Les Sous-Vêtements

« Les sous-vêtements, et plus particulièrement le soutien-gorge et la culotte, se définissent comme des vêtements intimes. Au plus proche du corps et de ses parties intimes, la poitrine et les organes génitaux, qu’ils dissimulent et mettent en valeur tout à la fois (Burgelin, 1979), ils sont invisibles sous le vêtement. En dépit de leur appartenance à la sphère privée des individus, leurs usages ne sauraient être en marge du social et de son contrôle. Ils posent au contraire d’une manière cruciale la question du statut du corps féminin et des modalités sociales de la gestion de l’intimité corporelle.

Or, on trouve fréquemment sous la plume des historiens de la mode, l’idée selon laquelle les pratiques des femmes en matière de sous-vêtements seraient aujourd’hui libérées de toutes contraintes sociales (Bertherat & De Halleux, 1996; Haudiquet, 1998; Chenoune, 1998 ; Simon, 1998) et notamment celles liées à la morale sexuelle : « La lingerie permet d’échapper aux notions traditionnelles de la moralité et à la respectabilité imposée aux femmes du XIXe siècle. » (Cox, 2000, p. 129).

L’importance accordée par la publicité et par les femmes à la dimension érotique de la lingerie depuis les trente dernières années sert de support à ces affirmations. La lingerie est présentée dans ces ouvrages comme un principe d’émancipation des femmes et de la féminité, leurs auteurs reprenant ainsi à leur compte la rhétorique du discours publicitaire (Duclert, 1999).

L’étude des représentations et des pratiques qu’ont les femmes des sous-vêtements ne permet-elle pas au contraire de mettre en évidence le rôle essentiel que joue la morale de la sexualité dans la gestion de l’intimité corporelle ? Autrement dit, quelles règles et quelles normes guident leurs pratiques ? Ces normes varient-elles en fonction de leur appartenance générationnelle ? Enfin, de quelle marge de manœuvre disposent-elles vis-à-vis de ces normes ? C’est d’abord dans la symbolique des couleurs associée aux sous-vêtements que nous chercherons une réponse à ces questions. Nous montrerons notamment qu’à travers leurs choix, les femmes se conforment à l’image que la société se fait d’elles et de leur sexualité. Puis nous analyserons leurs pratiques sous-vestimentaires en regard de leurs pratiques vestimentaires. L’invisibilité des sous-vêtements est en effet une règle fondamentale qui implique le respect d’un ensemble de prescriptions. Enfin, nous envisagerons leurs pratiques sous l’angle des temps et des lieux du jeu social.

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Symbolique des couleurs et morale sexuelle

L’étude de la « symbolique sociale » des couleurs des sous-vêtements permet d’appréhender une partie des normes régissant leurs usages. Le choix des femmes en matière de couleurs sous-vestimentaires témoigne de l’impératif d’invisibilité auquel ces vêtements intimes sont soumis. Les interlocutrices affichent en effet leur prédilection pour le blanc et les couleurs « discrètes », « sobres », « classiques » ou « douces », telles que les couleurs claires, aux tons pastels, parce qu’elles sont peu visibles sous les vêtements. A l’inverse, elles excluent tout recours aux couleurs vives, dont l’intensité les rend visibles sous des vêtements clairs et est susceptible d’attirer les regards sur soi et sur une intimité corporelle qu’il faut préserver.

La préférence des femmes pour les sous-vêtements de couleur claire témoigne également de leur attachement aux dimensions esthétique et érotique de la lingerie. Cet attachement est significatif de la manière dont la féminité se construit socialement : une femme se doit d’être belle et par conséquent de posséder des sous-vêtements qui mettent en valeur son corps.

La couleur symbolise le statut d’une femme accomplie, en âge d’avoir une sexualité et d’utiliser ces objets dans les stratégies de séduction au sein du couple, par opposition à la blancheur qui évoque la virginité de la jeune fille. Rappelons que la valorisation de la dimension érotique de la lingerie est un phénomène récent. Il est lié à l’évolution des valeurs concernant la production du désir dans notre société (Duclert, 1999) et correspond à la fin de la dissociation, au début du XXe siècle, entre le plaisir charnel et la conjugalité (Corbin, 1987).

