Intellophilie

Bande sonore : Südwestfunk Jazz Session (Bootleg recording) – Chet Baker Trio.

Hier, gertrude et son conjoint laurent m’ont invité à souper chez eux ; chez eux est une belle villa dans l’un des quartiers les plus embourgeoisés (chiccicismes, beaux, agréables) de la ville ; chez eux est un château miniature avec piscine olympique aux allures d’œuvre d’art, un garage saturé de gros bolides et de remarquables engins motorisés dernier cri, des salles et des pièces stylisées à la dernière mode de design d’intérieur, des objets ultramodernes et presque futuristes, une cave à vin dans laquelle je passerais le restant de mes jours – pour dire, juste à côté de leurs murs de scotch et whisky vieux en moyenne d’au moins une cinquantaine d’années. Chez eux c’est une cour arrière comme il s’en faisait dans la rome antique avec une touche contemporaine d’aménagement extérieur dans le goût des magazines en arts déco de haut standing, des objets hyperconnectés à une forme d’intelligence artificielle redoutable d’efficacité, une intelligence artificielle qui analyse rapidement tout ou presque et sait avec une étonnante précision par exemple à quel moment tamiser les lumières ou lancer la playlist appropriée pour que les luminosités et la musique d’ambiance rendent les saveurs des bonnes choses encore plus savoureuses qu’elles ne le sont déjà – voire amplifient les expériences déjà savoureuses. Chez eux, une intelligence artificielle discrète et prodigieuse domestiquée comme les animaux – et à bien y regarder, de façon macroscopique sociétale, de plus en plus les enfants d’aujourd’hui. Chez eux est un hors-lieu situé dans une dimension temporelle quasi impossible à concevoir tant que l’on ne l’a pas expérimentée.

Pourtant, chez eux, vu de l’extérieur, c’est l’ordinaire banalité des mêmes façades d’habitations, même tronche ou à peu près des trucs qui se ressemblent posés les uns près des autres, les vues d’extérieur des habitats des quartiers d’embourgeoisés (comme d’ailleurs ailleurs) sont une succession de l’assommant qui se porte (sans jeu de mot) ou présente bien, cela est indéniable, voilà aussi en quoi ces vues sont admirables. Le grandiose étant dans ces lieux une banalité à nulle autre pareille, une suite rapprochée des mêmes et mêmes aspects fabuleux des choses, un défilement du semblable plus ou moins différent dans un environnement au fond monochrome d’insipidité qu’est l’extraordinaire mimétique ou mimétisme, un environnement qui soit a ceci de carcéral soit a cela de bocal, tout dépend de la perspective ou de l’approche.

Mais, il ne faut pas s’y tromper, le commun des mortels, tout le monde ou presque, rêve veut tuerait / tue se salirait / se salit les mains pour faire partie d’un tel environnement, d’un tel décor. Le presque qui se voudrait exception en fait est hypocrite ou qu’il se raconte n’importe quoi. Quand tu es dans ce décor, quand tu plonges dans cet environnement, quand tu es dans ce chez eux, tu comprends très vite que ta définition de confort, d’agréable, et de tout ce qui te procure des sensations de bien-être, est simplement du n’importe quoi. Tant que tu n’as pas goûté à cette autre saveur des choses, de l’existence, de l’être et d’être, tu ne peux pas être très affirmatif de quoique ce soit dans le sens de « l’argent ne fait pas le bonheur » ou les conneries du genre, tu ne peux pas être très déclaratif de quoique ce soit dans le sens « l’argent c’est l’horreur », tu ne peux pas être prétentieux de la profondeur de ton être parce que « moi, je suis détaché(e) de ce matérialisme, de la superficialité », en revanche tu peux toujours et encore te raconter simplement des histoires.

Cela se comprend tout à fait, nous avons tous besoin de bonnes histoires pour les récits de nos existences qui ne sont pas toujours des fragments au contenu ni très exaltant ni très inspirant, nous avons tous besoin d’imaginaire pour survivre à nos réalités, nous avons besoin du quoique ce soit de n’importe quoi de quelque nature que ce soit et accessoirement du n’importe quoi en bonnes histoires pour expliquer notre condition mais surtout nous la justifier (quand ce n’est pas nous justifier auprès des autres). Cela se comprend très bien.

Il ne faut pas s’y tromper, les mortels que nous sommes tous, mortellement matérialistes et superficiels, égotiquement matérialistes et superficiels, narcissiquement matérialistes et superficiels, humainement matérialistes et superficiels, nous ferions du chez eux le chez nous si nous en avions l’opportunité. Le dalaï lama ne vit pas dans une grotte au sommet d’une montagne, le pape ne vit pas dans une étable, martin luther king ne vivait pas dans la rue et gandhi n’a pas grandi ou vécu dans un dépotoir pour intouchables, greta truc-truc ne vient pas d’un mouroir comme les banlieues des crevardes populations à la périphérie des lumières citadines – cartes postales – et ne vit pas dans un ghetto insalubre ou dans un quartier de pauvres, les grands et illustres esprits de sainteté ou d’humanisme criard de ce monde ne vivent pas dans le caniveau, les palais des révolutionnaires rouges (comme ceux davosiens d’aujourd’hui) ne manquaient / manquent pas de caviar et autres choses qui donnent une saveur particulièrement exquise à l’existence, etc. Etc. Mère térésa vivait dans un bidonville, c’était sa conviction, un choix de vie. Mukwege, celui qui répare les femmes, a longtemps vécu dans la brousse, parce que c’est dans celle-ci que se réfugiaient toutes ces femmes ravagées et détruites par la sale guerre des hommes, yousafzai et murad ainsi que toutes les autres héroïnes de notre contemporanéité vivent où pour elles leur existence fait sens, a pris sens, a du sens. Un lieu qui n’est pas le même que ceux de nos héros (verts ou vertissismes) des temps (post/hyper) modernes que sont les schwarzeneger, attenborough, etc. Etc.

