La Lutte Contestataire Continue..

« La grammaire républicaine sociale s’appuie sur l’association. C’est déjà le cas avec l’associationnisme des années 1840, le mouvement coopératif ou la loi sur les associations en 1901. Charles Gide compare ainsi le syndicalisme révolutionnaire et le mouvement coopératif : « Les deux organisations sont séparées non pas seulement par leur constitution mais par leur but. Car l’association syndicaliste s’occupe, par définition, des intérêts des producteurs. […] Au contraire, l’association coopérative de consommation représente et poursuit l’intérêt des consommateurs » Si tous les hommes ne sont pas des producteurs ouvriers, tous les êtres humains sont des consommateurs.

Il y a donc un universalisme du consommateur citoyen.

Au début du xxe siècle, autour du solidarisme, la pensée républicaine met en avant, elle aussi, l’association comme forme alternative à la fois au collectivisme des socialistes et à l’individualisme du libéralisme.

[…]

La manifestation de rue est un des répertoires les plus spécifiques de la grammaire républicaine. Elle a pour fonction de rassembler des citoyens indépendamment de leur appartenance de classe.

Plusieurs études ont été consacrées à la genèse et l’évolution de la manifestation de rue. Celle-ci constitue par excellence la modalité d’action issue de la démocratie moderne. C’est ce que montre Patrick Champagne dans son livre Faire l’opinion :

« Ces mouvements de foule, souvent proches de l’émeute, qui surgissent brutalement et veulent directement imposer une volonté souvent sommaire sont d’une ampleur difficilement appréciable par les observateurs. Ils prétendent être ou représenter l’“opinion publique” tout entière ou pour le moins cherchent à prendre à témoin l’opinion publique. […] Le mode d’action de ces mouvements publics de protestation, qui, à l’origine, est incertain et confus, va connaître au cours du xixe siècle une évolution analogue à celle que la notion même d’“opinion publique” a connu pendant le xviiie siècle. De même que l’opinion brute des classes populaires était rejetée au profit de l’opinion élaborée des citoyens rationnels, de même on va assister à une “domestication” progressive de la manifestation de rue ou, si l’on veut, à l’invention d’une forme raisonnable parce que fortement encadrée et contrôlée d’expression directe des opinions »

La manifestation fait partie d’un répertoire d’action issu de la Révolution française. À ce moment-là, il s’agit encore de mouvements de foule dont l’insurrectionnalisme du xixe siècle est l’héritier.

  • Mais la démocratie moderne correspond à la mise en place d’un public. L’apparition des manifestations de masse est concomitante de la constitution, dans l’espace public, d’un public acteur de la démocratie.

Deux conceptions de la démocratie sont issues de la Révolution française.

  1. La première, libérale, met l’accent sur la représentation et la garantie des droits civils.
  2. La seconde est la conception plébéienne, issue du républicanisme rousseauiste. Elle définit la démocratie comme la participation directe du peuple aux affaires de la cité.

Le caractère routinier et relativement institutionnalisé, au sein des démocraties libérales, des manifestations a comme conséquence que « pour l’extrême gauche qui était hantée par l’image de l’insurrection finale et glorieuse qui avait en cela une vision traditionnelle de l’action collective, un défilé discipliné, ordonné et respectueux de la légalité était une farce ». Cette routinisation de la manifestation est aussi soulignée par Danielle Tartakowsky :

« Aucun de ces épisodes [de manifestation] n’est désormais pensé en termes de crise politique ouverte par les gouvernements concernés qui s’essaient au contraire à minimiser leur portée, allant jusqu’à présenter les manifestations pour une des modalités de la démocratie à l’œuvre, tout juste un peu plus bruyante qu’il n’est d’usage. »

Par ailleurs, plusieurs études sociologiques ont souligné la place prise par l’action directe non-violente dans le renouveau contestataire. La désobéissance civique non-violente qui se présente comme le refus public et collectif d’une loi est une seconde forme d’action également liée dans sa logique à la grammaire républicaine.

  • Le sujet de la désobéissance civique ne peut être que le citoyen. Elle est justifiée par ce qui est considéré comme une injustice.

Elle se présente comme une forme d’action non-violente qui conduirait si elle était généralisée, selon Thoreau, à une révolution non-violente :

« Si un millier d’hommes refusaient de payer leurs impôts cette année, ce ne serait pas une mesure violente. […] Telle est en fait la définition d’une révolution paisible si semblable chose est possible »

Mario Pedretti a montré que la désobéissance civique entretient un lien particulier avec la démocratie. Le principe en est énoncé dans la Déclaration des droits d’inspiration républicaniste de 1793 :

« Art.33. La résistance à l’oppression est la conséquence des droits de l’homme. […] Art.35. Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

[…]

Le projet de société qui s’inscrit dans la grammaire républicaine est réformiste. Il s’agit de réguler le capitalisme par des politiques d’intervention étatique opposées aux politiques économiques d’inspiration néolibérales. Mais il ne s’agit pas de rompre en soi avec le capitalisme.

