(À)Venir en psychologie sociale(?)

« Qu’en est-il de la psychologie sociale, si l’on réfléchit aux vingt années à venir ?

  • J’entrevois d’abord un certain nombre de rétro-révolutions.

Par ce mot je désigne des changements, souvent profonds, qui sont dus à la résurrection d’un certain nombre de thèmes ou d’idées laissés de côté, voire ostracisés, depuis pas mal de temps. Plus exactement, on peut dire que la tendance récente a été d’éliminer tout le domaine directement social et collectif et d’aller dans le sens d’une individualisation des théories et des phénomènes étudiés.

  • Tel a été le cas de la dissonance cognitive et de l’attribution, par exemple.

Pourquoi ? Je discerne deux raisons.

  • D’abord, la prépondérance des conceptions américaines du social, ensuite la volonté de se rapprocher de la psychologie tout court, dans un souci de scientificité épistémique et d’honorabilité académique.
  • Non pas que l’individu soit une conception purement américaine, puisque Tarde en est le créateur.
  • Mais c’est aux Etats-Unis qu’il a trouvé son terrain le plus fertile et qu’il a donné les résultats les plus remarquables.
  • Maintenant il bute sur ses limites.
  • Il faut donc s’attendre à une remontée des préoccupations proprement sociales. Les premiers signes en sont déjà visibles.

En ce sens, je prévois une renaissance des recherches sur la dynamique des groupes, mais à partir de bases nouvelles.

De trois bases, pour être plus précis.

  • En premier lieu, la recherche de lois quantitatives générales, reliant l’ « input » social à l’ « output » psychologique, donc de leurs performances.

Certaines recherches de Latané pointent dans cette direction. En deuxième lieu, les études sur l’influence sociale, notamment sur l’innovation, ont suscité toute une série de questionnements nouveaux concernant la statique et la dynamique des groupes. Pour être bref, disons que, dans la perspective passée, sous l’impulsion de Festinger, d’Asch et de Lewin, les pressions à l’uniformité, la conformité et l’équilibre ont été les concepts prédominants. C’était une perspective fonctionnaliste.

Le renouvellement peut venir et viendra de l’attention accordée aux notions de changement, de conflit et d’innovation.

Que ce soit dans le domaine de la créativité et de la résolution des problèmes, de la décision en groupe ou de l’originalité, toute une série de recherches commencent à se multiplier (Nemeth, Lemaine, Mugny, Doms, Wolf, Papastamou, Personnaz, Levine, etc.) en Europe aussi bien qu’aux Etats-Unis, qui témoignent de la possibilité de ce renouvellement.

  • Et, avec lui, de la fécondité d’une perspective plus génétique des phénomènes groupaux.

En troisième lieu, il faut compter avec la réouverture du dossier concernant les relations intergroupes. On la doit à Tajfel. Mais les contributions, parfois critiques, de Gérard aux Etats-Unis, de Rabbie, Turner et Doise en Europe, ont considérablement élargi le champ d’investigation.

L’aspect le plus important de ces études est la mise en lumière des processus de catégorisation sociale, de classement des » autres » en catégories, et de leur impact sur le comportement. Encore trop marquées par une optique « individualiste », par l’attention donnée aux phénomènes perceptifs et cognitifs, ces études, dont l’importance ne fait pas de doute, évolueront vers une optique plus sociale et plus génétique.

Mais la renaissance de l’intérêt pour les groupes semble devoir aller de pair avec la renaissance de l’intérêt pour des phénomènes plus vastes.

On peut s’attendre, dans les années qui viennent, à la véritable reconstitution d’une psychologie du collectif, j’entends par là une psychologie des foules, du comportement collectif, des communications de masse, qui ont été abandonnées à la sociologie.

Laquelle n’en a rien fait, ou presque.

  • Ceci présuppose l’invention de nouvelles méthodes et la formulation de théories plus générales que celles auxquelles nous sommes habitués.
  • Je ne m’étonnerai donc pas outre mesure de voir se raviver l’intérêt pour Le Bon, Tarde et certains aspects négligés de l’œuvre de Kurt Lewin.

