Varia VII

« Nous sommes des machines à interpréter.

  • Il ne se passe pas un instant sans que nous n’interprétions, que nous n’attribuions du sens aux phénomènes auxquels nous sommes confrontés, afin de les comprendre.

Tous les jours, nous sommes forcés de répondre aux questions suivantes : « qu’est-ce que cela veut dire ? », ou encore, « comment comprendre ce qui se passe autour de moi ? « .

Nous concluons toujours notre analyse par une attribution de sens :

  • « cela veut dire telle ou telle chose « .

Cette attribution sert de base à nos réactions et à nos jugements. Illustré par de nombreux exemples concrets tirés de la vie quotidienne, cet ouvrage met en oeuvre une méthode nouvelle qui met l’accent sur l’étude de la situation. Il montre comment on interprète les conduites de nos contemporains ou on décode des images, des publicités, des panneaux indicateurs – bref, tous les codes et signes qui nous entourent. »

– Alex Mucchielli, Savoir interpréter: comment les choses de la vie quotidienne nous.

 

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« Issu d’un processus d’évaluation,

  • le sens a donc à voir avec la valeur.

Au-delà des diverses théories de la valeur – objectivistes, utilitaristes, mimétiques, psychologiques- Mucchielli se concentre « sur une théorie « sociologique » de la valeur :

les choses prennent de la valeur par rapport un référentiel culturel caché, synthétisant les idéologies dominantes.

  • La sémiotique situationnelle nous autorise à postuler que la valeur, dans notre société, est attribuée par rapport à un référentiel culturel implicite.

Cette corrélation « valeur-référentiel » stipule que

si le référentiel change, la valeur de l’action ou de la chose jugée changera aussi » (p. 79).

[…]

Pour chacun d’eux les enjeux, normes et valeurs, relations avec les autres acteurs, éléments les plus importants de la situation, diffèrent de ces mêmes éléments de contexte pour les autres acteurs.

Cet exemple illustre comment la sémiotique situationnelle « postule que les éléments du monde prennent un sens « en situation » et que cette situation de référence, nécessaire pour l’émergence du sens, est construite par chaque acteur.

Le sémioticien de situation perçoit une succession d’opérations entrelacées là où les autres chercheurs en sciences humaines (historiens, sociologues et géographes) ne distinguent qu’un tout» (p. 132).

  • Ceci vaut également pour les signaux de l’identité sociale, lorsqu’il s’agit de comprendre comment nous attribuons un statut et un rôle à autrui, comment nous donnons une identité sociale à nos semblables.

Ainsi à partir des trois pôles puissance, activité et valeurs des figures de la femme, Mucchielli propose (p.147) un « arrière-plan culturel d’évaluation pour la stigmatisation d’une femme ».

Ce schéma, tout comme le tableau panoramique de représentation d’une situation, définissant une situation pour un ensemble d’acteurs (p. 218), sont des outils simples et puissants à la fois ; le tableau est d’ailleurs utilisé tout au long du livre comme support d’analyse d’exemples proposés.

[…]

La lecture de l’ouvrage est attrayante par la diversité des champs couverts, les nombreux exemples proposés, parfois à la fois amusants et stupéfiants, comme lorsqu’on découvre le truculent extrait d’une confidence de Georges Frêche sur son personnage politique, et l’analyse de l’auteur sur ces propos :

  • « il est très difficile de changer les « cons »,

donc la stratégie reste la même :

  • construire un personnage qui leur ressemble… » (p. 170).

Lu en pleine campagne pour l’élection présidentielle 2012, cela donne matière à « interpréter »…

Plusieurs regrets toutefois. Sur la forme, la reproduction noir et blanc et en petit format des tableaux et dessins et photos (4,5 cm sur 3 cm en noir et blanc pour interpréter les coquelicots de Monet) incite à passer vite sur ces premiers chapitres du fait de l’inconfort du support. La foison d’exemples dans les multiples champs explorés est un choix qui présente l’avantage d’une présentation de la sémiotique situationnelle appliquée à de nombreux domaines, mais aussi l’inconvénient de rester nécessairement en surface dans chacun de ces domaines, et de ne pas approfondir les éléments qui permettent de présenter la sémiotique organisationnelle comme une théorie.

Ce compte rendu, toutefois, illustre la sémiotique situationnelle :

  • c’est bien à partir de mes propres enjeux, de ce à quoi j’accorde de la valeur aujourd’hui, de mon positionnement, que j’ai choisi ce livre-là plutôt que d’autres dans les publications proposées par le site Lectures;
  • c’est bien à partir de mes « bagages épistémologique et culturel» (p. 215) que j’ai choisi sciemment ou sélectionné à mon insu tel exemple plutôt que tel autre, retenu telle idée plutôt qu’une autre, et apprécié positivement ou défavorablement tel aspect du livre ou propos de l’auteur. »

– Valérie Guillemot, « Alex Mucchielli, Savoir interpréter. Comment les choses acquièrent leurs significations », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2012, mis en ligne le 16 mai 2012, URL : http://journals.openedition.org/lectures/8401

 

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« Il existe différentes manières de considérer le caractère collectif des émotions. Dans ce chapitre, les émotions collectives, telle la peur, sont envisagées comme des émotions ressenties du fait de nos appartenances sociales.

  • Éprouver la peur ou la colère lorsque les valeurs de notre groupe nous semblent menacées en est un exemple fréquent qui illustre l’articulation de l’individuel et du collectif à laquelle Michel-Louis Rouquette a consacré une grande partie de son travail (1994, 1997, 2007).

Fidèle à sa pensée, il s’est beaucoup intéressé aux situations de crise et de conflit (voir notamment La chasse à l’immigré. Violence, mémoire et représentations, 1997), mais aussi d’une manière générale aux situations menaçantes et aux peurs collectives dont il a proposé une taxinomie à partir des objets et des lieux de la peur (2007). Notre analyse de la peur collective à travers la notion de menaces se veut complémentaire de la sienne. Après une clarification conceptuelle concernant la signification du terme collectif ainsi que de la peur, nous considérerons dans un deuxième temps quels types de menaces peuvent susciter la peur collective. Puis nous traiterons des conséquences de ces menaces et de la peur qu’elles suscitent à la fois au niveau de l’endogroupe, de l’exogroupe et au niveau sociétal. La dernière partie discutera le rôle de la peur collective sur le plan du fonctionnement cognitif.

  • Nous tenterons ainsi de répondre à la question suivante :

la peur collective peut-elle influencer notre façon de penser et de nous positionner par rapport aux questions de société ?

Les émotions collectives

Les émotions ont longtemps été traitées comme un phénomène individuel qui se manifeste lorsque l’individu affronte une situation menaçante ou hautement significative pour lui.

  • Cependant, les émotions peuvent aussi être ressenties au niveau du groupe.

L’idée que le groupe est un lieu d’émotions se trouve déjà chez Le Bon (1895-2001) qui décrit

  • les foules psychologiques comme des agglomérations d’individus qui possèdent au moins temporairement « une sorte d’âme collective qui les fait sentir, penser, et agir d’une façon tout à fait différente de celle dont sentirait, penserait et agirait chacun d’eux isolément » (p. 19).

Dans la foule anonyme, l’individu perdrait ses caractéristiques personnelles au profit des idées, pensées et sentiments dirigés vers un même objectif.

Selon Le Bon,

la foule peut transformer un individu cultivé, raisonné, pacifique et éclairé, en un individu barbare, gouverné par ses instincts primitifs, ses sentiments.

Nous pouvons en déduire que

  • le groupe, comme les foules chez Le Bon, est un lieu privilégié des émotions, et que ces émotions collectives ne sont pas toujours favorables au raisonnement.

Le caractère groupal ou collectif des émotions peut être considéré de deux manières :

  1. soit en tant qu’« émotions de groupe » partagées par les membres d’un groupe,
  2. soit en tant qu’« émotions au nom de son groupe » lorsque l’individu n’est pas personnellement exposé à l’événement chargé émotionnellement (Niedenthal et coll., 2008).

Les émotions de groupe (qui se rapprochent de la notion de foules chez Le Bon) sont ressenties lorsque les membres d’un groupe sont exposés à un même événement au même moment ; par exemple, lorsque les personnes assistent à une compétition sportive ou une manifestation politique.

Entourées d’autres personnes, elles font l’objet d’une contagion émotionnelle qui les fait converger émotionnellement, elles éprouveront alors les mêmes émotions, souvent plus intensément et d’une durée plus longue que si elles y avaient assisté seules.

Une deuxième façon de conceptualiser les émotions collectives, celle que nous allons considérer dans ce chapitre, consiste à les envisager comme des émotions que l’on ressent au nom de son groupe, parce que son groupe ou un de ses membres est confronté à l’événement qui a induit l’émotion, et alors même que l’on n’y a pas été personnellement ou directement exposé.

  • Nous pouvons donc ressentir les émotions collectives du fait de nos appartenances sociales en dehors même de toute implication personnelle dès qu’une appartenance (Français, femme, Maghrébin…) est rendue saillante et que nous nous identifions un minimum à ce groupe.

Selon la théorie de l’identité sociale (Tajfel et Turner, 1986), l’individu définit une partie du soi par ses appartenances groupales qui, lorsqu’elles sont saillantes, l’amènent à penser, sentir et agir en tant que membre de son groupe.

Une vaste littérature a montré que des émotions collectives sont éprouvées dans des situations qui impliquent son groupe et ses membres (Mackie et coll., 2000). On peut, par exemple, ressentir la culpabilité pour ce qu’a fait son groupe dans le passé (Branscombe et Doosje, 2004).

  • De même, on peut ressentir la colère ou la peur au nom de son groupe, lorsque d’autres membres de son groupe sont la cible d’une agression ou d’une menace (Devos et coll., 2002). L’émotion collective qui nous intéresse particulièrement est la peur collective.

 

La peur collective : peur, anxiété, angoisse

  • La peur est, selon Ekman (1994), une émotion de base à caractère aversif, induite par une situation perçue comme menaçante pour l’individu.

Elle possède des expressions faciales distinctes et implique des manifestations physiologiques spécifiques (accélération du rythme cardiaque et de la respiration, changement du tonus musculaire, augmentation de la pression sanguine…). Enfin,

  • la peur est fonctionnelle car, en signalant un danger, elle incite à la vigilance et motive des comportements adaptés de fuite pour éviter la source de la peur.

La peur est une réponse à une menace ou un danger qui est immédiat et identifiable, c’est-à-dire défini dans le temps et dans l’espace.

  • Elle se distingue ainsi de l’anxiété ou de l’angoisse dont la source est non clairement identifiable (Öhman, 2008).

Cette distinction entre peur et anxiété se trouve déjà chez Riezler (1944) qui parle plutôt de peur définie versus peur indéfinie. Selon cet auteur, l’individu vit dans un environnement structuré, il possède des schémas (un système de règles et de principes qui structurent le monde) qui lui permettent d’anticiper ce qui peut arriver (l’ordre du possible) sans pourtant savoir ce qui va réellement se passer. Ces schémas circonscrivent la peur et guident l’action.

Lorsque l’individu se promène en forêt, dans la rue ou en bord de mer, lorsqu’il se trouve chez lui, sur son lieu de travail ou au restaurant, sa peur est limitée aux menaces possibles dans ces schémas préétablis.

  • Cependant, si ces schémas sont perturbés par des événements qui posent des menaces floues, indéterminées (crises économiques et sociales), l’individu ne sait plus de quoi exactement avoir peur.
  • Ces menaces de l’ordre social induisent donc une peur indéfinie (l’anxiété) contre laquelle il est difficile d’agir parce qu’elle est plus difficile à intégrer dans les schémas établis.

Cette peur indéfinie rend l’individu vulnérable pour les messages simplistes de leaders populistes qui offrent de la maîtriser en avançant des explications réductrices.

  • Ils proposent ainsi des cadres de pensées simples où la peur indéfinie de l’insécurité économique ou sociale est remplacée par la peur définie des immigrés, des groupes minoritaires… qui servent en quelque sorte de boucs émissaires.

Nous y reviendrons lorsque nous discuterons du rôle de la peur dans le discours politique.

Au niveau individuel, la peur et l’anxiété impliquent toutes deux une situation perçue comme menaçante, la peur supposant une menace directe, immédiate (par exemple, se retrouver face à un chien de combat), quand l’anxiété est associée à l’anticipation d’une situation menaçante (par exemple, anticiper la possibilité de se trouver face à un chien de chasse lors d’une promenade en forêt).

Cette distinction se retrouve au niveau des émotions collectives qui mettent en jeu les appartenances groupales des individus.

La peur collective serait une réaction émotionnelle à un danger concret et immédiat pour son groupe ou un de ses membres induisant une forte activation physiologique et des réponses de fuite, tandis que l’anxiété collective serait éprouvée lorsque l’avenir de son groupe (son existence, sa survie) serait perçu comme menacé, suscitant le désir de le protéger et amenant l’individu à agir pour empêcher la survenue de ce destin indésirable et faciliter la survie de son groupe (Wohl et coll., 2011, 2012).

C’est cette peur induite par l’anticipation d’une menace pour son groupe dans l’avenir qui nous intéresse particulièrement dans ce chapitre. Nous utilisons le terme peur collective (davantage utilisé en français) qui désigne une peur indéfinie comme synonyme interchangeable de l’anxiété collective.

 

D’où viennent nos peurs collectives ?

  • Être préoccupé par l’avenir de son groupe renvoie à la signification existentielle que le groupe a pour l’individu.

La peur de la mort, que Riezler (1944) a appelée « peur totale », est une peur existentielle qui, malgré son caractère individuel, a une forte dimension sociale ; la mort signifie la fin de l’existence de l’individu mais pas la fin du monde, de la société ou du groupe dans lequel l’individu a vécu.

Ainsi,

« bien que la mort soit la fin de notre espoir, elle n’est pas la fin du contenu de nos espoirs » (Riezler, 1944, p. 490).

Cette idée se retrouve dans la théorie de la gestion de la terreur (terror management theory ; Solomon et coll., 1991) qui postule que la peur existentielle induite par la conscience de l’inévitabilité de sa mort peut être gérée par l’adhésion aux valeurs et traditions de son groupe.

  • Wohl et ses collaborateurs (2012) insistent sur le fait que le groupe, par sa permanence dans le temps, a une sorte d’effet-tampon face à l’anxiété et aide l’individu à gérer l’idée de sa propre mort.

L’existence du groupe au-delà de l’existence individuelle procure ainsi une sorte d’immortalité grâce à la transmission, de générations en générations, de ses traditions et valeurs.

De ce fait,

  • si l’avenir du groupe et « l’immortalité » qu’il procure sont menacés, les individus ressentiront de la peur collective autant qu’ils ressentiront la peur individuelle face à leur propre mort, et ils manifesteront le désir de protéger l’existence de leur groupe par des comportements et des actions qui renforceront ses valeurs et ses traditions (Wohl et coll., 2010 ; 2011 ; 2012).

Deux types de menaces sous-jacentes à la peur collective ont été spécifiés et étudiés :

  1. une menace qui vise le caractère distinctif du groupe (distinctiveness threat) et
  2. une menace qui vise l’existence même du groupe (extinction threat ; Wohl et coll., 2012).

La menace de la distinctivité du groupe.

