Mais il faut remarquer qu’il y a, sous la monarchie de Juillet, deux bourgeoisies fort différentes, la première contenue dans la seconde, qui la dépasse largement et lui survivra. À un certain degré de richesse, dont la feuille de contributions faisait foi, correspondait une fonction qui était en même temps un privilège. Et quel privilège ! Celui qui implique tous les autres : la souveraineté. Le corps d’électeurs éligibles qui posséda la France en toute propriété pendant dix-huit ans et fut plus puissant que ne le fut jamais aucune noblesse, ne fut pas à la rigueur une caste fermée : il suffisait de s’enrichir pour y entrer, de perdre sa fortune pour en sortir. Il n’avait qu’un pas à faire pour devenir caste. Il ne le fit pas. La tradition révolutionnaire était encore assez vivace pour l’en empêcher ; d’ailleurs dix-huit ans n’auraient pas suffi pour une pareille évolution. La bourgeoisie du « roi bourgeois », avait entre les mains un instrument de domination redoutable et, comme la royauté s’appuyait sur elle et elle sur la royauté, elle pouvait se montrer plus despotique que ne furent les anciennes aristocraties rurales et communales. Mais les circonstances lui imposèrent l’obligation d’être, au moins en partie, « libérale » et « voltairienne ». Seule héritière des conquêtes de la Révolution, qu’elle avait confisquées, elle en retenait quelques principes, pour elle vitaux, par exemple l’égalité devant la loi, qui annulait la noblesse ; elle se défendait contre la Congrégation, attachée au régime précédent. Se croyant plus menacée par l’ancienne aristocratie, dont elle voyait subsister le prestige, que par la démocratie, qu’elle croyait réaliser moins ses excès, elle périt victime de cette erreur, reconnue trop tard. Les deux hommes représentatifs de cette époque, Thiers et Guizot, ne sont certes pas démocrates ; ils sont pourtant, à beaucoup d’égards, des fils spirituels du xviiie siècle et de la Révolution.

Mais cette aristocratie de finance, qui détenait seule tout le pouvoir, n’est pas la vraie bourgeoisie du temps de Louis-Philippe. Le vrai bourgeois n’est pas M. Poirier devenu riche, acquéreur du château de Presles et beau-père d’un marquis ; c’est M. Poirier s’enrichissant en vendant du drap au faubourg Saint-Denis, élevant obscurément sa fille Antoinette, d’après les sages conseils de son ami Verdelet. La limite que trace la feuille de contributions entre le bourgeois-citoyen et la multitude dépourvue de droits civiques, est placée très haut, beaucoup plus haut que la limite, qu’ignorent la Constitution et les lois, entre la classe bourgeoise et la classe populaire. On est un Monsieur sans être électeur ; on est une Dame sans être femme d’électeur. La segmentation sociale, qui n’est pas dans la Constitution, mais dans les mœurs, ne coïncide pas avec la segmentation politique. Le monde nouveau, issu de la révolution manquée, s’organise en se divisant en deux classes très nettes : une bourgeoisie très nombreuse – haute, moyenne et petite – prend le rôle de « classe dirigeante » qu’avait eu sous l’Ancien Régime une aristocratie titrée et clairsemée. Un fossé la sépare du peuple, plus profond que celui derrière lequel se retranche l’aristocratie vaincue.

C’est à cette époque qu’on voit se former l’esprit bourgeois, se formuler le code de la vie bourgeoise. On peut en suivre l’évolution (elle est étonnamment rapide) en parcourant les collections des journaux de modes et des magazines destinés à l’éducation des familles. On y trouve, discutées avec un sérieux comique, les graves questions du « bon ton » et des « bonnes manières », ces mille riens qui font l’homme et la femme « bien élevés », ces minutieuses règles du « savoir vivre » à la délicate observation desquelles on reconnaît un « homme comme il faut », une « femme comme il faut ». Et ces règles décident de tout : du vêtement, du logement, du mobilier, des gestes, du langage, même des opinions et des croyances. L’ordre social a d’étroites relations avec les professions et métiers comme avec les partis politiques ; mais ce n’est jamais la profession ou le parti qui détermine la classe, c’est souvent, au contraire, la classe qui décide des professions et des partis. Avant tout, l’éducation crée et maintient la distinction des classes ; mais le mot éducation prend ici un sens nouveau et étroit : il s’agit de l’éducation qui classe, non de celle qui développe le mérite personnel. Les formes extérieures y tiennent une grande place. Sans doute, le savoir, le talent, les vertus, le goût n’y sont point tout à fait négligés, mais il faut que ces qualités profondes se manifestent par des signes extérieurs aisément reconnaissables, et il suffit que leur absence se dissimule. La bourgeoisie a la prétention d’être une élite et d’être reconnue pour telle ; l’éducation s’applique à lui en donner les apparences.

Une classe, pas plus qu’une caste, ne se relie aux classes inférieures par une gradation continue. Il n’y aurait pas de classes si l’inégalité n’était pas, en quelque manière, hétérogénéité, si elle ne comportait que du plus ou du moins. Les caractères qui séparent doivent être qualitatifs. En outre, ils sont communs à tous ceux qu’ils distinguent. Toute démarcation sociale est à la fois barrière et niveau. Il faut que la frontière soit un escarpement, mais qu’au-dessus de l’escarpement il y ait un plateau. Au-dedans d’elle-même, toute classe est égalitaire ; elle n’admet ni pentes ni sommets : l’égalité dans la classe est condition de la supériorité de classe.

Cet esprit égalitaire – qui ne relève, bien entendu, d’aucun principe de justice universelle – se retrouve partout où il y a des rangs sociaux (y eût-il jamais une société qui n’en eût point ?). En Grèce, les nobles se nommaient les égaux. Des mesures étaient prises pour qu’au service militaire, par exemple, les compagnons d’armes fussent de même condition. Presque toutes les aristocraties ont eu leurs pairs. Tout nivellement distingue, toute distinction nivelle. Un principe d’égalité ne peut être appliqué sans dessiner des limites ; et comme il est toujours en quelque manière un principe moral, il exhausse le groupe qu’il délimite. Réciproquement, tout groupe qui s’attribue une supériorité atténue ou masque, dans son sein, les inégalités individuelles afin de faire ressortir la seule supériorité collective ; et l’on voit les individus s’effacer d’eux-mêmes et rentrer dans le rang. Parmi les personnes qui se trouvent réunies dans le même salon, un jour de réception, il peut y avoir d’énormes inégalités de valeur pour qui va au fond des choses ; mais les usages ne permettent pas qu’on aille au fond des choses ; ils exigent, au contraire, que toutes ces personnes se traitent entre elles à peu près de même, et ne connaissent guère d’autre préséance que celle de l’âge. De ces inégalités, la plus grande est celle des valeurs morales.

Les gens de cœur y coudoient l’égoïsme et la méchanceté ; la plus scrupuleuse probité se rencontre avec les forbans, la générosité avec la bassesse, le courage avec la lâcheté, la sincérité avec l’hypocrisie. Une société tient pourtant à sa réputation collective : elle évite les fréquentations suspectes ; on ne reçoit pas n’importe qui, on ne va pas chez n’importe qui. Mais ce qui compte, c’est seulement la menue monnaie de la vertu : la bonté superficielle et peu coûteuse, attentive à rendre de légers services, le soin de n’exprimer que des idées et des sentiments de bonne apparence, et ce vernis moral qui distingue, mais qui, dans les relations du monde et de la vie courante, égalise aussi les consciences les plus distantes les unes des autres.

Il est des vices qui ne déclassent point, qui sont même très bien portés, et des vertus qui sont difficilement tolérées parce qu’elles sont rares : il faut être distingué ; il ne faut pas se singulariser. – Le même esprit égalitaire s’oppose à ce que l’inégalité de richesse ne devienne différence de classe. Tant que les bourgeois pauvres, qui côtoient le précipice, réussissent à n’y pas tomber, ils sont les égaux des riches ; et quand on est riche, c’est un ridicule que le monde ne tolère pas que d’en tirer vanité. C’est un autre ridicule, quand on ne l’est pas, que d’en paraître humilié. La toilette féminine la plus simple peut figurer à côté du luxe des fourrures, des dentelles et des diamants, et la toilette masculine est la même pour tous. Tout le monde n’entre pas dans les salons bourgeois, mais tous ceux qui y sont admis sont égaux. La bourgeoisie accuse, exagère, souligne, invente au besoin les inégalités qui la font être en la distinguant. Elle nie, sous-estime ou feint d’ignorer celles qui tendraient à la disloquer en établissant des gradations et des sous-classes. Le nivellement est le complément inséparable de la distinction.

La barrière et le niveau entraînent de curieuses inconséquences dans l’estimation des choses : les jugements de classe relèvent d’une logique, ou plutôt d’une mystique, où la contradiction est souvent une nécessité et, par suite, une règle. »

– Goblot, E. (2010). 1. L’idée de classe sociale. Dans : , E. Goblot, La barrière et le niveau: Étude sociologique sur la bourgeoisie française moderne (pp. 1-9). Presses Universitaires de France.

 

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« Edmond Goblot (1858-1935) est un philosophe. Formé à l’École normale supérieure, Goblot obtient son agrégation de philosophie en 1893. Il consacre sa thèse de doctorat, soutenue en 1898, à la philosophie des sciences sociales.
Son ouvrage (La barrière et le niveau) est un grand classique de la sociologie française, et l’une de ses œuvres majeures. Cette étude sur la mentalité et les coutumes bourgeoises a, en effet, marqué la pensée sociologique, et a exercé une influence considérable sur la sociologie contemporaine. C’est une illustration des conditions de vie de la bourgeoisie française de la fin du XIX° et du début du XX° siècle. Cette recherche sociologique sur la bourgeoisie française demeure un modèle du genre et nombreux sont ceux qui s’en inspirent encore aujourd’hui, ouvrant ainsi la voie à de nombreuses recherches contemporaines. Publié en 1925, La Barrière et le Niveau fait partie de ces œuvres majeures qui ont exercé une influence souterraine très puissante sur la sociologie française de l’éducation et de la culture des années 1960-1970. Écrit par un philosophe des sciences, épistémologue et logicien, Edmond Goblot (1858-1935), le livre n’a presque jamais été cité par les sociologues qui se sont pourtant approprié ses schèmes interprétatifs, son langage, et parfois même sa tonalité critique. Ce n’est donc que justice que de rappeler la dette contractée à l’égard de ce travail lumineux.
En lisant Goblot, les sociologues ne pouvaient manquer d’y trouver un soutien dans leur entreprise de déplacement du regard scientifique de l’économique vers le symbolique. Pour ce philosophe, en effet, les différences de richesse économique ne suffisent pas à différencier les classes sociales. Ce sont les (“bonnes”) manières de voir, de sentir et d’agir dans les différents domaines de l’existence (dans l’ordre du langage ou du geste, dans le comportement en société comme dans le choix du vêtement, du logement ou du mobilier) qui font de la bourgeoisie ce qu’elle est en tant que classe dont les privilèges ne sont pas donnés à la naissance. Cette dernière installe donc des barrières entre elle et les classes subalternes qui sont légalement franchissables et continuellement franchies, lui imposant ainsi l’invention régulière de nouveaux obstacles pour tenir les autres classes à bonne distance.
Goblot porte aussi sur les classes sociales un regard de logicien. Dans l’ordre des “jugements de valeur” qui circulent dans la vie sociale, il voit à l’œuvre une mystique proche de ce que L. Lévy-Bruhl désignait sous le nom de “mentalité prélogique”. Les jugements collectifs, et tout particulièrement les “jugements de classe”, n’ont rien de très rationnel ou de très logique. Ils relèvent d’une magie sociale qui repose le plus souvent sur des associations infra-conscientes. Quant aux signes extérieurs de richesse culturelle ou économique, ils agissent comme des “nuages d’émotions” qui empêchent de voir les individus avec un regard objectif.
Derrière l’analyste perspicace, pointe le critique social ou le moraliste qui rêve, de toute évidence, d’un monde où les différences sociales ne se fonderaient que sur le talent et le mérite personnels. À ses yeux, la bourgeoisie a fait historiquement un pas dans la bonne direction mais ne s’approprie du savoir, de la culture et de la morale que ce qui peut lui être utile dans sa stratégie de reproduction ou de maintien des différences sociales. Les sociologues de l’éducation et de la culture des années 1960-1970 révoqueront en doute l’idéologie méritocratique comme l’idéologie du don naturel, mais ils n’en auront pas moins bénéficié, et nous comme eux, du réseau d’argumentations sociologiquement pertinentes condensé dans La Barrière et le Niveau. »

 

« Tous les pays civilisés ont trois degrés d’enseignement, et il semble impossible qu’il en soit autrement, savoir : un enseignement primaire, donné dans des écoles, plus ou moins répandu, mais offert, sinon imposé à tous ; un enseignement supérieur, donné dans des universités, très spécialisé ; un enseignement secondaire donné dans des lycées, collèges, gymnase, etc., dont l’objet principal est la « culture générale », préparation indispensable à la spécialisation des études supérieures.

L’enseignement primaire peut se réduire aux éléments fondamentaux de toute culture : lire, écrire et compter. Cependant, partout où la vie économique a pris quelque développement, il dépasse ces humbles limites, car le savoir augmente la valeur du travail. Une société démocratique doit aller plus loin encore : l’école doit former non seulement des ouvriers et des paysans, mais aussi des citoyens, sans quoi une démocratie ne peut pas vivre. Toutefois, et malheureusement, l’instruction primaire est étroitement limitée par sa brièveté.