En outre, une rétro-révolution méthodologique me paraît être en bonne voie. Qu’est-ce à dire ?

  • Comme on le sait, la psychologie sociale a été et continue à être une science à prédominance expérimentale.

Quelles que soient les critiques dont l’expérimentation a été l’objet depuis dix ans, il faut reconnaître qu’elle a des mérites incontestables de rigueur intellectuelle et technique. Elle a des limites, certes. Mais quelle méthode n’a pas les siennes ?

Je ne suis donc pas de ceux qui veulent jeter le bébé avec l’eau du bain. Ceux qui croient pouvoir le faire semblent oublier que, même dans une science, on ne défait pas ce que l’histoire a fait.

  • Mais il faut se plier à l’évidence. Les méthodes d’observation ont fait leurs preuves en éthologie, en psychologie de l’enfant.
  • Elles permettent d’aborder l’étude de certains phénomènes qui résistent à l’expérimentation ou qui en sortent déformés.

En tout cas, une véritable pléiade de chercheurs, Deconchy en France, Harré en Angleterre, von Cranach en Suisse, Milgram aux Etats-Unis, élaborent les outils de cette méthode, l’adaptent à nos besoins. Partant, ils renouent avec une tradition vénérable, lui redonnent des titres de noblesse. Et de fécondité, ce qui est le critère essentiel.

  • En somme, je crois à un passage du monothéisme à un polythéisme méthodologique. L’expérimentation continuera à jouer un rôle directeur, mais dans son cadre l’observation, l’étude des cas individuels jouiront d’un prestige équivalent.
  • Il est vrai qu’à l’heure actuelle les résistances sont très fortes. Les revues hésitent encore à publier des articles « non expérimentaux ».
  • Mais je parle de l’avenir, et je suis persuadé qu’à l’avenir ces résistances tomberont.

Le social et le cognitif

  • Depuis quelques années, on assiste à un regain d’intérêt pour les phénomènes cognitifs.
  • Ce n’est pas, comme on le dit, une révolution, mais une évolution qui s’est progressivement affirmée.

Il s’agit donc d’un mouvement de fond.

Qu’est-ce qui cependant l’accélère aujourd’hui ? Essentiellement trois facteurs.

  1. D’abord l’anémie croissante du behaviorisme.
  2. Ensuite l’influence des théories de Piaget. Enfin les travaux sur l’intelligence artificielle.
  3. On pourrait éventuellement ajouter l’impact de la linguistique, mais, à mon avis, cet impact est moins prononcé qu’il aurait pu ou qu’il aurait dû l’être.

Mais je me cantonne dans la psychologie sociale et je ne cherche pas à porter des jugements sur les autres domaines.

  • En s’y cantonnant donc, on observe, en premier lieu, l’ascension des études sur l’attribution.

Pour la première fois, à travers les travaux de Heider, Kelley et Jones, on se propose la tâche d’étudier un phénomène d’ordre logique et son rapport à la conduite.

  • Comme on sait, c’est le phénomène d’explication.

On se demande dans quelles conditions on attribue la cause d’un acte, d’un jugement à la personne elle-même ou à son environnement. Par suite, on explore les effets de ces attributions sur les relations interpersonnelles. Plusieurs milliers d’études ont examiné les conditions dans lesquelles on choisit telle ou telle cause, et raffiné les concepts (notamment celui de qualité d’information) et les raisons du choix. Disons qu’elles n’ont ni mis au jour des phénomènes surprenants, comme ce fut le cas pour la dissonance cognitive, ni conduit à une théorie plus générale. Toutefois les faits obtenus sont solides et leur régularité incontestable.

En deuxième lieu, on continue à donner une série de coups de sonde concernant la possibilité de jeter un pont entre la psychologie sociale et l’intelligence artificielle.

  • Ce sont les recherches sur les « scripts », les « vignettes » du réel sous forme d’images et de notions qui déterminent nos raisonnements et éventuellement nos comportements.

Mentionnons d’abord et surtout les recherches d’Abelson qui sont inaugurales à cet égard.

  • En troisième lieu vient le domaine des représentations sociales.