  • Pour un groupe, la menace de perdre sa distinctivité, sa spécificité par rapport à d’autres groupes, peut induire l’anxiété collective pour deux raisons.

Premièrement,

  • le risque pour un groupe de ne plus être différent d’autres groupes en ce qui concerne ses valeurs, ses coutumes, sa langue, notamment, met en question son caractère unique.

La possible diminution ou disparition des différences intergroupes dans l’avenir menace donc l’essence du groupe, et induit une motivation à maintenir la singularité du groupe par rapport aux autres (Brewer, 2001 ; Jetten et coll., 1997).

Deuxièmement,

  • se distinguer des autres signifie s’en distinguer positivement, ce qui procure une identité sociale positive (Tajfel et Turner, 1986).
  • Perdre ce qui rend son groupe unique constituerait une menace identitaire pour le groupe et ses membres (Branscombe et coll., 1999).

La menace de perdre sa spécificité provient souvent d’un exogroupe dominant perçu comme capable, par son statut, son pouvoir, sa taille, d’imposer ses valeurs, sa langue et son modèle économique, politique et social.

Plusieurs études ont montré que plus la taille de son groupe est perçue comme modeste et plus les membres de ce groupe se sentent menacés économiquement, politiquement et culturellement par l’exogroupe (Semyonov et coll., 2004 ; Gallagher, 2003),

même si en réalité la taille d’un groupe ne lui procure pas nécessairement plus de pouvoir (voir l’Afrique du Sud ou les anciennes colonies dans lesquelles le groupe dominant était minoritaire de par sa taille).

  • De même, les membres de groupes sans pouvoir (en termes d’influence sur des décisions lors de négociations) rapportent se sentir menacés par le groupe détenant le pouvoir (Kamans et coll., 2010).

Dans trois études, Wohl et ses collaborateurs (2011)

  • ont manipulé à l’aide d’un prétendu article de presse la menace de perdre l’aspect distinctif de leur culture et de leur langue chez les Canadiens francophones (groupe minoritaire) face aux Canadiens anglophones – groupe majoritaire (étude 1), et
  • de perdre leur spécificité culturelle et économique face aux États-Unis chez les Canadiens (études 2 et 3).

Les résultats montrent que cette menace

  • induit l’anxiété collective et favorise les actions destinées à protéger la souveraineté de son groupe (participer ou parler à un meeting pour protester contre une politique qui nuit à l’identité du groupe) en comparaison d’une condition contrôle (sans menace),
    • mais seulement chez ceux qui s’identifient fortement avec leur groupe.

De la même manière,

les Canadiens francophones rapportaient ressentir plus d’anxiété collective et envisager davantage des actions et des comportements en faveur de leur groupe (mettre leurs enfants dans une école francophone, épouser une personne de leur groupe) à mesure qu’ils sentaient la culture franco-canadienne menacée par la culture anglo-canadienne (Wohl et coll., 2010, étude 2).

  • Cette inquiétude concernant la perte de distinctivité de son groupe est particulièrement présente chez les groupes minoritaires qui craignent de perdre leurs caractéristiques en faveur de celles du groupe dominant/majoritaire (voir aussi Mummendey et Wenzel, 1999).

Cependant,

les membres de groupes majoritaires peuvent aussi ressentir l’anxiété collective lorsque les groupes minoritaires menacent de se révolter et réclament plus de pouvoir et de droits (Robin, 2006).

  • De même,

Outten et ses collaborateurs (2012) ont montré que l’anticipation d’un changement démographique en faveur des groupes minoritaires qui menacent de devenir majoritaires par leur taille dans un avenir lointain (dans cinquante ans) induit la peur et la colère chez les membres des groupes majoritaires.

La menace d’extinction de son groupe.

  • C’est une forme spécifique de la menace de la distinctivité qui concerne l’inquiétude par rapport à la viabilité et l’existence même de son groupe dans le futur.

La menace que son groupe puisse un jour arrêter d’exister (physiquement ou symboliquement) peut induire l’anxiété collective et la volonté de protéger son groupe en soutenant des actions qui renforcent sa survivance (Wohl et Branscombe, 2009 ; Wohl et coll., 2010 ; 2011 ; 2012).

  • L’histoire est malheureusement marquée des centaines de millions de personnes victimes des guerres ou conflits armés, exterminées souvent de manière systématique et programmée à cause de leurs origines ethniques, religieuses ou sociales (c’est-à-dire des génocides juifs, kurdes, arméniens, rwandais).
  • Le fait que son groupe ait été victime d’un génocide ou d’autres formes d’agressions physiques dans le passé peut induire ou renforcer le sentiment de menace d’extinction chez ses membres même lorsque aucun de leurs proches n’était parmi les victimes (Wohl et Van Bavel, 2011).

Ainsi,

convoquer la mémoire collective des événements douloureux du passé dont son groupe a été victime pourrait devenir menaçant (menace d’extinction historique) et susciter de l’anxiété collective parce qu’ils rappellent la vulnérabilité de son groupe : ce qui s’est produit dans le passé pourrait se reproduire dans le futur.

Autrement dit, « le passé peut influencer le présent en éveillant l’angoisse collective de l’avenir » (Wohl et coll., 2012, p. 382).

Wohl et Branscombe (2009, étude 2) ont, par exemple, rappelé aux participants américains les attentats du 11 Septembre sur le World Trade Center, l’attaque sur Pearl Harbor (menace d’extinction endogroupe), ou les crimes contre la Pologne commis par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale (menace d’extinction exogroupe, non pertinente pour les participants américains).

  • Les participants américains rapportaient ressentir davantage d’anxiété collective et une plus forte volonté de pardonner les violences commises par leur propre groupe dans un autre contexte (les soldats américains en Iraq)
    • lorsqu’on leur rappelait des événements tragiques pour leur groupe (11 Septembre ou Pearl Harbor) que lorsque l’histoire tragique d’un autre groupe (crimes contre la Pologne) était évoquée.

Ainsi,

la mémoire du passé peut servir à justifier la violence présente de son groupe.

Et on peut supposer que la mémoire collective, au travers par exemple des commémorations qui rappellent le passé douloureux d’un pays, d’un peuple, comme son passé glorieux, est parfois instrumentalisée par les dirigeants politiques pour justifier des hostilités et des agressions intergroupes présentes.

  • La menace d’extinction peut également provenir d’un exogroupe pertinent dans le présent à qui on attribue une intention de vouloir nuire à son groupe.

Par exemple,

  • les Israéliens à qui on faisait croire que leur pays ne pourrait pas faire face à une attaque nucléaire iranienne ressentaient une forte anxiété collective,
    • même en l’absence d’une menace nucléaire imminente (Halperin et coll., 2011, cités dans Wohl et coll., 2012).

De même, en se référant au conflit militaire actuel en Iraq, Wohl et ses collaborateurs (2009, étude 1) ont montré que

  • la menace d’une attaque possible de l’Iraq contre des cibles américaines
    • induisait l’anxiété collective chez les participants américains et
    • augmentait leur volonté de pardonner les violences commises par les soldats américains en Iraq.

Enfin, Wohl et ses collaborateurs (2010) ont montré que

l’anxiété collective peut également être induite par une menace de disparition physique de son groupe ou par une menace de la disparition des symboles emblématiques de son groupe.

Ainsi, des étudiants invités à imaginer qu’une catastrophe naturelle (une tornade) pourrait détruire leur université (menace d’extinction physique) ou que le logo et la mascotte de l’équipe sportive de leur université pourraient être perdus à cause d’un problème de droit d’auteur (menace d’extinction symbolique) exprimaient plus d’inquiétude quant à l’avenir de leur université qu’un groupe contrôle qui devait imaginer la journée typique d’un étudiant.

 

La peur collective peut-elle être un instrument idéologique ?

Repli communautaire et défense identitaire

Une menace existentielle pour son groupe, qu’elle soit physique ou symbolique, historique ou culturelle, induit l’anxiété collective qui favorise des attitudes et des comportements censés renforcer son groupe et sa survie, surtout chez ceux qui s’identifient fortement avec leur groupe.

  • Les individus apeurés sont par exemple plus enclins
    • à défendre la souveraineté de leur pays, de leur groupe, pour protéger leur langue, leur culture et leur économie,
    • en étant prêts à investir personnellement du temps (aller et parler à des rassemblements) et
    • à donner de l’argent à des associations culturelles soutenant leur groupe (Wohl et coll., 2011).

Ils sont également plus disposés à se marier avec un membre de leur groupe et à élever leurs enfants dans la langue, les traditions et les coutumes de leur groupe, et à les scolariser dans des écoles dirigées par leur communauté ethnique, linguistique ou religieuse (Wohl et coll., 2010).

  • Une augmentation des comportements de protection et de cohésion endogroupe se révèle aussi chez les groupes majoritaires menacés de perdre leur pouvoir, leur statut.

Ainsi,

lorsque la position dominante de leur groupe était menacée par une augmentation prévisible de la diversité ethnique qui risquait de rendre leur groupe minoritaire ne serait-ce que numériquement, les participants américains blancs (étude 1) et canadiens blancs (étude 2) rapportaient ressentir plus de sympathie envers leur groupe et manifestaient une plus forte identification avec leur groupe (Outten et coll., 2012).

 

Incrimination de l’autre et soutien des politiques restrictives et sécuritaires

  • Les menaces qui pèsent sur l’avenir de son groupe focalisent l’attention d’abord sur l’endogroupe, suscitant le besoin de le protéger.
  • Cependant, des recherches ont montré qu’un groupe qui se sent menacé peut devenir plus intolérant et ethnocentrique (Bettencourt et coll., 2001 ; Branscombe et Wann, 1994 ; Levine et Campbell, 1972) jusqu’à déshumaniser le groupe adversaire en l’excluant du monde des valeurs humaines (Haslam, 2006 ; Jodelet, 2011).

Les menaces et les peurs qu’elles suscitent peuvent être exploitées par les médias et les dirigeants politiques (par exemple, Bonelli, 2010) : en donnant des explications simplistes aux évènements menaçants complexes, il est possible de détourner l’attention des vrais problèmes sociaux.

En effet,

la peur dans le champ politique (la peur du terrorisme, de la délinquance criminelle, du déclin moral, de l’immigration, de l’insécurité, du chômage, de l’islamisation…) est par certains considérée comme un instrument de domination suscitée à des fins politiques (Robin, 2006).

  • Certains politiciens pourraient même volontairement susciter un sentiment de menace pour le groupe, le pays, afin d’obtenir un plus large soutien pour leur programme politique restrictif, répressif, sécuritaire (Reicher et coll., 2008 ; Kushner Gadarian, 2010 ; Jodelet, 2011).
  • Faire croire aux citoyens qu’un autre groupe ou pays risque de détruire leur pays, leur culture, leurs valeurs (menace d’extinction et de distinctivité) peut dans un premier temps, via la peur collective qu’elle suscite, renforcer une orientation pro-endogroupe favorisant des actions et des comportements de protection endogroupe.

Cependant,

lorsque cette menace pour l’unicité ou l’existence de son groupe est internalisée, la peur (une émotion d’évitement) risque de laisser place à la colère (une émotion d’approche ; Mackie et coll., 2000), émotion favorisant des actions et des comportements préjudiciables (attaques, discrimination) contre l’exogroupe perçu comme menaçant (Wohl et coll., 2010).

  • Certaines caractéristiques du discours politique sont susceptibles d’influencer l’opinion publique concernant les exogroupes et la façon de les traiter.

Brader et ses collaborateurs (2008), par exemple, ont montré que

l’opposition des Américains à l’immigration dépend non seulement de la valence positive ou négative des informations que les médias relatent mais aussi de l’appartenance ethnique de l’immigré (Amérique du Sud versus Européen).

Ainsi,

  • un prétendu article de presse qui soulignait les coûts de l’immigration, comparé à celui qui en vantait ses bénéfices, était certes perçu comme plus menaçant indépendamment de l’appartenance ethnique de l’immigré.

Cependant,

  • ce message négatif induisait plus d’anxiété et d’opposition à l’immigration lorsque l’immigré appartenait à un groupe stigmatisé (un Mexicain).

C’est l’anxiété qui médiatisait l’impact du message sur l’opposition à l’immigration (c’est-à-dire demander au gouvernement une diminution substantielle du nombre d’immigrés, signaler une plus forte intention d’envoyer un mail anti-immigration à un membre du congrès).

De même, Kushner Gadarian (2010) a montré que

les informations menaçantes présentées dans les médias augmentaient le soutien apporté à une politique plus punitive surtout lorsqu’elles étaient présentées de manière anxiogène.

Une première étude corrélationnelle a révélé que la quantité de consommation de journaux télévisés

  • augmentait significativement le soutien à une politique sécuritaire (c’est-à-dire soutien des dépenses gouvernementales pour la défense et la sécurité frontalière)
  • mais seulement chez ceux qui considéraient une nouvelle attaque terroriste très probable, donc qui se sentaient les plus anxieux et vulnérables.

Dans une deuxième étude,

  • des participants américains issus d’un échantillon représentatif devaient visionner soit une vidéo retraçant les dernières attaques terroristes en Europe et soulignant la possibilité de nouvelles attaques, accompagnée d’images anxiogènes représentant par exemple les victimes de l’une de ces attaques (menace visuelle), soit une vidéo reprenant le thème des attaques terroristes mais l’illustrant d’images neutres telles que le plan du métro londonien (menace visuellement neutre), soit une vidéo non menaçante sur l’économie indienne (condition contrôle).

Les sujets anxieux qui jugeaient de nouvelles attaques terroristes comme très probables et qui étaient exposés aux images émotionnelles soutenaient davantage une politique répressive que ceux de la condition menace sans images émotionnelles.

En revanche, les attitudes des participants non anxieux n’étaient affectées ni par le contenu menaçant ni par les images émotionnelles.

En résumé,

les messages menaçants affectent l’opinion publique surtout lorsqu’ils suscitent des émotions, et en particulier la peur.

  • C’est l’anxiété suscitée par des groupes immigrés stigmatisés et
  • non les coûts qu’ils présentent
  • qui augmentait l’opposition à l’immigration (Brader et coll., 2008)
  • et c’est le contenu émotionnel anxiogène des images et
  • non le contenu menaçant en tant que tel
  • qui augmentait le soutien pour une politique plus restrictive (Kushner Gadarian, 2010).

Néanmoins, les attitudes et les comportements envers des exogroupes menaçants dépendent aussi des types de menace qu’ils posent.

Dans une étude corrélationnelle impliquant quatre pays de l’Union européenne (Autriche, Espagne, Danemark et Grèce), Ben-Nun-Bloom et ses collaborateurs (2008) ont montré que

  • la politique et les attitudes envers les immigrés dépendent en grande partie de la menace qu’ils représentent pour le pays.

Les immigrés qui étaient considérés comme des rivaux demandant l’accès aux mêmes ressources limitées (opportunités économiques, travail, logement social, allocations familiales, sécurité physique) posaient une menace matérielle qui augmentait les préjugés envers les immigrés similaires (issus des pays pauvres de l’Union européenne) et le refus d’une politique égalitaire.

 

La présence des immigrés de langue, ethnie et/ou religion différentes, par contre, en menaçant les valeurs et les coutumes du pays (menace culturelle), augmentait les préjugés et le soutien d’une politique de discrimination envers les immigrés « culturellement et moralement » différents.