Mais si la mise en valeur du corps est autorisée et valorisée, elle doit cependant rester mesurée. Les qualificatifs employés par les femmes pour décrire les couleurs vives, elles parlent de couleurs « extravagantes », « criardes », « électriques », « agressives », doivent se comprendre en référence à cette norme implicite.

Ces couleurs, et plus particulièrement le rouge vif ou vermillon, sont associées à une séduction excessive qui évoque l’image stéréotypée et repoussoir de la prostituée, maquillée avec excès et habillée avec voyance. Ce rejet témoigne donc d’une forme de contrôle social de la séduction mais aussi de la sexualité féminine ainsi que le remarquait Sylvette Denefle (1992) à propos de la mise au sale du linge. Précisons que tous les rouges ne sont pas rejetés.

Comme l’a souligné Michel Pastoureau (1989), toute couleur possède un caractère ambivalent. Nos interlocutrices distinguent à ce titre le rouge bordeaux, apprécié et utilisé pour sa dimension érotique, du rouge vif ou vermillon qui est un « mauvais rouge ».

Les jeunes filles soulignent plus facilement l’inconvenance de l’utilisation de cette couleur et évoquent sans détour sa connotation vulgaire et son association à l’image d’une femme « facile » : « Non, je ne porterais pas de rouge, c’est vraiment excentrique. Ça fait, je ne sais pas comment dire… vraiment on a envie de se faire remarquer avec ça. C’est comme si on était ouverte comme ça. » (Margault, 15 ans). On peut à ce titre faire l’hypothèse que, venant juste d’acquérir le droit de porter des sous-vêtements colorés, les jeunes filles expriment d’autant plus facilement cette norme de la « bonne mesure », qu’elles sont en train de l’intégrer.

Ce que signifient les interlocutrices en rejetant les couleurs vives et en affirmant privilégier des couleurs comme le blanc ou les couleurs pastels, c’est donc avant tout leur conformité à l’image que la société se fait d’elles, celle d’une féminité à l’esthétique mesurée et à la sexualité modérée. Le noir appartient aujourd’hui à l’ensemble des couleurs conformes à cette norme d’une esthétique mesurée. Son utilisation paraît tout à fait acceptable aux jeunes femmes qui la classent parmi les couleurs « sobres », et possèdent parfois autant de sous-vêtements noirs que de lingerie claire. Ces conceptions ne sont pas partagées par les femmes qui ont entre 50 et 65 ans, et dont les positions à l’égard de cette couleur vont du rejet total, car associée à la prostitution, à une acceptation modérée de son utilisation, souvent déclarée sous couvert de son association avec un vêtement noir : « J’aime beaucoup le paille, le blanc, le bleu, l’ivoire, le chair. Le noir… par obligation car lorsque vous avez quelque chose de noir, c’est plus joli d’avoir un soutien-gorge noir je trouve. » (Paule, 64 ans).

Si les pratiques des femmes témoignent du respect de cette norme de la « bonne mesure », il arrive aussi qu’elles s’en éloignent. La transgression n’est jamais explicitement affirmée, la peur du jugement moral étant sans doute à l’origine de ce silence. C’est d’ailleurs toujours sous couvert de sa dimension exceptionnelle et ludique qu’elle est énoncée. Après avoir évoqué la possession d’un ensemble rouge vif, Ludivine, 22 ans, ajoute préférer porter des couleurs plus « douces ». La transgression est rarement liée à l’ignorance de la règle, elle traduit au contraire une volonté de privilégier la dimension érotique des sous-vêtements. Cependant ces pratiques restent limitées, car les femmes ont généralement intégré l’image dévalorisante à laquelle certaines couleurs sont associées.

