Lutte(s) Noire(s) : Mémoire(s) des Colères et des Injustices

by dave

« […]

« La liberté ne peut être donnée. La liberté se prend et les gens sont aussi libres qu’ils veulent l’être. »
James Baldwin, Nobody Knows My Name, 1961.

« Soyez pacifique, poli, respectueux de la loi et des gens ; mais si quelqu’un pose la main sur vous, envoyez-le au cimetière. »
Malcolm X, Discours, 1963.

 

Depuis la conférence de Bandung, qui avait rassemblé en 1955 les dirigeants des nations décolonisées et des mouvements de libération d’Afrique et d’Asie, les yeux des Noirs américains étaient tournés vers l’étranger. Un mouvement de révolte des peuples de couleur semblait en marche et les passionnait. Face aux deux superpuissances américaine et soviétique, l’émergence du tiers monde et de la coalition des « non-alignés » paraissait ouvrir une troisième voie entre capitalisme et communisme. La décolonisation qui se dessinait en Afrique dans les années 1950 fut une source d’inspiration pour les Noirs américains. L’élection en 1956 du « premier Parlement noir en près de 300 ans de domination coloniale britannique » à Trinidad suscita un grand intérêt qui se mua en enthousiasme lorsque Kwame Nkrumah proclama l’indépendance du Ghana (ex-Gold Coast, Côte de l’Or) en mars 1957.

Deux ans plus tard, la révolution cubaine fascina d’autant plus les Noirs américains proches des milieux radicaux – contraints de mettre en sourdine leurs sympathies communistes ou socialistes dans le contexte de guerre froide –, que Fidel Castro mettait un point d’honneur à revendiquer une politique d’égalité raciale. Regroupant des Noirs et des Blancs progressistes, le Fair Play for Cuba Committee (FPCC), créé à New York en 1960, entreprit de contrecarrer la propagande anticubaine du gouvernement américain en organisant des rassemblements de soutien au régime castriste et des visites de l’île.

Dès sa création, le FPCC attira des écrivains, artistes, acteurs et intellectuels africains-américains, tels Rosa Guy, John Oliver Killens, Alice Childress, Maya Angelou, Ossie Davis, Harry Belafonte et Sidney Poitier. Ils s’y retrouvèrent aux côtés de James Baldwin, dont la réputation d’écrivain était établie depuis la parution de Notes of a Native Son en 1955. Trois nouvelles voix montantes de l’Amérique noire faisaient également partie du comité : le jeune écrivain LeRoi Jones, vingt-cinq ans, proche de la Beat Generation, Harold Cruse, quarante-quatre ans, ancien militant communiste ayant rompu avec le Parti en 1953, et le partisan de l’autodéfense armée Robert Williams.

Nationalistes et socialistes noirs se retrouvaient dans une admiration commune pour ces nouveaux héros, africains ou cubains, qui militaient pour l’égalité raciale. Mais cet enthousiasme atteignait la communauté africaine-américaine tout entière, qui y voyait un encouragement à poursuivre sa propre lutte. Invité à Accra avec sa femme Coretta Scott King pour assister aux cérémonies d’indépendance du Ghana, Martin Luther King y rencontra le vice-président Richard Nixon. Il saisit cette occasion pour lier explicitement la situation des Noirs américains à celle des Ghanéens : « Je suis très heureux de vous rencontrer ici, déclara-t-il à Nixon, mais je souhaiterais que vous nous rendiez visite dans l’Alabama où nous cherchons à obtenir la même liberté que celle que la Côte de l’Or célèbre aujourd’hui »

Pour l’homme qui, depuis le boycott de Montgomery, symbolisait le mouvement pour les droits civiques, le Ghana indépendant offrait une source d’inspiration et d’espoir. Alors que la rivalité américano-soviétique faisait rage, l’émancipation progressive des colonies africaines offrait un argument supplémentaire qui plaidait pour un engagement clair et massif du gouvernement fédéral en faveur des Africains-Américains : les États-Unis devaient impérativement mettre un terme à la discrimination raciale s’ils espéraient rallier les nouveaux États indépendants au « monde libre ».

King n’était pas le seul leader noir américain à se rendre dans les anciennes colonies européennes ou à Cuba. Au cours de l’année 1959, Malcolm X visita le Ghana, le Soudan, le Nigéria, l’Iran, la Syrie et l’Égypte, confirmant ainsi son aspiration à jouer un rôle national, voire international. Ces voyages accrurent sa notoriété à Harlem et dans le reste du pays. Mais ils aiguisèrent aussi la rivalité qui commençait à poindre entre Elijah Muhammad et le dirigeant charismatique de la Mosquée no 7 de la Nation of Islam.

Comme Garvey et l’UNIA dans les années 1920, la Nation of Islam prônait l’unité des Noirs, musulmans ou non, aux États-Unis et dans le monde entier. Fervente partisane de la doctrine du séparatisme noir, l’organisation nationaliste musulmane couvrait l’actualité politique des pays nouvellement indépendants dans les pages de son journal, Muhammad Speaks. L’édition new-yorkaise de l’hebdomadaire, Mr. Muhammad Speaks, connut un rapide succès sous la direction de Malcolm X qui en organisait la diffusion dans les rues de Harlem.

L’engouement des Africains-Américains pour l’actualité internationale se manifesta ouvertement en septembre 1960 lors de la visite à l’ONU de plusieurs dirigeants africains et de Fidel Castro. Saluée par un comité d’accueil présidé par Malcolm X, la visite du leader cubain à Harlem, au cœur de l’Amérique noire, suscita la liesse populaire.

Castro incarnait un modèle de société alternatif, fondé sur l’égalité sociale, économique et raciale, d’autant plus attractif que les conditions de vie des Noirs américains restaient très dures. Après une relative amélioration de leur situation dans les années 1940, la décennie suivante avait été celle du déclin économique et social pour le plus grand nombre. La situation restait particulièrement difficile dans le Sud, où continuaient de vivre 60 % de la population africaine-américaine, du fait des lois ségrégationnistes toujours en vigueur et du mouvement de résistance massive des Blancs à l’intégration raciale depuis le milieu des années 1950.

Partout dans le pays, les Noirs américains continuaient en 1960 de souffrir de discrimination et de racisme en matière d’emploi, d’éducation, de logement et dans leurs relations avec la police locale. Le revenu médian – tous emplois confondus – des hommes non blancs s’élevait en 1959 à 2 317 dollars annuels contre 4 337 dollars pour les hommes blancs. En ce qui concerne les femmes, l’écart entre Blanches et Noires était certes moindre, mais les revenus dérisoires de ces dernières ne permettaient pas de vivre décemment alors même qu’un grand nombre de familles noires étaient monoparentales et dirigées par des femmes. Près de 36 % des femmes noires travaillaient encore en 1960 comme domestiques (contre seulement un peu plus de 4 % des femmes blanches) et 21 % dans d’autres types d’emplois de services (notamment comme employées de ménage dans des bureaux, aides de cuisine, serveuses ou employées de service hospitalier). A contrario, les femmes noires étaient massivement exclues des emplois plus favorisés : seules 7 % d’entre elles avaient une profession libérale (contre près de 14 % des Blanches) et, différence encore plus frappante, elles n’étaient que 7,5 % à occuper un emploi de bureau (contre plus de 32 %).

Ainsi, alors que les écarts entre Blancs et Noirs se réduisaient en matière d’éducation, l’égalité des chances était loin de se concrétiser dans le monde professionnel. En lien avec ces difficultés économiques, les indicateurs sociaux – taux de pauvreté, maladie, mortalité, délinquance – restaient très défavorables à la population africaine-américaine. Certes, des différences existaient selon la région de résidence, le sexe et l’âge des personnes concernées, mais les inégalités persistantes dont souffraient les Noirs au Nord comme au Sud engendraient un sentiment de frustration d’autant moins supportable que les peuples de couleur paraissaient, dans le reste du monde, aller de victoires en victoires.

[…] »

– Rolland-Diamond, C. (2016). Liberté et justice maintenant (1960-1965). Dans : , C. Rolland-Diamond, Black America: Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle) (pp. 247-332). La Découverte.

 

img_7744

 

« […]

« La colère, quand elle est mise à profit, ne détruit pas.
La haine, si. »
Audre Lorde, « Eye to Eye », Sister Outsider, 1984.

 

En 1977, la série télévisée Roots (Racines), basée sur le livre d’Alex Haley paru l’année précédente et présentant l’histoire de Kunta Kinte, esclave kidnappé en Gambie et amené en Amérique à la fin de la période coloniale, qui s’était battu toute sa vie pour ses droits, connut un succès d’antenne et d’estime sans précédent.

Pour les Africains-Américains, il s’agissait de la reconnaissance sur le petit écran de la spécificité de leur histoire. Dès mars 1977, répondant à l’engouement général, la NAACP proposait à ses lecteurs un voyage organisé de retour aux racines au Sénégal, en Gambie, en Sierra Leone, au Ghana et au Libéria au départ de New York.

Mais cette meilleure compréhension de l’origine historique des problèmes des Noirs américains ne se traduisit pas par une amélioration de leur situation. La seconde moitié des années 1970 fut particulièrement difficile. En 1976, le rapport annuel de la National Urban League sur L’État de l’Amérique noire détaillait, statistiques à l’appui, à quel point 1975 avait été une mauvaise année. Le taux officiel de chômage des Noirs donné par le gouvernement était de 14,1 % mais il excluait à dessein les personnes occupant un emploi à temps partiel (même très limité) et celles qui, désespérées, avaient renoncé à chercher du travail. Refaisant les calculs, la NUL expliquait qu’en réalité plus d’un quart de la population noire en âge de travailler était au chômage cette année-là. Et la situation était pire dans les quartiers pauvres puisque la proportion de chômeurs s’y élevait souvent à 50 %. Pour les jeunes, elle était de deux tiers. La récession du début des années 1970 avait aussi vu le nombre de familles noires à deux revenus s’effondrer. Cette dégradation de la situation sociale n’était pas sans conséquences sur les statistiques sanitaires : l’écart d’espérance de vie entre femmes noires et blanches était de 5,4 ans et chez les hommes de 6 ans.

[…] »

– Rolland-Diamond, C. (2016). Un combat inachevé (depuis 1975). Dans : , C. Rolland-Diamond, Black America: Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle) (pp. 429-495). La Découverte.

 

wafrica-ii-mouangue2

 

« Rosa Parks, Martin Luther King et Malcolm X : dans la mémoire collective, ces trois noms résument à eux seuls le long combat des Noirs américains pour l’égalité. Ils forment le cœur d’un récit héroïque de l’histoire africaine-américaine qui peut être résumé comme suit. L’histoire commence avec l’arrivée des vingt premiers esclaves africains en 1619 dans la colonie britannique de la Virginie, puis se prolonge après l’indépendance des États-Unis, en 1776, jusqu’à la guerre de Sécession qui, de 1861 à 1865, opposa les États esclavagistes du Sud, réunis dans la Confédération, aux forces unionistes du Nord, sous la direction du président Abraham Lincoln. La victoire de l’Union consacra l’émancipation des esclaves noirs. Mais la période de la Reconstruction du Sud qui s’ouvrit alors (1865-1877) et durant laquelle les Africains-Américains affranchis purent jouir de leurs droits civiques sous la protection militaire des soldats fédéraux ne permit pas d’établir les bases d’une égalité durable entre Noirs et Blancs. À la fin de la Reconstruction, un redoutable système d’oppression raciale fut progressivement mis en place dans le sud du pays. Fondé sur la violence, la ségrégation raciale et la privation du droit de vote des résidents noirs, ce système surnommé « Jim Crow » dura jusqu’en 1965.

Toujours selon ce récit mythique, la période héroïque du mouvement des droits civiques s’ouvrit en 1954 lorsque la Cour suprême des États-Unis finit par déclarer, par son arrêt historique Brown v. Board of Education of Topeka, Kansas (« Brown contre le Bureau de l’éducation de Topeka, Kansas »), que la ségrégation était inconstitutionnelle et moralement indéfendable. En réaction, un mouvement interracial émergea pour traduire dans la pratique la décision de la haute autorité judiciaire. Boycotts d’autobus, sit-ins, Freedom Rides et manifestations se succédèrent pour demander justice. Le mouvement non violent mené par le pasteur Martin Luther King, avec le soutien des gouvernements libéraux (au sens américain du terme) de John Fitzgerald Kennedy et Lyndon Johnson et le concours des médias, réveilla les consciences de la population américaine qui se mit à soutenir le combat pour mettre fin à la ségrégation. Le pays évolua alors rapidement, faisant progressivement disparaître les préjugés racistes et la discrimination raciale. Cette évolution fut consacrée par l’adoption en 1964 du Civil Rights Act, qui mit un terme à la ségrégation légale, et l’année suivante du Voting Rights Act, qui redonna le droit de vote aux Africains-Américains du Sud. Ces développements marquèrent la réconciliation du pays avec ses idéaux fondateurs. Mais, dès l’été 1965, la jeunesse noire des ghettos du Nord se révolta violemment. Alors que les promesses du libéralisme étaient enfin tenues, de nombreux Noirs, en se plaçant sous la bannière du Black Power, se mirent à rejeter leur pays.

 

Une histoire longue

Ce mythe de la période héroïque du mouvement des droits civiques (1954-1965) perdure dans la mémoire collective, notamment autour de l’opposition construite entre Martin Luther King le pacifiste et Malcolm X le violent. Il a été conforté par la première vague d’études sur le mouvement noir dans les années 1970. Ces études ont en effet mis l’accent sur une histoire institutionnelle du mouvement noir, se concentrant sur le rôle des grandes organisations de défense des droits civiques comme la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), le Congress of Racial Equality (CORE), la Southern Christian Leadership Conference (SCLC) et le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), ainsi que sur le charisme de Martin Luther King et le soutien décisif des Blancs libéraux.

Dans les années 1980 et 1990, en réaction contre cette première vague d’analyses centrées sur les figures des grands dirigeants, d’autres travaux entreprirent de montrer que le mouvement des droits civiques était le produit de l’action d’institutions mises en place de longue date dans la communauté noire, qui rendirent possible la mobilisation de masse à partir du milieu des années 1950. Prenant en compte les transformations de l’économie et l’évolution de la situation internationale, ils mirent ainsi en avant le cadre structurel de la mobilisation. Ils soulignèrent aussi le rôle crucial joué par une multitude de militants de la classe ouvrière largement inconnus, innombrables acteurs qui firent le mouvement dans leurs villes ou leurs comtés ruraux du Sud.

En redonnant sa place à l’action de ces anonymes, ces travaux enrichirent considérablement la compréhension du mouvement des droits civiques. Mais ils partageaient avec leurs prédécesseurs le même intérêt exclusif pour la grande décennie allant de l’arrêt de la Cour suprême Brown de 1954 à l’adoption du Voting Rights Act, ainsi qu’un accent mis sur le mouvement des « droits civiques », entendu comme la lutte pour l’abolition de la ségrégation légale incarnée par le système « Jim Crow » dans le Sud.

Or un tel paradigme posait deux problèmes. D’une part, il laissait de côté les mobilisations des Noirs en dehors du Sud. D’autre part, il permettait l’idéalisation de la période 1954-1965 vue comme celle des « bonnes années 1960 » – réformistes, pacifistes et visant l’intégration dans l’Amérique libérale et colorblind (« indifférente à la couleur de peau ») incarnée dans le discours de Martin Luther King « Je fais un rêve » – aux dépens de la décennie suivante 1965-1975, perçue comme radicale, nihiliste, violente, hostile à l’Amérique libérale, symbolisée par les émeutes des ghettos du Nord et de l’Ouest et incarnée dans le Black Panther Party.

Contre une telle vision délégitimant à la fois l’activisme africain-américain dans le Nord et la tradition politique radicale, une nouvelle lecture a vu le jour : celle du « long mouvement pour les droits civiques », théorisé par l’historienne Jacquelyn Dowd Hall, et de la « lutte des Noirs pour la liberté et la justice », selon la formulation souvent préférée parce qu’elle permet de réintroduire les luttes sociales et économiques des Noirs, occultées par la conception étroite des « droits civiques ».

Portée par une nouvelle génération de chercheurs, cette lecture a transformé la chronologie et la géographie du mouvement noir en montrant que les luttes des Africains-Américains dans le Nord avaient précédé la mobilisation massive pour les droits civiques dans le Sud et que la « résistance » des Blancs, selon l’expression consacrée par les contemporains et reprise par les historiens  était un phénomène national qui ne se limitait pas aux anciens États esclavagistes et se manifestait dès les années 1940. Prenant au sérieux l’idéologie du Black Power et ses diverses expressions, ces chercheurs ont aussi mis en lumière les continuités entre les deux phases du mouvement – la phase réformiste de la première décennie et la phase radicale de la suivante – en soulignant à quel point les frustrations de la première moitié des années 1960 avaient nourri l’activisme du Black Power et en montrant que le mouvement avait toujours eu des ambitions plus radicales que la seule suppression des barrières légales à l’égalité de traitement.

C’est dans cette perspective historiographique du « long mouvement pour les droits civiques » que s’inscrit ce livre. Mais il pousse plus loin en amont l’analyse en retraçant le combat des Africains-Américains à partir de l’émancipation des esclaves en 1865 plutôt que de la faire commencer aux années 1930 ou à la Seconde Guerre mondiale.

Ce livre a en effet deux objectifs liés. Tout d’abord, il entend mettre en perspective historique longue les deux grandes traditions de mobilisation individuelle et collective des Noirs : la tradition d’orientation libérale ou réformiste qui s’appuie sur les institutions du pays pour revendiquer l’égalité de traitement et l’inclusion sociale, et la tradition radicale qui critique sévèrement ces mêmes institutions et réclame une transformation profonde de l’économie et de la société américaines. Dans la lignée des historiens du « long mouvement pour les droits civiques », ce livre soutient que ces deux traditions ont coexisté sur la longue durée. Contre les interprétations conservatrices qui discréditent l’approche politique radicale en la réduisant à des clichés sur la lutte armée et la violence révolutionnaire de la seconde moitié des années 1960, mon analyse met en avant les racines du nationalisme noir au début du xxe siècle et montre la diversité de ses expressions. Fondée sur la conviction que les Noirs américains formaient « une nation dans la nation », cimentée par leur histoire commune d’oppression raciale, cette idéologie plurielle regroupait un ensemble de courants (nationalisme politique, économique, culturel, éducatif ou religieux, mettant l’accent sur le développement autonome ou séparé, ou sur l’appartenance à la diaspora des peuples noirs) ayant en commun une fierté identitaire, une volonté d’autonomie socioculturelle et un attachement à l’autodétermination, dont l’attractivité ne s’est pas démentie tout au long du xxe siècle. De même, en remettant dans leur contexte historique du Sud ségrégationniste les premières manifestations de l’autodéfense armée, Black America montre qu’il ne s’agissait pas d’une invention de Malcolm X mais d’une tradition historique ancrée dans une volonté de survie. Inversement, je souligne qu’un activisme réformiste a perduré au cœur même des années du Black Power.

Mais la thèse soutenue dans ce livre va plus loin que la reconnaissance de la simple coexistence de ces deux traditions militantes pour montrer qu’elles se sont enrichies mutuellement et qu’elles étaient souvent entremêlées dans l’utilisation qu’en ont faite les Africains-Américains dans leur combat au fil des décennies. Mettant l’accent sur la longue durée, mon analyse ne gomme toutefois pas la spécificité de l’événement historique que fut la grande époque du mouvement noir de 1955 à 1965, rendue unique à la fois par la multiplication des mobilisations et par l’importance des questions raciales dans la conscience collective. De fait, dans l’économie du présent livre, ces années, ainsi que la décennie suivante associée à la montée puis au déclin du Black Power, occupent une place d’honneur, point d’orgue de la démonstration.

Le second objectif de ce livre est de redonner leur place aux femmes noires américaines dans cette histoire. Il s’inscrit dans la lignée des travaux menés depuis la fin des années 1980 pour redonner leurs voix aux militantes africaines-américaines qui ont participé à la lutte pour l’égalité et les sortir de leur oubli mémoriel. À l’exception de Rosa Parks, Fannie Lou Hamer et Angela Davis, les Africaines-Américaines ont été les grandes absentes de l’historiographie et de la mémoire collective jusque dans les années 1990. Les premières conférences et les premiers ouvrages collectifs parus alors ont redonné leur importance à des militantes comme Septima Clark, Ella Baker ou Gloria Richardson.

Dans leur sillage, l’historiographie africaine-américaine s’est enrichie de nombreuses monographies sur tel ou tel aspect ou période de l’histoire des Africaines-Américaines, dont certaines ont particulièrement influencé l’écriture de ce manuscrit, par leur analyse des grands développements de l’histoire africaine-américaine vus à travers le prisme de l’expérience de ces femmes noires, et par l’importance qu’elles accordent à la politique de la vie quotidienne.

Au cœur interprétatif de cet ouvrage se trouve en effet l’idée, qui lie les deux objectifs, selon laquelle l’activisme des femmes noires, centré autour de leur famille et de la communauté africaine-américaine locale, était précisément celui qui empruntait le plus volontiers aux deux traditions libérale-réformiste et radicale. Bien sûr, chaque tradition était à la fois riche et plurielle, mais la présentation séparée qu’en fait l’historiographie empêche de voir comment, sur le plan local, dans les quartiers, les habitants noirs, et très souvent des femmes, se sont accommodés de l’une et de l’autre, prenant dans chacune certains éléments tout en rejetant les autres, les mêlant pour donner un sens à leur expérience.

Les Africaines-Américaines de la classe ouvrière pratiquaient une sorte de nationalisme pragmatique fondé sur une solidarité raciale et sur une conscience aiguë des sources institutionnelles de leur oppression, mais dont l’objectif restait l’amélioration des conditions de vie et l’ascension sociale. Tout au long de l’histoire des Noirs américains depuis l’émancipation, une part essentielle de l’activisme a consisté à obtenir un logement décent et un emploi suffisamment rémunérateur, et à conquérir le pouvoir politique nécessaire pour y parvenir.

  • Le récit de Black America est celui de ce mélange entre, d’une part, des mobilisations radicales politiques et ouvrières et, d’autre part, un activisme pragmatique, ancré dans les institutions sociales, civiques et religieuses de la communauté noire, et visant à trouver des solutions concrètes aux problèmes de la survie et de la vie quotidienne.

Le but n’est donc pas de rendre leur visibilité aux Africaines-Américaines (en particulier de la classe ouvrière) pour corriger l’injustice de leur effacement mais de montrer que leur longue invisibilité a faussé la compréhension de la nature même du mouvement en permettant une opposition trop nette entre l’activisme réformiste et radical.

  • Elle a ainsi rendu possible la construction du mythe des « bonnes années 1960 » réformistes et son pendant, la diabolisation du Black Power, en permettant à un mouvement conservateur conquérant de délégitimer les réalisations de ce dernier en soulignant son radicalisme excessif.

 

Diversité de la « communauté noire »

Ce livre s’inscrit dans un double cadre théorique. Il s’appuie d’abord sur les travaux des théoriciens des nouveaux mouvements sociaux et, plus précisément, sur leurs concepts clés de « culture du mouvement » (qui désigne l’ensemble des valeurs, styles, comportements, langages, traditions et symboles partagés par les personnes qui se reconnaissent dans un mouvement social donné), d’« identité collective » et d’agency (« puissance d’agir »), qui sont au cœur de toute étude des mobilisations noires. L’importance qu’ils accordent au champ du quotidien pour la formation d’une identité collective mêlant besoins individuels et intérêts de groupe m’a été utile pour mieux comprendre le type d’activisme de nombreuses femmes africaines-américaines de la classe ouvrière centré sur la question de la survie dans le Sud ségrégationniste comme dans les ghettos des villes du Nord .

L’application de ce cadre théorique élaboré dans les années 1960-1970, alors qu’émergeaient de nouveaux mouvements sociaux (mobilisation féministe, homosexuelle ou environnementaliste), à une analyse historique longue des mouvements noirs n’allait cependant pas de soi. Le concept de « culture du mouvement », central dans ces théories des nouveaux mouvements sociaux, fait clairement sens lorsqu’on pense aux membres du SNCC et du CORE au début des années 1960 à l’époque de la campagne des sit-ins et des Freedom Rides. Ces militants, hommes et femmes, étaient en effet soudés par des liens d’amitié et par leur solidarité face aux risques physiques qu’impliquait leur action collective, et parlaient entre eux de « beloved community » (« communauté adorée ») pour décrire cette culture du mouvement. Mais pouvait-on dire la même chose des périodes antérieures de la mobilisation des Noirs ? Les nouveaux mouvements sociaux des années 1960 et 1970, qui mettaient l’accent sur les questions d’identité, étaient-ils vraiment différents de leurs prédécesseurs centrés sur les questions économiques ? Pour répondre à cette question, les travaux de sociologues rappelant que les questions d’identité collective et de culture du mouvement étaient déjà présentes dans les mobilisations antérieures, notamment celles des ouvriers au xixe siècle, ont été particulièrement éclairants.

Inversement, ce livre souligne à quel point les questions économiques et celles relevant plus généralement de l’appartenance de classe sont restées présentes tout au long de l’histoire de la mobilisation noire. Il s’appuie ainsi sur les apports des théoriciens des mouvements sociaux pour la conception de l’identité collective nécessaire à la mobilisation mais sans établir de coupure nette entre les formes d’activisme avant et après le milieu des années 1960.

Dans l’élaboration de cette approche, une deuxième influence a été décisive : celle des travaux de l’historien Robin Kelley sur l’« infrapolitique ». S’appuyant sur les concepts de « formes quotidiennes de résistance » et de « discours caché » analysés par l’anthropologue James Scott, Kelley affirme que les groupes opprimés défiaient les rapports de pouvoir en place par la construction d’une culture politique oppositionnelle qui se manifestait par les conversations quotidiennes, le folklore, les chansons, l’humour et autres pratiques culturelles.

Son analyse des formes de résistance quotidienne, infrapolitique, de la classe ouvrière noire a ainsi permis de remettre en question l’idée de la passivité et de la résignation des Noirs dans le Sud. Ses travaux ont ouvert une nouvelle voie dans l’étude de la résistance de la classe ouvrière noire dont l’agency était ainsi restaurée. C’est dans cette voie que ce livre s’inscrit également. Redonner leurs lettres de noblesse aux mobilisations des sans-voix, qui étaient très souvent des femmes, permet aussi de dépasser les considérations générales sur « la communauté noire ».

Historiciser les mobilisations collectives des Africains-Américains depuis l’émancipation sape en effet l’idée d’une communauté noire monolithique. À toutes les périodes de l’histoire africaine-américaine depuis l’émancipation, d’innombrables conflits ont opposé les Noirs entre eux. Si les Africains-Américains voulaient unanimement briser les systèmes d’oppression et de domination dont ils étaient victimes, ils se divisaient et s’opposaient sur les manières d’y parvenir, entre les différents tenants des stratégies d’élévation sociale (uplift) et ceux qui privilégiaient des revendications plus frontales et plus radicales de transformation de l’ordre social. Plus on avance dans le xxe siècle et plus on voit ces divergences de classe à l’œuvre sur les questions très concrètes d’accès et de contrôle des quartiers et des rues, des lieux publics, des emplois, du logement et des écoles. La question de l’échelle d’analyse historique est ici essentielle. Au niveau national, en effet, la population africaine-américaine est unie notamment dans sa fidélité électorale, à partir de la présidence de Franklin D. Roosevelt, au Parti démocrate.

Mais, si on étudie les luttes au cœur des quartiers noirs, on voit les débats, les oppositions et les différents positionnements sur la question clé, entre autres, des alliances éventuelles avec les Blancs libéraux.

Historiquement, la classe moyenne noire a joué un rôle controversé d’intermédiaire et de négociateur entre les élites au pouvoir et les populations noires défavorisées.

  • Ce livre retrace par conséquent une histoire plurielle qui met en évidence ces divisions, ces conflits et ces débats, tout en gardant à l’esprit que, dans une société construite sur l’opposition raciale entre Noirs et Blancs, cette unité se reformait parfois, en particulier dans les situations d’agression.

Cet ouvrage ne rejette pas l’idée de communauté noire, malgré les clivages internes à la population africaine-américaine, mais soutient que c’est précisément dans les interactions entre groupes et sous-groupes, dans les négociations et dans les conflits que cette communauté s’est forgée, sur la double base d’un passé commun et de l’inévitable interrogation de ce que signifie être noir dans la société américaine, cette question de la double identité – raciale et nationale – évoquée en 1903 par l’intellectuel noir W.E.B. Du Bois dans Les Âmes du peuple noir et à laquelle les hommes et les femmes africains-américains n’ont eu de cesse d’inventer des réponses depuis l’émancipation.

  • Je me suis toutefois efforcée d’éviter l’écueil d’une vision trop romantique de cette résistance et de la classe ouvrière, de trouver au contraire un équilibre entre les effets de domination et les instances de résistance, et de voir comment les innombrables exemples de résistance ont coexisté avec des exemples tout aussi nombreux de collaboration à tous les niveaux avec les défenseurs de l’ordre établi.