De même, Staerklé et ses collaborateurs (2007) ont montré qu’

  • un fort sentiment de vulnérabilité matérielle chez des individus qui perçoivent leur vie, leur existence comme fragile, précaire, menacée par le chômage, la perte de logement…,
  • favorise le soutien d’une politique répressive lorsque l’ordre social est perçu comme désordonné, et la moralité du groupe menacée.

La peur du « déclassement » induit une méfiance à l’égard de ceux perçus comme les coupables du désordre et du déclin moral (les immigrés, les étrangers, les jeunes, les RMIstes, les Roms…).

  • La sanction et la répression des « mauvais » sont considérées comme les moyens les plus efficaces pour maintenir l’ordre social existant.

Cependant, ce sentiment de vulnérabilité peut amener les individus à défendre une politique de solidarité et de redistribution des ressources dès que les inégalités sociales sont perçues comme injustes et illégitimes.

Au-delà des conséquences pour les relations intergroupes,

la peur collective pourrait donc également renforcer le soutien pour le statu quo et le rejet des idées nouvelles, empêchant de ce fait tout progrès social (par exemple, Jost et coll., 2003 ; voir Jarymowicz et Bar-Tal, 2006 pour une revue de ces questions).

Ainsi,

la prise en compte de l’orientation émotionnelle collective d’une société (par exemple, l’émotion particulière, dominante, qui étreint une société du fait « des expériences communes particulières, de la socialisation, et des conditions dans une société », notamment via « les institutions et voies de communication sociétales, culturelles et éducatives » ; Jarymowicz et Bar-Tal, 2006, p. 374-375) semble particulièrement importante pour en comprendre son organisation et son fonctionnement, notamment dans les relations intergroupes qu’elle entretient (ce que semblent faire de plus en plus les politologues ; par exemple, Moïsi, 2010).

 

Peur collective et raisonnement : un citoyen apeuré peut-il être un citoyen éclairé ?

Les menaces à caractère politique, suscitant la peur au sein d’un groupe, un peuple, une société qui craignent pour leur bien-être collectif, poussent leurs membres à affirmer et à défendre leurs valeurs souvent aux dépens des autres (Huddy et coll., 2005 ; Robin 2006).

Selon Valentino et ses collaborateurs (2008),

  • dans une société démocratique,
  • seul un citoyen informé,
    • c’est-à-dire un citoyen possédant suffisamment de connaissances sur les différents sujets qui préoccupent la société (c’est-à-dire le chômage, le terrorisme, l’immigration, les épidémies, les catastrophes naturelles, le changement climatique, les accidents nucléaires, les nouvelles technologies…)
  • peut se forger une opinion éclairée sur les choix politiques à faire.

Cependant, comme nous l’avons vu plus haut,

la peur affecte le raisonnement politique en favorisant l’intolérance, les préjugés, la discrimination et des politiques gouvernementales plus restrictives. Rouquette (1994) considère d’ailleurs que « le citoyen “penseur” – ajoutons en particulier lorsqu’il est apeuré et il l’est fréquemment – est la plupart du temps largement incompétent » (p. 46).

  • Une raison de cet impact négatif, destructif de la peur, réside dans le fait qu’elle influence le fonctionnement cognitif (pour une revue voir Eysenck et coll., 2007).

En effet,

l’anxiété et la peur, sont généralement considérées comme ayant des conséquences négatives sur la quantité, la qualité et le type d’informations traitées par les individus pour se forger une opinion.

Elles sont aussi considérées comme préjudiciables pour la pensée critique.

La vaste littérature traitant des émotions et du fonctionnement cognitif (pour une revue de questions Niedenthal et coll., 2008 ; Ric et Alexopoulos, 2009) montre que

  • la peur réduit les capacités attentionnelles (Baron et coll., 1994 ; Baron, 2000 ; Eysenck, 1977 ; Jarymowicz et Bar-Tal, 2006)
  • et accroît la focalisation de l’attention vers les informations et les messages pertinents, c’est-à-dire liés à la peur,
  • en diminuant le traitement des informations non pertinentes (Finucane, 2011).

En général,

une réduction des ressources cognitives et attentionnelles restreint la capacité à traiter un message de manière systématique et favorise un traitement heuristique des informations, qui conduit à l’acceptation d’un message sur la seule base des indices heuristiques telles l’expertise ou la crédibilité de la source, la longueur du message ou encore les réactions favorables ou défavorables du public.

Par exemple, Gleicher et Petty (1992) induisaient une peur collective en exposant les étudiants à des interviews radiophoniques soit d’un officier de police et de victimes discutant de la criminalité sur leur campus, soit d’un médecin et de malades discutant de la propagation d’une maladie sur le campus.

  • Le niveau de peur était manipulé de sorte que le risque d’être soi-même victime (d’un crime ou de la maladie) était modéré ou faible.

Leur était ensuite présenté un extrait d’article de journal prônant l’augmentation des frais d’inscription pour financer un programme de lutte contre la délinquance. Ce message persuasif – qui contenait des arguments faibles ou des arguments forts à l’appui du programme – était soit pertinent par rapport au thème de l’interview (criminalité), soit non pertinent (maladie). Il débutait par l’avis d’un expert qui jugeait l’efficacité du programme proposé soit très probable, soit incertaine (informations heuristiques).

Les résultats montrent que les étudiants de la condition peur faible approuvaient le programme davantage lorsqu’il était bien argumenté, indépendamment de sa prétendue efficacité, indiquant un traitement systématique.

En revanche,

une peur modérée favorisait une attitude positive envers le programme indépendamment de la qualité des arguments avancés, mais uniquement lorsqu’il était présenté comme très efficace.

  • Ces résultats suggèrent qu’une peur modérée amène les individus à traiter le message de manière heuristique lorsque son contenu est annoncé rassurant (forte efficacité), tandis qu’il induit un traitement systématique lorsque son contenu ne l’est pas.

De plus,

  • ces résultats sont identiques dans le cas où le programme proposé (combattre la délinquance) n’a pas de rapport avec la peur collective induite (c’est-à-dire maladie).
  • Ce dernier résultat suggère que la peur suscitée par un événement anxiogène sensibilise l’individu à d’autres peurs qui l’amèneront à traiter les informations de façon heuristique.

Ainsi,

un climat de peur collective instauré par un événement particulier pourrait susciter l’acceptation de politiques publiques dans plusieurs domaines menaçants, même s’ils ne sont pas liés à la peur originelle.

De même, Baron et ses collaborateurs (1992) ont montré que

  • la peur individuelle induit un traitement heuristique d’un message dont le contenu (augmentation de la TVA) était sans aucun lien avec la peur (intervention dentaire),
  • ce qui pourrait s’expliquer notamment par une plus faible motivation à allouer de l’attention à un message non pertinent.

Cependant,

  • la peur peut induire un traitement systématique lorsque le message en rapport avec la peur est non menaçant (Baron et coll., 1994)
  • ou lorsque des indices heuristiques suggèrent que le message n’est pas fiable,
  • ce qui augmenterait la motivation à l’examiner plus en profondeur (Gleicher et Petty, 1992).

En revanche,

une très forte peur tend à épuiser les ressources cognitives de telle manière qu’un traitement systématique n’est plus possible, malgré une forte motivation (Meijnders et coll., 2001).

De même, une peur qui est directement induite par le message favorise un traitement heuristique à cause du mécanisme de défense-évitement qu’elle suscite (voir les recherches sur l’appel à la peur ; Rogers, 1975 ; Baron, 2000).

Plusieurs explications ont été avancées pour

  • comprendre l’impact de la peur sur le traitement de l’information.
  1. Selon une explication physiologique, l’éveil physiologique associé à la peur induit une inhibition cérébrale réciproque qui réduit les capacités attentionnelles de manière automatique et incontrôlable empêchant un traitement approfondi de l’information (Walley et Weiden, 1973 ; Eysenck, 1977).
  2. Une explication en termes de ressources cognitives réduites postule que la peur détériore le traitement de l’information parce qu’elle sollicite toute l’attention pour trouver des moyens d’y faire face (théorie du contrôle attentionnel ; Eysenck et coll., 2007).
  3. Certains expliquent le traitement superficiel des informations chez les individus anxieux par une diminution de leur motivation à traiter les informations de manière approfondie, surtout celles qui ne sont pas liées à la peur (Baron, 1994).
  4. Enfin, selon les modèles de l’étendue cognitive (cognitive breadth models ; par exemple, Easterbrook, 1959 ; Hu et coll., 2011), l’éveil émotionnel associé à la peur, en rétrécissant le champ attentionnel, réduit la quantité des informations qu’un individu peut traiter, facilitant le traitement des informations centrales aux dépens des informations non pertinentes, périphériques.
  5. En soutien à ce dernier modèle explicatif, Finucane (2011) a montré, à l’aide d’une tâche d’attention sélective, que la peur augmente la focalisation de l’attention sur la tâche en facilitant l’inhibition des informations non pertinentes. Cette attention sélective est sûrement fonctionnelle et adaptative dans des situations dangereuses, hostiles, mais peut s’avérer néfaste dans des situations qui nécessitent la prise en compte de plusieurs options. Le fait que la peur cible les informations pertinentes signifie en même temps une moindre attention portée à d’autres informations qui – même si elles ne sont pas directement liées à la peur – pourraient être utiles pour une compréhension plus approfondie, plus éclairée, plus vaste des choses.
  6. Parker et Isbell (2010) ont, par exemple, montré que la peur induite de manière incidente, c’est-à-dire sans lien avec l’information à traiter (information concernant deux candidats aux élections au Sénat), favorisait la recherche, le traitement des informations ainsi qu’une intention de vote confortant le candidat qui exprimait une position congruente avec celle des participants. Autrement dit, la peur inhibe plutôt la recherche des informations nouvelles et renforce l’adhésion de l’électeur à son opinion initiale.
  7. Enfin, les recherches de Valentino et ses collaborateurs (2008) suggèrent que la peur dirige l’attention sélectivement vers les informations pertinentes lorsqu’elles sont clairement catégorisées en tant que telles. En revanche, elle peut favoriser une recherche plus étendue de toutes les informations disponibles lorsque l’information pertinente et liée à la menace n’est pas clairement identifiée, spécifiée.

Dans l’ensemble,

ces résultats soulignent le rôle important des informations (leur quantité, leur valence, leur étendue, leur caractère partisan ou non) présentées dans les médias et dans les discours politiques, ainsi que celles qui sont relayées au quotidien dans les discussions interpersonnelles.

  • Un citoyen apeuré sera peu motivé à allouer son attention à un message qui est sans rapport avec sa peur, ce qui favorisera un traitement superficiel du message.
  • En revanche, un citoyen apeuré focalisera plus sélectivement son attention sur le message lorsqu’il est pertinent par rapport à sa peur, surtout lorsque le message propose un remède pour vaincre la peur et la menace sous-jacente et semble ainsi rassurant.

La peur peut donc devenir dysfonctionnelle lorsqu’elle capte toute notre attention, et qu’elle rétrécit notre pensée en déformant nos jugements, en limitant notre esprit critique et en rendant le citoyen vulnérable face à des discours politiques simplistes.

  • Cette focalisation attentionnelle aboutit à un renforcement de la peur initiale, et à une surestimation du danger ou de la menace, renforçant l’orientation émotionnelle collective chronique d’une société qui sera encore plus difficile à contrevenir.

Face à une telle orientation émotionnelle collective, Jarymowicz et Bar-Tal (2006) proposent de développer l’espoir, émotion secondaire qui, en favorisant un fonctionnement cognitif plus élaboré, pourrait permettre d’en contrer les effets délétères. »

– Krauth-Gruber, S., Bonnot, V. & Drozda-Senkowska, E. (2013). Menaces et peurs collectives : apeurés, restons-nous des citoyens éclairés ?. Dans : Sylvain Delouvée éd., Les peurs collectives (pp. 151-168).  ERES.

 

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« Nous avons vu, dans les chapitres précédents,

  • comment, à travers leurs rêves, les individus expriment leurs problèmes affectifs du moment.

Ces problèmes se rapportent nécessairement à une situation particulière :

  • celle qui leur fait justement problème,
  • celle qui envahit leur vie ou
  • celle qui les angoisse.

La « problématique » qu’exprime la forme du rêve se rapporte à une situation.

Ainsi, dans le premier rêve analysé (la bicyclette), nous avons vu comment le rêveur de Laforgue était préoccupé par toutes les situations de réalisation d’actions qui lui font a priori plaisir.

  • Devant ce type de situations, son manque de confiance en lui et la peur du jugement moral des autres le paralysent.

Dans le rêve de l’injection faite à Irma, nous avons vu

  • comment la situation sociale de mise en doute de ses capacités de diagnostic était la situation prégnante qui envahissait l’univers de vie de Freud.
  • Son rêve exprimait alors sa préoccupation devant cette situation et son désir de se disculper.

Dans le rêve de l’anniversaire oublié (Adler), la jeune femme est angoissée devant les situations de grand bonheur. La forme générale de son rêve :

  • « un trop grand bonheur ne peut que s’effondrer et me laisser déçue », exprime sa manière d’être (être angoissée) devant cette situation.

Le rêve exprime donc une problématique, c’est-à-dire une manière de percevoir et d’être, face à une situation, situation qui a la particularité d’être « sensible » pour le sujet.

  • Si l’on faisait le recueil des rêves d’une large population d’individus, on aurait une très grande variété de « problématiques ».
  • Mais il n’est pas impossible que l’on arrive à repérer des types de problématiques qui reviendraient souvent.
  • Ces types de problématiques traduiraient, d’une certaine manière, les préoccupations les plus fortes de la population considérée.

Si l’on prend un groupe culturel homogène soumis à la forte pression d’un environnement identique pour tous, on peut penser que l’on trouvera un bon nombre de rêves ayant rapport à la pression en question. Si le groupe est homogène, comme on le suppose, les sentiments éprouvés seront partagés, il y aura vraiment un « vécu collectif » et les rêves devront le traduire.

  • Des recherches faites en sociologie ont confirmé le raisonnement que je viens de tenir.

Il revient à R. Bastide et à J. Duvigneau d’avoir montré que les rêves peuvent avoir des formes identiques chez les individus de groupes impliqués dans des situations très prégnantes pour eux.

Ainsi ont été lancés, il y a plus de vingt ans, les premiers éléments d’une « sociologie du rêve » qui ne s’est guère développée.

 

I – LE RÊVE, EXPRESSION D’UN VÉCU DE CLASSE

La volonté de Bastide est de « re-socialiser le rêve » et de montrer que la signification des structures cohérentes des rêves peut aussi se chercher à un autre niveau que le niveau individuel, au niveau du système social et de la civilisation.

Bastide examine une série de rêves de mulâtres, tous correcteurs d’imprimerie, mariés, dont l’âge s’échelonne entre 35 et 39 ans.

L’analyse de ces rêves lui montre « qu’ils ont une structure sociologique », c’est-à-dire qu’ils renvoient à « un problème collectif ».