Leur étude a commencé par une reformulation des concepts d’attitude et d’opinion, pour résoudre un certain nombre de difficultés méthodologiques. Mais aussi pour saisir de manière à la fois plus globale et plus sociologique les mécanismes d’élaboration cognitive de la conduite en situation et de la communication. Mes premières recherches sur les représentations sociales avaient eu lieu en milieu « naturel ». Toutefois assez vite on est passé au stade du laboratoire avec les travaux de Flament, Abric, Codol notamment. Tant que la psychologie sociale était « fermée » à l’étude des phénomènes cognitifs, et collectifs de surcroît, il était normal que l’intérêt pour les représentations sociales reste limité à la France. Du jour où ces « obstacles épistémologiques » furent écartés, plus rien ne s’opposait à une diffusion rapide de l’intérêt pour la notion et, par conséquent, des études la concernant. Telle me paraît être la situation actuelle, si on tient compte de ce qui se passe aux Etats-Unis et en Europe.

  • Si je pense à l’avenir, je peux assez logiquement entrevoir le mouvement de convergence suivant. Les phénomènes d’attribution, tels qu’ils ont été étudiés jusqu’à ce jour, ont une orientation très individualiste et sont inscrits dans le contexte des relations entre deux personnes.

Il n’y a là rien d’étonnant et cela ne fait que traduire la tendance dominante dans notre discipline. Mais, dans ce contexte, ils ont été scrutés de façon assez rigoureuse. Par ailleurs, les représentations sociales ont été explorées au niveau des groupes, de la société. Là non plus rien d’étonnant, étant donné que l’on est parti d’un point de vue critique par rapport à cette position dominante.

En revanche, les expériences de laboratoire mises à part, les méthodes auxquelles on a eu recours n’ont pas et ne peuvent pas avoir toute la rigueur souhaitable. Bien sûr il y a d’autres différences plus théoriques, mais l’espace me manque pour les examiner à fond. On voit rapidement la nature de la convergence en question : « socialiser l’attribution » d’une part et « rigoriser les représentations » de l’autre. Or on voit se dessiner une telle tendance, notamment dans le groupe d’Oxford animé par Jos Jaspars, dans certaines des réflexions du groupe de Genève animé par Doise, et enfin dans les études d’inspiration « éthologique » de von Cranach à Berne. En tout cas je suis persuadé qu’il y a là un des « noeuds » du développement de la psychologie sociale jusqu’à la fin de notre millénaire.

L’ère des métissages

L’avenir d’une science n’est pas forcément pacifique.

  • En tout cas celui de la psychologie sociale ne le sera pas.

Au cours de la période dont nous commençons à voir la fin, elle est allée très loin dans la direction d’une fusion avec la psychologie de la perception et du comportement. Elle s’est dissociée non seulement de l’anthropologie et de la sociologie, ses alliées naturelles, mais aussi des autres branches de la psychologie.

  • Pour beaucoup de chercheurs cette dissociation est une cause d’appauvrissement, de schématisation intolérable des phénomènes.
  • Et même de perte d’intérêt, voire de prestige, de la psychologie sociale. Mais le principal est que l’on vient de toucher à une limite au-delà de laquelle on ne saisit plus pourquoi elle existe et quelle pourrait être la fécondité de ses démarches.

Parallèlement on observe la naissance de poussées « psychosociologiques » ici et là, hors de la spécialité proprement dite.

Par exemple dans l’éthologie et la psychologie de l’enfant. Et c’est en effet là que nous voyons s’ébaucher les premiers métissages. Très récemment sont apparues toute une série d’études inspirées par Doise, concernant l’importance du facteur social dans le développement intellectuel, études qui ont connu un prolongement en Italie et en Angleterre. En miroir pour ainsi dire, les études sur la social cognition témoignent de la sensibilité croissante des psychologues de l’enfant pour la dynamique des relations sociales. L’hybridation de ces courants se produira à coup sûr dans les années qui viennent. Et il faut s’attendre que s’y joigne un autre courant, à savoir celui des études sur le développement moral de l’enfant.