Il s’est agi de ne pas faire une histoire prenant uniquement en compte l’oppression raciale dont les Noirs ont été les victimes. L’expérience vécue par les Africains-Américains est celle d’un racisme qui a déterminé la nature de leur activisme, mais elle est aussi celle d’autres relations sociales et économiques. Les Noires américaines, en particulier, ont toujours été conscientes de leur identité plurielle, raciale, sexuée et économique, et ont dû, à chaque période, négocier cette pluralité et faire parfois le choix de privilégier telle ou telle partie de leur identité au détriment des autres.

  • Cette histoire est ainsi celle des ouvriers et des ouvrières agricoles et industriels, des domestiques, ainsi que celle des membres hommes et femmes de l’élite politique, civique, religieuse et économique.

J’ai également essayé de montrer que l’histoire noire américaine ne saurait se résumer à une réaction à l’oppression.

  • L’écrivain Ralph Ellison a bien exprimé cette idée. « Comment un peuple pourrait-il vivre et se développer pendant plus de 300 ans simplement en réagissant ? » écrivit-il dans Shadow and Act en 1964.

Certes mon travail retrace les mécanismes de l’oppression raciale, mais ce livre n’est pas seulement une histoire de la résistance et de la lutte contre le racisme et pour l’égalité. Tout au long des différentes périodes couvertes, l’analyse rend compte de la créativité, de l’inventivité des Noires et des Noirs américains dans le domaine culturel et artistique comme dans la vie de tous les jours, et dans la culture politique.

  • Black America raconte comment ils ont su adapter leurs efforts de mobilisation individuelle et collective aux innombrables difficultés qui ont ponctué leur histoire.

Retraçant ce long combat dans l’ensemble du pays, ce récit fait apparaître la diversité géographique des expériences des Africains-Américains. De 1865 à nos jours, la vie quotidienne des Noirs américains a été avant tout marquée par un ensemble de contraintes et de possibilités spécifiques à leur région, leur comté ou leur ville de résidence. Outre l’opposition classique entre le nord/nord-est et le sud du pays, reprenant l’ancien clivage entre États libres et États esclavagistes d’avant la guerre de Sécession, ce livre souligne la spécificité de la situation des Noirs dans un Ouest considéré comme un eldorado au moins jusqu’au soulèvement de Watts en 1965.

Au sein du Sud, il distingue parfois le Deep South (« Sud profond », région comprenant les États de la Louisiane, du Mississippi, de l’Alabama, de la Georgie et de la Caroline du Sud, auxquels on ajoute parfois le Texas et la Floride) où l’oppression raciale était la plus forte, et l’Upper South (littéralement, le « Sud supérieur », qui inclut les États de la Virginie, de la Caroline du Nord, du Tennessee et de l’Arkansas, auxquels on ajoute souvent le Kentucky, le Missouri, la Virginie-Occidentale, le Maryland et le Delaware). Par un jeu de changement de focales, l’analyse descend également au niveau local, mettant l’accent sur quelques endroits représentatifs à un moment donné, tout en gardant à l’esprit le fait que la situation pouvait varier considérablement d’une ville ou d’un comté à l’autre.

L’interprétation que je propose se fonde sur les recherches originales que j’ai conduites dans des fonds d’archives et dans la presse, ainsi que sur ma lecture d’un important corpus d’ouvrages parmi les plus récents en histoire, sociologie et science politique sur les États-Unis depuis 1865. Ce livre est divisé en sept grands chapitres chronologiques qui permettent de suivre sur la longue durée trois fils entrecroisés :

  • le récit de la longue sortie de la ségrégation dans le Sud et de la fabrique de l’« apartheid américain » dans les villes du pays ;
  • le récit des luttes pour la liberté, l’égalité et le pouvoir ; enfin,
  • le récit des mobilisations quotidiennes des Africains-Américains au niveau local, dans leur quartier, leur ville ou leur comté, pour l’amélioration de leurs conditions de vie et de celles de leur communauté.

 

De « Jim Crow » à « Black Lives Matter »

Le premier chapitre (1865-1915) présente la double histoire de la mise en place du système « Jim Crow » et des différentes mobilisations collectives des Africains-Américains, de l’émancipation à la Première Guerre mondiale, pour améliorer leurs conditions de vie et défendre leur dignité. Dans ce dernier tiers du xixe siècle, deux grandes approches apparurent pour atteindre l’objectif commun d’avancement de la « race » : celle, incarnée par Booker T. Washington, fondée sur une analyse du rapport de forces très défavorable aux Noirs existant dans le Sud et revendiquant une transformation progressive des relations raciales mettant en avant, dans sa conception de l’élévation de la race (uplift), les progrès économiques et sociaux, et celle, représentée par W.E.B. Du Bois, qui exigeait le respect des amendements à la Constitution et la reconnaissance immédiate de l’égalité des droits des citoyens africains-américains. Ce chapitre examine les débats intellectuels du début du xxe siècle autour de ces deux approches, tout en rappelant que les préoccupations centrales de la grande majorité des résidents noirs du Sud restaient la survie quotidienne et la résistance face aux violences physiques et morales. Contre la vision d’une population africaine-américaine s’accommodant de la ségrégation jusqu’à la formation de la NAACP en 1909, ce chapitre montre que des formes radicales d’activisme, comme l’autodéfense armée, existèrent dès l’émancipation et qu’elles se développèrent en même temps que des formes d’activisme réformistes, centrées sur l’éthique du travail, l’effort individuel et l’uplift moral, économique et social qui formèrent la base du conservatisme noir.

Le chapitre 2 (1915-1929) retrace la Grande Migration, l’expérience de la guerre, puis l’émergence du mouvement « New Negro » et de la « Renaissance de Harlem ». Il soutient que la Première Guerre mondiale a transformé l’histoire de la mobilisation des Africains-Américains pour l’égalité et la justice en faisant de la question noire un enjeu national, et plus seulement circonscrit au Sud, et en renforçant la détermination des ouvriers et des soldats noirs à obtenir l’égalité des droits. Ce chapitre se penche sur la figure de Marcus Garvey et son organisation, l’Universal Negro Improvement Association (UNIA), première incarnation populaire du nationalisme noir et étape décisive dans la prise de conscience des Africains-Américains de leur appartenance à une diaspora noire mondiale. Examinant les différents aspects de la « Renaissance » noire des années 1920, de l’effervescence littéraire et artistique d’une élite culturelle à Harlem à l’avènement d’une culture noire prolétaire et urbaine dont l’exemple type est la « Black Metropolis » incarnée par Chicago, ce chapitre soutient que, si les élites avant-gardistes new-yorkaises jouèrent un rôle important dans l’émergence d’une identité noire fière d’elle-même et de ses racines africaines, au même moment l’invention d’une culture de masse urbaine permit à la classe ouvrière noire, et en particulier aux femmes, d’exprimer leur nouvelle attitude militante.

Le chapitre 3 (1930-1945) examine la mobilisation croissante des Noirs américains sous la présidence de Herbert Hoover puis de Franklin Roosevelt, dans le contexte de la Dépression, du New Deal puis de la Seconde Guerre mondiale. L’amélioration de la situation des Noirs à partir de 1935 y est mise à l’actif de la recrudescence de l’activisme des Africains-Américains et du développement d’un mouvement interracial dans le Sud, centré notamment sur le Parti communiste, qui firent évoluer l’administration Roosevelt vers des positions plus favorables. La guerre marqua un tournant majeur pour la mobilisation des Noirs américains en posant les bases structurelles de l’émergence d’un mouvement de masse sur la scène nationale. La presse noire lança la campagne dite de la « double victoire » pour lier la lutte contre l’ennemi fasciste et le combat pour la démocratie à l’intérieur du pays. Les possibilités d’emploi dans l’industrie de la défense dotèrent les Noirs d’une sécurité économique, encore relative et précaire, mais qui leur permit de défier les élites locales. En provoquant la seconde Grande Migration des Noirs hors du Sud, la période de la guerre transforma les conditions d’action du mouvement noir, surtout actif dans les grandes villes du Nord et de l’Ouest. Dans le domaine de la culture comme dans celui de la politique, les Noirs comprirent à cette période que la conquête de leurs droits passait désormais par une lutte pour le pouvoir.

Le chapitre 4 (1945-1960) examine les grands moments du combat des Noirs pour l’égalité dans l’après-guerre et les années 1950 dans le contexte de la guerre froide. Celle-ci eut deux effets contraires sur le mouvement noir. Elle encouragea les autorités américaines, soucieuses d’améliorer leur image à l’étranger, à agir enfin en faveur des droits civiques. Mais elle nuisit aussi à la cause noire en reléguant à l’arrière-plan la question de l’égalité économique, toujours suspecte d’émaner de milieux « communistes », au profit de la lutte pour les seuls « droits civiques », perçue comme plus conforme aux « valeurs américaines ». Adoptant une définition large du politique, qui inclut les actes infrapolitiques de résistance quotidienne, ce chapitre examine les facteurs favorables à la mobilisation noire, et notamment le rôle des autorités fédérales et la constitution d’un réseau de militants. En dépit du nombre d’actions de mobilisation et des réels progrès enregistrés pendant ces quinze années, l’incertitude continua de dominer au tournant de la décennie, contrairement à l’image retenue par la mémoire collective et longtemps véhiculée par l’historiographie.

Le chapitre 5 (1960-1965) présente la période de mobilisation massive entre 1960 et 1965. Il soutient l’idée qu’en mettant l’accent sur la déségrégation, autrement dit sur la discrimination raciale, au détriment des autres formes de discrimination de genre et de classe, les organisations de défense des droits civiques ont permis une accélération du mouvement mais négligé les causes structurelles des inégalités. Par leur concomitance, la déségrégation des lieux publics et l’inclusion de quelques Noirs dans les milieux professionnels ont permis, par contraste, la construction d’une image négative des jeunes Noirs de la classe ouvrière, pas assez qualifiés ou méritants pour s’intégrer, ainsi que des Africaines-Américaines dérogeant au modèle construit de Rosa Parks, vertueuse, croyante et surtout respectable. Mettant en évidence les structures répressives qui se mirent alors en place, ce chapitre montre à la fois que la répression était déjà pratiquée à cette époque dite « non violente » du mouvement noir et qu’elle explique en partie la radicalisation de ce dernier dès les premières années de la décennie. En déplaçant l’analyse au niveau de l’expérience vécue, il montre que non-violence et autodéfense armée étaient deux stratégies complémentaires d’un même mouvement.

Couvrant la décennie 1965-1975, le chapitre 6 présente les différentes manifestations de l’idéologie nationaliste noire du Black Power, depuis la création du Black Panther Party jusqu’au rôle des nouveaux élus noirs, en passant par l’histoire du Black Arts Movement, les expressions populaires du Black Power dans les ghettos et son irruption sur les campus. Mais ce chapitre montre aussi qu’entre 1965 et 1975 d’autres formes d’activisme d’orientation réformiste se poursuivirent. Prenant pour exemple le combat des militantes noires contre la pauvreté et pour la défense des bénéficiaires de prestations sociales pour illustrer la porosité entre les deux traditions activistes, ce chapitre défend l’idée que l’oubli mémoriel dans lequel ce type de mobilisation réformiste a été relégué a permis de construire le mythe d’un mouvement pour les droits civiques déconnecté de ces préoccupations, qui dédouanait les libéraux du Nord tout en discréditant les formes plus radicales de mobilisation comme étant extrémistes et coupées des réalités.

Quand l’activisme noir féminin devint visible, ce fut sous la forme d’un féminisme radical séparé, pris dans l’entre-deux du mouvement noir et du féminisme blanc, et qui arriva trop tard pour ramener efficacement la question de l’oppression socio-économique dans les discussions.

  • Alors que le démantèlement des obstacles légaux à l’égalité avait ouvert la voie à l’idéologie de la responsabilité individuelle et de la colorblindness, tout discours mettant en question les structures institutionnelles du racisme dans un contexte de « crise urbaine » et de montée du conservatisme devint inaudible.

Enfin, le septième et dernier chapitre (depuis 1975) revient sur les défis rencontrés par les Noirs dans l’Amérique contemporaine.

  • Plus précisément, il aborde les ravages récents de l’hyper-ghettoïsation, le creusement des inégalités pendant l’ère Reagan, la persistance de la discrimination et les divisions de la population noire en classes sociales aux intérêts de plus en plus divergents.

Mais il revient aussi sur les nouvelles formes de mobilisation politique qui ont émergé dans ce contexte difficile, depuis l’organisation PUSH (People United to Serve Humanity) de Jesse Jackson à la Million Man March organisée par Louis Farrakhan et la Nation of Islam en 1995 et au mouvement très contemporain « Black Lives Matter ». Ce chapitre se termine par une réflexion sur le contraste qui existe entre des parcours individuels montrés en exemple et la forte démobilisation collective actuelle de nombreux habitants des ghettos noirs. »

– Rolland-Diamond, C. (2016). La lutte des Africains-Américains au-delà du mythe. Dans : , C. Rolland-Diamond, Black America: Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle) (pp. 9-27). La Découverte.

 

img_6124

 

« […]

« On peut tuer un révolutionnaire mais on ne peut jamais tuer la révolution. »
Fred Hampton, Discours, 1969.

 

Watts, nouvelle émeute de la colère

L’euphorie fut de courte durée. Du 11 au 17 août 1965, Los Angeles offrit un spectacle de colère et de dévastation à une nation terrifiée. Pendant six jours, des milliers d’Africains-Américains saccagèrent les rues des quartiers noirs de Watts et de South Central, pillant et incendiant des magasins, passant à tabac des automobilistes et attaquant les pompiers et les policiers dépêchés sur place. Lorsque le calme revint, le bilan était désastreux : 34 morts (dont 28 Noirs), plus d’un millier de blessés, 4 000 arrestations et 40 millions de dollars de dégâts matériels.

L’incident déclencheur avait été une altercation entre des policiers et un jeune Noir de vingt et un ans, Marquette Frye. Ce dernier, qui était venu s’installer à Los Angeles avec sa mère en 1957, était un chômeur n’ayant pas terminé ses études secondaires. Alors qu’il se promenait en voiture, il fut brutalement arrêté devant son domicile par la patrouille des autoroutes de l’État qui le soupçonnait de conduite en état d’ivresse. Sa mère sortit immédiatement de chez elle pour défendre son fils. Tous deux finirent menottés. La nouvelle de leur arrestation se répandit immédiatement dans le quartier. Une foule hostile à la police se forma. Après plusieurs autres altercations mineures entre la police et les personnes présentes, les policiers quittèrent le quartier pour emmener les personnes arrêtées au commissariat. Pendant ce temps, la foule, qui ne s’était pas dispersée, commença à attaquer des automobilistes blancs. Lorsque des policiers arrivèrent de nouveau sur les lieux, ils furent à leur tour attaqués. Le soulèvement de Watts avait commencé. Il allait durer six jours.

Après les émeutes de 1964 à Harlem, Rochester (New York), Elizabeth, Paterson, Jersey City (New Jersey) et Philadelphie (Pennsylvanie), les Américains n’en étaient plus à leur première explosion de violence dans les quartiers pauvres noirs.

Mais les événements de Watts surprirent et consternèrent la nation. Survenant moins d’une semaine après l’adoption du Voting Rights Act qui consacrait la fin des derniers obstacles légaux à l’égalité raciale, le soulèvement de Watts indiquait clairement que le « problème noir », que la majorité blanche de la population espérait résolu avec la fin du système « Jim Crow », existait toujours.

  • Plus encore, Watts provoqua une onde de choc parce que la violence avait éclaté à Los Angeles, une ville longtemps considérée comme un modèle en matière de relations raciales. Aussi cette émeute provoqua-t-elle l’incompréhension, l’indignation et la colère des Blancs.

Dans la communauté noire, Watts suscita des réactions diverses, de la consternation à l’empathie. Les plus modérés, dont de nombreux hommes d’Église, déplorèrent la violence, qu’ils jugeaient contre-productive.

Arrivé rapidement sur place, Martin Luther King fut particulièrement choqué. Alors que sa visite à Los Angeles deux ans plus tôt avait été acclamée par une foule de 35 000 personnes et avait dynamisé le mouvement local, il fut cette fois accueilli par des slogans particulièrement hostiles témoignant du divorce entre les jeunes des ghettos et un pasteur médiatique prônant une politique intégrationniste : « Rentrez chez vous, Dr King. Nous ne voulons pas de vous ici. »

  • Par cette apostrophe, les Noirs de Watts exprimaient leur frustration et leur colère envers un mouvement essentiellement centré sur la conquête des droits civiques et qui, selon eux, avait négligé les problèmes des populations noires en dehors du Sud et sous-estimé la dimension socio-économique du combat pour une égalité réelle.

Cette accusation était en partie infondée car Martin Luther King n’était pas aussi modéré que ce que pouvait laisser penser son image médiatique après la marche sur Washington.

Mais elle touchait un point crucial : la lutte pour la liberté des Noirs américains avait appelé à la levée des obstacles juridiques à leur égalité de traitement par les institutions du pays ; point de départ indispensable à toute revendication d’égalité, la lutte pour l’intégration ne résolvait cependant pas les problèmes économiques et sociaux des habitants des ghettos du Nord et de l’Ouest.

  • Ces derniers bénéficiaient depuis longtemps du droit de vote mais son exercice ne s’était pas traduit par une amélioration concrète de leurs conditions de vie.

Si Watts exprimait un divorce entre la classe moyenne noire associée à l’Amérique libérale et la classe ouvrière noire, c’était moins sur les moyens d’action que, précisément, sur cette question de la représentation politique, la majorité des Africains-Américains se sentant trahis par des classes supérieures souvent coupées des réalités vécues par les plus pauvres.

Loin de condamner les émeutiers, le vice-président de la NAACP de Los Angeles, par exemple, entreprit d’organiser le paiement des cautions nécessaires pour faire libérer les personnes arrêtées.

En Californie comme ailleurs, la majeure partie de la population noire, toutes classes confondues, reconnaissait que la violence utilisée par les habitants de Watts résultait d’une grande frustration devant l’inefficacité des autres moyens d’action . « Chaque ghetto noir est un Los Angeles potentiel », s’exclama Adam Clayton Powell, sans pour autant se remettre personnellement en cause en tant qu’élu de Harlem.

  • La population africaine-américaine semblait d’accord avec son constat.
  • À la question « Pensez-vous que les conditions ayant causé la récente émeute de Watts existent dans la plupart des communautés urbaines noires du Nord, comme l’a déclaré le Congressman Adam Clayton Powell ? », posée dans un sondage adressé à un échantillon national représentatif de la population noire, 87 % des personnes interrogées répondirent par l’affirmative.
  • Dans le Nord, le « oui » atteignait 96 % .

La couverture médiatique des émeutes, qui visait surtout à décrédibiliser le mouvement et à faire de la violence un moyen d’action illégitime, donnait l’image d’une jeunesse noire en rupture avec le reste de la société. Mais cette analyse était erronée : deux tiers des Noirs arrêtés à Watts avaient un emploi et beaucoup disposaient de revenus les classant dans la classe moyenne inférieure.

  • Contrairement à ce qui a pu être dit, la rébellion de Watts n’illustrait pas non plus le passage, du jour au lendemain, du militantisme intégrationniste de la première moitié des années 1960, dont la modération fut par la suite idéalisée, à l’idéologie nationaliste du Black Power, dont la radicalité est trop souvent stigmatisée.
  • Elle révèle plutôt, a posteriori, l’essoufflement progressif des méthodes utilisées par le mouvement des droits civiques et le lent processus de radicalisation à l’œuvre dans les années précédentes.

Watts illustre ainsi la désillusion d’une partie croissante de la population africaine-américaine vis-à-vis de l’Amérique libérale et de ses relais dans la petite élite économique et politique noire.

  • Qualifiés d’« Oncles Tom », les membres de cette classe dirigeante étaient vus comme servant leurs propres intérêts au détriment du bien collectif.
  • Cette situation se retrouvait partout où le poids politique croissant des Noirs avait conduit à l’élection de représentants africains-américains mais où les inégalités socio-économiques perduraient, voire s’aggravaient.

Si Watts marqua une rupture, ce fut surtout dans la prise de conscience par l’Amérique blanche de l’ampleur des problèmes dans les ghettos.

  • Après l’émeute, responsables politiques et chercheurs se penchèrent sur cette question. Chargée d’éclaircir les raisons du soulèvement, la commission d’enquête officielle McCone, créée par le gouverneur de Californie Edmund G. Brown, rendit son rapport en décembre 1965.
  • Ses conclusions identifiaient des causes structurelles (pauvreté, inégalité, discrimination raciale) et des causes conjoncturelles (l’adoption de la proposition d’initiative populaire no 14 invalidant la loi californienne sur la liberté résidentielle).

Les membres de la commission McCone appelèrent par conséquent à renforcer les programmes publics ciblant la pauvreté des ghettos, tout en dénonçant la violence inexcusable et « irrationnelle » des émeutiers. Une vision qui n’était pas sans similarité avec l’image négative des ghettos noirs développée en mars 1965 dans l’étude de Daniel Patrick Moynihan sur la famille africaine-américaine.

 

Le rapport Moynihan et la « guerre contre la pauvreté »

Publié, cinq mois après sa rédaction, au moment des émeutes de Watts, le rapport Moynihan, The Negro Family : The Case for National Action, avait été commandé par l’administration Johnson dans le cadre de sa « guerre contre la pauvreté ». L’objectif était de trouver de nouvelles pistes d’action afin de réduire les inégalités socio-économiques entre les Blancs et les Noirs.

S’inspirant des thèses soutenues par E. Franklin Frazier sur la famille africaine-américaine vingt-cinq ans plus tôt, ainsi que des travaux plus récents de l’anthropologue Oscar Lewis et du sociologue Kenneth Clark, l’étude expliquait le fort chômage des Noirs par leurs schémas familiaux en liant la soi-disant désorganisation et « pathologie » des familles noires à la montée d’une culture matriarcale née sur les plantations à l’époque de l’esclavage.

  • Selon Moynihan, cette culture était responsable de la démoralisation des hommes noirs et donc indirectement de la pauvreté, de la délinquance et des comportements sexuels débridés (manifestés, selon le rapport, par le nombre des grossesses adolescentes dans les populations noires défavorisées des ghettos).

La publication de ce rapport suscita une vive indignation dans la communauté noire, en particulier chez les femmes. En minimisant le racisme institutionnel et les conséquences de la conjoncture socio-économique au profit d’une explication culturelle, le rapport n’offrait pas d’autre solution aux problèmes concrets auxquels les Noirs étaient confrontés que la stabilisation de leur structure familiale.

Malgré les nombreuses critiques,

  • le rapport Moynihan eut une forte influence sur les administrateurs des politiques de la « Grande Société » (nom donné par Johnson à l’ensemble des mesures et programmes de réforme intérieure mis en place en 1964-1965) au niveau national et local.

Donnant en modèle la classe moyenne noire, au détriment des classes populaires et, en particulier, des femmes des milieux défavorisés, le rapport Moynihan infléchit les présupposés raciaux et genrés de l’État-providence américain. Tandis que, sous Roosevelt, les politiques du New Deal reposaient sur l’idée que les Africains-Américains, hommes ou femmes, étaient avant tout les victimes d’un système d’oppression raciste défendu par les autorités du Sud, sous Johnson, l’État libéral se mit à considérer les Noirs défavorisés comme les principaux responsables de leurs propres difficultés.

En mettant l’accent sur les facteurs culturels,

  • Moynihan, pourtant animé de l’intention louable de réduire la pauvreté du ghetto, donna l’image d’un prolétariat noir affaibli par le poids de son histoire.

Alors même que le lancement de la « guerre contre la pauvreté », programme phare du début du mandat de Johnson, aurait pu faire émerger un nouveau regard sur les populations des ghettos,

  • l’analyse de Moynihan, qui reflétait l’idéologie dominante de la Grande Société centrée sur la figure de l’homme pourvoyeur des ressources du foyer, se traduisit par une stigmatisation accrue.

Le regard de l’Amérique blanche sur le ghetto noir s’était durci sous l’influence conjointe du rapport Moynihan et des événements de Watts. Mais la peur suscitée par les violences urbaines fournit une occasion d’approfondir la « guerre contre la pauvreté ».

  • La volonté d’améliorer les conditions de vie dans les ghettos découlait d’un constat simple : depuis la période du New Deal, les inégalités raciales n’avaient cessé de se creuser.
    • En 1964, 40 millions d’Américains vivaient encore en dessous du seuil de pauvreté, estimé à 3 000 dollars annuels pour une famille de quatre personnes (soit 20 % de la population).
    • Sur ces 40 millions de pauvres, un tiers étaient des Africains-Américains (alors que les Noirs ne représentaient que 10 % de la population totale).

En lançant cette « guerre contre la pauvreté », Johnson était en partie animé par des considérations de politique électorale : attirer l’électorat noir des centres urbains. Mais le président cherchait aussi à répondre aux revendications économiques du mouvement noir. Homme politique aguerri, il s’efforça d’agir de manière à gagner la loyauté des Noirs sans perdre le vote de la classe ouvrière blanche. Disposant d’une forte majorité au Congrès, il était par ailleurs assuré de bénéficier de la marge de manœuvre nécessaire pour lancer son programme.

La « guerre contre la pauvreté » reposait sur une double approche : améliorer l’égalité des chances des personnes défavorisées grâce à une politique d’éducation et de formation ambitieuse et accroître leurs moyens d’existence par différentes aides financières.

Sous ce libellé fut progressivement regroupé un ensemble de mesures : le programme Head Start, destiné à aider les enfants de familles pauvres à entamer leur scolarité dans de bonnes conditions grâce à des services éducatifs, sanitaires, alimentaires et sociaux ; le programme d’assurance médicale Medicaid ; la distribution de coupons alimentaires ; le programme VISTA (Volunteers in Service to America) de service national dans les quartiers défavorisés ; le programme Job Corps de formation professionnelle pour les jeunes ; et, à partir de novembre 1966, le programme Model Cities. Particulièrement ambitieux, ce dernier était doté d’un budget de 900 millions de dollars. Il devait financer des projets, élaborés par les villes elles-mêmes, de réhabilitation et de redynamisation de quartiers cibles avec destruction des logements insalubres, rénovation urbaine, création de logements à coût modéré, amélioration des services sanitaires et éducatifs, formation professionnelle et création d’emplois.

[…]

  • En lançant le slogan « Black Power » à la foule à Greenwood, Stokely Carmichael avait exprimé un sentiment plus qu’un programme précis. L
  • ’expression traduisait la frustration du nouveau dirigeant du SNCC face au manque de détermination de l’administration Johnson à faire respecter le Civil Rights Act et le Voting Rights Act sur le terrain.

Elle exprimait également une triple conviction de Carmichael :

  1. que le véritable changement social viendrait de la conquête du pouvoir politique,
  2. que l’oppression des Noirs était fondamentalement une question de race (et non de classe) et
  3. qu’il incombait avant tout aux Blancs de lutter contre le racisme dans leur propre communauté, laissant les Noirs s’organiser entre eux.
  • Le tollé médiatique provoqué par sa déclaration et la réaction enthousiaste qu’elle suscita parmi les personnes présentes forcèrent Carmichael à clarifier sa pensée dans un contexte tendu par les émeutes de Chicago, Cleveland (Ohio) et Omaha (Nebraska) en juillet 1966.

Dans une série d’entretiens dans la presse et à la télévision, Carmichael s’efforça d’expliquer ses vues dans des termes que les libéraux blancs du Nord pourraient comprendre, voire accepter. Récusant les accusations de racisme anti-Blancs, il mit en avant le droit légitime des Noirs à jouir d’un pouvoir accru dans la société américaine, à la manière des Irlandais et des juifs avant eux.

  • Revendiquant l’autonomie culturelle et politique des communautés noires,
    • le jeune leader soulignait la nécessité pour les Africains-Américains de se réapproprier leur histoire et leur identité.
  • Sans exclure une possible collaboration avec les Blancs,
    • il mettait cependant en avant la nécessité de l’autodétermination des Noirs.

Malgré son ton délibérément modéré, cette dernière prise de position suscita une inquiétude et une réprobation quasi unanimes dans la communauté blanche comme parmi les dirigeants des principales organisations noires.

  • Le magazine Time donna le ton en qualifiant le Black Power de « philosophie raciste » défendue par de « jeunes démagogues ».

Au niveau local comme fédéral, les autorités voyaient également d’un très mauvais œil cette radicalisation de la rhétorique. N’hésitant pas à condamner l’influence de Carmichael et des tenants du Black Power sur les émeutiers noirs, le président Johnson dénonça cette dérive et appela à la mobilisation autour du « pouvoir démocratique américain ».

  • Pourtant connu pour ses positions libérales, Robert Kennedy, devenu sénateur de l’État de New York en 1964, s’inquiéta quant à lui des ravages que risquait de provoquer ce radicalisme, dans le mouvement des droits civiques et au-delà.
  • J. Edgar Hoover donna l’ordre aux agents du FBI de renforcer la surveillance du SNCC.

Parallèlement, les forces de police des villes, y compris hors du Sud, reçurent le feu vert pour intensifier le harcèlement de l’organisation. À Philadelphie, le chef de la police Frank Rizzo lança ainsi, avec l’aval du maire, un raid contre les bureaux du SNCC. Affirmant y avoir trouvé de la dynamite, les policiers procédèrent à l’arrestation de quatre militants. Un seul appartenait au SNCC et la dynamite avait été trouvée dans un local adjacent, pas dans les bureaux de l’organisation. Rien n’y fit. Une campagne de presse présenta l’organisation comme criminelle. Les chefs d’accusation furent plus tard abandonnés mais la section locale de Philadelphie ne se remit jamais des fausses accusations.