L’instruction du jeune bourgeois, secondaire et supérieure, dure plus longtemps. Cela seul suffirait pour constituer deux classes : l’une, contrainte par les nécessités de la vie à se contenter d’une instruction abrégée, vouée par suite aux métiers manuels ; l’autre, initiée aux sciences, aux lettres et aux arts, seule capable d’exercer les professions libérales. Il ne peut pas y avoir continuité, gradation insensible entre l’une et l’autre, il y a nécessairement démarcation franche, partant différence de classe : car il n’y a guère de milieu possible entre un cycle d’études qui s’arrête à 13 ans et un autre qui ne s’achèvera qu’aux environs de 25. Le premier ne doit pas se borner à donner des notions primordiales et préparatoires : elles ne seraient pas utilisables ; il doit former un tout, se suffire à lui-même, si modeste qu’il soit, car, dans la grande majorité des cas, il ne sera pas continué. Le second comprend, jusqu’à 18 ans, une longue période préparatoire et commune, ou à peu près commune, et ce ne serait guère la peine de le commencer s’il ne devait pas être poursuivi jusqu’au bout. La séparation est donc tranchée, pour la population masculine, entre ceux qui n’ont reçu que l’instruction primaire et ceux qui reçoivent l’instruction secondaire d’abord, supérieure ensuite.

Les choses étaient ainsi dans le principe. Le décret de 1808, qui a créé l’Université de France, a eu pour but d’organiser l’instruction de l’élite. Comme préparation générale aux études spéciales les plus diverses, même scientifiques, il lui a donné le latin. Les classes secondaires consistaient alors et surtout en une étude de la langue latine qui mettait les élèves en état d’écrire en latin, soit en prose soit en vers, avec autant et plus de facilité qu’en français. On leur faisait lire les principaux chefs-d’œuvre des littératures antiques. Ils savaient par cœur mainte page de Cicéron, de Tacite, de Sénèque, presque tout Virgile et presque tout Horace. Les sciences, à part les mathématiques, étaient un peu sacrifiées. On se bornait à quelques notions d’histoire ; on ignorait la géographie ; la place faite aux langues vivantes était dérisoire ; même la langue et la littérature françaises n’étaient guère qu’un accessoire et un complément des études latines.

Il en résulta que la principale différence entre un bourgeois et un homme du peuple fut longtemps que le bourgeois savait, et même savait assez bien le latin.

Mais les progrès des sciences et de leurs applications ont obligé à leur faire une place de plus en plus grande dans les programmes, aux dépens des études latines.

À voir comment on discute la question du latin, on pourrait croire que ce n’est qu’une question pédagogique. L’éducation scientifique, disent les uns, est avant tout « pratique et utilitaire » ; elle reste très inférieure aux études latines pour le développement général de l’esprit. Elle ne donne pas ce vernis d’élégance, cette délicatesse de pensée et de parole qui est le fruit précieux des études littéraires à base de latin. Elle n’accorde rien à l’imagination et au sentiment. Chaque science a son domaine spécial d’où elle ne peut ni ne doit sortir ; seules les lettres ont la valeur d’une « culture générale ». À quoi les autres répondent : ces reproches s’adresseraient à une instruction purement technique qui se bornerait à recueillir les résultats acquis des sciences en vue des applications pratiques. Mais l’étude des principes des sciences n’est pas seulement l’acquisition d’un savoir ; c’est aussi une discipline de l’esprit, une « culture générale », qui peut être mise sur le même plan que la culture littéraire. D’ailleurs ce n’est pas le rôle de l’enseignement secondaire de pousser les études scientifiques jusqu’aux connaissances de détail qui seules sont pratiquement applicables ; c’est l’affaire des spécialistes.

— Oui, répondent les défenseurs du latin. Il y a deux cultures générales ; mais elles sont de caractère différent. Les études scientifiques développent les facultés de raisonnement, les études littéraires, les facultés d’intuition, toutes deux d’ailleurs ayant un égal besoin de netteté et de précision (et l’on commente sans se lasser la célèbre distinction de Pascal entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse). L’intuition est une sorte de sensibilité de l’esprit, un sentiment du vrai et du juste. La science s’en défend, comme d’un procédé de pensée très dangereux, mais c’est notre seule ressource pour tout ce qui ne peut pas être scientifiquement connu. Or la science n’a guère étendu son empire que sur ce qui est mécanique et matériel dans la nature. Elle n’a pas encore conquis le monde spirituel et moral. Pour la partie la plus importante, la plus élevée de la nature humaine, celle justement que nous avons le plus besoin de connaître pour nous conduire dans la vie, la science n’est pas en mesure de remplacer cette antique tradition d’études littéraires, morales et philosophiques qu’on a si justement nommée les « humanités ».

— Ces remarques ne sauraient clore le débat. La science, une fois faite, n’admet que des résultats fondés, d’où l’intuition est exclue, et qui reposent sur le raisonnement et l’expérience, critiqués avec la plus grande sévérité. Mais la science qui se fait et qui cherche encore fait une grande place à l’intuition et à l’imagination ; et elle réclame, pour ces facultés d’investigation et de divination, toute liberté, une liberté qui ne comporte même pas les restrictions que la mode du jour, les conventions, les préjugés, les traditions et les écoles imposent à l’imagination littéraire. Quant au sentiment, s’il lui est sévèrement interdit de peser sur les jugements et de se mêler aux opérations logiques, qui pourrait contester que l’enivrement de l’évidence, l’avidité de connaître et de comprendre et l’ambition de conquérir l’empire de la nature ne soient des émotions et des enthousiasmes qui égalent, s’ils ne surpassent point, les plus séduisantes inventions de la poésie.

L’idéal serait d’unir la culture littéraire à la culture scientifique. C’est bien ce qu’on a fait. Mais le latin en a forcément souffert, puisqu’il occupait seul toute la place.

Il est remarquable que la question du latin surgit dans les débats pédagogiques de l’Université, à propos de tout, même de questions où il semblait d’abord qu’elle n’eût rien à faire. Et dès qu’elle surgit, il y a des gens qui voient rouge et foncent sur l’adversaire comme le taureau. C’est que, sous la simple question pédagogique, qui devrait être étudiée froidement, en pesant à tête reposée les avantages et les inconvénients, en dosant les sacrifices qu’il faut bien faire d’un côté comme de l’autre, sous la question pédagogique il y a la question de classe sociale.

Le latin a des partisans capables de se ruer tout à coup comme des fauves, sujets à des accès imprévus de férocité. A-t-il seulement des adversaires ? Personne ne prend au sérieux le potache que sa version latine assomme, quand il s’écrie avec dépit : « Pourquoi nous contraindre à apprendre ces langues que personne ne parle plus ? À quoi cela nous servira-t-il dans la vie ? » Nul esprit sérieux ne conteste que la langue et la littérature latines et grecques, l’histoire de Rome et d’Athènes, et toute la civilisation de l’Antiquité classique méritent d’être étudiées. Ceux que l’on a parfois considérés comme adversaires des humanités en sont, au contraire, les partisans les plus ardents ; en revanche, elles n’ont pas de pires ennemis que ceux qui les défendent.

Car ceux qui les défendent les défendent comme base des études secondaires, c’est-à-dire de l’enseignement égalitaire et niveleur donné à toute la bourgeoisie. Les autres, au contraire, sont d’avis que ces études sont utiles à condition qu’on les fasse, qu’elles sont au contraire du temps perdu si en réalité on ne les fait pas et si elles ne sont qu’un prétexte pour en esquiver d’autres.

Il y a un grand intérêt à pénétrer le mécanisme d’une langue très différente de la nôtre. Car ce n’est pas à cause de la ressemblance entre le latin et le français qui en dérive, c’est au contraire à cause du génie différent des deux langues, que le latin est utile ; c’est pour cela que l’étude d’une langue moderne ne remplace pas celle du latin. Mais il y a dans les « humanités » autre chose que la version latine. Le latin, surtout si l’on y joint le grec, nous introduit dans une civilisation dont la nôtre est issue, et qui, bien que fort lointaine, fut presque aussi riche et raffinée que la nôtre. Étudier le latin, c’est faire de l’histoire. Cette étude historique du latin est l’indispensable instrument de toute autre étude historique. Sans l’histoire, l’esprit est comme un homme, né dans le fond d’une vallée, qui n’aurait jamais franchi la ligne de faîtes qui en limite l’horizon. Qu’il en gravisse seulement un sommet, d’autres vallées lui apparaissent ; puis d’autres collines, et d’autres encore, dont les plans s’échelonnent abritant dans leurs plis d’autres vallées. Alors surgit le désir de se mettre en voyage, d’atteindre et de gravir ces collines qui ferment l’horizon nouveau, pour voir d’autres horizons encore. L’histoire consiste à faire des voyages dans le passé.

Il y a trois manières d’étudier, quel que soit l’objet que l’on étudie. Si l’on se propose d’acquérir des connaissances uniquement pour s’en servir, on se contentera des résultats présents de la science acquise : ils suffisent pour les applications professionnelles. C’est ainsi qu’on apprend une langue vivante pour voyager à l’étranger ou pour faire de la correspondance commerciale. Un notaire, un avoué, un agent d’affaires peuvent borner leur étude du droit à la connaissance des lois. Les techniciens n’ont besoin, à la rigueur, que des résultats des sciences qu’ils appliquent. – La science est vraiment une culture de l’esprit, si l’on remonte aux principes afin de comprendre les raisons des choses. Ceci ne s’applique pas seulement aux démonstrations rationnelles des mathématiques, aux preuves expérimentales des sciences physiques et naturelles ; en étudiant des langues, on peut s’intéresser aux rapports du langage et de la pensée, aux procédés divers par lesquels des langues différentes arrivent à l’expression d’une même pensée, ce qui habitue l’esprit à considérer la pensée indépendamment des mots. En étudiant le droit, on peut y voir le savant organisme de la fonction par laquelle chaque société se défend contre les plus graves des injustices qui la menacent. – Enfin tout esprit véritablement éclairé est curieux de savoir comment s’est formé le canton de la nature dont il fait son étude et ce que l’homme en a fait : histoire de la terre et du ciel, histoire des plantes, des animaux et des hommes, histoire des sociétés humaines, de leurs langues, de leurs pensées, de leurs sciences, de leur littérature, de leurs arts, de leurs institutions, de leur civilisation. L’étude du latin est par elle-même une histoire, puisque c’est une langue du passé, et cette langue est un instrument nécessaire à l’étude de toute histoire humaine. S’il y a une grande différence, une grande inégalité de niveau intellectuel entre celui qui est resté au fond de sa vallée natale, sans essayer d’en sortir, sans même s’enquérir de ce qui est au-delà, et celui qui a la curiosité, la volonté, le courage et aussi les moyens de parcourir le monde, il y a la même inégalité entre les études littéraires ou scientifiques sans histoire et sans latin, et ces mêmes études complétées par les sciences historiques.

Mais, pour la grande majorité des élèves, les études latines n’ont d’autre but que de faire une version de baccalauréat. Est-ce assez pour justifier le temps qu’on y consacre ? Déchiffrer péniblement, à coups de dictionnaire, en trois heures, sans y faire plus des trois ou quatre contresens qu’on y tolère, vingt lignes d’un latin que l’examinateur a choisi simple, régulier, sans surprises et sans embûches, et cela pour ne plus jamais lire une ligne de latin dans le reste de sa vie, voilà pourtant, pour beaucoup d’élèves, tout le résultat des études latines.

Ceux que l’on considère comme adversaires des études latines sont au contraire ceux qui les voudraient plus sérieuses et plus poussées. Mais pour cela, il ne faut pas qu’elles soient imposées à tous. Elles devraient être abordées par des esprits bien doués qui, ayant le travail plus facile et craignant moins leur peine, sauraient les mener de front avec d’autres études, notamment avec celle des sciences. Ils formeraient une élite. Les autres, vu l’insuffisance de leur intelligence ou de leur courage, devraient se résigner à une culture plus réduite. C’est justement ce que ne veulent pas les défenseurs du latin ; ce qu’ils veulent, c’est que les études latines continuent à être imposées par une règle commune à toute la classe bourgeoise. Ils ne peuvent avoir d’autre raison pour cela, quoique peut-être ils s’en défendent eux-mêmes, que de maintenir entre les classes sociales cette distinction si nette, si aisément saisissable : d’un côté, ceux qui ne savent pas le latin, de l’autre – je ne dirai pas ceux qui le savent – mais ceux qui l’ont appris.

Qu’arriverait-il, en effet, si l’on pouvait faire des études secondaires sans latin ? Un élève intelligent et travailleur, en complétant ses études primaires élémentaires par l’école primaire supérieure ou même par un bon enseignement technique, pourrait être plus instruit et même plus cultivé que la moyenne des élèves de l’enseignement secondaire. Il n’y aurait plus cette inégalité de culture qui distingue les classes sociales ; tout serait confondu. Le bourgeois a besoin d’une instruction qui demeure inaccessible au peuple, qui lui soit fermée, qui soit la barrière. Et cette instruction, il ne suffit pas qu’il l’ait reçue ; car on pourrait ne pas s’en apercevoir. Il faut encore qu’un diplôme d’État, un parchemin signé du ministre, constatant officiellement qu’il a appris le latin, lui confère le droit de ne pas le savoir.

Cependant le bourgeois raisonne souvent autrement. Il faudra, dit.il, que mon fils gagne sa vie, qu’il la gagne largement, afin de subvenir aux frais d’une vie bourgeoise. Ses études doivent le mettre en état d’exercer une profession libérale. Il y a bien dans les programmes des connaissances utiles, dont il se servira toute sa vie : éléments des sciences, langues vivantes, géographie, etc., études qu’il continuera, en les spécialisant, quand il en aura fini avec le lycée. Mais pourquoi charger sa mémoire de tant de choses qu’il se hâtera d’oublier ? Une fois le baccalauréat franchi, qui donc ouvrira un livre latin ? Qui se souviendra d’Horace et de Virgile ? Qu’avons-nous à faire de l’emphase grandiloquente de Cicéron, de l’emphase sentencieuse de Sénèque ? Les plaidoiries d’un avocat d’il y a deux mille ans ! Les paradoxes d’un prédicant stoïcien ! Est-ce là ce qui peut nous préparer à la vie moderne ? L’histoire est intéressante et il est nécessaire d’en avoir des notions, mais à quoi bon se mettre dans la tête des milliers de dates qu’on ne saura plus huit jours après l’examen, des événements qui bientôt s’embrouilleront dans les souvenirs, puis s’effaceront ? On oublie tout cela parce que, les études terminées ; on n’y pense plus parce qu’on n’a plus besoin d’y penser. – Ainsi raisonnent les familles, ainsi raisonnent les élèves eux-mêmes quand ils songent au côté pratique de la vie, à la profession, source de revenu, pourvoyeuse de la vie aisée, confortable, cossue, que rêve le bourgeois.