  • Le premier problème essentiel qui apparaît dans presque tous les rêves est celui de l’argent.
  • Ce sont en effet les difficultés pécuniaires qui sont les préoccupations constantes de cette classe d’individus.
  • C’est par manque d’argent qu’ils ne peuvent s’élever dans l’échelle sociale, qu’ils sont rejetés vers les classes basses.
  • L’argent est désiré moins comme un moyen de consommation que comme un critère de statut social.

Par ailleurs, à travers tous les récits, Bastide relève deux autres thématiques constantes :

  1. une thématique de puissance et
  2. une thématique de l’échange.

Ces deux thématiques expriment une même préoccupation :

  • celle de se débarrasser de leur négritude infériorisante.

La rêverie est alors une rêverie compensatoire dans la thématique de la puissance :

  • on est plus fort que tous, on tue les Blancs même,
  • et une rêverie de fuite dans la thématique de l’échange où tous les échanges rêvés symbolisent le désir d’échanger sa couleur.

A travers la thématique de l’argent, de la puissance et de l’échange, les correcteurs d’imprimerie mulâtres expriment la problématique de leur vécu de classe : l’infériorité sociale.

Il est remarquable que Bastide, par une analyse de contenu inadaptée à l’analyse des rêves (l’analyse thématique), soit arrivé à extraire la matrice de base de ces rêves.

Nous comprenons cependant pourquoi l’analyse des thèmes des récits le conduit tout de même à la problématique de « l’infériorité sociale que l’on voudrait compenser ».

 

II – LE RÊVE, EXPRESSION D’UN VÉCU PROFESSIONNEL

L’équipe de Duvigneau part sur les mêmes bases que Bastide. Elle considère un sous-groupe culturel homogène : les cadres d’entreprise. Par définition, ces cadres sont dans des situations quasi identiques.

  • L’analyse de la thématique des rêves des cadres permet alors d’expliciter leurs trois problématiques existentielles.

Cette analyse s’organise en effet autour de trois axes :

  1. l’euphorie de la domination ou de la jouissance,
  2. la peur de perdre un privilège,
  3. le jeu avec les relations sociales.

On voit comment ces trois « axes » selon la terminologie de Duvigneau renvoient à des situations typiques de la vie du cadre.

A travers l’évocation de ces différentes situations, Duvigneau repère cependant une problématique constante : une interrogation inquiète sur la légitimité et la persistance du statut social.

Dans la première thématique de l’euphorie de la jouissance

  • on trouve les rêves de vacances, de délassement qui s’accompagnent d’une « solitude affectée » :

« je domine une piscine et je vais plonger »,… « je suis sur une sorte de mirador et je vois les gens autour, mais je suis trop bien pour descendre »,… « il m’arrive de voler au-dessus d’une plage et de savoir que ces gens me regardent et m’appellent »,… « rêve axé sur la neige. Matériel impeccable — skis et équipements inédits — là-haut, la montagne, avec une amie et un très bon copain. On descend. On joue partout. On fait des figures impossibles »,… « c’est toujours les vacances, je n’ai plus rien à faire, je suis seul et très heureux dans une sorte de désert ».

Pas de rêve de camping, ni de foules, mais de lieux solitaires, îles, piscines, montagnes, bateau. Dans presque tous les cas la vision voluptueuse est portée par de la musique qui semble faire partie intégrante de la vie psychique de cette catégorie sociale, précisent les chercheurs.

Pour comprendre le sens de ces rêves Duvigneau interroge leurs auteurs.

Presque tous ceux qui font ce type de rêve lui confient qu’ils voudraient que leur vie réelle ressemblât à ce qu’ils voient en songe et qu’il s’agit pour eux d’un idéal, d’une tentation.

  • Il est intéressant de voir que cette thématique du farniente est une négation de la vie quotidienne faite de tensions, de luttes et d’efforts.

Les mécanismes psychiques en œuvre dans ce type de production onirique sont donc des mécanismes de défense du moi de type négation ou transformation en contraire. On sait que ces mécanismes interviennent lorsqu’il y a une angoisse interne éprouvée. On peut donc postuler que la vie du cadre est assez anxiogène.

  • La mise en scène de scénarios imaginaires rêvés par les cadres tourne également autour de la thématique de la « peur de perdre un privilège ».

Cette anxiété, nous disent les chercheurs, prend des formes diverses :

« je plonge dans un trou, dont je n’arrive pas à sortir, bien que je sache nager »,… « je tombe dans un trou et j’appelle à l’aide : je vois mes amis et mes collègues au-dessus du trou qui me font des signes, et je leur dis de me remonter, mais ils ne le peuvent pas, quelque chose s’oppose à ce que je redevienne ce que j’avais été »,… « je suis poursuivi par des gens qui me veulent du mal, mais j’arrive à leur échapper, sans retrouver complètement ma force ni ma situation »,… « je m’étais fait arrêter par la gendarmerie cantonale, et la police allait me poursuivre pour ne pas avoir l’âge requis, pour ne pas avoir d’assurance, etc. »,…, « je perds ma place et je suis obligé de faire la queue dans un asile de nuit sans pouvoir le dire à ma femme ni à personne »,… « je suis dans ma voiture et j’ai une sorte d’accident sans violence, mais je sens que j’ai perdu quelque chose, une partie du corps importante, je ne sais pas laquelle, et que je ne pourrai plus jamais ni conduire, ni faire le métier que je fais »,… « j’ai perdu quelque chose que je dois absolument trouver, mais je me dis que je ne le trouverai jamais et nous irons habiter un taudis dans le nord de Paris »…

L’anxiété accompagne les rêves de chute, d’accident, de perte de force et de moyens. Ces rêves traduisent directement, sans passer par des fonctions défensives, le sentiment vécu quotidien de risque de perdre son statut, statut auquel sont attachés puissance et pouvoir.

  • Le troisième axe de l’expression onirique des cadres est le « jeu avec les relations sociales ».

De nombreuses manifestations de fête sont

  • l’occasion d’une « redistribution des rapports sociaux ».

« Je suis dans une sorte de hall où se trouvent tous nos amis et connaissances et même les employés de bureau »,… « je danse avec nos ouvrières et elles sont toutes jolies, je leur promets de les nommer dactylos pour qu’elles ne se salissent pas les mains, tout le monde est heureux et je suis moi-même devenu riche », « nous donnons de grands bals et on nous prête pour ça la préfecture et les jardins. Le préfet est un petit homme qui demande toujours quelque chose ; je ne sais pas si c’est à boire ou à manger, mais je m’aperçois qu’il rampe par terre comme un enfant en disant : bébé ! bébé ! Je le prends dans mes bras et je le berce »,… « j’invite tout le monde à une sauterie dans une grande maison et je distribue à chacun son travail en m’amusant. Je crois que tout le monde est déguisé, mais je reconnais tous les gens, et ils acceptent les ordres que je leur donne »,… « nous dansons comme ça nous arrive quelquefois, mais tous les employés et la direction dansent ensemble. Un vrai “psychodrame” et c’est un désordre invraisemblable »,… « nous sommes tous égaux et nous dansons les uns contre les autres tendrement enlacés, mais je m’aperçois que je danse avec le directeur et je ne sais comment lui dire qu’il se trompe : je risque d’être renvoyé »…

On voit donc que ce que Duvigneau appelle le « jeu avec les relations sociales » est à la fois un mélange des hiérarchies sociales et un effacement des relations de travail pour les remplacer par des relations ludiques détendues et égalitaires. Il s’agit donc là aussi d’un processus de négation de la réalité de la vie sociale de travail hiérarchisée et tensionnelle. L’anxiété inhérente à cette réalité quotidiennement vécue est transposée en son contraire dans la représentation onirique.

En rassemblant les thématiques développées sur les trois axes on voit apparaître la forme commune de la problématique professionnelle des cadres :

  • c’est l’inquiétude liée aux tensions relationnelles et à la position sociale, position ressentie comme précaire.

Tout se passe comme si les cadres vivaient avec trois certitudes fondamentales, liées à leur vie professionnelle, mais finissant par envahir toute leur vie :

  • « je dois me battre » (d’où les rêveries négatrices du repos et des vacances) ;
  • « je risque à chaque instant de tout perdre » (d’où les rêveries directement expressives de l’anxiété, de la chute et de la dépossession de puissance) ;
  • « je dois faire attention aux relations hiérarchiques » (d’où les rêveries négatrices, de la fête homogénéisante et égalitaire).

On peut encore dire que le « droit commun » à toutes ces situations est la nécessité d’être constamment sur le qui-vive.

  • A travers tous leurs rêves, les cadres expriment donc ce qui, pour eux, est la problématique fondamentale de leur profession.

Dans l’exemple tiré de R. Bastide comme dans l’exemple tiré de Duvigneau, on voit donc comment les rêves sont l’expression d’un vécu collectif, c’est-à-dire éprouvé par tous les membres du groupe face à des situations essentielles pour eux.

 

III – CONCLUSION

Bastide a bien synthétisé ce que représente un rêve, au niveau individuel comme au niveau collectif.

Pour lui,

« comme mythe individuel,… les rêves personnels évoquent les difficultés d’être de la personne qui rêve »; … au niveau collectif, les rêves renvoient aux cadres sociaux de l’imagination, lesquels sont façonnés par les problèmes collectifs vécus.

  • L’analyse formelle des rêves permet de remonter à la « forme » du rêve,
    • c’est-à-dire à la matrice psychologique qui les génère.
    • Cette matrice exprime la problématique actuelle et quotidienne du rêveur.

Une même « forme » trouvée chez des individus différents renvoie à des sentiments collectifs face à des situations partagées.

Dans le chapitre suivant, nous allons voir que l’analyse formelle des récits d’imagination permet de remonter aussi à une problématique existentielle. »

– Mucchielli, A. (1993). Rêves partagés et imaginaire collectif. Dans : , A. Mucchielli, L’analyse formelle des rêves et des récits d’imagination (pp. 50-58). Presses Universitaires de France.

 

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« Les récits d’imagination dont nous allons parler dans cette deuxième partie de l’ouvrage sont des récits obtenus à des « planches projectives ».

  • Les « planches projectives » sont des photos ou des dessins, généralement flous et imprécis, à partir desquels on demande à des sujets de construire une histoire (le prototype de ce matériel est donc le TAT).
  • La photo ou le dessin sert de stimulus de départ, il a pour fonction de lancer l’imagination du sujet en lui présentant un support sur lequel il va pouvoir broder.
  • La photo ou le dessin propose une scène que le sujet va pouvoir interpréter et intégrer dans un scénario imaginaire plus complet.

Recueillir ainsi des récits imaginaires c’est utiliser une technique projective de recueil. On recueille ce que j’appelle de la « communication projective » (c’est-à-dire, comme nous le verrons, une communication qui donne des renseignements sur le sujet alors qu’il n’est pas censé précisément et volontairement en donner).

  • Pour « faire parler » ces récits, il faut les analyser.

Il y a différentes méthodes d’analyse de ce genre de récits imaginaires. Je vais traiter ci-dessous de l’utilisation d’un genre d’analyse formelle, celui que nous avons mis en œuvre pour l’analyse des rêves.

 

I – LA COMMUNICATION PROJECTIVE

Il convient, tout d’abord, très rapidement, de rappeler ce qu’est la projection (en ce qui concerne les techniques projectives), ce que sont ces techniques projectives de recueil d’informations psychologiques, et ce qu’est la communication projective.

 

1 / La projection dans les techniques projectives

La projection a deux définitions :

  1. une définition relevant de la psychanalyse et
  2. une définition relevant de la psychologie existentielle.
  • Ce fait est à l’origine d’une confusion permanente dans la conception de la projection en tant que recueil de récits issus de l’imagination des sujets.
    • Les uns pensent que ces récits portent essentiellement la marque de désirs inavouables attribués aux personnages des récits,
    • les autres pensent que ces récits traduisent uniquement les façons personnelles des sujets de voir les choses.

 

— La projection du point de vue psychanalytique

En psychanalyse, la projection est un mécanisme de défense du Moi qui consiste à nier pour soi un sentiment, un désir, un affect intolérable et à l’attribuer à un élément extérieur, et, ainsi, d’agent se transformer en victime.

Ainsi,

la projection est un mécanisme intra-psychique par lequel un individu attribue à autrui des sentiments inacceptables à son égard, alors que c’est lui-même qui inconsciemment éprouve ces sentiments pour l’autre.

  • On dira « mon voisin me hait » pour ne pas s’avouer à soi-même que l’on hait son voisin, car ce sentiment est condamné par le sur-moi du sujet.

Cette conception est en partie, par exemple, celle de Bellak. En effet, Bellak considère « l’histoire racontée pour chaque image du TAT comme une projection, c’est-à-dire comme l’attribution par le malade de ses sentiments, besoins et tendances à des sujets (ou à des objets) du monde extérieur qui, en l’occurrence, sont les images (…) c’est là, dit-il, un mécanisme employé pour la défense du Moi contre des influences désagréables… ».

Pour ma part, je pense que ce type de projection est très rarement à l’œuvre dans les techniques projectives utilisées auprès de sujets normaux. Il faut, pour qu’il y ait défense du Moi, et en accord avec la définition de Freud, qu’il y ait angoisse du Moi suscitée par la planche. Or cette angoisse est loin d’exister systématiquement, car elle est avant tout une des caractéristiques des sujets « malades », examinés dans un cadre thérapeutique.

 

— La projection du point de vue existentiel

Dans ce cadre de référence, la « projection » est l’expression du « monde intime ; du sujet.

  • Cette conception est en particulier celle de Frank, l’inventeur de l’expression : « méthodes projectives ».

Dès 1939, Frank montre l’existence, en chaque sujet humain, d’un « univers privé », monde intégralement subjectif de ses propres croyances.

  • Ce monde privé oriente et informe activement les perceptions et les conduites .
  • Ce monde privé est une configuration particulière, constituée de nos « réactions affectives chroniques », ayant entre elles des relations structurées, ce qui donne à cette configuration son style opératoire et ses effets singuliers.

La « personnalité, dit Frank est un processus dynamique, c’est l’activité continuelle de l’individu engagé dans la création, le maintien et la défense du monde privé dans lequel il vit ».

  • Pour lui, on peut tenter la découverte de ce « processus dynamique » qu’est la personnalité en analysant ses « créations ».

Frank définit alors le concept de « méthode projective » pour rendre compte de la parenté entre le test d’association de mots de Jung (1904), celui de Rorschach (1921) et le TAT de Murray (1935).

« Dans son essence, dit-il, une technique projective est une méthode d’étude de la personnalité qui confronte le sujet avec une situation à laquelle il répondra selon le sens que la situation a pour lui, et suivant ce qu’il ressent au cours de cette réponse. Par suite, tout peut être utilisé comme technique projective, y compris les tests d’intelligence, à condition que l’examinateur considère par quel moyen idiomatique le sujet a répondu au test, au lieu d’utiliser les habituelles mesures normatives de comparaison… Le caractère essentiel d’une technique projective est qu’elle évoque du sujet ce qui est, de différentes manières, l’expression de son monde personnel et des processus de sa personnalité. »

Pour Frank,

le « monde personnel » d’un individu, comme celui d’une culture (au sens des culturalistes), est un monde subjectif de croyances, d’idées, de désirs d’attentes… qui oriente et informe activement les perceptions et les conduites.

  • La personnalité incorpore les stimuli du monde extérieur
  • et y réagit selon son style et ses lois propres
  • en essayant de maintenir stable ce monde privé.