Les jeunes filles, qui sont en train de faire l’apprentissage de la parure et de ses codes, peuvent aussi transgresser la norme en envisageant d’acquérir ou en acquérant des sous-vêtements dont la couleur est associée à une séduction outrancière. Les rappels à l’ordre de la mère contribuent alors à réaffirmer l’existence de la norme et, s’ils ne limitent pas toujours les écarts, participent à son incorporation. Audrey, 15 ans, raconte qu’en compagnie de sa meilleure amie, elle a acheté, « pour rire », un string rouge et noir. Sa mère, qui s’occupe de l’entretien de son linge, lui a immédiatement signifié sa désapprobation.

Enfin, si les dimensions esthétique et érotique de la lingerie sont généralement valorisées par les femmes parce que l’esthétique corporelle joue un rôle essentiel dans la construction sociale de la féminité (Nahoum-Grappe, 1987), certaines de nos interlocutrices ont marqué leur distance vis-à-vis de ces dimensions. Elles évitent alors d’utiliser des couleurs aux connotations érotiques, ce qui reviendrait pour elles à privilégier l’apparence et le paraître dans ses relations amoureuses, au détriment du sentiment et de la relation affective pure : « Vis-à-vis du regard d’un homme, s’il t’aime toi, il n’en a plus rien à faire [de ce qu’on porte]. Enfin moi ces gens-là ne m’intéressent pas, ceux qui sont vraiment fétichistes, c’est pas ceux-là que je rencontre. » (Danielle, 46 ans, célibataire).

Les couleurs vives ou trop explicitement associées à l’érotisme, comme le rouge ou le rose vif, peuvent aussi être décriées parce qu’elles évoquent l’image dégradante de la « femme-objet ». Ces prises de position sont adoptées par des femmes de générations très diverses. Laura, 40 ans, par exemple, oppose dans l’extrait suivant, la guêpière, objet érotique, symbole de soumission, à la lingerie esthétique mais aussi pratique et invisible qu’elle porte : « Ce que j’aime dans les sous-vêtements, c’est que ça combine les deux, le côté pratique et esthétique. Je n’utilise pas de guêpières, de choses comme ça, qui m’évoquent une image de la femme soumise, juste faite pour être belle, pour l’œil de l’homme donc j’utilise des choses plutôt pratiques et invisibles. »

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Les usages des sous-vêtements sont également, du fait de leur dimension intime, régis par un ensemble de prescriptions, visant à garantir leur invisibilité dans la sphère publique. Ces prescriptions, qu’on retrouve dans les traités de savoir-vivre contemporains, concernent essentiellement la manière dont les sous-vêtements dans leurs formes et leurs couleurs, doivent être associés aux vêtements : « Aussi ravissants soient-ils, on leur demande de se faire oublier sous les tenues les plus légères. Les femmes assortiront la couleur de leur lingerie à celle de leurs vêtements. Blanche, chair ou rose pâle avec une toilette claire, foncée avec une chemise sombre. La forme doit varier selon le vêtement : sous un pull moulant, on porte un soutien-gorge de composition sobre, en tissu lisse, sous une robe décolletée, un bustier sans bretelles » (Le Bras, 1995, p. 17).

Les interlocutrices n’évoquent pas ces prescriptions sous la forme de règles explicites mais en référence à un système de jugement personnel, ce qui témoigne de leur intériorisation : « Ce que je n’apprécie pas trop, c’est que ça se remarque beaucoup, que ça se voit à travers le vêtement. Je trouve que c’est quelque chose d’intime. » (Alexandra, 23 ans). Les prescriptions sont cependant observées. Les femmes testent le degré de transparence de leurs vêtements, évitent d’associer vêtements clairs et sous-vêtements foncés, ou encore, privilégient le port de soutiens-gorge lisses sous des vêtements moulants.

