Medias : Discours & Communication (?)

« L’examen de la narrativité médiatique que nous propose le chapitre 4 tend à cerner le temps, non pas tant comme donnée de l’expérience mais comme « construction, représentation du monde et fait de langage ».

L’actualité comme « production d’une unité à partir du divers » trouve l’une de ses origines dans la mise en intrigue. L’agencement des faits (dimensions formelles, début et fin…), l’intelligibilité de l’intrigue (mécanismes de mise en compréhension), les catégories narratives (types de liens : temporel, causal…) constituent la triple dimension de cette mise en intrigue.

La « référence construite par l’actualité » (l’opposition, fréquente, entre l’expérience vécue et le point de vue du journaliste – la différence, somme toute, entre le territoire et la carte) et le « mouvement de la structuration » (déconstruction-reconstruction) en figurent la double dimension complémentaire, l’ensemble renvoyant aux travaux de Ricoeur sur lesquels Jean-François Tétu revient, pour en montrer toute la productivité en matière d’analyse du temps médiatique.

  • C’est « la narration qui introduit le temps », orientant vers un « à suivre » et ce sont toutes les instructions internes de cette narrativité qui orientent vers une interprétation de l’information.

Ces différents traits, internes à la « préfiguration » ricoeurienne, conduisent à penser l’information en termes de normes sociales sans cesse réactivées (générant, notamment, l’émotion – la « participation émotive » – évoquée plus haut). Ce à quoi l’auteur ajoute quelques précisions quant aux distinctions nécessaires entre les partis pris narratifs de médias aux fonctionnements discursifs spécifiques comme la radio et la télévision…

La « configuration », quant à elle, interroge le caractère médiateur de l’intrigue : l’auteur montre le lien étroit qui unit la notion d’« angle » à celle des modes d’approches multiples qui tracent la configuration de l’événement. Dans ce chapitre centré sur la représentation du temps de l’action – qu’il s’agisse du direct comme effet de présence ou de l’usage d’images d’archives comme figuration du passé – il nous est montré en quoi le récit, sous de multiples formes narratives et à travers diverses positions énonciatives, gouverne l’information (à prendre, dès lors, comme une inlassable « récitation » du monde).

Le dernier chapitre de l’ouvrage dégage, quant à lui, les grandes tendances des médias en ligne parmi lesquelles l’auteur met en avant celle, croissante, à une fragmentation de l’information (et des récits la constituant) qui s’accompagne d’une priorité toujours plus importante accordée à la relation.

  • Le constat d’un « mimétisme généralisé » s’impose, marqué par un phénomène croissant de « pure et simple reprise des informations ».
  • Cette tendance à la juxtaposition dans l’information contemporaine se caractérise, conjointement, par un éclatement énonciatif – ou ce que l’on pourrait considérer comme une inflation (co-)énonciative – lié à une multiplication des sources, générant une extrême dispersion des commentaires dans une sorte de spirale d’enrichissement et de décodage permanents.
  • Cette activité de « publication continue », déterminée notamment par l’irruption de nouveaux acteurs (« pro-am ») ayant investi le terrain de l’information, conduit à diverses formes de mise à mal du principe de configuration, l’information étant, dès lors, « moins mise en récit que mise en scène ».

Si l’on conjugue à ce constat le rôle désormais déterminant des « info-médiaires » et la croissance d’un journalisme de données (se présentant comme « certitude intemporelle »), on en arrive à un diagnostic d’une remise en cause profonde, par ces outils technologiques récents – parmi lesquels les réseaux sociaux et, particulièrement, en matière d’information, tweeter –, des modes informationnels fondateurs d’un professionnalisme spécifique – le journalisme – et des modèles narratifs qui le caractérisent.

À cette « plasticité » toujours plus importante de l’information doit correspondre, selon Jean-François Tétu, une « hyper-narratologie » pour laquelle cet ouvrage fait figure de plaidoyer, en traçant les prémisses d’approches scientifiques renouvelées, prenant en compte la complexification d’une information contemporaine exigeant une attention plurisémiotique.

En ce sens, Le récit médiatique et le temps, par la fécondité des perspectives qu’il déploie, ouvre la voie à de futures recherches sur la production médiatique de la temporalité, dans le contexte fortement évolutif qu’imposent les pratiques numériques de conception et de circulation de l’information. »

– Noyer, J. (2019). Tétu Jean-François : Le récit médiatique et le temps. Accélérations, formes, ruptures. Études de communication, 52(1), 231-236. 

 

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« Le discours n’est pas la langue bien que ce soit avec de la langue que l’on fabrique du discours et que celui-ci en retour modifie celle-là. La langue est tournée vers sa propre organisation en divers systèmes qui signalent les types de rapport qui s’instaurent entre des formes (morphologie), leurs combinaisons (syntaxe) et le sens plus ou moins stable et prototypique dont ces formes sont porteuses selon leurs réseaux de relations (sémantique). Décrire la langue, c’est toujours d’une façon ou d’une autre décrire des règles de conformité qui sont répertoriables dans des grammaires et des dictionnaires.

Le discours, en revanche, est toujours tourné vers autre chose que les seules règles d’usage de la langue. Il résulte de la combinaison des circonstances dans lesquelles on parle ou écrit (l’identité de celui qui parle et de celui à qui il s’adresse, le rapport d’intentionnalité qui les relie et les conditions physiques de l’échange) avec la façon dont on parle.

C’est donc l’intrication des conditions extradiscursives et des réalisations intradiscursives qui produit du sens. Décrire du sens de discours, c’est donc toujours procéder à une mise en corrélation entre ces deux pôles.

S’agissant de l’information, cela revient à s’interroger sur la mécanique de construction du sens, la nature du savoir qui est transmis et l’effet de vérité qu’elle peut produire sur le récepteur.

 

1 – La mécanique de construction du sens : un double processus

Le sens n’est jamais donné par avance. Il est construit par l’action langagière de l’homme en situation d’échange social. Ce sens n’est jamais saisissable qu’à travers des formes. Toute forme renvoie à du sens, tout sens renvoie à de la forme dans un rapport de solidarité réciproque. Ce sens se construit au terme d’un double processus de sémiotisation : de transformation et de transaction.

  • Le processus de transformation consiste à transformer le « monde à signifier » en « monde signifié » en le structurant selon un certain nombre de catégories qui sont elles-mêmes exprimées par des formes. Il s’agit des catégories qui identifient les êtres du monde en les nommant, qui assignent à ces êtres des propriétés en les qualifiant, qui décrivent les actions dans lesquelles ces êtres sont engagés en narrant, qui fournissent les motifs de ces actions en argumentant, qui évaluent ces êtres, ces propriétés, ces actions et ces motifs en modalisant. L’acte d’informer s’inscrit donc dans ce processus en tant qu’il doit décrire (identifier-qualifier des faits), raconter (rapporter des événements), expliquer (fournir les causes de ces faits et événements).
  • Le processus de transaction consiste, pour le sujet qui produit un acte de langage, à donner une signification psychosociale à son acte, c’est-à-dire à lui assigner un enjeu en fonction d’un certain nombre de paramètres : les hypothèses qu’il peut faire sur l’identité de l’autre, le destinataire-récepteur, quant à son savoir, sa position sociale, son état psychologique, ses aptitudes, ses intérêts, etc. ; l’effet qu’il veut produire sur cet autre ; le type de relation qu’il veut instaurer avec celui-ci et le type de régulation qu’il prévoit en fonction des paramètres précédents. L’acte d’informer participe de ce processus de transaction en faisant circuler entre les partenaires un objet de savoir que l’un est censé posséder et l’autre pas, que l’un est chargé de transmettre et l’autre est censé recevoir, comprendre, interpréter, subissant du même coup une modification par rapport à son état initial de connaissance.

Précisons, pour être complet, que c’est le processus de transaction qui commande le processus de transformation et non l’inverse. L’homme ne parle pas d’abord pour découper, décrire, structurer le monde ; il parle d’abord pour se mettre en relation avec l’autre, parce qu’il y va de sa propre existence, la conscience de soi passant par la prise en compte de l’autre, l’assimilation de l’autre et en même temps la différenciation d’avec cet autre.

Le langage naît, vit et meurt dans une intersubjectivité. C’est en parlant avec l’autre – autrement dit en parlant l’autre et en se parlant soi-même – que le monde, à cette occasion, est commenté, c’est-à-dire décrit et structuré. Ce que nous représentons par le schéma suivant, appliqué au discours informatif pour lequel le « monde à signifier » peut être considéré comme un « monde à décrire et commenter », et le « monde signifié » comme le « monde décrit et commenté ».

Ainsi, tout discours, avant de témoigner du monde, témoigne d’une relation, ou, plus exactement, témoigne du monde en témoignant d’une relation. Et cela est également vrai pour le discours d’information. Le sujet informateur, pris dans les filets du processus de transaction, ne peut construire son information qu’en fonction des données spécifiques de la situation d’échange.

Il est donc vain de poser le problème de l’information en termes de fidélité aux faits ou à une source d’information. Aucune information ne peut prétendre, par définition, à la transparence, à la neutralité ou à la factualité. Car elle est un acte de transaction, et donc dépend du type de cible que se donne l’informateur et de la coïncidence ou non-coïncidence de celle-ci avec le type de récepteur qui interprétera l’information donnée selon des paramètres qui lui sont propres et qui n’ont pas été nécessairement postulés par l’informateur.

Toute information dépend du traitement qu’elle subit dans ce cadre de transaction.

La seule chose que l’on puisse avancer, c’est qu’elle sera d’une intelligibilité plutôt ample (vulgarisation) ou restreinte (spécialisation), selon les types de normes psychologiques, sociales ou idéologiques qui auront été satisfaites dans ce cadre de transaction. Même les organes d’information spécialisés en prise directe avec l’événement (France-Info, LCI, CNN, etc.) et qui croient être plus proches que les autres de la factualité, ne peuvent échapper aux effets de ce processus.

 

2 – La nature du savoir

Le savoir n’a pas de nature puisqu’il résulte d’une construction humaine à travers l’exercice du langage.

Cette activité de construction consiste à rendre le monde intelligible en le catégorisant selon un certain nombre de paramètres dont la combinaison ne rend pas aisée sa description. Sa structuration dépend de la façon dont s’oriente le regard de l’homme : tourné vers le monde, le regard tend à décrire ce monde en catégories de connaissance ; tourné vers lui-même, le regard tend à construire des catégories de croyance. Simultanément, le savoir se structure selon le choix d’activité discursive auquel se livre l’homme pour rendre compte de ce monde : il peut décider de le décrire, de le raconter ou de l’expliquer, et ce en adhérant à son propos ou en prenant ses distances vis-à-vis de celui-ci. Cet ensemble constitue les systèmes d’interprétation du monde sans lesquels il n’est de signification possible.

 

2.1 – Les savoirs de connaissance

Ce sont les savoirs qui procèdent d’une représentation rationalisée sur l’existence des êtres et des phénomènes sensibles du monde. Il s’agit pour l’homme de tenter de rendre le monde intelligible en y plaçant des repères dans le continuum de sa matérialité, en déterminant des frontières qui permettent de distinguer ce qui se ressemble et ce qui se différencie, en établissant des relations de contiguïté et de substitution entre les éléments repérés pour établir des hiérarchies, des ensembles et des sous-ensembles, c’est-à-dire construire des taxinomies.

Comment le sujet construit-il ces connaissances ? Au point de convergence d’un double apprentissage.

  • L’apprentissage qui est issu des pratiques de l’expérience auxquelles est appliquée une observation dans l’empirie du sentir, du voir et de l’entendre qui, par le jeu des erreurs et des réussites dans la prédiction des perceptions, permet au sujet de repérer à l’intérieur de ces phénomènes des récurrences, et de construire ainsi une explication empirique du monde phénoménal.

L’apprentissage des données scientifiques et techniques qui tentent d’expliquer le monde d’après ce qui n’est pas visible et est rendu préhensile à l’aide d’un certain outillage intellectuel (calcul, raisonnement, discours d’explicitation plus ou moins vulgarisés).

Ces connaissances sont censées rendre compte de la façon la plus objective possible du monde. On sait évidemment qu’elles passent par le filtre de l’expérience sociale, culturelle, civilisationnelle, ce qui les relativise malgré le rêve poursuivi par les êtres humains de réussir à décrire le monde comme quelque chose d’universel qui ne dépendrait pas de la contingence humaine. Quoi qu’il en soit, les connaissances, par opposition aux croyances (voir ci-dessous), bénéficient d’un préjugé favorable d’« objectivité » et de « réalisme », ce qui constitue une sorte de garantie quant à la stabilité de la vision structurée du monde.

Ces connaissances se catégorisent selon la nature supposée de ce qui est perçu et la manière de le décrire, selon trois catégories de base :

  1. existentielle, la perception mentale est déterminée par la description de l’existence des objets du monde dans leur « être là », se trouvant quelque part (l’espace), à un certain moment (le temps), dans un certain état (les propriétés), avec des traits qui identifient et caractérisent ces objets dans leur factualité. Lorsque ce type de perception et de description s’inscrit dans une énonciation informative, il sert à éclairer une conduite désirée ou imposée. Il peut se présenter sous une forme discursive de définition (dictionnaires et manuels techniques) ou d’indications factuelles : dire l’heure, indiquer une direction, annoncer par voie de panneaux, d’affiches ou de presse (les pages dites pratiques des journaux fournissant des listes d’offres d’emploi, d’immobilier, de rencontres ou de diverses manifestations culturelles).
  2. événementielle, la perception mentale est déterminée par la description de ce qui advient ou est advenu, c’est-à-dire de ce qui modifie l’état du monde (des êtres, de leurs qualités, des processus dans lesquels ils sont impliqués). Cette description ne peut être faite que sur le mode de la plus ou moins grande vraisemblance dont le degré dépend du consensus qui peut s’établir à l’intérieur d’une communauté sociale sur la façon de partager l’expérience du monde et de se la représenter. Lorsque ce type de perception et de description s’inscrit dans une énonciation informative, il sert à faire voir ou imaginer (à travers une reconstitution) ce qui se passe ou s’est passé, en focalisant l’attention soit sur le processus même de l’action (un accident, un bombardement, la signature d’un acte de paix) ou d’une déclaration (conférence de presse, discours officiels, extrait d’interview), soit sur l’identification des acteurs impliqués dans celle-ci (l’agent, les victimes ou bénéficiaires, les alliés ou opposants), soit sur les circonstances matérielles (dans l’espace et/ou dans le temps).
  3. explicative, la perception mentale est déterminée par la description du pourquoi, du comment et de la finalité des événements, c’est-à-dire des motifs ou intentions qui ont présidé au surgissement de l’événement, et de ses conséquences. Lorsque ce type de perception et de description s’inscrit dans une énonciation informative, il sert à donner au destinataire les moyens (les arguments), inconnus de lui, qui devraient lui permettre de rendre intelligibles les événements du monde, c’est-à-dire fondés en raison.

 

 

2.2 – Les savoirs de croyances

Ce sont les savoirs qui résultent de l’activité humaine qui s’emploie à commenter le monde, c’est-à-dire à faire que celui-ci n’existe plus pour lui-même mais existe à travers le regard subjectif que le sujet porte sur lui.

Une tentative, non plus de saisie-construction du monde, mais d’évaluation de celui-ci quant à son bien-fondé, et d’appréciation quant à son effet sur l’homme et ses règles de vie. C’est une autre forme d’intelligibilité.

Ces croyances rendent compte du monde en fonction de la façon dont se fait la régulation des pratiques sociales créant des normes effectives de comportement, mais aussi en fonction des discours de représentation qui sont produits au sein du groupe social pour évaluer ces comportements créant ainsi des normes idéales, lesquelles témoignent à la fois des imaginaires de référence des comportements (ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire), et des imaginaires de justification de ces comportements (parce que c’est bien ou mal).

Ces croyances dépendent donc de systèmes d’interprétation dont les uns évaluent le possible et le probable des comportements dans des situations données en procédant par hypothèses et vérifications qui permettent ensuite de faire des prédictions (« s’il a nommé untel ministre, c’est que c’était son ami », « s’il a grossi, c’est parce qu’il boit ») ; et d’autres apprécient les comportements selon un jugement positif ou négatif, au regard de normes qui ont été établies socialement en procédant par affirmations qui ont pris valeur d’évidence de différents points de vue : éthique (ce qui est bien ou mal), esthétique (ce qui est beau ou laid), hédonique (ce qui est agréable ou désagréable), pragmatique (ce qui est utile ou inutile, efficace ou inefficace), et sont devenus des jugements plus ou moins stéréotypées qui circulent dans la société (intertextualité), représentent les groupes qui les ont instaurés et servent de modèle de conformité sociale (le guide du savoir se comporter et juger).

Lorsque ces croyances s’inscrivent dans une énonciation informative, elles servent à faire partager à l’autre ces jugements sur le monde créant ainsi une relation de complicité. Autrement dit, toute information portant sur une croyance fait en même temps office d’interpellation de l’autre et l’oblige à prendre position par rapport à l’évaluation qui lui est proposée, le mettant en position réactive, ce qui n’est pas nécessairement le cas de l’information portant sur des connaissances. Dire « New York est une ville étrange », c’est interpeller doublement l’interlocuteur : d’abord sur le fait qu’il connaisse ou non New York, ensuite sur le partage ou le rejet de cette appréciation.

 

2.3 – Les représentations

Qu’il s’agisse de savoirs de connaissance ou de croyance, la question qui est implicitement posée est celle du rapport de perception-construction que l’être humain entretient avec le réel. Nous nous trouvons donc ici dans une problématique de la « représentation ». Celle-ci est fort discutée dans les sciences humaines et sociales, particulièrement en anthropologie sociale, en sociologie et en psychologie sociale. Au-delà des différences qui tiennent à ce que sont les présupposés théoriques de ces disciplines, nous retiendrons quelques points communs qui nous sont utiles pour comprendre les problèmes d’information.

Les représentations, en tant qu’elles construisent une organisation du réel à travers des images mentales qui sont elles-mêmes portées par du discours ou d’autres manifestations comportementales des individus vivant en société, sont incluses dans le réel, voire sont données pour le réel lui-même. Elles s’appuient sur l’observation empirique de la pratique des échanges sociaux et fabriquent un discours de justification de ceux-ci qui met en place un système de valeurs, lequel est érigé en norme de référence.

Ainsi est produite une certaine catégorisation sociale du réel qui témoigne à la fois du rapport de « désirabilité » que le groupe social entretient avec son expérience de la quotidienneté, et du type de commentaire d’intelligibilité du réel qu’il produit, sorte de métadiscours révélateur de son positionnement. En bref, les représentations témoignent d’un désir social, produisent des normes et révèlent des systèmes de valeurs.

  • Les savoirs de connaissance et de croyances se construisent donc à l’intérieur de ce processus de représentations, mais la frontière entre les deux est difficile à déterminer.

Cela veut dire qu’un énoncé apparemment aussi simple que « C’est une femme de pouvoir » dépend pour son interprétation des nombreux entrecroisements possibles entre les discours de représentations qui, dans une société donnée, sont produits d’un côté sur la femme et d’un autre sur le pouvoir. Cette frontière est cependant nécessaire. Elle peut être floue, variable, elle peut se déplacer, mais elle est ce qui donne à l’échange social son illusion d’intelligibilité du monde. Dans ces conditions, on est en droit de s’interroger sur les effets interprétatifs que produisent certains titres de journaux (ou même une certaine façon de commenter l’actualité) lorsque ceux-ci, au lieu de tendre vers des savoirs de connaissance (« Le président de la commission remet son rapport au Premier ministre »), mettent en scène des savoirs de croyance qui en appellent à la réaction évaluative du lecteur (« Le président de la commission remet une bombe au Premier ministre ». Car, comme on le voit,

ce sont les mots qui témoignent de ces représentations.