Par ailleurs,

ce monde privé n’est pas le tout de la personnalité individuelle ou de groupe. Il représente un certain type de relations entre le Moi et le monde et un certain niveau de conscience et de conduite qui est le niveau vécu. Ce niveau renvoie à un type de conscience non réfléchie qui intervient constamment par l’intermédiaire de formes structurantes (assimilables à un système d’habitudes affectives) dans tous les processus de la conscience réfléchie et dans toutes les conduites.

  • Nous voyons comment la conception existentielle de la projection et des techniques projectives élargit la conception psychanalytique.

Ce ne sont plus les seuls mécanismes de défense (réduits d’ailleurs à la « projection ») qui interviennent dans la « mise en forme » de la perception et de la réaction, mais une structure psychologique constitutive du « monde interne » de l’individu.

  • Curieusement cette conception est aussi partagée par Bellak dont nous avons vu qu’il se référait aussi à la conception psychanalytique.

En effet, dans le même manuel pour l’interprétation du TAT, Bellak dit qu’

  • il faut considérer les images présentées aux sujets « comme des situations sociales déterminées » qui remplacent des situations réelles et qu’il faut considérer le comportement verbal des sujets devant ces planches comme l’expression de ses sentiments profonds révélant « les structures actuelles de son comportement social ».

Alors, nous dit-il,

interpréter les récits obtenus « signifie découverte d’un dénominateur commun aux structures de comportement actuel d’une personne, et à la genèse de ces structures.

  • Interprétation du TAT signifie donc découverte de dénominateurs et de structures communs aux récits obtenus » .

Bellak avait d’ailleurs mené des expériences à partir du TAT pour mettre en évidence cette dernière conception de la projection. Après avoir recueilli les histoires imaginées par des sujets, Bellak les mettait en état d’hypnose et leur donnait l’ordre d’être agressifs puis, plus tard, l’ordre de se sentir déprimés et malheureux. Dans ces états il recueillait leurs histoires imaginées aux planches du TAT. Dans le premier cas il notait une forte augmentation des thèmes agressifs dans les récits ; dans le deuxième cas, une forte augmentation des thèmes dépressifs. Bellak montrait ainsi que la projection est une intervention des prédispositions mentales du sujet dans les créations expressives de son imagination.

Les théoriciens contemporains ont retrouvé, sous d’autres concepts, ce niveau non conscient et ces activités de mise en forme des perceptions et des conduites par une « structure » interne aux individus ou aux groupes. Les psychologues sociaux, avec Moscovici, parlent des « représentations », les sociologues, avec Bourdieu, parlent de l’ « habitus ».

 

2 / La communication projective

Lorsque vous parlez à quelqu’un d’un sujet qui vous tient plus ou moins à cœur,

  • vous le faites avec vos mots, vos phrases, vos illustrations et vos thèmes, en prenant le problème d’une certaine manière et le raisonnement que vous déployez s’appuie sur des certitudes qui sont les vôtres…

Autrement dit, vos expressions, votre discours… porte la marque de votre être propre, de quelque chose qui est profondément en vous, d’une sorte de « système de compétence » qui est à l’origine de tout ce que vous dites.

On pourrait donc faire une analyse de ce que vous avez dit et de la manière dont vous l’avez dit pour montrer quelles sont vos motivations sur ce sujet et quels sont les principes régulateurs de votre façon de penser et de vos conduites à la source de vos propos.

  • Ce phénomène de « projection » de notre système interne dans nos expressions et nos conduites est un phénomène d’observation courante.
  • Nous connaissons certains de nos amis qui sont préoccupes, voire « obnubilés » par quelque chose.
  • On voit bien qu’ils ont tendance à tout ramener à leur problème, à tout voir d’un seul point de vue.
  • Tels sont les pessimistes, qui voient tout en noir, interprètent tout dans le sens le plus négatif possible et nous laissent comprendre, finalement, qu’ils appréhendent le monde à l’aide de principes « excessifs » du genre : « rien de bon n’arrive », « tout va en se dégradant »…
  • Leur état psychique interne déteint à la fois sur ce qu’ils perçoivent et sur ce qu’ils pensent et font. Tout ce qu’ils disent porte donc la marque de leur orientation d’esprit « pessimiste ».

Donc,

toutes nos expressions révèlent quelque chose de notre personnalité.

La remarque est valable pour une collectivité : ses productions (œuvres, réalisations diverses…), ses conduites… révèlent les éléments constitutifs de sa « mentalité » (représentation du monde, attitudes face à des objets, valeurs de référence…). C’est ce phénomène que l’on appelle la communication projective.

  • La communication projective, c’est donc l’ensemble des choses que les hommes et les groupes disent sur eux, tout en parlant d’autre chose que d’eux-mêmes.

Si l’on réfléchit bien,

  • nous sommes quasiment toujours en train de faire de la communication projective lorsque nous parlons avec nos semblables à propos de sujets variés.

En effet, nos préoccupations constantes ou du moment, nos attitudes fortes envers les choses de ce monde, nos orientations philosophiques profondes… interviennent malgré nous dans la manière dont nous présentons les choses et dont nous réagissons…

  • Notre personnalité, qui a une certaine consistance, se « projette », c’est-à-dire impose sa marque à nos façons de penser, de parler et de faire.

On trouve la trace de notre « système interne » jusque dans nos mots favoris, jusque dans nos tournures de phrases préférées et dans nos thèmes récurrents de réflexions ou de conversations.

  • Si donc on pouvait recueillir toutes nos pensées, toutes nos paroles et tous nos actes, et les analyser avec des méthodes précises et adaptées,
  • on pourrait mettre au jour les images-forces, les attitudes clés, les motivations et valeurs principales et les principes fondateurs de nos raisonnements et de nos actions.

On pourrait même dire alors que cet ensemble d’éléments — non évident a priori — donnerait une bonne idée de ce que nous sommes et que cela permettrait de prévoir bon nombre de nos comportements devant certaines situations.

  • Il en est de même pour les groupes ou les sociétés.

Ces acteurs sociaux ne manquent pas de communiquer avec leur environnement :

  • ils présentent leurs réalisations,
  • vantent leurs productions et
  • commentent leurs actions.

Tout ce qu’ils disent et font peut être ramené — comme pour un individu — à un ensemble restreint d’éléments mentaux (les éléments de leur culture, dit-on), éléments qui peuvent apparaître comme le fondement de toutes leurs expressions. Une analyse systématique de leurs communications permettrait, là aussi, de remonter à cette sorte de système interne, organisateur ultime, de leurs expressions.

  • On peut donc affirmer que faire et dire,
    • c’est toujours, d’une certaine manière, parler de soi
    • et afficher implicitement des prises de position sur des problèmes de l’existence.

Les techniques projectives de recueil permettent de capter la communication projective et de l’orienter sur des thématiques plus ou moins précises. Nous allons évoquer rapidement ces différentes techniques projectives de recueil avant de nous consacrer à l’analyse formelle de récits recueillis à l’aide de certaines de ces techniques.

 

II – LES TECHNIQUES PROJECTIVES

Rappelons rapidement ces différentes méthodes projectives :

— méthodes à constitution (types : Rorschach, Stern Cloud-Patterns, ou peintures et dessins libres), où l’on demande au sujet de structurer et d’organiser un matériel ou des situations instructurées ;
— méthodes à construction (type : village, mosaïc-test, dessins à thème) où l’on demande au sujet d’arranger, de situer les uns par rapport aux autres des éléments plus ou moins significatifs) ;
— méthodes à interprétation (type : TAT, phrases à compléter, associations libres), où l’on demande au sujet d’inventer pour ajouter à quelque chose de donné mais insuffisant ;
— méthodes à catharsis (jeu des marionnettes, psychodrame, modelage avec destruction possible, situations de défoulement) où l’on stimule et provoque les réactions émotionnelles chroniques pour les laisser se développer ;
— méthodes à réfraction ou à distorsion (reproduction d’histoires, reproduction de dessins ou figures, observation des erreurs ou oublis) où l’on utilise le sens des déviations individuelles par rapport à un donné admis ou par rapport à ce qui est objectif.

Le principe de toutes ces techniques projectives consiste à provoquer des « constructions » du sujet, lesquelles vont donc porter la marque de son monde privé.

Plus exactement, à partir d’un matériel provocateur, non structuré (images floues, taches d’encre, figurines…), le sujet va produire une série de récits, d’agencements, de situations construites, diverses par leur contenu, mais toutes analogiques dans la mesure où elles expriment la configuration des schèmes dynamiques de l’univers affectif du sujet.

  • Pour mettre au jour cette forme il faut donc rechercher un organisateur commun latent.

Nous voyons que nous sommes dans la situation de départ de toute analyse formelle.

  • L’analyse formelle est donc particulièrement adaptée à l’analyse des récits projectifs.

Nous allons maintenant entrer dans des considérations plus pratiques en traitant une série d’exemples d’analyse de récits obtenus au TAT. »

– Mucchielli, A. (1993). Communication projective et techniques projectives. Dans : , A. Mucchielli, L’analyse formelle des rêves et des récits d’imagination (pp. 59-67). Presses Universitaires de France.

 

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« […]

Ces récits sereins font ressortir l’anxiété latente contenue dans les précédents.

  • Nous pouvons déjà dire, à partir de l’analyse des récits obtenus à la seule planche 2, que ce groupe d’étudiants n’est pas homogène et que ses attitudes, ses conceptions des études… sont différenciées.

Pour continuer la typologie interne de ce groupe il nous faut catégoriser les autres thématiques abordées par les 17 récits restant.

Un groupe de huit récits apparaît. La tonalité générale de ces récits est entièrement différente de celle que nous venons de voir.

  • Plus de drame et de tension, plus de nécessité d’un choix douloureux entre le passé-archaïque-affectif et l’avenir professionnel-rationnel.

La thématique de ces récits est celle de l’aller-retour ville-campagne avec le choix ultime de la vie paisible à la campagne. Donnons quelques exemples :

— La demoiselle fait des études à l’Université pour plus tard travailler dans un bureau. Elle se met à rêver au temps passé. S’imagine fermière attendant un enfant d’un beau mari puis, à la fin de l’histoire, elle abandonne les études pour élever des brebis sur le Larzac » (nº 3).
— « Emilie est née à la campagne deux jours plus tard qu’Eloïse, toutes deux sont amies, elles ont fait leurs premiers pas ensemble… Mais à l’âge de 12 ans, alors qu’Emilie continue à aller à l’école, Eloïse doit rester à la maison pour aider aux travaux de la ferme. Emilie s’avère douée, ses parents l’envoient en pension à la ville… lorsqu’enfin, chargée de ses livres, elle retourne chez elle, Emilie réalise combien sa vie est différente de celle de son amie, Eloïse, qui, elle, est mariée à un jeune paysan… elle paraît beaucoup plus vieille qu’Emilie qui désormais restera au village pour faire la classe aux enfants » (nº 24).
— « Cette femme vit à la ville, étant étudiante. Elle vient réviser à la campagne. Depuis toujours, elle envie la vie rurale. Aussi passe-t-elle de longues heures à contempler ces hommes et ces femmes qui cultivent leurs terres avec amour en pensant que dès que ses études seront finies, bien qu’elle ait son travail à la ville, elle viendra se retirer à la campagne où elle espère trouver l’homme de sa vie, et mener une existence paisible, bercée par le rythme des saisons » (nº 40).
— « Etudiante dans une grande ville de France, Eloïse doit bientôt passer ses examens. Pour réviser, elle part à la campagne. Elle y découvre une vie paisible et oublie les examens qui approchent. Elle est prête à laisser tomber ses études pour devenir fermière » (nº 42).

  • Notons, au travers de ces récits, le thème du dédoublement de personnalité.
  • Il y a identification à la jeune fille aux livres et à la paysanne enceinte.
  • La jeune fille représente le présent studieux à la ville, la paysanne l’avenir affectif.

En regardant quels sont les étudiants qui fournissent ce genre de récits on s’aperçoit qu’il s’agit d’abord exclusivement de jeunes filles. On constate ensuite que le seul critère qui les caractérise par rapport aux étudiantes des autres sous-groupes de la typologie est le fait qu’elles habitent chez leurs parents.

Ainsi, la réponse des étudiantes, habitant chez leurs parents, au problème de la vie nouvelle d’étude hors de la famille est simple :

« Il est bien nécessaire que je fasse des études dans un monde nouveau, mais ce n’est que temporaire et mon avenir n’est pas au bout de ces études, je me réaliserai d’abord dans un contexte affectif. »

Pour les étudiantes de ce sous-groupe, les études en faculté des lettres n’ont pas comme finalité essentielle et première (en 1986) la recherche d’un métier. Elles ne sont qu’un passage obligé permettant de mieux jouir d’une vie paisible ultérieure.

Le regroupement des récits par thématique fait apparaître deux cas qui ont la thématique de l’aller-retour étude-affectivité que nous venons de voir, mais qui se distinguent cependant des quatre cas ci-dessus par l’issue différente de l’histoire.

— « Une jeune femme partie de son village depuis plusieurs années rentre. Elle ne le voit plus comme avant sans intérêt. Elle décide de ne conserver que certaines images de la vie qu’elle redécouvre. Ainsi, elle parcourt la campagne. Elle écrit un livre, devient célèbre, mais elle se rend compte alors de l’absurdité » (5).
— « Sandrine est née dans un petit village du Massif central. Ses parents l’ont envoyée étudier car ils voulaient la sortir de la condition paysanne. Mais, par manque d’argent, elle est contrainte de retourner chez elle. Elle retourne aux travaux des champs et tente de continuer à étudier. Mais, sur le chemin de la maison, elle se fait renverser par un cheval emballé et meurt » (28).

Dans ces deux cas, le retour au passé se fait avec l’altération définitive de la personnalité.

Dans les dix récits restant, trois se regroupent facilement autour d’une thématique de condamnation de la vie passée. Voyons ces récits :

— « Film pour Pagnol. Dans un pays méditerranéen, un homme lutte pour cultiver du blé dans un milieu hostile. Pour cela il délaisse peu à peu sa femme qui trouve un refuge dans la littérature et se détache totalement de lui. Dans la poursuite féroce de son but, l’homme fait mourir sa mère à la tâche. La photo est le fin du film où l’homme obnubilé ne voit pas sa mère mourir et sa femme partir avec l’instituteur » (nº 9).
— « Elle est partie à la ville pour étudier. C’est loin de chez elle. Bien souvent elle pense aux scènes si quotidiennes à l’époque et qui lui semblent si extraordinaires maintenant. Son père qui est aux champs, sa mère qui lui apportait son repas. Une vie dure mais vraie qu’elle ne trouve pas en ville — si artificielle. Mais, grâce à la ville et à l’école surtout, elle découvre un monde sans limite, la littérature, une impression d’inépuisable et sans limite comme les champs » (nº 19).
— « La vie d’une famille de paysans rescapés d’une autre ère. Seuls les quelques hectares attenant à la ferme restent cultivés. Partout la ville les entoure. Malgré les pressions des divers administrateurs et promoteurs, ils ne veulent pas céder. Ils ne cultivent plus que pour eux-mêmes et essaient de maintenir une autarcie précaire. Ils se feront finalement bouffer par la ville. C’est dommage, ça finit mal » (nº 33).