L’on peut bien poser des actes héroïquement combatifs contre la misère du monde et avoir le droit de s’empiffrer de caviar, de voyager en jet (de haute classe) ou en bateau (de grande fracture / facture), de séjourner dans les hôtels cinq ou mille étoiles, d’aller se reposer dans un environnement paradisiaque dans le sens de ce luxe délicat ou ostentatoire, d’avoir plusieurs engins motorisés de prestigieuses marques, de faire copain-copine ou chummy-chummy avec les principaux responsables de la misère du monde dans des lieux d’une si plaisante convivialité matérielle réservés seulement au gotha, d’avoir et de le faire voir / savoir un narcissisme aussi grand que le château de versailles, de placer son fric dans des fonds vautours afin de le fructifier comme il faut, de prêcher la bonne parole et d’enseigner les évangiles de l’authenticité et tout le tralala tout en incarnant la facticité la vacuité et autres escroqueries impostures entourloupes la plus totale, etc. Etc. On a ce droit. Puisque nous ne sommes que de simples mortels. Nous appartenons malgré tout au commun des mortels, héros ou saints, révolutionnaires ou radicaux, sauveurs ou guides, bourgeois ou crevards, précaires ou prolétaires, rien du tout ou presque rien ou si peu de presque rien. Nous sommes mortellement d’un matérialisme et d’une superficialité d’une grande banalité.

Il ne faut donc pas s’y tromper, tant que l’on n’a pas goûté aux saveurs des choses des belles et riches existences, que l’on n’a pas eu en bouche de telles saveurs, l’on ne saurait (se) dire que le pognon et tous ses accessoires ne fait pas le bonheur, est une horreur. Tant que l’on n’a pas dégusté ce goût des choses, on raconte simplement des conneries, on se raconte de belles histoires, on fait de son mieux pour supporter sa condition et de se la justifier. Comme le commun des mortels. Hier, chez gertrude et laurent j’étais le commun des mortels.

 

 

Et je dois te l’avouer, je n’échangerais jamais toutes ces sensations pour rien au monde, même pas pour un exil dans une jungle sudaméricaine comme l’autre – tu sais le fils de la grande bourgeoisie argentine, le mec au beau regard ténébreux photographié avec un couvre-chef noir siglé d’une étoile rouge (un jour comme ça en passant, durant son trip révolutionnaire comme d’autres font un bad trip après un shoot d’héroïne). Nan. Moi la jungle, avec ses moustiques, ses serpents, ses araignées, ses arbres très insignifiants, sa boue, ce côté sale et moche, ce n’est pas mon truc. Chez gertrude et laurent, voilà qui est à peu près acceptable pour le putain de mortel que je suis.

Je sais, avant-hier nathalie me l’a dit après que l’on ait copulés comme des bêtes de la jungle, je suis pitoyable et pathétique. Un pitoyable et pathétique matérialiste superficiel, connard ou sombre connard, etc. Etc. Bref, un pitoyable et pathétique. Elle m’a demandé d’aller me faire voir, de m’étouffer avec ce pathétique et ce pitoyable, de m’y noyer. Bref, nathalie m’a trouvé sale et moche. Nathalie est – autoproclamée ou plébiscitée par les foules en délire – sainte ou héroïne des temps (post/hyper) modernes, ceci explique peut-être cela. Nathalie est – autoproclamée ou plébiscitée par les foules en délire – nymphomane, certifiée biodégradable, selon des expert(e)s reconnu(e)s, et d’après des normes exigeantes en la matière. Mortelle, en somme. Comme le commun de nous tous.

Hier, soir, après le souper chez gertrude et laurent, elle m’attendait au bas de mon immeuble, mon concierge a aimé mon cadeau de fin d’année, la preuve il ne laisse plus monter n’importe quoi. Nathalie m’attendait, le cul en feu à l’instar des incendies forestiers grillant kangourous et autres ces derniers jours quelque part, ailleurs, loin du monde. Nathalie avait besoin de ma boue pour éteindre son feu. J’ai donné de mon mieux, en ayant en tête les réflexions de mauss dans son essai sur le don mais aussi de celles de ricoeur sur la même thématique. J’ai fait don, donc. Un fait social sexuel total.

Ce fût sale et moche, pour ne rien changer. Durant la lutte contre l’incendie, nathalie a hurlé à quel point elle m’aimait, tu comprends ce que je veux dire, tu l’as sans doute vécu, tu le vis souvent, quelquefois c’est émouvant, certaines fois c’est stimulant, généralement c’est soit flippant soit consternant. Nathalie et ses aboiements « Je t’aimeeeeeeee, ôoooo god / gosh que je t’aimeeeeeeeeeee ! ». Je me suis senti comme un héros, d’autant plus qu’elle n’a eu de cesse de faire savoir aux voisin(e)s à quel point mon « dirty dirty » était « soooo gooood ». Propagandiste dans l’âme nathalie, ceci explique aussi pourquoi elle reçoit toujours un vrai plébiscite des foules en délire. Je suis comme le commun des mortels, sensible à la propagande et convaincu par le discours ou les aboiements voire les hurlements propagandistes. Ça aussi je ne l’échangerais pour rien au monde.

 

 

Hier, avant le fait total qu’est nathalie (savoureuse de temps en temps du sale et du moche, nymphomane du pitoyable et du pathétique, seulement amoureuse lorsqu’elle a le feu aux fesses ou quand la boue éteint un tel feu), avant de poser l’acte héroïque de la sauver des flammes de son incendie, je soupais donc chez gertrude et laurent, et j’ai eu beaucoup de belles choses en bouche. J’ai regoûté aux saveurs du pitoyable et du pathétique. Et je dois l’avouer, c’était de toute exquisité. Un exaltant fragment d’existence.

Gertrude, blonde aux yeux bleus, dans la trentaine et légèrement moins âgée que moi, brillantissime directrice des opérations d’une importante (et richissime) organisation privée dont les activités économiques sont financières, est attirée par et aime les intellos.