Selon que l’on emploie, dans le débat politique et selon le contexte, à propos des travailleurs les qualificatifs « étrangers », « immigrés », « clandestins », « basanés », on révèle ses croyances de pensée politique.

Les mots à force d’emploi dans des situations récurrentes par des mêmes types de locuteurs finissent par être porteurs de certaines valeurs.

  • Il n’est pas innocent d’utiliser le terme « mondialisation » (renvoyant plutôt à une pensée libérale de droite) par opposition à « internationalisation » (renvoyant plutôt à une pensée sociale de gauche).

À moins que ces croyances ne soient exprimées de façon implicite :

  • quoi de plus anodin en apparence que cette réflexion d’un présentateur du journal télévisé, en conclusion d’un reportage sur le conflit en ex-Yougoslavie, « et tout cela se passe à deux heures d’avion de Paris » ; quoi de plus objectif, quoi de plus transparent et explicite relevant d’une connaissance vérifiable. Et pourtant cet énoncé apparemment si neutre mobilise des univers de croyance qui sont susceptibles de produire une interprétation du genre : « la guerre est à notre porte », « la menace est imminente », « nous sommes concernés ».

 

3 – Les effets de vérité

Il ne faut pas confondre valeur de vérité et effet de vérité. Certes, dans les deux cas on a affaire à un jugement épistémique, ce qui fait que l’homme a besoin de fonder son rapport au monde sur un « croire vrai ». Il s’agit de vérité mais il s’agit aussi de croyance.

Vérité et croyance, à l’instar de la distinction que nous venons d’opérer entre deux types de savoir, sont intrinsèquement liées dans l’imaginaire de chaque groupe social. Cela veut dire qu’il n’en existe pas une définition universelle. Dans les sociétés occidentales par exemple, la vérité dépend de la croyance qui veut qu’elle préexiste à sa manifestation, qu’elle se trouve dans un état de pureté et d’innocence, et que la découverte de celle-ci se fasse au terme d’une quête dont l’homme serait à la fois l’agent (mu par le désir de savoir) et le bénéficiaire (il découvre la réponse à la question du « qui je suis ? »). On le voit, cette question de la vérité est marquée au sceau d’une contradiction :

la vérité serait extérieure à l’homme, mais celui-ci ne pourrait l’atteindre (finalement la construire) qu’à travers son système de croyance. Il s’ensuit une tension entre le pôle de la vérité et celui de la croyance. Tantôt l’homme cherche à se donner des moyens pour fonder un système de valeurs de vérité, tantôt il s’en tiendrait à ses effets.

  • La valeur de vérité n’est pas d’ordre empirique.

Elle est le fait d’une construction explicative qui s’élabore à l’aide d’une instrumentation scientifique qui est censée être extérieure à l’homme (même si c’est lui qui l’a construite), objectivante et objectivée, qui peut se définir comme un ensemble de techniques de savoir dire, de savoir commenter le monde. L’utilisation de cette instrumentation permettrait de construire un « être vrai » qui relève d’un savoir savant produit par des textes fondateurs.

  • L’effet de vérité est davantage du côté du « croire vrai » que de l’« être vrai ».

Il surgit de la subjectivité du sujet dans son rapport au monde, créant chez lui une adhésion à ce qui peut être jugé vrai du fait que cela est partageable avec d’autres que lui, et s’inscrit dans des normes de reconnaissance du monde.

Contrairement à la valeur de vérité qui s’appuie sur de l’évidence, l’effet de vérité s’appuie sur de la conviction, et participe d’un mouvement qui relève d’un savoir d’opinion, lequel ne peut être saisi qu’empiriquement à travers des textes porteurs de jugements.

L’effet de vérité n’existe donc pas en dehors d’un dispositif énonciatif d’influence psychosociale dans lequel chacun des partenaires de l’échange de parole essaye de faire adhérer l’autre à son univers de pensée et de vérité. Ce qui est en cause ici, ce n’est pas tant la recherche d’une vérité en soi que la recherche de « crédibilité », c’est-à-dire ce qui en fin de compte détermine le « droit à la parole » des êtres communiquants et les conditions de validité de la parole échangée.

Chaque type de discours module ses effets de vérité d’une façon particulière. Le discours d’information, lui, les module selon ce que l’on peut supposer des raisons pour lesquelles une information est transmise (pourquoi informer ?), selon les traits psychologiques et sociaux de celui qui donne l’information (qui informe ?) et selon les moyens que l’informateur met en œuvre pour prouver la véracité de celle-ci (quelles preuves ?).

 

3.1 – Pourquoi informer ?

Les raisons varient selon que l’information a été préalablement demandée ou non, car la demande détermine la finalité intentionnelle de cet acte.

Si l’information est demandée, elle peut provenir d’un individu qui a besoin d’éléments d’information pour éclairer sa conduite (savoir l’heure, se rendre dans un lieu déterminé, pour exécuter une tâche dans le cadre de son travail professionnel, etc.), pour compléter son savoir (connaître le nom d’un nouveau ministre, l’auteur d’une citation, etc.) ou pour se faire une opinion sur la valeur des faits et gestes des individus (« Est-ce qu’il apporte quelque chose de nouveau le rapport Fauroux ? »). Cependant, la demande d’information peut être présupposée du fait de l’organisation de la vie sociale qui exige que les administrés, les citoyens, les individus dans leur vie privée soient au courant de leurs droits, de leurs devoirs et des moyens dont ils disposent pour les mettre en application. C’est pourquoi existent des lieux d’information mis à leur disposition, qui fonctionnent en services publics ou privés.

Quoi qu’il en soit, que la demande soit explicite ou implicite, on a affaire ici à une intentionnalité de demande dans laquelle c’est le demandeur qui, en demandant, crédite l’informateur potentiel de savoir et de compétence : une demande de dire de l’un qui présuppose un pouvoir de dire de l’autre et appelle un dire de celui-ci. Du coup, il s’instaure un rapport de demandeur à obligé dont le lien dépend de la situation d’échange. Il faut donc connaître les données du contrat de communication et les codes de bienséance (rituels langagiers) qui sont en vigueur dans la société où s’exprime la demande, faute de quoi il se produit des réactions d’incompréhension comme il peut en exister dans les rencontres interculturelles. Ce type de rapport explique que tout refus de fournir une information puisse être considéré par le demandeur comme un camouflet : il ne serait pas reconnu digne d’être informé.

Si l’information n’est pas demandée, elle surgit sans préalable de demande. Deux cas de figure sont possibles dont chacun est susceptible de déclencher chez l’informé certaines hypothèses interprétatives : l’informateur transmet une information de sa propre initiative ou il y est obligé.

Il parle de sa propre initiative :

  • l’informé est alors en droit de se demander quel est le motif qui anime l’informateur (« Qu’est-ce qu’il a derrière la tête ? »).

Il peut faire une hypothèse de gratuité altruiste : l’informateur cherche à avertir l’autre d’une menace qui pèserait sur lui, ou à l’informer tout simplement de quelque chose qui pourrait l’aider, lui être utile. Dans ce cas l’information est jugée bénéfique, mais du même coup l’informé devient l’obligé de l’informateur. L’informé peut également faire une autre hypothèse : l’informateur poursuit un intérêt personnel. Il chercherait à se protéger, à éviter une rumeur, à avoir un allié, à obtenir un service en retour, et faire que l’autre devienne son obligé. Dans ce cas l’information peut être investie de soupçon : informer pourrait correspondre à une stratégie de détournement (faire croire à l’importance d’une nouvelle pour ne pas traiter certains thèmes de discussion), voire d’intoxication (fuites organisées) ou même de tromperie (lancer une fausse nouvelle). Car après tout pourquoi donner une information que personne ne demande ? Le secret ne serait-il pas de règle ? N’est-ce pas parce que, à faire une révélation ou une dénonciation, le sujet se construit une image vertueuse ?

L’informateur parle parce qu’il y est obligé (contraint et forcé) : l’informé est alors amené à faire d’abord l’hypothèse qu’à l’origine il y avait de sa part un désir de rétention : soit qu’il ne voulait pas informer, pour des raisons tactiques qui exigent de laisser l’autre dans l’ignorance afin d’éviter que surgisse un contre-pouvoir (fréquent dans le domaine politique) ou tout simplement afin de se préserver (ne pas se découvrir) ou de préserver des proches (ne pas dénoncer, ne pas blesser) ; soit qu’il ne pouvait pas informer, au nom de l’intérêt général (le secret Défense, le secret Économique dû à la concurrence, etc.) ou au nom d’une cause idéologique, par exemple, pour ne pas décourager les énergies militantes. Cette obligation peut provenir de groupes de pression (comme il s’en produit dans ce que les médias appellent « les affaires »), d’une autorité menaçante (quand il s’agit d’extorquer de l’information au nom du bien commun), d’un individu ou d’une instance quelconque qui procède par chantage (ainsi vivent les indicateurs de police), ou du sujet lui-même qui se donne une règle morale (le devoir d’informer dans certaines circonstances, qui s’oppose à la règle du secret, comme pour tout journaliste dans un régime politique de censure) ou une règle intellectuelle (devoir de résoudre une contradiction, ce qui justifie investigations et enquêtes).

Il faut encore ajouter qu’une information extorquée peut être créditée d’effet de vérité (l’informateur ne pouvait faire autrement), à moins qu’elle ne participe d’une tactique, d’un calcul au second degré : l’interlocuteur sachant que je suis dans l’obligation de l’informer et me créditant de sincérité, je peux en profiter pour donner une fausse information.

3.2 – Qui informe ?

Le crédit que l’on peut accorder à une information dépend d’une part de la position sociale de l’informateur, du rôle qu’il joue dans la situation d’échange, de sa représentativité vis-à-vis du groupe dont il est le porte-parole, d’autre part du degré d’engagement que celui-ci manifeste au regard de l’information transmise :

L’informateur a de la notoriété : cette position peut avoir un double effet. En effet, d’une part, toute personne ayant de la notoriété étant une personne publique, cette position sociale exige de lui qu’il ne garde pas par-devers lui des informations d’utilité publique. Cela lui confère une certaine autorité qui fait que s’il informe, ce qu’il dit peut être considéré comme digne de foi. Mais d’autre part, du fait de cette même position, on peut lui prêter des intentions manipulatrices qui font que ce qu’il dira sera au contraire suspect pour les raisons tactiques évoquées plus haut. Il peut se faire également que cette notoriété soit attachée à certaines professions auxquelles on peut accorder un crédit « naturel ». En réalité, le crédit que… (prêtres, médecins, magistrats…). Dans ce cas, comme ce qui est exigé ici à l’inverse du cas précédent c’est le devoir de réserve, le sujet qui informerait malgré tout serait considéré comme transgressif mais digne de foi, car il est censé être « au-dessus de tout soupçon ».

  • L’informateur est un témoin : il joue un rôle de « porteur de vérité » dans la mesure où sa parole n’a d’autre enjeu que celui de dire ce qu’il a vu et entendu.

C’est pourquoi il est si sollicité (particulièrement par les médias). Contrairement au cas de la notoriété, il ne peut être suspecté de stratégie de détournement, car il est censé être complètement naïf, c’est-à-dire dépourvu de tout calcul, quant à l’utilisation de son témoignage : il ne pourrait dire que le vrai, à moins qu’il soit manipulé ou qu’il produise volontairement un faux témoignage (mais alors son identité n’est plus celle d’un témoin).

L’informateur est pluriel : il s’agit du cas où l’information émane de plusieurs sources, de plusieurs informateurs. Dès lors, soit les informations convergent dans leur valeur de témoignage ou d’opinion, et donc cette pluralité joue un rôle de renforcement, de confirmation de la vérité, soit les informations divergent, s’opposent, et cette pluralité joue un rôle de confrontation de témoignages et d’opinions contraires qui doivent permettre au sujet s’informant de se construire une vérité moyenne.

L’informateur est un organisme spécialisé : c’est le cas de tous les centres institutionnels qui sont des lieux de recueil et de stockage d’information, cas qui est, en principe, le moins suspecté de stratégie manipulatrice. Certes, tout organisme spécialisé est susceptible de tirer un bénéfice de son activité, mais sa finalité étant de s’instaurer en lieu patrimonial, c’est-à-dire en lieu miroir des productions de la société pour la société elle-même (musées, archives, services de renseignements et d’information divers, l’information qui est à disposition (plutôt que donnée, ce qui la rend encore moins suspecte) se présente comme digne de foi.

À ces différents statuts vient s’ajouter le degré d’engagement de l’informateur. Il s’agit d’une attitude psychologique de la part de l’informateur qui aurait partie liée avec la valeur de vérité de l’information qu’il transmet, ce qui l’amènerait à défendre ou critiquer celle-ci de façon partiale. Pour que cette attitude produise un effet sur celui qui reçoit l’information il faut qu’elle soit marquée discursivement. Ainsi trois cas peuvent se présenter selon que l’informateur n’explicite pas ou explicite son engagement :

L’informateur n’explicite pas son engagement :

l’information est donnée comme évidente, sans remise en cause possible. Cette position d’effacement du sujet et d’apparente neutralité de l’engagement produit un effet d’objectivation et d’authentification. Le sujet qui parle apporte une information comme si la vérité ne lui appartenait pas et ne dépendait que d’elle-même. C’est une des caractéristiques du discours populiste.

Mais il suffit que l’on puisse prouver la fausseté de l’information pour que l’informateur soit discrédité et taxé de mystificateur.

  • L’informateur explicite son engagement sur le mode de la conviction affirmant la confiance qu’il a en sa source : l’information produit alors un effet paradoxal. L’informateur en s’engageant sur la valeur de vérité de son information (« je suis sûr que, je suis persuadé que, je jure que… ») insiste sur son adhésion à ce qu’il dit et sur sa sincérité, mais en même temps cet engagement témoigne d’une conviction qui lui est propre, et non de l’évidence de son propos.

Il suffit qu’on puisse le taxer d’ignorant ou de naïf (« Mais tu es naïf, mon pauvre ami ! »), pour que l’explicitation de son engagement se retourne contre lui, faisant s’écrouler toute valeur de vérité du dit.

L’informateur explicite son engagement, mais cette fois sur le mode de la distance, en exprimant de la réserve, du doute, de l’hypothèse, voire de la suspicion. Il se produit alors un autre effet paradoxal :

  • la valeur de vérité de l’information se trouve atténuée, mais l’explicitation du positionnement prudent de l’informateur lui donne du crédit, le rend digne de foi, et permet de considérer l’information comme provisoirement vraie, jusqu’à preuve du contraire.

De ce fait, les deux interlocuteurs se trouvent dans une position de pondération, d’examen de la vérité, de vérification de sa plausibilité.

 

3.3 – Quelles preuves ?

Les preuves de vérité, ou, faudrait-il dire, de véracité d’une information sont, elles aussi, de l’ordre de l’imaginaire, c’est-à-dire fondées sur les représentations qu’un groupe social se donne quant à ce qui est susceptible d’apporter une garantie à ce qui est dit. Ces preuves doivent être objectives, c’est-à-dire dégagées de la subjectivité du sujet parlant, extérieures à lui et reconnues par d’autres. Pour ce faire, les moyens discursifs employés doivent tendre à prouver l’authenticité ou la vraisemblance des faits, ainsi que la valeur des explications fournies.

L’authenticité, on l’a vu, se caractérise par le fait que l’on puisse attester l’existence même des êtres du monde, sans artifice, sans écran entre ce que serait le monde empirique et la perception de l’homme. Cette validation construit un réel de « transparence », d’ordre ontologique, de pièce à conviction, comme si la vérité des êtres résidait dans leur simple « être là ». Les moyens discursifs utilisés pour entrer dans cet imaginaire relèvent du procédé de désignation qui dit :

« ce qui est vrai, c’est ce que je vous montre ».

D’où les documents et objets que l’on peut exhiber et qui font fonction de pièces à conviction ; d’où le rôle prédominant de l’image lorsque celle-ci prétend montrer en direct ou en différé le monde tel qu’il est.

La vraisemblance se caractérise par le fait que, le monde n’étant pas présent et les événements s’étant déjà produits, puisse être reconstituée analogiquement l’existence possible de ce qui a été ou sera. Cette validation construit un réel de supposition, d’ordre aléthique, la vérité étant quelque chose qui ne relève que du possible.

Les moyens discursifs utilisés pour entrer dans cet imaginaire relèvent du procédé de reconstitution qui dit : « Voilà comment cela a dû se passer ». D’où les enquêtes, témoignages, reportages et tout un travail d’investigation destiné à rétablir l’événement tel qu’il se serait produit.

L’explication se caractérise par le fait que puisse être déterminé le pourquoi des faits, ce qui les a motivés, les intentions et la finalité de ceux qui en ont été les protagonistes. L’idéal d’une bonne explication consiste à pouvoir remonter à l’origine des faits ; la vérité d’ordre épistémique se confond ici avec la connaissance originelle. Les moyens discursifs utilisés pour entrer dans cet imaginaire relèvent d’un procédé d’élucidation qui dit :

« Voilà pourquoi cela est ainsi ».

D’où le recours, d’une part à la parole de spécialistes, d’experts et de savants qui sont censés pouvoir apporter des preuves scientifiques et techniques, d’autre part, dans une tout autre perspective, à une mise à la question d’opinions diverses par le biais d’interviews, d’interrogatoires, de confrontations et de débats, de sorte à faire surgir une vérité moyenne. »

– Charaudeau, P. (2011). Chapitre 2. L’information comme discours. Dans : , P. Charaudeau, Les médias et l’information: L’impossible transparence du discours (pp. 29-42). De Boeck Supérieur.

 

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« S’il est un phénomène humain et social qui relève du langage, c’est bien celui de l’information.

L’information, c’est, dans une définition empirique minimale, le fait qui consiste, pour quelqu’un qui possède un certain savoir, à transmettre celui-ci, à l’aide d’un certain langage, à quelqu’un d’autre qui est censé ne pas posséder ce savoir.

Ainsi se produirait un acte de transmission qui ferait passer l’individu social d’un état d’ignorance à un état de savoir, le sortirait de l’inconnu pour le plonger dans le connu, et ce grâce à l’action, a priori bienveillante, de quelqu’un qui dès lors pourrait être considéré comme un bienfaiteur.

Cette définition minimale, pour aussi altruiste qu’elle paraisse, pose de redoutables problèmes si l’on s’interroge sur : qui est ce bienfaiteur et quels sont les motifs qui l’animent dans son acte d’information ? quelle est la nature de ce savoir et d’où vient-il ? qui est ce quelqu’un d’autre à qui l’information est transmise et quelle relation entretient-il avec son informateur ? enfin, quel est le résultat pragmatique, psychologique, social de cet acte, et quel est son effet individuel et collectif ?

Quelle que soit la question que l’on se pose à propos de l’information, on en revient toujours au langage.

Le langage ne réfère pas seulement aux systèmes de signes internes à une langue, mais à des systèmes de valeur qui commandent l’usage de ces signes dans des circonstances de communication particulières. Il s’agit là du langage en tant qu’il est acte de discours, qui témoigne de la manière dont s’organise la circulation de la parole entre les individus dans une communauté sociale en produisant du sens. Aussi pouvons-nous dire que l’information est affaire de discours se produisant en situation de communication.

Cependant, il est vrai que cette question de l’information a pris des atours particuliers depuis qu’elle est posée, non plus seulement dans des cadres théoriques (théorie mathématique, théorie cybernétique, théorie cognitive de l’information), mais dans le cadre d’une activité socioprofessionnelle.