Le groupe périclita.

Les organisations noires intégrationnistes n’étaient pas en reste pour dénoncer Carmichael. Sans surprise, la NAACP était la plus virulente. Roy Wilkins dénonça sans ambages le slogan à la convention nationale de son organisation en juillet 1966 :

« Peu importent leurs efforts pour l’expliquer, le terme “Black Power” signifie “pouvoir anti-Blancs” » Whitney Young de la NUL surenchérit, déclarant que son organisation désavouerait tout groupe adoptant « Black Power » comme mot d’ordre.

Toujours attaché à la coopération interraciale, Martin Luther King partageait les vues de Wilkins et Young mais, entretenant des liens amicaux avec Carmichael, il refusa d’utiliser des mots trop durs à son égard. Malgré leurs divergences d’opinion, les deux hommes maintinrent de 1966 jusqu’à l’assassinat de King en avril 1968 des relations de camaraderie et de respect mutuel.

Soucieux de ménager les instances dirigeantes du Parti démocrate et conservant sa ligne intégrationniste, King refusa toutefois, comme ses homologues de la NAACP et de l’Urban League, de suivre Carmichael lorsque ce dernier s’investit dans la dénonciation de la guerre du Vietnam.

  • Carmichael n’était pas seul à appeler de ses vœux une réorientation radicale de l’action des Africains-Américains.
  • Il fut soutenu par Adam Clayton Powell, qui revendiquait par ailleurs la paternité de l’expression « Black Power ».

Pour l’élu de Harlem au Congrès qui œuvrait en ce sens depuis son élection en 1941, l’empowerment des Noirs était indispensable pour transformer durablement les quartiers noirs défavorisés et répondre aux besoins de leurs habitants. Mais, contrairement à Carmichael, Powell s’opposait à la formation de partis indépendants et estimait possible de continuer, comme il le faisait lui-même depuis vingt-cinq ans, d’agir en lien avec le Parti démocrate.

Un autre soutien de Carmichael, plus proche de sa conception du Black Power, était Floyd McKissick, du CORE. Comme cela avait été le cas lors de la « marche contre la peur » en hommage à Meredith, McKissick se rangea aux côtés de Carmichael.

« 1966 entrera dans les mémoires comme l’année où nous avons perdu notre statut imposé de “negroes” et où nous sommes devenus des hommes noirs… 1966 est l’année du concept du pouvoir noir. L’année où les hommes noirs ont pris conscience de leur pleine valeur dans la société – leur dignité et leur beauté – et de leur pouvoir – le plus grand pouvoir qu’il y a sur Terre, le pouvoir du droit », déclara-t-il.

Lors de la convention nationale du CORE qui se tint à Baltimore début juillet 1966, l’organisation entérina sa réorientation en abandonnant officiellement la non-violence comme tactique et en prenant fermement position contre la guerre du Vietnam. Mais les délégués à la convention n’étaient pas, eux non plus, très sûrs du sens précis qu’il fallait donner au nouveau mot d’ordre.

  • S’agissait-il de poursuivre sous un autre label des pratiques existantes ou de défendre un strict séparatisme ?

Roy Innis, président du CORE à Harlem, parvint à imposer une version radicale du concept :

  • alors que l’intégration avait été l’objectif formel du CORE depuis sa création un quart de siècle plus tôt, il était désormais question de promouvoir la « coexistence raciale par le biais du pouvoir noir ».

Au CORE comme au SNCC, l’adoption de cette idéologie suscita de fortes oppositions internes. De nombreux militants préférèrent partir plutôt que de soutenir des formes de militantisme qui contredisaient les idéaux originels. D’autres furent renvoyés pour excès de modération.

  • Au-delà de l’agitation médiatique causée par cette radicalisation, l’adoption du Black Power affaiblit considérablement les sections locales du SNCC et du CORE.

Les départs ou le renvoi de militants et d’anciens dirigeants, comme James Farmer, laissèrent de nombreuses sections locales sans équipe de direction et souvent exsangues.

En outre, à l’instar des autres organisations du mouvement noir, le CORE et le SNCC dépendaient pour leur fonctionnement des donations de sympathisants et de fondations libérales, telle la Fondation Ford. Or ces Blancs libéraux, généralement effrayés par le séparatisme, se détournèrent largement des deux groupes, provoquant une crise financière aux effets désastreux.

D’où un certain paradoxe :

  • revendiquant le « pouvoir noir » et l’autodétermination, ces organisations perdirent à court terme une partie de leur capacité d’action.

Alors que les autorités prêtaient une grande influence aux militants du Black Power, accusant leur rhétorique d’être à l’origine des émeutes de 1965 et 1966, le SNCC et le CORE luttaient en fait pour leur survie.

Le SNCC avait perdu des effectifs dans le Sud dès 1966. Charles Sherrod, inspirateur des campagnes de terrain dans la région d’Albany (Georgie), quitta l’organisation lorsque le bureau national refusa son projet d’amener d’autres volontaires blancs pour l’aider à attirer l’attention des médias. Dans le comté de Lowndes (Alabama), les résultats du travail des militants SNCC étaient décevants et ces derniers ne parvinrent pas à développer un leadership local. Après le départ des militants du SNCC extérieurs au comté, l’initiative de la Lowndes County Freedom Organization disparut.

Dans certaines campagnes du Sud, le mot d’ordre du Black Power évoquait une réalité différente de celle que Carmichael avait en tête. Certes les stratégies d’autodéfense développées notamment par les Deacons for Defense étaient populaires, ou du moins perçues comme inévitables, mais l’expression « pouvoir noir » renvoyait la plupart du temps aux initiatives menées pour permettre aux Noirs d’être représentés à l’intérieur du système politique existant et de progresser dans la hiérarchie sociale et économique, dans la tradition du self-help.

Dans le Nord, le nouveau mot d’ordre du SNCC, avec ses accents nationalistes et séparatistes, était mieux adapté à la réalité des conditions de vie des habitants des ghettos.

  • Mais, au-delà de la séduction opérée par ce discours, se posait le problème concret de la conquête du pouvoir.
  • Comment canaliser l’énergie des jeunes protestataires pour accroître le pouvoir de la communauté noire, indépendamment des politiques fédérales et locales de développement urbain et de réduction de la pauvreté ?

Dans les années qui suivirent l’adoption du mot d’ordre « Black Power », le SNCC lutta pour résoudre la contradiction entre l’indépendance politique revendiquée et la dépendance financière à l’égard des Blancs.

De plus, déterminée à réorienter son action vers les populations les plus pauvres pour les mobiliser autour de l’identité raciale, l’organisation rencontra des difficultés à convaincre les jeunes Noirs des ghettos, dont beaucoup étaient en rupture scolaire, que le SNCC – dont le sigle affichait toujours son ancrage en milieu étudiant – était le vecteur idéal de leur mobilisation politique. Alors que le SNCC peinait à s’implanter à Los Angeles et était très peu présent à Harlem, un raid policier dans les bureaux de l’organisation à Chicago terrorisa les membres de la section locale.

Seul le projet de la section de l’organisation à Washington parvint à mobiliser largement : sous le nom de « Free D.C. Movement », l’initiative, menée par Marion Barry, visait à exiger l’autonomie politique du district de Columbia, qui restait placé, conformément à la Constitution américaine, sous l’autorité directe du Congrès et privait de représentation politique les habitants, en grande majorité africains-américains, de la capitale du pays.

  • Mais l’orientation modérée du projet et de son principal animateur ne correspondait pas à l’ambition affichée par le SNCC de s’implanter dans les ghettos.

Le SNCC était en fait confronté à une seconde contradiction. Il se proposait de porter la parole des habitants des ghettos mais utilisait des formes de militantisme relativement classiques, héritées de ses origines étudiantes, auxquelles les jeunes des classes populaires n’adhéraient pas toujours.

Les jeunes hommes des ghettos étaient souvent plus attirés par les postures viriles et les logiques de groupe des gangs, qui prospéraient à la même époque sur le terreau de la désindustrialisation et de l’abandon des quartiers, que par les méthodes employées par une organisation qui utilisait certes un langage viril maintenant qu’elle revendiquait le Black Power, mais qui avait longtemps collaboré avec les organisations étudiantes blanches.

  • La promotion de la virilité africaine-américaine dans la rhétorique du Black Power telle qu’elle était prônée par le SNCC et le CORE s’accompagnait d’un sexisme qui affaiblit également les deux organisations.

Alors que les femmes des ghettos étaient souvent à l’avant-garde de la mobilisation politique dans ces quartiers, la posture machiste affichée par les militants du pouvoir noir rendit difficile le progrès du SNCC et du CORE sur le terrain.

La réponse de Carmichael (« couchées »), lorsqu’il fut interrogé sur la position des femmes dans le SNCC, avait ainsi suscité quelques remous…

  • De nombreuses militantes eurent beau affirmer que cette réplique témoignait davantage d’un humour douteux que d’une attitude personnellement sexiste, la rhétorique viriliste du SNCC et du CORE, qui mettait en avant le pouvoir de l’homme noir et le nécessaire respect qui lui était dû, ne facilita pas le rapprochement des deux organisations nationalistes avec les militantes noires.

De plus, alors que l’action de ces dernières, dans leurs quartiers, participait déjà d’une mise en œuvre du Black Power, elle reposait sur une collaboration pragmatique avec des agences gouvernementales locales ou fédérales dans le cadre de la « guerre contre la pauvreté » que le SNCC ou le CORE rejetaient désormais catégoriquement. Au-delà de ces tensions, l’incapacité du SNCC et du CORE à développer des sections locales fortes tenait cependant, avant tout, à la concurrence d’autres groupes nationalistes noirs et en particulier à celle d’une nouvelle organisation : le Black Panther Party, créé en octobre 1966.

 

Le Black Panther Party for Self-Defens

Fondé par Bobby Seale et Huey Newton, deux anciens étudiants de Merritt College à Oakland (Californie), le Black Panther Party for Self-Defense (BPP) se fit rapidement un nom dans le paysage de l’activisme africain-américain. En quelques mois, ses patrouilles armées circulant dans les quartiers noirs devinrent le symbole du nouveau militantisme des jeunes des ghettos. Cette pratique musclée de l’autodéfense envoyait un message de fierté virile, renforcée par l’esthétique vestimentaire de ces hommes en tenues paramilitaires. Cette attitude séduisit largement et attira les caméras. Suscitant l’hostilité immédiate des autorités, le BPP devint le symbole de la résistance des Noirs face au harcèlement policier quotidien. L’organisation ouvrit des sections locales dans d’autres centres urbains, de Portland et Eugene (Oregon) à La Nouvelle-Orléans, Baltimore et New York en passant par Chicago, Cleveland et Detroit.

Tandis qu’il se développait, le BPP devint l’épouvantail, brandi par les autorités et les médias, de la violence révolutionnaire noire à l’échelle nationale. Au passage, l’origine géographique du BPP, né dans la baie de San Francisco, fut éclipsée alors qu’elle est pour beaucoup dans les spécificités de l’organisation.

Principal foyer de la communauté africaine-américaine sur la côte Ouest, la baie de San Francisco et la ville d’Oakland en particulier connaissaient depuis le début des années 1960 une recrudescence de l’activisme noir. Sur le campus de l’Université de Californie à Berkeley, ainsi que sur ceux de community colleges comme Merritt College et Oakland City College, des organisations étudiantes noires virent le jour au tournant de la décennie.

La Californie était en effet à l’avant-garde du processus de démocratisation de l’enseignement supérieur qui conduisit à l’accroissement du nombre d’étudiants noirs sur les campus du pays dans la seconde moitié des années 1960. Aux sportifs et à la population étudiante issue de la classe moyenne et de la bourgeoisie africaines-américaines s’ajoutèrent des étudiants issus de la classe ouvrière, souvent les premiers de leur famille à suivre des études supérieures.

Cet ancrage ouvrier caractéristique des community colleges se traduisit par un intérêt poussé de ces étudiants pour le sort des populations défavorisées des ghettos – dans lesquels ces étudiants, souvent externes, retournaient le soir après les cours. Les associations étudiantes (Black student unions) qui se développèrent ainsi revendiquaient la transformation de leurs universités et colleges par la création de programmes d’études noires (Black studies departments) consacrés à l’étude de l’histoire et de la culture des Noirs américains. Elles demandaient également une meilleure prise en compte de l’expérience étudiante africaine-américaine ainsi que l’amélioration des conditions d’études dans les écoles primaires et secondaires des ghettos. Ces associations servirent de vecteur de politisation pour de nombreux jeunes Noirs et participèrent à la formation d’une conscience raciale, fondée sur la lecture d’un corpus de lectures communes : Les Âmes du peuple noir de Du Bois (1903), The Miseducation of the Negro de Carter G. Woodson (1933), The Myth of the Negro Past de l’anthropologue Melville Herskovits (1941) et Bourgeoisie noire de E. Franklin Frazier (1957). Plus tard, deux autres livres devinrent également très influents pour cette génération : Les Damnés de la Terre de Frantz Fanon, dont la traduction anglaise en 1963 permit aux jeunes militants africains-américains de découvrir les réflexions du psychiatre martiniquais sur la violence en contexte colonial, et l’Autobiographie de Malcolm X, publiée en 1965 grâce à une collaboration entre le dirigeant nationaliste noir et le journaliste Alex Haley.

Ces groupes étudiants se firent les apôtres de l’adoption du mot « Black » en lieu et place du traditionnel « Negro » encore couramment utilisé à l’époque. Alors que la génération précédente avait milité pour l’emploi du mot « Negro » avec une majuscule dans les médias comme marque de respect, la nouvelle génération se mit à redonner au mot « Noir » un sens positif, ancré dans l’histoire récente de la décolonisation du continent africain. Le « noir » était la couleur de peau partagée avec les peuples africains ayant vaincu les colonisateurs blancs. Il devint dans la seconde moitié des années 1960 le symbole de la fierté des origines africaines et du mouvement esthétique soulignant la beauté noire. Bobby Seale et Huey Newton, tous deux membres d’une de ces associations étudiantes agissant sur le campus de Merritt College, le Soul Student Advisory Council, tirèrent de leurs années d’activisme étudiant la conscience de l’importance de la culture comme vecteur efficace de la mobilisation politique.

L’accent mis sur l’éducation par ces associations d’étudiants noirs reprenait une revendication de la communauté africaine-américaine aussi ancienne que l’abolition de l’esclavage. Il revêtit néanmoins un caractère d’urgence dans le contexte socio-économique régional du milieu des années 1960. La région de la baie de San Francisco illustrait, plus que les autres centres urbains du pays, la réorientation de la politique de l’administration Johnson vers l’engagement accru dans la guerre du Vietnam, au détriment de la « guerre contre la pauvreté ». Les installations portuaires et militaires locales offraient le spectacle quotidien des dépenses colossales consenties par le gouvernement fédéral pour produire et acheminer son arsenal sur le front vietnamien. À proximité, se trouvait le ghetto d’Oakland Ouest avec ses immeubles délabrés et son très fort taux de chômage. Près de la moitié des familles, dont un grand nombre de migrants du Sud de la première génération, y vivaient sous le seuil de pauvreté et un tiers dépendaient de l’aide sociale. Pour cette population, l’éducation apparaissait comme le seul espoir de s’en sortir, d’où la lutte menée par les acteurs des programmes locaux afin de conserver les subventions fédérales instaurées dans le cadre de la « guerre contre la pauvreté » et depuis remises en cause.

Ce contraste entre la pauvreté d’Oakland Ouest et le niveau sans cesse croissant des dépenses militaires pesa lourdement dans la décision de Bobby Seale et Huey Newton de former une organisation radicale permettant d’exprimer haut et fort les frustrations de leur génération. Constatant l’inefficacité des élus noirs locaux et des organisations noires traditionnelles à améliorer concrètement les conditions de vie des habitants des ghettos, les deux jeunes hommes choisirent de former un groupe inspiré de la double pratique des Deacons for Defense et de la Lowndes County Freedom Organization. Après avoir demandé à cette dernière l’autorisation de réutiliser le symbole de la panthère noire, les deux amis créèrent le BPP en octobre 1966.

Huey Newton avait alors vingt-quatre ans. Tout juste sorti d’un centre de détention après avoir purgé une peine de six mois pour avoir poignardé un jeune Noir, il alternait problèmes mineurs avec la police et militantisme aux côtés des étudiants du Soul Student Advisory Council quand il renoua avec Seale. Ce dernier, son aîné de six ans, enchaînait les petits boulots et travaillait parfois le soir comme comédien dans un club d’Oakland. Cette expérience personnelle de la détention et de la précarité économique leur permit de trouver les mots et le style adaptés pour s’adresser à la partie la plus défavorisée de la communauté de migrants noirs d’Oakland. Mais leur expérience étudiante leur servit également : à la recherche d’un moyen susceptible de saisir l’imagination de la communauté noire locale, Huey Newton écuma la bibliothèque municipale et y découvrit qu’une vieille loi californienne autorisait le port d’armes non dissimulées. Leur organisation avait trouvé une manière de se singulariser.

Pour asseoir la respectabilité du nouveau groupe, ils le dotèrent d’un manifeste. Le « Programme en dix points du BPP » s’inspirait en partie de celui de la Nation of Islam. Ce dernier, régulièrement publié dans Muhammad Speaks que Huey Newton lisait assidûment, se présentait en deux parties : « Ce que les Musulmans veulent » et « Ce que les Musulmans croient ». Seale et Newton en reprirent le point 1 – « Nous voulons la liberté » – mais en changèrent le contenu pour s’inscrire dans la tradition nationaliste noire, en revendiquant le droit à l’autodétermination de la communauté africaine-américaine. Ils empruntèrent également le point exigeant la « fin immédiate des brutalités policières et du meurtre des Noirs ». De même, les éléments demandant l’exemption de tous les Noirs du service militaire et leur libération des prisons à tous les niveaux (ville, comté, État, fédéral) reprenaient les revendications de la NOI sur l’exemption fiscale et la libération des musulmans des prisons fédérales.

Le « Programme en dix points » témoignait ainsi de l’influence de la NOI – et de Malcolm X – sur les Noirs de Californie. Le BPP rejetait cependant le séparatisme prôné par la première organisation noire du pays. Il se distinguait aussi de l’organisation musulmane par sa critique marxiste du capitalisme américain et sa croyance dans la nécessité d’une révolution socialiste pour permettre aux travailleurs de prendre le contrôle des moyens de production. Convaincu que le moteur de la mobilisation politique serait l’amélioration des conditions de vie dans les ghettos, le BPP rechercha toujours des alliances pragmatiques, y compris avec des Blancs progressistes, pour atteindre cet objectif. Pour forcer les autorités à agir, le groupe était prêt à collaborer avec des associations de quartier et des organisations de la Nouvelle Gauche en pleine expansion, telles que le Students for a Democratic Society. Dans cette optique, plusieurs points du programme réclamaient le plein-emploi ainsi que des conditions de logement et d’éducation décentes.

Ce programme contribua à la notoriété du BPP dans le pays et à l’étranger. Mais ce fut surtout la mise en place de patrouilles armées dans les rues d’Oakland qui assura sa réputation. Grâce à la présence dans les rangs du BPP de plusieurs anciens soldats maîtrisant le maniement des armes, le parti des Black Panthers se mit à surveiller les agissements de la police municipale et à protéger la population locale du harcèlement et des violences policiers. En dépit de son caractère inhabituel, cette initiative s’inscrivait dans un mouvement plus large de mobilisation contre les brutalités policières dans les principales villes californiennes. Après l’émeute de Watts, la création de commissions ad hoc ayant pour vocation d’examiner les plaintes des citoyens pour violation de leurs droits civiques (Civilian Review Boards) devint une revendication constante des habitants de nombreuses villes. Devant la réticence des autorités municipales à accéder à cette demande et l’inefficacité des quelques commissions mises en place, plusieurs patrouilles d’alerte citoyenne virent le jour, comme à Los Angeles, pour surveiller les agissements de la police.

Pour acheter les armes nécessaires aux patrouilles, Seale et Newton eurent l’idée de vendre aux étudiants blancs de Berkeley des exemplaires du Petit Livre rouge de Mao dont ils avaient réussi à obtenir un lot pour une somme dérisoire. Ils purent bientôt non seulement surveiller régulièrement la police d’Oakland mais aussi celle des deux villes voisines de Richmond et Berkeley.

Leur uniforme caractéristique – veste en cuir noir, bottes noires et béret noir – accrut leur visibilité et attira de jeunes Africains-Américains désireux d’affirmer leur virilité par l’action politique. Les habitants appréciaient en effet cette présence musclée qui les protégeait des policiers. En cas de harcèlement visible, les Panthers s’approchaient pour rappeler le code pénal à la victime et aux agents des forces de l’ordre peu habitués à se voir rappeler la loi. Les militants veillaient toutefois à rester à distance suffisante de ces derniers pour ne pas les gêner dans leur travail, ce qui aurait constitué un délit. Le BPP fournissait même parfois l’argent nécessaire à la libération sous caution des personnes arrêtées.

Au fil des mois, le BPP se développa. Refusant la légitimité du système politique américain, l’organisation noire structura son organisation en contre-gouvernement et donna à ses hauts responsables le titre de « ministres ». Bobby Seale était, quant à lui, le « président » (Chairman). Parmi les nouvelles recrues, deux eurent une influence décisive sur son évolution : le graphiste Emory Douglas et Eldridge Cleaver. Peu après son arrivée dans l’organisation, le premier fut chargé de l’édition du journal du BPP : The Black Panther. Black Community News Service. Entre 1967 et octobre 1980 (date de la fin de parution), il fut responsable des illustrations et de la présentation générale du mensuel (devenu hebdomadaire à partir de 1968), transformant la publication en véritable manifeste régulier du groupe radical. L’entrée d’Eldridge Cleaver dans le BPP transforma quant à elle l’organisation d’une tout autre manière. Relâché de prison en décembre 1966 après avoir purgé une peine de douze ans pour viol, Cleaver, qui avait intégré l’équipe du magazine radical Ramparts pour y publier ses écrits de prison, décida de rejoindre le BPP après avoir vu Huey Newton tenir tête à un policier devant les locaux du magazine. D’un an plus âgé que Seale, Cleaver incarnait l’homme noir du ghetto que le BPP entendait mobiliser. Comme Malcolm X avant lui, il s’était radicalisé en prison au contact des militants de la Nation of Islam, particulièrement actifs en milieu carcéral.

Convaincu du potentiel révolutionnaire du viol, comme il l’expliqua de manière provocatrice dans son livre Soul on Ice publié en 1968, il introduisit au sein du BPP une vision de la libération des Noirs centrée sur la domination masculine et l’usage de la violence, qui devait durablement marquer l’organisation.

Le 2 mai 1967, le BPP fut propulsé vers la notoriété nationale et internationale. Face à sa popularité croissante dans les quartiers noirs des villes de la baie de San Francisco, les autorités locales et fédérales avaient décidé de lancer une contre-offensive. Les policiers procédèrent à un harcèlement systématique des membres du BPP, qui ne pouvaient plus se déplacer sans se faire arrêter par la police. Les charges retenues contre les militants noirs étaient très souvent classées sans suite mais les médias, régionaux et nationaux, rapportaient chaque incident, participant ainsi de la construction médiatique des Panthères noires comme groupe délinquant, violent et dangereux. Les législateurs n’étaient pas en reste : Don Mulford, élu républicain à l’Assemblée de Californie, soumit un projet de loi interdisant le port d’armes dans la rue, les véhicules et les lieux publics. Le texte interdisait en outre la possession par de simples citoyens d’armes chargées à proximité du Capitole et autres bâtiments gouvernementaux. La loi Mulford visait directement le BPP. Le 2 mai, l’organisation noire organisa une « marche sur Sacramento », la capitale de l’État de Californi.

Alors que le groupe pénétrait, armé de fusils, dans l’enceinte de l’Assemblée, Bobby Seale lut devant les caméras de télévision et les appareils des photographes son « mandat exécutif no 1 » : « Le Black Panther Party, déclara-t-il, appelle le peuple américain, et la communauté noire en particulier, à prendre conscience du caractère raciste de la législation californienne, qui maintient les Noirs désarmés et sans pouvoir alors que, dans le même temps, les différentes polices racistes intensifient la terreur, la brutalité, le meurtre et la répression de la communauté noire à travers tout le pays »

Bobby Seale et les autres Panthers ayant participé au coup d’éclat furent arrêtés, puis relâchés après paiement d’une forte somme qui greva sur le court terme les finances de l’organisation. Sur le long terme en revanche, la « marche de Sacramento » dota le BPP d’une aura révolutionnaire d’envergure nationale, et même internationale. Du jour au lendemain, tous les jeunes Noirs du pays connaissaient l’organisation. Pour beaucoup, ce fut l’action qui les décida à la rejoindre. Des sections locales commençaient à fleurir dans le pays.

L’adoption par l’Assemblée de Californie de la loi Mulford en juillet 1967 força toutefois le BPP à réorienter son action. Contraint d’abandonner ses patrouilles armées, il se recentra sur son action de proximité au service de la communauté noire, qu’il inscrivait dans un mouvement mondial de libération des peuples de couleur. Décidant de mettre en sourdine ses appels à l’autodéfense armée, Bobby Seale annonça que le groupe allait désormais mettre l’accent sur la mise en place de « programmes de survie » pour les habitants du ghetto, et sur l’éducation politique visant à développer la représentation électorale de la population noire et à faire émerger une conscience marxiste en son sein. L’objectif des programmes de survie était de répondre aux besoins pratiques des habitants tout en les aidant à comprendre les raisons de leur « oppression ». Le BPP poursuivit ainsi son action d’information légale dans les pages de son journal pour rappeler leurs droits aux Noirs.

Ouvertement révolutionnaire, le parti voulait que les Noirs ne se considèrent plus comme une minorité au sein de la communauté nationale américaine mais comme faisant partie d’une autre majorité, celle des peuples de couleur du monde entier œuvrant partout pour leur libération. Très conscient du rapport de forces défavorable pour qui voulait (im)porter un projet comparable aux États-Unis, l’organisation noire se voulait nationaliste mais pas séparatiste. Tout au long de son histoire, elle noua des alliances pragmatiques avec d’autres groupes progressistes dans les communautés latinos, asiatiques et même chez les Blancs radicaux de la Nouvelle Gauche. Mais l’image du Black Panther Party était déjà fixée dans l’opinion publique. Dépeint depuis sa création comme un groupe extrémiste enclin à la violence, le BPP était vu d’un œil plus que méfiant par la population blanche, d’autant que sa popularité croissante dans les populations noires coïncida avec l’explosion des ghettos pendant l’été 1967.

 

Les émeutes de l’été 1967

Alors que la jeunesse hippie de tout le pays se rassemblait à San Francisco pour le festival « Summer of Love » célébrant les valeurs d’une contre-culture en pleine expansion, 164 « troubles civils » (civil disorders) étaient signalés dans 128 villes américaines. Le long et chaud été de soulèvements urbains tant redoutés était devenu réalité, transformant des quartiers entiers en zones dévastées. Tampa (Floride) et Atlanta (Georgie) furent parmi les premières à s’enflammer, dès le mois de juin, démontrant que la violence urbaine n’était pas l’apanage des ghettos du Nord et de l’Ouest.

Ces deux villes du Sud partageaient la réputation d’être progressistes sur le plan racial. Incarnant deux versions assez similaires du « Nouveau Sud », elles se voulaient modernes et dynamiques sur le plan économique et veillaient, pour attirer un flux continu d’investissements extérieurs, à maintenir des relations raciales apaisées. Après la vague d’actions directes non violentes de la première moitié des années 1960, les autorités municipales avaient œuvré de concert avec les dirigeants noirs modérés pour trouver des moyens pacifiques de résoudre les problèmes. Cette collaboration entre élites blanches et noires avait produit des avancées indéniables avant même la codification par la loi de l’égalité des droits en 1964 et 1965. À Tampa, par exemple, la déségrégation des écoles et des restaurants s’était faite en douceur. Les élus locaux se targuaient de l’harmonie raciale qui régnait dans cette ville de la côte du golfe du Mexique dont la population était à 17 % noire en 1960.

De même, à Atlanta, dont l’industrialisation rapide après la Seconde Guerre mondiale avait créé de nombreux emplois, les Africains-Américains étaient plus représentés qu’ailleurs dans les institutions locales : en 1967, par exemple, 55 % des employés municipaux recrutés cette année-là étaient noirs, portant leur proportion dans la fonction publique locale à 28 %. De même, sur les 908 policiers municipaux, 85 étaient noirs, un chiffre plus élevé que dans de nombreuses villes.

Mais ces progrès étaient limités. La ville de Tampa ne comptait aucun Noir au conseil municipal, au Bureau de l’éducation, dans ses casernes de pompiers ou dans la hiérarchie de la police. L’insalubrité caractérisait 60 % des logements occupés par des Africains-Américains et un grand nombre d’entre eux se réduisaient à de simples cabanons aux vitres cassées et infestés par les rats. Les rares espaces de loisirs manquaient d’équipements et de personnel. La majorité des enfants noirs arrêtaient leurs études avant le lycée et, pour ceux qui avaient réussi à y entrer, seuls 3 % à 4 % réussissaient le test minimal d’entrée à l’université, soit dix fois moins que les élèves blancs. Plus de 50 % des familles noires vivaient sous le seuil de pauvreté et 40 % des enfants dans des foyers monoparentaux. Enfin, le taux de criminalité comptait parmi les vingt-cinq plus élevés du pays.