On voit le gain : la psychologie sociale deviendra génétique et la psychologie génétique deviendra sociale.

  • Le métissage avec l’éthologie commence à être visible.

Sur deux plans. D’abord sur celui de la méthodologie. Que ce soit en Angleterre, en Allemagne ou en Suisse, un nombre croissant de chercheurs tentent d’élaborer un transfert des outils techniques de l’observation des primates à l’observation des hommes. Je pourrais citer à ce propos les noms de von Cranach, Argyle, Harré, Collett entre autres. Ensuite sur celui des thèmes de recherche.

  • Bien entendu, tout un pan des études dans le domaine de la communication non verbale s’inspire de l’éthologie.

Mais ce domaine a-t-il encore un avenir ? Non, ce qui me paraît constituer en quelque sorte une chance, ce sont les « intrusions » de chercheurs comme Hinde et Dunn de Cambridge qui tentent d’appliquer à l’analyse des relations entre individus humains des notions et des techniques ayant fait leurs preuves dans l’analyse des relations entre individus non humains. Et d’abord entre « parents » et « enfants ».

  • Je dis qu’il y a là une chance, j’entends une virtualité mais dont la réalisation demeure incertaine. Du moins aussi longtemps que les psychologues sociaux ne se joindront pas aux éthologues.

Enfin un des métissages sur lesquels il faut compter est celui des méthodes, entre l’expérience et l’observation.

  • Qui ne souhaiterait voir des résultats décisifs à cet égard ?
  • Malheureusement, peu de chercheurs se consacrent à cette tâche précise. La plupart de nos collègues américains s’en désintéressent.

Il se peut cependant que, à notre insu, des solution émergent ici et là.

Je songe à l’effort le plus réussi et le plus systématique que je connaisse, celui de J.-P. Deconchy, dans ses belles études sur la psychologie des croyances. J’y ajouterai celles de Jahoda sur l’évolution des concepts économiques chez l’enfant, qui me semblent à maints égards exemplaires.

Je ne prétends nullement me livrer à des prévisions exhaustives.

Et il ne serait pas difficile d’énumérer certaines tendances de recherche qui pourraient nous réserver des grandes surprises.

  • Pourquoi ne pas s’attendre à une résurgence de l’intérêt pour les phénomènes affectifs ?
  • Ou pour les processus de catégorisation, au sens que leur ont donné Allport et Sherif ?

L’histoire se fait dans et par des imprévisibles. Laissons donc à l’événement le soin de trancher. »

– Moscovici, S. (1982). Perspectives d’avenir en psychologie sociale. Dans : Paul Fraisse éd., Psychologie de demain (pp. 137-148). Presses Universitaires de France.

 

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Lectures supplémentaires / complémentaires :

  • Hécaen, H. (1982). Développement et tendances de la neuropsychologie. Dans : Paul Fraisse éd., Psychologie de demain (pp. 297-310). Presses Universitaires de France.
  • Richelle, M. (1982). Craintes et espérances pour la psychologie de l’an 2000. Dans : Paul Fraisse éd., Psychologie de demain (pp. 55-72). Presses Universitaires de France.
  • Bresson, F. (1982). La psychologie cognitive demain, peut-être. Dans : Paul Fraisse éd., Psychologie de demain (pp. 85-96). Presses Universitaires de France.
  • Widlöcher, D. (1982). La psychopathologie a-t-elle un avenir ?. Dans : Paul Fraisse éd., Psychologie de demain (pp. 191-208). Presses Universitaires de France.
  • « Comment les jeunes universitaires voient la psychologie du futur », dans : Paul Fraisse éd., Psychologie de demain. Presses Universitaires de France, « Le Psychologue », 1982, p. 331-344.
  • Fraisse, P. (1982). Pour l’unité dans la diversité. Dans : Paul Fraisse éd., Psychologie de demain (pp. 9-24). Presses Universitaires de France.
  • Le Ny, J. (1982). Psychologie cognitive et psychologie de l’affectivité. Dans : Paul Fraisse éd., Psychologie de demain (pp. 97-118). Presses Universitaires de France.

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