Mais les choses prennent un autre aspect pour ce même bourgeois quand, au lieu de penser à ses intérêts individuels, il pense à ses intérêts de classe. Il lui faut alors une culture qui différencie une élite, une culture qui ne soit pas purement utilitaire, une culture de luxe. Autrement il se confondrait vite avec cette partie des classes populaires qui arrive à s’instruire à force de travail et d’intelligence et assiège les professions libérales. Car les études mal faites d’un fils de bourgeois, malgré les ressources éducatives du lycée, ne valent pas les études bien faites d’un fils d’employé, avec les seules ressources de l’école primaire supérieure. Ainsi, alors même qu’elles n’ont pas d’applications professionnelles, elles sont utiles tout de même, pour maintenir la barrière.

Ces opinions sont contradictoires. Enseignez-nous des choses qui nous soient utiles ! disent-ils, quand ils songent à la profession future. Donnez-nous un enseignement de luxe ; ne laissez pas entamer l’éducation qui nous distingue ! disent-ils, quand ils songent à la défense de leur classe.

Il n’est pas tout à fait vrai que la bourgeoisie n’existe que dans les mœurs et non dans les lois. Le lycée en fait une institution légale. Elle a même ses titres officiels, revêtus de signatures ministérielles, munis de timbres, de cachets, de tous les sacrements administratifs ; et c’est aujourd’hui, je crois, la seule pièce administrative qui soit encore faite de cette matière précieuse et durable dont on faisait au temps jadis les titres authentiques : le parchemin. Le baccalauréat, voilà la barrière sérieuse, la barrière officielle et garantie par l’État, qui défend contre l’invasion. On devient bourgeois, c’est vrai ; mais pour cela, il faut d’abord devenir bachelier. Quand une famille s’élève de la classe populaire à la bourgeoisie, elle n’y arrive pas en une seule génération. Elle y arrive quand elle a réussi à faire donner à ses enfants l’instruction secondaire et à leur faire passer le baccalauréat.

La barrière est aussi un niveau. En principe, le baccalauréat était la sanction des études bien faites : le candidat avait à montrer que l’enseignement reçu avait porté ses fruits. Aujourd’hui, il n’est guère que la constatation des études faites. À peu près tous les élèves qui ont parcouru le cycle de l’enseignement secondaire finissent par être reçus bacheliers ; le déchet est insignifiant. Or la différence est énorme entre le bon élève qui, à la fin de ses études, réussit au baccalauréat du premier coup et brillamment, et le mauvais élève qui finit par le décrocher, après trois ou quatre tentatives pour chacune des deux séries. Un beau jour, avec un peu de chance et beaucoup d’indulgence de la faculté, il approche de la moyenne ; on le fait admissible avec des points de supplément ; après l’oral, on le reçoit avec de nouveaux points de supplément. Eh bien ! ce malheureux à qui l’on a pitoyablement tendu la perche, qu’on a finalement « repêché », parce qu’à force d’être répété l’acte de simple justice prend l’apparence d’un acte de cruauté, le baccalauréat l’introduit dans l’élite de la société française et le met sur le même rang que le meilleur élève de la classe. Le diplôme ne portera pas trace, ni des notes, ni des tentatives multiples : la mention elle-même n’y est pas inscrite. Le diplôme efface à tout jamais les inégalités qu’on a soigneusement constatées pendant tout le cours des classes par des compositions et des prix. Il assimile aux meilleures études les études faites sans goût, sans travail, sans intelligence et sans profit ; des différences de mérite personnel que ces études ont manifestées, rien ne doit subsister quand on sort du lycée pour entrer dans la vie, où seule compte la distinction des classes. Le baccalauréat est à la fois barrière et niveau.

Nous vérifions une fois de plus que les inégalités individuelles – naturelles ou acquises – tendent à former dans une société des échelles aux échelons multiples et rapprochés, ou des gradations continues, non des classes. Pour qu’une société se scinde en classes, il faut que quelque chose d’artificiel et de factice remplace les rampes continues par des marches d’escalier, ne laisse subsister ou apparaître que des échelons très peu nombreux et très espacés, c’est-à-dire crée un ou des obstacles difficiles à franchir et mette sur le même plan ceux qui les ont franchis. Telle est la fonction – l’unique fonction – du baccalauréat. »

– Goblot, E. (2010). 6. L’éducation intellectuelle de la bourgeoisie. Dans : , E. Goblot, La barrière et le niveau: Étude sociologique sur la bourgeoisie française moderne (pp. 65-73). Presses Universitaires de France.

 

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« Le conflit – on ne s’en étonnera pas – était plus souvent la règle que la coopération pacifique. Les droits de douane sur les produits importés favorisaient les industriels locaux, mais pénalisaient les marchands. Les largesses du gouvernement central, depuis les tableaux donnés aux musées de province jusqu’aux subventions aux industries en difficulté, faisaient crier au favoritisme ceux qui n’en bénéficiaient pas. La question de l’aide de l’État aux écoles religieuses opposait les pratiquants et les tenants de la laïcité. L’itinéraire des chemins de fer, qui se répandirent rapidement dans la plus grande partie de l’Europe au cours des années 1840 et 1850, devint une question de vie ou de mort d’un bout à l’autre de la carte. Et, nous le verrons, les restrictions au droit de vote, fondées sur le revenu, opposaient durement les bourgeois confortablement installés dans l’élite politique et les autres bourgeois aspirant à les y rejoindre. Disputes parfois bouffonnes : à la fin du xixe siècle, Berlin et Munich engagèrent une polémique, principalement dans la presse, pour déterminer laquelle était la capitale culturelle de l’Allemagne. Mais la plupart du temps, les enjeux étaient plus sérieux. Les intérêts économiques, les questions religieuses, les convictions intellectuelles, la compétition sociale, le statut des femmes devinrent autant de problèmes politiques à propos desquels des bourgeois affrontaient d’autres bourgeois.

Ces divisions étaient si tranchées qu’il est tentant de douter que la bourgeoisie fût une entité aucunement définissable. Du reste, on doit admettre que toute déclaration collective simplifie nécessairement à outrance la riche diversité de la vie sociale et ignore de même les variations individuelles. Mais à moins de réduire chaque étude du passé à une collection de biographies, tâche littéralement impossible, les historiens doivent recueillir prudemment dans divers paniers les similarités substantielles, les traits familiaux communs. J’ai écrit ce livre avec la conviction que s’il est peut-être difficile de vivre avec des généralisations, il est inconcevable de vivre sans.

Quoi qu’il en soit, depuis au moins deux siècles, journalistes et politiques, idéologues et historiens, dans un but partisan, ou du moins par souci d’intelligibilité, ignorent d’éclatantes exceptions à leurs affirmations générales sur la bourgeoisie. Outre que les détracteurs de celle-ci affectionnent tout particulièrement les grandes platitudes à son propos. Il n’en est pas moins possible de regrouper les bourgeois victoriens en une seule classe, même si ses tensions internes sont aussi intéressantes que sa fragile unité. Les Anglais du xixe siècle parlaient très justement de « couches intermédiaires », de « classes moyennes » – au pluriel.

Bien que les victoriens moyens n’aient sans doute guère toléré les discriminations subtiles, leurs conventions linguistiques témoignent de leur conscience que la bourgeoisie était à la fois une et multiple. Ils conservaient le nom collectif, mais le qualifiaient : les Allemands avaient leurs Grossbürgertum et Kleinbürgertum, les Français les grande, bonne et petite bourgeoisies. Les années passant, on découpa toujours plus exquisément ces divisions un peu frustes : les Allemands entreprirent de distinguer entre la bourgeoisie de la propriété et la bourgeoisie de la culture – Besitzbürgertum et Bildungsbürgertum. Partout, des locutions populaires soulignaient les complexités des hiérarchies sociales : en France, l’expression aristocratie financière rendait hommage, avec un mélange de jalousie et de dédain, au poids politique des banquiers, comme le terme Geldaristokratie à leurs homologues allemands. Méprisant le fond du panier, les Allemands surnommaient les couches les plus basses de leur Bürgertum, les plus mal payés de l’armée des employés : Stehkragenproletarier, « prolétaires à col dur ». Quel souci de la précision dans ces oxymores !

Parmi les professions libérales, des bourgeois de talent – peintres, chanteurs, poètes, éminents professeurs ou spécialistes des sciences naturelles – se taillaient des carrières en dehors des hiérarchies économiques familières, pour instituer une échelle de prestige rivalisant avec celle de la richesse. Leur société reconnaissante les couvrait de médailles, leur donnait accès aux cercles privilégiés, leur proposait des mariages aristocratiques ou les enterrait au panthéon. Elle accordait même à une poignée d’entre eux des titres de noblesse. Le peintre allemand Adolf Menzel devint ainsi Adolf von Menzel ; le poète anglais Alfred Tennyson, Alfred premier lord Tennyson.

Des récompenses moins éblouissantes, mais gratifiantes tout de même, attendaient d’autres bourgeois victoriens. Hommes de loi, médecins, fonctionnaires, banquiers, marchands et industriels, le noyau dur de la bourgeoisie, respectés et respectables, étaient satisfaits et même fiers d’appartenir aux classes moyennes. Un magnat comme Alfred Krupp, le grand fabriquant d’armes de l’Empire allemand, refusa poliment le titre de noblesse qu’on lui proposait, disant qu’il préférait « être le premier parmi les industriels plutôt que le dernier des chevaliers ». Autre exemple : en Autriche, Friedrich Lohmeyr, rejeton d’une dynastie de verriers très infatuée de ses origines artisanales, refusa d’être anobli, geste rare et saisissant dans une société où la cour impériale prodiguait les titres par milliers. C’étaient surtout la crème de la bourgeoisie, les grands ploutocrates – dont quelques-uns brûlaient de s’évader dans l’aristocratie –, et son équivalent inférieur, les petits-bourgeois appauvris redoutant de replonger dans la masse des plébéiens, qui surveillaient l’évolution de leur situation de très près et avec inquiétude.

Ce qui complique encore davantage toute tentative de définir la bourgeoisie du xixe siècle, c’est le fait qu’elle avait une histoire. Elle n’était pas statique ; nombre de bourgeois nourrissaient de grandes espérances – de richesse, de prestige, de gloire, d’ascension sociale. Sans trop d’irréalisme. Il existait une certaine mobilité sociale vers le haut à l’époque victorienne pour les particulièrement talentueux, les particulièrement chanceux ou les particulièrement peu scrupuleux. Sans doute à peine une poignée d’entre eux pouvait ne fût-ce que rêver d’imiter John D. Rockefeller ou Andrew Carnegie, mais leur conquête de richesses prodigieuses inspirait des récits qui stimulaient l’imagination. Une étroite minorité de bourgeois entreprenants s’élevait économiquement, et peu après socialement, à une vitesse vertigineuse. Les frères Eugène et Adolphe Schneider, fils d’un modeste notaire de province, devinrent les rois de l’acier en France en l’espace d’une génération. Et Carnegie lui-même, arrivé d’Écosse aux États-Unis avec sa famille indigente, parvint néanmoins à se forger l’une des plus grandes fortunes du monde – un véritable mythe.

On pourrait raconter bien d’autres histoires semblables, et certaines même vraies, de chiffons transformés en or en quelques décennies. Ainsi Aristide Boucicaut, fils d’un modeste chapelier, fondant le grand magasin parisien Au Bon Marché et laissant vingt-deux millions de francs à sa mort en 1877. Ou encore George Peabody : né en 1795 dans la branche impécunieuse d’une vieille famille américaine, au fin fond d’une bourgade du Massachusetts, il dut quitter l’école à onze ans pour travailler dans une épicerie, et ne tarda pas à monter une mercerie en gros à Washington, avec des succursales à New York et à Philadelphie. En 1827, il valait 85 000 dollars ; à peine dix ans plus tard, devenu un négociant international, il partait s’installer à Londres, où il ouvrit une banque. Vingt-cinq ans plus tard, en 1852, il avait amassé une fortune de plus de 3 milliards de dollars, à peu près l’équivalent de 50 millions de dollars d’aujourd’hui. […]

L’un des traits qui distinguaient l’une de l’autre les bourgeoisies du xixe siècle était leur attitude habituelle, bien que non immuable, envers leurs gouvernants – dans ce domaine comme dans d’autres, la définition de la bourgeoisie victorienne est largement une question de mentalité. Comme il se doit, plus les autorités disposaient d’un pouvoir absolu, plus soumis étaient leurs sujets des classes moyennes, et moins ils étaient capables d’initiatives, non seulement en politique mais aussi dans les arts, les lettres ou l’éducation. Deux types extrêmes de bourgeois coexistaient dans la civilisation victorienne, l’un plein d’énergie et l’autre amorphe, avec toutes les gradations intermédiaires.

La comparaison de deux villes, Manchester et Munich, marque les deux antipodes entre l’esprit d’entreprise bourgeois et la servilité bourgeoise au xixe siècle. Les citoyens de Manchester, centre textile en plein essor, produisirent une armée efficace et magnanime de philanthropes fiers de leurs œuvres. En 1846, ces derniers fondèrent Owens College – qui obtint une charte d’université en 1880 – grâce à une donation privée de quelque cent mille livres sterling. Deux ans après – tandis que les révolutions qui balayaient le continent épargnaient la Grande-Bretagne –, trois négociants de la ville invitèrent le chef d’orchestre et pianiste virtuose allemand Karl Halle, installé depuis longtemps en France, à prendre en main la vie musicale de Manchester. Au cours de sa longue et impressionnante carrière anglaise – il mourut anobli, sir Charles Hallé, en 1895 –, il transforma énergiquement la ville en l’un des principaux foyers musicaux du monde occidental. Fondé en 1858, l’Orchestre Hallé (propriété personnelle de son chef) ne tarda pas à se tailler une réputation internationale. Entre autres sujets de fierté, les premiers citoyens de Manchester édifièrent également au fil des ans un hôtel de ville imposant, un musée des Beaux-Arts et de grandes bibliothèques. En 1895, Sa Majesté la reine Victoria consentit gracieusement que le glorieux adjectif « royal » fût accolé au nom du nouveau conservatoire de Manchester. Distinction purement décorative : les capitalistes locaux avaient déjà fait don de tous les fonds nécessaires.