La transgression de ces règles est présentée par les interlocutrices comme une faute de goût, celles-ci n’hésitent pas à souligner le caractère inesthétique du soutien-gorge qu’on perçoit sous un vêtement clair ou qui bossèle sous un T-shirt moulant. Mais une faute de goût est aussi une infraction aux codes de bienséance et, par-là même, une marque d’impudeur. Emmanuelle, 15 ans, dont la mère s’est préoccupée de lui inculquer ces normes lors de l’acquisition de son premier soutien-gorge, considère que la transgression volontaire est associée à l’image d’une femme « dévergondée ». On comprend alors pourquoi les femmes prêtent une attention toute particulière à ces associations, le respect de ces règles est garant de leur moralité aux yeux des autres.

Peu nombreuses sont pourtant celles qui se souviennent d’avoir reçu un enseignement spécifique de la part de leur mère ou des membres de leur famille. Mais les réflexions des proches ou du groupe, lorsqu’il y a transgression, sonnent comme des rappels à l’ordre et participent, en ce qui concerne les jeunes filles, à l’incorporation de ces normes : « Quand je suis en retard, je prends n’importe quel truc et après, je m’en mords les doigts. On me dit [ses camarades de classe] ‘dis donc, c’est transparent.’Alors généralement, je mets mon gilet. » (Edmée, 15 ans).

Si l’observance des normes est d’une manière générale vérifiée, on constate parfois un décalage entre les pratiques des femmes et les codes édictés par les traités de savoir-vivre. C’est notamment le cas des prescriptions visant à garantir l’invisibilité des bretelles du soutien-gorge dont le respect varie en fonction de l’appartenance générationnelle. Jusqu’en 1960, les bretelles devaient être maintenues sous le vêtement à l’aide d’une bande de tissu et d’un bouton-pression cousu à l’intérieur du vêtement car les bretelles élastiques réglables n’avaient pas encore été adaptées sur les soutiens-gorge (Fontanel, 1992).

Sous certaines tenues, comme une robe d’été, un T-shirt à fine bretelle ou une robe décolletée, ces systèmes de fixation sont susceptibles d’apparaître dans la sphère publique. Les interlocutrices les plus âgées (entre 50 et 65 ans) respectent les prescriptions des traités et ont recours à des soutiens-gorge spéciaux, tels que les modèles sans bretelles ou à bretelles amovibles. Chez les jeunes femmes et les jeunes filles, cette visibilité n’est pas considérée comme une transgression. Celles-ci laissent donc volontiers les bretelles du soutien-gorge apparaître à l’extérieur du vêtement. L’influence de la mode, et notamment de couturiers tels que Jean-Paul Gaultier ou Vivienne Westwood, qui ont réalisé à partir des années 1980 des collections jouant sur la permutation des dessous en dessus (Simon, 1998), a sans doute contribué à l’émergence de ce nouveau système de valeur, désormais adopté par les jeunes générations.

La part grandissante de l’exposition des sous-vêtements dans la sphère publique par le biais des affiches publicitaires ou des magazines féminins a également joué un rôle dans la popularisation de ces pratiques. Si la visibilité de cette partie du soutien-gorge est aujourd’hui acceptée, elle s’organise cependant autour de nouveaux codes qu’il faut respecter. On évite alors de porter des bretelles trop épaisses ou possédant des décors trop volumineux, et on associe les couleurs du sous-vêtement à celles du vêtement. Notons que les attitudes par rapport à cette ligne de conduite semblent relativement souples et individualisées. On peut en effet connaître les codes de la bienséance, montrer qu’on les connaît en y faisant référence au cours de l’entretien et choisir de s’en éloigner dans ses pratiques.

Audrey, 15 ans, par exemple porte le jour de notre entrevue une tenue qui vient totalement contredire la référence qu’elle fait à cette ligne de conduite, son T-shirt blanc découvrant ses épaules nues et laissant voir les bretelles noires de son soutien-gorge. La possibilité de laisser apparaître dans la sphère publique une partie de ce vêtement intime ne doit pas être interprétée comme l’indice d’une confusion entre les sphères privées et publiques ou de l’avènement d’une aire nouvelle dans laquelle la pudeur n’existerait plus.