Laurent, son conjoint, beau brun au physique de gladiateur, légèrement plus de quarante ans, entrepreneur de génie dont le succès parle matériellement de lui-même, est attiré par et aime les blondes (fausses ou véritables, tant qu’elles sont blondes).

Gertrude est allée à l’université, elle y est restée moins d’un an, elle a lâché l’affaire. Laurent n’a pas fini son secondaire, l’école et tout le bazar n’était pas vraiment son truc.

Gertrude vient d’une famille de la petite bourgeoisie, son père est un scientifique réputé et sa mère a occupé de belles fonctions de direction dans plusieurs entreprises privées. Laurent quant à lui est originaire d’un milieu social défavorisé de chez pauvre, il a l’habitude de me raconter comment ses frères ses sœurs et lui avaient au quotidien de la misère enfants à se nourrir malgré des parents qui faisaient de leur mieux. Gertrude a un profond respect pour son père, c’est pour elle un modèle d’intelligence et d’intelligence puissante même s’il n’a pas toujours été humainement ou autant qu’elle l’aurait voulu un modèle d’amour et d’affection paternels. Laurent est assez fier de ses parents car à ses yeux ils incarnaient le dur labeur le sacrifice la résilience, des modèles de force et de détermination qui l’ont profondément inspiré.

Laurent est parti de rien avec quasiment rien et il a gravi difficilement les échelons de la pyramide sociale, aujourd’hui laurent change de véhicules mensuellement, du neuf toujours. Sa cave à vin vaut en dollars plus que mon revenu annuel (avant et après ma déclaration d’impôts). Gertrude change trimestriellement de voiture, du neuf toujours. La plus récente voiture, avec les options incluses, a la valeur totale (avant et après taxes) de tout ce que j’ai eu comme revenu depuis au moins cinq ans.

Gertrude et laurent ne sont pas clinquants, au contraire. Pas de marques commerciales ostentatoires sur eux, pas de bling bling, rien. Seulement, ce rien discret porté très simplement ou présenté sur eux en toute simplicité coûte ou vaut (avant et après taxes) entre dix et vingt fois plus que ce que j’ai comme revenu chaque mois.

 

 

Et dieu seul sait à quel point je suis pauvre, membre incontestable du peuple d’en-bas, du peuple du / de rien du tout ou de quelque chose de cet ordre. Il y a des mois chez moi qui sont pire que d’autres. Des moins pires du pire, des plus pires du pire. Je fais partie de cette classe sociale qui transpire en faisant son hebdomadaire épicerie, qui ne se souvient plus de la dernière fois qu’elle a mangé du poisson de bonne qualité, qui ne se souvient plus du goût des aliments ordinaires de la survie qui sont aujourd’hui hors de prix pour toute bourse ordinaire de précaire. Je suis donc pauvre, en n’a pas douté. Gertrude et laurent le savent très bien, et jamais une seule fois ils ont fait preuve de paternalisme à mon égard, encore moins de cette compassion qui humilie et salit la dignité humaine, ni ce misérabilisme suintant de moralisme bourgeois qui sans toujours le vouloir ou s’en rendre compte infériorise davantage ce qui est vu comme plus bas que soi. Je n’ai jamais été vu ou traité indécemment par eux, au contraire.

C’est gertrude qui, il y a quelques années, quand j’ai eu besoin de m’acheter un véhicule, a eu la gentillesse de se charger de monter et de gérer mon dossier financier afin que cela passe au crédit sans que cela ne me coûte en intérêts les yeux de la tête. C’est laurent qui a mobilisé son réseau de relations afin de dénicher l’offre de véhicule à la fois la plus accessible financièrement pour moi et l’automobile esthétiquement « pas si pire » que ça (toujours selon sa formulation) – je te dirai « belle » pour le prix que cela m’a coûté. Lorsque gertrude et laurent rencontrent des difficultés dans leurs activités professionnelles, et quand leurs options ne leur permettent pas de résoudre de telles difficultés, c’est souvent vers moi qu’ils se tournent afin que j’analyse et leur présente des pistes de solutions. Ils savent que même si nous n’appartenons pas au même monde, nos singularités situationnelles et nos richesses personnelles sont complémentaires, mais surtout qu’humainement nous sommes liés par un indéniable lien de solidarité.

Il y a plus de deux ans, j’ai connu une forte et difficile séparation, ils ont été là pour mon ex-conjointe flower di riviera, gertrude s’est investie pleinement aux côtés de flower en la soulageant de tâches qu’elle ne pouvait réaliser du fait de ses obligations professionnelles au quotidien, gertrude a été extraordinaire. Laurent aussi, et très longtemps il m’en a voulu, je crois qu’il m’en veut encore un peu, d’avoir été la cause de souffrances de di riviera, d’avoir été un sombre connard, pathétique et pitoyable. Dans ce genre de situation qu’est une séparation, il y a toujours un méchant et un bon, jamais beaucoup de nuances, j’ai accepté le rôle de trou du cul parce que oui je l’étais même si c’est toujours plus compliqué dans les faits. Je leur suis et resterai toujours reconnaissant de cette solidarité, de cette humanité, la séparation d’avec flower di riviera nous a paradoxalement rapproché et nous avons appris à nous voir différemment ou à nous découvrir autrement.

Aujourd’hui, quand ils ont besoin d’un certain avis sur les choses ils me le demandent, quand j’ai besoin d’une opinion sur certaines choses c’est eux que je consulte, nous avons su construire une espèce d’espace d’échange mutuel sur un même pied d’égalité puisque humain au-delà des questions de classes sociales, de biographies, d’origines, etc. Etc.