Voilà qu’un phénomène général, relevant d’une activité susceptible d’être réalisée par tous (informer quelqu’un de quelque chose), semble devenir le domaine réservé d’un secteur particulier, les médias, dont la vocation essentielle serait d’informer le citoyen. Dès lors, naît un questionnement qui prend parfois allure de mise en accusation, comme chaque fois d’ailleurs qu’une activité discursive qui peut être pratiquée par tous (raconter, décrire, expliquer, enseigner, etc.) devient l’apanage d’un groupe particulier :

  • qu’est-ce que cette prétention à se dire spécialiste de l’information ? qu’est-ce qui justifie qu’il en soit fait un domaine réservé ? qu’est-ce qui justifie une telle exclusivité ? Surtout à l’époque d’Internet qui ouvre d’autres circuits d’information.

Du coup, cette activité se trouvant sous les feux de la critique sociale, ses acteurs sont en quelque sorte sommés de s’expliquer. C’est pourquoi les médias sont amenés à produire, parallèlement au discours d’information, un discours justifiant sa raison d’être, comme si non contents de dire : « voilà ce qu’il faut savoir », les médias ne cessaient de dire : « voilà pourquoi nous sommes fondés à vous informer ».

 

1 – Un point de vue naïf

Il est un point de vue naïf, concernant l’information. Non pas en raison de sa visée éthique (former le citoyen), mais en raison du modèle de communication sociale qui la sous-tend, lequel pour ne pas être explicité n’en est pas moins donné comme une évidence. Ce modèle – qui est d’ailleurs partagé par le sens commun – correspond à une vision techniciste du monde social telle qu’elle a pu être défendue dans les premières théories de l’information, et dont on a montré depuis lors la naïveté. Selon ce modèle, tout se passe en effet comme s’il y avait, entre une source d’information (qui pourrait être la réalité elle-même, ou tout individu ou organe disposant d’informations) et un récepteur de l’information, une instance de transmission (un médiateur individuel ou un système intermédiaire) chargée de faire circuler un certain savoir de la source au récepteur.

La source d’information est définie comme un lieu dans lequel il y aurait une certaine quantité d’informations, sans que soit posé le problème de savoir quelle est la nature de cette information ni quel est l’étalon de mesure de cette quantité. Le récepteur est donné implicitement comme capable d’enregistrer et de décoder « naturellement » l’information qui lui est transmise, sans que l’on s’interroge sur l’interprétation de celle-ci, ni sur l’effet produit auprès du récepteur (savoir par exemple si celui-ci coïncide avec l’effet visé par l’instance d’information) ; d’ailleurs, il n’est pas dit qui juge de l’effet que devrait produire une information, et même la question de l’effet ne se pose pas puisqu’on considère que, à quelques cas de déperdition près, l’information passerait dans son intégralité.

En effet, l’instance de transmission est censée assurer la plus grande transparence possible entre source et réception. On a affaire ici à un modèle qui définit la communication comme un circuit fermé entre émission et réception, instaurant une relation symétrique entre l’activité de l’émetteur dont l’unique rôle serait d’« encoder » le message, et celle du récepteur dont le rôle serait de « décoder » ce même message. Modèle parfaitement homogène, objectif, car éliminant tout effet pervers de l’intersubjectivité constitutive des échanges humains, qui identifie la communication à l’information et celle-ci à une simple procédure de transmission de signaux. Du coup, les problèmes afférents au mécanisme de l’information ne pourraient être qu’externes au mécanisme lui-même.

Par rapport à la source de l’information, ne se poserait que le problème de l’accès à celle-ci. Ne pas y avoir accès, c’est ne pouvoir savoir et donc ne pouvoir informer. D’où, d’une part la nécessaire sophistication des moyens pour pouvoir aller chercher, le plus vite possible, l’information là où elle est, d’autre part la nécessaire lutte contre tout ce qui pourrait s’opposer à la volonté de savoir. Ce problème est celui de la censure, plus exactement, de « censure à la source ».

Par rapport au récepteur, se poserait le problème de la diffusion de l’information. Ne pas pouvoir diffuser une information, c’est ne pas pouvoir faire savoir, et donc, une fois de plus, ne pouvoir informer. D’où la nécessité d’organiser un système de distribution vers cette cible qui soit le plus performant possible, et qui soit adapté au type de cible que l’on veut atteindre. Lorsque s’interposent dans ces systèmes des éléments qui en empêchent son bon fonctionnement, on parle de « censure à la diffusion ».

Par rapport à l’instance de transmission se poserait le problème du traitement de l’information. Il s’agirait ici de pratiquer un mode de traitement qui ne dénature pas l’information, qui assure la plus grande transparence entre l’information qui se présente comme un « être là », et l’instance de réception qui doit la décoder telle quelle. D’où l’intervention de techniques (souvent liées au domaine de l’Intelligence artificielle) destinées tantôt à définir l’unité d’information pour pouvoir la comptabiliser, voire la « computationnaliser » (vieux rêve de la machine humaine), tantôt à mesurer l’impact du mode de traitement auprès des récepteurs pour pouvoir, en conjuguant les deux, faire varier la performance du message informatif selon le nombre de ces unités et la force de ces impacts.

Tous ces problèmes sont réels, mais ils sont présentés de façon trop restrictive et surtout trop simpliste, car ils ne posent pas les questions de fond qui concernent la nature de ces trois instances (source/transmission/récepteur) et les rapports qu’elles entretiennent entre elles. Les questions sont redoutables et les réponses complexes.

 

2 – Les vrais problèmes

L’information n’existe pas en soi, dans une extériorité à l’homme, comme peuvent exister certains objets de la réalité matérielle (un arbre, la pluie, le soleil) dont la signification, certes, dépend du regard que l’homme pose sur ces objets, mais dont l’existence est indépendante de l’action humaine. L’information est pure énonciation. Elle construit du savoir, et comme tout savoir celui-ci dépend à la fois du champ de connaissances qu’il concerne, de la situation d’énonciation dans laquelle il s’insère et du dispositif dans lequel il est mis en œuvre. Avant de le définir de façon plus précise, évoquons les vrais problèmes que pose le fait d’informer.

Par rapport à la source, au-delà de la question de savoir quelle est la nature de l’information, se pose une première question qui concerne la validité de celle-ci, c’est-à-dire ce qui en constitue la valeur de vérité. Cette question appelle du même coup une série d’interrogations :

  • qu’est-ce que l’« authenticité » d’un fait ? qu’est-ce que la « vraisemblance » d’un fait ? quelle est sa « pertinence » comme fait d’information ? Ces interrogations ont leur pendant dans des questions que le récepteur serait en mesure de se poser : « est-ce que ça existe ? » (est-ce existentiellement vrai ?) ; « est-ce que ça se peut ? » (est-ce possiblement vrai ?) ; « est-ce que ça a une raison d’être communiqué ? » (est-ce pertinent ?).

Corrélativement, une deuxième question se pose à propos de la source, c’est celle de la sélection de l’information, sélection qui s’opère parmi un ensemble de faits dont il est à supposer qu’il ne peut jamais être transmis en totalité. Dans quel champ de signification sociale doit s’effectuer cette sélection et, à l’intérieur de ce champ, quels critères d’importance ou de priorité ? En fonction de quoi sont définis ces critères ? des intérêts du médiateur ? de ceux de la cible ? Et donc, au bout du compte, y a-t-il des garanties contre la subjectivité, ou contre la possible manipulation du médiateur ?

Par rapport au récepteur, se pose la question de savoir ce qu’il est et comment on l’atteint, car, comme on l’a dit, le récepteur n’est jamais que la cible idéale que vise le pourvoyeur d’information. Dès lors, il convient, dans l’analyse de tout acte d’information, de distinguer effet visé et effet produit, et de se poser conséquemment une nouvelle série de questions : quel effet vise-t-on lorsque l’on veut informer, et à quel type de destinataire s’adresse-t-on ? Si la pertinence d’une information dépend des hypothèses que l’on peut faire, à la fois, sur le non-savoir du destinataire (on n’informe pas quelqu’un qui sait déjà), sur l’intérêt qu’il est susceptible de porter à la nouvelle (on n’informe pas quelqu’un qui ne veut pas être informé) et sur son aptitude à comprendre (on n’informe pas de la même façon selon la compétence que l’on attribue à son interlocuteur), de quels moyens dispose l’informateur pour connaître cet état de la cible ? quelles preuves il en a, et n’est-il pas contraint finalement de fabriquer cette cible et de lui imposer une information ? Est-ce qu’une même information aura le même effet selon qu’elle s’inscrit dans un espace privé (information confidentielle de personne à personne ou destinée à circuler dans un petit groupe) ou public (affichage, panneaux, journaux) ? Maîtrise-t-on le sort donné à une information lorsqu’elle est reçue, récupérée puis retransmise hors du dispositif initial (ce qui se produit souvent avec ce que l’on appelle « les fuites »), et ne produit-elle pas des effets non prévus de rumeur ? Enfin, est-ce qu’une accumulation trop grande d’information ne finit pas par produire un effet de saturation contre-productif  ?

Par rapport au traitement de l’information, se pose un problème de taille, d’autant qu’il présuppose que l’on ait répondu aux questions précédentes. Le traitement, c’est la manière de faire, la façon dont l’informateur décide de rapporter langagièrement (et iconiquement s’il a recours à l’image) les faits qu’il a sélectionnés, en fonction de la cible qu’il a prédéterminée, avec l’effet qu’il a choisi de donner. Autrement dit, il y va de l’intelligibilité de l’information transmise, et comme il n’y a pas d’intelligibilité en soi, celle-ci dépend des choix discursifs auxquels s’est livré l’informateur. Or ce qui caractérise tout choix, c’est qu’il prend et qu’il laisse ; qu’il met en évidence certains faits et en laisse d’autres dans l’ombre. À tout moment, l’informateur devrait se demander, non pas s’il est fidèle, objectif ou transparent, mais quel effet lui semble produire telle façon de traiter l’information, et concomitamment quel effet produirait telle autre façon, puis encore telle autre façon, avant de procéder à un choix définitif.

Car le langage est plein de pièges. D’abord par les formes qui peuvent avoir plusieurs sens (polysémie) ou des sens proches (synonymie) : a-t-on bien conscience des nuances de sens dont chacune est porteuse ? Ensuite par le fait qu’un même énoncé peut avoir plusieurs valeurs (polydiscursivité) : une valeur référentielle (il décrit un état du monde), énonciative (il dit des choses sur l’identité et les intentions des interlocuteurs), de croyance (il témoigne des jugements sociaux portés sur les êtres et les faits du monde) : a-t-on conscience de cette multiplicité de valeurs ? Enfin, par le fait que la signification est mise en discours à travers un jeu de dit et de non-dit, d’explicite et d’implicite, qui n’est pas percevable par tous : a-t-on conscience de cette multiplicité d’effets discursifs ?

  • Communiquer, informer, tout est choix. Non pas seulement choix de contenus à transmettre, non pas seulement choix des formes adéquates pour être conforme à des normes de bien parler et de clarté, mais choix d’effets de sens pour influencer l’autre, c’est-à-dire au bout du compte choix de stratégies discursives.

Jean-Luc Godard, toujours là pour dire ce qui ne se dit pas, conseillait à ceux qui étaient chargés de commémorer le centenaire du cinéma :

« Ne dites pas : “cette année nous passerons 365 films des frères Lumière”, mais dites : “nous ne passerons pas les 1035 films des frères Lumière” ».

Impossible donc de plaider l’innocence. L’informateur est contraint de reconnaître qu’il est engagé en permanence dans un jeu où domine tantôt l’erreur tantôt la tromperie, tantôt les deux, à moins que ce ne soit l’ignorance. »

– Charaudeau, P. (2011). Chapitre 1. L’information comme acte de communication. Dans : , P. Charaudeau, Les médias et l’information: L’impossible transparence du discours (pp. 21-28). De Boeck Supérieur.

 

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« Pierre Larousse, dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, constate à l’article « Communication » [Larousse, 1869] que

« la puissance d’un peuple, sa civilisation, son bien-être social, le degré de liberté civile et politique dont il est susceptible se rattachent par des liens très étroits à l’état de ses voies de communication ».

Il reconnaît que

« de bonnes voies de communication sont d’admirables instruments de domination politique ; Rome le comprit à merveille : partout où se portaient ses armes victorieuses, elle se hâtait d’établir d’admirables chaussées, ces voies romaines dont le nom est synonyme de route solidement construite ».

Inversement, il remarque que, en Afrique, en Asie (Chine et Inde) et en Amérique du Sud (pays andins et Amazonie), les routes n’existent pratiquement pas, le transport s’effectue à dos d’humain sur des sentiers tracés à l’occasion… Les voies de communication qu’il apprécie sont les canaux et les chemins de fer, car tous les deux ignorent les frontières, les saisons, les intempéries et se constituent en réseau d’une grande efficacité et d’une régularité bien appréciable. Il n’hésite pas alors à faire l’éloge des saint-simoniens, ces ingénieurs convaincus du rôle pacifique du chemin de fer, qui, suivant Saint-Simon (1760-1825), sont persuadés que les progrès résultent de l’extension des réseaux techniques et sociaux. Pierre Larousse n’ignore pas d’autres instruments contemporains de communication, comme la presse écrite ou le télégraphe, mais ne peut anticiper sur ce qui deviendra cinquante ans plus tard les mass media, c’est-à-dire les techniques de communication de masse (presse, affiche, cinéma, radiodiffusion, télévision, mobile, Internet…).

Un des premiers sociologues des mass media, partisan de la propagande au service du pouvoir, l’Américain Harold D. Lasswell (1902-1978), posait la bonne question dans Power and Personality [1948] :

  • « Qui dit quoi, par quel canal, à qui, avec quels effets ? »

Y répondre consiste précisément à définir la communication, cet acte social qui suppose un émetteur (les médias) et un récepteur (le public), un message (ciblé ou non, informatif ou persuasif, etc.) et une réaction (les effets qui ne sont jamais aussi directs que prévus).

Le Canadien Marshall McLuhan (1911-1980) propose, quant à lui, une définition très ouverte des médias, en y englobant aussi bien la presse, la télévision ou la radio que les vêtements, les marques ou les outils. C’est lui qui affirme que

  • « le message, c’est le médium » (The Medium is the Massage. An Inventory of Effects, avec Quentin Fiore [1967]),

en d’autres termes que le « canal » détermine le message, que le « contenant » façonne le « contenu ».

  • Un tel déterminisme technologique a depuis été invalidé par de nombreux chercheurs qui montrent les limites d’une quelconque manipulation des esprits et l’existence d’un éventail particulièrement ouvert des « effets ».

Néanmoins, la forte concentration économique du secteur médiatique et la grande interférence, pour ne pas dire la confusion, entre les supports et la publicité facilitent une standardisation des messages et par conséquent une homogénéisation du traitement de l’information qui éteint l’esprit critique au sein du public et valorise un comportement type du « récepteur », à la fois passif, plus ou moins indifférent et crédule.

Si le même journal gratuit est distribué à 10 000 passagers du métropolitain, son contenu sera « filtré » et saisi par 10 000 lecteurs singuliers chacun possédant sa propre grille de lecture et sa capacité d’interprétation. N’oublions pas non plus que, face aux puissantes industries multinationales de la communication, se dressent régulièrement des « émetteurs » alternatifs, contestataires, « correcteurs », qui viennent ainsi les contrer, élaborer et diffuser d’autres « messages ».

Parmi ces médias alternatifs, citons le mouvement des radios « locales » en Italie ou « libres » en France, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, les documentaires de Michael Moore ou encore depuis quelques années les toujours plus nombreux – et parfois éphémères – « journaux » électroniques interactifs, etc. Ils témoignent d’une communication libérée du contrôle économico-politique des tenants de la « pensée unique », mais restent souvent fragiles et bénéficient d’une audience généralement bien modeste.

Les recherches actuelles en sciences de la communication insistent sur la diversité des « médias », en particulier avec l’explosion d’Internet et des « publics ».

Chaque utilisateur d’un média est désormais connecté à d’autres médias et appartient à divers réseaux, aussi échappe-t-il, en partie du moins, au message à interprétation unique, au prêt-à-penser imposé par les communicateurs. Il évolue dans une communication pluridimensionnelle qui renouvelle l’hypothèse de la « communication à deux étages » (two-step flow of communication) élaborée par Paul Lazarsfeld (1901-1976) et Elihu Katz (né en 1926) justement pour expliquer que l’interlocuteur d’un message l’évalue à partir de plusieurs médiations, dont son univers culturel, distinct de celui dans lequel il a été formulé.

  • Enfin, ces espaces de la communication se chevauchent, s’interpénètrent, se combinent au point de brouiller la limite entre le public et le privé, comme chacun d’entre nous en fait l’expérience avec son cellulaire qui distille ses messages publics ou privés dans des lieux publics ou privés, indifféremment.

À dire vrai, comme l’expose Daniel Bougnoux [1998, p. 21],

« l’ancien modèle des transmissions : émetteur-code-canal-message-récepteur » ne correspond plus à ce que l’on observe alors que la métaphore de l’orchestre (« Communiquer, c’est entrer dans l’orchestre », disait Gregory Bateson) rend mieux compte de la non-linéarité du processus communicationnel et de sa dimension symbolique.

Par conséquent, il faudra être attentif à ce qui transforme l’information, la déforme ou la parasite (la propagande et la désinformation, par exemple), tout comme à ce qu’on introduit « clandestinement » dans le message (les stimuli publicitaires, le fameux « message subliminal »). »

– Paquot, T. (2009). Introduction. Dans : Thierry Paquot éd., L’espace public (pp. 3-9). La Découverte.

 

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« Les recherches qui viennent d’être présentées incitent-elles à conclure que les médias n’ont pas le moindre impact sur le public ? Une telle conclusion serait pour le moins hâtive et caricaturale.

Tout d’abord,

les sociétés contemporaines ont évolué à tous points de vue de façon profonde par rapport à ce qu’elles étaient lorsque le paradigme dominant a été élaboré.

Pour ne parler que du champ politique, la volatilité électorale est aujourd’hui bien plus forte qu’à l’époque où Lazarsfeld et ses collègues ont réalisé les premières études empiriques sur l’influence des médias en campagne électorale.

  • Les électeurs sont bien moins nombreux à voter « comme ils l’ont toujours fait », ils sont plus souvent « flottants » et enclins à faire leur choix durant les campagnes. Les messages électoraux ont donc potentiellement plus d’influence sur l’électorat qu’il y a quelques décennies.

Ensuite, les individus s’exposent aujourd’hui bien davantage aux médias de masse, et en particulier à la télévision, qu’ils ne le faisaient dans les années 1940-1960. Non seulement les Français passent en moyenne plus de trois heures et demie par jour devant le petit écran, mais une bonne part de leur conversation concerne des émissions qu’ils ont (ou non) regardées. Par ailleurs, le paysage médiatique a été bouleversé par la multiplication des chaînes de télévision (surtout depuis le passage à la TNT) et par l’émergence d’Internet : en février 2016, il y avait en France plus de 48 millions d’internautes, et une enquête réalisée par le CREDOC en 2014 a montré que parmi les Français de 12 ans et plus qui disposent d’une connexion, 78 % se connectent au moins une fois par jour, notamment pour visiter des sites d’information.