Dans ces trois récits, la vie passée est condamnée. Elle est sans issue. Elle est plutôt close et limitée. On notera l’acharnement et l’implication dans leur système des personnages qui « cultivent » cette vie passée et se débattent dans leur isolat.

  • Les représentants du monde nouveau sont victorieux (la jeune femme part avec l’instituteur, la jeune fille découvre un monde sans limite dans la littérature, la ville « bouffe » finalement le petit groupe autarcique).

On retrouve, dans ces récits, la thématique dramatique des récits des étudiants célibataires éloignés de leur famille.

  • Alors que pour ces derniers l’issue de la lutte était incertaine, ici l’espoir est du côté du désengagement par rapport à l’univers clos du groupe affectif.

Qui sont les étudiants qui ont fait ces récits ? Il s’agit des seuls trois étudiants mariés avec enfants de notre échantillon. Ils ont respectivement 26, 29 et 30 ans (alors que la moyenne d’âge des autres sous-groupes est de 19 ans). Nous y trouvons deux femmes et un homme (le nº 33, celui qui s’en sort le moins bien !). Ils habitent chez eux, dans des villes moyennes, ils n’ont pas d’autres diplômes et exercent ou ont exercé un métier.

On peut dire qu’à la question

« que pensez-vous de votre passé affectif par rapport au présent de vos études ? »,

  • deux répondent qu’ils attendent une libération et
  • le troisième répond qu’il n’en sait rien,
    • mais que, de toute façon, son passé est condamné.

 

III – APPROCHE COMPARATIVE DE DEUX GROUPES CULTURELS

Nous venons de voir un exemple de l’utilisation pour l’étude des groupes des planches projectives dont on connaît la signification culturelle latente.

Dans ce cas, la lecture analogique des récits imaginaires permet d’appréhender le positionnement existentiel d’un groupe par rapport à une série de problèmes clés de son univers de vie.

Nous allons voir, avec l’exemple ci-dessous, que la connaissance de la problématique latente de la planche qui sert à recueillir les récits permet de faire des analyses comparatives lorsque l’on étudie plusieurs groupes avec la même planche.

Nous utilisons dans cet exemple une planche dont la signification culturelle est la même pour deux populations. Cette identité d’aperception de la planche a été, bien entendu, validée par l’analyse formelle de nombreux récits recueillis (le lecteur pourra la faire d’ailleurs sur les quelques récits rapportés). Cette planche est la planche de la « confrontation de “cadets” à une autorité “senior” (ou statutairement plus élevée) » .

Elle montre un personnage plus âgé, faisant face à deux plus jeunes et pointant un doigt levé vers eux. Il est démontré que cette planche pose la question implicite :

« Que pensez-vous de la confrontation à une autorité dominante ? »

Je convie le lecteur à lire tous les récits ci-dessous avec à l’esprit les questions suivantes :

— quelles sont les images de l’autorité dans les deux séries de récits et en quoi ces images diffèrent-elles ?
— quelles sont les attitudes des « jeunes » face à l’autorité en question et comment se comportent-ils face à elle ?

On se rendra compte de la facilité de l’analyse proposée.

 

Récits obtenus auprès de Calédoniens canaques 

1er sujet. — Le vieil homme est le chef. Les deux jeunes filles viennent le voir. Le chef leur demande ce que la civilisation blanche leur a apporté, au cours de leur voyage en Europe. Il leur donne des conseils et les met en garde contre les façons de vivre des hommes qui sont leurs colonisateurs.
2e sujet. — Dans l’île, il y a deux clans qui sont plus ou moins en discorde. Une des deux personnes jeunes, la fille, a été ennuyée par un membre de l’autre clan. Avec son ami, elle décide d’aller voir le chef. Celui-ci les met en garde envers l’autre clan et leur raconte les disputes qui ont dégénéré entre eux. Il leur donne des conseils afin d’éviter les pièges qu’ils pourraient leur tendre et leur dit de ne pas se laisser faire.
3e sujet. — Les deux jeunes garçons viennent de commettre un vol de voiture. Ils ont eu un accident alors qu’ils se promenaient avec. Leur père est mis au courant. Il les fait venir et les sermonne durement, leur fait la morale, leur dit de ne plus recommencer. Les deux jeunes s’en vont tristement, ennuyés que leur père ait appris leur larcin.
4e sujet. — Deux jeunes gens dans une tribu. Ils ne font jamais rien, tout au long de la journée. Ils passent leur temps à flâner et à jouer de la musique. Le chef les fait venir et les sermonne. Il leur dit qu’ils doivent travailler comme les autres, et que le travail ne manque pas dans le village. Les deux jeunes gens, vexés, décident de faire un effort afin d’éviter un autre sermon.
5e sujet. — Il s’agit d’une jeune fille et d’un jeune homme qui sont en train de discuter. Et quand un homme arrive, ils sont surpris. Mais ils le reconnaissent vite : c’est le surveillant de l’internat qui vient dire au garçon qu’il n’a rien à faire là, dans l’internat des filles, et que, de toute façon, c’est l’heure d’être couché. Les deux jeunes gens sont gênés et, une fois le surveillant parti, le garçon dit à la fille qu’il doit partir s’ils ne veulent pas se faire sermonner une deuxième fois. C’est un peu embarrassés qu’ils se sépareront.

 

Récits obtenus auprès de Tahitiens 

1er sujet. — C’est un Blanc, le chef d’une armée, qui vient discuter avec des Indiens afin de passer des accords à propos de terres. Au bout d’un moment, les Indiens finissent par comprendre que les Blancs veulent encore leur prendre des terres. Ils refusent absolument de se mettre d’accord et renvoient sèchement le chef des armées. Celui-ci s’en va, mécontent, et décide de ne plus rien tenter tant que des ordres n’arriveront pas.
2e sujet. — Ce sont deux Indiens envoyés par un groupe pour parlementer avec un Américain. Celui-ci veut les chasser de leur terre pour que les Américains puissent avoir plus d’espace pour cultiver. Les Indiens refusent de marcher et de se laisser faire. Ils restent impassibles devant la colère de l’Américain. Les Indiens finissent par dire qu’ils se battront pour leur terre. C’est ce qui va se passer, mais les Américains gagneront et chasseront les Indiens de chez eux.
3e sujet. — C’est un vieux missionnaire qui vient voir les Indiens récemment colonisés. Il veut les évangéliser. Il leur dit qu’ils sont des citoyens américains et qu’ils doivent prendre la religion des Américains. Les Indiens sont très calmes et ils lui répondent qu’ils ont déjà trop souffert. Ils lui demandent de partir et de les laisser tranquilles.
4e sujet. — Le vieil homme est un Blanc. Il contacte les Indiens pour leur parler des problèmes qui existent entre son gouvernement et les Indiens. Il leur parle d’un projet : les Blancs veulent leur prendre des terres pour élever leur bétail. Les indigènes attendent qu’il ait fini de parler et lui disent qu’ils refusent d’arriver à un accord, car les Blancs leur ont déjà pris trop de terres.
5e sujet. — C’est un riche propriétaire qui est en colère contre deux jeunes Indiens qui chassent sur ses terres. Il leur demande de partir, mais les Indiens ne sont pas décidés à s’en aller comme ça. En fait, ces terres appartenaient à leur tribu avant, et ils ne peuvent supporter qu’on leur interdise d’y chasser. Ils écoutent le Blanc sans rien dire, mais décident de revenir chasser ici, comme d’habitude.

Il ne faut pas être grand spécialiste en analyse de contenu pour expliciter les deux images de l’autorité qui sont contenues dans ces récits.

  1. Dans le premier cas (pour les Canaques), l’autorité est toujours représentée par un membre du groupe, c’est un ancien ou un plus âgé. Celui-ci fait une intervention toujours fondée (conseil ou réprimande) et finalement bienveillante, c’est-à-dire faite pour le bien des plus jeunes. L’image globale de l’autorité est alors l’image du père, à la fois sévère et affectueux. 
  2. Pour les Tahitiens, il n’en est pas de même, l’exemple est presque caricatural à cet égard et c’est pour son effet démonstratif que nous le rapportons. Dans cette seconde série de récits l’autorité est toujours une figure extérieure au groupe. C’est un étranger représentant d’une puissance qui veut imposer quelque chose contre la volonté des « plus faibles » qu’il a en face de lui. Il méprise, ou n’a aucune sympathie pour ces faibles et son action vise à les déposséder d’une partie de leur identité. L’image globale de l’autorité est alors celle de l’étranger colonisateur.

Les attitudes et réactions des « jeunes » face à l’autorité sont très différentes dans les deux cas. Les Canaques respectent cette autorité, ils pensent que son intervention est fondée et ils sont portés à lui obéir. Les Tahitiens répriment une révolte intérieure face à l’autorité qu’ils ont devant eux. Ils refusent de céder à ses injonctions et passeront outre.

On voit sur cet exemple comment,

  • lorsque la question implicitement posée par la planche concerne un problème fondamental de l’existence collective du groupe,
    • les réponses obtenues sont très révélatrices de sa mentalité (c’est-à-dire de l’ensemble de ses attitudes, représentations et façons de voir le monde).

 

IV – CONCLUSION

Lorsque l’on a une planche dont on connaît la problématique implicite (et nous avons vu comment l’analyse formelle permet la reconnaissance de ce référent), on peut utiliser cette planche pour recueillir des récits auprès de divers membres d’un même groupe.

  • La lecture analogique des récits permet alors la mise au jour des attitudes ou réactions collectives face à la situation-problème représentée par la planche.
  • Ainsi le repérage de « constantes sociologiques » peut se faire à travers la série de récits obtenus à la même planche.

Les planches projectives de type interprétatif (genre TAT) sont donc utilisables par les anthropologues, les sociologues et les ethnologues. L’analyse formelle du contenu des récits imaginaires permet donc la réintégration des techniques projectives dans le bagage quotidien du social scientist, alors que ces techniques sont quasi exclusivement laissées à l’usage des psychologues. En effet, on pense que leur utilisation et leur exploitation nécessitent des « interprétations » sophistiquées.

Nous avons vu que tel n’était pas le cas et qu’il n’était pas question de faire des « interprétations » hors de tout contrôle.

Les interprétations faites sont cadrées et guidées par le référent que constitue la problématique de la planche. Il est alors possible de s’accorder sur le sens à donner aux récits obtenus.

  • La validité de l’analyse repose d’abord sur le consensus du groupe des chercheurs qui exploitent les données (validation externe).

Il faut aussi remarquer que la validation repose sur la validation des analyses par les individus du groupe qui doivent se reconnaître dans les résultats (validation interne). »

– Mucchielli, A. (1993). Usage sociologique de l’analyse formelle des récits d’imagination. Dans : , A. Mucchielli, L’analyse formelle des rêves et des récits d’imagination (pp. 123-136). Presses Universitaires de France.

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« L’identité individuelle, il nous semble,

  • concerne avant tout un ensemble de significations issues de diverses contextualisations de soi.

Nous allons donc ici explorer l’identité en tant qu’elle est une construction subjective, élaborée au cours d’interactions sociales, professionnelles, culturelles et autres. Nous ferons cette exploration en nous appuyant sur des expériences de psychologie sociale et en faisant appel à des observations de psychopathologie clinique. Nous montrerons que cette construction subjective, par ailleurs, dépend aussi fortement d’une visée intentionnelle, elle même toujours contextualisée et, donc, toujours changeante. Nous montrerons également que ces constructions subjectives ne cachent pas une identité plus profonde qui reposerait sur une expérience intérieure échappant à toute subjectivisation.

L’identité d’une personne, d’un groupe, d’une nation…, se présente à nous sous la forme d’un réseau réticulaire.

Nous pouvons la lire, c’est-à-dire la décrire, en lui enlevant de nombreux nœuds de sa structure fondamentale (si celle-ci existe), sans qu’elle devienne incompréhensible.

Nous pouvons, de même, la construire, en décidant des nœuds que nous voulons actifs et de ceux que nous ne voulons pas voir fonctionner.

  • Toutes les recherches faites sur l’identité corroborent cette vision kaléidoscopique de l’identité.

Commençons par rapporter et commenter une des plus célèbres expériences de psychologie sociale d’auto-description de l’identité. Considérons par exemple les expériences d’auto-description de l’identité (L’Écuyer, 1975). Dans ces expériences, on demande à des sujets de répondre, toujours en des termes nouveaux, à la question :

« Qui êtes-vous ? »

(tout le raisonnement ci-après est valable lorsqu’il s’agit d’un autre genre d’acteur social qu’un individu. On peut faire, en effet, ce type d’expérience, en posant ce type de question aux membres d’une organisation sociale en leur demandant de la décrire par une succession de définitions).

Bien entendu, la situation expérimentale est ambiguë :

  • le sujet répond-il pour réfléchir sur lui ou “pour fournir une réponse à l’expérimentateur ou pour les deux choses à la fois ?

Qu’importe la réponse à cette question.

  • Constatons que la très grande majorité des sujets répond d’abord en donnant leur nom. Sans faire intervenir des interprétations sur la finalité défensive d’une telle réponse banale, prenons pour banale cette réponse banale.
  • Nonobstant ceux qui font réellement une réponse banale de défense sociale constatons que cette réponse majoritaire a un sens indubitable pour les autres sujets qui la font.
  • Ils font spontanément appel, pour se définir, au contexte social banal de la vie quotidienne où l’on est d’abord défini, pour les autres, par son nom.

Le sens : “voilà mon identité immédiate et banale pour tous” est donc d’abord donné par la très grande majorité.

Dès la première réponse, il y a aussi des personnes qui répondent autre chose que leur nom. Supposons un sujet qui réponde : « un bon citoyen » ou « un père de famille ». Pour fournir ce type de réponse il s’est mentalement placé dans un contexte : contexte sociopolitique où l’on peut parler de citoyenneté ; contexte affectif et familial où l’on peut parler de père de famille.

  • Ces réponses ont un sens pour le sujet.
  • Les contextes interpellés pour les formuler ont une importance pour lui au moment où on l’interroge.

Même si c’est pour présenter une bonne image de lui à l’expérimentateur, il faut convenir que tout le monde n’a pas cette même réponse et que, s’il l’a faite, c’est qu’elle est pleine du sens :

« cela va me définir » pour lui.

C’est donc, si l’on reprend mon exemple, que les contextes sociopolitique ou affectif et familial sont chargés de valeur.

Lorsque l’on continue de demander à l’acteur social de se décrire avec des termes nouveaux, il va être obligé de se représenter ce qu’il est dans d’autres contextes. Les contextes étant fort nombreux, on peut trouver quantité de réponses, jusqu’aux plus farfelues lorsque le sujet n’aura plus idée d’un contexte signifiant pour lui et finira par dire n’importe quoi. Le contexte de la contrainte de la situation expérimentale surgit alors et pour manifester son irritation, ou son désarroi ou encore sa bonne volonté, des réponses seront inventées. Elles auront un sens directement rattachable au vécu en situation.