De même, à Atlanta, les inégalités entre Blancs et Noirs restaient vertigineuses. En 1960, le revenu annuel moyen d’une famille noire était inférieur à la moitié de celui d’une famille blanche (6 350 dollars). Alors que la ville était africaine-américaine à 47 %, plus de 48 % d’entre eux vivaient sous le seuil de pauvreté. Seul 1 conseiller municipal sur 16 était noir. Un niveau d’éducation bien moindre que celui des Blancs et des problèmes de logement semblables à ceux de Tampa aggravaient encore la situation.

Dans les mois qui précédèrent les émeutes de juin, les relations entre la police et les habitants s’étaient considérablement dégradées sous l’effet de l’action de policiers particulièrement violents. Dans les deux cas, selon un scénario devenu classique, ce sont les brutalités policières qui produisirent l’étincelle. À Tampa, le 12 juin, après une journée où le mercure avait dépassé les 34 degrés, la prise en chasse par la police de trois jeunes suspectés de cambriolage se solda par la mort de l’un d’entre eux, tué dans le dos par un policier alors qu’il avait les mains en l’air. À peine la nouvelle connue, le quartier noir de Central Park explosa. S’ensuivirent deux journées d’affrontements violents avec la police, d’incendies et de pillages. À Atlanta, le soulèvement eut lieu le 17 juin, après qu’un jeune Noir s’était vu refuser l’entrée d’un centre commercial parce qu’il avait une bière ouverte à la main. Faute d’installations de loisirs dans ce quartier noir défavorisé, le centre commercial tenait lieu d’espace de divertissement et de sociabilité pour les jeunes locaux. La police fut immédiatement dépêchée sur les lieux pour éviter une explosion de violence. Mais cet imposant déploiement de forces dans le quartier noir créa l’effet contraire. Stokely Carmichael, présent ce jour-là au siège local du SNCC, s’écria qu’une émeute était plus que probable si les voitures de police n’étaient pas retirées. Il fut arrêté.

Le lendemain, le soulèvement débuta. Il dura trois jours. Aucune ville ne semblait à l’abri : Cincinnati (Ohio), Dayton (Floride) et même Boston (Massachusetts), pourtant considérée comme une ville progressiste, connurent elles aussi des émeutes au début de l’été. Choquant sur le moment, le bilan des émeutes de juin parut vite bien modéré en comparaison de celui des explosions de Newark et Detroit qui éclatèrent le mois suivant.

Newark explosa la première. Le facteur déclenchant dans cette ville du New Jersey fut l’arrestation violente d’un chauffeur de taxi noir, John Smith, par deux policiers blancs le 12 juillet 1967 dans le ghetto de Central Ward. Très vite, la fausse rumeur selon laquelle Smith avait été tué par la police se répandit, provoquant le début des affrontements entre les habitants du grand ensemble situé en face du commissariat où il avait été transporté et les forces de l’ordre. Bouteilles et briques commencèrent à pleuvoir sur le commissariat et les policiers sortirent pour défendre les lieux. S’ensuivirent les premiers pillages de magasins de Central Ward, avant que la violence ne gagne progressivement le centre-ville. Le maire fit rapidement appel à la police de l’État du New Jersey qui arriva sur place, suivie par la Garde nationale. Comme à Atlanta, l’arrivée de ces troupes aggrava les tensions et les violences. Il fallut six jours pour rétablir l’ordre. Le bilan était désastreux : 26 morts (dont 24 Africains-Américains), 725 blessés et près de 1 500 personnes arrêtées. Les dégâts matériels dépassaient les 10 millions de dollars.

Le pays eut à peine le temps de se remettre des images de dévastation de Newark que la violence éclatait à Detroit. Dans la « Motor City », l’étincelle fut un raid policier mené contre un bar faisant également office de salle de jeu clandestine situé au cœur de Virginia Park, le quartier noir le plus ancien et le plus pauvre de la ville, soulignant, comme à Atlanta, l’importance des lieux de divertissement et de sociabilité dans la formation d’une identité collective. Moins de douze heures plus tard, il était clair que le maire avait perdu le contrôle de sa ville. Le gouverneur républicain du Michigan, George W. Romney, déploya la Garde nationale. Quand il s’avéra que celle-ci était incapable de rétablir l’ordre, il dut se résoudre à appeler le président démocrate Johnson pour lui demander d’envoyer une division aéroportée de l’armée.

Mais la violence s’intensifia à mesure que la police et l’armée tentaient de reprendre le contrôle des rues de la ville. En quelques jours, Detroit devint le symbole de l’incapacité des pouvoirs publics à résoudre le double problème des relations raciales et de la pauvreté. Lorsque le calme revint enfin, cinq jours plus tard, la ville était dévastée. Le maire Jerome Cavanagh alla jusqu’à la comparer à Berlin après les bombardements de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le bilan catastrophique s’élevait à 43 morts (dont 33 Noirs), 1 189 blessés, plus de 7 000 personnes arrêtées et des dégâts matériels compris entre 22 et 32 millions de dollars.

Comme dans les autres villes du nord du pays, le ghetto de Central Ward de Newark et le quartier de Virginia Park à Detroit concentraient les difficultés économiques et sociales à une époque où les migrants du Sud continuaient d’arriver mais où les emplois industriels se faisaient beaucoup plus rares. Entre 1954 et 1967, la ville de Detroit avait ainsi perdu 506 entreprises et 82 700 emplois manufacturiers.

La densité de population à Virginia Park atteignait des sommets et le département de police de la ville était perçu comme une armée blanche d’occupation. Mais à Detroit comme à Newark, ville dont la population était devenue depuis 1965 majoritairement noire, l’émeute s’expliquait aussi par une aspiration légitime à une meilleure représentation politique.

Cet été de violences terrifia l’Amérique blanche. Chacun y allait de son explication mais deux grandes visions s’affrontaient. Pour nombre d’Américains blancs, l’origine de la flambée de violences était à chercher du côté de l’influence néfaste des nouvelles théories du Black Power. L’idée selon laquelle des agitateurs extérieurs, d’inspiration communiste, ourdissaient un complot pour déstabiliser le système politique et social américain revenait dans les bouches et sous les plumes de nombreux commentateurs conservateurs. Certains libéraux partageaient eux aussi une partie de ces vues. Moynihan, par exemple, n’avait de cesse de dénoncer le « nihilisme » de dirigeants comme Carmichael .

Pour l’ancien vice-président Richard Nixon, qui préparait sa campagne des primaires en vue de l’élection présidentielle de 1968, cet « enfer d’anarchie urbaine » était dû au déclin du respect de l’autorité et de l’État de droit. L’autre explication, d’inspiration progressiste, mettait en avant les facteurs économiques et sociaux et la persistance des discriminations raciales.

Dans cette optique, le président Johnson commanda un rapport à une commission spéciale d’enquête dirigée par le gouverneur de l’Illinois, Otto Kerner.

 

« Les bombes du Vietnam explosent ici »

Les émeutes de l’été 1967 aggravèrent la tension dans un pays déjà très divisé par la guerre du Vietnam. Depuis l’adoption de la résolution du Golfe du Tonkin en août 1964 et le début des bombardements sur le Vietnam du Nord en février 1965, l’escalade américaine au Vietnam se poursuivait. Lancée en mars 1965, la campagne de bombardements des positions communistes (opération « Rolling Thunder ») s’était prolongée jusqu’au printemps 1967 et Johnson avait vite décidé d’accompagner les frappes aériennes par le déploiement de troupes au sol. Fin 1966, 389 000 soldats américains étaient basés au Vietnam et le Selective Service System, chargé de la conscription, ne cessait d’appeler de nouvelles recrues. Le durcissement de la conscription et l’absence de perspective de victoire, malgré les promesses répétées du gouvernement, firent émerger un vaste mouvement de contestation. Les militants antiguerre étaient d’autant plus déterminés que l’opération américaine était illégale, puisqu’elle n’avait jamais été avalisée par le Congrès, et paraissait à bien des égards immorale, comme en témoignait l’usage intensif du napalm. Parmi ces militants, les Noirs américains se firent rapidement entendre.

Dès 1964, Malcolm X avait dénoncé l’hypocrisie du gouvernement américain qui envoyait des Africains-Américains combattre au Vietnam alors que ces derniers n’avaient même pas le droit de vote dans le Sud. En janvier 1965, un mois avant son assassinat, il déclara à Oxford, en Grande-Bretagne, que les Africains-Américains devraient être du côté de ces « petits producteurs de riz » et prédit que les Vietnamiens vaincraient les Américains. Cinq mois plus tard, le CORE devint la première organisation africaine-américaine à critiquer ouvertement la politique étrangère de Johnson et à exiger le retour des troupes américaines. Alors que le mouvement d’opposition à la guerre prenait de l’ampleur en 1966, le SNCC dénonça également ce conflit. « Pour quelles raisons les Noirs devraient-ils combattre des Jaunes pour que les Blancs conservent une terre qu’ils ont volée aux Rouges ? Aucun Vietcong ne m’a jamais traité de Nègre », s’exclama Carmichael.

Seules la NAACP et l’Urban League continuèrent de soutenir la politique étrangère américaine. Pour les responsables de ces organisations, passer pour des traîtres à la nation risquait de desservir les intérêts des Noirs américains. Mais même ces deux groupes dénonçaient le fonctionnement inégalitaire du système de la conscription qui envoyait au front un nombre disproportionné de Noirs. De leur côté, les Black Muslims n’avaient jamais caché leur opposition à la guerre et le champion de boxe Mohamed Ali, membre de la NOI depuis 1964, s’était attiré les foudres des autorités en refusant son incorporation. Le journal The Black Panther dénonçait de manière régulière et virulente l’interventionnisme américain au Vietnam. Mais ces prises de position touchaient surtout des convertis et n’avaient que peu d’impact sur l’opinion publique.

La situation évolua à partir de 1967 lorsque Martin Luther King, après de longues hésitations, se prononça contre la guerre en des termes non équivoques. « La pauvreté et les problèmes des villes sont ignorés lorsque les canons de la guerre deviennent l’obsession nationale, lança-t-il lors d’une grande manifestation contre la guerre organisée à Chicago le 25 mars 1967. Les espoirs de la Grande Société ont été ensevelis sous la peur et les frustrations du Vietnam. Cette guerre se poursuit aux dépens des programmes sociaux nationaux, faisant payer aux pauvres – Blancs et Noirs – le plus lourd tribut au front comme dans leur pays. […] Les bombes du Vietnam explosent ici. Elles détruisent le rêve et la possibilité d’une Amérique décente. » Dix jours plus tard, le 4 avril, dans un discours encore plus médiatisé, il répéta les mêmes arguments à l’église Riverside à New York. Le 15 avril, il participa devant le siège des Nations unies à un grand rassemblement contre la guerre qui réunit plus de 100 000 personnes.

Outre la question du coût de la guerre, les Africains-Américains s’insurgeaient également contre le traitement très inégalitaire qu’ils subissaient dans les forces armées. Certes l’opportunité de combattre pour leur pays suscitait la fierté de nombreux soldats noirs, dont une forte proportion n’hésitèrent pas à s’engager, profitant de cette occasion de prouver leur valeur, leur courage et leur masculinité. Le programme des « 100 000 », mis en place en 1966 pour recruter des hommes de milieux très défavorisés n’ayant pas les compétences requises pour passer les tests d’incorporation normaux, attira ainsi un très grand nombre d’Africains-Américains (40 % du total des recrues). Pour ces hommes, ce programme, qui incluait une formation professionnelle, semblait offrir une voie hors de la pauvreté. Ainsi deux tiers des Noirs volontaires choisirent de se rengager (cette proportion fut bien moindre chez les Blancs).

Mais l’injustice était évidente à toutes les étapes. Dès l’incorporation, les Noirs étaient proportionnellement davantage envoyés au Vietnam que les Blancs. Ils étaient ensuite assignés aux pires tâches et accédaient nettement moins aux postes qualifiés et aux fonctions de direction. Proportionnellement surreprésentés aux postes de combat, les soldats africains-américains subirent plus de pertes que les Blancs : 20 % des soldats tués en 1966 étaient noirs alors qu’ils représentaient 12,6 % des effectifs globaux. De plus, au sein de leurs unités désormais mixtes sur le plan racial, les soldats africains-américains devaient endurer les vexations racistes des autres soldats.

Objet de conversation privilégié des Noirs durant la guerre, ce racisme était largement couvert par la presse africaine-américaine. Les prises de position de King eurent par ailleurs une grande influence sur l’opinion publique noire. Alors qu’un sondage réalisé au début de l’année 1967 montrait que 50 % des Noirs américains soutenaient encore la guerre, fin avril 1967, peu après le discours de King, ils étaient plus de 57 % à déclarer que l’engagement américain dans ce conflit était une erreur.

Tandis qu’un mouvement progressiste de plus en plus large d’opposants revendiquait le retour des troupes américaines du Vietnam et le réinvestissement massif des fonds publics dans la « guerre contre la pauvreté », les critiques se multipliaient également de l’autre côté de l’échiquier politique. Pour les conservateurs, républicains en tête, la politique de Johnson était calamiteuse. Selon eux, non seulement la « guerre contre la pauvreté » grevait le budget national, mais les émeutes prouvaient son inefficacité. Pire, l’implication de nombreux militants du Black Power dans le Community Action Program suscita de vives oppositions et leur permit d’affirmer que le gouvernement fédéral finançait les actions violentes de groupes extrémistes, tel que le BPP, ou de gangs, comme les Blackstone Rangers de Chicago.

 

« Libérez Huey ! »

Le 28 octobre 1967, une altercation entre Huey Newton et la police d’Oakland finit de transformer le BPP en ennemi public numéro un aux yeux de l’opinion blanche et des autorités américaines. À l’aube, l’officier de police John Frey arrêta Huey Newton, alors installé au volant de sa voiture. Un de ses amis se trouvait à ses côtés. Frey ayant appelé du renfort, un autre policier, Herbert Heanes, arriva sur place. Le déroulement des événements ne fut jamais clairement établi mais Frey mourut de quatre balles et Heanes fut gravement blessé, de même que Newton. Ce dernier fut arrêté, menotté et maintenu dans une position très douloureuse à l’hôpital sous les caméras de journalistes venus assister à son arrestation. Il fut ensuite incarcéré dans l’attente de son procès pour homicide volontaire.

La blessure, l’incarcération puis le procès de Huey Newton transformèrent le BPP. L’événement fournit à l’organisation l’occasion de réagir aux attaques policières, judiciaires et médiatiques dont elle faisait l’objet. Utilisant le cas de Newton pour se présenter en victime de la violence d’État, le BPP s’attira la sympathie d’une partie importante de la population noire qui vit dans ce traitement une version exacerbée de ce qu’elle subissait régulièrement. Les Panthers trouvèrent également du soutien dans la communauté des Blancs radicaux, opposants à la guerre du Vietnam et révolutionnaires de la Nouvelle Gauche.

Même les Africains-Américains plus modérés trouvaient que Newton n’avait pas été traité avec respect lors de son arrestation. Le Sun Reporter, le plus important journal noir de la région de San Francisco, qui avait toujours critiqué les patrouilles armées du BPP, publia des articles favorables à l’organisation dont il soulignait l’engagement auprès de la communauté noire locale.

Eldridge Cleaver, ministre de l’Information du parti, et sa femme Kathleen Neal, ancienne militante du SNCC arrivée à Oakland en novembre 1967, organisèrent la campagne de soutien à Huey Newton. Kathleen Neal, devenue Cleaver, fut nommée secrétaire chargée de la communication. Elle devint le visage féminin de l’organisation. Sous leur direction, le BPP s’attaqua non plus seulement aux brutalités et au harcèlement de la police mais, plus largement, aux questions d’incarcération des Noirs et de justice pénale. Bobby Seale étant en prison depuis mai 1967 pour port d’arme à proximité d’une prison, le couple Cleaver devint l’incarnation publique du BPP à la fin 1967 et au début 1968, le poussant vers des positions de plus en plus radicales. Preuve de son penchant pour la lutte armée, Eldridge Cleaver choisit pour slogan de la campagne « Free Huey or the Sky is the Limit » (« Libérez Huey ou tout est possible »). Avec l’aide d’Emory Douglas qui coordonna la couverture médiatique de la campagne dans le Black Panther, Eldridge et Kathleen Cleaver montèrent une vaste coalition en soutien à Huey. Faisant de l’affaire Newton le symbole de la violence d’État contre les personnes de couleur et la présentant comme le volet intérieur d’une lutte impérialiste plus vaste, dans laquelle s’intégrait également l’agression américaine contre le Vietcong, ils nouèrent des relations durables avec le mouvement d’opposition à la guerre du Vietnam et, dans une moindre mesure, avec les groupes militants qui avaient commencé à voir le jour dans les communautés latino et asiatique.

Le 17 février 1968, le BPP organisa un grand rassemblement de soutien à Huey Newton à Oakland, consacrant ce rapprochement avec la gauche blanche radicale. Plus de 5 000 personnes vinrent écouter les discours des dirigeants du BPP et d’un florilège d’autres personnalités dont Stokely Carmichael, l’ancien dirigeant du SNCC James Forman et son nouveau président H. Rap Brown, le militant pacifiste blanc Bob Avakian ou encore l’élu local de Berkeley Ronald Dellums. Deux jours plus tôt, le BPP avait annoncé son soutien au Peace and Freedom Party, parti politique indépendant formé en juin 1967 et rassemblant des radicaux noirs et blancs. En vue des élections de 1968, le BPP présenta Kathleen Cleaver et Bobby Seale comme candidats aux postes d’élus à l’Assemblée de Californie, Huey Newton au Congrès et Eldridge Cleaver comme président. La formation du Peace and Freedom Party portait en elle un grand potentiel de transformation radicale du pays.

Convaincu qu’à terme l’abolition des inégalités raciales passait par une révolution socialiste, le BPP n’en prônait pas moins le renforcement immédiat du pouvoir politique de la communauté noire. En cela, il était en phase avec les aspirations de la grande majorité des Africains-Américains, dans le Sud comme dans le Nord.

 

La conquête du pouvoir politique

L’adoption du XXIVe amendement à la Constitution interdisant le cens et du Voting Rights Act, symbole du succès de la lutte pour la conquête des droits politiques, accéléra le combat pour l’utilisation du bulletin de vote à des fins politiques déjà mené par les Africains-Américains du Nord depuis la Grande Migration. Dans le Sud, la levée des obstacles à l’exercice du droit de vote eut des effets différenciés selon les États mais elle permit progressivement l’inscription massive des Noirs sur les listes électorales et une transformation du paysage politique.

Pour l’ensemble des États du Sud couverts par le Voting Rights Act, la proportion de personnes ayant qualité d’électeurs (autrement dit, en âge de voter et non exclues du droit de vote pour cause de condamnation à un crime) et effectivement inscrites sur les listes passa entre 1965 et 1967 de 35,5 % à 57,2 % . Dans le Mississippi, les progrès dans les inscriptions électorales étaient encore plus flagrants compte tenu du retard initial. Alors qu’en 1964 seulement 6,7 % des adultes noirs ayant qualité d’électeurs étaient effectivement inscrits sur les listes, en 1966 cette proportion s’élevait déjà à 32,9 %, pour atteindre 66,5 % en 1969. En Georgie, l’action combinée des organisations des droits civiques et des agents fédéraux, dépêchés sur place pour garantir l’application du Voting Rights Act, permit l’inscription massive sur les listes électorales. Les résultats des élections traduisaient cette évolution. Dès 1966, l’Assemblée de Georgie, qui ne comptait aucun élu noir deux ans plus tôt, en comptait neuf en 1966. Au Texas, la mobilisation de l’électorat noir permit en 1966 l’élection historique de Barbara Jordan au Sénat de l’État, qui n’avait jamais eu d’élu noir – et a fortiori de femme africaine-américaine – depuis la Reconstruction.

Mais les obstacles restaient nombreux et les Blancs cherchaient par tous les moyens à limiter les effets du Voting Rights Act. En Alabama, par exemple, la peur d’une intervention fédérale eut certes raison de la manipulation des pratiques d’inscription électorale, permettant l’inscription massive des Noirs sur les listes. Mais, encouragés par le gouverneur George Wallace qui agita le spectre de l’accession des Noirs à des postes de responsabilité, les électeurs blancs vinrent s’inscrire en plus grand nombre encore. En conséquence, à l’exception de quelques rares comtés, les Noirs restèrent une minorité politique et aucun d’entre eux n’accéda à des fonctions électives. Dans le Mississippi, les Africains-Américains rencontrèrent des difficultés analogues. Les Blancs mirent en effet très vite en place différentes tactiques permettant d’affaiblir le vote des Noirs, notamment le redécoupage électoral, l’imposition de critères discriminatoires pour les candidats africains-américains ou encore le transfert des attributions politiques de certaines fonctions électorales locales aux élus de l’État ou à des responsables nommés. À chaque fois, les Africains-Américains étaient contraints de saisir les tribunaux, ce qui entraînait des délais supplémentaires et permettait aux Blancs du Mississippi de minorer les gains politiques des Noirs. En dépit de ces limites, la période post-1965 vit néanmoins une forte mobilisation politique des Africains-Américains et suscita un vif espoir dans la population noire.

Dans le Nord aussi, un grand nombre de Noirs espéraient que la politique des urnes permettrait de remplacer la politique de la rue qui avait primé jusqu’alors. Cet espoir reposait sur une analyse lucide des facteurs de transformation à l’œuvre dans les grandes villes du Nord et de l’Ouest à cette époque. La migration vers les villes du Nord et de l’Ouest de 7 millions d’Africains-Américains du Sud entre 1950 et 1969 renforça d’autant plus le poids électoral des Noirs que les Blancs quittaient massivement ces centres urbains pour s’installer en banlieue. En 1970, un tiers des habitants de Chicago et de Philadelphie étaient noirs. Cette proportion s’élevait à 40 % à Detroit, Saint-Louis, Baltimore et Cleveland. Les Noirs étaient même majoritaires dans certaines villes comme Gary (Indiana) et Newark (New Jersey) et représentaient 70 % de la population de Washington D.C. Ces tendances démographiques produisirent un double phénomène d’hyper-ségrégation et d’accroissement du pouvoir politique.

Début novembre 1967, les électeurs de Gary (Indiana) et Cleveland (Ohio) entrèrent dans l’histoire en choisissant pour diriger leurs villes les deux premiers maires africains-américains (d’une ville de plus de 100 000 habitants), Richard Hatcher et Carl Stokes. À Gary, où les Noirs représentaient 55 % de la population, Hatcher dut son élection à la mobilisation de 95 % des électeurs noirs et de 12 % des électeurs blancs. Stokes fut, quant à lui, élu à une faible majorité (moins de 1 % des suffrages exprimés) grâce à sa capacité à s’attirer 96 % du vote des Noirs et 19 % de celui des Blancs. Dans les deux villes, les électeurs blancs qui votèrent pour eux eurent un rôle déterminant, ce qui ne fut pas sans contraintes pour les nouveaux maires. Mais, dans l’immédiat, leur arrivée au pouvoir grâce à la mobilisation des habitants noirs traduisait surtout l’espoir de ces derniers qu’après des années d’activisme centré sur la rue, la possibilité d’élire des candidats noirs à des fonctions aussi hautes permettrait de s’attaquer enfin aux causes structurelles des inégalités persistantes entre Blancs et Noirs.

Directement influencés par leurs années de militantisme au sein du mouvement noir, Hatcher et Stokes, avocats de profession, entrés en politique au début des années 1960, s’étaient d’ailleurs lancés dans la course municipale pour tenter de remédier aux problèmes frappant leurs villes, et plus particulièrement les quartiers noirs. Comme leurs électeurs, ils doutaient en effet de l’efficacité de la protestation pacifique à obtenir de vrais changements. Au moment où les soulèvements urbains se multipliaient, ils offrirent une alternative aux très nombreux Afro-Américains peu enclins à la pratique de la violence. L’été 1967 était en effet encore dans toutes les têtes lorsque les électeurs se rendirent aux urnes, donnant tout son sens à l’expression de Malcolm X « le bulletin de vote ou la balle de revolver ». Pour ces milliers d’électeurs africains-américains, l’objectif était maintenant le Black Power, qu’ils entendaient comme le pouvoir de contrôler les institutions politiques locales. Premier succès historique, l’élection de Hatcher et Stokes annonçait de futures victoires à tous les échelons du gouvernement.

Sans bouleverser radicalement les pratiques politiques, Hatcher et Stokes n’en menèrent pas moins une politique différente de celle de leurs prédécesseurs blancs, proposant une variante gestionnaire du Black Power. Ils mirent en place des programmes visant à renforcer le réaménagement urbain pour contrecarrer les effets de la désindustrialisation et du départ vers les banlieues ou les États du Sud des habitants blancs aisés et de l’activité économique. Ce faisant, ils cherchèrent également à accorder plus d’avantages à la communauté noire. Stokes mit en place le programme « Cleveland now » et Hatcher « One Gary », grâce auxquels ils facilitèrent l’accès des habitants noirs de leurs villes respectives aux responsabilités, aux emplois municipaux et aux marchés publics.

Les habitants de Gary et Cleveland ne tardèrent cependant pas à se rendre compte que l’élection d’un Noir à la tête de la municipalité ne suffisait pas à résoudre leurs problèmes, d’autant que les nouveaux maires durent vite faire face à une forte opposition interne, au sein même des conseils municipaux et des élites locales. Pour l’heure, ces élections représentaient toutefois un succès du point de vue des efforts produits par les Noirs pour « serrer les rangs », pour reprendre l’expression de Du Bois. L’idée d’une nécessaire solidarité des Africains-Américains n’était pas nouvelle. Néanmoins, de 1965 à 1975, elle acquit un caractère plus urgent encore. En effet, les Blancs se désintéressaient de plus en plus de leur sort depuis l’adoption des grandes lois sur les droits civiques, dans un contexte de multiplication des soulèvements des ghettos. Surtout, à la différence de ses manifestations antérieures à 1965, la solidarité noire ne mettait plus en avant une humanité commune avec les Blancs permettant de revendiquer l’égalité des droits. Il s’agissait désormais pour la majorité des Noirs américains d’obtenir un respect fondé sur la reconnaissance de leur identité spécifique en tant que groupe.

 

« Black is beautiful »

De même que Malcolm X avait évoqué la nécessité d’un « voyage à la redécouverte de nous-mêmes », Du Bois avait averti dès 1960 que la campagne des droits civiques ne permettrait pas au pays de se débarrasser de ses problèmes raciaux si, en mettant l’accent sur l’assimilation, cette dernière évacuait en même temps la « race noire ». L’égalité des droits individuels ne pouvait suffire à garantir la libération des Noirs américains. Il fallait aussi obtenir la reconnaissance de l’égalité intrinsèque de la culture des communautés noires vis-à-vis de la culture dominante blanche. De plus en plus populaire à partir du milieu des années 1960, ce mouvement de « fierté culturelle » (cultural pride) prit des formes variées, comme l’illustrent l’émergence du Black Arts Movement (initiative d’un groupe d’artistes, écrivains et musiciens noirs engagés cherchant à imaginer la traduction artistique du Black Power politique), la popularité de l’esthétique et de la musique soul, le développement de formes de nationalisme religieux et les appels à mettre en place des programmes d’études noires dans les écoles et les universités. Versant culturel du Black Power, ce mouvement de fierté raciale constitua le fondement de la solidarité de la communauté noire, prélude indispensable à toute conquête d’un véritable pouvoir politique.

Comme dans ses expressions politiques, le Black Power culturel se déclina en d’innombrables variantes, du nationalisme religieux du révérend Albert Cleage de Detroit, qui entreprit de créer une nouvelle théologie nationaliste noire, au nationalisme culturel de Maulana Karenga à Los Angeles, en passant par la simple défense de la culture noire dans une vision pluraliste de la société américaine. Toutes ces tendances partageaient un même rejet de l’intégrationnisme tel qu’il avait été pratiqué et revendiqué depuis la Seconde Guerre mondiale : fondé sur des valeurs apparemment universalistes, un tel mouvement promouvait une Amérique colorblind où l’égalité de tous reposait sur l’indifférence à la couleur et sur la revendication d’une humanité commune. Le développement du mouvement pour les droits civiques et humains avait certes fait émerger une culture spécifique, illustrée notamment par les freedom songs, mais celle-ci avait servi de vecteur de mobilisation pour atteindre l’objectif assimilationniste d’intégration dans la société américaine. Dans cette optique, le démantèlement des lois « Jim Crow » visait à faire des Noirs des Américains à part entière en gommant les spécificités de leur culture.