L’organisation de cette pratique de dévoilement autour de nouveaux codes est bien le signe d’une réorganisation des limites entre sphère privée et publique et, par-là même, de la pérennité du sentiment de pudeur, dont Jean-Claude Bologne a montré le caractère dynamique (1999).

Le développement de l’usage d’un sous-vêtement tel que le string, lié sans doute à la valorisation de la dimension érotique de la lingerie ces trente dernières années, peut être interprété comme un autre signe de l’évolution de ces conceptions. Le string est une culotte de taille réduite en forme de triangle sur le devant et constituée d’une simple bande de tissu très étroite derrière. Apparu sur le marché de la lingerie dans les années 1980, la dimension érotique de l’objet est forte puisqu’il découvre les fesses et est à l’origine un élément du costume de scène des danseuses de cabaret, notamment du Crazy Horse Saloon (Chenoune, 1998).

Les positions vis-à-vis de cet objet se répartissent en deux camps opposés, témoignant de la manière disparate dont se répand dans la société cette évolution des conceptions concernant la pudeur. Celles qui ne l’utilisent pas considèrent qu’il est un signe d’impudeur parce qu’il découvre une partie du corps et peut ainsi laisser penser que la femme ne porte pas de sous-vêtement. A l’inverse, les femmes qui l’utilisent justifient avant tout leurs usages en référence aux marques inesthétiques de la culotte qu’il permet d’éviter, la référence à sa dimension érotique venant seulement en seconde position : « C’est vraiment une question disons… pour ne pas voir la culotte à travers le pantalon. Je ne trouve pas ça très joli alors je mets un string. » (Léa, 60 ans).

Léa précise que c’est son « unique » raison, comme Laure, 30 ans, qui ajoute avoir pensé ne jamais en porter. L’argument de l’invisibilité est ainsi mobilisé afin de légitimer une pratique qui est loin de faire l’unanimité et laisse peser sur celles qui en portent des soupçons d’immoralité.

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Les pratiques des femmes varient également en fonction des temps et des lieux du jeu social. Il existe en effet des circonstances pendant lesquelles la dimension érotique de la lingerie sera particulièrement privilégiée, où le dévoilement d’une intimité corporelle, transgressive dans d’autres contextes, sera socialement accepté.

Le port d’une lingerie raffinée, l’utilisation de couleurs associées à l’érotisme comme le bordeaux ou le noir est valorisé dans les moments partagés avec le conjoint ou le petit ami, pendant lesquels l’intimité est susceptible d’être dévoilée mais aussi dans les moments festifs puisque la lingerie participe à la mise en valeur de l’apparence. A ces occasions, la suggestion du soutien-gorge sous le vêtement est autorisée. Précisons que cette pratique n’est pas adoptée par toutes les femmes.

Les plus jeunes y sont plus réceptives parce que leur socialisation s’est faite à un moment pendant lequel ces nouveaux codes de mise en valeur étaient médiatisés par la mode. Cette pratique s’organise autour de normes qui garantissent la limite entre la mise en valeur autorisée et l’exhibition. Le plus souvent noir et opaque, le soutien-gorge est associé à un vêtement de la même couleur, transparent, qui le laisse ainsi apparaître, tout en le recouvrant symboliquement.

A ces temps pendant lesquels les dimensions esthétique et érotique de la lingerie sont valorisées, s’opposent des temps et des lieux où tout est mis en œuvre par les femmes pour « désérotiser » leur corps. C’est le cas des visites chez le médecin et des essayages dans les magasins.

Tout individu étant « émetteur » d’une apparence physique et « récepteur » de celle d’autrui, ce qui est émis par l’individu (les vêtements, les postures, etc.) est interprété lors de la rencontre avec le récepteur qui tire de ces éléments des conclusions sur l’appartenance de celui-ci à des catégories et groupes sociaux, ainsi que ses traits de personnalité (Duflot-Priot, 1989).