  • Par ailleurs, la grammaire républicaine a un projet de démocratisation des institutions qui ne rompt pas avec la démocratie représentative, mais qui accorde une place importante à la participation citoyenne et à la souveraineté populaire. Enfin, cette grammaire se caractérise par l’importance qu’elle accorde au tiers secteur dans l’organisation d’une alternative à l’organisation économique capitaliste.

 

La démocratie participative. La revendication d’une démocratie participative fait partie de l’identité de la grammaire républicaine. Marie-Hélène Bacqué, Henri Rey et Yves Sintomer en ont tenté la conceptualisation dans leur livre Gestion de proximité et démocratie participative. À partir de différents exemples de gestions locales, ils sont amenés à distinguer plusieurs modèles : managérial, de la « modernisation participative », de la démocratie de proximité, de l’empowerment et, enfin, de la démocratie participative.

Les auteurs n’utilisent la notion de démocratie participative que dans les cas de gestion locale où la « dimension politique est fortement affirmée de même que le rôle de l’État ». Dans ce cas les nouvelles institutions disposent d’un véritable pouvoir décisionnel. Leur fonctionnement implique des règles claires et une forte dimension délibérative. « L’autonomie de la société civile est encouragée à travers une volonté politique clairement affirmée en ce sens, mais aussi grâce à des garanties procédurales et à l’existence d’un réseau fortement mobilisé » Le modèle produit des effets distributifs importants. L’exemple par excellence, selon ces auteurs, est le budget participatif de Porto Alegre.

Il s’agit de s’appuyer sur les structures économiques ou politiques existantes en les amenant à se démocratiser davantage et conduire ainsi à une plus grande redistribution des richesses. La démocratie participative, en valorisant la société civile, s’appuie aussi sur le développement du tiers secteur. Cet intérêt porté à la démarche délibérative n’est pas sans lien, par exemple pour Yves Sintomer, avec la démarche néokantienne de l’éthique de la discussion telle qu’on la trouve chez Habermas.

 

État-providence et économie solidaire.

D’un point de vue économique, l’antilibéralisme s’inscrit dans la grammaire républicaine sociale. Il préconise l’intervention de l’État dans l’économie et le maintien d’un secteur public fort.

Comme nous l’avons vu, parmi les références invoquées, il y a la programme du Conseil national de la Résistance. Il promeut aussi le développement d’un tiers secteur par le biais de l’économie solidaire.

Bruno Frère distingue quatre familles dans l’économie solidaire : les structures d’accompagnement à la création de micro-activité, la famille de la finance et de l’épargne solidaires, les associations d’échange sans argent, la distribution « bio » et la distribution « équitable ».

Selon lui,

l’économie solidaire obéit à un certain nombre de règles de grammaire modélisables à partir de Proudhon. Mais c’est une lecture kantienne de Proudhon. La première de ces normes est celle d’universelle dignité : les associés, affiliés et désaffiliés, se reconnaissent une identique capacité de travail.

La deuxième règle, principalement respectée par la classe moyenne affiliée, consiste en

  • un impératif catégorique qui exige de chacun qu’il intervienne en faveur d’autrui afin d’améliorer ses conditions d’existence selon un simple principe de réciprocité que Proudhon reprend de Kant : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle. » L’engagement des affiliés vis-à-vis des désaffiliés relève de l’obligation morale.

Mais pour éviter que cette obligation morale ne sombre dans une relation de charité, elle est équilibrée par la règle de la commune compétence.

L’engagement des affiliés relève donc d’un acte individuel qui repose sur l’espoir que tous agiront de même manière pour créer une solidarité économique universelle.

En outre, les associations de l’économie solidaire font intervenir quatre valeurs : le localisme économique, l’engagement politique en faveur d’un monde meilleur, l’autogestion professionnelle et la convivialité. Selon les associations, l’une ou l’autre de ces valeurs sera plus ou moins dominante.

Comme l’affirme Alain Caillé dans la conclusion de son ouvrage Dé-penser l’économique qui porte sur l’économie solidaire : « Il est illusoire aujourd’hui de viser à édifier une “autre économie” que l’économie de marché capitaliste . »

[…]

La grammaire républicaine – citoyenne, humaniste et universaliste – est apparue après 1995 comme caractérisant la mouvance antilibérale et altermondialiste développée autour d’Attac. Avec la crise qu’a connue cette organisation en 2006 – baisse des adhésions, fraude électorale interne –, et alors que le discours antilibéral est en partie repris par les gouvernements, on peut se demander si le Parti de gauche ne peut pas apparaître comme une alternative politique pour une large partie des militants issus de la mouvance antilibérale. Ils peuvent se reconnaître dans des thématiques qui sont au cœur de la grammaire citoyenne, humaniste et universaliste développée au sein du mouvement altermondialiste. »

– Pereira, I. (2010). 5. De la lutte contre l’exclusion à une république sociale. Dans : , I. Pereira, Les grammaires de la contestation: Un guide de la gauche radicale (pp. 101-121). La Découverte.

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