D’autre part,

le déclin de la presse d’opinion, la « pasteurisation » des grands médias d’information (c’est-à-dire l’édulcoration progressive de leur dimension partisane), le desserrement des liens entre le pouvoir politique et l’audiovisuel public et privé, font que les messages politiques diffusés à la télévision ou à la radio sont aujourd’hui moins filtrés qu’autrefois par le mécanisme de l’exposition sélective (ce qui vaut bien sûr aussi pour les sites d’information sur Internet ou la presse gratuite distribuée dans les rues).

  • Les acteurs politiques et les dirigeants de groupes d’intérêts qui s’expriment dans ces médias omnibus, dans ce qu’on appelle dans le langage journalistique la presse info-géné, peuvent toucher un public très hétérogène sur le plan social et idéologique, et qui est composé pour une large part de personnes peu engagées politiquement et indécises quant à leur décision électorale.

Ceci vaut tout particulièrement pour le journal télévisé qui est pour beaucoup d’électeurs l’un des seuls, sinon le seul moyen de glaner des informations qui pourront les inciter à voter pour tel ou tel candidat (ou à voter plutôt que de s’abstenir).

Il faut aussi ajouter que l’immense majorité des individus estime aujourd’hui que c’est la télévision qui permet le mieux de s’informer, et que c’est à elle que l’on peut faire le plus confiance pour savoir « comment les choses se passent ». On peut donc supposer que des individus qui suivent l’information télévisée dans une telle disposition d’esprit sont particulièrement susceptibles d’être influencés par les messages qu’elle transmet, que ceux-ci soient explicitement persuasifs ou non.

On doit enfin tenir compte d’un phénomène essentiel (qui sera analysé plus en détail dans la deuxième partie), à savoir la médiatisation croissante de la vie politique, et notamment des campagnes électorales. Il y a quelques années, la notion de couverture de la campagne par les médias avait encore un sens. Mais il n’en est plus vraiment de même aujourd’hui, compte tenu de l’imbrication extrêmement forte entre les médias et le jeu politique : on dira plutôt que la campagne se fait « à la télévision, avec la télévision, pour la télévision », selon un mot de Trevor Pateman. Entre mars 1993 et décembre 1994 déjà, le Premier ministre Édouard Balladur a prononcé 22 de ses 35 discours et interventions publiques sur un plateau de journal télévisé ! Le politiste Arnaud Mercier en conclut que « la vie politique n’est donc plus seulement médiatisée, la télévision servant de relais à une action accomplie devant des militants ou des électeurs particuliers, en un lieu précis et limité ; mais elle est médiatique, la télévision devenant le lieu même de l’action et l’ensemble des téléspectateurs, la cible de cette action » (Mercier, 1996, p. 118).

Face à toutes ces évolutions, force est de constater que le contexte est aujourd’hui très différent de celui qui existait à l’époque des premières études empiriques sur les médias.

  • Ceci incite alors à envisager à nouveau l’idée selon laquelle les médias, et en particulier la télévision, peuvent exercer une influence politique substantielle, ce que certains travaux empiriques semblent d’ailleurs confirmer.

En 2005 par exemple, une équipe de chercheurs américains (Alan Gerber, Dean Karlan et Daniel Bergan) a réalisé une expérience fort intéressante pendant la campagne électorale pour le poste de gouverneur de la Virginie. Un mois avant l’élection, ces chercheurs ont réparti de manière aléatoire un échantillon de 2000 électeurs en trois groupes : les membres du premier ont reçu un abonnement gratuit au Washington Post (proche des démocrates), les membres du deuxième ont été abonnés au Washington Times (proche des républicains), et les derniers n’ont reçu aucun abonnement. Or il s’est avéré que le fait d’être abonné au Washington Post augmentait de 8 points la probabilité de voter pour le candidat démocrate !

Mais les analyses qui vont maintenant être évoquées font un pas de côté par rapport aux recherches entreprises depuis les années 1940, car elles tentent de mettre à jour d’autres formes d’influence politique des médias que les effets persuasifs des messages de type propagandiste. Jusqu’à présent, nous avons retenu une définition traditionnelle de l’influence, selon laquelle un message médiatique influent est un message capable d’exercer un impact direct, mesurable et à court terme sur un individu, c’est-à-dire capable de lui faire penser ou de lui faire faire telle ou telle chose.

  • Or une telle conception, qui assimile en fait l’influence à l’efficacité, est très restrictive, car il existe en réalité bien d’autres influences politiques possibles pour les médias.

Par exemple,

l’information médiatique peut avoir un impact persuasif même si les émetteurs n’ont aucune volonté explicite de persuasion, et même s’ils n’enjoignent en aucune manière les récepteurs à penser ou à agir de telle ou telle façon : les concepts d’effets d’agenda, d’effet de cadrage ou d’effet d’amorçage tentent d’appréhender cette réalité.

Mais l’impact politique des médias peut aller bien au-delà du simple conditionnement ponctuel des réponses du public à tel ou tel programme politique, à tel ou tel slogan ou à telle ou telle campagne de communication. De façon bien plus diffuse, et sur la longue durée, les médias peuvent augmenter le niveau d’information des individus, modifier le stock de connaissances dont ils disposent, influencer la façon dont ils appréhendent le monde et dont ils raisonnent, etc., et ainsi façonner leur vision du monde, construire la réalité dans laquelle ils vivent.

  • Des théories d’inspirations très diverses, comme la médiologie, la spirale du silence, le knowledge gap, la construction sociale de la réalité ou les cultural studies, s’attaquent à ce type de questions.

 

Les effets persuasifs de l’information médiatique

Si les recherches sociologiques évoquées jusqu’ici ont toutes relativisé la capacité des médias de masse à exercer sur le public des effets directs (un message du type « Votez Dupont » entraînant automatiquement un vote en faveur de Dupont), cela ne signifie pas forcément que leur influence est nulle.

En effet,

  • les médias sont susceptibles d’exercer des effets indirects, en ce sens qu’ils peuvent modifier certains paramètres qui, sans que l’intention persuasive soit explicite, et même sans qu’elle soit forcément présente, peuvent néanmoins persuader, en quelque sorte par ricochet.

Les médias d’information sont ici concernés au premier chef. Bien entendu, les informations qu’ils diffusent ont pour premier effet d’accroître et/ou de modifier ce que savent les récepteurs. Mais au-delà de cet aspect purement cognitif, elles peuvent amener les récepteurs à envisager un sujet sous un angle nouveau (par exemple parce qu’on leur a apporté des informations qu’ils ne détenaient pas), et in fine exercer sur eux un impact au niveau évaluatif (si cela les amène à adopter une opinion différente), voire au niveau conatif (si cela les amène à changer de comportement). Tout un ensemble de recherches consacrées à ce que l’on peut appeler les « effets d’accessibilité de l’information », donne à penser que les effets des médias peuvent ici se révéler massifs et, dans certaines circonstances, décisifs (Gerstlé, 2002, p. 71).

 

La fonction d’agenda

L’information peut contribuer à influencer les récepteurs en mettant en évidence tel événement plutôt que tel autre, telle déclaration plutôt que telle autre, tel enjeu social plutôt que tel autre, et en orientant ainsi leur attention. Le concept d’agenda-setting, proposé par McCombs et Shaw en 1972, désigne précisément la façon dont les préoccupations des citoyens sont structurées par les médias, et notamment par les médias d’information. Ces deux auteurs partent du principe que dans les domaines qu’ils ne connaissent pas bien ou qu’ils ne peuvent pas expérimenter « de première main » (notamment dans les domaines politiques, économiques ou sociaux), les citoyens tirent la majeure partie de leur information des médias. Or, ceux-ci n’accordent évidemment pas une importance égale à tous les sujets, et de ce fait ils orientent l’attention du public sur certains sujets plutôt que sur d’autres (ce que les journalistes appellent les « gros titres », les « points chauds » de l’actualité…). Le mécanisme est résumé par McCombs et Shaw (1972, p. 177) dans une formule devenue très célèbre :

« La presse ne réussit peut-être pas, la plupart du temps, à dire aux gens ce qu’il faut penser, mais elle est extrêmement efficace pour dire à ses lecteurs à quoi il faut penser ».

Les médias sont ici considérés comme capables d’exercer un impact fort sur l’opinion publique, en orientant son attention sur un nombre limité d’enjeux : la hiérarchie des priorités qu’ils établissent est censée devenir aussi celle du public ; les problèmes qu’ils évoquent en priorité tendent à devenir aussi les problèmes prioritaires dans l’esprit des citoyens.

Mais ce retour à la problématique des effets ne s’effectue pas sur le plan de la propagande et de la persuasion. Tous deux issus d’écoles de journalisme, McCombs et Shaw considèrent les médias non pas comme des agents de persuasion, mais avant tout comme des producteurs et des diffuseurs d’information. Et c’est précisément parce qu’aux yeux du public ils ont pour but d’informer, et non de persuader, qu’ils sont influents :

« S’avançant sous le masque de l’information », la fonction d’agenda est « moins susceptible de mettre en marche les mécanismes de défense décrits par le paradigme des effets limités » (Katz, 1989, p. 80). Les individus sont donc à nouveau considérés comme assujettis aux médias, mais cette sujétion se fait en termes d’acquisition de connaissances, et non plus de persuasion ou de manipulation.

Bien que séduisante, l’hypothèse n’a pas reçu dans les faits de confirmation empirique très claire (cf. Pasquier, 1994, p. 67-69).

En premier lieu, les recherches réalisées dans le cadre de cette hypothèse posent certains problèmes théoriques et méthodologiques. Leurs procédures d’enquête se contentent de comptabiliser la place prise dans les médias par un certain nombre de thèmes, laissant dans l’ombre le contenu et l’orientation des messages diffusés, ce qui n’est pourtant pas indifférent (à moins de penser qu’une campagne de presse favorable à une mesure gouvernementale, par exemple, a le même impact qu’une campagne à charge).

En second lieu,

l’hypothèse de l’agenda-setting tend à négliger le fait que les médias constituent un univers très peu homogène, même si l’on s’en tient seulement à ceux qui diffusent de l’information : hormis les sujets les plus saillants (un attentat, une catastrophe naturelle, une élection nationale), chacun d’entre eux peut choisir ses propres chevaux de bataille. Troisièmement, les études d’agenda postulent un peu trop vite que le public accepte la structure de l’information que diffusent les médias. Or on voit mal en vertu de quoi tous les individus seraient obligés de s’intéresser à ce qui fait la une des médias, et de négliger tout le reste.

  • Les effets d’agenda se heurtent en réalité aux centres d’intérêt qui préexistent chez les récepteurs, et qui sont peu malléables. Par exemple, un individu sera plus sensible à un reportage sur la délinquance s’il s’est fait cambrioler récemment…

Quoi qu’il en soit, les résultats fournis par les études réalisées à partir du paradigme de l’agenda-setting sont « plutôt contradictoires » (Gerstlé, 2002, p. 71).

En 1985 par exemple,

Hill affirme que les individus les plus politisés et les mieux informés suivent de plus près la grille proposée par les médias, dans le but d’accroître leur capital politique.

Mais une autre enquête, menée en 1980 par Brock, Ostrom et Petty, aboutit à la conclusion inverse :

  • les sujets les moins intéressés par la politique, qui la connaissent le plus mal et qui s’informent le moins, semblent accepter le plus facilement la grille d’analyse proposée par les médias, et donc être les plus vulnérables aux effets d’agenda (cf. Bregman, 1989).

Enfin, même quand une étude constate une corrélation positive entre les préoccupations des gens et la place que les médias leur accordent, elle échoue le plus souvent à l’expliquer.

À l’issue d’une vaste enquête sur les rapports entre les médias, l’opinion publique et les « événements réels » aux États-Unis au cours des années 1960, Ray Funkhouser conclut par exemple qu’« il existe une relation nette entre le degré de préoccupation des citoyens exprimé à propos de certains thèmes et la quantité d’information consacrée par les médias à ces mêmes sujets » : plus un sujet est traité par les médias, et plus il tend à figurer parmi les problèmes que les enquêtés considèrent comme « les plus importants pour les États-Unis aujourd’hui » (Funkhouser, 1989, p. 195).

  • Mais le sens de la causalité est difficile à repérer : est-ce que les médias jouent un rôle de vigie en attirant l’attention du public sur certains thèmes, et sont donc à l’origine de l’évolution des préoccupations de l’opinion ? Ou est-ce qu’au contraire, les médias se contentent de suivre et traiter les sujets qui passionnent déjà les gens ?

Cette question appelle une réponse différente pour chaque cas. Il faut sans doute aussi postuler l’existence, la plupart du temps, d’une boucle dont il est délicat de situer la source, c’est-à-dire que

les préoccupations du public et celles des médias s’influencent mutuellement.

Pendant la campagne des élections législatives françaises de 1986, Dorine Bregman et Jean-Louis Missika ont tenté d’appréhender la pertinence de la théorie de l’agenda-setting en contexte électoral. Ils constatent tout d’abord un décalage important entre les préoccupations de l’opinion (mesurées par sondages) et les priorités des médias :

  • dans la presse, la campagne n’a clairement pas porté sur les thèmes qui intéressaient le plus les sondés, mais plutôt sur ceux qui préoccupaient les états-majors partisans.

Le deuxième constat important de cette enquête est que

  • les médias ne semblent pas avoir été à l’origine de l’évolution des préoccupations de l’opinion.

Par exemple, les sondés ont commencé à éprouver moins d’intérêt pour les questions économiques précisément au moment où les médias se sont mis à en rendre compte massivement !

  • L’étude de Bregman et Missika ne prouve pas l’inexistence des effets d’agenda, mais elle incite à adopter, à l’égard de cette hypothèse, une position prudente.

À vrai dire, les effets d’agenda ne sont sans doute susceptibles de se produire que pour certains sujets, sur certains segments du public, et dans certaines circonstances.

  • Par exemple, lorsqu’un événement réellement hors du commun se produit (le tsunami en Asie du sud-est le 26 décembre 2004, les attentats de Paris le 13 novembre 2016, etc.), il suscite une médiatisation extrêmement intense, que les Anglo-Saxons appellent saturation coverage, et qui est de nature à focaliser très fortement l’attention du public, beaucoup plus en tout cas que si cet événement n’était absolument pas médiatisé (Gerstlé, 2002, p. 71).

Mais dans l’actualité au long cours, il est douteux qu’un tel effet d’agenda se produise, en tout cas pas de façon aussi nette et systématique.

  • De même, tous les sujets ne se prêtent pas également à la naissance d’un effet d’agenda, et tous les individus n’y sont pas également réceptifs.

Dans le cas où les médias évoquent un enjeu qui est « expérimentable pour chacun », comme le passage à l’euro, l’effet d’agenda a toutes les chances d’être très faible. En revanche, quand ils couvrent un enjeu que l’immense majorité des citoyens ne peuvent vivre directement (par exemple un conflit ou une catastrophe naturelle à l’autre bout du globe), alors « nous devenons très dépendants des médias pour bâtir nos représentations et orienter nos choix » (Mercier, 2002, p. 83).

  • On ajoutera pour finir que les effets d’agenda sont probablement assez éphémères : en 1981 par exemple, Winter et Eyal ont estimé qu’ils n’ont qu’un impact sur les préoccupations de l’opinion que durant six semaines tout au plus (cité par Bregman, 1989, p. 197).

Au total, la problématique de l’agenda-setting ne semble pas tenir toutes les promesses que ses promoteurs avaient avancées en 1972. Elle a certes le mérite de rappeler que l’influence des médias ne réside pas uniquement dans leur capacité à transmettre des idées dans une optique persuasive, mais aussi dans leur capacité à structurer les préoccupations et les connaissances du public. Les résultats empiriques, cependant, paraissent assez décevants au regard de l’ambition initiale, et ils n’autorisent pas à aller au-delà de cette proposition on ne peut plus modeste : s’il est vrai que les médias jouent parfois un rôle de vigie et structurent les préoccupations du public, ce n’est pas toujours le cas.

L’univers des médias demeure, une fois encore, opaque aux yeux des chercheurs en communication.

 

L’effet de cadrage

Si l’information a un potentiel persuasif important sur le public, c’est aussi pour une deuxième raison :

  • elle contribue à « cadrer » les enjeux publics, c’est-à-dire à les faire envisager par les récepteurs d’une façon bien particulière et qui, sans qu’ils ne s’en rendent forcément compte, les invite à embrasser à propos de ces enjeux des points de vue eux aussi bien particuliers.

En choisissant de recourir à certains mots, à certaines métaphores, à certaines images, les journalistes contribuent à façonner, pour chacun des enjeux dont ils se saisissent, le cadre de référence (frame) à l’intérieur duquel le débat peut se situer.

  • Or, c’est à partir de ce cadre, de ce canevas, ou de cet arrière-plan, que les événements et les discours relatifs à ces enjeux sont appréhendés par les récepteurs et acquièrent pour eux une signification.

C’est donc en fonction de lui que les récepteurs vont incliner vers telle ou telle interprétation, et vers telle ou telle solution.

Bref, à travers l’effet de cadrage, les journalistes tendent à suggérer au public la meilleure façon d’aborder un thème (la plus logique, la plus réaliste, la plus juste, la plus moderne, etc.), et donc à orienter son jugement quant à ce thème – sans pourtant lui enjoindre en quoi que ce soit, du moins pas de façon explicite, d’adopter un certain comportement ou une certaine opinion.

Dans un ouvrage caractéristique de ce type de problématique, Shanto Iyengar (1991) démontre par exemple que les médias d’information tendent à couvrir la question de la pauvreté de deux façons extrêmement différentes :

  1. soit ils se contentent de raconter des histoires individuelles (cadrage épisodique),
  2. soit ils s’efforcent de contextualiser le problème en le rapportant à des facteurs d’ordre social, économique ou culturel (cadrage thématique).
  • Or, ces deux types de traitement médiatique de la même question sont susceptibles d’amener le public à réagir de façon très différente.

Expérimentalement, Shanto Iyengar montre que « le cadrage épisodique provoque une imputation individuelle », c’est-à-dire des réactions du type « S’il est pauvre, c’est de sa faute ».

  • On voit que l’effet de cadrage vient compléter, à un tout autre niveau, l’effet d’agenda. Alors que ce dernier consiste à installer dans l’esprit du public telle préoccupation plutôt que telle autre, l’effet de cadrage consiste à présenter d’une manière spécifique chacun des sujets abordés par les médias, et à appeler à leur égard des réactions et des évaluations congruentes avec le cadrage retenu (Gerstlé, 2002, p. 71-72).

Bien entendu, le choix de tel ou tel cadrage n’est pas sans implications politiques.

Pour reprendre l’exemple cité à l’instant,

le cadrage épisodique favorise les courants idéologiques et politiques libéraux (en donnant corps et sens à leur critique de l’assistance, à leur exaltation de la responsabilité personnelle), alors que le cadrage thématique favorise les courants de gauche (en donnant corps et sens à leur défense de la redistribution et des politiques d’aide sociale).

  • De nombreux autres exemples peuvent être cités pour illustrer l’effet de cadrage. Par exemple, lorsque les grands networks américains reprennent la formule du président Bush père déclarant la « guerre à la drogue », ils accréditent l’idée selon laquelle la réponse à ce fléau ne peut être que répressive.

Plus intéressant encore, Stuart Hall remarque qu’

un cadrage peut s’imposer à ceux-là même qui le contestent et qu’il défavorise, sans même qu’ils s’en rendent bien compte.

  • Par exemple, il est très fréquent de voir les tenants de l’antiracisme se laisser entraîner dans une querelle de chiffres autour du nombre d’immigrés. Ce faisant, ils justifient la prémisse du raisonnement défendu par leurs adversaires, qui est que le racisme est fonction du nombre d’étrangers présents dans un pays d’accueil, et au-delà qu’il existe des différences objectives entre ces étrangers et les habitants du pays – des différences qui autorisent notamment à parler de races.