Munich, capitale de la Bavière des Wittelsbach, ne pouvait présenter un contraste plus marquant. En vingt-trois ans d’un règne qui débuta en 1825, le dilettante Louis Ier conçut et finança largement les institutions culturelles de la ville. Premier bâtisseur sans rival de son pays, il accueillit un essaim d’architectes, de maçons, de charpentiers, de vitriers, d’encadreurs, de sculpteurs, de fresquistes et de jardiniers. Avec d’impressionnants résultats : entre autres accomplissements, il déplaça à Munich l’université installée jusqu’alors dans la ville provinciale de Langhut ; il bâtit la Glyptothek, magnifique écrin pour la sculpture classique, et l’Alte Pinacothek, qui abrita une belle collection de maîtres anciens. Non content de dresser ces monuments à la haute culture, il bouleversa définitivement la physionomie de Munich, ordonnant de tracer de larges avenues, d’édifier des églises, des salles d’exposition. Seul son départ forcé en 1848 – il fut contraint d’abdiquer en raison d’une liaison pathétique (et coûteuse) avec la danseuse Lola Montès – l’empêcha d’achever la Neue Pinacothek, destinée à exposer sa superbe collection d’art allemand contemporain.

Sous le règne de ses successeurs comme sous son autocratie bienveillante, l’énergie et l’argent des Wittelsbach se dépensèrent sans compter chaque fois que la haute culture de la Bavière, et de Munich, avait besoin d’attention et de soutien. Maximilien II poursuivit le programme de Louis, bien qu’à un rythme moins soutenu, et invita les humanistes de l’Allemagne du Nord à s’installer dans sa capitale. Et nul n’ignore que sans Louis II, le Bayreuth de Richard Wagner serait resté un projet chimérique. Il est typique du style culturel de la Bavière que le chef Hermann Levi, qui hissa l’opéra et l’orchestre de la ville au plus haut niveau allemand, et peut-être européen, ait été fonctionnaire. Et, mis à part quelques gestes d’insubordination, le Bürger de la ville, à la fois choyé et traité avec condescendance, s’en remettait entièrement à sa dynastie. Même une organisation privée comme le Kunstverein, qui rassemblait des artistes et des amateurs, avait dû faire approuver ses statuts par le roi et se réunissait sous l’œil vigilant de l’Académie royale. Ce ne fut qu’à la fin du siècle que quelques Munichois entreprenants commencèrent à organiser leurs propres expositions. Il leur avait fallu bien des années pour oser s’arracher à l’emprise de l’autorité omnisciente.

Manchester et Munich étaient des cas extrêmes. Dans la plupart des capitales culturelles de l’époque – Vienne, Paris, Londres et, après les années 1860, Berlin –, sources privées et publiques d’inspiration et d’argent se disputaient la suprématie, les pressions d’en haut finissant généralement par l’emporter. Mais Manchester n’était pas un cas isolé. Les célèbres Rijksmuseum et Concertgebouw d’Amsterdam furent créés par quelques négociants cultivés et entreprenants. L’Orchestre philharmonique de Berlin, qui se haussa rapidement au pinacle des meilleurs orchestres allemands, fut fondé par ses musiciens en 1882. De même, l’Orchestre symphonique de Boston fut le fruit de l’initiative des « brahmanes », c’est-à-dire privée. Et, dans le domaine des arts et de la littérature, Birmingham se montra à maints égards sœur jumelle de Manchester. Après 1850, la ville ouvrit une vaste bibliothèque publique gratuite, avec plusieurs annexes, et fonda un musée des Beaux-Arts, la première financée par les impôts locaux et le second par les bénéfices de l’usine à gaz municipale – remarquables témoignages de culture démocratique. Remplis d’une juste fierté, les citoyens de Birmingham affichèrent cette éloquente maxime dans le hall du musée : « Par les gains de l’industrie nous encourageons l’art. » Rien ne pourrait contraster davantage avec l’inscription servile, mais exacte, que les édiles reconnaissants de Munich gravèrent sur une plaque de cuivre qu’ils scellèrent à côté de la pierre angulaire de l’Alte Pinacothek : « La Bavière doit l’édifice et ses trésors artistiques à la noble disposition de ses souverains, la maison de Wittelsbach. » Ces deux textes lapidaires illustrent à quel point l’autonomie et la dépendance pouvaient coexister dans la bourgeoisie de l’ère victorienne.

La question de savoir si la bourgeoisie de tel ou tel pays se rangeait parmi les hardis ou les soumis évoque nécessairement la tragi-comédie politique des classes moyennes au xixe siècle. Rien ne peut faire progresser plus fructueusement – et compliquer – la recherche d’une définition de la bourgeoisie victorienne que cette approche. L’historien qui étudie les politiques du passé ne saurait se borner à traquer la quête du pouvoir selon des règles spécifiques ; expression de classes en action, celle-ci suppose directement des évaluations personnelles radicales, des attentes et des inquiétudes. Les plus énergiques des bourgeois victoriens se heurtaient à l’arbitraire royal, aux prétentions aristocratiques, aux ingérences cléricales, aux vénérables habitudes culturelles. La conquête du pouvoir politique n’en obsédait pas moins les activistes bourgeois de la plupart des sociétés occidentales. « La classe moyenne doit gouverner », proclama en 1837 l’homme politique et médecin zurichois Johannes Hegetschweiler, résumant abruptement le programme de ces bourgeois européens qui renâclaient de se voir écartés de l’influence politique. Pour leur part, les bourgeois obéissants et indifférents ne pouvaient que rêver, et encore, du pouvoir, en se contentant de gagner leur vie et d’éviter les querelles avec les potentats locaux. « Le bourgeois toscan, d’un esprit timide, écrivait Stendhal au milieu des années 1820, jouit du calme et du bien-être, travaille à s’enrichir et un peu à s’éclairer, mais sans songer le moins du monde à prendre place dans le gouvernement de l’État » Surtout éviter les ennuis – reproche qu’on pourrait étendre aux bourgeois de bien d’autres nations.

Le reproche de Stendhal revient en écho chez les observateurs des décennies suivantes. En fait, la bourgeoisie italienne du xixe siècle, avant l’unification définitive de 1870, et même ensuite, apparaît comme un modèle de servilité. Les élites gouvernant le pays étaient très restreintes et rarement contestées. La célèbre devise italienne à la louange de la paresse, Dolce far niente, semblait inscrite au-dessus de l’entrée des banques, des magasins et des usines. L’initiative et l’inventivité des classes moyennes, sans lesquelles le capitalisme ne peut que stagner, faisaient cruellement défaut dans la péninsule.

Quarante ans après Stendhal, dans les années 1860, un autre visiteur français attentif, Hippolyte Taine, spécialiste de l’histoire littéraire et politique autant que psychologue perspicace, semblait recopier son prédécesseur. « Y a-t-il ici [à Rome] quelque ressort moral ? La plupart de mes amis répondent que non ; le gouvernement a gâté l’homme. Les gens sont extraordinairement intelligents, calculateurs, rusés, mais non moins égoïstes. » Et, concluait-il : « Comme l’initiative et l’action sont nuisibles et mal vues, la paresse est en honneur » Tout ce que pouvait ajouter un autre témoin oculaire, c’était que le pays était affligé d’une corruption paralysante, que les borghesi aisés du Nord étaient blasés devant la pauvreté et l’ignorance accablantes des régions du Sud, et que leur propre attitude endémique envers le travail relevait de la franche aversion. Et c’était vrai : l’industrialisation italienne ne parvint pas à égaler celle des autres pays européens, et ses progrès les plus spectaculaires, comme dans la sidérurgie, étaient beaucoup plus souvent dus à l’État qu’à l’initiative privée. La bourgeoisie italienne, devant les transformations historiques de la péninsule, se contentait largement de regarder les bras ballants.

Pendant ce temps, d’autres cultures politiques vivaient des changements brutaux, apprenant à faire face à des inventions transformatrices et élaborant des instruments politiques, comme l’élargissement du suffrage, pour préserver la paix sociale. Chaque bourgeoisie suivit son propre chemin, bien que la plupart aient aussi réagi aux stimuli de leurs voisins : les révolutions européennes de 1848 s’embrasèrent en France, et les flammes ne tardèrent pas à sauter par-dessus les frontières. Ces tentatives de la classe moyenne, se servant des classes laborieuses comme d’armes et de victimes, se soldèrent dans l’ensemble par des échecs. Pourtant, aux alentours de 1900, les classes moyennes exerçaient sur le pouvoir politique une emprise beaucoup plus grande que seulement un siècle auparavant, même si elle était encore loin d’être complète.

Si la plupart des historiens voient aujourd’hui les choses ainsi, leurs homologues d’alors croyaient généralement que le pouvoir politique appartenait aux classes moyennes, du moins en France ; en fait, depuis la Révolution française. Les derniers doutes éventuels sur ce diagnostic sans détour disparurent après la révolution de 1830, qui, elle aussi, débuta en France, et détrôna la dynastie des Bourbons, qui avait repris le pouvoir à Napoléon après Waterloo, quinze auparavant, pour porter les Orléans plus dociles sur le trône laissé vacant. D’innombrables caricatures du nouveau roi, Louis-Philippe, le représentent en parfait bourgeois – mariage heureux, famille nombreuse et modestes promenades à pied avec un parapluie. N’incarnait-il pas la classe qu’il servait ? Dès 1836, Michel Chevalier, journaliste saint-simonien, auteur de récits de voyages, par la suite conseiller de Napoléon III, déclarait tout de go : « Il est universellement reconnu aujourd’hui que la classe moyenne gouverne en France » À peine quelques années plus tard, Heinrich Heine, exilé en France, qualifiait son temps d’« époque industrielle, bourgeoise ».

Alexis de Tocqueville, le plus profond commentateur politique du siècle, prêta à cette thèse son prestige durable, en rendant à la bourgeoisie cet hommage réticent dans ses Souvenirs : « En 1830, le triomphe de la classe moyenne avait été définitif et si complet que tous les pouvoirs politiques, toutes les franchises, toutes les prérogatives, le gouvernement tout entier, se trouvèrent renfermés et comme entassés dans les limites étroites de cette bourgeoisie, à l’exclusion, en droit, de tout ce qui était au-dessous d’elle et, en fait, de tout ce qui avait été au-dessus. […] Elle se logea dans toutes les places, augmenta prodigieusement le nombre de celles-ci et s’habitua à vivre presque autant du Trésor public que de sa propre industrie » Cette conquête, estimait Tocqueville, avait produit un changement radical de la mentalité française : l’esprit particulier de la classe moyenne s’était hissé en norme dominante par-delà les clivages sociaux. Cette évolution n’était pas pour le réjouir.

À gauche, Karl Marx proposait une vision de la suprématie bourgeoise foncièrement proche de celle de Tocqueville. Même la restauration des Bourbons en 1815, assurait-il, malgré ses projets réactionnaires pour rétablir l’Ancien Régime du xviiie siècle, malgré sa religiosité et son royalisme ostentatoire, était un gouvernement bourgeois, entre les mains d’une branche puissante de la classe moyenne, les grands propriétaires terriens. Puis, de 1830 à 1851, moment où Louis Napoléon, le neveu, imita son oncle Napoléon Ier en se rendant le maître de la France par un coup d’État, d’autres fractions des classes moyennes – marchands, industriels, banquiers – avaient manipulé le régime à leur profit. Et lors des insurrections populaires, comme en juin 1848, lorsque les ouvriers descendirent dans la rue pour réclamer leur part des bénéfices de la révolution, la bourgeoisie s’était jointe aux autres bouchers des masses et avait pris l’initiative d’établir le régime répressif du parti de l’ordre. Finalement, notait Marx, sous le Second Empire, bien que Napoléon tînt les rênes de l’autorité entre ses mains, la bourgeoisie continua de prospérer. Ce qui est particulièrement frappant dans ces déclarations pleines d’assurance, parmi tant d’autres de ce genre, c’est leur ton, comme si elles exprimaient une vérité familière et incontestable, alors qu’il s’agissait en fait d’une affirmation extrêmement problématique. Les activistes bourgeois qui luttaient dans l’arène politique pour accroître leur part de pouvoir avaient une vision plus juste. Bon nombre de pays, et notamment la plupart des États, petits et grands, composant l’absurde habit d’arlequin qu’était alors l’Allemagne, étaient gouvernés par des régimes absolutistes que ne limitait aucune Constitution ou qui disposaient d’une assemblée convoquée seulement pour ratifier la volonté du prince.

Le nombre des électeurs bourgeois et l’importance de leur influence ne correspondaient jamais exactement. Même John Stuart Mill, le grand libéral, reconnaissait que les gouvernants devaient s’appuyer sur une poignée de conseillers largement invisibles. Toujours beaucoup moins nombreux que l’électorat, les décisionnaires agissaient habituellement dans le secret. Un quarteron de généraux, une camarilla de prélats, une pléiade de conseillers confidentiels du souverain et un consortium de banquiers dirigeaient les affaires selon des modalités que même les citoyens bien informés connaissaient mal et ne contrôlaient aucunement. Si la plupart des accusations reprochant aux gouvernements de céder à des pressions secrètes provenaient de journalistes avides de révélations sensationnelles et de la paranoïa des ignorants, certains de ces soupçons n’en étaient pas moins fondés. Qu’on songe à l’énorme pouvoir politique de banques françaises comme le Crédit mobilier des frères Pereire ou au sauvetage du crédit américain accompli presque à lui seul par J. P. Morgan en 1907.
28Et pourtant, les bourgeois réclamant le droit de participer à ce que les Français appelaient le pays légal croyaient obtenir ainsi la possibilité d’exercer des pressions sur l’élaboration de la politique, surtout s’ils étaient appuyés par une presse libre exprimant leurs revendications. Sans doute ces pressions étaient-elles fortement réduites dans la plupart des pays, où les électeurs restaient largement inféodés aux propriétaires terriens, aux employeurs ou aux magnats locaux. Une armée de censeurs et d’agents secrets, plus particulièrement entre 1815 et 1848, lorsque le prince Metternich était le gendarme de l’Europe, ne laissait s’exprimer que les critiques les plus tièdes de l’État, de ses dirigeants et de leurs actions. Dans un régime pseudo-parlementaire comme le Reich de Bismarck, fondé en 1871, où le cabinet était responsable devant l’empereur et non devant les Chambres, le vote ne représentait guère qu’un pouvoir de nuisance.