Le mouvement culturel noir de la seconde moitié des années 1960 visait quant à lui à obtenir la reconnaissance de l’identité culturelle originale de ces Américains d’origine africaine. Reprenant les thèmes de la négritude, de l’acceptation de soi et de la beauté noire mis en avant par les artistes et écrivains de la Renaissance de Harlem dans les années 1920, les militants appartenant à ce courant revendiquaient une grande fierté de leurs origines africaines, qui leur permettait de se concevoir comme partie intégrante d’une vaste diaspora noire. Lancé par une avant-garde culturelle, ce mouvement se propagea rapidement jusqu’à toucher très largement les Africains-Américains. Tous ne se reconnaissaient toutefois pas dans ce virage identitaire. La NAACP en particulier, suivie par la SCLC et l’Urban League, dénonça les dangers de cette célébration d’une spécificité culturelle africaine-américaine qui risquait selon elles de remettre en cause l’intégration en cours des Noirs dans la société américaine ou de donner des arguments à ceux, encore nombreux, qui s’opposaient à cette intégration précisément au nom d’arguments culturels. Mais, progressivement, même ces organisations, en particulier au niveau local, furent touchées par ce mouvement culturel.

L’emménagement de LeRoi Jones à Harlem après l’assassinat de Malcolm X pour y créer le Black Arts Repertory Theater/School (BARTS) en 1965 est souvent considéré comme le début du Black Arts Movement. Pour cet ancien de la Beat Generation de Greenwich Village, il était désormais temps de passer à une mobilisation distincte des artistes noirs, envisagée comme le préalable à une véritable libération. Intéressé depuis plusieurs années par la recherche des formes authentiques de la culture noire, notamment dans la musique, l’écrivain évolua progressivement vers des positions plus radicales. Changeant de nom pour prendre celui d’Amiri Baraka, il se mit à publier romans, poèmes, pièces de théâtre et essais reflétant sa vision du nationalisme culturel comme arme de la révolution noire.

Le Black Arts Movement se développa autour de Baraka, du critique de théâtre et essayiste Larry Neal, du poète et essayiste Askia Touré – proche du SNCC et du groupe nationaliste Revolutionary Action Movement, fondé en 1964 et prônant la libération armée –, du poète Ishmael Reed, de la poétesse Sonia Sanchez, du critique Stephen Henderson et du peintre et musicien James Stewart. Basé initialement à New York, il mettait en avant le rôle du créateur noir dans l’émancipation de la communauté. Pour ses partisans, toute expression artistique, y compris relevant de la culture populaire, pouvait être revêtue d’un potentiel libérateur et révolutionnaire. Dans son essai Keep on Pushing. Rhythm & Blues as a Weapon, publié en 1965, Askia Touré proposait une théorie de la musique populaire africaine-américaine comme faisant partie de la révolte artistique noire. Deux ans plus tard, Amiri Baraka reprit dans The Changing Same cette idée de continuum des formes d’expression culturelle et artistique africaines-américaines du passé jusqu’au présent, selon une longue progression menant à la conscience noire et à la libération.

Ancrée dans les racines africaines de la communauté et définissant ses propres conventions, l’esthétique noire revendiquée se voulait authentiquement révolutionnaire. Permettant la libération des Africains-Américains en les affranchissant des canons blancs, elle était considérée comme une arme de lutte contre les rouages oppressifs de la société américaine. L’objectif était, selon Larry Neal, de « relier, de manière tout à fait consciente, l’art et la politique en vue d’aider à la libération du peuple noir ». L’essai de Stewart The Development of the Revolutionary Black Artist fut choisi pour ouvrir le volume théorique collectif Black Fire, anthologie du Black Arts Movement publiée en 1968. C’est néanmoins à Baraka qu’il revint d’exprimer le plus clairement la nouvelle attitude :

« Nous voulons des “poèmes qui tuent”.
Des poèmes assassins, des poèmes qui tirent
au revolver. Des poèmes qui dérouillent des flics au fond de ruelles
et leur prennent leurs armes, les laissant pour morts,
leurs langues arrachées et renvoyées en Irlande […]
Nous voulons un poème noir. Et un
Monde noir.
Que le monde soit un Poème Noir
Et que tous les Noirs disent ce poème
En silence
Ou FORT »

Loin de se limiter à son avant-garde new-yorkaise, le mouvement inspira des artistes, des intellectuels et des activistes dans tout le pays. Après avoir fondé le BARTS à Harlem, Baraka partit s’installer à Newark où il créa un nouveau centre culturel du Black Arts Movement, la Spirit House, et devint une figure majeure du nationalisme noir. À Chicago, Gwendolyn Brooks et Haki Madhubuti créèrent l’Afro-Arts Theater, et l’Organization of Black American Culture, collectif de plasticiens et écrivains, inspira la création du « Wall of Respect », grande peinture murale dans le ghetto du South Side représentant un panthéon de héros noirs dans des poses triomphantes. À Detroit, le poète Dandley Randall fonda la maison d’édition Broadside Press, tandis que le Free Southern Theater, actif dans les campagnes de Louisiane depuis 1963, vint s’implanter à La Nouvelle-Orléans. Enfin, à Los Angeles, Maulana Karenga fit du nationalisme culturel la marque de son organisation politique, US (qui tirait son nom de cette phrase de Karenga : « Anywhere we are, US is », littéralement « Où que nous soyons, US est là », fondée en 1965. Très influencé par la politique de la libération telle que l’avait envisagée Malcolm X, Karenga concevait la communauté noire comme une nation culturelle. Pour faciliter leur libération, il proposa que les Africains-Américains apprennent le swahili et créa une fête, Kwanzaa, dont la célébration pendant une semaine chaque année devait les aider à avancer vers sept principes clés : l’unité noire, l’autodétermination, la responsabilité et le travail collectifs, l’économie coopérative, la construction nationale, la créativité et la croyance dans la victoire ultime de la libération noire. Karenga s’imposa vite comme l’une des voix clés du nationalisme culturel et du Black Power.

Comme la génération d’artistes et écrivains noirs de la Renaissance de Harlem avant eux, les partisans du Black Arts Movement ne purent faire l’économie d’une réflexion sur leur relation avec la culture commerciale blanche. Alors que leurs prédécesseurs des années 1920 n’avaient pas pu s’affranchir de leur dépendance économique envers l’Amérique blanche, la génération du milieu des années 1960 disposait des moyens de produire leurs écrits et leur art sans devoir compter sur un public ou des entrepreneurs culturels blancs. Ils fondèrent des théâtres et des maisons d’édition indépendants, comme le BARTS à Harlem et la Third World Press à Chicago. De plus, leur positionnement intellectuel, qui rejetait la hiérarchie traditionnelle entre art noble et art populaire, leur permit de s’appuyer sans état d’âme sur l’engouement croissant de la population noire pour des formes d’expression culturelle propres.

De fait, la force du mouvement culturel du Black Power tenait à sa grande popularité au-delà des cercles artistiques avant-gardistes. À partir de 1965, une culture et une esthétique noires populaires virent le jour, reflétant la mobilisation accrue de la population africaine-américaine pour la reconnaissance de son identité. Faisant sien le slogan « Black is beautiful », toute une génération d’hommes et de femmes redécouvrirent avec fierté leur héritage africain ou caribéen. Des festivals célébrant la culture noire, en mettant à l’honneur le jazz, la littérature ou la cuisine traditionnelle de la communauté africaine-américaine avec ses spécialités de poulet frit, niébé, chou cavalier et jarret de porc, étaient organisés un peu partout dans le pays. Parallèlement, les symboles visuels de cette révolution culturelle se multiplièrent : aux panthères et poings serrés noirs peints sur les murs des immeubles des ghettos s’ajoutaient les nouveaux styles vestimentaires et coiffures naturelles dites « afro ». Trois styles en vinrent à dominer l’esthétique noire de 1965 à 1975 : les hommes et les femmes vêtus de dashikis (robes traditionnelles africaines) et arborant de larges afros ; les militants du BPP avec leur tenue paramilitaire ; et les Musulmans noirs portant costume et cheveux courts pour les hommes, robe longue et foulard blancs pour les femmes. Le langage traduisait aussi cette révolution culturelle avec des expressions comme « soul », « get down » ou « whitey », et des références communes à l’afrocentrisme, à l’islam, aux « frères » Malcolm, Stokely et Huey, ou encore à Frantz Fanon, dont le livre Les Damnés de la Terre se vendit à 750 000 exemplaires dans les cinq ans qui suivirent sa parution en anglais.

La musique joua un rôle crucial dans la promotion de ce sentiment d’appartenance à une communauté, à un mouvement et à une diaspora. Un nouveau son caractérisa la musique africaine-américaine alors que les artistes noirs se détournaient de la pop du début des années 1960, déconsidérée parce qu’elle attirait un public blanc et était dépourvue de message politique. Marvin Gaye expliqua ainsi avoir été sorti de sa torpeur artistique par le soulèvement de Watts. Quelques années plus tard, sa chanson What’s Going On ? sur les développements politiques contemporains atteignit la deuxième place des charts. Les chansons engagées, telles celles de Nina Simone, connurent un succès phénoménal. Dès 1965, pressentant le mouvement, le magazine Billboard avait créé un classement séparé pour la musique R&B, soul et funk. Aretha Franklin et James Brown, avec leurs tubes respectifs Respect et Say It Loud, I’m Black and I’m Proud, devinrent les icônes vivantes du mouvement. Même Diana Ross et les Supremes se fondirent dans l’ambiance générale avec leur chanson Love Child qui évoquait les difficultés d’une mère célibataire dans le ghetto. Après avoir passé des années à lutter pour la disparition du ghetto, les Noirs se mirent à le mettre en valeur comme source de fierté culturelle et comme base politique de la révolution à venir ou, a minima, de la transformation radicale de la société américaine qu’ils appelaient de leurs vœux.

 

Pauvreté, ghetto et aide sociale

La radicalisation des mères de famille militant au sein des organisations de défense des bénéficiaires de l’aide sociale en offre une bonne illustration. Poursuivant l’action menée depuis 1963 dans de nombreuses villes, ces femmes noires redoublèrent d’efforts pour obtenir le respect en tant que résidentes du ghetto dépendantes de l’assistance sociale. Leur action illustre un visage du Black Power peu souligné jusqu’à présent : celui de la conquête de la dignité, contre les stéréotypes stigmatisants qui fleurissaient à propos des pauvres en général et des Noirs défavorisés en particulier. S’inspirant à la fois du nationalisme noir et de la tradition d’activisme réformiste, ce type de militantisme illustre la porosité de la frontière entre les formes radicales et libérales de mobilisation. Au-delà de l’action électorale, de l’engagement dans des organisations nationalistes noires comme le BPP, le SNCC ou le CORE, de la participation aux diverses manifestations du nationalisme culturel ou encore du lobbying législatif pour l’égalité des droits, la préoccupation majeure de la plupart des habitants des ghettos dans la seconde moitié des années 1960 restait la survie. Dans ce combat, très largement féminin, toutes les armes étaient bonnes et le pragmatisme primait, loin des clivages idéologiques et des rancœurs réciproques entre radicaux et libéraux, séparatistes et intégrationnistes, nationalistes et pluralistes.

En 1967, une coalition nationale d’associations de défense des droits des bénéficiaires de l’aide sociale vit le jour à Washington sous le nom de National Welfare Rights Organization (NWRO). Cette organisation était composée à 85 % de femmes africaines-américaines mais comptait également des Blancs et des Latinos, hommes et femmes. L’initiative était née de la volonté d’accélérer la mobilisation existant depuis 1963, notamment dans les grandes villes du Nord et de l’Ouest telles que New York, Washington, Chicago, Philadelphie, Detroit ou Los Angeles. Il y avait urgence.

Non seulement la pauvreté touchait encore des millions d’Américains mais les budgets alloués à la lutte contre la pauvreté pâtissaient de la guerre du Vietnam qui engouffrait des millions de dollars. De plus, après une première vague de réformes durcissant les critères d’éligibilité au niveau des États, le Congrès avait adopté en 1967 une réforme du système de protection sociale, transférant aux États la responsabilité de l’attribution et de la gestion de l’aide sociale et réduisant les droits aux allocations familiales aux seules femmes mariées ou l’ayant été. Les mères célibataires et leurs enfants risquaient de se voir soudain privés de ce qui constituait souvent leur principal moyen de survie.

La NWRO agit sur plusieurs fronts à la fois. Elle reprit les thèmes de mobilisation des associations locales auxquels elle donna une visibilité nationale par l’orchestration de campagnes de sensibilisation et par une action de lobbying auprès du Congrès. Les militantes revendiquaient en premier lieu l’abandon des pratiques de contrôle stigmatisantes des administrations chargées de l’aide sociale. Surtout, au-delà du maintien des allocations face aux menaces de coupe, la NWRO réclamait le droit des personnes défavorisées au respect et au contrôle de leur vie privée. La NWRO saisit les tribunaux pour faire invalider différentes restrictions au droit à l’assistance sociale particulièrement sévères pour les mères célibataires, à l’instar du refus d’aide aux « mères employables ». Entre 1968 et 1971, la Cour suprême lui donna plusieurs fois raison.

La NWRO bataillait aussi avec les administrations pour le relèvement des prestations sociales, le droit à un salaire minimum garanti et la définition de ce qui constituait les biens et services « de base » devant être couverts par les allocations reçues. Le téléphone faisait ainsi l’objet de luttes acharnées entre les militantes, qui le considéraient comme un service indispensable, et les administrations des services sociaux, pour lesquelles les téléphones publics suffisaient amplement.

Dans cette logique, à partir de 1968, la NWRO ajouta à sa liste de revendications le droit au crédit. Les bénéficiaires de l’aide sociale se voyaient en effet refuser l’accès aux prêts à la consommation, qui étaient devenus un rouage essentiel du fonctionnement de la société de consommation depuis les années 1950. Or ce droit au crédit était essentiel pour sortir de l’étau de la pauvreté du ghetto. Tant qu’elles restaient dans l’incapacité d’étaler leurs paiements afin de pouvoir s’offrir les mêmes produits que les Blancs, les familles noires se trouvaient contraintes d’acheter les produits de mauvaise qualité vendus à prix excessifs. Faute de crédit, elles ne pouvaient pas non plus s’acheter de voiture et ne pouvaient donc pas chercher du travail en dehors de leur quartier ou des zones desservies par des transports publics peu développés. Enfin, dans une société où la consommation était devenue le symbole du mode de vie américain depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le droit au crédit était vu comme un droit à l’accès à une citoyenneté entière et donc comme un élément essentiel de la respectabilité.

Ces revendications s’inscrivaient dans le cadre d’un mouvement plus large de mobilisation des consommateurs, qui était loin de se limiter aux Africains-Américains. Le mouvement féministe en particulier, entré dans ce qu’on appelle sa « deuxième vague » depuis le début des années 1960 et centré autour de la National Organization for Women (NOW), avait fait de l’égalité des femmes dans l’accès au crédit l’un de ses objectifs, revendiquant à la fois le droit des femmes mariées de posséder une carte de crédit à leur nom et l’accès au crédit des femmes divorcées ou célibataires. Mais, en dépit de la présence de quelques militantes noires, telles Florynce Kennedy et Pauli Murray, dans la NOW au moment de sa fondation en 1966, cette organisation reflétait surtout les préoccupations des femmes blanches de la classe moyenne. L’action de la NWRO permit de redonner de la voix aux femmes noires de la classe ouvrière et aux autres femmes pauvres, toutes origines confondues, et de montrer que l’accès au crédit n’était pas une simple affaire d’émancipation de la femme par rapport à son mari. Pour les millions de femmes pauvres, il s’agissait avant tout d’une question de survie et de la possibilité éventuelle de sortir un jour de la pauvreté. Ce faisant, la NWRO fournit également un organe d’expression pour les femmes noires de la classe ouvrière qui avaient du mal à se faire entendre, prises entre l’orientation très centrée sur la classe moyenne du National Council of Negro Women toujours dirigé par Dorothy Height et la vision machiste de nombreux nationalistes.

Les militantes de la NWRO n’étaient pas les seules à se mobiliser pour l’amélioration des conditions de vie des habitants du ghetto. En 1966, deux sociologues de l’Université Columbia, Frances Piven et Richard Cloward, avaient relancé le débat sur le revenu minimum en publiant dans le magazine The Nation une tribune retentissante qui appelait à provoquer l’effondrement du système d’aide sociale en vigueur en le noyant sous les demandes. L’objectif était d’obtenir son remplacement par un système national de revenu annuel garanti, dont la mise en place signifierait la fin de la pauvreté.

Par ailleurs, malgré l’échec de la campagne de Chicago, Martin Luther King poursuivait son action dans le domaine social. En août 1967, le pasteur noir annonça sa volonté d’organiser une vaste campagne de désobéissance civile dans les grandes villes du pays pour dénoncer le « racisme » du Congrès. En décembre 1967, il interpella les Américains sur un problème moral de première importance : « Des enfants meurent de faim dans le Mississippi pendant que des agriculteurs prospères sont récompensés pour ne pas produire d’aliments, soulignait-il. Nous vivons dans un pays gorgé d’argent mais dont des millions de citoyens sont privés d’une bonne éducation, de services de santé adéquats, d’un logement décent, d’un véritable emploi et même du respect, tout en étant priés d’être responsables »

King présenta ses idées dans un livre dont le titre, Where Do We Go From Here ? Chaos or Community ?, évoquait toute l’urgence de la situation. Il appelait tous les Américains, quel que soit leur niveau de responsabilité, à agir pour promouvoir la solidarité nationale et éviter d’autres explosions de violence. Fidèle à la doctrine de l’évangile social qui avait guidé son action toute sa vie, le pasteur noir lança la SCLC dans ce qu’il appela la Poor People’s Campaign (« Campagne des pauvres »), prévue pour le printemps 1968. Son but était d’organiser une grande manifestation des personnes pauvres dans la capitale fédérale pour alerter les pouvoirs publics sur la gravité de la situation et les forcer à agir sur cette question vitale pour des millions d’Américains, à laquelle la « guerre contre la pauvreté » était pourtant censée répondre. En parallèle, la SCLC devait poursuivre son action en faveur de l’éducation citoyenne et l’inscription des Noirs sur les listes électorales, deux éléments essentiels en particulier dans le Sud.

S’attaquer à la question de la pauvreté impliquait de prendre en compte les préoccupations des femmes de couleur, qui représentaient la masse des travailleurs et chômeurs pauvres. Mais la SCLC restait marquée par l’attitude patriarcale et les origines sociales favorisées de ses dirigeants, issus de la classe moyenne. Une rencontre, début février 1968, entre les membres de la NWRO, King et ses lieutenants (Ralph Abernathy, Andrew Young, Bernard Lafayette et Al Sampson) fut particulièrement houleuse, la porte-parole de l’organisation, Johnnie Tillmon, accusant King de ne rien connaître aux problèmes des femmes dépendantes de l’aide sociale. King répondit qu’ils étaient là pour apprendre et, de fait, il se mit par la suite à inclure la défense des bénéficiaires de l’aide sociale dans ses revendications. Mais l’anecdote révèle à quel point les femmes noires pauvres avaient été ignorées de la campagne pour les droits civiques. Cette relégation n’était pas sans conséquence : d’une part, elle contribua à minimiser l’importance des questions de justice économique et sociale dans l’opinion publique. Cette dernière retenait l’image d’un mouvement noir respectable car servant, en dernière analyse, les intérêts de la classe moyenne noire. D’autre part, elle renforça la détermination de nombreuses femmes noires à continuer de mener leurs actions de manière indépendante, comme elles le faisaient depuis l’apparition des premiers clubs de femmes au xixe siècle.

Pour l’heure, les militantes de la NWRO étaient prêtes à collaborer avec King dans le cadre de la Poor People’s Campaign. King avait prévu de faire venir par autocars des milliers de pauvres, noirs, latinos et amérindiens, à Washington, de les loger dans un bidonville improvisé, et de rester sur place, en organisant des manifestations non violentes, jusqu’à ce que le gouvernement décide de relancer la « guerre contre la pauvreté ».

King n’eut pas le temps de voir son plan à l’œuvre. Le 4 avril 1968, alors qu’il se trouvait à Memphis (Tennessee) pour soutenir la grève des éboueurs de la ville, défilant à leurs côtés en arborant une pancarte « I am a man » pour revendiquer le droit à un salaire et des conditions de travail décents, il fut tué par un délinquant, notoirement connu pour son racisme radical, James Earl Ray. King n’avait pas quarante ans. Sa mort plongea l’Amérique blanche dans la stupeur, l’Amérique noire dans la colère. Des émeutes éclatèrent dans 125 villes, faisant de la nuit du 4 au 5 avril 1968 la pire nuit de violences raciales de l’histoire du pays. Certains tentèrent de calmer la situation en rappelant que King était l’apôtre de la non-violence. En vain.

En l’honneur de son dirigeant assassiné, la SCLC, sous la direction de Ralph Abernathy, décida de mener à bien la campagne. Le jour de la fête des mères, le 12 mai 1968, des milliers de femmes menées par Coretta Scott King arrivèrent à Washington. Dès le lendemain, la foule installa son campement, surnommé « Resurrection City », sur l’esplanade du National Mall à Washington. Malgré la pluie, la boue et la chaleur, et en dépit des tensions causées par le harcèlement policier et la présence grandissante de gangs, les manifestants restèrent sur place plus d’un mois. Chaque jour, des pèlerinages étaient organisés jusqu’aux différentes agences fédérales concernées pour réclamer la justice économique. Le 5 juin 1968, l’assassinat de Robert Kennedy, qui avait soutenu la campagne et était venu plusieurs fois à Resurrection City, consterna les militants. Pour saluer son action au service de l’égalité économique et raciale, le cortège funèbre passa au milieu de Resurrection City dont les habitants temporaires se recueillirent en silence.

Peu de temps après, les pressions des autorités s’accrurent contre les militants et la SCLC. Ils reçurent l’injonction de quitter rapidement le Mall. Beaucoup de pauvres avaient déjà regagné leurs villes, leurs campagnes, leurs ghettos, leurs barrios ou leurs réserves. Le 24 juin 1968, les dernières personnes présentes se laissèrent volontairement arrêter par les forces de police, tandis que les bulldozers arrivaient pour détruire le campement. Hormis le vote par le Congrès du prolongement pendant quatre ans du programme de distribution de coupons alimentaires aux personnes démunies, le bilan était mince. La campagne laissa un goût amer dans la bouche des participants et marqua la fin de la SCLC sur le plan national. L’organisation fondée par King ne se remit jamais de la disparition de son créateur et ne parvint pas à mener sans lui des actions d’envergure. Elle périclita.

 

La lutte contre le crime, nouvelle priorité fédérale

Les autorités fédérales se révélaient de moins en moins réceptives aux problèmes de la communauté noire. Les émeutes qui suivirent la mort de King et l’échec de la Poor People’s Campaign ne firent que renforcer cette tendance. Il y avait eu certes quelques avancées. En 1966, le XXIVe amendement avait interdit le cens électoral dans les élections et le président Johnson avait proposé la nomination de Thurgood Marshall comme juge à la Cour suprême. En août 1966, le Sénat avait approuvé ce choix par une très large majorité, faisant de l’ancien avocat de la NAACP le premier Africain-Américain à siéger à la plus haute magistrature du pays. L’année suivante, la Cour suprême avait rendu l’arrêt Loving v. Virginia, qui invalidait la loi de l’État de Virginie interdisant les unions mixtes. À la même époque, Johnson demanda au Congrès de voter une loi modifiant le système de gouvernance de la capitale du pays, jusqu’alors directement contrôlée par le Congrès. Pour mieux représenter les intérêts des habitants de Washington, le président nommerait désormais un maire-commissaire, issu de la communauté locale. Le Congrès suivit sa recommandation et Johnson nomma immédiatement Walter Washington, un Africain-Américain, à la tête de la ville dont la population était à 75 % noire.

Mais ces progrès témoignaient davantage de la réparation d’injustices passées que d’une véritable volonté politique de réduire les inégalités. Dans un contexte marqué par la montée du Black Power et des émeutes urbaines, un Congrès de plus en plus conservateur avait refusé en 1966 et 1967 de voter un projet de loi garantissant la liberté résidentielle sur l’ensemble du territoire. Signe d’une évolution de leurs préoccupations, les élus tournèrent en dérision un programme visant à répondre à l’infestation de rats dans les ghettos. Il fallut l’assassinat de King pour que le Congrès vote, le 10 avril 1968, dans un hommage posthume à l’un de ses derniers combats, le Fair Housing Act, autrement dit la loi sur la liberté résidentielle pour laquelle ce dernier s’était battu. Mais ce vote reflétait également un souci de rétablir l’ordre à un moment où la Garde nationale occupait encore les rues de Washington, après les émeutes du 4-5 avril. Les dirigeants et porte-parole de l’Amérique noire ne s’y trompèrent pas. Hormis la NAACP, qui se réjouit de cette nouvelle avancée législative, les organisations estimaient que le temps de la célébration des succès du libéralisme racial était passé. L’assassinat de King, « dernier prince de la non-violence », selon l’expression de Floyd McKissick, semblait prouver le bien-fondé du discours du Black Power. Même les plus modérés semblaient poussés par le vent du radicalisme. Dans les ghettos, les discours ne portaient plus sur les demandes d’intégration raciale, mais sur la manière d’obtenir les moyens de la « survie » quotidienne.

La nouvelle priorité du gouvernement fédéral ne faisait plus de doute : un mois avant la mort de King, le président Johnson avait rejeté les recommandations de la commission Kerner. Ayant conclu son enquête, cette dernière avait rendu un rapport sans équivoque : « Notre pays avance vers la constitution de deux sociétés, une noire et une blanche – séparées et inégales » Ses membres énuméraient ensuite longuement les mesures sociales et politiques nécessaires pour enrayer cette évolution. Dénonçant les responsabilités de l’Amérique blanche dans la construction et la perpétuation d’un « système d’apartheid », la commission appelait de ses vœux un nouvel arsenal législatif pour promouvoir l’intégration raciale et supprimer les taudis. Le président ne reçut même pas Otto Kerner pour qu’il lui remette officiellement son rapport. La page de la « guerre contre la pauvreté » semblait définitivement tournée, d’autant que le 31 mars le président annonça à la nation son intention de ne pas se présenter à sa propre succession. Alors que l’enlisement au Vietnam, manifeste depuis l’offensive vietnamienne du Têt contre les troupes américaines en janvier 1968, enflait dangereusement les rangs du mouvement d’opposition à la guerre et que le pays semblait au bord de la guerre civile avec les émeutes du 4-5 avril, la nouvelle priorité fédérale devint le rétablissement de l’ordre. Signe de cette réorientation, la nouvelle loi sur la liberté résidentielle s’accompagnait d’une clause faisant du franchissement des frontières d’un État avec l’intention de fomenter une émeute un crime fédéral. Cette clause servit de base juridique à la double lutte contre le développement des mouvements nationalistes noirs et les alliances interraciales révolutionnaires. Deux mois plus tard, le Congrès accentua la tendance en votant une grande loi sur la lutte contre la criminalité, qui renforçait les pouvoirs du FBI et autorisait les écoutes téléphoniques sous certaines conditions.

 

Réprimer les « Messies noirs »

Le rapprochement avec les Blancs radicaux que prônait le BPP n’avait pas échappé aux autorités, renforçant la détermination de celles-ci à faire tout ce qui était en leur pouvoir afin d’empêcher sa concrétisation sur le long terme. Les départements de police municipaux accentuèrent leur harcèlement et multiplièrent les arrestations, le plus souvent pour des motifs abandonnés par la suite. Le 25 février 1968, un raid policier sur l’appartement de Bobby Seale et de sa femme conduisit à leur arrestation pour possession illégale d’armes (chef d’accusation non retenu par le tribunal, qui prononça un non-lieu). Quelques jours plus tard, à Los Angeles, Glen Carter devint le premier membre du BPP tué par la police.

Washington s’inquiétait également. Sur ordre de J. Edgar Hoover, les agents du FBI travaillant pour le programme secret de contre-renseignement dit Counter-Intelligence Program (COINTELPRO), qui existait depuis le mois d’août 1967 et dont l’objectif était de « perturber, induire en erreur, discréditer et neutraliser » les organisations nationalistes noires, reçurent pour consigne le 4 mars 1968 d’empêcher par tous les moyens la formation de coalitions, de prévenir l’apparition d’un « Messie noir » et de discréditer les groupes noirs. De la même manière que les membres des red squads (unités antisubversives secrètes) au sein des départements de police municipaux, les agents du COINTELPRO n’hésitèrent pas à disséminer des lettres, dessins et tracts incendiaires, attisant les rivalités et les inimitiés entre les groupes par la mise en circulation de fausses rumeurs. La liste des organisations et personnes visées était longue et incluait toutes les personnalités en vue du mouvement noir, et plus particulièrement Martin Luther King, Stokely Carmichael, Elijah Muhammad, Maulana Karenga, Amiri Baraka, mais aussi Betty Shabazz, la veuve de Malcolm X, Fannie Lou Hamer ou encore Roy Wilkins.