 

 

Lors des dernières élections fédérales, ils m’ont demandé mon avis objectif sur les partis politiques en compétition. Un portrait d’ensemble et général des forces et faiblesses des idées politiques des uns et des autres, un portrait concis, en deux trois mots. C’était au cours d’un souper. Je le leur ai donné en toute objectivité. Gertrude après m’avoir écouté a lâché : « T’es ben neutre ! Toé pour qui vas-tu voter ?! » J’ai répondu : « J’ai déjà voté. J’ai voté par anticipation. J’ai choisi le nouveau parti démocrate. » Laurent et elle ont répliqué en cœur : « C’est quoi ça le nouveau parti démocratique ?!! » Cela ne m’étonnait guère. La politique n’est pas la tasse de caféine liquéfié de tout le monde, pour dire en général presque tout le monde s’en fout un peu beaucoup sauf quand on touche à ses intérêts propres. J’ai dit : « Le NPD. Le parti du mec avec un turban sur la tête et une barbe bien fournie. » Laurent m’a demandé : « Ah, tu parles de l’importé ?! » Gertrude a complété : « Je crois qu’il est indien ou pakistanais ? » J’ai fait : « Il est canadien, je crois.. » Les deux ont balancé : « C’est un musulman non ??? » J’ai répondu : « Il est sikh, en fait. » Bien entendu ils m’ont demandé : « Sick ??? »

Et là j’ai expliqué non seulement que sick n’est pas tout à fait sikh mais aussi pourquoi j’avais voté pour ce mec et son parti dont le québec post-attentat terroriste de la mosquée de notre capitale-nationale et en pleine intégration néolibérale et capitalo-fondamentaliste avait un peu beaucoup en horreur. Je leur ai dit que des principaux partis politiques susceptibles de gouverner, j’ai choisi celui qui ramènerait relativement réellement le curseur idéologique à gauche, pas un prétendu centriste qui est en fait à droite. Dans une réalité politique contemporaine où la droite domine depuis au moins trente ans et l’ultra-droite quelques fois très extrémiste dicte de plus en plus son tempo et ses idées aux autres courants politiques faisant de l’espace public une espèce de monochrome idéologique, j’avais choisi une aspiration d’avenir qui incorpore véritablement à la fois les questions de justice sociale, de dignité humaine, d’environnement. Un choix point de cœur ou pas un acte d’allégeance politique voire idéologique car étant personnellement loin de me revendiquer social-démocrate (socialiste libéralisé) ou même de gauche (encore moins de droite, libéral socialisé), mais un choix d’abord de besoin d’un rééquilibrage idéologique et politique dans un espace dominé depuis presque vingt trente ans par un et même discours (néo)libéral, capitalo-compatible, capitalo-fondamentaliste, de comptable et de gestionnaire dans le sens le plus banquier ou dirigeant de la finance type wall street du terme bien plus que véritablement responsable politique.

Mais également, j’avais choisi ce mec parce que je voulais tant sur le plan national ou fédéral qu’international, en ces temps de haine et d’intolérance des différences religieuses et autres, qu’il incarne un symbole fort de pluralité et d’identité contemporaine canadienne loin du récit fantasmatique du peuple fondateur blanc chrétien, souchard, etc. Etc. Je voulais voir jagmeet singh face à trump et ses soutiens populaires d’extrême-droite, visiter l’europe de cette islamophobie dégueulasse et cet ethnocentrisme quasi historique méprisable, être reçu en tant que dirigeant occidental d’une puissance du nord mais un dirigeant aussi singulier contrastant avec la monochromie politique de l’occident politique, et entendre lire les commentaires des petites gens dans leurs détestations haines et intolérances ordinaires et des grands prélats des invasions barbares et de la disparition de « nous autres ». Je voulais voir ce qu’il adviendrait, et voir si la social-démocratie à l’épreuve du pouvoir était définitivement morte comme j’ai tendance à le penser, voir si la gauche a effectivement perdu la guerre idéologique culturelle des idées et du pouvoir politique contemporains comme je le crois vraiment.

J’ai ainsi expliqué à gertrude et laurent que ce choix découlait de plusieurs considérations. Gertrude m’a demandé : « Tu es de quel bord toé en fait ??? » Je n’ai pas voulu lui dire que je viens d’une famille pluggée au conservatisme de droite, sur le plan international ô combien (encore) pro-étasunienne et pro-israélienne, et que pour les miens mes premières convictions idéologiques et politiques contraires aux évangiles du dogme familial, de mon éducation, étaient hérétiques. J’étais à leurs yeux le mouton noir, et durant mon adolescence ils me l’ont souvent fait payer, quelquefois chèrement et chair-ement payer. Dans mon milieu social d’origine, cette hérésie a fait de moi comme les membres de la caste indienne : un intouchable, un impur. Je ne le lui ai pas dit, ce n’était pas nécessaire ni réellement utile. Je lui ai dit : « Jusqu’à date, justice et dignité humaine pour faire simple, philosophiquement d’obédience kantienne et autres déclinaisons, en termes de valeurs proche de diogène de sinope et des Cyniques, politiquement anarchiste et radical ». Elle a eu dans ses yeux un éclat de fascination. Parce que cette réponse, absolument banale, pour elle était de l’ordre de l’intellectualisme. Gertrude a presque mouillé dans sa culotte.

 

 

Gertrude aime les intellos, elle les trouve très attrayants, sentimentalement et sexuellement. Pour elle, un intello qui n’est pas physiquement pas pire ou qui ne soit pas physiquement irrécupérable selon son expression a quelque chose d’irrésistible. Gertrude a les boules refaites, un cul presque black ou d’afrique noire – je veux dire rebondissant sans être outrancier, elle est assez grande si j’ose la comparaison avec la moyenne, bref gertrude est une blonde plantureuse, indéniablement. La première fois que je l’ai rencontrée elle venait voir mon ex-conjointe, elle m’a tout de suite parlé d’argent, de son argent, de sa piscine creusée, et tous les trucs du genre. La seconde fois, j’étais en boxer dans la cuisine de chez nous, presque nu, elle est entrée et a fait : « T’inquiète cela ne me dérange pas, laurent mon chum a aussi un penis pareil ». J’étais consterné. Les deux fois.