Dans ce type de débat, il est très difficile de sortir du cadre de référence imposé par l’adversaire, surtout si ce cadre est repris sans distance par les médias, qui renforcent ainsi son aspect naturel, évident, de bon sens.

Pour de nombreux enjeux sociaux, ajoute Hall, le débat ne se joue pas sur la valeur respective des arguments avancés par les camps en présence, mais sur la manière dont le problème est envisagé au préalable, notamment dans les médias (Hall, 1982, p. 81).

 

L’effet d’amorçage

Alors que l’effet d’agenda influence la hiérarchisation des enjeux, alors que l’effet de cadrage influence la définition générale des enjeux sociaux et politiques,

l’effet d’amorçage (priming effect), mis en évidence par Iyengar et Kinder (1987), étudie « les critères de jugement » utilisés par le public pour se faire une opinion sur les partis et les candidats (Gerstlé, 1996, p. 740).

La thèse générale est ici la suivante :

  • en se focalisant et en attirant l’attention du public sur certains faits ou enjeux, les médias accroissent la probabilité pour que ces faits ou ces enjeux soient utilisés par le public pour évaluer les situations et les acteurs du champ politique (partis, gouvernants, élus, dirigeants de groupes d’intérêts, etc.).

En effet,

plus un sujet est visible dans les médias, plus il y a de chances pour qu’il soit présent à l’esprit des récepteurs, et plus ceux-ci vont avoir tendance à l’utiliser comme un critère au moment de juger ce que les différents acteurs de l’actualité disent, font, proposent, promettent.

On voit toute l’importance que ce mécanisme peut avoir dans la vie politique, et notamment en période électorale.

Quand un enjeu est placé au centre de l’actualité par les médias d’information, cela joue indirectement en faveur des acteurs politiques qui, sur cet enjeu précis, sont dans la position la plus favorable, parce que l’opinion publique les considère ici comme plus crédibles que leurs adversaires, c’est-à-dire plus capables de prendre en charge cet enjeu et d’y apporter des solutions efficaces.

Si les médias parlent énormément d’environnement pendant une campagne électorale, par exemple parce qu’une catastrophe industrielle spectaculaire vient de se produire, les électeurs vont avoir tendance à évaluer le discours, l’action et le programme des différents partis et candidats en fonction de ce qu’ils proposent sur les questions d’environnement… ce qui tendra probablement à favoriser les partis écologistes.

La défaite de Jimmy Carter à l’élection présidentielle américaine de 1980 illustre tout à fait la force potentielle de l’effet d’amorçage.

Au jour du scrutin, cela faisait plusieurs mois que l’attention publique était focalisée sur la crise des otages américains à Téhéran, qui était extrêmement médiatisée :

  • or, le président sortant en a énormément souffert, puisque la longueur de la crise a donné du crédit au discours de Ronald Reagan dénonçant son manque de fermeté.

En 1992, l’effet d’amorçage a par contre joué en faveur du candidat démocrate :

  • le flot des articles, des reportages et des commentaires a été largement occupé par la situation économique difficile du pays, dont Bill Clinton avait fait son cheval de bataille, au détriment des enjeux de politique extérieure, que George Bush essayait de mettre en avant pour capitaliser ses « succès » dans le Golfe (cf. Gerstlé, 1996, p. 741).

Lors de l’élection présidentielle de 2002, Jacques Chirac a sans doute profité de l’inscription massive dans l’actualité de la thématique de l’insécurité (prise d’otages à la mairie de Nanterre, large médiatisation par TF1 de l’agression de « papy Voise » à La Rochelle quelques jours avant le premier tour, etc.), sur laquelle les sondages lui accordaient un avantage de crédibilité face à Lionel Jospin.

Il est délicat de mesurer précisément l’ampleur de l’effet d’amorçage, qui varie probablement beaucoup selon les situations. Mais il est un fait que les stratégies de communication des acteurs politiques sont de plus en plus élaborées en fonction de lui.

Tout au long de l’année, et plus encore en campagne électorale,

  • les partis et les candidats insistent particulièrement sur les enjeux à propos desquels leur réputation est la mieux établie, ils surréagissent au moindre événement d’actualité qui s’y rapporte, afin de maximiser les chances que ces enjeux soient largement traités par les journalistes et utilisés par le public comme critères d’évaluation.

Cet usage instrumental de l’effet d’amorçage consiste à tenter de « modifier non pas l’orientation de l’opinion en vue du vote mais l’objet même de l’opinion qui va fonder le vote » (Gerstlé, 1996, p. 740).

  • La campagne présidentielle de Jacques Chirac en 2002 en est une illustration évidente : elle a été presque exclusivement axée sur l’insécurité, car c’est là que son challenger Lionel Jospin était le plus en difficulté dans l’opinion, alors que sur l’essentiel des autres enjeux, notamment économiques et sociaux, le président sortant était considéré comme nettement moins crédible.

Bien entendu, la presse comme les partis et les candidats concurrents s’appliquent alors à déjouer ces stratégies en les décrivant comme un « rideau de fumée », une « diversion », ou de l’« enfumage ».

Au total, on voit que les recherches consacrées à la diffusion de l’information conduisent à réévaluer l’influence potentielle des médias :

  • celle-ci peut être importante, et même décisive en contexte électoral, sans pour autant que l’on puisse parler de propagande, surtout lorsque les journalistes qui sélectionnent et mettent en écriture l’information n’ont pas de volonté persuasive explicite.

L’information n’a pas seulement des effets cognitifs (diffusion de connaissances), mais aussi des effets persuasifs (effet d’agenda, effet de cadrage, effet d’amorçage). « Loin d’être neutre, impartiale ou objective, l’information peut coupler connaissance et jugement et ainsi orienter les préférences et les comportements politiques » (Gerstlé, 2002, p. 72).

 

Au-delà de la persuasion : sur quelques autres formes d’influence des médias

Seront ici abordés un certain nombre d’effets des médias qui n’ont plus grand-chose à voir avec une quelconque entreprise de « persuasion », au sens propagandiste de ce terme.

D’une part, les médias structurent le rapport au monde des individus (par exemple dans leur façon de penser le temps ou l’espace, dans leur propension à s’identifier à tel ou tel groupe et à endosser telle ou telle identité, etc.). Mais ils structurent aussi la société tout entière et les rapports entre les groupes sociaux (par exemple parce que les membres des groupes culturellement favorisés savent mieux que les autres décoder et intégrer l’information surabondante émise par les médias, ou bien parce que les valeurs et les pratiques de ces individus sont en général présentées dans les médias comme davantage « légitimes », ce qui tend à renforcer les phénomènes de domination culturelle…).

 

Le paradigme technologique ou « médiologique »

Au milieu des années 1960, l’ouvrage de Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias, appelle à une sorte de « révolution copernicienne ».

Jusqu’ici, avance McLuhan, les chercheurs ont considéré les médias comme des conducteurs neutres, et ils se sont penchés uniquement sur les messages qu’ils diffusent. Or ce qui compte en réalité,

ce n’est pas le contenu des messages transmis par un média, mais c’est le média lui-même, en tant qu’il est capable de transformer, à long terme, notre sensibilité, nos valeurs, notre façon de voir le monde et d’agir sur lui.

D’où la célèbre formule :

  • « En réalité et en pratique, le message, c’est le médium lui-même » (McLuhan, 1968, p. 25).

Ce « pouvoir magique » ou cette « puissance subliminale » des médias vient de ce qu’ils ne sont pas seulement des moyens de transmettre de l’information, mais aussi « des prolongements de nos organes physiques et de notre système nerveux, destinés à en accroître la force et la rapidité » (ibid., p. 114). Les médias s’immiscent en nous, ils font partie de nous, et là est l’origine de leur puissance.

Pour McLuhan, l’influence des médias se joue à un double niveau. Tout d’abord, ils modifient nos relations interpersonnelles :

  • ils nous permettent de nous déplacer plus vite, de transporter plus d’information en un laps de temps plus court, et ce faisant ils modifient notre rapport aux autres (on peut passer rapidement d’un interlocuteur proche à un interlocuteur lointain), à l’art (on peut facilement consulter les œuvres du passé), aux grandes personnalités (on peut les recevoir chez soi), etc.

Chaque nouvelle technologie, chaque nouveau « prolongement de nous-mêmes », que ce soit le téléphone, la voiture ou la radio, introduit ainsi un « changement d’échelle, de rythme ou d’habitude » dans les affaires humaines (ibid., p. 26).

À un second niveau,

les médias entraînent un bouleversement, un véritable « massage » de nos modes de perception et d’appréhension du monde sensible, de nos modes de pensée.

  • Par exemple, le monde que l’on voit par le petit écran est bien différent de celui que nos ancêtres constataient de leurs propres yeux ou imaginaient à partir des récits de voyage.

Pour McLuhan,

les médias contribuent donc à bâtir le cadre dans lequel nous nous situons pour percevoir, pour penser et pour communiquer avec autrui. « Les médias ont le pouvoir d’imposer à quiconque n’est pas sur ses gardes les postulats sur lesquels ils reposent » (ibid., p. 33).

  • Bref, McLuhan invite à voir combien les médias « déterminent nos modes de pensée », si bien qu’ils exercent, à l’insu de ceux qui s’y exposent (et de ceux qui les utilisent en tant qu’émetteurs !), des effets cognitifs et sociaux à très long terme, non pas en tant que distributeurs de contenus, mais en tant que contenants.

McLuhan s’est vu reprocher de succomber à la tentation du déterminisme technologique et de négliger le fait que la façon dont les individus s’approprient les techniques peut être extrêmement variable selon les situations.

D’autre part,

  • il paraît fort exagéré d’affirmer que le contenu d’un message médiatique est tout à fait insignifiant.

Les propositions provocatrices de McLuhan ont cependant ouvert des perspectives fécondes. Beaucoup d’auteurs vont par la suite mettre en évidence les implications parfois cruciales de l’introduction de telle ou telle nouvelle technologie de communication dans une société donnée.

Pour Jack Goody (par exemple La raison graphique),

  • l’oral impose un lien étroit entre d’un côté le discours, et de l’autre côté la personne qui le prononce et les circonstances dans lesquelles il est prononcé ; en revanche, l’écrit permet à chaque lecteur de prendre du recul par rapport au texte, de comparer plusieurs discours différents… et de ce fait, il facilite la réflexion critique, et il rend même possible l’émergence d’une culture critique.

Même s’il ne s’appuie guère sur des analyses empiriques concrètes (en tout cas de première main), le courant médiologique tente aujourd’hui de prolonger et d’actualiser, de façon souvent stimulante, les principes énoncés en son temps par McLuhan (cf. par exemple Debray, 1991, ou Bougnoux, 1991).

 

La « spirale du silence »

Proposé en 1974 par Élisabeth Noëlle-Neumann,

le concept de « spirale du silence » part du principe que les individus s’efforcent à tout instant d’évaluer le rapport de forces entre les points de vue qui traversent l’espace public, et d’anticiper ce que sera l’opinion publique quelque temps plus tard. Les idées qui leur semblent dominantes ou en passe de le devenir peuvent être défendues publiquement sans risquer d’être marginalisés. Mais les individus qui se sentent isolés et minoritaires au sein de leur entourage direct et/ou au sein de la société tout entière n’osent pas toujours défendre leur point de vue. C’est ainsi que l’espace public se vide de certaines opinions, qui peuvent pourtant être partagées par de nombreuses personnes (ou même par une majorité), mais qui dès lors qu’elles ne sont plus soutenues en public, ne parviennent plus à élargir leur sphère d’influence.

  • « L’un des deux camps en présence accroît son avance pendant que l’autre recule. La tendance à s’exprimer dans un cas et à garder le silence dans l’autre, engendre un processus en spirale qui installe graduellement une opinion dominante » (Noëlle-Neumann, 1989, p. 182).

Selon ce modèle, les médias, en instituant un climat d’opinion dans lequel certaines idées sont présentées comme légitimes tandis que d’autres sont discréditées, auraient ainsi le pouvoir de dicter aux gens non pas ce qu’il faut penser (théorie de l’influence), ni à quoi il faut penser (agenda-setting) ou comment il faut penser (déterminisme technologique), mais ce qu’il ne faut pas penser (Katz, 1989, p. 81).

  • Il est clair que l’on assiste ici à un retour à la théorie des effets directs et massifs.

La représentation de la société est à nouveau celle d’une société de masse, dans laquelle l’individu est atomisé et livré sans défense aux médias.

  • Le rôle des groupes primaires et des leaders d’opinion est occulté, de même que la sinuosité des chemins de la persuasion.

En revanche,

les médias sont à nouveau considérés comme « les créateurs de l’opinion publique », en tout cas pour les questions sur lesquelles les individus n’ont pas la possibilité d’acquérir de l’information indépendamment d’eux (Noëlle-Neumann, 1989, p. 186-187).

Outre qu’elle revient à une conception assez simpliste de l’influence, cette théorie de la spirale du silence pose plusieurs problèmes théoriques redoutables.

En particulier, elle laisse dans l’ombre la question du changement, de l’inversion des mouvements d’opinion :

  • or il faut bien qu’il y en ait parfois, sans quoi il ne resterait à terme personne dans le camp minoritaire !

Pour rendre compte des retournements d’opinion, Noëlle-Neumann avance cette explication :

« Le rôle actif d’initiateur d’un processus de formation de l’opinion est réservé à quiconque peut résister à la menace d’isolement » (ibid., p. 182).

  • Mais la théorie n’explique pas pourquoi certains individus sont capables de résister à ce genre de menaces, ni pourquoi d’autres individus, pourtant dépendants des médias et anxieux devant les risques d’isolement, se décident malgré tout à les suivre.

Par ailleurs, Noëlle-Neumann affirme que son modèle de la spirale du silence vaut pour des sphères d’activité aussi différentes que la prévision des opinions politiques, les tendances de la mode, l’évolution des coutumes et des conventions sociales, c’est-à-dire finalement « tous les domaines pour lesquels l’attitude et le comportement de l’individu sont déterminés par la relation entre ses propres convictions et le résultat de l’observation de son environnement social » (ibid., p. 186). Or, cette position paraît pour le moins aventureuse :

en réalité, il est probable que l’effet spirale du silence, lorsqu’il existe, ne se produit que pour certains publics et pour certains sujets, et qu’il est sans doute bien plus net à l’intérieur des groupes primaires qu’au niveau de la société tout entière. de nombreuses expériences de psychosociologie ont constaté qu’au niveau des petits groupes, les minoritaires tendent en effet à se réfugier dans l’abstention lorsqu’ils constatent que leur point de vue est marginal (effet bandwagon).

Après avoir rassemblé de petits groupes d’étudiants et les avoir invités à discuter de la campagne présidentielle américaine de 1988, Silvo Lenart a par exemple constaté qu’à l’intérieur de chaque groupe,

« les tenants d’une option minoritaire (les partisans de Dukakis) ont moins exprimé leur opinion en public lorsqu’ils ont perçu que le soutien en faveur de Bush était en progression » (cité in Les Dossiers de l’Audiovisuel, n ° 102, p. 79).

En revanche, au niveau d’une société tout entière, le climat médiatique n’incite pas systématiquement les individus à abandonner leur opinion. Pour ne prendre qu’un seul exemple, les sondeurs savent très bien qu’au sein des échantillons qu’ils interrogent, le pourcentage d’individus qui déclarent une intention de vote en faveur du Front national est très sous-évalué et doit être redressé pour correspondre à réalité. Il y a bien là un effet spirale du silence (les sympathisants du FN, qui se savent minoritaires et même stigmatisés, sont nombreux à ne pas déclarer leur opinion), mais en face-à-face seulement, et sur le très court terme :

ce n’est pas parce que ces sympathisants ont caché leur opinion qu’ils en ont changé, et le jour du scrutin, il y a toutes les chances pour qu’ils aillent voter en faveur de leur parti ou de leur candidat favori.

  • La place grandissante prise par les sondages, dans les sociétés occidentales et en France tout particulièrement, a donné lieu à une controverse dans laquelle on retrouve en filigrane la thèse énoncée par Noëlle-Neumann.

Pour certains, en effet, la publication des sondages dans les médias a pour effet de mettre sous pression les individus indécis, peu sûrs de leur jugement, et de les inciter à taire leur opinion, voire à en changer, lorsqu’ils constatent à la lecture des résultats de sondages que la majorité n’est pas de leur avis. Dans le but d’éviter l’isolement, ces personnes ont tendance à rejoindre le camp majoritaire. À tout le moins, elles tendent à taire une opinion qu’elles savent dissidente ou minoritaire.

On a souvent développé cette thèse pour accuser les sondages d’intention de vote de susciter des effets boule de neige dans les campagnes électorales.

Les candidats qui, à en croire ces sondages, sont distancés au cours de la campagne, tendent à être progressivement marginalisés, les intentions de vote en leur faveur se réduisant au fur et à mesure que leurs partisans constatent qu’ils sont minoritaires et décident de les abandonner, gagnés par le découragement.

À l’inverse, les candidats placés en tête dans ces sondages voient leur avance s’accentuer progressivement, à mesure que les électeurs au départ indécis viennent « voler au secours de la victoire ».

Mais ce type de description comporte une lacune ennuyeuse :

  • elle est contradictoire avec le fait que certains candidats, qui étaient pourtant donnés favoris par tous les observateurs sur la foi de sondages d’intentions de vote au départ très favorables, ont fini par perdre une élection qui semblait pourtant leur tendre les bras.

L’histoire électorale montre qu’il n’y a pas toujours un phénomène de boule de neige (faute de quoi il n’y aurait d’ailleurs aucun suspense).

Au vu des premiers sondages d’intentions de vote, Valéry Giscard d’Estaing (en 1974), François Mitterrand (en 1981) et Jacques Chirac (en 1995) avaient tous les trois un lourd handicap à remonter au début de leur campagne, ce qui ne les a pas empêchés de rattraper leur principal adversaire, de le déborder, et finalement de l’emporter.

À l’inverse, Raymond Barre (en 1988) et Édouard Balladur (en 1995), à qui les premiers sondages promettaient une large victoire, se sont au final inclinés… mais dans ces deux cas, les intentions de vote en leur faveur ont plutôt remonté dans la dernière ligne droite de la campagne, c’est-à-dire au moment même où leurs électeurs auraient dû, conformément au modèle de la spirale du silence, s’en détourner !

Le modèle de la spirale du silence est donc ici manifestement pris en défaut. En réalité, il est certes possible, pour certains citoyens tout au moins, et dans certaines circonstances, que la publication des sondages d’intention de vote active une tendance au suivisme ou au grégarisme. Mais ils peuvent aussi bien entraîner chez certains électeurs des stratégies très différentes voire contradictoires.

Un électeur charitable peut ainsi voter pour un candidat dont il ne souhaite pas forcément l’élection, et qui n’est d’ailleurs pas en position de gagner, mais qui éveille en lui une certaine sympathie : c’est l’effet underdog.

  • Le vote utile est une autre stratégie contradictoire avec le modèle de la spirale du silence.

Si un électeur constate, sur la foi des sondages d’intention de vote, que le candidat ou la liste de son cœur n’a aucune chance de l’emporter ou d’accéder au second tour (dans le cas d’un scrutin majoritaire), ou bien d’avoir des élus (dans le cas d’un scrutin proportionnel), il peut penser que ce serait gaspiller sa voix que de voter pour lui. Il peut alors choisir de voter pour un candidat (ou une liste) qui n’est pas son premier choix, mais qu’il préfère malgré tout à ses concurrents.