Qui plus est, les régimes n’accordant le droit de vote qu’à un électorat limité ne tardèrent pas à maîtriser l’art de manipuler les élections par la menace, la corruption et le truquage pur et simple des résultats. Non content de pouvoir compter sur les voix de ses fonctionnaires, le gouvernement disposait en fait des suffrages de nombreuses autres catégories. Expérience nouvelle pour des milliers de bourgeois victoriens, la politique se révélait une désillusion pour les idéalistes. Pourtant, dans les pays comme les États-Unis et la Grande-Bretagne, l’émergence de partis politiques modernes, d’oppositions légales et d’une presse partiellement émancipée laissait toujours ouverte la possibilité que les votes comptent réellement.

Le débat sur les critères de la capacité politique, héritage du xviiie siècle, fit rage en Europe et aux États-Unis à l’époque victorienne, révélant une fois de plus les divisions qui caractérisaient les couches intermédiaires. Les dissensions idéologiques dressaient les bourgeois libéraux contre les bourgeois démocrates, lesquels s’opposaient tous deux aux bourgeois conservateurs. Qui aurait le droit de vote ou, minorité encore plus étroite, celui d’être élu au Parlement ? Ces controverses agitèrent tout particulièrement le Parlement de Francfort, siégeant en 1848 au milieu des soulèvements révolutionnaires qui secouaient les États allemands. Les députés avaient reçu mandat de rédigers une Constitution pour une Allemagne unie qui restait à fonder – échec pitoyable après que Frédéric-Guillaume IV de Prusse eut refusé dédaigneusement la couronne qu’ils lui avaient offerte. La question de savoir jusqu’où il convenait d’étendre la franchise électorale donna lieu à des discussions passionnées. Les démocrates, invariablement minoritaires, s’efforcèrent bravement de convaincre leurs collègues que la richesse ne suffisait pas à garantir l’indépendance d’esprit, que les fonctionnaires et les professeurs, considérés comme l’idéal de l’électeur, n’étaient pas plus libres que les travailleurs intelligents. Les libéraux de leur objecter qu’un paysan illettré ou un ouvrier indigent n’étaient certainement pas assez rationnels pour remplir leur devoir civique. Sans compter, disaient-ils, qu’une extension radicale du suffrage ne produirait qu’une forme moderne de césarisme : la domination d’un autocrate appuyant son autorité sur l’assentiment, réel ou fabriqué, de masses trop exaltées pour se rendre compte que leur consultation ne débouchait pas sur la liberté mais sur un nouvel esclavage.

Le césarisme moderne, qui se développa vers le milieu du siècle, prit une importance centrale dans les débats politiques de la bourgeoisie. Si Marx n’aimait guère ce terme, nombre de ses contemporains l’estimaient pertinent : la démagogie césarienne, tablant sur la vulnérabilité de la plèbe aux campagnes colorées, aux slogans primaires et au culte de la personnalité, apparaissait comme un moyen prometteur d’écarter l’électeur des classes moyennes. C’était, disait cyniquement Bismarck, une manière de supprimer le parlementarisme par le biais du parlementarisme. En 1866, Premier ministre de la Prusse, il proposa l’élection d’un Parlement allemand au suffrage universel masculin, rassurant en ces termes l’un de ses alliés politiques inquiet : « Dans un pays aux traditions monarchiques et conservatrices, le suffrage universel aboutira à des élections monarchiques en éliminant l’influence des classes bourgeoises libérales »

Les politiciens des classes moyennes, y voyant un danger beaucoup plus menaçant que le monarchisme à l’ancienne, réclamaient un élargissement limité du droit de vote en leur faveur. À quoi les césars répliquaient hypocritement qu’ils étaient les serviteurs du peuple, qui avait exprimé sa volonté en les choisissant. Cette rhétorique n’abusait guère les libéraux, qui connaissaient trop bien leurs intérêts et leur histoire politiques pour oublier que Napoléon Ier et Napoléon III s’étaient servis de plébiscites au suffrage universel pour s’emparer de l’autorité et la conserver.

Le combat politique des classes moyennes se résumerait-il alors à une recherche obstinée du pouvoir dans une perspective égoïste et essentiellement financière ? Une vision aussi sombre réduirait l’être humain complexe qu’était le bourgeois victorien à une simple machine à faire de l’argent. Obtenir une législation favorable aux intérêts industriels, agricoles et mercantiles était assurément une dimension très répandue, à peine déguisée, de la politique au xixe siècle, que venaient étayer les rationalisations assimilant les profits des capitalistes à la prospérité de la société tout entière. Mais il n’y avait pas que des intérêts purement économiques. Des bourgeois idéalistes aspiraient sincèrement à abolir l’esclavage, à interdire le travail des enfants, à introduire le divorce, à accorder des droits civiques aux membres de minorités religieuses. Si cet appel à la conscience morale, très fréquent dans la rhétorique du xixe siècle, pouvait être un voile pudique jeté sur le goût du lucre et l’appétit de pouvoir, c’était aussi souvent la voix authentique d’un sur-moi culpabilisé cherchant un exutoire dans l’action politique.

Les bourgeois faisant campagne pour l’élargissement du suffrage avaient à conquérir un vaste domaine : en dehors des États-Unis, le droit de vote était très restreint dans les États constitutionnels. La plupart des bourgeois en étaient écartés, et continuaient de l’être même après les réformes introduites à contrecœur. Dans une telle atmosphère, seul un pays neuf, fier et sûr de lui, les États-Unis d’Amérique, pouvait répudier l’ancienne distinction entre les habitants aptes et inaptes à participer à l’élaboration de la politique nationale. Dès les premières décennies du siècle, les orateurs et les éditorialistes américains opposaient leur heureux pays à l’Europe réactionnaire. Au milieu du xixe siècle, les États-Unis introduisirent le suffrage universel, à deux considérables exceptions près : les esclaves et les femmes. Les premiers l’obtiendront (du moins légalement) après la guerre de Sécession et les secondes à la fin du siècle : c’est en effet en 1890 que le nouvel État du Wyoming accorda le droit de vote aux femmes, rapidement suivi par le Colorado, l’Idaho et l’Utah. Pourtant, les Européens cultivés, persuadés de leur supériorité (largement imaginaire), soutenaient volontiers que les États-Unis, pays de cow-boys, aux villes tentaculaires, aux démocrates vulgaires et vantards, sans culture digne de ce nom, n’avaient rien à leur apprendre.

Sur le Vieux Continent, cependant, les bourgeois réalisaient des percées massives, bien qu’intermittentes. En France, où la population dépassait largement les 26 millions d’habitants, la charte adoptée en 1814 pour accompagner la restauration des Bourbons restreignait le suffrage aux citoyens payant plus de 300 francs d’impôts, soit dans la pratique à quelque 90 000 Français, à peine 1 % des hommes adultes. Pour être élu à l’Assemblée législative, il fallait franchir un deuxième barrage, encore plus sélectif : au moins 1 000 francs d’impôts directs. Seuls 15 000 Français étaient ainsi éligibles à la Chambre des députés. Électeurs et éligibles formaient un régime de grands propriétaires terriens, alliés aux hauts fonctionnaires et aux aristocrates, eux aussi, en général, grands propriétaires fonciers. Avec une représentation nationale où prédominaient hommes de loi opulents, ploutocrates convoitant un titre et grands commis de l’État n’aspirant qu’à rester dans l’Administration, les intérêts bourgeois s’estompèrent à l’arrière-plan.

Le renversement des Bourbons en 1830 changea moins de choses qu’il n’y parut de prime abord. Hormis l’accession au trône d’une nouvelle dynastie et le remplacement des bureaucrates du régime précédent, la scène politique demeura largement identique. Les grands vainqueurs à la nouvelle Chambre étaient les hommes de loi, tandis que les hommes d’affaires y augmentaient légèrement leur représentation. Il n’en est pas moins incontestable que les bourgeois accrurent leur influence sur l’élaboration de la politique ; pendant que les aristocrates désabusés se retiraient dans leurs domaines, un nombre croissant de Français prospères des classes moyennes s’impliquèrent sérieusement dans la culture politique de leur pays, et cela eut un effet sur la législation. Mais ce n’était pas tout à fait le régime bourgeois de la légende habituelle.

Sans doute, en 1831, la monarchie de Juillet tripla-t-elle le nombre des électeurs, mais cela signifiait simplement que peut-être 250 000 Français, environ 3 % des hommes adultes, avaient désormais le droit de vote. Au même moment, la Belgique, qui s’était séparée du royaume des Pays-Bas en 1830, promulguait une Constitution accordant le droit de vote à une proportion semblable d’adultes masculins. Un demi-siècle plus tard, le gouvernement des propriétaires terriens trouvait encore de vigoureux défenseurs. L’Italie de 1870, au terme de dix années exaltantes de combats militaires et de diplomatie internationale qui consolidèrent le pays, comptait 27 millions d’habitants, dont environ un demi-million d’hommes adultes avaient accès aux urnes – quelque 8 %. La réforme électorale tant vantée de 1882 quadrupla ce chiffre en abaissant l’âge et le montant d’impôt exigés pour voter. Mais si impressionnant qu’il paraisse, cet élargissement n’écorna guère la domination politique de la minuscule minorité pour la minuscule minorité : les élections étaient manipulées par la corruption et organisées par les détenteurs du pouvoir. Les classes moyennes demeuraient peu nombreuses : quelque 750 000 personnes (y compris la petite bourgeoisie du commerce et de la terre et les employés), concentrées pour la plupart dans les régions du Nord. Et en Suède à la fin du siècle, seul un tiers des hommes adultes disposait du privilège de voter, et cela après plusieurs élargissements du cens.

Toutes ces évolutions laborieuses apparaissent comme des concessions hésitantes aux revendications des bourgeois libéraux. Et pourtant un pays faisait partout figure de modèle de l’art d’intégrer progressivement les classes moyennes dans la culture politique : la Grande-Bretagne. Entre 1832 et 1885, une série de lois étendit le suffrage jusqu’aux travailleurs respectables. La fameuse première réforme électorale, disait-on généralement, avait définitivement brisé l’emprise absolue que l’oligarchie – aristocratie et petite noblesse – exerçait depuis longtemps sur le Parlement. En réalité, cela ne fit que rationaliser et élargir l’élite. Si le népotisme personnel diminua, les députés n’étaient pas payés et vivaient de leur fortune personnelle ou de celle d’un commanditaire. La deuxième loi de réforme, en 1867, poursuivit la marche vers un droit de vote étendu, tandis que deux autres textes importants répondaient aux besoins de l’ensemble politique plus large qui venait d’être ainsi créé : la loi de 1870 instituant l’instruction obligatoire pour préparer les masses à une participation politique légitime ; et la loi de 1872 garantissant le secret du vote, qui augmentait considérablement l’intimité du scrutin, une victoire exemplaire pour cette valeur bourgeoise suprême.

Et pourtant, malgré toutes les allégations du contraire, la Grande-Bretagne du xixe siècle, comme tant d’autres pays, n’était pas entre les mains de la bourgeoisie – pas encore. Sans doute, en 1859, dans son célèbre essai sur la liberté, John Stuart Mill déclarait-il que c’était « principalement la classe moyenne » qui gouvernait le pays. Plus de douze ans auparavant, Friedrich Engels assurait déjà sans ambages que « la classe dominante, c’[était] en Angleterre comme dans tous les autres pays civilisés, la bourgeoisie ». Un demi-siècle après, vers la fin de sa vie, il reconnaissait qu’il s’agissait là d’une généralisation inacceptable, en s’interrogeant sur la « docilité » de la « classe moyenne riche » qui abandonnait « à l’aristocratie terrienne la possession quasi exclusive de toutes les principales fonctions gouvernementales ». Vision rétrospective plus juste que la première ; les roturiers n’en écornaient pas moins ce monopole.

L’histoire politique de la bourgeoisie victorienne n’est pas jalonnée que de victoires. Contraste frappant avec la Grande-Bretagne, dans la patrie de Schnitzler, la bourgeoisie, en particulier son aile libérale, essuyait des revers catastrophiques. Dans ce conglomérat multinational qu’on appelait l’Empire austro-hongrois depuis 1867, le Bürgertum ne se constitua jamais une solide assise populaire et resta condamné à assister impuissant au triomphe bruyant de nationalistes effrénés, de racistes antisémites et de politiciens étroitement partisans. Un parti de petits-bourgeois, les chrétiens-sociaux, soucieux d’affirmer son identité sociale, prospérait en promettant de satisfaire les revendications des petits boutiquiers laminés par les grands magasins et des artisans évincés par l’industrie. En 1897, Karl Lueger, politicien adroit et antisémite, devenait maire de Vienne.