Si gertrude est très attachée à des considérations matérialistes, en réalité elle est une adoratrice du cerveau, un cerveau porté par un physique pas pire, « un cerveau avec un gros pénis » comme elle me l’a confié durant un souper, un cerveau doublé d’un physique pas ingrat et vivant si possible dans une maison pas pire et roulant dans un véhicule pas pire. Laurent, grosse bite selon gertrude, physique pas pire, roulant dans une voiture pas pire, a particulièrement engraissé ces dernières semaines, ce qui a été l’objet d’une discussion de thérapie de couple, j’étais le psychothérapeute de la soirée. Gertrude lui a dit dans les yeux : « Tu m’attires de moins en moins sexuellement ! Tu prends de la bedaine ! » Laurent a dit : « Toé tu me turn off avec tes gros caleçons et tes poils ! En plus t’es plus si nymphomane que ça ! Quand je t’ai connue t’étais gourmande ! Tu vieillies mal ! », ils étaient assis l’un près de l’autre, j’étais en face d’eux, le scotch servi par laurent m’a permis de tenir le coup. Gertrude a ajouté à chaque fois que laurent faisait une réflexion : « Tu dis n’importe quoi ! Ça a juste aucun bon sens ton affaire ! » ou « Tu as un problème de lexique chéri ! » ou « Tes sources sont de la marde ! » ou « Tu devrais développer plus intellectuellement chéri ! », etc. Etc. Et à chaque fois, elle se tournait vers moi – « Hein lud’ ! » – afin que je confirme à quel point son conjoint, le père de ses deux formidables bambins, était simplement intellectuellement un stupide, un con, un irrécupérable, un analphabète fonctionnel avec plein de cash. Je ne disais rien, aucune réaction, même pas un sourire.

Tout le long de la soirée, elle est revenue sur le fait que son dernier ex, le mec avant son mec, était un intello. Son ex est un chercheur universitaire, brillantissime apparemment. Il est revenu à la charge il y a quelques semaines, lui demandant une nouvelle chance d’une vie à deux. Ce n’était pas la première fois. Et ce n’était pas la première fois que gertrude parlait en ma présence de son ex intello brillantissime, et laurent à chaque fois ne manquait jamais l’occasion de lui rappeler d’un à quel point son ex la traitait comme de la merde puisqu’elle n’avait pas de diplôme universitaire et de deux à quel point cet « intello sans une cent » n’aurait jamais pu lui offrir la « vie » qu’elle avait actuellement. Une façon pour laurent de lui dire : soit « Ferme ta yeule ! » soit « Va chier avec ton intello ! » L’autre truc mettant laurent hors de lui c’est le fait que gertrude précise à chaque fois qu’elle a été en couple avec des mecs soit avocats, ingénieurs, comptables agréés, soit diplômés universitaires, ce qui au fond revient au même puisque derrière le titre professionnel il y a un parcours universitaire et une présomption d’intello (disons d’individus de ce statut).

 

 

Obsédée d’intellos, gertrude n’est pas un cas isolé. Elle n’est pas un cas isolé d’intellophilie dont je ne sais si c’est bonnement une paraphilie (dans le sens dsm du terme) ou si c’est simplement une passion un peu (beaucoup) irrationnelle pour quelque chose. L’intellophilie n’est pas un phénomène ou un trouble nouveau, il suffit d’observer l’attraction erotico-sexuelle et sentimentale qu’ont les professeurs / professeures sur leurs étudiant(e)s qui combine à la fois l’attirance pour l’autorité (la figure autoritaire) et pour leur charisme (intellectuel), il suffit d’observer l’aura (à l’instar de celle des rockstars) des intellectuels (cathodiques notamment) sur les groupies ou les communautés de groupies, il suffit d’observer à quel point l’intellectul/le combine à la fois fascination et répulsion dans la longue histoire humaine des obsessions libidinales et sentimentales, pour le constater. L’intellophilie n’est pas nouvelle, elle a souvent été marginale, marginalisée, ou simplement en marge des modèles erotico-sexuels et sentimentaux dominants.

Il y a quelques années, dans un contexte de crise de sens et d’anomie généralisée, j’observais l’émergence dans les relations micro-sociales d’une sorte de passion pour l’intellectuel/le (figure) comme une résistance au diktat du corps parfait et de la beauté (physique / matérielle) superficielle, cela fait un moment que j’ai l’impression que l’on a glissé de cette résistance à la constitution d’une espèce de mode (sentimental et sexuel ou erotico-sexuel). De plus en plus, les individus de toutes sortes d’origine et d’idéologie se revendiquent sur les réseaux sociaux et dans les rencontres sociales d’un « amour », d’une « attirance », pour ce qui est soit intellectuel soit considéré (souvent à tort) comme tel. L’intello est le nouveau truc à la mode. Les individus, de gauche et de droite, et en dehors, n’hésitent plus sur leurs profils réseaux sociaux à présenter leur parcours académique comme un attrape-couille ou un attrape-cul (au-delà de la valorisation de soi, de la singularisation de soi), alors qu’il y a encore quelques années de telles informations n’étaient pas si bien vues et donc étaient relativement cachées voire marginalisées – la preuve j’ai une connaissance qui il y a trois ans déclarait dans la partie consacrée à sa description sur fakebook ceci : « ai-je l’air d’une nerd ? » pour dire « Non, je ne suis pas une intello, je ne suis pas plate ! » Marie-ève m’avouait il y a encore quelques temps à quel point elle ne pouvait montrer son côté intello parce que « les mecs débandent face aux intellectuelles ». Ces derniers mois, elle a écrit : « Alcoolique de livres », elle s’est même faite tatouée des livres sur le corps.