Pour l’instant nous avons relaté cette expérience avec des acteurs dits “normaux”, c’est-à-dire qui ont une succession cohérente de réponses à fournir. Supposons que nous soyons devant un acteur (individuel ou collectif) dit “pathologique” (identité, ici, attribuée en fonction de critères normatifs). Dans un premier cas, cet acteur aura du mal à fournir des réponses différentes de celle donnée en premier. Les définitions fournies tourneront autour d’une même thématique. Ce malade est enfermé dans un monde duquel il ne peut sortir. Appelant toujours ce contexte identique, il ne fournit que des définitions identiques de lui-même. Son identité, si elle a un sens conscient pour lui, est cette identité répétitive qu’il présente.

Dans un deuxième cas, l’acteur en question ne saura quoi répondre et sera bloqué dès la première demande. C’est que son identité est quelque chose qui, pour lui, n’a pas de sens. Il ne voit pas comment il pourrait se positionner et pour qui il devrait se positionner dans le monde. Il n’a pas de contexte de référence auquel se raccrocher. Dans d’autres cas, l’acteur donne des définitions contradictoires et incohérentes entre elles. C’est qu’il n’arrive pas à saisir une « identité identique ». Son identité fluctue au gré de ses sentiments intérieurs. Les contextes générateurs de sa définition de lui-même passent rapidement dans son esprit. Ces exemples tirés de la pathologie clinique nous confirment que l’identité est une affaire de sens issue d’une contextualisation de soi.

Les expériences d’auto-description de l’identité nous montrent que l’identité exprimée est une affaire de significations données par l’acteur en fonction de contextes de référence qu’il juge important de prendre pour se définir.

L’identité donnée est une construction subjective faite en fonction d’une visée de positionnement pour les autres.

Cette visée choisit le contexte pertinent pour fonder la signification à donner.

  • Il serait intéressant, pour un historien, de montrer, à partir de leurs proclamations identitaires, les manières dont les divers groupes (les groupes armés, les clans et les familles, les habitants d’une cité, d’un village, d’une région, etc., les groupes professionnels, les groupes religieux…), expriment leurs identités.
  • Ces observations historiques seraient le pendant des expériences de la psychologie sociale.
  • Il nous paraît assez évident qu’il doit exister un parallèle avec ce que nous venons de voir sur l’identité individuelle et que ces expressions identitaires collectives doivent être contextualisées et formées de significations renvoyant aussi à des intentions en situation.

Examinons maintenant les apports de la psychologie concernant la dimension intime du « sens de soi » ou du « sentiment d’identité ». Est-ce que notre idée de la contextualisation de soi génératrice de significations est mise à mal ?

Deux grands psychologues (G. W. Allport et E. Erikson) ont montré que, du point de vue de l’acteur lui-même, on ne pouvait parler d’identité s’il n’y avait pas un ensemble de sentiments vécus se rapportant à cette identité.

  • Ainsi, pour Allport, le sens du Soi ou de l’identité est composé de sept éléments essentiels :

1) le sentiment corporel ;

2) le sentiment de l’identité du Moi dans le temps ;

3) le sentiment des appréciations sociales de notre valeur ; 4) le sentiment de possession ;

5) l’estime de soi ;

6) le sentiment de pouvoir raisonner ;

7) l’effort central (intentionnalité de l’être) ; ces sept facteurs étant ici placés dans leur ordre d’apparition génétique.

Pour Erikson, l’identité n’existe que par le sentiment d’identité.

Ce sentiment repose lui-même sur un ensemble de sentiments et de processus :

1) le sentiment subjectif d’unité personnelle ;

2) le sentiment de continuité temporelle ;

3) le sentiment de participation affective ;

4) le sentiment de différence ;

5) le sentiment de confiance ontologique ;

6) le sentiment d’autonomie ;

7) le sentiment de self-control ;

8) les processus d’évaluation par rapport à autrui ;

9) les processus d’intégration de valeurs et d’identification.

Si l’on essaie de synthétiser ces travaux, on s’aperçoit que les significations que l’acteur peut donner au fait d’être lui-même (sens final :

« Je suis moi, comme ceci et comme cela »), dépendent d’un certain nombre de processus subjectifs d’évaluation dont les résultats sont traduits en “sentiments”, c’est-à-dire en impressions vécues.

  • Ces évaluations renvoient toujours à un contexte pris comme référent essentiel dans l’évaluation de l’activité globale de l’individu ou du groupe.

Raisonnons sur quelques unes des dimensions proposées par ces pionniers.

Ainsi, pour un acteur, le sentiment corporel de son être matériel et sensoriel peut être considéré comme le résultat d’un ensemble de processus de maturation (bio-psychologiques pour l’acteur individuel, autres pour les acteurs collectifs), permettant la conscience progressive de son être.

  • Les expériences de privations sensorielles pour l’individu et de privation d’informations pour les collectivités (perte d’informations sur les territoires, les membres, leurs activités…), ont montré combien il était difficile de se passer de telles stimulations.

Le sentiment banal d’exister repose sur des informations sensorielles. Le contexte de l’évaluation donatrice de sens à l’identité est alors ici le contexte spatial, physique et sensoriel qui enserre l’acteur. Lorsque celui-ci vient à manquer (expériences de privation sensorielle), l’identité subit des perturbations.

  • Le sentiment de l’identité du Moi dans le temps (Allport)
  • et le sentiment de continuité temporelle (Erikson)
  • sont le fait que l’acteur se perçoit identique à lui-même dans le temps et se représente les étapes de sa vie et ses transformations comme un continuum. Cette signification fondamentale :

« Je suis, nous sommes le, les même(s), dans le temps qui s’est écoulé », provient d’une mise en perspective d’une certaine permanence des critères essentiels de définition de soi.

Lorsque les différences sont perçues comme des ruptures, alors s’ouvrent les crises d’identité.

  • Ce sentiment repose également en partie sur un travail cognitif et affectif permanent de synthèse des expériences effectué par l’acteur.

Ce travail est bien mis en évidence dans les expériences de perte de la mémoire par suite d’un accident cérébral, par exemple.

Dans ce cas, je ne sais plus qui je suis parce que j’ai perdu mes points d’ancrage temporels et spatiaux. Mon “moi-même” ne peut plus se penser comme “moi-même” car je n’ai plus d’expériences intérieures de référence. Le sentiment d’être soi ne pourrait pas être mis sur le même plan que le sentiment d’être “un tel”.

  • La “vraie” identité se trouverait dans un rapport intime que l’on a avec soi-même. Elle serait alors inexprimable, puisque toute expression :

« je suis un tel », adressée à un environnement social, fait nécessairement intervenir un contexte.

  • Pour certains, c’est donc avec cette expérience intérieure que l’on toucherait au fondement non subjectif et non contextualisable de l’identité.
  • Malheureusement cette idée -voulant chasser la subjectivité et la contextualisation- ne peut tenir puisque, comme nous venons de le dire, mon “moi-même” pour se penser comme “moi-même”, doit faire intervenir un contexte historique, social et spatial de référence.

Le contexte de l’évaluation donatrice de sens à l’identité est alors ici le contexte historico-socio-spatial (et autres) qui englobe la vie entière de l’acteur. Lorsque celui-ci vient à subir des trous (expériences d’amnésie), l’identité subit des perturbations.

  • Les sentiments de valeur (ou d’estime de soi), de différence et d’autonomie sont l’expression de significations qui résultent d’une série de processus de jugements
    • portés par l’acteur sur sa « désirabilité sociale » (Codol) ;
    • portés sur sa ressemblance-différenciation d’avec les autres ;
    • portés sur son « influence sociale » ;
    • portés sur la nature et l’impact – pour son positionnement et ses relations – de ses succès ou échecs ;
    • portés sur l’évaluation de ses libertés d’action ; portés sur les résultats d’une comparaison entre l’image de soi renvoyée par les autres et l’image idéale de lui…

Le contexte de l’évaluation donatrice de sens à l’identité est alors ici le contexte social des positionnements qui englobe toutes les relations sociales de l’acteur. Lorsque ce contexte vient à disparaître (expériences d’isolement social, d’emprisonnement…), l’identité subit des perturbations.

  • Le sentiment d’appartenance est fondamental dans la définition d’une identité personnelle ou groupale.
  • Les troubles de l’identité, liés au rejet social, concernent la perte de la raison (délires, auto-mutilations, agressions…) et la perte de la volonté de vivre (l’effort central d’Allport ou le sentiment de confiance ontologique d’Erikson) (oubli de soi, suicides…).

Les anciennes observations de René Spitz (1950) sur les nourrissons privés de relations affectives, sujets aux maladies ou se laissant mourir, sont là pour témoigner de l’importance de ce lien affectif primitif.

Le sentiment d’appartenance prend ses sources, au niveau individuel, dans la relation primitive du nourrisson avec sa mère (contexte relationnel) puisqu’on sait que dans son état premier le nourrisson ne se distingue pas de sa mère, forme avec elle un “nous” symbiotique, ressentant ses émois et vivant au rythme de ses humeurs.

Ce sentiment d’appartenance, au niveau collectif, prend ses racines dans la vie communautaire de toute société (Gemeinschaft), là où le groupe a plus de réalité que l’individu, là où l’individu n’existe que dans, par et pour le groupe qui contrôle ses pensées et ses conduites (contexte relationnel aussi).

  • Ce sentiment d’appartenance est en partie le résultat de processus d’intégration et d’assimilation des valeurs sociales, car tout être humain vit dans un milieu social qui l’imprègne de son ambiance, de ses normes et de ses modèles.

Ces imprégnations culturelles identiques pour les individus d’un même groupe fondent la possibilité de compréhension et de communication avec autrui. Cette signification fondamentale :

« j’en suis, nous en sommes » provient donc d’une appréciation par l’acteur de ses relations affectives profondes avec un environnement social.

Ici, nous pouvons nous poser la même question que précédemment nous nous sommes posés avec le sentiment de l’identité du Moi. Ne serait-on pas, avec ce sentiment d’appartenance, à la source non subjective de l’identité, sur quelque chose qui serait antérieur au sens, voire à toute conscience. Ce serait admettre que le nourrisson qui se laisse mourir parce qu’il n’a plus de contacts affectifs est en dehors du contexte affectif, que ce n’est pas par rapport à ce contexte qu’il ressent, d’une manière ou d’une autre, l’abandon.

Pour nous, le sentiment d’appartenance ne peut donc pas, non plus, être ce socle profond de l’identité, socle existant en dehors de tout phénomène de sens. Ainsi, dans le sentiment d’appartenance, le contexte de l’évaluation donatrice de sens à l’identité est le contexte de la qualité des relations, lequel englobe toutes les relations affectives de l’acteur avec les êtres de son environnement social.

Lorsque ce contexte vient à disparaître (expériences de rejet, de bannissement, de traumatisme affectif…), l’identité subit des perturbations.

  • Le sentiment de force (l’effort central ou le self-control).

Comme les autres sentiments, ce sentiment est en relation systémique avec l’ensemble des autres sentiments. Les auteurs ayant travaillé sur ce sentiment nous disent que pour se sentir “bien”, un acteur social doit avoir un objectif défini, un avenir d’espoirs, une thématique de projet. Notons ici que les psychothérapies comportementales de l’effectiveness (efficacité pour atteindre des objectifs fixés), remotivent les personnes dépressives (perte du sens de toute chose) ou atteintes de troubles de la personnalité (incapacité à se définir personnellement) (Cottraux, 2011). Ces psychothérapies travaillent sur l’effort central en rééduquant la motivation à atteindre un objectif plein de sens.

En ce qui concerne le sentiment de force, il s’agit là d’une sorte d’intentionnalité générale qui sous-tend l’être dans ses efforts de vie. Cette tension est mise à mal quelquefois, sous les coups des épreuves de la vie (stress, perte d’êtres chers, chômage, divorce…).

L’acteur alors « ne sait plus où il en est » et met quelque temps à retrouver un projet de vie.

  • Le contexte donateur de sens est ici plus complexe.
  • Il s’agit d’un contexte comprenant les valeurs de l’acteur, mises en perspective avec les potentialités de leur réalisation (comme la foi idéologique ou religieuse éclaire le sens de la vie des militants qui « savent où ils vont »), c’est le contexte des projets de l’acteur.

Pour nous, les travaux des psychologues concernant la dimension intime du « sens de soi » ou du « sentiment d’identité » renvoient à des processus subjectifs d’évaluation dont les résultats sont traduits en “sentiments”, c’est-à-dire en impressions vécues. En dernier ressort, ces évaluations appellent toujours des contextes pris comme référents.

Voyons maintenant si l’approche scientifique d’une identité peut se faire en dehors de la subjectivisation et de la contextualisation que nous avons mises, jusqu’ici, au premier plan dans notre approche du phénomène de l’identité.

  • Lorsque l’on veut faire une étude approfondie d’une entité humaine (un groupe professionnel, une famille, un village, une région…), et rendre compte de tous ses aspects identitaires, les sciences humaines nous donnent une liste des référents à prendre en compte dans une telle “monographie” :
    • les référents matériels et physiques,
    • les référents écologiques,
    • les référents historiques et politiques, les référents culturels, les référents psychosociaux…

La nature des référents choisis pour la définition permet alors de parler de différentes identités : identité objective (prenant des référents d’ordre objectif : matériels, historiques ou autres, mais indubitablement connus et vérifiables) ; identité culturelle (prenant essentiellement des référents d’ordre culturel : valeurs, habitudes, principes de vie…) ; identité groupale (prenant des référents concernant l’appartenance groupale : devise, d’activité de référence, faits d’armes, drapeaux, leaders…) ; identité sociale (prenant des référents de positionnement social : formation, métier, rôle, titre…) ; identité professionnelle (prenant les référents du curriculum vitae et des activités professionnelles)…

  • Remarquons d’emblée que la liste des dimensions présentées ci-dessus renvoie, à travers les concepts qui sont utilisés, essentiellement à des disciplines comme la sociologie, la psychosociologie, l’ethnologie, la démographie, l’histoire, la géographie ou encore la psychologie.
  • Remarquons que certains points de vue sur l’identité, apportés par d’autres disciplines, manquent (médecine, psychiatrie, économie, linguistique, archéologie…). Il suffit donc que je fasse appel à une nouvelle discipline pour ajouter une dimension à la grille précédente.
  • Remarquons que je peux aussi réduire cette grille au minimum de référents en utilisant alors un seul contexte scientifique.

On voit donc, par-delà les difficultés de lecture des identités ainsi décrites, difficultés qui réfèrent au vocabulaire spécifique utilisé, que ces identités seraient “différentes”, mais pleines de sens pour chacun des scientifiques spécialisés qui les aurait explicitées avec sa grille.

Ainsi donc, il existe quantité de définitions possibles de l’identité. Chaque science humaine, en fonction de ses théories de référence, en fonction des concepts qui lui servent à découper le monde, peut proposer une approche spécifique de l’identité d’un acteur social. Chaque domaine ou théorie scientifique joue ici le rôle d’un contexte d’évaluation, tel que nous avons vu son fonctionnement ci-dessus.

Curieusement,

chaque science humaine participe alors, en proposant une lecture avec sa grille propre spécifique, à une certaine “subjectivisation” de la définition de l’identité.

Aucune science ne peut définir l’« identité totale » d’un acteur, chaque science en propose une approche, un point de vue qui s’apparente à la perception partielle de la subjectivité humaine.

L’« identité totale » (la perception de la globalité de notre réseau réticulé de départ), reste virtuelle.