Même dans ses meilleurs moments, la bourgeoisie libérale autrichienne n’avait jamais été disposée à prendre l’initiative politique. Lorsque la ferveur révolutionnaire de 1848 atteignit les domaines des Habsbourg, les classes moyennes soutinrent fidèlement le régime néo-absolutiste du nouvel empereur, François-Joseph. Lors de ces journées enivrantes, une poignée d’activistes bourgeois, tout en proclamant fermement leur allégeance au trône, se permirent, en tant que bourgeois, de soumettre une pétition exprimant leur souhait de participer au processus de décision. Mais ils laissèrent l’impression dominante d’une collection largement inerte de serviteurs fidèles, se contentant de profiter des événements plutôt que d’essayer de s’imposer à eux. Comparés à leurs cousins allemands, les bourgeois autrichiens étaient moins nombreux et moins entreprenants dans le commerce et l’industrie. L’initiative privée fut lente à se lancer dans l’industrialisation, plus tributaire de l’État que de capitalistes audacieux. Le régime n’avait rien à redouter des bourgeois radicaux, que ce fût dans ses possessions italiennes, en Hongrie ou en Autriche proprement dite. Ils se réjouissaient de la libéralisation des lois, mais ne la provoquaient pas ; ils profitaient de la modeste liberté de la presse que le gouvernement leur octroyait, comme, en 1873, de la réforme électorale qui accorda le droit de vote à quelque 6 % des hommes adultes. […]

On a l’habitude de représenter la classe moyenne victorienne sous la forme d’une pyramide, très large à la base, très escarpée vers le haut, très étroite au sommet. Des études statistiques en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne et ailleurs confirment cette image commode. En France, au milieu du siècle, un instituteur gagnait en gros 1 500 francs par an, émoluments qu’il pouvait doubler s’il obtenait, après de longs et dévoués services, le poste de directeur d’école. Les artisans qualifiés, qui s’accrochaient à leur condition de petits-bourgeois, pouvaient compter sur 1 800 à 2 000 francs, ce qui était également le traitement d’un fonctionnaire en début de carrière. Un commerçant à l’affaire prospère espérait 5 000 francs, mais ne faisait pas faillite avec 4 000. Au-delà commençait le pays de cocagne. Hommes de loi, médecins et ingénieurs gagnaient au moins 8 000 francs et, selon l’endroit, leur savoir-faire et leur entregent, pouvaient raisonnablement escompter plusieurs fois cette somme ; un haut fonctionnaire comme un préfet recevait 12 000 francs par an, et même le double s’il parvenait à conserver son poste, c’est-à-dire la faveur de ses supérieurs, de longues années durant. Encore au-dessus, l’ascension donne le vertige : virtuoses, banquiers, éditeurs, entrepreneurs et spéculateurs respiraient l’air raréfié de la stratosphère économique. À titre de comparaison, au début de sa carrière, Monet vendait ses toiles 300 francs pièce – plus de deux mois d’appointements pour un instituteur.

Le modèle de la pyramide fonctionne tant qu’on la conçoit comme une construction élastique. Au fil des décennies, les segments médians et supérieurs de la bourgeoisie virent enfler leur nombre, leur fortune et leur importance politique ; tandis que les couches inférieures n’augmentaient qu’en nombre. La fringale de subalternes – employés des secteurs privé et public, commis de magasin, comptables, douaniers, coursiers – se fit toujours plus dévorante avec l’essor de l’industrie, de la banque, du commerce, des assurances, de l’Administration. En Allemagne, entre 1882 et 1907, alors que le nombre des industriels et des propriétaires de mines diminuait légèrement, celui des ouvriers d’usine doublait et celui des cols blancs septuplait. L’État s’imposait comme l’un des principaux employeurs : si l’Autriche de 1841 comptait quelque 130 000 fonctionnaires impériaux et provinciaux, au tournant du siècle elle n’en employait pas moins de 340 000 environ. Cette distension de la pyramide bourgeoise était si spectaculaire que les contemporains jugèrent bon d’en rebaptiser les catégories inférieures : Mittelstand en Allemagne, nouvelles couches.

Ces « nouvelles couches » attestent la déstabilisation de la réalité sociale à l’ère victorienne : ce fut une époque de bouleversements sociaux explosifs et omniprésents. Je reviendrai sur cet aspect essentiel. Disons seulement pour l’instant que si le changement avait de nombreux bénéficiaires, le Mittelstand n’en faisait pas partie. Les petits-bourgeois avaient toutes les peines du monde à dégager un excédent après avoir payé leur nourriture et leur loyer. Rares étaient les luxes dont ils jouissaient, et ils considéraient comme tels une activité ou une acquisition qui allaient de soi pour des bourgeois mieux rentés : un dîner au restaurant, une sortie au concert, une excursion, un manteau neuf, un meuble confortable. Hormis peut-être une gravure religieuse, les images qu’ils épinglaient au mur étaient découpées dans des magazines ; ils mettaient leurs enfants au travail dès qu’ils en atteignaient l’âge légal et n’hésitaient pas à faire campagne contre la législation protectrice empêchant leurs rejetons de participer à l’entretien de la famille. Leurs craintes de tomber dans le prolétariat étaient très réelles ; c’était l’une des raisons pour lesquelles tant d’entre eux exigeaient presque comiquement de leurs enfants qu’ils manifestent les bonnes manières et les attitudes morales de la bourgeoisie. S’il leur arrivait de se laisser aller le jour de la paie ou de tolérer des accommodements familiaux que le bon bourgeois eût dédaigné, ils n’en étaient pas moins des gens respectables : pas des prolétaires !

Ce démenti morose, exprimant l’inquiétude plus que l’assurance, indique que, presque autant que les réalités, c’étaient les représentations qui fondaient l’identité des classes moyennes, dans leur diversité et leurs tensions internes, persistantes et parfois irréparables. Cette identité, semble-t-il, reposait donc en bonne partie sur des éléments négatifs. En août 1883, Freud répondait ainsi à sa fiancée, Martha Bernays, qui dénonçait le comportement tapageur d’ouvriers visitant une foire de Hambourg : « On pourrait montrer que le “peuple” juge, croit, espère et travaille tout à fait différemment de nous. Il existe une psychologie de l’homme du commun qui s’écarte passablement de la nôtre. » La « canaille », ajoutait-il, donne libre cours à ses appétits avec une franchise et une spontanéité que les bourgeois bien disciplinés ont appris à maîtriser. Pourquoi nous autres bourgeois ne nous enivrons-nous pas ? demandait-il rhétoriquement. « Parce que la honte et les inconvénients du mal aux cheveux font naître un déplaisir plus important que le plaisir de l’ivresse. Pourquoi ne tombons-nous pas amoureux tous les mois de nouveau ? Parce que, lors de chaque séparation, une partie de notre cœur serait brisée »

C’est un texte extrêmement éclairant, qui accorde aux sentiments – et à leur étude professionnelle, la psychologie – une place dans l’exploration de la classe moyenne victorienne. Le caractère bourgeois, suggère-t-il, repose largement sur des interdictions, sur ce qu’il convient de ne pas faire et de ne pas dire. Mais si la règle du bourgeois est l’abnégation, ce n’est pas parce que ses passions sont faibles mais parce qu’il les domine – les « raffine », dirait Freud – d’une manière dont le paysan et l’ouvrier grossiers sont incapables, de même d’ailleurs que l’aristocrate, en raison de sa complaisance envers lui-même. La bourgeoisie moderne, par conséquent, est la classe qui sublime ses pulsions brutes plus complètement que n’importe quelle autre, et cela souvent, surtout au xixe siècle, à son grand regret. Raffiner, néanmoins, ne veut pas dire exclure : que nombre de bons bourgeois victoriens, hommes aussi bien que femmes, aient pris leur plaisir non seulement à table mais aussi au lit – en tout bien tout honneur – est l’une des thèses centrales de ce livre. À cet égard, Schnitzler, toujours en quête de nouvelles conquêtes sexuelles, n’était pas typique de sa classe, le plaisir bourgeois étant généralement prudent, tempéré, ponctué d’abstentions.

Un autre élément négatif donnait aux bourgeois le sentiment d’une identité commune : le fait qu’ils constituaient une minorité distincte dans chaque ville, petite ou grande. Voilà pourquoi ils étaient si nombreux à partir s’installer en banlieue. Partout où l’on dispose de chiffres sûrs, les classes moyennes représentaient entre 10 et 15 %, rarement plus, de la population parmi laquelle elles vivaient. Elles rencontraient la majorité prolétarienne (sans nécessairement la connaître) sous les espèces des domestiques, des travailleurs du bâtiment, des ouvriers d’usine et des manœuvres. Elles croisaient aussi les habitants des taudis, sans parler des mendiants et des prostituées dont la présence importune et déplaisante leur rappelait, s’il leur restait un semblant de philanthropie, que la société qu’elles bâtissaient à leur profit ne manquait pas de victimes dont elles étaient parfois responsables.

Sans doute les bourgeois trouvaient-ils des moyens commodes de s’isoler des masses qui les submergeaient littéralement. Ils pouvaient, comme nous l’avons vu, limiter le corps politique en imposant des restrictions censitaires au droit de vote. Ils pouvaient aussi se regrouper dans des quartiers chers, privilégiés. Ou encore souligner leur distance à l’égard des classes populaires en envoyant leurs enfants dans des écoles distinctes, inaccessibles aux pauvres. Il leur était loisible de se rendre à leur bureau par des rues évitant les quartiers les moins engageants de la ville. Et, naturellement, ils ne manquaient pas de se distinguer de leurs « inférieurs » par le vêtement, la nourriture, l’accent et les goûts. Par quelque moyen que ce fût, ils confirmaient les dires de Freud à Martha Bernays : « Il existe une psychologie de l’homme du commun qui s’écarte passablement de la nôtre. »

Dans les périodes troublées – et le siècle entre la Révolution française et le début de la Première Guerre mondiale eut plus que sa part de barricades –, la présence de la majorité populaire ne laissait pas d’être menaçante, poussant la bourgeoisie à des manœuvres défensives, notamment à des alliances tactiques avec l’aristocratie ou avec des démagogues dont elle ne partageait guère que les inquiétudes sociales. C’est à ces moments-là que les bourgeois devinrent des acteurs essentiels de ce que j’appelle le « parti de l’ordre ». Même s’il s’estompait lentement dans l’esprit des gens, le souvenir de la Révolution française obséda la plupart des bourgeois pendant au moins un demi-siècle. C’est sur ce souvenir, exaltant pour quelques-uns et effrayant pour la plupart, que reposait largement la mentalité unissant les bourgeois de tout poil. […]

L’image de la bourgeoisie du xixe siècle apparaît d’autant plus négative qu’elle était souvent définie par ses adversaires, groupe féroce et en pleine expansion d’écrivains et d’artistes d’avant-garde. Sources intarissables de généralisations simplistes, ces ennemis des classes moyennes ignoraient à bon compte les diversités bourgeoises – manœuvre classique et trop naturelle : l’antagoniste se doit d’être un personnage bien typé et aisément reconnaissable, affligé de tous les vices et dépourvu de toute vertu. Peintres et romanciers, auteurs dramatiques et critiques littéraires, extrémistes politiques, journalistes aux opinions avancées, aristocrates exaspérés par la contestation des classes moyennes proclamaient à qui mieux mieux que la bourgeoisie du xixe siècle était hypocrite, matérialiste, vulgaire, incapable de générosité et d’amour. Quand ils ne présentaient pas le Bürger comme cupide, sans scrupule, avide de pouvoir, parvenu et impitoyable, exploitant les classes laborieuses sur le dos desquelles il s’engraissait. À leurs yeux, les financiers et manufacturiers, que Thomas Carlyle saluait comme capitaines d’industrie, n’étaient que des rapaces de haut vol.

Ces diverses représentations des classes moyennes n’étaient pas nécessairement incompatibles. Pour les polémistes les plus hostiles, l’employé inconsistant se tenait (ou, mieux peut-être, s’agenouillait) à une extrémité de l’éventail bourgeois tandis que l’entrepreneur implacable se dressait à l’autre. Émile Zola, par exemple, fondait les deux caricatures en une seule : pour lui, le mot « bourgeois », insulte succulente qu’il faisait rouler sur sa langue, était une condamnation sans appel. « Bourgeois, et qui plus est, bourgeois de province ! » lança-t-il à l’écrivain catholique Barbey d’Aurevilly, dont l’impudent rejet de Goethe et de Diderot l’exaspérait.

Vigoureux propos, sans doute, mais rien auprès des invectives de Gustave Flaubert, probablement le contempteur le plus immodéré de la bourgeoisie victorienne. Réfrénant d’occasionnelles bouffées d’affection à l’égard de celle-ci, il mena une croisade incessante contre cette classe – la sienne – qui, disait-il, lui donnait envie de vomir. « Axiome : la haine du bourgeois est le début de toute vertu », écrivait-il ainsi en mai 1867 à sa chère bon maître, George Sand. Cette animosité n’avait alors rien de nouveau pour lui. Quinze ans auparavant déjà, dans une lettre à son meilleur ami, l’auteur dramatique Louis Bouilhet, il signait, résumant sa haine en un seul mot : « Bourgeoisophobus ».

S’il tenait ses semblables en piètre estime, Schnitzler était beaucoup moins corrosif que ces « bourgeoisophobes » français et considérait simplement que ses préjugés de classe allaient de soi : dans ses carnets, pourtant exhaustifs, il explique rarement son mépris. En 1893, revenant d’une réception chez une famille respectable, il notait froidement que la soirée avait été « bourgeoise et ennuyeuse ». Trois ans après, il reprochait à l’une de ses connaissances ses « stupides opinions bourgeoises ». C’est à peu près tout.

Les victoriens n’avaient certes pas inventé ce dégoût et ce mépris des couches intermédiaires, ils exprimaient une dérision plusieurs fois séculaire. À l’instar de Jésus chassant du Temple les changeurs et les marchands de colombes, les théologiens médiévaux stigmatisaient déjà les prêteurs à intérêt. Au début de l’ère moderne, aristocrates et patriciens daubaient les hommes d’affaires, les banquiers et les manufacturiers comme autant de plébéiens : arrivistes, philistins, mécontents de la place que Dieu leur a donnée dans la hiérarchie sociale. Et bien avant le xixe siècle, le Werther de Goethe, peut-être le premier et le plus tourmenté des antibourgeois modernes, se sentait mal à l’aise avec les bourgeois parmi lesquels la fortune l’avait plongé. Ces derniers lui paraissaient incurablement médiocres et incapables des grands élans de l’imagination.