Sur les profils réseaux sociaux, le « nerd », l’intello, les études, n’avaient que peu de place devant les « jobs » et les photos de son « char », de ses vacances ou ses errances dans des lieux paradisiaques ou vus comme ça, etc. Etc. Depuis quelques temps, je remarque que les études et les diplômes ont gommé la « job » ou trône désormais au-dessus de la « job ». On n’hésite plus à déclarer, je te dirais même à hurler, que l’on aime lire des livres, à présenter les livres lus (ou supposément lus), à se montrer et se faire voir avec et au milieu de livres qui sont loin d’être du type « romans de gare » ou qui ont quelque chose que l’on croit d’intellectuel. On n’hésite plus à se prendre en « selfie » avec un livre, devant une bibliothèque, avec une paire de lunettes « d’intellectuel/le », en train de réfléchir (en mimant quelquefois le penseur rondinnien), devant un musée ou dans un musée, dans une librairie, et autant aimer que partager des pages un peu (beaucoup) intellectuelles, etc. Etc.

 

 

L’intellophilie est le nouveau truc sexy, hot, la nouvelle tendance. On n’est plus dans un contre-modèle par rapport à la norme dominante de valeurs esthétiques et superficielles, dans la résistance face à l’hystérie ou d’une dictature des canons esthétiques physiques / matérielles du beau, du désirable ou du baisable, de la superficialité, nous sommes maintenant dans une montée en puissance d’une esthétique aussi superficielle que fascisante de l’intellectualisme ou de la figure de l’intello, dans un monde de crise de l’esprit critique, d’engagement exhibitionniste citoyen pour une pluralité d’enjeux, de nouvelles hiérarchies sociales à partir non plus des moyens de production mais de possession ou de détention de la connaissance.

D’ailleurs, gertrude me l’a avoué : « La connaissance, c’est le pouvoir et la puissance ! » Et ceux et celles qui semblent avoir ce pouvoir et cette puissance deviennent des objets hautement estimables, aimables, baisables. Ils sont dominants et dominateurs, comme ceux et celles qui parce rockstars à travers leur charisme exercent une contrainte sur les individus en infléchissant leur comportement en fonction de leur volonté (en paraphrasant l’édition critique de l’œuvre de max weber « La domination » établie par sintomer en 2013 et avec la traduction de kalinowski).

En fin de compte, au-delà du pouvoir et de la puissance, l’on revient à la question classique de la domination ou quasi sempiternelle de la domination toute wébérienne. L’intellophilie est donc devenue – au-delà soit de la paraphilie soit la passion – une affaire de domination, de montrer sa domination (des autres), de se montrer dominant(e). « J’aime les livres » ou « Je lis des livres » voire « J’aime lire des livres » comme une façon de dire « Je suis intelligent(e) et intellectuel/le » voire « Je suis cultivé(e) » dans un monde dit-on d’analphabétisme fonctionnel, de l’appauvrissement de la culture générale chez les individus, du culte (déclinant ou non, délirant ou non) du corps et de la beauté (matérielle / physique) superficielle, du cul pour le cul et rien d’autre, tout en restant dans l’idée bourdieusienne de la distinction qui sur bien des aspects n’est que – comme le critique justement bourdieu (philosophico-sociologique) – la justification de la légitimité d’un apartheid socio-culturel. Une nouvelle bourgeoisie émerge donc ces dernières années, elle est celle des « intellectuel/les », des « cultivé(e)s », indifféremment de leur appartenance de classe sociale. L’intellophilie comme une ligne de démarcation entre le nouveau peuple d’en-bas et le nouveau peuple d’en-haut. Les nouveaux anormaux et les nouveaux normaux, les nouvelles valeurs et les nouvelles sous-valeurs de toutes sortes ou qui en découlent. Les intellophiles sont bien évidemment de droite mais surtout de gauche. Ces derniers sont ceux qui semblent les plus atteints par la paraphilie, par la passion, qu’est l’intellophilie.

Nathalie, gauchiste d’altermondialisme ou du mondialisme alternatif de la mondialisation capitaliste ultra libérale, par exemple, a un profil intellophile que je pourrais ériger en modèle du genre. Son profil affiche publiquement son statut de doctorante pluridisciplinaire en études de la guerre, de la meilleure université privée québécoise, et tout son parcours académique d’exception et exceptionnel. Son profil affiche publiquement des informations de pages détenues par des revues intellectuelles ou universitaires prestigieuses, et quand ce n’est pas publiquement affiché, ses ami(e)s peuvent lire tout ce qu’elle partage et c’est toujours des réflexions intellectuelles ou des commentaires très intellectuels de photos (ou autres), mettons que ce ne sont pas des publications de n’importe quel quidam. Nathalie a dernièrement crié sa consternation de l’individualisme et l’obsession des individus à toujours vouloir s’individualiser, à toujours vouloir se singulariser, nathalie la léniniste-marxiste outrée condamnait fermement et éloquemment le triomphe du « libéralisme-individualisme », nathalie n’hésite pas à faire savoir à son public qu’elle a été récompensée d’un prix prestigieux pour son travail de chercheuse ou d’intellectuelle, nathalie n’hésite pas à se mettre en scène sur un podium lors d’un colloque universitaire et le publier sur fakebook, nathalie ne rechigne pas un passage dans les médias même si elle trouve qu’ils sont « tous corrompus », nathalie n’hésite pas à critiquer le système de vedettariat tout en faisant de grands efforts pour être une vedette intellectuelle, nathalie n’hésite pas à actualiser ses informations personnelles sur fakebook afin que chacun sache le titre intellectuellement (et socialement) enviable de sa nouvelle position professionnelle, mais surtout nathalie n’hésite pas à montrer à quel point elle est engagée comme citoyenne (cosmopolite) dans les enjeux environnementaux à la mode. Une intello qui se retrousse les manches, qui va au sauvetage du monde, cela mérite des acclamations de la plèbe, un plébiscite. Nathalie s’est mise en couple il y a quelques semaines. Elle l’a fait savoir sur fakebook : « en couple avec XYZ ». Son XYZ présente fièrement sur son profil ses diplômes en neurosciences couronnant un parcours académique d’exception et exceptionnel dans une université publique qui fait partie de la liste si exclusive des cinq meilleures universités canadiennes et des cent premières du monde, c’est un post-doctorant. Il y a plus d’un an, nathalie me disait à quel point les mecs qui pensent en profondeur ne l’intéressaient pas, ces deux derniers ex sont des mecs qui pensent en profondeur, cela se lit très bien sur leurs profils fakebook et cela se voit aussi (surtout) sur les photos de profil. Nathalie ne diffère en rien de stéphanie, la droitiste de néolibéralisme davosien ou de capitalisme ultra libérale façon davos. Presque que même parcours académique, profils fakebook quasi identique, des mecs ainsi que des ex presque de la même nature. Bref, tout ce qui ferait mouiller et tomber en amour gertrude.