Dans la stratégie du vote utile, l’électeur ne vote donc pas pour le candidat (ou pour la liste) dont il se sent le plus proche, mais il se résout à voter pour celui dont il se sent le moins éloigné parmi tous ceux qui ont des chances réelles de l’emporter, d’être au second tour, ou d’avoir des élus.

Lors de l’élection présidentielle de 2007, un certain nombre d’électeurs de gauche, pourtant mécontents à l’égard du PS, ont malgré tout voté pour sa candidate Ségolène Royal, afin d’empêcher que la gauche soit absente du second tour comme cinq ans plus tôt. Tout au long de sa campagne, et en particulier dans les derniers jours, alors que l’incertitude était à son comble, Ségolène Royal s’est d’ailleurs elle-même appuyée sur les sondages d’intention de vote et a lancé des appels explicites au vote utile :

  • les sondages ont représenté pour elle un argument de campagne pour séduire des électeurs indécis, ou déçus par le PS, mais qui n’étaient pas pour autant désireux de voir la droite l’emporter.

À l’inverse,

  • les sondages peuvent susciter chez un électeur un phénomène de rejet à l’encontre d’un candidat dont il constate avec surprise qu’il a la faveur de l’opinion et qu’il risque d’être élu, ou au moins d’arriver au second tour.
  • Un électeur peut avoir l’intention de s’abstenir en début de campagne, puis être convaincu par les sondages d’intentions de vote de la nécessité de se rendre aux urnes pour réduire les chances que ce candidat l’emporte, soit au second tour (« tout mais pas lui ! »), ou réalise un bon score, ou bien pour réduire les chances qu’une liste obtienne des élus.

La très forte mobilisation anti-FN qui a eu lieu entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2002 a pu jouer en ce sens.

Autre effet possible de la publication des sondages d’intention de vote :

  • ils peuvent provoquer un phénomène de démobilisation qui pénalise le candidat ou la liste à qui la victoire semble promise.

Dans un tel cas, certains sympathisants parmi les moins convaincus et les moins politisés risquent en effet d’estimer que ce candidat ou cette liste n’ont pas besoin de leur voix, et qu’ils peuvent donc s’abstenir.

On le voit, l’impact des sondages d’intention de vote sur les comportements électoraux des citoyens peut être extrêmement divers. D’ailleurs, les critiques qui leur sont fréquemment adressées par les acteurs politiques, notamment dans les soirées électorales, sont très contradictoires, ce qui témoigne de la complexité des rapports entre ces sondages et le public. Certains candidats reprochent aux sondages de les avoir placés trop haut, de les avoir « vus trop beau », à tel point qu’ils ont démobilisé ses électeurs ; mais au cours de la même soirée électorale, tel ou tel de leurs adversaires peut accuser les mêmes sondages d’avoir « manipulé » l’opinion en sous-estimant son potentiel électoral (accusation fréquente du FN). Peu avant l’élection présidentielle de 1965, les gaullistes ont réagi à un sondage qui indiquait pour la première fois que le général De Gaulle risquait d’être mis en ballottage en affirmant que c’était « un coup de poignard dans le dos » ; mais la gauche a réagi à ce même sondage en dénonçant une manœuvre destinée à faire peur à l’électorat et à rameuter les électeurs gaullistes défaillants ! Pour illustrer l’incertitude où se trouvent les politiques quant aux effets de la publication des sondages sur les électeurs, le fondateur de l’institut BVA Michel Brulé invite d’ailleurs chacun à faire cette expérience :

« Dans une campagne très serrée, allez dans une permanence électorale et demandez aux militants quel serait le meilleur sondage pour la campagne de leur candidat, vous obtiendrez plein de réponses différentes » : tel militant souhaitera que son candidat arrive en tête, mais de justesse (pour ne pas démobiliser ses électeurs), mais tel autre préférera que son candidat ait une large avance (afin qu’il apparaisse comme le seul crédible et que les militants adverses reçoivent « un coup de massue sur la tête »).

À vrai dire,

  • on voit mal comment on pourrait dépasser cette incertitude et aboutir, en ce qui concerne cette question de l’influence des sondages sur les électeurs, à un diagnostic assuré. Il est illusoire de compter pour cela sur le discours des électeurs eux-mêmes.

Quand on les interroge par entretien (ou par sondage !), l’immense majorité d’entre eux affirment la main sur le cœur qu’ils ne se laissent aucunement influencer par les enquêtes d’opinion. Mais le chercheur ne peut évidemment pas prendre ce genre de profession de foi pour argent comptant.

Pour en avoir le cœur net, il faudrait mettre sur pied un dispositif expérimental qui permettrait de comparer l’évolution des intentions de vote dans deux échantillons, dont l’un serait privé sur une durée relativement longue de toute information sur les sondages d’intention de vote. Inutile de dire que c’est totalement illusoire…

Tout au plus peut-on dire que

les sondages fournissent aux électeurs des éléments d’information qui, au même titre par exemple que les programmes électoraux, les images des candidats ou la situation économique, les aident à se forger leur opinion cf. Cayrol, 1992, p. 88.

Au cours d’une campagne électorale, tous les électeurs un tant soit peu politisés se demandent quelle va être l’issue du scrutin, quel va être le score de tel ou tel candidat, qui a des chances de l’emporter, qui est hors du jeu, etc.

On peut supposer que certains d’entre eux se déterminent en partie en fonction des réponses à ces questions (cf. la stratégie du vote utile, dont on parlait déjà bien avant l’apparition des sondages).

  • Or les sondages d’intention de vote fournissent sur toutes ces questions des réponses détaillées, quantitatives, évolutives, et qui sont réputées fiables, qui plus est à des intervalles très rapprochés. On peut donc faire l’hypothèse qu’ils sont utilisés par certains électeurs comme une source d’information (parmi d’autres) pour faire leur choix.

Sans nier l’importance encore cruciale des variables lourdes (facteurs sociaux, économiques et culturels), la décision électorale dépend aussi en partie de l’idée que l’électeur se fait de la situation politique et des rapports de force électoraux, tels que les sondages les anticipent. Quoi que l’on pense par ailleurs d’un candidat, on ne réagit pas de la même façon à sa candidature et on n’adopte pas le même comportement électoral si les sondages indiquent qu’il rassemble 3 %, 10 % ou 30 % des intentions de vote.

Avant la généralisation de ces sondages, les électeurs devaient se déterminer en fonction de la situation économique et sociale, des programmes électoraux, des déclarations des leaders politiques, des analyses des journalistes politiques : désormais, ils savent aussi quelles sont les dispositions des autres électeurs, ce qui peut modifier leur regard sur l’élection. Avec la publication des sondages d’intention de vote, « on ne vote plus à l’aveugle, seul avec sa conscience, on vote en sachant sur quel rapport de forces on peut influer. On vote en mesurant la responsabilité et le poids de son vote ».

  • Ces sondages font ainsi figure d’instruments « d’aide à la décision électorale pour les citoyens » Cayrol, 2000, p. 100.

La casquette de sondeur de Roland Cayrol lui permet d’ailleurs d’affirmer que dans les entretiens de groupe qualitatifs réalisés au cours des campagnes électorales,

  • les participants font souvent « des références spontanées aux sondages publiés dans les médias […] à l’appui d’une position, d’une argumentation, d’une intention de vote » (ibid., p. 101-102).

En 1995, une enquête de l’IFOP, réalisée à trois jours du premier tour de l’élection présidentielle, a fourni un exemple concret de la façon dont certains électeurs peuvent prendre en compte la situation politique telle qu’elle est décrite par les sondages. Dans cette enquête, trois questions ont été successivement posées aux sondés : une question de pronostic (« qui sera élu ? »), une question de souhait (« qui voulez-vous voir devenir président ? »), et une question d’intention de vote (« pour qui allez-vous voter ? »). Or, si Jacques Chirac arrivait en tête pour les trois questions, les chiffres étaient très différents (respectivement 72 %, 27 % et 23 %). Il semble que certains électeurs, qui souhaitaient la victoire de Jacques Chirac, et qui étaient certains qu’il allait l’emporter, ont redistribué leurs voix vers d’autres candidats qu’ils appréciaient aussi, et qu’ils voulaient aussi soutenir (comme Édouard Balladur, Philippe de Villiers, voire Jean-Marie Le Pen).

  • Si aucun sondage n’avait été publié, sans doute ces électeurs n’auraient-ils pas pris ce risque. Mais ils l’ont fait, et le fait qu’ils aient pris ce risque a exercé un impact politique (notamment le rapport de forces au sein de la majorité de droite après l’élection).

Il convient néanmoins de souligner que les électeurs qui utilisent de cette façon les sondages d’intention de vote pour faire leur choix sont peu nombreux. Beaucoup d’électeurs restent fidèles au parti de leur cœur d’élection en élection (et sont donc insensibles aux sondages), ou bien fluctuent d’une façon assez erratique et peu comparable à une utilisation stratégique des sondages.

 

La thèse du knowledge gap

Formulé en 1970 par Tichenor, Donohue et Olien,

le concept de knowledge gap (écart ou fossé des connaissances ou des savoirs) renvoie à l’hypothèse suivante : loin d’annuler ou même de réduire les disparités de savoirs entre les membres des divers groupes sociaux et culturels (en termes d’acquisition de connaissances pertinentes ou d’accès à la culture), les médias tendraient plutôt, contre toute attente, à les renforcer et à les pérenniser.

  • Les individus les plus favorisés sur le plan socioculturel sont en général mieux équipés en technologies de communication, ils s’informent davantage, ils sont plus attentifs aux informations qu’ils reçoivent, et surtout ils sont mieux capables d’en saisir la pertinence, de les intégrer, de les mémoriser et de les utiliser de façon pertinente.

Pour ces diverses raisons,

ils tendent à accroître ou à capitaliser davantage leurs connaissances au contact des médias que ne le font les membres des catégories défavorisées… et c’est ainsi que s’élargissent les disparités de savoir entre les différents groupes sociaux (Tichenor et al., 1970 ; cf. aussi Gaziano, 1995). Dès lors, plus les médias diffusent d’informations, plus le fossé se creuse entre les « riches en information » (Albouy, 1994, p. 256) et les autres.

  • Les études qui ont été réalisées à partir de ce nouveau paradigme ont pendant longtemps fourni des résultats contrastés. En Allemagne par exemple, deux enquêtes successives furent menées au cours des campagnes électorales des élections européennes de 1979 et 1984 : on constata que dans certains domaines, l’écart de connaissances entre différents groupes rassemblés par niveau d’éducation ou de politisation s’était en effet accru au cours des deux campagnes, mais que dans d’autres il était resté stable, et que parfois même il avait décru (Hortsmann, 1991, p. 80-81).

L’explosion des nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) semble fournir à l’hypothèse du knowledge gap un terrain d’application plus pertinent que les campagnes électorales. En dépit des discours idylliques à son sujet, il est assez probable que la société d’information qui nous est promise verra le phénomène du knowledge gap s’accentuer.

Même si Internet se démocratise, les internautes, et en particulier les plus actifs d’entre eux, ont un profil spécifique : ils sont plutôt jeunes, plutôt masculins, et surtout ils disposent d’un capital culturel et scolaire nettement supérieur à la moyenne, tandis que les personnes âgées, les ruraux et les individus peu diplômés utilisent beaucoup moins Internet (du moins en tant que média d’information).

Cette fracture numérique (digital divide) s’explique bien sûr par des causes économiques : le coût du matériel et de l’accès au réseau a beau s’être fortement réduit depuis quelques années, il reste non négligeable. L’accès illimité à Internet via l’ADSL reste pour certains un luxe, notamment en zones rurales.

Mais les facteurs les plus importants sont en fait socioculturels. Savoir se repérer sur le Web et utiliser efficacement l’information qui s’y trouve n’est pas donné à tout le monde : il faut par exemple maîtriser l’écrit, être familiarisé avec l’informatique, avoir quelques rudiments d’anglais… Mieux encore : être bien informé exige de savoir « trier et évaluer l’information que l’on reçoit. Ce processus implique des cadres de référence et des jugements.

Autrement dit,

le citoyen informé a besoin non seulement d’information, mais aussi d’information sur l’information ».

Or,

« non seulement Internet ne résout pas ce problème, mais il risque d’ajouter à la complexité de la tâche : la surabondance d’information peut provoquer l’inhibition du citoyen ou le mettre dans l’impossibilité de se décider » (Vedel, 2003a, p. 209).

  • Certains individus, favorisés sur le plan financier mais aussi et surtout sur le plan socioculturel, sont capables de localiser, d’identifier et de traiter des informations pertinentes, c’est-à-dire des informations qui leur rendent le monde plus intelligible et qui leur sont utiles, car outre le fait qu’ils disposent du matériel requis, ils connaissent les bons sites Web et ils savent utiliser adéquatement les moteurs de recherche.
  • En revanche, ceux qui ne possèdent pas ce savoir et cette maîtrise, qui ne sont pas bien équipés pour traquer et pour gérer l’information, sont noyés sous le flot continu et surabondant d’informations que diffuse Internet, et ils en sortent affaiblis, du moins relativement aux internautes plus habiles (ibid., p. 212).

On mesure ainsi à quel point

la fracture numérique n’est pas « un problème conjoncturel qui va peu à peu disparaître » grâce à la baisse des prix et à quelques politiques publiques adéquates (points d’accès publics et gratuits à Internet, équipement des écoles, etc.). Elle est en fait « un problème structurel […]. Même si on arrivait à assurer un accès universel à Internet, la fracture numérique réapparaîtrait sous une autre forme (par exemple dans la détention des logiciels les plus récents commandant certaines applications à valeur ajoutée et générant des avantages par rapport à d’autres utilisateurs, ou encore et surtout dans la capacité à gérer des sources d’information de plus en plus nombreuses) » (ibid., p. 208).

 

Médias et construction de la réalité

L’impact des médias sur le public passe aussi par le fait que les contenus qu’ils diffusent influencent, sur le long terme, de façon en général insensible, et sans qu’une volonté persuasive soit forcément présente, la façon dont nous voyons le monde. Les contenus médiatiques (discours, métaphores, vocabulaire) façonnent nos catégories de perception, et de ce fait ils contribuent à construire la réalité dans laquelle nous évoluons.

Ce processus de construction de la réalité par les médias s’opère de diverses façons.

  • Le phénomène du cadrage des débats publics, évoqué plus haut, est de ceux-là : on l’a vu, les médias contribuent à fixer pour chaque enjeu dont ils se saisissent un cadre de référence à l’intérieur duquel tous les événements relatifs à cet enjeu sont interprétés.

La construction médiatique de la réalité passe aussi par le fait que les médias contribuent à populariser, à amplifier ou à cristalliser les stéréotypes sociaux qui circulent dans le corps social à propos de certaines catégories de personnes, et en particulier les stéréotypes négatifs.

Pour Berger et Luckmann,

nous décodons tous le monde à partir de « typifications » (1986, p. 47-48), c’est-à-dire de représentations simplifiées que nous nous formons à propos de certaines catégories d’individus (les politiciens, les ouvriers, les jeunes, les Arabes, etc.), et qui nous permettent de les appréhender de façon rapide et systématique.

Lorsqu’il m’évoque certaines typifications, l’autre n’est plus un individu singulier et difficile à cerner, mais il devient un patron, un bourgeois, un type jovial, etc., c’est-à-dire qu’il a une apparence, une façon de se conduire, de se vêtir et de parler, qui sont typiquement celles qui sont traditionnellement imputées aux patrons, aux bourgeois et aux gens joviaux – il possède les mêmes caractéristiques que n’importe quel membre de ces groupes plus ou moins informels.

« Je me dispute avec ma belle-mère. Cette expérience concrète et subjective est linguistiquement unifiée sous la catégorie “problème de belle-mère”. Cette dispute prend son sens pour moi-même, pour autrui, et probablement pour ma belle-mère » (ibid., p. 58).

  • Par cette typification sommaire, la querelle devient compréhensible et significative pour n’importe qui, et pas seulement pour ceux qui en vivent de similaires.

Or,

les médias participent à la naissance, au maintien et au renforcement (et parfois aussi à la transformation) de ces typifications, de ces étiquettes, en particulier de celles qui sont négatives. Ils sont souvent prompts à répercuter les stéréotypes du sens commun, à reprendre les représentations spontanées que les gens se font de tel ou tel groupe social, et à leur conférer l’apparence de jugements « vrais ».

  • Beaucoup d’études ont par exemple montré la façon dont certains groupes dits marginaux (squatters, hooligans, « zadistes »), ou simplement extérieurs à l’establishment (syndicalistes, grévistes), sont dénigrés, voire diabolisés, accusés de miner la cohésion sociale, de représenter pour elle un danger (cf. Curran, 1982).

De telles pratiques de mise à l’index ou de diabolisation peuvent renforcer l’assentiment du public aux normes sociales dominantes, que l’on présente comme étant en péril.

Les médias produisent aussi un effet symbolique, certes diffus, mais bien réel, lorsqu’ils reprennent et légitiment certaines représentations subtilement discriminantes comme celles qui présentent le juif comme un commerçant avare du Sentier, le Maghrébin comme un voleur de mobylette ou le noir comme un joueur de tam-tam paresseux.

  • Des typifications de ce genre peuvent contribuer à enfermer les membres des groupes culturels ou ethniques en question dans de véritables caricatures d’eux-mêmes. Certes, les victimes de ces typifications dégradantes peuvent les désamorcer en y voyant simplement la manifestation d’un humour au second degré.

D’autres, « pas racistes, mais… », peuvent être confortés dans leur préjugé qui réduit les membres de ces groupes à un seul attribut (la cupidité, la délinquance, la paresse).

De même, une femme peut très bien s’amuser devant un sketch sexiste, mais cela n’empêchera pas un indécrottable macho d’en rire grassement et d’y trouver des arguments pour étayer encore davantage son discours sexiste…

  • La force des stéréotypes véhiculés par les médias est parfois telle qu’elle contraint même ceux qui affichent la volonté de les briser.

Une étude sur les représentations des « jeunes de banlieue » dans l’émission sportive Stade 2 a ainsi montré qu’en dépit de leur souci affiché de rompre l’image stigmatisante dont souffrent ces jeunes, les journalistes en restent en quelque sorte prisonniers.

Certes, ce souci se traduit concrètement dans les reportages, à travers par exemple la mise en valeur des vertus de la banlieue, l’insistance sur le rôle intégrateur du sport comme « école de la vie », ou la valorisation d’une certaine « culture banlieue ». Il y a bien dans l’émission un effort pour réhabiliter la banlieue, pour présenter comme des ressources ce qui est socialement considéré comme des stigmates.

  • Cependant, en dépit de leurs affirmations et de leur évidente « bonne foi », le discours de ces journalistes ne s’écarte guère des représentations médiatiques stéréotypées qu’ils prétendent mettre en cause. Celles-ci réapparaissent en effet de façon subreptice, à de multiples niveaux : assimilation ou parallèle entre la banlieue, la drogue ou la délinquance ; description de la banlieue comme une zone de non-droit, un ghetto, un univers fantomatique dont tout le monde rêve de « s’en sortir » grâce au sport, et dans lequel les jeunes sont naturellement revendicatifs et agressifs (« Tu fais avec ce que tu as : tes poings ») ; tutoiement réservé aux sportifs issus de la banlieue et à eux seuls, sur le mode de la condescendance (Derville, 1997).