Si les romantiques, surtout allemands, reprendront abondamment ces railleries au début du xixe siècle, ils n’atteindront pas l’intensité obsessionnelle sans précédent de leurs successeurs. Sans doute à la véhémence antibourgeoise répondait une autosatisfaction, beaucoup plus discrète il est vrai. Bien à l’abri de leurs dynasties familiales, de leurs imposantes demeures, de leurs prestigieuses collections artistiques et de leur suprématie politique locale, les négociants patriciens établis depuis longtemps dans des centres commerciaux comme Amsterdam ou Hambourg, Anvers ou Lübeck avaient beau jeu d’ignorer les détracteurs aboyant à leurs basques. Les portraits de leurs ancêtres des xvie et xviie siècles, avec les attributs de leur métier, pesant de l’or ou surveillant l’atelier, montrent que la fierté et l’assurance des classes moyennes au xixe siècle reposaient sur une tradition aussi ancienne que solide. À l’époque victorienne, tant la bourgeoisophobie que la bourgeoisophilie se démocratisèrent.

À Vienne, malgré l’effroyable effondrement économique de mai 1873, les chantres de la bourgeoisie continuèrent de multiplier articles et essais célébrant le Bürgertum. Lorsque, en avril 1879, une parade gigantesque, méticuleusement organisée, salua les noces d’argent de l’empereur François-Joseph et de l’impératrice Élisabeth, le principal journal libéral de Vienne, la Neue Freie Presse, déclara dans un éditorial : « Quelque festifs, quelque cordiaux, quelque splendides qu’aient été les cadeaux remis au couple impérial, celui de la bourgeoisie viennoise les surpasse tous. Elle a en effet présenté ce que la capitale a de plus beau et de meilleur à offrir : elle-même. L’art, la science, le commerce, l’industrie, tout ce qui constitue la richesse, l’énergie et l’orgueil de notre pays, se sont en effet associés pour témoigner du patriotisme et de la fidélité au Kaiser de la bourgeoisie viennoise »

Les classes moyennes victoriennes avaient donc leurs supporters enthousiastes, même s’ils étaient beaucoup moins efficaces sur le marché des opinions avancées que leurs adversaires. Nul doute que ces derniers avaient enrôlé la plupart des champions les plus talentueux dans le débat partisan sur l’identité de la bourgeoisie au xixe siècle, mais les bourgeoisophiles ne se faisaient pas moins entendre. James Mill, ami de Bentham et idéologue de l’utilitarisme, parlait au nom de beaucoup de ses compatriotes lorsqu’il soutenait en 1826 : « Tout le monde reconnaît la valeur des classes moyennes de ce pays [notez le pluriel], leur nombre et leur importance croissants. Jusqu’à leurs supérieurs qui les considèrent depuis longtemps, et sans barguigner, comme la gloire de l’Angleterre » C’était la première ligne de défense derrière laquelle les bourgeois attaqués pouvaient se retrancher : même les classes dirigeantes les voyaient avec faveur.

Ce n’était pas là un plaidoyer pro domo dont les bourgeois satisfaits avaient le monopole. Même Marx et Engels, que l’affection pour le Bürgertum n’étouffait pas, se croyaient obligés de lui concéder quelques compliments désabusés au milieu de leurs critiques les plus virulentes : « La bourgeoisie, depuis son avènement à peine séculaire, écrivaient-ils dans un passage célèbre du Manifeste du parti communiste, a créé des forces productives plus variées et plus colossales que toutes les générations passées prises ensemble. » Citadins conscients et organisés, ils notaient avec satisfaction : « La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d’énormes cités ; elle a prodigieusement augmenté la population des villes aux dépens de celle des campagnes et, par là, elle a préservé une grande partie de la population de l’idiotisme de la vie des champs. » Si même les plus illustres communistes de l’époque reconnaissaient ses contributions historiques, la bourgeoisie n’avait pas trop à craindre pour sa réputation.

Alors la bourgeoisie ou des bourgeoisies ? Il est tentant d’éluder la question en faisant dépendre la réponse de la perspective de celui qui la pose. La diversité frappante des aspirations politiques bourgeoises au xixe siècle, des attitudes envers l’autorité, des goûts artistiques et musicaux, des ressources économiques, sans parler des différentes évolutions des couches intermédiaires dans chaque pays, plaide en faveur du pluriel : les classes moyennes. Rien de ce que je raconte dans ce livre ne doit être interprété comme une remise en cause de cette multiplicité. Au contraire, je la confirme dans chaque chapitre. En même temps, néanmoins, cette tapisserie historique, telle qu’elle s’est transformée au fil des décennies, révèle certains motifs, un ensemble d’opinions et d’attitudes qui transcendaient les frontières nationales et unissaient des groupes sociaux, qui permettaient aux bourgeois de se reconnaître à certains signes indubitables. Sans doute Tocqueville, Marx et d’autres observateurs contemporains de la société sous-estimaient-ils exagérément les distinctions entre bourgeois. Mais plus l’on distingue, et même admire, les scènes changeantes et colorées de la vie bourgeoise victorienne, plus une unité diffuse se dessine.

Ainsi se voyaient la plupart des bourgeois du xixe siècle. Les manières de penser et de sentir, certaines déjà esquissées et d’autres qui apparaîtront au fil des chapitres, jouaient un grand rôle dans la représentation que les classes moyennes avaient d’elles-mêmes. Il serait certes trop facile d’affirmer qu’un bourgeois était quelqu’un qui se considérait comme bourgeois ; ces coups d’œil dans le miroir n’étaient pas exempts d’illusions idéologiques, conscientes ou non, quand il ne s’agissait pas de pures chimères. Mais l’historien ne peut ignorer ces visions de soi-même : elles reposaient sur des perceptions conséquentes, d’une profondeur réelle.

Les bourgeois victoriens espéraient vivre en individus libres, fixant leur propre ligne de conduite, mais dans le cadre donné et volontiers accepté de la famille, de la société et de l’État. Les institutions, et notamment les obligations religieuses, formaient des balises normatives, autant d’index brandis qui exigeaient une bonne mesure de conformité. Cette discipline sociale et spirituelle impliquait en revanche un domaine d’autonomie individuelle. Les victoriens développèrent abondamment cette idéologie, lancée sur son erre triomphale quelque cent ans auparavant, pour mieux l’adopter. Dès le début du siècle des Lumières, en effet, Joseph Addison et Voltaire avaient pris la tête d’une famille internationale de penseurs rebelles modernes pour contester les valeurs séculaires, notamment l’idéal social que représentait encore le chevalier belliqueux, en faisant l’éloge sincère des agents de change. Ils annonçaient l’émergence d’un héros nouveau : le bourgeois pacifique, tolérant et laïque, l’homme qui préfère la prudence et les profits à la gloire, et qui reproche aux aristocrates de fétichiser le meurtre organisé qu’ils appellent la guerre. En 1778, dans Le Mariage de Figaro, Beaumarchais avait porté à la scène ce mépris des Lumières pour l’ancien modèle : « Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier », tonne le valet Figaro, stigmatisant son maître, le comte Almaviva. « Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. » C’est à partir de ces positions agressives que les bourgeois libéraux victoriens pouvaient lancer leurs offensives.

Leur nouveau héros portait la redingote, peut-être des caoutchoucs, une serviette et certainement un parapluie ; il se préoccupait de son travail et de sa famille. C’était – du moins le prétendait-il – un mari affectionné, un papa gâteau, honnête en affaires, aussi modéré en politique que dans sa consommation de vin, s’adonnant – et encore – à des plaisirs peu dispendieux. Il lisait le journal au petit déjeuner et, qu’il fût croyant ou non, allait à l’église le dimanche. Figurante obligée de ce portrait, sa femme n’en avait pas moins une réalité personnelle. Si elle n’acceptait pas pleinement son rôle assigné d’épouse, de maîtresse de maison et de mère – et elles étaient de plus en plus nombreuses à regimber dans les classes moyennes –, elle avait toutes les chances d’être plus impatiente, plus rebelle que son mari. L’histoire des femmes de la bourgeoisie, tout au long de l’époque victorienne, est plus mouvementée, et à maints égards plus passionnante, que celle de leurs époux. Leurs attentes étaient plus vastes.

Pourtant, quelles qu’en fussent les imperfections dans la réalité, la famille était le symbole que vénérait la classe moyenne du xixe siècle, et la félicité domestique l’image suspendue, pour ainsi dire, au-dessus du lit conjugal. « La vie de famille, écrivait un Américain anonyme dans un périodique de Londres, The Leisure Hour, en 1869, est le meilleur indice du caractère d’un peuple » On voit ces familles bourgeoises déjeuner joyeusement sur les toiles impressionnistes, ou, sur les gravures de l’époque, visiter au complet les pavillons de l’Exposition internationale de Londres de 1851 ; on les observe aussi sur scène, dans le théâtre de Schnitzler, se débattant dans les complications amoureuses, familles aussi intéressantes que diverses dans la plénitude de leur sobre gloire. »

– Gay, P. (2005). Chapitre I. Bourgeoisie(s). Dans : , P. Gay, Une culture bourgeoise: Londres, Paris, Berlin… Biographie d’une classe sociale, 1815-1914 (pp. 19-56). Autrement.

 

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« Tour à tour anthropologue, portraitiste, journaliste, Peter Gay explore la culture bourgeoise du XIXe siècle, élargissant la sphère de la bourgeoisie victorienne à l’ensemble de l’Europe occidentale. Il porte un regard impertinent, iconoclaste parfois, extraordinairement documenté sur la condition féminine, les rapports conjugaux et leur incroyable diversité dans la société bourgeoise de l’époque, ou les apports de la psychanalyse balbutiante… Avec une merveille de nuances, il analyse les rapports entre division du travail, individualisme, amour-propre, vie mondaine et sphère privée. On se délecte de découvrir avec lui que le programme saint-simonien n’était rien d’autre qu’un christianisme capitaliste sans Christ, que l’occultisme ne fut qu’une bouée pour ceux qui ne pouvaient plus être croyants ni se jeter dans les bras de la raison triomphante, que le monde rural n’était pas si pieux qu’on l’a souvent cru et que les manifestations extérieures de la foi se confondaient parfois avec l’assouvissement des désirs les plus impies. La diversité des comportements de cette bourgeoisie européenne, marquée de l’empreinte victorienne, ne cesse de surprendre : on va au théâtre tantôt pour être la proie d’émotions touchant au sublime, tantôt pour retrouver une fille de joie entr’aperçue plus tôt, tantôt pour les deux raisons. »

 

« En décembre 1908, Arthur Schnitzler alla écouter le quatuor Rosé jouer le nouveau quatuor d’Arnold Schönberg, expérience révolutionnaire de musique atonale. Cette année-là, dans ses notes explicatives aux Quinze Lieder sur Le Livre des jardins suspendus de Stefan George, Schönberg avait annoncé qu’il avait « franchi toutes les limites d’une esthétique passée » ; son second quatuor opus 10 ne bouleversait pas moins la tonalité. Notant dans son journal qu’il y avait eu Skandal pendant le concert, Schnitzler ajoutait ce commentaire : « Je ne crois pas en Schönberg. J’ai immédiatement compris Bruckner, Mahler – faut-il que j’achoppe maintenant » Ouvert jusqu’alors à l’avant-garde, Schnitzler était prêt à envisager que son goût fût pris en défaut. Mais il ne tarda pas à reprocher son incapacité à comprendre la musique atonale au compositeur lui-même. En 1912, lors d’un dîner qu’il avait donné en l’honneur du quatuor Rosé et de Bruno Walter, il y avait eu, rapportait-il laconiquement, « une conversation animée sur des questions musicales ; Schönberg, une escroquerie à tous égards ». L’homme, concluait Schnitzler, n’était pas un authentique compositeur moderniste, mais un imposteur.

Sa réaction à la peinture d’avant-garde en cette passionnante période d’innovation culturelle est aussi définitive et instructive. En janvier 1913, il mentionnait une conversation de deux heures sur les « tâches de l’art moderne » ; le mois suivant, lors d’un bref séjour à Munich, il eut l’occasion de juger sur pièces : il alla voir une exposition de Picasso. « Les premiers tableaux extraordinaires », mais, s’empressait-il d’ajouter : « résistance véhémente à son cubisme actuel ». Ce qui ne l’empêcha pas de se rendre à une autre exposition de Picasso à Vienne deux ans plus tard. Les modernistes autrichiens et allemands suscitaient chez lui des réactions non moins partagées. Lors d’une exposition de 1913, à Noël, il trouva « de jolies choses : Klimt, Liebermann » et quelques autres. Mais parmi les « prétentieux escrocs » exposés – Schnitzler aimait manifestement accuser de charlatanisme les artistes qu’il ne comprenait pas – figurait Egon Schiele, dessinateur exceptionnel et observateur impitoyable du corps humain. Schnitzler était prêt à élargir ses horizons esthétiques, mais pas jusqu’à l’infini.

Il est tentant de considérer les réticences de Schnitzler devant Schönberg, le Picasso cubiste et Schiele comme l’expression d’un conflit historique : la résistance du xixe siècle face au xxe siècle. Celle-ci était partout présente dans les univers remuants et querelleurs des arts contemporains – dans la peinture et la sculpture, la poésie et le théâtre, dans le roman non moins que dans la musique ou dans l’architecture. Hormis les inconditionnels du nouveau, tout le monde finissait à un moment ou à un autre par sauter du train fonçant vers la modernité – tel Schnitzler incapable d’apprécier les dernières manifestations de l’art de Picasso. Après le milieu du xixe siècle, le collectionneur las des toiles académiques routinières pouvait s’intéresser aux paysagistes de Barbizon, mais rejeter le style impressionniste comme trop désinvolte, voire bâclé ; un amateur des impressionnistes pouvait récuser les postimpressionnistes, primitifs et chaotiques à son goût ; un fanatique de Van Gogh dénigrer les abstractions de Kandinsky, spéculations pour les gogos – de même que Schnitzler trouvait la musique nouvelle de Schönberg intolérable pour les mélomanes sérieux comme lui. Quant aux artistes d’avant-garde et leurs partisans, ils ne formaient un front uni que lorsqu’il s’agissait de remettre à leur place les philistins de la bourgeoisie honnie. Sinon, ils revendiquaient farouchement leur individualité. Gauguin stigmatisait les impressionnistes comme imperméables aux probabilités visuelles ; Mondrian reprochait à Picasso de ne pas « progresser » jusqu’à l’abstraction totale. Ce qui était audace imaginative pour certains passait pour art bourgeois invertébré aux yeux de plus « avancés ».