À partir de la fin 1967, le niveau de violence entre les forces de l’ordre et le BPP ne cessa de s’accroître, poussant l’organisation toujours plus loin dans la voie de la riposte violente, ce qui entraîna une répression accrue. Entre 1968 et le début des années 1970, plus d’une vingtaine de membres de l’organisation tombèrent sous les balles de policiers. Même les Églises proches idéologiquement du BPP n’étaient pas à l’abri d’une descente des forces de l’ordre, comme le découvrit à ses dépens le pasteur de l’église épiscopale Saint Augustin d’Oakland le 3 avril 1968. Pour Eldridge Cleaver, les explosions de violence qui suivirent l’annonce de l’assassinat de King imposaient au BPP de se radicaliser pour conserver sa crédibilité face aux jeunes des ghettos. Cleaver proposa de traduire en actes son penchant pour la guérilla urbaine en prenant la police pour cible. Sa détermination plongea le BPP dans l’embarras et la division. Charismatique, Cleaver bénéficiait de l’aura de celui qui avait passé plus de temps de sa vie adulte derrière les barreaux qu’en liberté. Il attira dans son sillage quelques membres : le jeune Bobby Hutton, dix-sept ans, trésorier de l’organisation, comptait parmi ceux-là. Mais la majorité refusa de le suivre et critiqua vivement sa position, qui allait à l’encontre de l’opposition du BPP à toute violence gratuite depuis sa création, et plus encore depuis la fin des patrouilles armées. Dans la nuit du 6 avril 1968, deux jours après la mort de King, Cleaver, Bobby Hutton et dix autres Panthers attirèrent des policiers municipaux d’Oakland dans une embuscade et en blessèrent gravement deux. Un long échange de coups de feu s’ensuivit entre les militants noirs et la police, à l’issue duquel, alors que Cleaver et Hutton avaient posé leurs armes et étaient en train de se rendre, un policier tua ce dernier de plusieurs balles dans le dos. Sa mort affecta particulièrement les membres du BPP d’Oakland pour qui il faisait figure de mascotte depuis son entrée dans l’organisation deux ans plus tôt, à l’âge de quinze ans. En guise d’hommage, un parc d’Oakland fut officieusement renommé « Bobby Hutton Memorial Park ».

Cet épisode tragique mit en lumière l’influence négative d’Eldridge Cleaver sur l’organisation, qu’il avait affaiblie à la fois intérieurement en la divisant et extérieurement en l’exposant à la répression. Quelques mois plus tard, il s’enfuit des États-Unis pour ne pas avoir à purger le reste de sa peine pour viol. Mais ses prises de position en faveur de la lutte armée continuèrent de faire des adeptes et de décimer les rangs de l’organisation du fait des incarcérations et de la mort de nombreux membres, entraînant un affaiblissement au-delà de ce qu’avaient espéré les forces de l’ordre. Ces dernières ne relâchèrent pas pour autant la pression. En effet, la mise en place d’alliances entre les militants du Black Power et les autres mouvements radicaux créaient les conditions d’une révolte de masse interraciale qui concrétiserait l’union des ghettos, des barrios latinos, des campus et des opposants à la guerre du Vietnam.

La décision de Bobby Seale de participer aux manifestations organisées en marge de la convention nationale démocrate d’août 1968 à Chicago par les opposants à la guerre du Vietnam confirma notamment, aux yeux des autorités, le danger que constituait le rapprochement des deux principaux mouvements de contestation de l’époque : le mouvement noir et le mouvement étudiant. L’ampleur des protestations avait contribué à convaincre Lyndon Johnson de ne pas se présenter à sa propre succession à l’élection présidentielle de novembre 1968. Miné par la montée des oppositions à sa politique, y compris dans son propre camp, le président entendait consacrer ses derniers mois à la Maison-Blanche à continuer son action sans, selon lui, devoir gaspiller son énergie dans des préoccupations politiciennes. La mort de Robert Kennedy avait privé le camp des partisans de la paix et de l’égalité raciale de leur principal porte-parole. Eugene McCarthy, élu démocrate du Minnesota et candidat lui aussi aux primaires du parti, avait repris le flambeau de l’opposition à la guerre du Vietnam mais il ne prit pas position, comme avait pu le faire Kennedy, en faveur d’une aide accrue aux Africains-Américains. La disparition du sénateur, ancien Attorney General, laissait donc les Noirs sans candidat pour les représenter.

Toujours fidèles au Parti démocrate, ils suivirent avec distance la convention nationale du parti qui se tint donc à Chicago fin août 1968. Aux yeux des Africains-Américains, le parti de Roosevelt, Kennedy et Johnson restait auréolé des grandes victoires que représentaient les droits civiques et les politiques sociales de la Grande Société, mais sa politique vietnamienne et sa réaction aux soulèvements urbains entachaient sa réputation. Les violences qui émaillèrent la convention renforcèrent cette ambivalence. Sur les ordres du maire démocrate de la ville, Richard J. Daley, les forces de l’ordre municipales s’engagèrent dans ce que le rapport officiel de la commission d’enquête qualifia d’« émeute policière », frappant indistinctement les manifestants pacifistes et les journalistes présents sur place. La « machine Daley » avait clairement laissé entendre, par une série d’arrestations préventives de militants noirs, qu’elle ne laisserait sous aucun prétexte se matérialiser dans les rues de Chicago l’alliance entre les militants opposés à la guerre et les activistes africains-américains. Par conséquent, peu de Noirs participèrent aux manifestations aux côtés de Bobby Seale. Il reste que la violence déployée par les hommes de Daley conforta les Africains-Américains dans l’idée que le Parti démocrate s’éloignait de plus en plus des valeurs de solidarité et d’égalité prônées au début du mandat de Johnson.

Pour le vice-président Hubert Humphrey, investi à l’issue de la convention, le défi était de taille : ressouder un Parti démocrate de plus en plus divisé. Il s’agissait pour lui de défendre la politique menée par l’administration Johnson tout en essayant de calmer les forces de gauche sensibles à la cause de la paix et de la justice raciale. Il devait également s’efforcer de conserver les voix de l’électorat ouvrier blanc, bastion traditionnel de la coalition du New Deal depuis les années 1930. Ne se sentant pas défendu par les politiques de la Grande Société, cet électorat donnait en effet des signes de plus en plus clairs d’une défection imminente. L’élection du républicain Ronald Reagan, chantre de la majorité silencieuse, au poste de gouverneur de Californie en 1966 n’était pas de bon augure pour Humphrey car elle démontrait que les républicains étaient capables d’exploiter les mécontentements suscités par les troubles sociaux. L’autre mauvaise nouvelle était la candidature indépendante de George Wallace, l’ancien gouverneur de l’Alabama, qui avait fait carrière sur son opposition catégorique à la déségrégation. Face à eux, Richard Nixon espérait bien prendre sa revanche après l’échec de sa candidature en 1960 contre Kennedy et sa défaite aux primaires républicaines de 1964 face à Barry Goldwater. Tandis que Wallace attirait vers lui les nostalgiques du système « Jim Crow » et un électorat ouvrier inquiet par la transformation rapide du Sud, Nixon sut percevoir la fronde plus générale d’une grande partie de l’électorat blanc issu de la classe ouvrière et de la classe moyenne. Cette dernière était excédée par la vague contestataire qui touchait le pays depuis le début des années 1960, la généralisation de la violence, la popularité croissante de la contre-culture hippie et de ses valeurs hédonistes, ainsi que par le manque de patriotisme des jeunes et des minorités. Le refus de deux athlètes noirs américains, Tommie Smith et John Carlos, de chanter l’hymne national aux Jeux olympiques de Mexico en octobre 1968 accrut ce sentiment. L’image des deux médaillés, le poing levé ganté de noir et la tête baissée en signe de protestation contre le racisme persistant aux États-Unis, fit le tour du monde. Les autorités fédérales y virent le signe inquiétant de l’extension de l’opposition à la guerre, ce qui ne manquerait pas de provoquer un essor supplémentaire du mouvement conservateur.

 

Richard Nixon et le tournant conservateur

Les craintes de l’administration démocrate étaient fondées. Richard Nixon remporta l’élection présidentielle du 5 novembre 1968 avec une majorité relative de 43,4 % des suffrages, contre 43 % à Hubert Humphrey. George Wallace obtint 13,6 % des voix, surtout mais pas exclusivement dans le Sud. Ce résultat aggrava le pessimisme dans lequel la population noire était plongée depuis l’assassinat de King. Nixon était moins raciste que Wallace, mais sa politique entendait clairement rompre avec celle qu’avaient menée les démocrates depuis 1960. Certes, un consensus quasi national existait désormais autour de la question des droits civiques et Nixon n’entendait pas être celui qui allait diviser le pays sur le plan racial (il fit campagne avec le slogan « Ressoudons-nous ! »). Mais, soucieux de séduire les Blancs de la majorité silencieuse, il choisit comme colistier Spiro Agnew, qui s’était fait un nom, en tant que gouverneur du Maryland, en promouvant des politiques particulièrement conservatrices : lors des émeutes de Baltimore de 1967, il avait convoqué les dirigeants des organisations noires locales, non en vue de chercher avec eux des solutions aux problèmes des ghettos de la ville, mais pour stigmatiser leur attitude « laxiste » qui avait selon lui encouragé les troubles. Pour les Africains-Américains, le choix d’Agnew était de mauvais augure.

De fait, Nixon proposa, en août 1969, comme juge à la Cour suprême un conservateur de Caroline du Sud, Clement Haynsworth, célèbre pour ses prises de position hostiles aux mouvements noir et ouvrier. Certes Nixon avait commencé par nommer le modéré Warren Burger après la retraite d’Earl Warren, mais son choix de Haynsworth fut interprété comme une menace pour les précédents acquis. L’annonce provoqua une levée de boucliers immédiate chez un grand nombre d’organisations progressistes. La coalition des organisations noires et juives libérales (en particulier la NAACP, la NUL, la Progressive National Baptist Convention, l’American Jewish Congress et le Jewish Labor Committee) dont la mobilisation, depuis les années 1940, avait contribué à la conquête des avancées législatives de 1964 et 1965, se reforma à cette occasion. Pourtant, des tensions croissantes existaient désormais entre Africains-Américains et Juifs, dans un contexte où la mobilité socio-économique des Juifs contrastait avec celle largement bloquée des Noirs et où ces derniers étaient de plus en plus nombreux à soutenir la cause palestinienne contre Israël. Toutefois, l’urgence de la situation poussa la coalition interraciale des forces progressistes, qui comprenait également des représentants du monde ouvrier, à surmonter leurs rancœurs réciproques. En août 1969, elles célébrèrent leur succès lorsque le Sénat refusa de confirmer la nomination de Haynsworth.

1Après une campagne centrée sur la nécessité de rétablir l’ordre, Nixon était déterminé à passer à l’acte. Il nomma John Mitchell au poste d’Attorney General. Ce dernier, lui aussi fervent partisan du retour de « la loi et l’ordre », estimait que cette fin justifiait tous les moyens : une fois en poste, il encouragea l’utilisation de la surveillance électronique non autorisée lorsque l’administration considérait que la sécurité nationale était menacée. Partageant une vision extensive des menaces à cette dernière, il inclut sur sa liste de personnes et d’organisations subversives à surveiller non seulement les organisations noires nationalistes mais aussi leurs alliés dans le mouvement d’opposition à la guerre et dans les mouvements identitaires latino, asiatique et amérindien en pleine expansion. Dans la même veine, Mitchell, avec le plein accord de Nixon, porta plainte pour « complot » contre huit militants, dont Bobby Seale, accusés d’avoir fomenté les troubles ayant émaillé la convention nationale démocrate d’août 1968. S’appuyant sur la clause de la loi sur les droits civiques de 1968 faisant du complot visant à inciter une émeute un crime fédéral, cette accusation donna lieu au procès dit des « huit de Chicago » transformé en « sept de Chicago » lorsque le cas de Bobby Seale fut physiquement séparé de celui de ses coaccusés. Les images du dirigeant des Black Panthers, ligoté et bâillonné pendant le procès, marquèrent symboliquement le durcissement de ton opéré depuis l’élection de Nixon. Les militants africains-américains avaient eu beau protester contre la répression politique qu’ils subissaient sous Johnson, en comparaison de l’assaut lancé par Nixon les mesures prises sous le président démocrate parurent a posteriori bien modérées.

Mais ce changement d’attitude ne se limitait pas aux attaques contre les radicaux noirs. Malgré son soutien au principe énoncé dans l’arrêt Brown, Nixon s’était clairement prononcé pendant la campagne présidentielle contre toute promotion de l’intégration raciale des écoles du Sud. Une fois à la Maison-Blanche, il tint parole et demanda à Mitchell de ralentir autant que possible le processus de déségrégation dans cette partie des États-Unis. « Faites ce que la loi vous oblige de faire et absolument rien de plus », déclara-t-il à ses équipes. Il ne s’agissait pas tant pour lui de faire appel aux instincts racistes des électeurs de George Wallace pour les attirer dans le giron républicain que de séduire les classes moyennes blanches vivant en banlieue aussi bien dans le Sud que dans le Nord. Car, contrairement à ce que certains avaient pu croire, la question de la déségrégation scolaire concernait encore l’ensemble du pays.

 

Le retour de la question scolaire

Tombée dans un certain oubli depuis les manifestations et boycotts de 1963-1964, cette qestion redevint brûlante en 1968 lorsque la Cour suprême rendit l’arrêt Green v. County School Board of New Kent County. Comme de nombreux districts scolaires du Sud, celui du comté de New Kent en Virginie avait mis en place, dans le cadre de sa stratégie de résistance au deuxième arrêt Brown exigeant la déségrégation effective « avec toute la vitesse nécessaire » (with all deliberate speed), un système reposant sur la « liberté de choix ». Ainsi, la ségrégation n’apparaissait plus comme le résultat de la loi mais plutôt d’une somme de choix individuels permettant aux parents qui en avaient les moyens d’éviter certaines écoles. Les autorités scolaires et politiques du Sud invoquaient le fait que Brown interdisait la ségrégation sans pour autant rendre obligatoire l’intégration. Les pressions du début des années 1960 n’avaient en fait abouti qu’à une déségration symbolique. Contraints de prouver leur bonne foi en matière de respect de la loi fédérale, les districts scolaires du Sud avaient mis en place des systèmes d’intégration raciale minimale, touchant en réalité un nombre extrêmement réduit d’élèves.

L’arrêt Green de 1968 vint remettre en question ce statu quo en décrétant que ces dispositifs centrés sur la liberté de choix ne respectaient pas l’obligation faite à chaque Bureau de l’éducation de mettre en place un système d’admission non fondé sur la race pour les écoles publiques. Plus encore, la Cour suprême élargit sa définition de la déségrégation pour y inclure la notion d’« équilibre racial » : pour déterminer la légalité d’un plan de déségrégation, il fallait désormais prendre en compte le ratio Noirs-Blancs dans le total d’élèves et d’enseignants ainsi que l’égalité en termes d’installations, de transports et d’activités extrascolaires. Toute la stratégie des États du Sud consistant à se placer sous le sceau de la ségrégation de facto et non plus de jure pour échapper à l’obligation de corriger les inégalités raciales menaçait de s’effondrer.

La construction de l’opposition entre ségrégation de jure, légale, typique du Sud, et ségrégation de facto, coutumière, du Nord et de l’Ouest, avait été le produit d’une stratégie des organisations de défense des droits civiques dans les années précédant Brown. Celle-ci devait permettre la création d’un mouvement national de soutien à leurs tentatives visant à rendre illégale la ségrégation scolaire pratiquée dans le Sud. Dans les dix années qui avaient suivi, cette même stratégie avait été poursuivie en vue de développer l’élan nécessaire à l’obtention de la loi sur les droits civiques de 1964. Particulièrement efficace dans la construction du consensus libéral qui avait permis les grandes victoires législatives de 1964 et 1965, cette opposition entre ségrégation de jure et de facto eut pour conséquence de créer une catégorie de ségrégation « innocente », résultant d’actions privées et du libre jeu des forces du marché. Lorsqu’elle découlait de la ségrégation résidentielle, la ségrégation scolaire devenait par là même exempte de toute possible attaque devant les tribunaux. Les États du Sud avaient vite saisi l’opportunité qu’offrait cette distinction pour le maintien d’un système ségrégué : ils se mirent à revendiquer une attitude tout à fait conforme aux normes et pratiques en vigueur. Dans ce contexte, la décision Green de 1968 était de mauvais augure non seulement pour eux mais pour les districts scolaires à l’échelle nationale. Dans tout le pays, les populations blanches désireuses de ne pas scolariser leurs enfants avec ceux de familles africaines-américaines étaient visées.

Quelques mois plus tard, deux autres décisions judiciaires, Alexander v. Holmes County Board of Education et Swann v. Charlotte-Mecklenburg Board of Education (1969), renforcèrent les tensions chez les conservateurs, provoquant une mobilisation massive. Ordonnant la déségrégation immédiate des écoles publiques de cette région, l’arrêt Alexander de la Cour suprême exprimait l’impatience de la haute magistrature face aux tergiversations des autorités scolaires du Sud depuis quinze ans. L’affaire Swann concernait quant à elle les moyens de la déségrégation. Le district scolaire de Charlotte-Mecklenburg en Caroline du Nord comprenait en 1969 environ 14 000 élèves noirs qui étaient tous scolarisés dans des établissements fréquentés à 99 % ou 100 % par des Africains-Américains. Face à cette situation, le tribunal de district ordonna le transport d’enfants par autocar (busing) pour surmonter les processus de ségrégation résidentielle mis en place avec le soutien de l’État. L’arrêt Swann déclara que la ségrégation scolaire dans le district résultait de politiques du logement discriminatoires, telles que les plans municipaux de zonage et d’aménagement, les projets de renouvellement urbain bénéficiant d’un financement fédéral, la sélection des sites d’implantation des grands ensembles et l’héritage des restrictive covenants. En conséquence, elle ne saurait en aucun cas être considérée comme innocente ou de facto.

La réaction des parents d’élèves blancs des banlieues de Charlotte fut immédiate. Ils organisèrent un vaste mouvement de protestation contre le busing, arguant qu’il s’agissait d’une violation de la loi de 1964 sur les droits civiques et de l’impératif constitutionnel de non-discrimination. L’arrêt Swann s’attaquant aux fondements de la ségrégation de facto en général, et pas uniquement dans le Sud, le mouvement fit rapidement tache d’huile. Sensible à cette mobilisation conservatrice, l’administration Nixon réagit. Présentant son action sous le signe d’un « nouveau fédéralisme » – qui consistait à donner plus de pouvoir aux États fédérés après les années d’expansion de l’État-providence et contre le pouvoir excessif des tribunaux fédéraux –, Nixon défendit le « libre choix » contre toute tentative d’intégration forcée. Au printemps 1970, il se prononça contre le busing et pour le maintien d’une distinction entre les deux types de ségrégation, affirmant que seule la première (de jure) pouvait faire l’objet d’une intervention de l’État. La seconde (de facto) devait au contraire être protégée au nom de la liberté de choix des individus.

Lorsque la Cour suprême confirma Swann en 1971 par un arrêt ambigu étendant la légalité du busing comme remède à la ségrégation de jure, sans dire pour autant si tous les cas de ségrégation scolaire découlant d’une ségrégation résidentielle relevaient de ce type de ségrégation, la mobilisation des parents blancs en colère enfla. La même année, l’arrêt Bradley v. Milliken rendu par un tribunal de district à Detroit, suivi en 1972 par Bradley v. Richmond (Virginie), aggrava les tensions en approuvant des programmes de busing entre ville et banlieues environnantes dans le cadre d’un plan couvrant les zones métropolitaines. Jusqu’au milieu des années 1970, les mouvements de protestation contre le busing se multiplièrent, allant parfois jusqu’à la violence. Même des villes qui, comme Boston, avaient paru incarner le progressisme racial furent touchées.

Pour la NAACP, qui était à l’initiative des actions en justice pour la déségrégation, comme pour les familles africaines-américaines dans tout le pays, il était clair, dans ce contexte explosif, que la Maison-Blanche avait pris parti pour les défenseurs de la ségrégation. Les Noirs pouvaient certes encore se tourner vers les tribunaux et la Cour suprême désormais placée sous l’autorité du juge Warren Burger. Mais les nominations faites par Nixon, telles que celle du juge William Rehnquist à la Cour suprême, poussèrent progressivement les tribunaux fédéraux vers une interprétation plus conservatrice de la Constitution, moins favorable aux minorités ethno-raciales, qui rompait avec la période d’activisme judiciaire de la Cour suprême sous la présidence d’Earl Warren. En 1974 par exemple, la Cour suprême rendit l’arrêt Milliken v. Bradley, qui déclarait inconstitutionnel le busing entre une ville et ses banlieues et annulait l’arrêt Bradley v. Richmond. Seule la pratique dans les limites d’une même ville était dorénavant autorisée. Ainsi, les banlieues blanches n’avaient plus à redouter l’intégration forcée de leurs écoles.

Cependant, la politique de Nixon en matière de droits civiques n’était pas univoque. Si, en matière d’éducation, le président républicain se montra intransigeant, dans le domaine de l’emploi, il défendit des positions beaucoup plus favorables à la communauté noire, tout du moins au début de son mandat.

 

Le Plan de Philadelphie révisé

L’emploi était, aux yeux de Nixon, le champ de l’action publique dans lequel il était possible de défendre une position libérale de soutien aux droits civiques sans pour autant s’aliéner sa base politique conservatrice. Dès 1967, il se mit à expliquer que la prévention des émeutes passerait par une action sur l’emploi : « Si vous n’avez pas de travail, vous n’avez pas de logement et vous ne sortez pas de l’aide sociale », déclara-t-il. En 1968, il fit campagne en soulignant la nécessité de favoriser l’égalité des chances des Noirs sur le marché du travail. Progressivement, il s’aventura sur le terrain politiquement glissant de la préférence raciale. Alors que les débats occasionnés par l’adoption du titre vii du Civil Rights Act en 1964 avaient soigneusement mis en avant l’idéal colorblind de la non-discrimination, Nixon se mit à prôner une réinterprétation des décrets présidentiels 10925 et 11246 édictés respectivement par Kennedy et Johnson relatifs à l’affirmative action. Lors de sa dernière année au pouvoir, Johnson avait déjà commencé à faire pression sur les dirigeants des plus grosses entreprises américaines pour qu’ils embauchent des jeunes du ghetto sans qualification. Il voulait également que les entreprises répondant à des appels d’offres pour des marchés publics se fixent des calendriers et des objectifs chiffrés de recrutement et de promotion de travailleurs issus de minorités. Une fois arrivé à la Maison-Blanche, Nixon reprit et développa cette dernière idée, définie initialement par Johnson dans le Plan dit « de Philadelphie ».

Convaincu par son ministre du Travail, George Schultz, et par Arthur Fletcher, Africain-Américain nommé au poste de ministre adjoint du Travail, que le « Plan de Philadelphie révisé » correspondait aux valeurs républicaines, Nixon accepta la mise en œuvre de la nouvelle réglementation. Parallèlement, il se lança dans un autre projet concernant la situation économique des Noirs : la promotion du capitalisme noir grâce à la création de l’Office of Minority Business Enterprise par le décret présidentiel 11458 de mars 1969. Le Plan de Philadelphie révisé avait pour objectif d’obliger les entrepreneurs et les syndicats du secteur du bâtiment qui bénéficiaient de marchés publics fédéraux à embaucher des ouvriers noirs et issus d’autres minorités. Philadelphie offrait un parfait exemple du caractère éminemment problématique de la situation : dans cette ville à 30 % africaine-américaine, le syndicat des ouvriers métallurgistes comprenait 850 membres dont seulement 12 non blancs ; celui des plombiers et tuyauteurs ne comptait que 3 Noirs sur plus de 560 membres. Quant aux syndicats des travailleurs du métal, des constructeurs d’ascenseurs et des maçons, ils étaient entièrement blancs. Pour corriger cette situation, les syndicats et entreprises du secteur du bâtiment ne pourraient, selon les nouvelles règles, bénéficier de marchés publics fédéraux que s’ils se fixaient des objectifs globaux et intermédiaires chiffrés ainsi qu’un calendrier. Les opposants au plan de Philadelphie révisé s’exclamèrent qu’il s’agissait là d’embauches préférentielles sur critère racial, en violation du titre vii du Civil Rights Act. Face aux réticences, Nixon tenta de clarifier : le gouvernement fédéral ne fixerait pas de quota mais inviterait les entreprises à prendre des mesures d’affirmative action dans le but de promouvoir l’emploi des minorités. Cette distinction entre objectifs et quotas ne convainquit toutefois personne du côté du secteur du bâtiment.

La nouvelle réglementation provoqua la montée des protestations des ouvriers et des syndicalistes blancs qui dénonçaient une « discrimination inversée ». Leur résistance souvent musclée provoqua en retour une recrudescence de l’activisme ouvrier africain-américain déjà galvanisé par les discours mettant en avant la fierté raciale et la mobilisation inspirés par le Black Power. Dans certains secteurs, comme celui de l’automobile, l’augmentation du nombre d’ouvriers noirs offrait de nouvelles possibilités d’action. À Detroit, par exemple, la League of Revolutionary Black Workers et le Dodge Revolutionary Union Movement (DRUM) organisèrent des grèves sauvages et des blocages d’usine. Ce type de militantisme radical, dont l’objectif était de lier mobilisation urbaine et ouvrière, ne tarda pas à essaimer dans le reste du pays. On assista à la formation de groupes révolutionnaires similaires dans les usines automobiles du New Jersey et de Georgie, dans les systèmes de transports publics de New York, San Francisco et Chicago, dans le syndicat des employés d’entretien d’immeubles et celui des sidérurgistes, ainsi que dans la Fédération américaine des enseignants. Sur les chantiers, la détermination était tout aussi forte : « Si les Noirs ne travaillent pas, personne ne travaille ! » scandaient les ouvriers noirs qui n’hésitèrent pas à paralyser la construction de plusieurs sites de construction.

L’agenda politique du second semestre 1969 fut dominé par les prises de position pour et contre le plan de Philadelphie révisé. Adopté par le Congrès en décembre, il fut étendu en février 1970 par décret du ministre du Travail à l’ensemble des entreprises qui acceptaient un contrat fédéral de plus de 50 000 dollars et qui possédaient plus de cinquante employés. Toutes ces entreprises devaient désormais fixer des objectifs assortis d’un calendrier pour accroître la part des « minorités » (terme désignant les Noirs, les Asiatiques, les Amérindiens et les personnes portant des noms à consonance hispanique, mais pas les femmes). La loi concernait 250 000 entreprises, employant 20 millions de travailleurs, soit un tiers de la population active totale.

Cependant, courant 1970, sa mise en œuvre apparut décevante sur le terrain. Quelques dizaines de travailleurs africains-américains seulement furent embauchés du fait de la nouvelle réglementation. La faiblesse des résultats s’expliquait aussi par les procès intentés par les entreprises et syndicats et qui créèrent un attentisme. En 1971, la Cour suprême confirma par son arrêt Griggs v. Duke Power Company la validité de la prise en compte de la race dans l’embauche d’un travailleur en insistant sur le fait que l’intention de la loi de 1964 était de promouvoir l’égalité des chances en supprimant les obstacles à l’emploi créant une discrimination raciale. Avec Griggs, la charge de la preuve incombait à l’entreprise qui devait désormais démontrer que ses pratiques n’étaient pas discriminatoires. Cet arrêt définit l’affirmative action jusqu’au début des années 1990, en montrant que la nouvelle politique n’était en aucun cas une violation de la loi de 1964. Sur le terrain, la mobilisation de travailleurs noirs s’accéléra et conduisit, dans le Sud, à une véritable transformation des conditions d’emploi. Alors que la possibilité de s’appuyer sur le titre vii du Civil Rights Act avait déjà incité bon nombre d’ouvriers à s’organiser et à saisir l’Equal Employment Opportunity Commission (EEOC), l’extension de la loi et l’arrêt Griggs confirmèrent cette tendance. Les ouvriers parvinrent par leur mobilisation à arracher la déségrégation de l’industrie du textile, principale activité industrielle du Sud. Face à la détermination des travailleurs africains-américains, les entreprises n’offrirent qu’une faible résistance, la majorité acceptant les embauches et les promotions demandées. Cette coopération des entreprises se renforça au fur et à mesure qu’il apparut clairement que la productivité des Noirs était comparable à celle des Blancs et que les entreprises y trouvaient leur intérêt économique. La révolution de l’emploi était lancée dans le Sud, mettant fin à la Grande Migration et provoquant le début d’une migration de retour qui devait conduire de nombreux Noirs dans le Sud à partir du milieu des années 1970.

Néanmoins, au moment où les incertitudes concernant le Plan de Philadelphie et l’affirmative action semblaient levées, Richard Nixon se détourna du projet. Car la priorité restait à ses yeux la guerre du Vietnam. Alors qu’il avait promis la « paix dans l’honneur » pendant sa campagne électorale, il fit machine arrière une fois élu et lança une offensive sur le Cambodge. Le mouvement d’opposition à la guerre descendit immédiatement dans les rues pendant que les étudiants de tout le pays organisaient grèves sauvages et manifestations. Pour contenir les troubles, la Garde nationale et des forces de police furent déployées sur les campus, provoquant à quelques jours d’intervalle les deux tragédies de Kent State University (Ohio) et de Jackson State University (Mississippi), où deux étudiants furent tués par les forces de l’ordre. Ces événements suscitèrent une émotion nationale. L’intransigeance du président Nixon face aux troubles lui valut par ailleurs le soutien d’une grande partie de la classe ouvrière blanche. À New York, un affrontement entre ouvriers du bâtiment et jeunes opposants à la guerre ayant eu lieu juste après les événements de Kent State illustra ce rapprochement. Nixon ne l’oublia pas. Après la manifestation des « casques de chantier » de mai 1970 en soutien à sa politique vietnamienne, le président prit ses distances avec l’affirmative action. Il commença par pousser Arthur Fletcher, l’artisan du Plan de Philadelphie révisé, à démissionner de son poste au ministère du Travail. À partir de ce moment, l’affirmative action sortit du programme des républicains pour redevenir une priorité des démocrates.