Durant le souper, l’intellophilie de gertrude a atteint des sommets, à l’instar de la vague d’intellophilie sur les réseaux sociaux et dans les relations micro-sociales. En l’absence physique de ses ex ou en substitution de ses ex, j’étais l’intello de service. Laurent, en ces instants, en voyant sa blonde autant saliver que mouiller dans sa culotte en m’écoutant parler, a juste envie de m’arracher la tête.

 

 

Pourtant, il ne faut pas s’y tromper, je ne suis pas un intello, un nerd, ou que sais-je encore. Et je l’ai si souvent dit et répété. Ce n’est ni de la fausse modestie ni de l’humilité mais seulement de la lucidité et un peu beaucoup de l’honnêteté. Pour être franc, j’ignore ce qu’est un(e) intello, et généralement le sens commun que l’on donne à « intellectuel/le » je l’associe presque mécaniquement à « masturbation ». Et la masturbation, ce n’est vraiment pas mon truc. Je ne crois pas qu’il faille être diplômé(e) ou sur-diplômé(e) pour être qualifié(e) d’intellectuel/le, le diplôme et le parcours académique dit le niveau d’instruction, et ce qui est instruit n’est pas nécessairement « intello ». La caste des instruits ou la classe sociale des instruits est un condensé d’individus qui savent penser et/ou dire la pensée sur la foi de leurs connaissances accumulées et intégrées, beaucoup ne sont que des perroquets. Du blablabla de vacuité, mimétique, fade, insipide, et souvent quand on y réfléchit quelquefois : stupide. Ce blablabla se voit tout de suite par cette profusion de grands mots, de formules ampoulées, de prétentions lexicales, de snobisme du vocabulaire. Trop d’artificialités pour finalement ne rien dire de substantiel ou qui soit inattendu dans le sens de progrès de la pensée humaine. Cependant, dans ce foutoir, une (ultra) minorité (à laquelle je n’appartiens pas et que je ne souhaite pas vraiment appartenir) est réellement intellectuelle, dans le sens qu’il s’agit véritablement du génie de cette activité de l’esprit qu’est la réflexion autant conceptuelle que livresque des choses. Ce n’est plus du blablabla, il y a là quelque chose de substantielle, de prodigieux, de remarquable, et d’inoubliable voire de transformationnelle pour l’esprit qui le voit et le lit. Certaines personnes instruites que j’ai rencontrées dans mon insignifiante existence sont de cette (ultra) minorité. Les restes restent essentiellement masturbation.

Il ne faut donc pas s’y tromper, je ne suis nullement un intello, un nerd, ou des trucs du genre. Et je n’en suis pas plus fier ou moins fier, je m’en fiche simplement – autant que j’ai conscience de ce que je suis. J’ai conscience que ce n’est pas parce que l’on a lu ou lit des livres que l’on est forcément intellectuel/le voire même intelligent(e)s puisque l’intelligence est simplement la faculté de comprendre, de connaitre, de saisir par la pensée et par une pluralité d’autres modes de saisissement ou d’approches plus ou moins critiques du réel. Des individus sont incroyablement lettrés, cultivés, et si superbement peu intelligents. Des individus sont presque illettrés et incultes, et si incroyablement intelligents. T’as des nerds qui sont inintelligences ou que cela ne va pas très loin, t’as des non-nerds qui sont remarquablement désarçonnant d’intelligences. L’histoire intellectuelle de l’humanité est pleine d’autodidactes qui ont changé en profondeur la pensée humaine alors que les ultra-instruits ont passé leur temps à se branler et à apprécier les branlettes de leurs semblables, l’histoire du monde savant est pleine d’intellos que l’on ne qualifiait pas ainsi parce qu’ils ne correspondaient pas à une certaine norme de l’intellectualité, etc. Etc. Finalement, tu te rends compte que ce truc qu’est « l’intello » est au fond une grande absurdité dans l’idée même d’insensé, d’illogique, etc. Etc. Si tu bandes ou tu mouilles seulement parce que le truc est intello, ou tu n’es attirée sexuellement ou autres que par des « intellos », c’est ton droit absolu et on a le devoir de le respecter, il est toutefois possible que ce soit d’une grande absurdité et que les autres aient le droit de le penser.

Je l’avoue, je suis une personne qui a besoin d’être intellectuellement stimulé, stimulé par les intelligences, presque constamment, quelquefois presque obsessionnellement. Besoin de l’être pour me sentir vivant. Besoin de l’être pour bander. Besoin de l’être pour jouir. Je suis attiré par deux choses dans la vie : le laid (c’est-à-dire l’imperfection même) et le cerveau (c’est-à-dire l’expression de l’intelligence quel qu’elle soit). Je ne suis pas attiré par les « intellos » qui en règle générale m’ennuient, ne me stimulent pas. Je ne suis pas attiré par le beau qui en règle générale est conforme aux normes autoritaires de l’esthétique du parfait ou de la perfection. Ce beau-là est banal comme les façades des superbes habitations des quartiers embourgeoisés, ou simplement inauthentique. C’est presque du foutage de gueule, quand cela n’est pas soporifique. Un peu comme les « intellos » qui se la ramènent (toujours ou souvent un peu) trop. C’est parce qu’ils sont donc du foutage de gueule ou soporifique que le beau et l’intello ne sont pas mon truc. Gertrude, belle à damner un pape ou un ayatollah, groupie d’intello, ne le savait pas, et contrairement à toi ne le saura sans doute jamais. Nathalie, stéphanie, et tous les restes atteintes d’intellophilie, aussi.