Enfin,

les médias contribuent à construire la réalité dans laquelle nous vivons parce qu’ils ne répercutent évidemment pas tout ce qui se passe dans le monde. Chaque jour ils font le tri dans tous les événements qui surviennent quelque part dans le monde, selon des critères professionnels et techniques (n’est répercuté que ce qui est considéré comme newsworthy, c’est-à-dire digne d’être médiatisé parce qu’intéressant, nouveau, significatif, facile à illustrer et à commenter, etc.), mais aussi, bien souvent, en fonction de certains présupposés idéologiques, qui peuvent eux-mêmes être plus ou moins étroitement corrélés à des intérêts économiques ou sociaux.

  • De ce fait, nous ne sommes pas en contact, par l’intermédiaire des médias, avec le monde, mais seulement avec certains fragments du monde, qui plus est abordés sous un angle bien particulier.

Or, ceci n’est pas sans influencer le regard que le public peut jeter sur ce monde. On retombe ainsi sur une idée importante, déjà évoquée dans le paragraphe consacré aux effets persuasifs de l’information. On l’a vu,

l’influence des médias ne passe pas seulement par le fait qu’ils enjoignent explicitement au public d’adopter tel ou tel comportement ou idée. Elle tient aussi au fait qu’ils contribuent à structurer son environnement (c’est-à-dire le nombre et la qualité des informations qu’il reçoit, et sur lesquelles il se fonde pour penser et agir au quotidien). De ce fait, les médias imposent à leur public certaines vues et perspectives, ou certaines définitions de la situation particulières. Influencer ne revient pas ici à tenter d’imposer une injonction dans l’esprit du public en matraquant un message (« faites ceci ou cela, pensez ceci ou cela »), mais à faire en sorte que l’autre voie le réel comme je le vois, du même point de vue, à travers les mêmes « lunettes » (cf. Gerstlé, 1992, p. 31 et 118).

William Seaman, qui défend cette opinion, décrit justement la télévision comme l’incarnation d’un réseau de frontières qui limitent l’éventail des informations, des images et des représentations disponibles.

L’individu peut regarder ou pas la télévision, il peut choisir ce qu’il va regarder. Mais ce choix ne se fait qu’à l’intérieur d’un éventail assez limité d’émissions, des émissions qui en outre ne répercutent qu’une faible part des points de vue et des informations qui circulent dans le champ social (Seaman, 1993, p. 17).

  • Au total, les médias contribuent à construire la réalité dans laquelle évoluent les individus. S’ils sont, comme on l’entend souvent dire, une « fenêtre sur le monde », il faut préciser que le public ne voit à travers cette fenêtre qu’une infime partie du paysage, qui plus est sous un certain angle et avec un certain degré de précision.

Il faut aussi rappeler une évidence :

dans le même mouvement où ils révèlent certaines parties du monde, les médias en occultent d’autres : bref, en mettant en lumière (d’une façon bien particulière) certains faits et discours, et en en laissant d’autres dans l’ombre, les médias donnent finalement au public une image tout à fait particulière de la réalité…

Or,

  • cette image favorise certains groupes, dans la mesure où elle présente implicitement leur vision du monde et leurs idées comme étant conformes à la réalité.

Deux exemples très simples peuvent illustrer ce constat. Le 26 janvier 1991, en pleine crise du Golfe, CBS consacre 8 secondes à une manifestation de 50 000 pacifistes sur la côte ouest, mais 13 secondes à un attroupement de quelques centaines de partisans du président Bush à Albany. Le même jour, ABC consacre à peine une minute à une manifestation anti-guerre de 100 000 personnes à Washington, mais plus de deux minutes et demie à un reportage sur des ouvriers « fiers de fabriquer le missile Patriot ». Dans les deux cas, par le simple choix éditorial qu’il opère entre les événements à couvrir, et indépendamment même des commentaires positifs ou négatifs qui peuvent accompagner ces images, le journal télévisé tend à donner l’image d’une Amérique virile, et il occulte en partie ce qui pourrait amener à penser le contraire.

Deuxième exemple :

  • le 26 avril 1951, la ville de Chicago organise une journée triomphale en l’honneur du général McArthur, qui vient d’être limogé par le président Truman (le McArthur day). En dépit d’une campagne de presse massive, la foule est bien moins nombreuse que prévu et l’effervescence annoncée ne se produit pas, à tel point que les observateurs directs se souviennent d’un événement décevant.
  • En revanche, les téléspectateurs ont le souvenir d’un spectacle historique, en raison de la mise en scène opérée par les médias qui le retransmettaient (des caméras mobiles, une vision dynamique du défilé, des commentaires enthousiastes, etc.)

Un même événement a donc pris, pour ceux qui l’ont suivi à travers les médias, une signification totalement différente de celle qu’en ont conservée ceux qui y ont assisté personnellement… et pourtant, les premiers n’ont pas forcément moins l’impression que les seconds d’avoir « vu par eux-mêmes » ! Ici encore, le choix de certains événements plutôt que d’autres, puis la façon particulière de les traiter (une écriture journalistique, une manière de tourner et de monter les images), contribuent à présenter une certaine image de l’Amérique.

Dans les deux cas,

on constate que les médias dessinent une réalité « de seconde main », c’est-à-dire un ensemble de faits, de déclarations, de personnages que le public ne connaît que par leur intermédiaire, mais qu’il a tendance à considérer comme étant la réalité fidèlement dépeinte. C’est en ce sens qu’on peut dire que les médias contribuent à construire la réalité dans laquelle se meuvent ceux qui s’y exposent.

  • Insister sur l’idée selon laquelle les médias contribuent à construire la réalité, c’est adopter une conception très large de l’influence.

Si les médias exercent une influence, ce n’est pas, ou pas seulement, parce qu’ils sont capables de faire faire ou de faire penser telle ou telle chose aux gens qui s’y exposent, ou parce qu’ils sont capables de transmettre des idées dans l’esprit des gens ; mais c’est aussi et surtout parce qu’ils façonnent un univers idéologique dans lequel des thèmes de discussion sont jugés plus ou moins légitimes, des comportements ou des opinions sont valorisés ou stigmatisés, des interprétations du réel sont considérées comme de bon sens ou comme absurdes, etc.

Et tout cela peut avoir, au moins potentiellement, un impact important au niveau matériel, et pas seulement sur le plan symbolique.

  • Le symbolique et l’idéologique peuvent avoir un effet de levier non négligeable.

Pour prendre un exemple analysé par Stuart Hall,

une grève peut être décrite par les médias comme un moyen de défense des salariés, comme un abus à l’égard des usagers pris en otage, ou encore comme une menace pour la survie de l’entreprise dans laquelle elle se déroule, voire pour l’économie nationale. Aucune de ces descriptions n’est a priori la bonne, aucune ne correspond à la réalité. Mais le fait de choisir l’une ou l’autre de ces perspectives, le fait de raisonner dans un cadre plutôt que dans un autre, peut affaiblir ou renforcer les camps en présence.

Dans la période récente,

  • les syndicats ont de plus en plus de mal à se faire décrire comme des instruments de défense au service des travailleurs : ils apparaissent aux yeux de beaucoup comme des appareils bureaucratiques et pénalisants pour les salariés eux-mêmes, dans la mesure où ils les « prennent en otage ». Or, si leur image s’aggrave, cela réduit leur capacité à séduire de nouveaux soutiens, à mobiliser leurs membres, et donc à lutter victorieusement (Hall, 1982, p. 69-70).

On comprend mieux pourquoi les représentations symboliques sont un objet crucial de lutte entre les groupes sociaux antagonistes. On se rend aussi mieux compte de l’importance des médias si l’on se rappelle que ce sont eux qui, de plus en plus, véhiculent, légitiment, renforcent ou au contraire décrédibilisent, ces représentations symboliques.

Souligner la contribution des médias à la construction de la réalité ne doit cependant pas conduire à un retour à une conception des médias comme tout-puissants.

Il est clair que les médias ne peuvent imposer une définition de la réalité que si elle concerne un sujet éloigné de l’expérience directe et quotidienne du public.

Pour reprendre l’exemple cité à l’instant,

  • les médias dominants ont souvent tendance à délégitimer les mouvements sociaux, du moins lorsqu’ils entraînent une forte perturbation de la vie des autres citoyens ; mais leur discours ne peut être en contradiction trop voyante avec le point de vue de ceux qui participent à ces mouvements, ou qui les soutiennent, ou qui éprouvent de la sympathie pour eux.

Qui plus est, parler de construction de la réalité par les médias conduit fréquemment à omettre leur hétérogénéité. Or,

toutes les chaînes, toutes les stations de radio, et à plus forte raison tous les journaux ne véhiculent pas les mêmes schémas de perception et d’interprétation de la réalité sociale. On a affaire, dans la plupart des cas, à des définitions de la réalité concurrentes, parfois antagonistes, et qui dès lors présentent pour ceux qui s’y exposent un caractère moins impératif que certains auteurs ne l’ont dit…

 

Le retour en force des études critiques : le courant des cultural studies

  • Il reste que les médias sont capables, sans même que l’intention persuasive et propagandiste soit présente, en tout cas sans qu’elle soit explicite, d’influencer le regard que le public porte sur le monde.

Ce type d’analyse a généré un intérêt très important au sein de ce qu’on appelle en sociologie des médias le « courant critique ».

  • Celui-ci est l’héritier de tout un ensemble de réflexions menées dans le cadre de l’école de Francfort par des auteurs européens au milieu du siècle dernier.

Depuis les années 1940, la sociologie américaine des médias, dans le sillage de Lazarsfeld, se concentrait sur l’étude empirique des communications de masse, à partir d’enquêtes systématiques auprès des publics.

  • Il s’agissait pour elle, on l’a vu, de démystifier la croyance en l’omnipotence des médias et de mettre en évidence les mécanismes qui circonscrivent leur efficacité persuasive.

Dans le même temps, les représentants de l’école de Francfort, Adorno et Horkheimer en tête, s’attachaient à porter un regard critique, mais largement spéculatif, sur la culture de masse et sur la façon dont les médias et les industries culturelles façonnent la société moderne.

  • Selon eux, ces médias exercent un effet idéologique très puissant : massification de la société, uniformisation des individus, de leurs idées et de leurs comportements, expansion du conformisme, renforcement de l’ordre établi à travers la diffusion de stéréotypes et de jugements qui lui sont favorables, etc.

Le début des années 1970 voit un renouveau des thèses critiques. Celles-ci adressent au paradigme dominant des effets limités plusieurs reproches très sévères, d’abord en raison de la conception trop restrictive de l’influence qu’il adopte (cf. supra), mais aussi et surtout en raison de son conservatisme sur le plan social et politique.

  • De fait, les tenants du paradigme dominant ont négligé le fait que l’individu est inséré non seulement dans des groupes primaires, mais aussi dans de vastes groupes sociaux (des classes sociales), ce qui détermine en grande partie ses attentes à l’égard des médias et ses réactions face aux messages qu’ils reçoivent. Cet oubli les amène à privilégier dans leur description de la société l’intégration et la cohésion, à euphémiser les divisions et les luttes sociales. Ils rejoignent ainsi la thèse pluraliste, selon laquelle la société moderne est une juxtaposition de groupes qui, chacun avec leurs armes, luttent pour obtenir le leadership, mais en adhérant toujours à un consensus autour des valeurs centrales de la société.

Or,

le courant critique insiste sur le fait que de nombreux groupes sont exclus, ou s’excluent eux-mêmes, de ce consensus, refusent de s’intégrer à la société, luttent contre les valeurs mêmes qui fondent sa cohésion (le black power, le mouvement beatnik, etc.). Alors que les pluralistes, face à ces mouvements centrifuges, déviants, marginaux, se contentent de parler de dysfonctions ou de sous-cultures, insuffisantes pour briser le consensus, les critiques y voient le signe que la société contemporaine n’est pas un ensemble intégré et exempt de tout processus de domination : elle est le lieu de luttes sociales intenses entre des groupes sociaux dominants, qui possèdent la majorité des ressources politiques, culturelles, symboliques, économiques, etc., et d’autres groupes sociaux marginalisés, largement dépourvus de telles ressources.

Autrement dit,

  • le courant critique ne considère pas le consensus social comme un état de fait, préalable à l’analyse des médias, mais il s’intéresse à la façon dont ce consensus se construit, se stabilise, se légitime : qui participe à sa définition ? Au profit de qui est-il établi, et qui en est écarté ?

Or,

  • lorsqu’on pose ce type de questions (« Par quels moyens ce consensus est-il bâti ? »), on lève forcément le voile sur le rôle essentiel des médias de masse.

Le courant pluraliste s’est évertué à considérer ces derniers comme de simples diffuseurs de propagande.

  • Dans la perspective critique, on y voit plutôt des agences idéologiques qui concourent à assurer le maintien de l’ordre social, parce qu’elles véhiculent des définitions des problèmes sociaux et politiques et des façons de voir le monde qui sont favorables aux intérêts des groupes dominants, parce qu’elles présentent les idées propres à ces groupes dominants comme des idées naturelles, évidentes, allant de soi, etc.

La dimension idéologique des médias a été occultée par le paradigme dominant : il s’agit ici de la faire à nouveau apparaître. On assiste alors, selon une expression employée par Stuart Hall dans un article important, à un « retour du refoulé » (cf. Hall, 1982, p. 62-63).

On le voit,

  • cette analyse se situe dans le droit fil du marxisme qui, dans les années 1970, triomphe sur la scène intellectuelle dans de nombreuses disciplines.

Une version particulièrement orthodoxe de cette approche est constituée par le courant de l’économie politique des médias. Selon les tenants de cette approche (notamment les Anglais Murdock et Golding),

aucune compréhension des médias n’est possible sans tenir compte des conditions économiques dans lesquelles sont produits les messages qu’ils diffusent.

Autrement dit, il importe d’abord de poser les questions suivantes : qui possède les médias ? Qui les contrôle ? Qui les finance ? Au profit de qui ? On est ici dans un cadre qui rappelle les accents de L’idéologie allemande : les contenus médiatiques, comme toutes les productions intellectuelles (l’art, la religion, les valeurs, etc.), sont un miroir déformant qui présente de façon illusoire les antagonismes sociaux, qui masque la domination, qui popularise et naturalise l’idéologie des dominants, et qui au total entretient l’aliénation chez les dominés.

  • Les médias sont une sorte de mégaphone au service de la classe dominante, ils servent à mobiliser des supports à son profit.

Cette position radicale est rejetée par d’autres chercheurs critiques, qui n’ont guère de mal à trouver des situations dans lesquelles les médias ont à l’évidence déstabilisé l’establishment :

  • on songe au rôle de la presse américaine pendant le Watergate.

Ces exemples montrent que si les gens de médias ont des comptes à rendre à leurs employeurs, ils agissent aussi en fonction de principes extérieurs aux intérêts économiques immédiats de ceux-ci – ils cherchent notamment à défendre leur réputation d’indépendance et de pugnacité auprès de leur public et surtout de leurs pairs.

Par ailleurs, plusieurs études empiriques ont montré que la détermination par l’organisation économique des médias est une explication certes nécessaire, mais en aucun cas suffisante, pour rendre compte des contenus culturels et idéologiques qu’ils diffusent (cf. Curran, Gurevitch & Woollacott, 1982, p. 25-26).

Tenant compte de ces remarques, certains auteurs critiques, en particulier en Angleterre au sein du Center for Contemporary Cultural Studies (CCCS) de Birmingham, tentent de proposer une conception des médias qui tienne compte de leur rôle idéologique, mais qui prenne ses distances avec les analyses marxistes orthodoxes qui caractérisent l’économie politique des médias (cf. Mattelart & Neveu, 1996).

Ce courant reprend au marxisme l’intérêt pour le concept d’idéologie ou, dans la perspective de Gramsci, d’« hégémonie ». Certains groupes sociaux, dominants dans certaines sphères d’activité comme la sphère économique, concluent des alliances mouvantes et s’efforcent d’étendre leur ascendant à d’autres domaines d’activité (comme la culture), et d’organiser ceux-ci de la manière la plus favorable pour eux.

Mais cette hégémonie n’est pas considérée comme étant un fait stable et définitif : au contraire, elle est le résultat d’une « guerre de position perpétuelle » dans laquelle les groupes dominants peuvent utiliser des armes diverses et variées… et notamment les médias.

Les Cultural studies se distinguent du courant de l’économie politique des médias sur un autre point essentiel :

  • elles s’intéressent aux conditions de production des messages médiatiques, mais aussi et surtout à leurs conditions de réception : déjà évoqués, Richard Hoggart et Stuart Hall ont ainsi montré que les lectures des messages médiatiques sont extrêmement diverses selon les individus et les situations, si bien qu’elles ne sont pas nécessairement favorables aux intérêts des groupes dominants.

L’un des principaux apports des cultural studies est l’invitation à prendre au sérieux les effets politiques des contenus médiatiques les plus divers. Les courants de recherche étudiés jusqu’ici se focalisent presque tous sur les seuls contenus politiques des médias : on y étudie la communication des élites politiques et/ou le discours des organes d’information ;

  • on s’y intéresse à la façon dont les différents acteurs du champ politique communiquent via les médias et/ou sont mis en scène par les médias d’information. Mais les cultural studies soulignent que la domination culturelle peut s’exercer par l’intermédiaire de contenus médiatiques qui semblent a priori (mais à tort) relever du seul divertissement, comme les variétés, les feuilletons, la publicité ou les retransmissions sportives.

En effet, ce genre de programmes diffuse, popularise et légitime des grilles d’interprétation de la réalité, des modèles de pensée et d’action, des stéréotypes…, qui se rapportent à la politique au sens large, en tant que mode de régulation de la société. À travers de tels programmes, les tensions et les conflits entre les divers groupes sociaux (conflits économiques, culturels, linguistiques, intergénérationnels, etc.) sont illustrés, codés, interprétés, et on peut supposer que cela n’est pas sans exercer un impact sur certains segments au moins du public.

Dans les années 1970-1980, de nombreux auteurs se sont situés dans ce cadre pour étudier la façon dont les films, les feuilletons, la publicité ou la littérature populaire tendent à naturaliser et à légitimer l’idéologie des catégories dominantes, par exemple à travers la diffusion de stéréotypes sociaux, sexistes ou ethniques (cf. Hall, 1992).

À l’heure actuelle, il paraît plus pertinent encore de prendre au sérieux l’apport des cultural studies, à une époque où les frontières traditionnelles entre information et divertissement ou entre débat et spectacle tendent à se diluer, en particulier à la télévision et sur Internet, au point que de nouveaux genres médiatiques hybrides se sont désormais imposés, comme le talk-show ou l’infotainment.

 

Les médias comme vecteurs d’identités individuelles et collectives

Une autre piste de recherche récente étudie la contribution des médias à la formation et à la transformation des identités individuelles et collectives. Au niveau individuel, on insiste par exemple sur le fait que les médias, notamment dans leurs contenus distrayants (retransmissions sportives, séries, etc.), proposent des modèles de pensée et d’action socialement valorisés à partir desquels les individus peuvent, par petites touches, bâtir, renforcer ou faire évoluer leur propre identité, c’est-à-dire en fait le regard qu’ils portent sur eux-mêmes, en s’arrimant à certains groupes.

Très classiques, les phénomènes d’identification, qui amènent les jeunes en particulier (mais pas seulement) à acheter les vêtements et à adopter les coiffures de leurs stars préférées, à choisir entre différentes modes et entre différents styles de vie, etc., ne sont pas ici à négliger.

  • Mais les médias participent également à la formation, à la solidification et à l’évolution des identités collectives ou des « communautés imaginées » Anderson, 1983.

James Curran a ainsi montré comment la presse populaire anglaise a favorisé au cours du xixe siècle l’émergence de ce qu’on a appelé ensuite la classe ouvrière. Au début du xixe siècle, les ouvriers n’avaient pas encore conscience d’appartenir à une classe sociale à part, ils ne s’identifiaient pas à la classe ouvrière, cette notion n’ayant d’ailleurs à cette époque-là aucune existence concrète, et même aucun sens.