  • Si l’on revient à notre monographie, l’identité de l’acteur social décrit, pour le chercheur qui rédige la monographie, est donc l’ensemble des significations prises par chacun des éléments de sa description.
  • Dans la synthèse de sa monographie, laquelle monographie est faite dans un but bien précis (pour montrer ou faire découvrir quelque chose, pour appuyer ou préparer des décisions…),
    • le chercheur va retenir le complexe des éléments « les plus marquants », ceux qui, mis en relation, “parlent” le plus, dans l’optique de son projet de recherche et de rédaction.

Un lecteur de la totalité de la monographie sera frappé par tel ou tel élément relevé par le chercheur et se construira lui-même sa propre représentation de l’identité de l’acteur social en question. Cette représentation est plus ou moins complexe. Le sens de l’identité est plus ou moins complexe.

Peut-être la lecture laissera-t-elle une « impression globale », fruit de diverses sélections et interprétations, dont la formulation sera la synthèse du sens de l’identité de l’acteur décrit dans la monographie pour ce lecteur.

  • Dans un tel exemple nous avons trois définitions d’une même identité “virtuelle”.
  • Les trois définitions sont trois ensembles de significations dépendantes de trois ensembles de contextes, convoqués justement pour faire surgir ces significations.

1) La monographie, dans sa totalité parfaite descriptive, est faite en référence à un pseudo-acteur que nous appellerons « acteur scientifique ». Cet acteur scientifique, qui est dans la tête du chercheur, est présumé avoir édicté les règles qui font qu’une monographie est “bonne” ou “mauvaise”. C’est en référence à ces règles que le chercheur a fouillé, observé, analysé et rapporté. Le projet du chercheur était donc d’être en conformité avec ce qu’il faut faire pour rédiger une bonne monographie. Le contexte qui donne le premier sens à l’identité de l’acteur décrit dans la monographie est le contexte scientifique de toutes les approches disciplinaires qu’il faut faire pour faire le tour d’une identité. La monographie est un assemblage d’approches disciplinaires de l’acteur social. La mise en faisceau des différentes approches fait surgir un sens particulier à cet “objet” total saisi à travers toutes les disciplines des sciences humaines. Ce sens particulier, c’est celui qui serait saisi par l’« acteur -scientifique », s’il existait réellement, qui lirait la monographie. Le sens serait nécessairement complexe puisqu’il tiendrait compte de toutes les significations apportées par chaque approche disciplinaire.

2) La deuxième définition de l’identité virtuelle de l’acteur social décrit dans la monographie est celle formulée par le chercheur dans sa synthèse finale. Cette synthèse est supposée rapporter parfaitement son impression finale, compte tenu de l’objectif de sa recherche. L’identité prend alors un sens par rapport à un contexte plus important que les actes : le contexte de l’utilisation de la monographie. Supposons que cela soit un contexte politique d’intervention sur une collectivité pour conduire un quelconque changement. Toute la monographie et son infinité de « référents identitaires” prennent un sens global synthétisable en une ou plusieurs phrases.

3) La troisième définition de l’identité virtuelle de l’acteur social décrit dans la monographie est celle formulée par le lecteur que nous avons évoqué. Si ce lecteur a un projet particulier, le contexte de ce projet va lui faire sélectionner certains éléments qui deviendront « plus pertinents » que les autres. L’ensemble de ces éléments pertinents forme le sens final de l’identité pour le lecteur. Si le lecteur n’a pas de projet particulier d’utilisation de la monographie à part le projet général de connaissance de l’acteur social décrit, il peut rarement rester parfaitement neutre envers toutes les informations qu’il va lire. Certaines l’intéressent plus que d’autres, certaines le surprendront, certaines le marqueront… Au total, il va construire, tout au long de sa lecture, le sens de l’identité pour lui de cet acteur social. Les contextes qu’il convoque alors pour ce faire sont les contextes de ses connaissances sur d’autres acteurs sociaux du même genre ; de son expérience personnelle de ce type d’acteur social ; de sa sensibilité théorique propre (sa formation) ; de sa compétence psychosociale ; de sa compétence culturelle ; de sa morale et de son éthique personnelle… En effet, toute lecture (comme toute perception) fait intervenir un ensemble de grilles qui servent à la compréhension, c’est-à-dire à la constitution du sens de la chose lue.

Quelle est donc l’identité “réelle” de l’acteur social décrit dans la monographie ? Cette question n’a pas de sens.

  • Une identité est identité pour quelqu’un qui a un projet.
  • Elle varie donc en fonction des acteurs concernés.
  • Une identité, somme de tous les référents identitaires imaginables, ne serait qu’une identité virtuelle pour un acteur imaginaire artificiellement défini (le scientifique omniscient).

Nous retrouvons là l’idée qu’en sciences humaines toute réalité de sens est plurielle. L’identité est donc plurielle. Elle est une affaire de significations données en fonction de leurs propres identités et de leurs engagements dans des projets, par l’acteur lui-même et/ou d’autres acteurs.

  • Nous ne pouvons en effet, dans l’exemple ci-dessus, dire quelle est l’identité « la plus vraie ».
  • Elles sont toutes les trois vraies, compte tenu des acteurs pour lesquels elles sont construites.

Nous voyons aussi, ici, comment nous retrouvons ici les idées de la psychologie sociale sur « les identités sociales » en tant qu’ensemble d’identités attribuées par un ou plusieurs acteurs à un autre acteur.

En effet, l’identité d’un acteur social pour un autre acteur, c’est d’abord la réponse apportée à la question :

  • qui est cet acteur ?

Les réponses peuvent être apportées par l’acteur lui-même (identités auto-énoncées) ou par des partenaires (identités énoncées par autrui).

Considérons la réponse qui nous vient de l’acteur lui-même :

  • cet acteur peut croire intimement en lui-même, à ce qu’il est (identité subjective) ;
  • il peut éprouver ce qu’il est (identité ressentie) ;
  • il peut énoncer son identité devant les autres (identité affirmée) ;
  • il peut présenter à autrui ce qu’il veut être (identité présentée) ;
  • il peut présenter seulement certaines parties de ce qu’il est (identité de circonstance ou de façade) ;
  • il peut faire un certain nombre de choses qui correspondent à ce qu’il croit devoir faire (identité agie) ;
  • il peut enfin croire, éprouver, énoncer, présenter totalement ou partiellement ce qu’il ne veut pas être (identité négative représentée).

Considérons maintenant la réponse qui nous vient du partenaire de l’acteur en question :

  • il peut énoncer ce qu’il croit sur l’identité de l’autre (identité inférée) ;
  • il peut énoncer ce que cet autre est subjectivement pour lui (identité vécue) ;
  • il peut énoncer ce qu’il voudrait que l’autre soit (identité souhaitée) ;
  • il peut se comporter de façon à ce que l’autre se comporte comme il veut qu’il se comporte (identité prescrite) ;
  • il peut énoncer ce que normalement, étant donné quelques caractéristiques banales d’identification cet autre acteur doit être (identité attribuée) ;
  • l’identité, légale, enfin, étant, quant à elle, l’ensemble des caractéristiques suffisantes pour définir un sujet par rapport aux lois et règles d’une société.

Ces analyses de la psychologie sociale nous rappellent tout simplement un phénomène banal de la vie sociale :

  • il y a autant d’identités sociales que de contextes sociaux de définition d’un acteur.
    • Lorsque nous sommes en train de nous promener dans les rues de la ville nous sommes « un badaud comme les autres » ;
  • lorsque nous entrons dans un magasin pour faire un achat, nous sommes « un client potentiel » ;
    • lorsque nous commentons à notre enfant une scène de la vie quotidienne, nous sommes « un parent éducateur », etc.

Dans chacun de ces cas, notre identité immédiate et prégnante est définie par rapport à un contexte social d’activités. Les différentes significations données à l’identité surgissent de ces contextes sociaux qui sont momentanément partagés par les acteurs en présence.

  • Ce n’est d’ailleurs là que reformuler différemment les anciennes analyses de G. H. Mead (1934) pour qui le “Soi” et la conscience de ce “Soi” viennent du fait que
    • l’acteur peut s’éprouver lui-même directement en se plaçant du point de vue des autres membres du groupe social auquel il appartient.

En parlant d’identité d’un acteur social nous nous situons donc dans les sciences humaines et donc dans le paradigme de ces sciences que l’on appelle le paradigme subjectiviste ou interprétatif.

  • Les principes de cette position épistémologique s’opposent résolument à ceux du paradigme positiviste des sciences naturelles et physiques.

Ils ont été systématisés par E. Morin (1990) dans son paradigme de la complexité. En particulier pour les sciences humaines :

  • il n’existe pas de réalité objective donnée :
    • la réalité humaine est une réalité de sens (liée aux significations) et elle est construite par les acteurs ;
  • il n’existe pas une “réalité” mais plusieurs réalités construites par les différents acteurs et coexistantes en même temps, aussi “vraies” les unes que les autres (négation du principe du tiers exclu) ;
  • si une réalité de sens émerge, elle n’est pas due à une (ou plusieurs) cause(s) mais à un ensemble de causalités circulaires dans lesquelles la réalité émergente elle-même a une part (négation du principe positiviste de la causalité linéaire).

Nous voyons donc, si nous prenons la peine de nous replacer dans l’épistémologie propre des sciences humaines, que nous ne pouvons penser l’identité et ses fondements avec des théories ou des concepts qui feraient référence implicitement au positivisme des sciences exactes.

  • L’identité ne peut être une somme de caractéristiques (fussent-elles psychologiques ou culturelles) ;
  • l’identité ne peut venir seulement d’une mise en forme par certaines causes (ou influences) ;
  • l’identité d’un acteur social ne peut être unique pour tous les acteurs du champ social concerné.

L’identité est donc toujours plurielle du fait même qu’elle implique toujours différents acteurs du contexte social qui ont toujours leur lecture de leur identité et de l’identité des autres selon les situations, leurs enjeux et leurs projets.

  • Cette identité est toujours en transformation, puisque les contextes de référence de cette identité :
    • contexte biologique, psychologique, temporel, matériel, économique, relationnel, normatif, culturel, politique…,
    • qui fournissent les significations, sont chacun en évolution du fait même des interactions.

Elle est, à un moment donné,

  • la résultante d’un ensemble d’auto-processus (génétiques, biologiques, affectifs, cognitifs…) et de processus (relationnels et communicationnels, historiques, culturels…) formant entre eux un système de causalités circulaires.

L’identité est donc toujours un construit bio-psychologique et communicationnel-culturel. Elle est un des éléments d’un système complexe qui relie entre elles un ensemble d’autres identités.

L’identité est un ensemble de significations (variables selon les acteurs d’une situation), apposées par un ou des acteurs, sur une réalité physique et subjective, plus ou moins floue, de leurs mondes vécus.

  • C’est donc un sens perçu donné par chaque acteur au sujet de lui-même ou d’autres acteurs qui se servent de différents contextes de référence et ce, en fonction de leur projet ou de leur visée intentionnelle.

Nos analyses nous ont conduits à voir que les fondements de l’identité relevaient d’activités de subjectivisation se trouvant nécessairement dans la mise en œuvre de projets scientifiques de définition et aussi dans les définitions d’identités individuelles.

Ainsi les fondements de l’identité sont bien dans les identités elles-mêmes des différents acteurs en relation. Le premier des « fondements de l’identité » est constitué des contextes utilisés par chaque acteur pour définir, pour lui, l’identité d’un autre acteur.

  • Ces contextes sont utilisés parce qu’ils sont “pertinents” pour lui, c’est-à-dire parce qu’ils vont lui permettre de faire émerger un sens dont il a besoin pour maîtriser la situation dans laquelle il se trouve.
  • Mais ce « sens dont il a besoin » est lui-même dépendant de la définition de la situation existentielle vécue par cet acteur.
  • Et pour finir la boucle, cette définition de la situation vécue est elle-même dépendante de l’identité émergente de l’acteur pour lui-même et pour l’autre au moment où il considère l’identité de l’autre.
  • Ainsi nous sommes bien en sciences humaines, devant un phénomène de la complexité humaine.

Comme on le voit, avec ce rapide tour d’horizon, le débat sur l’identité n’est donc pas près d’être clos et cela explique en grande partie notre curiosité insatiable pour toute nouvelle publication la concernant.

  • Cela explique aussi les conflits autour de la définition de l’identité.

Au vu de sa variabilité, les groupes dominants tentent d’en proposer une définition normative, aussitôt contestée. »

– Mucchielli, A. (2015). L’Identité individuelle et les contextualisations de soi. Le Philosophoire, 43(1), 101-114.

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Lectures supplémentaires / complémentaires :

  • Jodelet, D. (2003). Les représentations sociales. Presses Universitaires de France.
  • Moliner, P., Guimelli, C. (2015). Les représentations sociales. Presses universitaires de Grenoble.
  • Valence, A. (2010). Les representations et la psychologie sociale quels ancrages historiques ?. Dans : , A. Valence, Les représentations sociales (pp. 9-26). De Boeck Supérieur.
  • Moscovici, S. (2004). Chapitre premier. La représentation sociale : un concept perdu. Dans : , S. Moscovici, La psychanalyse, son image et son public (pp. 37-79).  Presses Universitaires de France.
  • Fraisse, P. (1982). Psychologie de demain. Presses Universitaires de France.
  • Rateau, P. (2013). Les dimensions sociocognitives des peurs collectives. Dans : Sylvain Delouvée éd., Les peurs collectives (pp. 49-67). ERES.
  • Mucchielli, A. (2005). Émotions, normes sociales, décisions et jugements. Revue internationale de psychosociologie, vol. xi(25), 11-19.
  • Mucchielli, A. (2009). L’art d’influencer: Analyse des techniques de manipulation. Armand Colin.
  • Mucchielli, A. (1995). Psychologie de la communication. Presses Universitaires de France.
  • Mucchielli, A. (2011). Les motivations. Presses Universitaires de France.
  • Delouvée, S., Rateau, P. & Rouquette, M. (2013). Les peurs collectives. ERES.
  • Mucchielli, A. (2013). L’identité. Presses Universitaires de France.
  • Mucchielli, A. (1993). L’analyse formelle des rêves et des récits d’imagination. Presses Universitaires de France.
  • Mucchielli, A. (2007). L’émergence du sens des situations à travers les systèmes humains d’interactions: Application restreinte des théories de l’énaction et de la cognition distribuée : vers une « agentification » des systèmes relationnels humains. Revue internationale de psychosociologie, vol. xiii(29), 163-199.
  • Plivard, I. (2014). Psychologie interculturelle. De Boeck Supérieur. 
  • Baggio, S. (2011). Psychologie sociale: Concepts et expériences. De Boeck Supérieur.
  • Paillé, P., Mucchielli, A. (2016). L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales. Armand Colin.
  • Mucchielli, A. (2006). Place de la systémique des communications dans les diverses systémiques. Revue internationale de psychosociologie, vol. xii(26), 11-61.
  • Chanteau, J. (2003). La dimension socio-cognitive des institutions et de la rationalité : éléments pour une approche holindividualiste. Dans : Association recherche et régulation éd., L’Année de la régulation n° 7 (2003-2004): Économie, institutions, pouvoirs (pp. 45-89). Presses de Sciences Po.

 

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