À peu près à la même période, les positions de Nixon sur l’aide sociale évoluèrent également. À peine élu, il avait demandé au démocrate Daniel Patrick Moynihan de rejoindre la Maison-Blanche au poste de conseiller pour les Affaires urbaines. Séduit par le défi et en accord avec la proposition de Nixon d’établir un revenu minimal garanti dans le cadre de son Family Assistance Plan comme moyen de stabiliser les familles pauvres, Moynihan accepta. Un an plus tard, celui-ci appelait à un changement d’attitude vis-à-vis de la question raciale – dite d’« indifférence bienveillante » (benign neglect) –, privilégiant désormais une approche colorblind de la réduction de la pauvreté. Quelques voix dans le milieu activiste de la défense des intérêts des personnes pauvres saluèrent ce soutien présidentiel à l’idée d’un revenu minimal garanti. Mais, globalement, le Family Assistance Plan suscita plus d’inquiétude que d’enthousiasme : il impliquait en effet de faire table rase de l’ensemble du système d’aide sociale existant et comprenait une clause établissant l’obligation de travail pour les mères bénéficiaires qui suscita une vive opposition.

Le Family Assistance Plan ne vit jamais le jour, Nixon n’apportant pas le soutien décisif qui aurait été nécessaire à l’obtention d’un vote positif du Congrès. Le projet de loi fut refusé par deux fois en 1970 puis en 1972, les conservateurs estimant ce plan trop généreux, tandis que les libéraux et les militants de la NWRO le trouvaient au contraire insuffisant et trop contraignant. En outre, la grande majorité des Africains-Américains continuaient d’en vouloir à Moynihan pour avoir terni la réputation des familles noires avec la publication de son rapport cinq ans plus tôt. Son arrivée dans l’équipe républicaine parut rétrospectivement expliquer cette position.

Dans le domaine de l’aide sociale, de l’éducation, comme dans celui de l’emploi, le président ne défendait plus désormais que des positions strictement colorblind. Sur ce dernier terrain, Nixon acheva son revirement tactique pendant la campagne électorale de 1972, durant laquelle il n’eut de cesse de dénoncer son opposant George McGovern et le « parti des quotas ». Le 17 août 1972, il signa un décret interdisant le recours aux quotas pour l’embauche de travailleurs issus de minorités sur des contrats fédéraux. La volte-face était totale, plongeant ses équipes dans une grande perplexité. Toutefois, la nouvelle orientation était fixée et le président, soutenu par l’ensemble du Parti républicain, n’en dérogea plus. Peu importait si, placées sous le signe de la colorblindness, les politiques mises en place revenaient dans les faits à exclure les Noirs. Les électeurs avaient de toute façon d’autres priorités : l’économie semblait prise dans une spirale descendante, avec une forte augmentation de l’inflation et du chômage, tandis que la guerre du Vietnam n’était toujours pas terminée.

Dans ce contexte contrasté mais globalement défavorable à l’activisme noir, les militants et militantes africains-américains continuèrent à défendre non seulement leurs droits, mais aussi leur vision de l’avenir de l’Amérique. Loin d’être marquée par un reflux de l’activisme, la première moitié des années 1970 connut en effet une forte hausse du nombre d’actions menées, qui couvrirent l’intégralité du spectre politique, du libéralisme modéré au nationalisme séparatiste. En dépit de leurs désaccords concernant l’objectif, la stratégie et la tactique à retenir, ces différentes formes d’activisme s’influencèrent mutuellement et contribuèrent à transformer durablement la culture politique urbaine de la communauté noire et, plus globalement, du pays.

 

Le Black Power à l’assaut des campus

La montée de la répression politique à leur encontre ne découragea pas les partisans du Black Power. Au contraire, nombreux furent ceux qui tirèrent de cette attention particulière des autorités un sentiment de puissance. Si les pouvoirs publics prenaient la menace d’une transformation radicale de la société américaine au sérieux, cela signifiait que les militants étaient proches du succès. L’irruption du Black Power sur les campus les conforta dans leur analyse.

La percée de l’idéologie du Black Power sur les campus américains provoqua un tollé dans le paysage universitaire. Jusqu’à l’extension des politiques d’affirmative action à l’université dans les années 1970, le nombre d’étudiants noirs sur les campus demeura très modeste. L’Université de Chicago, ville dont le tiers des habitants étaient africains-américains, ne comprenait que 4 % d’étudiants noirs en septembre 196. De même, l’Université de l’Illinois, toujours à Chicago, ne comptait en 1969 que 80 étudiants undergraduate noirs sur 2 000, soit 4 % seulement du total. À l’échelle du pays, cette faiblesse numérique était le résultat de plusieurs facteurs : des conditions de formation discriminatoires dans le secondaire ; une inégalité de revenus entre la communauté africaine-américaine et la population blanche ; et un manque de possibilités d’éducation pour les Africains-Américains dans le Sud. Certes les colleges et universités noirs historiques accueillaient une population étudiante significative, mais l’opposition farouche des autres établissements à la déségrégation avait limité le nombre d’étudiants noirs dans le Sud. Dans le Nord, les étudiants rencontraient en apparence moins d’obstacles mais les tests standardisés, utilisés par les universités pour sélectionner les étudiants, handicapaient les Africains-Américains.

La situation commença à changer au cours des années 1960, sous l’effet notamment de l’adoption en 1965 de la loi fédérale sur l’enseignement supérieur (Higher Education Act), destinée à faciliter l’accès à l’enseignement supérieur des étudiants issus de milieux défavorisés. Un changement de mentalités, lié à la couverture médiatique du mouvement des droits civiques, avait déjà incité bon nombre d’établissements à faire des efforts pour recruter des étudiants noirs, au-delà du petit nombre de sportifs choisis destinés à accroître les chances des équipes des universités face à leurs rivales. Une nouvelle génération d’étudiants noirs fit ainsi son entrée sur les campus du pays à partir de la seconde moitié des années 1960, provoquant une démocratisation de l’enseignement supérieur. Entre 1970 et 1974, le nombre d’étudiants noirs augmenta de 56 % contre une hausse de 15 % pour les étudiants blancs. Plus militante que la précédente, cette nouvelle génération était suffisamment nombreuse pour être capable de faire entendre sa voix.

Comme les Blancs de leur génération qui protestaient contre la guerre du Vietnam et la complicité entretenue par les universités avec le complexe militaro-industriel depuis le milieu des années 1960, les étudiants noirs avaient à cœur de remettre en cause l’autorité et les normes traditionnelles et étaient en quête d’une identité individuelle et collective en accord avec leurs nouvelles valeurs. Mais leur situation demeurait particulière, en ce sens qu’ils étaient aussi directement inspirés par la radicalisation de la lutte des Noirs depuis le milieu des années 1960, sous l’influence grandissante de l’idéologie du Black Power. Contrairement à l’image répandue donnant à voir des étudiants privilégiés vivant sur des campus verdoyants, les étudiants noirs étaient très souvent externes et rentraient donc chez eux le soir. Souvent inscrits dans des community colleges dispensant une formation de deux ans à visée professionnelle, ces derniers envisageaient leurs années d’étude avec pragmatisme et entendaient obtenir une formation utile non seulement à leur propre ascension sociale mais aussi à leur communauté. Issus des mêmes milieux, ils ressentaient les mêmes frustrations, angoisses et colères que les autres jeunes de leurs quartiers, à la seule différence que leur statut d’étudiants leur conférait une possibilité accrue de mobilité sociale.

Contrairement à l’étudiant blanc contestataire, l’étudiant africain-américain ne cherchait pas à détruire l’institution universitaire, mais plutôt à la transformer pour qu’elle réponde mieux à ses besoins. Une telle réforme passait à ses yeux par la reconnaissance du racisme institutionnel de l’université, l’augmentation du nombre d’étudiants noirs, le recrutement d’enseignants et d’administrateurs noirs, la création et la gestion de départements d’études noires, le libre accès des habitants des quartiers voisins aux infrastructures universitaires, ainsi que le droit d’organiser certaines manifestations culturelles spécialement destinées aux étudiants africains-américains. Particulièrement réceptifs à la dimension culturelle du Black Power, les jeunes Noirs étaient nombreux à participer aux événements festifs, à arborer coiffures afro et tenues d’inspiration africaine et à écouter de la musique soul. Cette sensibilité à l’esthétique nationaliste noire favorisa la diffusion des revendications politiques liées au Black Power dans les lycées et les universités.

Réunis dans des organisations spécifiques, les Black Student Unions, les étudiants noirs revendiquaient avant tout la création de départements d’études noires dont les enseignants devaient idéalement avoir grandi dans des quartiers pauvres et être des défenseurs actifs de la cause africaine-américaine. Ces nouveaux départements auraient un triple objectif : favoriser l’émergence d’une conscience politique chez les étudiants africains-américains, susciter un respect pour la culture noire chez les autres membres de la communauté universitaire et offrir un enseignement utile pour la population noire. Il s’agissait non seulement de doter les étudiants inscrits dans ces programmes de compétences qu’ils pourraient ensuite mettre au service de leur communauté mais aussi de permettre l’accès des habitants des quartiers aux installations et cours universitaires. L’université conserverait ainsi sa fonction sociale existante tout en contribuant à promouvoir une vision plurielle de la société américaine.

L’émergence de cet activisme étudiant à partir de 1968 prit de court les administrations des établissements concernés. Les directions des universités et colleges noirs historiques, qui furent les premiers touchés par ce mouvement, ne s’attendaient pas à ce qu’un groupe conséquent de leurs étudiants les accuse de racisme et tente de transformer radicalement leur fonctionnement. Certes, ces établissements avaient déjà connu des mouvements étudiants en leur sein et ils avaient aussi fourni bon nombre des jeunes participants aux sit-ins, freedom rides et autres initiatives des militants noirs pour l’égalité des début et milieu des années 1960. Mais, cette fois, la contestation était dirigée contre eux.

L’Université Howard à Washington, fleuron de l’enseignement supérieur noir depuis le xixe siècle, qui avait vu passer sur ses bancs plusieurs générations de leaders africains-américains, connut l’un des premiers mouvements. Son cas illustre à quel point les mobilisations étudiantes d’orientations libérale et radicale étaient liées. Tout débuta avec le massacre d’Orangeburg (Caroline du Sud) le 8 février 1968. Deux jours plus tôt, 200 étudiants noirs s’étaient réunis dans une salle de bowling locale pour protester contre la ségrégation des clients noirs toujours pratiquée par cet établissement. Après l’arrestation de 15 jeunes par la police, les étudiants déplacèrent leur protestation pacifique sur le campus de South Carolina State University. Les tensions, déjà fortes après les arrestations, montèrent d’un cran lorsqu’un policier qui tentait d’éteindre un feu de joie spontané allumé par des étudiants fut blessé par un projectile. Pour rétablir le calme, un autre policier tira un coup de feu en l’air, ce qui donna l’impression à ses collègues situés en retrait qu’on leur tirait dessus. Ils ouvrirent le feu sur la foule des étudiants, tuant 3 jeunes et en blessant 27 autres. Les 9 policiers initialement inculpés pour la mort des jeunes furent blanchis. En revanche, Cleveland Sellers, du SNCC, fut condamné pour « incitation à l’émeute » et dut purger une peine de prison de plusieurs années avant d’être gracié. Quelques jours après les événements, des étudiants de Howard University, comme ceux d’autres universités noires du pays, organisèrent un rassemblement en hommage aux victimes, qui très rapidement se transforma en attaque contre l’administration de l’université.

Depuis que la déségrégation du Sud était devenue impérative, l’université noire historique se posait la question de son devenir. Dès 1966, l’administration de Howard avait commencé à envisager une ouverture aux étudiants blancs, provoquant une réaction forte de la part des étudiants et de nombreux enseignants, mélange de fierté raciale, de volonté de contrôle d’une institution clé de la communauté noire et de critique de son orientation conservatrice. À partir de 1967, les étudiants se mirent à réclamer des cours sur la littérature, l’histoire et les arts africains et africains-américains, entre autres. En février 1968, un millier de militants étudiants noirs (sur une population étudiante totale de 8 000), profitant de l’émotion causée par la mort des étudiants d’Orangeburg, soumirent une longue liste de doléances. Dans les semaines qui suivirent, joignant l’acte à la parole, ils occupèrent le bâtiment de l’administration. Leurs revendications devinrent un leitmotiv des actions étudiantes noires sur d’autres campus : réaffirmation des droits des étudiants avec amnistie pour ceux suspendus, réforme de la gouvernance universitaire pour accroître le pouvoir des étudiants et des professeurs, que ce soit en matière d’admission des étudiants ou d’enseignements dispensés, et établissement d’un véritable programme d’études africaines-américaines. L’objectif était de créer une « université démocratique noire » reposant sur une nouvelle conscience raciale et politique, dont le mot d’ordre serait le « Black Power » .

Couverts dans la presse nationale, les événements de Howard – qui se soldèrent par un compromis avec les autorités universitaires comprenant la création d’une commission mixte étudiants/enseignants pour la résolution des problèmes pouvant survenir sur le campus – suscitèrent des protestations similaires dans d’autres universités historiques noires, comme Fisk (Nashville, Tennessee), Morgan State (Baltimore, Maryland), Tougaloo (Mississippi) et Cheyney State (Pennsylvanie).

Mais ce fut surtout l’annonce de l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968 qui provoqua une flambée d’activisme étudiant noir. La mort de l’apôtre de la non-violence transforma la vision que les étudiants africains-américains se faisaient de l’avenir de l’Amérique noire : convaincus que la persuasion morale comme arme de la lutte était morte avec son plus grand artisan, ils optèrent pour la démonstration de force.

La multiplication des actions menées par des étudiants noirs aussi bien sur les campus des universités historiques noires que dans celles dominées par des Blancs s’accompagnait d’une détermination à user de « tous les moyens nécessaires » à l’obtention de résultats. De l’Université Northwestern à côté de Chicago à l’Université du Wisconsin à Madison en passant par San Francisco State College et Cornell University (Ithaca, New York), les campus du pays devinrent des lieux de confrontations entre militants réclamant le Black Power et autorités universitaires.

Ces deux derniers exemples firent, pour des raisons différentes, la une des médias nationaux et internationaux. Le mouvement de San Francisco State College intéressa particulièrement parce que, suite à une grève étudiante massive menée par une coalition d’étudiants noirs, latinos et asiatiques surnommée « Third World Liberation Front » (« Front de libération du tiers monde »), les autorités universitaires acceptèrent la création de la première faculté d’études ethniques du pays, extension d’un premier département d’études noires fondé en juin 1968 et à la tête duquel se trouvait le sociologue africain-américain Nathan Hare. Les événements de Cornell, eux, captivèrent la nation lorsqu’en avril 1969 des étudiants de l’Afro-American Society, vêtus à la façon des membres du BPP, sortirent fusils à la main du bâtiment administratif qu’ils occupaient depuis huit jours. Symbole de l’irruption sur les campus de l’autodéfense armée tant redoutée des Américains blancs, l’attitude des étudiants de Cornell terrifia le pays. Plus immédiatement, cette action radicale (mais légale) poussa la communauté universitaire de Cornell à enfin prendre au sérieux, après deux années de vaines discussions, les revendications des étudiants noirs. Elle finit par donner son accord à la création de l’Africana Studies and Research Center, placé sous la direction du professeur James Turner. Ce dernier exemple mis à part, les tensions furent globalement de moindre intensité et les concessions accordées mirent généralement fin assez rapidement aux conflits.

Entre 1968 et 1972, plus de 200 départements d’études noires virent ainsi le jour à l’échelle du pays. Ce résultat impressionnant témoigne d’une évolution plus générale des mentalités à cette période, comme le montre la modification de nombreux programmes officiels destinés à l’enseignement secondaire : en juin 1967, par exemple, l’État de l’Illinois avait voté l’amendement de son code scolaire portant sur l’enseignement de l’histoire pour y « inclure une étude du rôle et des apports des Noirs américains et d’autres groupes ethniques […] à l’histoire de ce pays et de cet État ».

  • Néanmoins, il constitue également une preuve de la vitalité de l’idéologie du Black Power sur les campus américains à la fin des années 1960 et au début des années 1970.
  • Plus généralement, il illustre l’audace de cette génération d’étudiants noirs, souvent fils de métayers ou d’ouvriers, qui affirmèrent leur droit à transformer l’institution universitaire et à forger l’avenir de la société américaine en dépit de leur statut minoritaire et du tournant conservateur du pays.

 

La révolution au service du peuple

Les militants étudiants noirs n’étaient pas seuls à redoubler d’efforts pour arracher de nouvelles victoires. La condamnation de Huey Newton pour meurtre en août 1968 avait mis un terme aux grands rassemblements de soutien au dirigeant incarcéré qui avaient concentré une grande partie des énergies du Black Panther Party pendant de longs mois, si bien que, fin 1968, son activité se réduisait à la vente de son journal et des exemplaires du Petit Livre rouge de Mao pour collecter des fonds. Dans ce contexte, un grand nombre de membres du BPP se sentaient désœuvrés et les problèmes de discipline interne se multipliaient. Des incidents impliquant des Panthers ivres sur la voie publique, ayant passé à tabac de jeunes hippies blancs ou suspectés d’avoir participé à des cambriolages incitèrent la direction de l’organisation à trouver un moyen de resserrer les rangs afin de rétablir son image. Après une série de renvois et la mise en place de cours d’éducation politique en interne, l’idée de se mettre au service de la communauté apparut comme la meilleure voie. Après avoir supprimé de son nom la mention de l’autodéfense en 1968, le BPP mit en place différentes initiatives d’aide à la communauté noire défavorisée des ghettos.

Alors que Nixon entrait à la Maison-Blanche, le BPP lança son premier programme de distribution gratuite de petits déjeuners pour les écoliers du ghetto d’Oakland. Son fonctionnement reposait sur une mécanique bien huilée. Les militants devaient être sur place tôt le matin pour préparer les petits déjeuners avant l’arrivée des enfants, de manière à ce que ces derniers puissent manger et rejoindre l’école avant le début des cours. Le BPP fournissait également un service de transport reliant les domiciles au site de distribution puis à l’école. Pendant que les enfants mangeaient, les militants africains-américains leur apprenaient des chansons révolutionnaires, des rudiments d’histoire noire et la philosophie du BPP. L’opération fut couronnée de succès et le BPP put rapidement l’étendre à d’autres quartiers et villes, comme Richmond ou Harlem. Lorsque Bobby Seale fut incarcéré en août 1969, David Hilliard, qui prit la tête du groupe, accéléra la mise en place de ce type d’actions. Le BPP affirma ainsi avoir nourri 20 000 enfants dès la première année et, en novembre 1969, des dispositifs similaires existaient dans 23 villes. Entre 1969 et 1971, 36 fonctionnaient dans l’ensemble du pays. Sous la direction de Hilliard, ces distributions gratuites de petits déjeuners devinrent une initiative nationale menée par chaque section locale.

Très vite, d’autres « programmes de survie », selon l’appellation que leur donna le BPP, furent ajoutés : la mise en place de dispensaires médicaux, la distribution de chaussures et de vêtements aux personnes dans le besoin et la création d’« écoles de la libération noire » dans les quartiers. Ces programmes de survie avaient plusieurs fonctions. Si leur mission première était de venir en aide à la communauté noire, le BPP n’était pas une organisation caritative. L’organisation conservait son objectif révolutionnaire mais prenait acte du contexte défavorable pour l’émergence d’une révolution socialiste immédiate aux États-Unis. De plus, alors que les pouvoirs publics intensifiaient leur campagne de répression à l’encontre du BPP, ces programmes offraient un moyen d’organiser la « survie en attendant la révolution » et d’introduire le socialisme en termes concrets auprès des populations des ghettos. Soulignant l’illégitimité des institutions gouvernementales du fait de leur incapacité à répondre aux besoins socio-économiques des populations, ils fonctionnaient à l’aide de donations d’entreprises locales, plus ou moins forcées selon les cas, qui étaient considérées comme des moyens de redistribuer la richesse au profit des plus pauvres.

Les dispensaires médicaux constituaient un moyen de pallier la pénurie d’installations médicales dans les quartiers noirs. En dépit des actions menées en matière de santé dans le cadre de la « guerre contre la pauvreté » et notamment de la création de centres médicaux de quartier, les résidents noirs des ghettos ne bénéficiaient pas toujours d’un accès suffisant aux soins et certains n’avaient même jamais vu de médecin. Fonctionnant grâce au bénévolat de médecins, étudiants en médecine, internes et infirmiers, ces centres pratiquaient des soins de premier secours, des examens médicaux, des soins prénataux, ainsi que des dépistages du saturnisme, de l’hypertension et de la drépanocytose. Sur la douzaine de dispensaires ainsi créés à Boston, Kansas City, Seattle, Milwaukee, Los Angeles, Berkeley, New Haven, Portland, Chicago, Rockford (Illinois), Philadelphie et New York (plusieurs sites), le centre Spurgeon « Jake » Winters à Chicago (du nom d’un militant du BPP tué par la police en novembre 1969) connut un succès retentissant : deux mois après avoir ouvert ses portes, il avait déjà accueilli quelque 2 000 patients. Lancé en 1971, le programme de dépistage de la drépanocytose et la création d’une fondation de recherche dédiée à cette maladie rendirent un véritable service à la communauté africaine-américaine. Le BPP affirma ainsi avoir testé et conseillé plus d’un million de patients noirs sur cette maladie génétique héréditaire qui touchait 1 Africain-Américain sur 500 en 1971.

Les programmes du BPP concernaient également la lutte contre la dépendance à la drogue. Souvent menés par d’anciens toxicomanes, ils mettaient l’accent sur les soins et la réadaptation. Diffusant un message simple – « capitalisme + drogue = génocide » –, le BPP interprétait le rapide développement de la consommation de drogues dans la population des ghettos comme une arme au service d’un complot plus vaste visant à éradiquer les Noirs. Une fois cette conscience politique acquise, les toxicomanes pouvaient bénéficier d’un service de « contrôle de la drogue et éducation ». Le BPP procéda également à des distributions gratuites de nourriture, de vêtements et de chaussures, et fournit des services d’ambulance. Un dispositif de transport gratuit des familles de détenus jusqu’aux prisons, souvent situées dans des localités rurales mal desservies, s’avéra aussi particulièrement populaire. Pour un grand nombre d’Africains-Américains résidant dans les ghettos, le coût du transport était prohibitif et les détenus se retrouvaient donc coupés de leurs familles et proches. Outre l’aide matérielle apportée aux familles, le BPP visait également par ce programme à dénoncer publiquement la répression politique qu’enduraient leur organisation et les autres nationalistes noirs. Présentant les militants noirs incarcérés, tels Huey Newton, Bobby Seale ou Martin Sostre du BPP de Boston, comme des prisonniers politiques, l’organisation dénonçait plus généralement l’injustice de l’ensemble du système pénal américain envers les Noirs et les pauvres.

L’autre grand volet des actions communautaires du BPP s’attaquait à une autre injustice majeure dont souffraient les membres de la communauté africaine-américaine quelles que soient leurs origines sociales et géographiques : la persistance du racisme dans les écoles publiques du pays. Conscient de la nécessité de transformer l’éducation publique pour la mettre au service de la communauté noire, le BPP mit en place une série d’écoles de la libération noire à partir de 1969. Là encore, l’objectif était révolutionnaire : il s’agissait de doter les enfants d’une éducation pertinente pour répondre au mieux aux besoins du peuple noir au sein de la nation américaine.

Reprenant la tradition des écoles de la liberté mises en place dès les années 1950 par Septima Clark puis, au début des années 1960, par le SNCC, le BPP la développa en insistant sur l’objectif de favoriser la naissance d’une conscience révolutionnaire inspirée du Black Power. Les écoles accueillaient des enfants de deux ans et demi à quatorze ans, auxquels étaient proposés des cours sur l’histoire et la culture noires, des cours traditionnels, des leçons sur l’idéologie, les objectifs et les activités du BPP, ainsi que des repas. Une aide sociale était fournie aux familles les plus nécessiteuses. Sur les neuf écoles de la libération créées dans le pays, l’Intercommunal Youth Institute d’Oakland fut celle qui connut le succès le plus durable. Fondée en janvier 1971, elle remit ses diplômes à son premier groupe d’étudiants en 1974. Elle continua ses activités jusqu’en 1982, soit deux ans après que le BPP eut officiellement achevé son existence. Dirigée par Ericka Huggins à partir de 1973, l’école acquit une réputation de qualité grâce à sa pédagogie alternative, qui consistait à regrouper les élèves par niveau et capacités plutôt que par âge.

  • L’ensemble de ces programmes contribua à faire du BPP l’organisation phare de la variante révolutionnaire du mouvement du Black Power, attirant une foule de nouveaux membres, dont de très nombreuses femmes.

Le message politique derrière ces programmes était insupportable pour le pouvoir, qui y voyait autant de moyens de diffuser une propagande antiaméricaine et anti-Blancs. Pour saper la popularité de l’organisation qui attirait l’attention sur l’insuffisance des aides sociales mises en place dans le cadre de la Grande Société, l’administration Nixon répondit en créant des programmes concurrents.

L’intérêt suscité par l’initiative du BPP auprès des enfants des quartiers noirs pauvres incita ainsi l’administration Nixon à développer son propre projet de distribution gratuite de petits déjeuners, tout en conservant le système des coupons alimentaires en place depuis 1964.

En 1972, le programme gouvernemental permettait de nourrir 1,8 million d’enfants sur les 5 millions qui répondaient aux critères permettant normalement d’en bénéficier. De même, suite à la vaste campagne de sensibilisation à la drépanocytose que le BPP organisa par le biais de sa fondation, le gouvernement fédéral procéda à un dépistage de la maladie à l’échelle nationale.

Parallèlement, les autorités organisaient une autre réponse, plus musclée, au succès du BPP. Elles redoutaient en effet que les militants noirs n’endoctrinent la population et en particulier les enfants, les incitant à détester la police et le gouvernement. Les polices locales et le FBI n’eurent donc de cesse de harceler les militants du BPP et ses donateurs, perturbant les distributions de petits déjeuners par des descentes de police intempestives, empêchant la vente de son journal, lorsqu’elles ne sabotaient pas directement les différentes actions menées.

La répression qui s’exerça fut d’autant plus forte que le BPP n’hésitait pas, sur le terrain, à collaborer avec d’autres groupes révolutionnaires, aussi bien blancs que latinos.

  • Le meilleur exemple de ce type de collaboration pragmatique eut lieu à Chicago et connut une issue tragique.
  • Dans cette ville où, depuis l’échec de la campagne orchestrée par Martin Luther King en 1966, les conditions de vie des ghettos ne s’étaient guère améliorées, le leader du BPP de l’Illinois, Fred Hampton, avait établi courant 1969 ce qu’il appela la coalition « Arc-en-ciel ».
  • Cette coalition multiraciale regroupait le BPP et des membres de l’organisation blanche Students for a Democratic Society (SDS), des Young Lords, ancien gang portoricain reconverti dans l’action politique à Chicago et New York, ainsi que des Young Patriots, groupe de jeunes marxistes blancs de la classe ouvrière.
  • Elle soutenait notamment le programme local de distribution gratuite de petits déjeuners et le dispensaire médical du BPP.

L’alliance de ces forces contestataires, associée à la popularité des programmes de l’organisation révolutionnaire noire et de son leader charismatique Fred Hampton, constituait une menace trop forte pour l’ordre établi pour que les autorités la tolèrent.

À l’aube du 4 décembre 1969, Fred Hampton et Mark Clark, autre membre du BPP local, furent tués au cours d’un raid de la police de l’État de l’Illinois assistée de la red squad, l’unité antisubversion de la police de Chicago, contre l’appartement de Hampton. Il n’y aurait pas de « Messie noir » à Chicago.

Malgré le coup porté par la mort de Fred Hampton, le BPP poursuivit son action communautaire les années suivantes. À sa libération de prison en 1970 après l’annulation de sa condamnation, Huey Newton reprit les rênes du groupe et poursuivit ses activités locales de 1970 à 1974. Jusqu’en 1971, le BPP continua de se développer. Selon une estimation du FBI, le Black Panther tirait à plus de 139 000 exemplaires en 1971, diffusés dans le monde entier. Mais, attisées par une répression politique toujours plus forte, les tensions internes entre les militants qui souhaitaient réorienter le groupe vers la lutte révolutionnaire armée et ceux désireux de poursuivre le service concret à la communauté noire affaiblirent l’organisation, au moment même où une autre cause de dissension interne devenait de plus en plus évidente : le rôle problématique assigné aux femmes en son sein, à une époque de mobilisation féministe croissante dans le pays. Ces facteurs se conjuguèrent de sorte que, dès 1973-1974, le BPP avait cessé d’être une force menaçante pour l’ordre établi. Son aura restait intacte auprès de très nombreux jeunes, mais l’élan qui l’avait porté vers une position de symbole de la résistance et du radicalisme noirs était retombé.

 

« Personne ne demande jamais quel est le rôle d’un homme dans la révolution »

La place délicate occupée par les Africaines-Américaines dans les organisations révolutionnaires de la fin des années 1960 et du début des années 1970 est résumée dans le constat d’une membre des Black Panthers : « Personne ne demande jamais quel est le rôle d’un homme dans la révolution »

  • La situation des femmes au sein du BPP reflétait en effet un phénomène plus général au sein de la mouvance nationaliste noire.