Dans le cas des sous-vêtements, ce sont des interprétations en terme de moralité de la femme qui se jouent. Chez le médecin, les interlocutrices excluent l’utilisation d’objets tel que le string, qui confère une dimension érotique au corps dénudé, et privilégient des sous-vêtements blancs, généralement en coton. La nécessité de respecter ces règles implicites est souvent affirmée en référence à des anecdotes personnelles ou empruntées à d’autres, mettant en scène les conséquences fâcheuses de transgressions involontaires.

Dans le cadre de l’univers domestique les normes sont plus souples, ce qui explique le caractère hétéroclite des pratiques des femmes. Certaines privilégient la dimension esthétique tandis que d’autres la laissent de côté et recourent à des sous-vêtements en coton, considérés comme plus confortables. L’univers domestique peut ainsi être assimilé à une « coulisse », un espace où l’acteur n’est plus dans la nécessité d’endosser son rôle social (Goffmann, 1973), chacun devenant alors libre de faire ce qu’il veut en délaissant la dimension esthétique de la lingerie ou au contraire en continuant à la privilégier.

Le temps des vacances présente des similitudes avec la sphère domestique en ce sens que les normes sociales s’y relâchent. C’est dans ce contexte que le soutien-gorge peut être mis de côté ou que l’on s’accorde plus facilement le droit de laisser apparaître ses bretelles de soutien-gorge au-dessus du vêtement. Alexandra, 15 ans, s’autorise l’utilisation de T-shirts à fines bretelles qui laissent apparaître les bretelles du soutien-gorge pendant les vacances d’été, lorsqu’elle part sur son lieu de villégiature habituel au Portugal. Mais pendant l’année scolaire qu’elle passe à Paris, et surtout lorsqu’elle va au lycée, elle évite de les utiliser.

A l’inverse, si les normes de l’apparence se relâchent dans l’intimité de la sphère domestique, elles ont tendance à se renforcer sur les lieux de travail. Ludivine, 22 ans, par exemple, n’éprouve pas le besoin d’utiliser un soutien-gorge tout le temps, mais s’efforce d’en revêtir un lorsqu’elle travaille, par peur de paraître impudique : « sans soutien-gorge, c’est un peu le week-end. Les jours où je suis au bureau, sans soutien-gorge, ça fait tout de suite négligée, allumeuse. Par contre, sous une chemise très vaste, je peux très bien ne pas en mettre, si je reste à la maison. ».

Cependant, la dimension invisible des sous-vêtements sous le vêtement laisse une certaine marge de manœuvre aux individus. Ainsi, Michelle, 49 ans, n’hésite-t-elle pas à se rendre l’été à son travail sans soutien-gorge sous une robe légère.

L’étude des représentations et des usages des sous-vêtements atteste du poids de la morale de la sexualité dans la gestion de l’intimité corporelle féminine. Les usages de ces objets intimes sont en effet soumis à des normes qui traduisent une forme de contrôle social de la séduction et de la sexualité féminine.

En cela, nos conclusions viennent nuancer les propos de nombreux historiens de la mode pour lesquels les pratiques des femmes seraient désormais libérées de toutes contraintes, et notamment des normes sociales de la moralité. Précisons que si la marge de manœuvre des individus n’est pas à négliger, elle reste malgré tout circonscrite dans des cadres bien définis, modulée en fonction des temps et des lieux du jeu social. Enfin, l’analyse des usages des sous-vêtements sous l’angle de l’appartenance générationnelle nous a permis de montrer que, loin de disparaître, les normes liées à la moralité se recomposent autour de nouveaux codes, perpétuant ainsi l’ambivalence dans laquelle se trouvent les femmes, censées se conformer au modèle d’une féminité à l’esthétique et au dévoilement modérés. »

– Mardon, A. (2002). Les femmes et la lingerie : Intimité corporelle et morale sexuelle. Champ psychosomatique, no 27(3), 69-80.

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