Hier, j’ai été invité chez gertrude et laurent, ce fût un souper de thérapie de couple, ils m’avaient assigné la fonction de psychothérapeute. Chez eux est jouissif, d’un jouissif confort, après avoir goûté aux saveurs des bonnes choses et après l’exquisité j’ai été plus que jamais convaincu du fait que ce chez eux n’était pas mon truc. J’ai été plus que jamais convaincu que mon bonheur n’est ni le fric ni la gloire, encore moins il ne serait pas de crever comme l’autre bourgeois révolutionnaire dans une jungle sudaméricaine au milieu des moustiques, des serpents, des araignées, et d’insignifiants arbres. J’ai été plus que jamais convaincu que gertrude était atteinte d’intellophilie, à un niveau que je n’avais pas vraiment diagnostiqué. Lorsqu’elle a insisté un peu lourdement que je confirme le fait que son chum était intello-tue-llement irrécupérable, j’ai été obligé de copier sur les politicien/ne/s lors des débats électoraux afin d’avoir une reponse qui me fasse sortir sans y laisser ma tête de cette situation inconfortable :

« Laurent est un génie des affaires, il a une intelligence hors norme des affaires, la preuve vous ne vivez pas dans un taudis localisé dans un mouroir de pauvres. Peu d’intellos des écoles de commerce prestigieuses et des grandes universités peuvent en dire autant. Laurent ne sait pas telles théories intello-intellectuelles sur le pourquoi du comment des affaires, mais laurent a des théories d’intelligence qui seraient susceptibles de transformer substantiellement les théories intello-intellectuelles. Laurent n’a pas le lexique de l’intello, ni vocabulaire ni ‘profondeur’ ou pseudo-profondeur d’intello, mais voilà un mec qui dit des choses profondes et qui ne se masturbent pas avec ses neurones. Voilà un mec que tu as aimé quand il n’avait rien et qui ne t’a jamais regardé autrement comme une dignité humaine, l’amour de sa vie, la mère de ses enfants, la femme auprès de laquelle il voudrait vieillir et crever. Voilà un mec qui t’a dit de prendre des années sabbatiques afin que tu puisses retourner aux études et t’accomplir intellectuellement, et qu’il prenait tout en charge financièrement. Voilà un mec qui est loin d’être le sombre connard, pitoyable et pathétique, que je suis. Voilà laurent, tout imparfait, avec sa nouvelle bedaine, le gros peu sexuellement attirant qui pointe à l’aube de sa quarantaine, mais laurent père présent et très gâteux, esprit très stimulant quand il parle des choses qui le passionnent vraiment, personne avec des valeurs pas matérialistes alors qu’il pourrait les avoir et ce serait son droit, laurent n’aura jamais le prix nobel de chimie mais sans aucun doute pour moi il est lauréat comme toi d’ailleurs cette fin d’année du prix nobel de l’humain, ça c’est pour moi inestimable. »

Je te l’avoue, j’ai trop regardé des débats électoraux de politicien/ne/s depuis mon enfance, j’ai trop lu schopenhauer, démosthène et cicéron. Je suis et tu le confirmes sans doute : irrécupérable.

Même si j’avais été jagmeet singh avec un turban sur la tête et une barbe de dirigeant de boko haram, même si j’avais été pour laurent et gertrude (qui ont voté bloc québécois lors des dernières élections fédérales) pakistanais ou indiens, musulman, sick ou sikh, après une telle réponse, j’aurais obtenu à coup sûr la majorité (presque stalinienne) au parlement, un putain de plébiscite à la nathalie des foules en délire. Laurent après ma réponse s’est levé, m’a servi un verre de son plus précieux scotch, et m’a allumé un cigare dont le prix dépasse après taxes celui de ma voiture. Gertrude a trouvé ma réponse digne de l’intellectualisme le plus emphatique, irré(cul)pérable d’intellophilie elle a mouillé dans sa culotte avec la même intensité que nathalie le feu aux fesses. Laurent a été pour elle l’équivalent de la boue, moche et sale, que je suis si souvent pour nathalie. Cette fin d’après-midi, laurent est passé chez moi, me porter une bouteille de scotch d’une prestigieuse marque écossaise, une bouteille du goût des belles choses, il m’a dit : « Big ! T’as-tu pensé à devenir politicien ?! » J’ai failli m’étouffer en avalant mon verre de scotch : « Hein ?! » « Big ! Tu l’as en ostie ! » « Pourquoi tu le dis ? » « Gertrude et moi après ton speech, quand t’es partie, on a fourré en criss, elle est même allée porter un string et se raser la noune big ! J’ai retrouvé ma nymphomane big ! » « Ah ouinnn ? Good de le savoir, mais c’est vous qui avez fait la job, je veux dire ce que vous êtes comme personnes, j’ai juste dit ce que je voyais, j’aurais pu me tromper tu sais. » « Big ! Je ne croé pô ! » Laurent ne m’a pas cru, comme il ne croit pas les politicien/ne/s et comme il croit que les psychothérapeutes de couples ne peuvent pas se tromper. En fait, pour faire preuve de franchise, quitte à choisir, une étiquette comme une méconnaissance de ce que je suis, entre la peste et le choléra, je préfère cela que de me voir en ces temps d’intellophilie coller une étiquette d’intello.

A mon grand désarroi, stéphanie vient de lire mon dernier article – publié dans une revue aussi prestigieuse qu’une marque commerciale bling bling – consacré à l’acte politiquement révolutionnaire qu’est l’onanisme, son message fakebook me fait comprendre que l’intellophilie est définitivement la peste et le choléra de ce début de décennie. On en a encore pour plusieurs (longues, très longues) années. Misère.

Bande sonore : Elle ne sort qu’avec des black – Anaïs.

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