Devant cette complexité, les historiens résument trop facilement l’évolution du goût bourgeois à un conflit incessant entre consommateurs de produits conventionnels d’une part et modernistes rebelles de l’autre, comme si les tensions agitant les arts pouvaient se réduire à une querelle sans équivoque à propos de l’essence de la haute culture. Mais dans les guerres culturelles de l’époque victorienne, les lignes de démarcation n’étaient rien moins que nettes ; les controverses sur un style naissant de peinture ou de composition musicale opposaient souvent trois parties belligérantes, sinon davantage. Et il y avait des artistes d’avant-garde, bourgeois frustrés, qui n’aspiraient qu’à rejoindre la compagnie des gens respectables. Édouard Manet, le grand pionnier du modernisme en peinture, brûlait de recevoir la Légion d’honneur ; Max Liebermann, le plus éminent émule des impressionnistes en Allemagne, qui dirigea la Sécession de Berlin dans les années 1890 et après, était un grand bourgeois menant l’existence la plus régulière. En fin de compte, ce qui est particulièrement frappant dans la situation culturelle victorienne, avec toutes ses querelles venimeuses, c’est la prolifération des goûts, contraints par le marché de l’art à une coexistence tendue et instable.

Autrement dit, les frontières entre les bourgeois sédentaires et les explorateurs audacieux étaient poreuses. Les collectionneurs bourgeois de l’époque victorienne, héritiers modernes de Mécène, étaient pour la plupart des hommes – et quelques femmes – riches, mais pas tous. Les premiers à collectionner les œuvres de Cézanne n’avaient rien de dilettantes fortunés, et chacun, à sa manière, était un bourgeois bien peu conventionnel. Julien François Tanguy, surnommé affectueusement le « père Tanguy », était un modeste marchand de fournitures pour artistes ; en dépit de sa pauvreté, il acceptait des tableaux en paiement et fit crédit des années durant aux impressionnistes et aux postimpressionnistes. Le premier à exposer des Cézanne dans sa boutique, il n’en vendit apparemment qu’un, bien qu’il les proposât modestement à 100 francs les grands formats et à 40 francs les petits.

L’unique acheteur des Cézanne de Tanguy était Victor Chocquet, employé des douanes à Paris. Ses désirs de collectionneur excédaient considérablement ses modestes moyens et il était célèbre pour son adoration sans bornes pour Cézanne : il ne cessait d’en bassiner ses amis, les critiques d’art, les collectionneurs, quiconque voulait bien l’écouter. Contraint de mesurer ses dépenses, il hantait patiemment les salles des ventes, abandonnant les enchères à 300 francs en espérant qu’une autre toile convoitée ne dépasserait pas son plafond. C’était un maniaque, comme tous les collectionneurs le sont à un degré ou à un autre, mais pas un monomaniaque : il achetait aussi des Delacroix, des Pissarro, des Monet et des Renoir. À sa mort, en 1891, il avait trente-deux Cézanne en sa possession.

Le médecin parisien Paul Gachet, qui comme Chocquet accumula une trentaine de Cézanne, était un ami des artistes et un peintre amateur de talent. Homme de gauche aux inclinations philanthropiques, ce spécialiste des troubles mentaux et des maladies féminines annonçait sur son papier à en-tête qu’il soignait les pauvres gratuitement. Van Gogh, qui fit son portrait, le jugeait excentrique, et peut-être l’était-il. Parmi les traitements médicaux en vogue, il s’intéressait à l’hydrothérapie et à l’homéopathie, mais sa véritable excentricité était son goût pour Cézanne. Tanguy, Chocquet et Gachet : trois exemples parmi des dizaines d’autres bourgeois victoriens sans grande fortune mais consumés de passion pour l’art véritable.

8Mais, par la nature des choses, se lancer sérieusement dans une collection était surtout le fait de grands bourgeois disposant d’un budget important. Riches hommes d’affaires allemands et russes, prospères négociants de Manchester, Paris, Amsterdam, New York et Chicago soutenaient les artistes, et cela de la manière la plus pratique. « Il n’y a qu’une seule façon de prouver qu’on aime les toiles d’un homme quand on en a les moyens matériels, écrivait Alexandre Dumas fils dans les années 1880 : les acheter » Et c’est ce qu’ils faisaient. En 1853, Alexandre Bruyas, fils d’un riche banquier abondamment pourvu de loisirs et ayant la manie d’accumuler les portraits de lui-même, découvrit Gustave Courbet au Salon, lui commanda trois effigies, acheta plusieurs tableaux et invita le peintre à faire de lui son confident. Vers la fin du siècle, le négociant moscovite Sergueï Chtchoukine, qui avait commencé par acheter des peintres russes académiques contemporains, trouva sa véritable vocation à Paris et revint chez lui avec des Van Gogh, des Gauguin et des Cézanne. De retour à Moscou, il entreprit de réunir une impressionnante collection de Matisse ; échangeant le rôle de client contre celui de protecteur des arts, il rechercha l’amitié du peintre et lui commanda de vastes toiles pour son hôtel particulier.

Pour citer encore un de ces mécènes modernes : en 1910, l’industriel berlinois Bernhard Koehler entreprit de verser une pension mensuelle de 200 marks au jeune peintre impécunieux Franz Marc en échange de tableaux, soulageant ainsi les maux d’un artiste important dont la carrière fut brutalement brisée en 1916 par sa mort au front. Ce n’est qu’un petit échantillon de ces innombrables bourgeois opulents qui offraient un démenti cinglant au stéréotype familier du capitaine d’industrie, du banquier ou du commerçant incurablement béotien. En matière de goût, de bons bourgeois pouvaient défier les modes établies, et des spéculateurs capitalistes se montrer plus aventureux dans leurs préférences artistiques que dans leurs rivalités implacables avec leurs concurrents.

Un coup d’œil sur les motivations des riches collectionneurs et protecteurs des arts devrait discréditer davantage encore ce cliché : elles étaient en effet aussi diverses que compliquées. La quête du prestige social était une raison, mais parmi tant d’autres, de prendre un abonnement à l’opéra ou de faire partie du conseil d’administration d’un musée. Sans doute dramaturges et romanciers, d’Alexandre Dumas fils à Henry James, représentaient-ils des parvenus jouant les dilettantes pour prouver leur culture. Dans Bel-Ami (1885) de Maupassant, l’arriviste juif Walter, spéculateur et directeur de journal corrompu, étale ses acquisitions soigneusement étiquetées lors de ses prétentieuses réceptions. Son goût personnel le porte aux tableaux érotiques ou d’un humour grossier, mais, s’étant renseigné sur ce qu’un homme de la bonne société doit accrocher à ses murs, il possède également quelques toiles impeccablement académiques d’émules de Bouguereau.

Néanmoins ce barbare bourgeois qui joue les connaisseurs n’est qu’une caricature simpliste. Comme beaucoup de caricatures, celle-ci contient un fond de vérité, mais pas davantage. Dans le dernier quart du xixe siècle, une poignée de riches juifs allemands, notamment James Simon et Eduard Arnhold, s’illustrèrent par leurs actions philanthropiques et leurs collections artistiques. En bons termes avec Guillaume II, ils étaient surnommés, non sans une pointe d’envie, les Kaiserjuden, et le désir d’être vraiment acceptés dans la haute bourgeoisie berlinoise est peut-être l’une des raisons de leur mécénat et de leurs donations ostentatoires aux musées. N’oublions pas que, s’ils venaient d’obtenir l’égalité politique et juridique, les juifs étaient encore largement exclus de la bonne société. Mais ce que nous savons d’eux indique que le besoin de considération était pour eux au mieux secondaire. Ils étaient collectionneurs d’art parce qu’ils aimaient l’art. Quoi qu’en disent les antisémites, tous les arrivistes n’étaient pas juifs, tous les juifs n’étaient pas arrivistes.

Autrement dit, Simon et Arnhold, comme tous leurs homologues de la haute bourgeoisie, étaient des collectionneurs, et les collectionneurs, je le répète, sont une variété de malades mentaux – c’étaient des hommes et des femmes possédés avant tout par le besoin d’acquérir les objets de leur désir. Poussés par ce désir, ils parcouraient le monde à la recherche des choses qu’ils convoitaient : tableaux, mais aussi livres ou manuscrits rares, meubles d’époque ou timbres-poste. En 1868, un rédacteur anonyme du Musical Times de Londres dénonçait la « manie “collectionneuse” actuelle ». À juste titre, d’autant que les chasseurs et les cueilleurs victoriens traquaient des proies toujours plus diverses et plus nombreuses – autre preuve que la bourgeoisie disposait de loisirs et de revenus croissants.

Qualifier de « manie » l’habitude de collectionner peut paraître excessif, mais que cette activité soit compulsive n’est que trop évident. Méditant au Salon de Paris de 1846 devant un tableau d’Alexandre Decamps, peintre orientaliste français très estimé, Théophile Thoré, grand critique d’art qui allait redécouvrir Vermeer de Delft, notait : « On ne saurait commencer une collection sans un Decamps, et tout homme qui a un Decamps est perdu : il se met à aimer la peinture ; il lui faut des tableaux ; le voilà collectionneur » Brillante intuition de l’impuissance du collectionneur face à ses besoins impérieux. Un demi-siècle après, en 1898, dans un livre anatomisant la collectionnite, Edwin C. Bolles, Américain victime de cette maladie, décrivait avec une grande lucidité ce problème psychologique qui est aussi un bonheur : « Parmi les plaisirs les plus vifs de la vie, en matière d’espérance, d’acquisition et de souvenir, il n’en est guère qui surpasse la joie du collectionneur. Son domaine est le monde ; les objets de son désir varient des timbres-poste oblitérés aux vases grecs et aux diamants » Contrairement à une idée reçue, le goût des classes moyennes au siècle de Schnitzler ne se réduisait pas à un affrontement entre l’avenir et le passé ; d’une impressionnante diversité et d’une profondeur insondée, il variait selon le rang social, le pays et l’individu.

L’énorme choix de peintures et de sculptures exposées à l’Exposition décennale de 1900 à Paris atteste la variété quasi illimitée et la réconfortante imprévisibilité des goûts bourgeois à la fin de l’ère victorienne. Partie intégrante de l’Exposition universelle, la Décennale exhibait des œuvres d’art réalisées pendant les dix années précédentes et sélectionnées par des commissions des pays participants. Ne s’effectuant pas selon des critères uniformes, le choix présentait un certain nombre de traits idiosyncrasiques, mais en fin de compte proposait des œuvres vraisemblablement représentatives du meilleur art récent, ou du moins du plus apprécié. L’abondance de la production exposée n’avait d’égale que sa diversité : paysages, natures mortes, portraits, autoportraits, nus, bustes, amazones à cheval, moissonneurs, baigneuses, outre un assortiment vertigineux de scènes de genre, tant laïques que religieuses.

Bon nombre des artistes exposés à la Décennale s’efforçaient manifestement, et parfois importunément, de faire œuvre didactique. Ils représentaient des paysages pour protester contre l’urbanisation effrénée, des crucifixions pour rappeler aux spectateurs l’auguste religion chrétienne, des ouvriers afin d’éveiller la sympathie pour les exploités et les opprimés. Certains se voulaient purement ornementaux ou, s’ils montraient des corps nus dans une ingénieuse diversité d’attitudes, franchement titillants. D’autres se peignaient dans des poses d’une grave noblesse ou se contentaient apparemment d’exhiber des moustaches avantageuses. Et quelques-uns – Cézanne, Matisse, Degas, Picasso, Munch – prenaient visiblement plaisir aux possibilités purement expressives de l’art moderne. Le niveau technique était élevé, celui du goût un peu moins. Si l’on devait juger par l’Exposition décennale du genre d’art que les bourgeois de la fin de l’époque victorienne appréciaient avec le plus d’enthousiasme, il faudrait répondre : l’art tout entier. Leur goût en la matière était aussi catholique – au sens littéral d’« universel » – que leurs opinions politiques. […]

Le radicalisme esthétique n’impliquait pas automatiquement le radicalisme politique, pas plus que le radicalisme politique ne supposait nécessairement un radicalisme en matière d’art. Deux des peintres que Durand-Ruel exposait illustrent toute l’étendue de cette palette : Pissarro était socialiste et juif, Degas antidreyfusard et antisémite.

Que Durand-Ruel fût simultanément progressiste en art et réactionnaire en politique ne fait que souligner un point sur lequel j’insiste depuis le début de cette étude : l’extraordinaire diversité de l’esprit bourgeois au xixe siècle. Mais, compte tenu de sa réputation, sa capacité à admirer et à encourager la nouveauté esthétique a de quoi surprendre. On s’attend que les classes moyennes aient une prédilection pour la médiocrité artistique, voire pour le kitsch, ou, dans les cercles cossus, aient recours à des architectes d’intérieur ornant leurs murs de tableaux conventionnels. Mais que des bourgeois amateurs d’art patronnent des artistes d’avant-garde, lèguent des œuvres à la pointe de la modernité à des musées, financent ou même fondent des orchestres symphoniques, voilà qui nous contraint à reconsidérer nos idées toutes faites sur les classes moyennes victoriennes. Schnitzler faisait rimer bourgeoisie avec ennui. Bien à tort. »

– Gay, P. (2005). Chapitre VIII. Une question de goût. Dans : , P. Gay, Une culture bourgeoise: Londres, Paris, Berlin… Biographie d’une classe sociale, 1815-1914 (pp. 265-299). Autrement.

 

*Lectures supplémentaires / complémentaires :

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