  • Mais peu à peu, la presse populaire a aidé les ouvriers, aux quatre coins de l’Angleterre et dans toutes les branches de l’industrie, à se penser comme appartenant à une véritable classe ouvrière, et non plus comme une juxtaposition de gens aux statuts disparates.
  • Elle leur fournit une information commune, elle leur fait connaître le nom, la personnalité et les idées des dirigeants du mouvement ouvrier, elle leur communique la situation de ceux qui, en d’autres endroits du pays, dans d’autres usines, partagent le même point de vue qu’eux, elle stigmatise leurs adversaires de classe, elle met en avant les armes dont ils disposent dans leur lutte, etc.

Autrement dit,

la presse populaire aide les ouvriers à se regrouper et à se mobiliser pour lutter contre le patronat et plus largement contre le capitalisme. Elle apparaît comme un vecteur essentiel de la conscience de classe naissante des ouvriers anglais, et par voie de conséquence comme une condition importante à leur action politique (Curran, 1982, p. 224-225).

Récemment, un courant d’auteurs, notamment latino-américains, s’est aussi intéressé à la façon dont les divers groupes sociaux et culturels (les jeunes, les régionalistes, les gays, les blacks, etc.) essayent de prendre d’assaut les médias, afin d’y imposer leurs propres modèles culturels, leur langage, leurs symboles, leur musique, leurs vêtements, etc. Il s’agit pour ces groupes de construire et de défendre leur identité, de lutter pour être tolérés, puis reconnus, et éventuellement valorisés, au sein de l’espace public : on peut parler ici d’une véritable lutte pour la vie entre groupes culturels (cf. White, 1993, p. 113-116).

En 1995, la revue Réseaux a consacré un numéro à plusieurs articles stimulants centrés sur la question du rôle des médias dans la formation des identités individuelles et collectives.

  • Dominique Cardon (1995) a ainsi analysé un corpus de 2 500 lettres envoyées à Ménie Grégoire, animatrice de la célèbre émission de radio Allô Ménie, qui était diffusée l’après-midi sur RTL dans les années 1970. Cette émission, qui offrait à des femmes la possibilité de s’exprimer en direct à propos de leurs problèmes quotidiens, de leur couple, de leurs enfants ou de leur travail, semble avoir joué un rôle dans la construction des identités individuelles des auditrices, mais aussi dans la construction de ce qu’on commençait à l’époque à appeler la « condition féminine ».

Dans les lettres étudiées, les auditrices affirment très souvent que l’émission leur a permis de se reconnaître dans certains témoignages (un mari indifférent, un quotidien banal et désespérant, une belle-famille envahissante, des enfants qui manquent de reconnaissance), car elles y retrouvent des émotions, des situations ou des souffrances qu’elles-mêmes vivent ou ont vécu. Allô Ménie participe ainsi à l’émergence de solidarités entre les auditrices, d’autant plus qu’elles peuvent se réapproprier les conseils que Ménie Grégoire donne à celles avec qui elle dialogue à l’antenne. Bref, l’émission contribue à « dessiner à distance un groupe ».

  • Plus encore, Dominique Cardon constate, toujours à partir du courrier des auditrices, qu’Allô Ménie a fonctionné comme une sorte de « tribunal des femmes », auquel elles peuvent adresser des doléances, des plaintes et des revendications.

Nombreuses sont en effet les auditrices qui écrivent pour s’indigner contre les injustices dont sont victimes les femmes qui ont témoigné à l’antenne, signe que dans leur esprit, l’émission est une sorte de caisse de résonance qui permet de rendre plus visibles ou audibles les difficultés et les souffrances des femmes. En outre, dans 75 % des cas environ, ce qui fait réagir les auditrices au point de les pousser à écrire à Ménie Grégoire est la domination des hommes dans l’espace domestique (la violence conjugale, l’infidélité, la répartition inégale des tâches domestiques, etc.)

Bref, les auditrices s’élèvent contre le fait que les droits des femmes sont bafoués par les maris, les employeurs, la famille, et plus largement par la société dans son ensemble. Allô Ménie est donc bien, pour certaines auditrices, un véritable tribunal, qui permet de mettre les problèmes que vivent les femmes sur la place publique et de les transformer en causes publiques, c’est-à-dire en chevaux de bataille pour les femmes qui en ont assez de leurs conditions d’existence.

En aidant les femmes à partager des expériences intimes, en mettant en relation les témoignages des auditrices qui s’expriment à l’antenne et ce qu’elles vivent au quotidien dans leur propre univers, l’émission a sans doute contribué à conférer une signification collective et assez univoque à un concept au départ très abstrait (la « condition féminine »). La fréquentation des médias a donc ici influencé la naissance et l’affirmation d’une identité collective, d’une « communauté imaginée », qui commençait à l’époque à peser sur le débat social.

Dans les années 1970, des travaux d’inspiration féministe ont montré comment les productions de l’industrie culturelle destinées au public populaire (variétés, bandes dessinées, littérature de gare, films d’action, feuilletons, magazines féminins, publicité, etc.) ont participé aux processus de construction des identités sexuelles, et à la recomposition des rapports entre hommes et femmes.

Dans le numéro de Réseaux évoqué plus haut, un article de la sociologue Dominique Pasquier reprend cette problématique à propos de l’ancienne série collège de TF1, Hélène et les garçons, et montre, à partir du courrier des fans et d’entretiens, comment cette série a pu être un puissant vecteur d’identité pour ses téléspectateurs et téléspectatrices.

  • Pour Dominique Pasquier, Hélène et les garçons est d’abord « une initiation à la grammaire amoureuse ». Les enfants les plus jeunes cherchent à y apprendre de quoi sont faits les rapports amoureux de leurs aînés, et donc ce qui se passera pour leur propre compte. De leur côté, les adolescents, qui commencent à avoir une vie amoureuse, peuvent puiser dans Hélène et les garçons des informations sur la gestion des rapports amoureux entre les garçons et les filles : ils y trouvent des modèles qu’ils peuvent appliquer, ou au moins tester dans leur vie personnelle (quelle apparence, quels comportements et quels discours faut-il adopter pour se rendre désirable ? À quelle image de la virilité et de la féminité faut-il se conformer ?), et ils peuvent confronter leurs histoires personnelles à celles des personnages. Plus encore, Hélène et les garçons contribue à préciser et à cristalliser les différences sexuelles.

D’une part, les personnages sont très stéréotypés : les filles sont douces, tendres, jalouses, dépensières, elles rêvent de maisons et d’enfants, tandis que les garçons sont fonceurs, dynamiques, sportifs, et rêvent déjà de réussite sociale et professionnelle. D’autre part, la série est manifestement utilisée par les enfants et les adolescents pour affirmer leur identité de genre, pour mettre en scène leur virilité (pour les garçons) ou leur sensibilité (pour les filles), pour apprendre les signes qu’ils doivent adresser à leurs pairs pour revêtir l’identité sexuelle qu’ils veulent endosser : en témoigne l’attitude des enfants et des adolescents pendant la projection des épisodes, ainsi que le discours qu’ils tiennent sur la série.

  • Hélène et les garçons contribue ainsi à cristalliser les rôles sexuels stéréotypés qu’elle met en scène (ou du moins à rendre leur évolution plus délicate) c’est-à-dire, en définitive, à pérenniser la division traditionnelle entre les sexes.

 

La contribution des médias au lien social

Un certain nombre d’études contemporaines se sont attachées à repérer la manière dont les médias contribuent à la formation et à l’entretien du lien social, à différents niveaux d’analyse. Au sein de la famille, par exemple, les discussions prennent souvent pour objet la télévision :

  • on retrouve ici la fonction de coin of exchange dont ont parlé certains auteurs gratificationnistes, comme John Riley ou James Lull. L’usage de la télévision, au même titre que le repas du soir, est par ailleurs l’un des moments pendant lesquels les membres d’une famille se rassemblent, discutent, confrontent leurs centres d’intérêt et leurs désirs, et ainsi participent à la construction d’une identité, d’un « nous familial ». Dans ce cas, on peut dire que la télévision catalyse les rapports familiaux.

L’observation empirique montre cependant que dans d’autres familles, le poste de télévision est plutôt utilisé de façon individualiste et favorise alors un repliement des membres de la famille sur leurs désirs personnels (Proulx, 1993, p. 56-57). Cette deuxième tendance est de plus en plus répandue étant donné l’éclatement de l’offre télévisuelle entraînée par la généralisation de la TNT et par la possibilité de regarder des émissions, des films, des séries ou des retransmissions sportives sur Internet, en streaming ou en VOD – ces pratiques étant particulièrement répandues parmi les jeunes générations, y compris hors domicile via les smartphones.

Au-delà, la télévision n’est pas sans influencer l’organisation interne aux groupes familiaux et les rapports entre leurs membres (rapports pédagogiques ou conjugaux, rapports d’autorité, de coopération ou de compétition). Parfois ces rapports sortent plutôt renforcés par l’usage de la télévision, comme lorsque le « chef de famille » est le maître de la télécommande, dans une logique patriarcale, sans que la légitimité de cette maîtrise soit mise en question, ou lorsque la privation de télévision (ou d’Internet) est utilisée comme punition par les parents. Mais il arrive que la télévision aide certains membres de la famille à subvertir ces rapports, à se dérober à l’autorité, à imposer leurs goûts. Cela concerne au premier chef les adolescents, mais pas seulement : pour bien des femmes au foyer, regarder son feuilleton, c’est ainsi réussir à se réserver un temps à soi, un jardin secret, une sphère où l’on n’est plus dépendant des autres, ni à leur disposition…

D’autres auteurs s’intéressent à la façon dont les discussions autour de la télévision structurent les réseaux de relations amicales ou de travail. C’est le cas par exemple de Dominique Boullier, dans son analyse de la « conversation-télé ». Comme le remarque cet auteur, la télévision est un objet privilégié des discussions qui se déroulent au travail, en famille, dans les transports, etc., elle alimente les interactions quotidiennes en fournissant une matière inépuisable et sans cesse renouvelée. La télévision est ici un support de discussion rêvé : elle garantit que tout le monde peut être concerné (puisque tout le monde la regarde au moins de temps à autre, et a sa petite idée sur les programmes, les animateurs ou les journalistes), et de ce fait elle permet une discussion à égalité entre tous les participants. On ne s’étonne pas dès lors de voir de nombreuses discussions entamées à partir de la question : « qu’est-ce que tu as regardé hier ? » Regarder la télévision, c’est pouvoir discuter le lendemain avec ses proches, leur expliquer pourquoi on a aimé, pourquoi on a été surpris, intéressé ou scandalisé, etc. Dans certains cas, il paraît même presque impossible de comprendre la dynamique de ces groupes primaires (comment se constituent-ils, sur quel terrain commun à leurs membres ?), sans faire référence à la place occupée par la télévision (Boullier, 1991, p. 180).

À un niveau encore plus large,

de nombreux auteurs insistent sur le fait que les médias contribuent à la formation et à l’entretien du lien social dans une société moderne qui, par ailleurs, voit les grandes institutions socialisatrices (religieuses, partisanes, syndicales, culturelles) perdre du terrain. Regarder la télévision, en effet, « c’est faire partie d’une entité collective », c’est se joindre de façon imaginaire à d’autres téléspectateurs qui suivent le même programme, ou c’est être « convive ». « La télévision ne se donne pas à voir. Elle se donne à voir “avec” » (Dayan, 1992, p. 159-160). « Voir avec », c’est parfois être simplement curieux de savoir ce qui peut plaire à d’autres spectateurs, sans pour autant s’impliquer à leurs côtés. Serge Daney disait que regarder une émission faite pour un public dont on ne fait pas partie, c’est un peu faire une « tournée des télé-popotes » (Libération, 23 novembre 1987) : en voyeur, on va à la rencontre du voisin, on jette un regard sur lui par programme interposé, et ce faisant on communique avec lui, même si on ne le fréquente pas pour autant.

  • Mais « voir avec », ce peut être aussi s’intégrer à une communauté (et en particulier, pour le cas des chaînes généralistes, à la communauté nationale), partager avec elle des centres d’intérêt, des valeurs, des plaisirs, des indignations.

Dès lors qu’un très grand nombre de personnes voient la même chose au même moment, et peuvent ensuite en discuter, la télévision généraliste contribue à créer un lien entre les individus, à constituer un espace de communauté invisible et impalpable. Le journal télévisé, en particulier, est pour un grand nombre de téléspectateurs une occasion quotidienne de prendre part aux affaires de la nation et du monde. Il permet à tous ceux qui le suivent de nouer un contact autour d’un fonds commun d’informations, et ainsi de confirmer leur appartenance à la communauté nationale, de signifier à eux-mêmes et aux autres que le monde qui les entoure ne leur est pas étranger. Sur la longue durée, il participe aussi à la construction d’une histoire et d’une mémoire communes, faites d’un certain nombre d’images que chacun a vues, comme l’effondrement des tours du World Trade Center le 11 septembre 2001.

On pourrait en dire autant à propos d’émissions qui, sans concerner la politique à proprement parler, contribuent à la construction d’une certaine mémoire collective. L’émission de TF1 Les enfants de la télé, présentée depuis 1994 par l’animateur Arthur, est ainsi fondée sur la redécouverte des archives de la télévision française. Cette émission contribue à bâtir un rapport à la mémoire collective bien différent de celui qui caractérise le modèle républicain, puisque le fonds commun qui rapproche les téléspectateurs n’est pas constitué par les grands personnages ou les grands événements politiques du passé, mais par les séries, les « casseroles » traînées par les vedettes depuis leurs premiers passages à l’antenne, les bêtisiers, les génériques de dessins animés… Au lieu de communier autour du Panthéon et de l’histoire de France, on se rassemble ici autour de Goldorak ou des Enfoirés. Ce n’est pas pour autant anodin.

  • Dans un article consacré à la symbolique politique, Jérôme Bourdon a constaté que lorsqu’on interroge les Français à propos des événements politiques qui les ont le plus marqués, les jeunes citent beaucoup plus souvent que leurs aînés des événements télévisés : la mémoire commune se construit donc de plus en plus dans et par les médias, et spécialement dans et par le petit écran.

L’émission d’Arthur est peut-être le signe d’un déplacement encore plus net dans la façon dont se construit cette mémoire commune, sans laquelle aucune collectivité nationale ne semble pouvoir exister…

Les réflexions sur la contribution des médias à la formation et à l’entretien du lien social ont été fortement relancées par l’apparition, au milieu des années 2000, des réseaux sociaux qui utilisent le Web 2.0 ou la téléphonie mobile 4G.

Le Web 2.0 est un ensemble de technologies qui permettent aux internautes d’interagir de façon très simple avec le contenu des pages qu’ils fréquentent, mais aussi et surtout entre eux. Ils peuvent donc participer à l’élaboration des contenus qu’ils consultent (par exemple en notant une vidéo, en l’insérant sur un forum de discussion, etc.), mais aussi échanger des messages avec d’autres internautes, partager avec eux des goûts, des centres d’intérêt et des préoccupations, organiser des rencontres dans la « vraie vie » (IRL pour in real life), etc. Au total, le Web 2.0 permet la construction et la solidification des liens sociaux entre des personnes qui dans certains cas se connaissent déjà en dehors d’Internet, mais qui bien souvent ne se connaissent que via Internet, et qui ne se seraient jamais rencontrées autrement.

Les premiers réseaux sociaux créés au milieu des années 2000 étaient généralistes et ouverts à tous (MySpace en 2003, Facebook en 2004, Twitter en 2006).

Si ceux-là sont actuellement dominants, ils ont été suivis par une floraison de réseaux sociaux dits communautaires, spécialement destinés à certaines catégories de population qui peuvent se définir par leur sexe, leur âge, leur appartenance religieuse ou ethnique, leurs convictions politiques, leurs pratiques culturelles, leur statut professionnel, leurs centres d’intérêt, leurs loisirs, etc.

Il s’agit là de réseaux sociaux privatifs qui s’apparentent à des clubs fermés, et qui contribuent à construire et à rendre visibles certains groupes sociaux, leur conférant ainsi des armes pour défendre leurs intérêts au niveau social, économique ou politique (on peut citer par exemple le réseau afro-américain BlackPlanet aux États-Unis, Viadeo ou LinkedIn dans le monde professionnel…).

  • On le voit, quelques décennies de recherches sociologiques sur la question du pouvoir des médias n’ont pas permis d’aboutir à des connaissances claires et unifiées sur le sujet.

Au contraire, il semble que plus le temps passe, plus les courants de recherche se diversifient, et plus les effets des médias paraissent incertains et variés. On reviendra sur cette impression dans notre conclusion générale.

En attendant, nous allons nous centrer plus en détail sur un nouveau terrain de réflexion :

  • quel est l’impact de la montée en puissance des médias sur l’organisation et le fonctionnement du monde politique ?

Le jeu politique, entend-on partout, n’est plus ce qu’il était. Les médias l’ont totalement bouleversé, soit qu’ils l’aient rendu plus transparent, plus égalitaire, plus démocratique, soit qu’ils l’aient à l’inverse rendu plus vulnérable aux tentations de la démagogie, du spectacle et de la manipulation. La deuxième partie tentera d’aller, sur cette question, au-delà de ces diagnostics univoques, en s’appuyant sur des exemples concrets et sur les principales études empiriques disponibles. »

– Derville, G. (2017). Chapitre 2. L’influence politique des médias au-delà de la propagande. Dans : , G. Derville, Le pouvoir des médias (pp. 41-85). Presses universitaires de Grenoble.

 

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Lectures supplémentaires / complémentaires : 

  • Tévanian, P. & Tissot, S. (2010). La langue des médias, pourquoi la critiquer, comment la critiquer ?. Mouvements, 61(1), 45-59.
  • Weinberg, A. (2019). De l’art de communiquer à celui du changement. Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, 55(6), 14.
  • Sintomer, Y. (1999). La démocratie impossible: Politique et modernité chez Weber et Habermas. La Découverte.
  • Santiso, J. (2009). À la recherche de la démocratie: Mélanges offerts à Guy Hermet. Editions Karthala.
  • Rancière, J. (2005). La haine de la démocratie. La Fabrique Editions.
  • Holeindre, J. & Richard, B. (2010). La Démocratie: Histoire, théories, pratiques. Editions Sciences Humaines.
  • Boulanger, P. (2014). Chapitre 9 – Le cyberespace, nouvel espace de rivalités. Dans : , P. Boulanger, Géopolitique des médias: Acteurs, rivalités et conflits (pp. 263-294). Armand Colin.
  • Martinez, G. (1998). Joseph Barthélémy et la crise de la démocratie libérale. Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 59(3), 28-47.
  • Leca, J. & Papini, R. (1985). Les démocraties sont-elles gouvernables ?. Economica (programme ReLIRE).
  • Tosel, A. (2011). Chapitre 1. La démocratie et le désenchantement du monde. Les incertitudes de Marcel Gauchet. Dans : , A. Tosel, Civilisations, cultures, conflits: Scénarios de la mondialisation culturelle II (pp. 15-53). Editions Kimé.
  • Sommerer, E. (2008). Une démocratie illégitime. La década infame dans le discours populiste argentin. Mots. Les langages du politique, 87(2), 27-41.
  • Bousseyroux, M. (2017). Le devoir d’interpréter, de Freud à Lacan. L’en-je lacanien, 29(2), 9-16.
  • Tappolet, C. (2000). Émotions et valeurs. Presses Universitaires de France.

 

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