Comme cela avait déjà été le cas dans les organisations du mouvement noir de la décennie précédente, les femmes jouèrent le rôle de petites mains du BPP, abeilles essentielles au fonctionnement de la ruche mais invisibles, cachées derrière les leaders masculins qui se succédèrent à la tête de l’organisation.

  • Jusqu’en 1968, le BPP resta dominé par les hommes.
  • L’accent mis sur l’autodéfense armée et le recrutement de jeunes des ghettos valorisaient une conception de la masculinité qui laissait peu de place au petit contingent de femmes présentes dès les débuts de la lutte.
  • La mise en place des programmes de survie changea la donne, attirant de très nombreuses femmes qui finirent même parfois par devenir majoritaires dans certaines sections de l’organisation.

Les femmes du BPP assuraient le fonctionnement quotidien et l’animation des sections locales tout en permettant au groupe d’entretenir de bonnes relations avec les communautés là où il s’implantait. Pendant que les hommes intervenaient ponctuellement pour empêcher – souvent par la force – l’éviction de familles ou de femmes seules pour loyers impayés, les militantes entretenaient au jour le jour des réseaux informels de garde d’enfants et aidaient les personnes âgées des ghettos. Le soin des enfants étant considéré comme une activité féminine par excellence, les femmes, et notamment les mères, étaient enjointes de s’y consacrer. Au sein du BPP s’imposa par conséquent une division des tâches genrée : d’un côté le travail communautaire féminin et, de l’autre, la représentation publique, masculine, de l’organisation. Certaines militantes dénoncèrent le sexisme d’une telle répartition, refusant notamment la déférence attendue des femmes envers les hommes. Ericka Huggins se souvint ainsi d’avoir été choquée en visitant une section locale de découvrir que les femmes préparaient le petit déjeuner et servaient les hommes, attendant dans la cuisine que ces derniers aient fini pour manger à leur tour. Elle mit rapidement fin à cette pratique. Cependant, d’autres militantes refusaient de critiquer le sexisme de leurs camarades masculins de peur d’affaiblir le combat pour l’égalité raciale.

Le machisme n’était pas une spécificité du BPP. Il se retrouvait aussi bien dans la société dominante que dans les communautés hippies, qui fleurirent à partir de la seconde moitié des années 1960.

Les appartements dans lesquels vivaient à peu de frais les Black Panthers reproduisaient d’ailleurs aussi les pressions sexuelles imposées aux membres féminins des communautés blanches.

Certes, pour les nationalistes noirs comme pour les hippies blancs, la révolution passait par la libération sexuelle, les révolutionnaires noirs considérant la famille nucléaire blanche comme symbolique de l’oppression plus générale des Noirs dans la société.

Mais cette libération était souvent subie par les militantes noires, qui devaient en outre s’occuper seules des questions de contraception, d’avortements clandestins ou de maternité. Les lieux de vie du BPP reproduisaient donc à bien des égards les inégalités sexuelles et genrées traditionnelles.

Par ailleurs, dans la vision presque exclusivement masculine de la libération armée prônée par certains militants très médiatisés du Black Power, les femmes apparaissaient soit absentes soit réduites à une mission de procréation des futurs révolutionnaires.

L’icône de l’amazone combattante coiffée à l’afro était bien armée d’un fusil, mais elle portait également un bébé dans le dos.

Une situation similaire s’observait dans les autres groupes nationalistes noirs de cette période, telles la Black Liberation Army ou la Republic of New Africa. Dans la NOI, la place assignée aux femmes était encore plus conforme au conservatisme social ambiant. La NOI avait en effet répondu à la question de leur place dans la révolution en soulignant leur rôle de mères de révolutionnaires, ces « reines de l’univers » que les Musulmans noirs se devaient de protéger. Si certaines militantes s’accommodaient de cette position subalterne, comme l’avaient fait avant elles des générations d’autres femmes activistes noires – ce afin de ne pas nuire au combat pour la libération de la race –, d’autres n’hésitèrent pas à protester. La critique du sexisme qui régnait au sein du mouvement noir n’était pas nouvelle mais celle-ci s’accentua dans un contexte de développement du mouvement féministe radical.

Contre la National Organization for Women (NOW) qui dominait le féminisme libéral de la deuxième vague depuis sa création en 1966 et luttait essentiellement pour l’égalité de traitement entre hommes et femmes, les féministes radicales affirmaient qu’aucune égalité réelle n’était possible sans changement radical de la société. Il fallait non seulement lutter contre le racisme et l’oppression économique mais également prendre conscience de l’oppression fondamentale des femmes dans la sphère privée, autrement dit de leur subordination au sein de la famille. Le rôle inférieur assigné aux femmes dans les organisations contestataires des années 1960, SDS et SNCC en tête, avait poussé de nombreuses militantes blanches vers une telle analyse. Elles avaient conclu de la résistance que leur opposaient les hommes au sein de ces mouvements la nécessité de s’organiser séparément. Dès 1968-1969, le féminisme radical s’était imposé comme composante essentielle du mouvement féministe américain. Des groupes comme les New York Radical Women, la Jeannette Rankin Brigade, WITCH (Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell) ou les Redstockings virent le jour et organisèrent des séances collectives pour aider les femmes à prendre conscience (consciousness raising) des liens entre le personnel et le politique.

Le mouvement féministe radical se voulait inclusif et souhaitait s’adresser à toutes les femmes sans considération de race.

Toutefois, comme son pendant libéral, il en vint à être dominé par des femmes blanches de la classe moyenne, qui mirent l’accent sur la question de la subordination familiale au détriment de la lutte plus globale contre l’oppression raciale et économique.

Une fois de plus, les intérêts des femmes noires de la classe ouvrière étaient considérés comme secondaires.

  • Les féministes radicales noires ne retrouvaient pas non plus leurs préoccupations spécifiques en matière de maternité et de contraception.

En effet, contrairement à de nombreuses féministes blanches de la deuxième vague pour lesquelles la maternité était par nature source d’oppression en ce qu’elle condamnait les femmes à une vie solitaire au foyer, les femmes noires, souvent contraintes de travailler pour un salaire de misère, n’avaient pas le luxe de passer du temps avec leur famille. Ces dernières élaborèrent par conséquent une conception très différente de la maternité qui mettait l’accent sur la capacité de choix individuel, le temps disponible et les ressources nécessaires à cette dernière plutôt que sur son rejet global.

  • De même, tandis que les femmes blanches demandaient un accès renforcé à la contraception et à l’avortement,
  • les femmes africaines-américaines héritaient d’une longue histoire de stérilisation forcée et de politiques de planning familial dont le but était clairement de limiter les naissances d’enfants noirs.

Les féministes noires n’étaient pas pour autant opposées à la contraception comme pouvaient l’être certains nationalistes noirs, notamment au sein de la NOI, pour lesquels utiliser un moyen de contraception revenait à pratiquer un génocide. Les féministes noires rétorquèrent que mettre au monde des enfants condamnés à la pauvreté était tout aussi néfaste pour la « race » et revendiquèrent un usage choisi de la contraception qui leur permette d’échapper à la pauvreté, laquelle demeurait la préoccupation principale d’une très grande partie de la population noire féminine.

  • Pour sortir de cette position inconfortable, à mi-chemin entre mouvement noir et mouvement féministe blanc, les féministes noires américaines s’organisèrent, elles aussi, en groupes séparés.

Dès 1968, le Black Women’s Liberation Committee, présenté comme un groupe de discussion, avait vu le jour au sein du SNCC. En 1970, sous la direction de Frances Beal, le groupe prit son indépendance sous le nom de Black Women’s Alliance. Comme ses homologues du mouvement féministe blanc, ce dernier pratiquait les séances collectives de consciousness raising afin de préparer ses membres à lutter contre le problème du sexisme dans le mouvement noir et, plus largement, dans la communauté africaine-américaine. Beal théorisa cette réflexion dans un essai publié en 1970, Double Jeopardy : To Be Black and Female (Être femme et noire : un double péril ). Soulevant les problèmes du caractère spécifique de la double domination qui s’exerçait sur les femmes noires, ce livre devint l’un des premiers manifestes du féminisme radical noir aux côtés de l’anthologie The Black Woman, publiée la même année par l’écrivaine et militante Toni Cade (quelques mois plus tard, elle changea son nom pour se faire appeler Toni Cade Bambara).

Beal développa l’Alliance au-delà du SNCC. L’organisation se rebaptisa Third World Women’s Alliance (TWWA) lorsqu’un contingent de femmes portoricaines la rejoignit à New York. Un an plus tard, une deuxième section locale de la TWWA était fondée à San Francisco/Oakland.

Regroupant environ 200 femmes pour animer des groupes de réflexion et des programmes d’éducation politique, la TWWA se voulait résolument révolutionnaire. Elle prônait à la fois une transformation radicale des relations hommes-femmes et la lutte armée comme unique moyen d’éradiquer le sexisme, le racisme et l’impérialisme.

  • La TWWA invitait les femmes noires à se considérer comme des « colonies intérieures », à l’instar des femmes vietnamiennes qui souffraient à la fois de l’oppression des hommes vietnamiens et de celle des Blancs.

Élargissant à l’impérialisme la réflexion de Beal sur le sexisme et le racisme, les militantes de la TWWA réfléchissaient en termes d’intersectionnalité, sans employer encore le terme forgé plus tard par la chercheuse Kimberlé Crenshaw .

  • Toutes les militantes noires ne se reconnaissaient pas dans cette version tiers-mondiste du féminisme mais elles partageaient des préoccupations qui les distinguaient et les éloignaient des féministes blanches, en particulier la question centrale de la survie économique.

Les femmes noires américaines n’avaient en effet pas attendu la fin des années 1960 pour comprendre que « le personnel est politique ».

  • Celles qui étaient actives au sein de la NWRO savaient pertinemment que la défense des mères bénéficiaires de l’aide sociale constituait un geste politique fort dans un contexte de stigmatisation importante.

La menace de réduction des prestations sociales dans l’Amérique de Nixon intervenait au moment où le féminisme radical émergeait comme force politique et sociale.

Elle provoqua une radicalisation de la NWRO qui se mit, à partir du début des années 1970, à mettre en avant la dimension féministe de son action. Porte-parole du groupe puis présidente de l’organisation à partir de 1973, Johnnie Tillmon joua un rôle important. En 1972, son article « Welfare is a Women’s Issue » devint immédiatement célèbre par l’éloquence de ses premières lignes :

« Je suis une femme noire. Je suis une femme pauvre. Je suis une femme grosse. Je suis une femme d’âge mûr. Et je dépends de l’aide sociale. Dans ce pays, si vous êtes l’une de ces choses, vous comptez moins qu’un être humain. Si vous êtes toutes ces choses, vous ne comptez pas du tout. Sauf en tant que statistique. »

Refusant ce statut de statistique anonyme, les membres de la NWRO menèrent au début des années 1970 une série d’actions spectaculaires destinées à mettre en scène les difficultés des femmes percevant l’aide sociale. Pendant l’été 1970, une cinquantaine de mères forcèrent l’entrée du service de l’aide sociale à Washington et exigèrent des aides spéciales pour l’achat de meubles ; un autre groupe obtint une audience du ministre du Logement, de l’Éducation et de l’Aide sociale (HEW) de l’époque, Robert Finch. Les années suivantes, les protestations continuèrent avec succès. La NWRO obtint l’augmentation du montant des aides, l’abandon des visites intempestives au domicile des bénéficiaires et le droit d’habiter avec un homme sans perdre pour autant ses allocations. Surtout, encouragées à faire valoir leurs droits, des dizaines de milliers de femmes présentèrent une demande d’aide sociale pour la première fois.

Depuis sa création en 1967, l’organisation poursuivait son action de défense des femmes bénéficiaires de l’aide sociale quelle que soit leur origine sociale.

  • Toutefois, compte tenu de la présence dans ses rangs d’une majorité écrasante de femmes noires, l’organisation devint un vecteur essentiel du combat des Africaines-Américaines défavorisées.

Cette identification publique et médiatique entre la NWRO et les femmes noires suscita des tensions à l’intérieur du groupe.

Tandis que les Blanches avaient souvent du mal à s’identifier à leurs « sœurs » noires, lesquelles les accusaient de bénéficier d’un traitement privilégié dû à la blancheur de leur peau, les femmes latinos partageaient quant à elles les griefs des Africaines-Américaines tout en se plaignant à haute voix de la négligence de leurs problèmes spécifiques au profit de ceux de ces dernières.

  • Des tensions similaires se retrouvaient dans tout le mouvement ouvrier féminin, qui se mobilisait à la même époque pour pouvoir bénéficier équitablement de la mise en œuvre effective de la déségrégation de l’emploi et des pratiques d’affirmative action.

L’essor du féminisme noir radical ne produisit pas uniquement des tensions avec les autres Américaines. Directement remis en cause pour leurs pratiques sexistes, les hommes africains-américains réagissaient également souvent de manière négative. La majeure partie des critiques de ces derniers tournaient autour des effets supposés de cet activisme séparé qui provoquerait des divisions.

Certaines voix n’hésitaient toutefois pas à reprendre l’idée conservatrice selon laquelle l’émancipation des femmes émasculerait les hommes, sapant les efforts menés pour redresser la race. Partageant avec Moynihan l’idée d’une nécessaire restauration du patriarcat noir afin de stabiliser la structure familiale des ghettos, de nombreux dirigeants noirs critiquèrent vertement les féministes radicales.

Ces tensions n’entamèrent toutefois pas la détermination des Africaines-Américaines radicales. Fondée en 1973, la National Black Feminist Organization (NBFO) suscita un véritable engouement : plus de 250 femmes assistèrent à sa première conférence en novembre. L’organisation entendait agir sur une multiplicité de fronts :

  • l’emploi,
  • les modes de garde d’enfants,
  • la sexualité,
  • la toxicomanie,
  • les relations avec les autres femmes noires et avec le reste du mouvement féministe.

Mais le début de la NBFO fut également son apogée. En effet, le groupe ne parvint pas à se transformer en organisation politique, échouant en cela à devenir le pendant noir radical de NOW. Il fut par ailleurs critiqué pour son attitude et ses préoccupations bourgeoises par d’autres collectifs féministes radicaux, tel le Combahee River Collective, qui regroupait des féministes noires lesbiennes.

Si le féminisme noir radical ne parvint pas à donner naissance à une organisation politique pérenne, il suscita toutefois l’apparition d’une multitude de collectifs dans l’ensemble du pays, qui contribuèrent à leur échelle à transformer la culture politique des Africaines-Américaines. Le mouvement continua également d’inspirer les travaux de nombreuses auteures féministes. Après Toni Cade Bambara, Audre Lorde, Nikki Giovanni, Frances Beal et Alice Walker, d’autres suivirent, telles Darlene Clark Hine, Angela Davis, bell hooks, Michele Wallace, Paula Giddings ou Toni Morrison, qui publièrent des essais littéraires, politiques, historiques ou des œuvres de fiction qui eurent une grande influence sur leurs contemporaines et sur les générations suivantes.

Malgré ce dynamisme théorique, le féminisme noir échoua à se transformer en une mobilisation durable de masse. D’une part, la grande majorité des femmes noires américaines ne se reconnaissaient pas dans un féminisme qu’elles continuaient d’associer à la classe moyenne blanche.

Malgré leurs efforts, les féministes radicales noires ne parvinrent pas à convaincre la masse des Africaines-Américaines que le féminisme tel qu’il était incarné par ces organisations servait leurs intérêts.

D’autre part, le féminisme noir radical appelait à une mobilisation sur une multiplicité de fronts, tâche bien plus difficile à mettre en œuvre qu’une action centrée sur quelques points circonscrits. On peut donc penser qu’il échoua notamment parce qu’il proposait une remise en cause radicale du système économique et politique en place, à une heure où un tel discours n’était plus audible par l’opinion publique ni tolérable par les autorités.

Alors que l’action des militantes de la fin des années 1960 et du début des années 1970 s’inscrivait dans une longue tradition d’activisme socio-économique des femmes noires américaines, leur invisibilité a en effet permis de construire le mythe d’un mouvement pour les droits civiques déconnecté de ces préoccupations, qui dédouanait les libéraux du Nord tout en discréditant les formes plus radicales de mobilisation en les désignant comme extrémistes et coupées des réalités. Quand l’émergence d’un activisme noir féminin visible eut lieu, ce fut sous la forme d’un féminisme radical séparé, pris dans l’entre-deux du mouvement noir et du féminisme blanc. Or, à ce moment, la construction politique d’un mouvement des droits civiques idéalisé s’était déjà produite et le féminisme noir radical qui, par le biais du tiers-mondisme puis de l’intersectionnalité, ramenait au premier plan la question de l’oppression socio-économique, ne s’avéra pas en mesure d’infléchir le débat. Le démantèlement des obstacles légaux à l’égalité ayant ouvert la voie à l’idéologie de la responsabilité individuelle et de la colorblindness, tout discours mettant en question les structures institutionnelles du racisme dans un contexte de « crise urbaine » et de montée du conservatisme devint inaudible. Dans ce domaine, les féministes noires radicales n’étaient pas les seules à essayer de faire entendre leurs voix à un moment où la nation n’était plus prête à écouter. Les détenus des pénitenciers de Soledad, San Quentin en Californie et Attica dans l’État de New York en firent l’expérience mortelle en 1971.

 

Le Black Power derrière les barreaux

Au moment où le Black Power inspirait la mobilisation politique de Noirs, hommes et femmes, dans les domaines de l’action communautaire et sociale, de la culture ou encore de la politique électorale, entre 1968 et 1971, 48 émeutes eurent lieu dans les prisons du pays. Cette concomitance n’est pas accidentelle.

Ces mouvements de révolte impliquaient en effet essentiellement des détenus africains-américains et latinos qui protestaient contre le racisme des centres pénitentiaires et de leurs personnels.

Directement influencés par l’idéologie du Black Power, ces hommes interprétaient leur incarcération comme un prolongement de l’oppression vécue dans leurs quartiers.

Il leur appartenait par conséquent de se rebeller pour essayer de renverser l’ordre raciste qui régnait à l’intérieur des centres pénitentiaires, de la même manière que leurs « frères » à l’extérieur organisaient le soulèvement des quartiers pauvres.

Ce lien entre les luttes à l’intérieur et à l’extérieur dérivait d’un constat :

depuis la mise en place du programme de contre-renseignement du FBI – le COINTELPRO-Black Nationalists –, les pouvoirs publics se servaient des condamnations à de longues peines comme d’une arme pour affaiblir le mouvement noir radical.

Le renforcement de l’arsenal législatif et juridique destiné à lutter contre les désordres urbains, mis en place dans le cadre de la « guerre contre le crime » lancée en 1968 par le président Johnson, eut pour effet d’augmenter considérablement la population carcérale africaine-américaine (et, dans une moindre mesure, latino).

Dans ce contexte, le regard des détenus noirs sur la prison changea. À la grande époque du mouvement non violent de désobéissance civile, au début des années 1960, les militants n’hésitaient pas à se faire arrêter parce qu’ils considéraient un séjour en prison comme une marque honorifique. À partir de la fin des années 1960, ils se mirent à considérer leur incarcération comme une tentative des pouvoirs publics pour les neutraliser.

Il s’agissait à leurs yeux d’une nouvelle étape dans la longue histoire de l’utilisation de l’emprisonnement des Noirs aux États-Unis comme moyen de maintenir la suprématie raciale, de la période de l’esclavage au système du convict leasing. Ayant établi cette filiation avec le système esclavagiste, les détenus noirs estimaient que les opprimés n’étaient pas tenus de respecter les lois des oppresseurs. Par conséquent, ils se considéraient non pas comme des criminels mais comme des prisonniers politiques.

Un mouvement de réforme des prisons et de défense des droits des prisonniers se mit en place. Il était mené par des militants incarcérés ou des détenus politisés derrière les barreaux, sous l’influence de la NOI ou du BPP, lui aussi très présent en milieu carcéral du fait de l’emprisonnement d’un grand nombre de ses membres. Pour gripper ce mécanisme de contrôle social et politique, les détenus organisèrent à la fin des années 1960 et au début des années 1970 toute une série d’actions, de la mutinerie à la grève de la faim en passant par la production d’écrits de toutes sortes, en vue d’en finir avec l’invisibilité des prisons et des prisonniers dans la société américaine.

Ils étaient aidés en cela par la multiplication des procès, au cours desquels les accusés transformaient leur défense en plaidoyer contre le racisme du système pénal et qui donnaient lieu à de vastes rassemblements de solidarité. Parmi toutes les voix qui s’élevèrent en soutien au mouvement de défense des prisonniers, une fut particulièrement influente : celle d’Angela Davis.

Militante africaine-américaine féministe, connue pour ses prises de position politiques radicales, Angela Davis devint une icône du mouvement en 1969 lorsqu’elle perdit son poste de professeur à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). La raison : son appartenance au Parti communiste américain (CPUSA, Communist Party USA), à une époque où l’idéologie de guerre froide était d’autant plus dominante que le pays était toujours englué dans la guerre du Vietnam. Un vaste mouvement de solidarité s’organisa, réunissant les membres de la Nouvelle Gauche étudiante, le Parti communiste américain, les organisations noires liées au Black Power et des groupes féministes. Née à Birmingham (Alabama) en 1944, Angela Davis avait personnellement connu la ségrégation avant de partir vivre et étudier ailleurs, d’abord à l’Université Brandeis à côté de Boston, puis à la Sorbonne à Paris et à l’Université de Francfort. Pendant cette formation internationale qui lui fit découvrir la philosophie politique de l’école de Francfort, elle continua de suivre attentivement le combat des Noirs aux États-Unis. Elle décida de rentrer préparer son doctorat à l’Université de Californie à San Diego (UCSD) sous la direction de Herbert Marcuse, qui avait été son professeur à Brandeis. Dès son arrivée, elle se rapprocha du SNCC et du BPP nouvellement formé, avant de le rejoindre en 1968 et d’adhérer également au Parti communiste américain. Quelques années plus tard, elle obtint un poste de professeur à UCLA. Son appartenance au CPUSA lui posa moins de problèmes de conscience que son militantisme au sein du BPP, dont elle dénonça vigoureusement le sexisme. Elle s’éloigna progressivement de cette dernière organisation.

Dans le cadre de son militantisme au Parti communiste, elle se passionna pour la question de la réforme des prisons, tout en se battant pour défendre son droit à enseigner à l’UCLA. Elle concentra son énergie sur le cas de trois détenus, George Jackson, Fleeta Drumgo et John Clutchette, surnommés les « Frères de Soledad ». Ces trois Africains-Américains, qui animaient dans leur prison californienne, à Soledad City, un mouvement de défense des droits des prisonniers, étaient accusés – à tort – d’avoir tué un gardien de prison en janvier 1970. Par le biais du comité de défense des Frères de Soledad, Davis fit la connaissance de George Jackson, dont elle devint intime et avec qui elle échangea une correspondance passionnée. Ce dernier avait été condamné à l’âge de dix-huit ans à une peine d’un an renouvelable indéfiniment pour avoir conduit une voiture impliquée dans un cambriolage. Le butin n’avait pas excédé les 70 dollars et George Jackson ignorait que son compagnon de voiture avait commis ce cambriolage. Lorsque Angela Davis le rencontra, il avait déjà passé dix années derrière les barreaux. Au lieu de succomber à la déshumanisation de cette vie carcérale, Jackson s’était politisé en prison où il avait rejoint le BPP et s’était transformé en théoricien charismatique du mouvement de défense des droits des prisonniers, étant notamment l’auteur de lettres qui furent plus tard publiées.

Avant de rencontrer George Jackson, Angela Davis s’était liée à ses proches et avait recruté son jeune frère Jonathan pour lui servir de garde du corps. En effet, depuis la controverse qui avait entouré sa nomination puis son renvoi de l’UCLA, Angela Davis recevait d’innombrables lettres de menace de mort. Elle sortait donc accompagnée de gardes armés, dont elle avait elle-même acheté les armes qu’elle conservait le reste du temps à son domicile. Le 7 août 1970, dans une tentative visant à obtenir la libération de son frère et attirer l’attention sur le sort des détenus noirs dans les prisons, Jonathan Jackson introduisit des armes dans l’enceinte d’un tribunal et s’en servit pour libérer trois détenus et prendre en otage le juge, le substitut du procureur de district et plusieurs membres du jury. Il n’alla pas loin : les gardes du tribunal l’abattirent sur le parking devant le bâtiment. Ils tuèrent en même temps deux des détenus évadés et le juge, et blessèrent le substitut du procureur, plusieurs jurés ainsi que le troisième détenu. L’arme utilisée durant la prise d’otages ayant été achetée par Angela Davis, celle-ci, absente de Californie au moment des faits, fut immédiatement recherchée par la police pour complicité dans cette prise d’otages ratée. La militante africaine-américaine, convaincue de la détermination des autorités à abattre à travers elle un symbole à la fois du mouvement noir radical, du féminisme et du communisme, partit en cavale. Pendant deux mois, elle figura en tête de la liste des dix personnes les plus recherchées par le FBI. Arrêtée à New York le 13 octobre 1970, elle passa les seize mois qui suivirent en prison, la majeure partie du temps à l’isolement. Le 5 janvier 1971, l’État de Californie l’inculpa de trois chefs d’accusation, tous passibles de la peine de mort : meurtre, enlèvement et complot. Son engagement en faveur des prisonniers politiques l’avait rattrapée. Elle devint l’objet principal de la campagne concernant les prisons. Grâce aux réseaux communistes internationaux, les témoignages de soutien affluèrent du monde entier. Les portraits de la jeune femme noire à l’afro fleurirent dans les manifestations organisées de Paris à Moscou en passant par Berlin, Stockholm, Tokyo, Prague, Mexico ou La Havane.

Pendant ce temps, le 21 août 1971, plusieurs jours avant son procès pour le meurtre du gardien à Soledad, George Jackson, transféré en 1970 à la prison de San Quentin, toujours en Californie, lançait un soulèvement dans le pénitencier après avoir libéré à l’aide d’un pistolet tous les prisonniers d’un étage du quartier de haute sécurité. Dans la mêlée, trois gardiens furent tués ainsi que deux prisonniers soupçonnés d’avoir dénoncé la mutinerie. George Jackson se précipita dans la cour où il fut immédiatement abattu par un gardien. Il n’avait pas trente ans. L’annonce de sa mort provoqua une série de révoltes et de grèves de la faim dans les prisons du pays.

Le 8 septembre 1971, 1 300 détenus de la prison de haute sécurité d’Attica, petite ville située au nord-ouest de l’État de New York, s’emparèrent de la prison et prirent en otage plusieurs dizaines de gardiens. Révoltés par la mort de George Jackson, qu’ils interprétaient comme un assassinat politique, ces hommes, Noirs, Latinos et même certains Blancs, réclamaient une véritable réforme de l’institution pénitentiaire. Les négociations entamées échouèrent malgré l’intervention sur place de Bobby Seale. Le 13, le gouverneur républicain de l’État de New York ordonna l’assaut qui se solda par un bain de sang. La police et la Garde nationale reprirent le contrôle de la centrale pénitentiaire au prix de 43 morts, dont 10 otages .

  • En février 1972, alors qu’elle subissait d’intenses pressions, la Cour suprême de Californie abolit la peine de mort dans cet État.
  • Cette décision permit la libération sous caution d’Angela Davis, demandée par une vaste coalition d’activistes mais qui restait impossible tant que cette dernière encourait la peine de mort, les crimes passibles de la peine capitale n’étant pas éligibles pour une libération sous caution.
  • Le verdict final fut rendu le 5 juin : non coupable des trois chefs d’accusation retenus contre elle. Angela Davis, la plus célèbre des prisonnières politiques du pays, était libre.
  • Le 27 mars 1972, Fleeta Drumgo et John Clutchette, les deux Frères de Soledad survivants, avaient été acquittés du meurtre du gardien. George Jackson, lui, n’était plus vivant pour pouvoir être blanchi officiellement.

L’acquittement d’Angela Davis offrit un soulagement aux militants noirs du pays et un retour de confiance dans le système judiciaire. Mais les problèmes de fond, à l’origine de la mobilisation des détenus, n’avaient trouvé aucune solution. Les lois relatives à la lutte contre la criminalité restaient en place et furent même renforcées sous Nixon. Ce dernier souhaitait en effet s’attaquer à ce qu’il considérait comme un autre problème social : celui des drogues.

  • Lancée à partir de 1971, la « guerre contre la drogue » confirma le changement de regard de la nation américaine sur les populations pauvres des ghettos où la drogue faisait des ravages de plus en plus marqués.

Après avoir été considérés comme des malades victimes de leur environnement (pauvreté, chômage, conditions de vie difficiles), les toxicomanes étaient désormais regardés comme des menaces pour la société.

Si l’administration Nixon consacrait encore un budget conséquent au traitement médical et social de la toxicomanie, elle y ajouta un volet répressif qui ne cessa de se développer au cours des décennies suivantes.

On comprendra rétrospectivement que l’incarcération massive des hommes noirs américains n’en était en fait qu’à ses débuts, et les révoltes de détenus qui eurent lieu après 1971 ne parvinrent pas à enrayer cette tendance. Au contraire, elles eurent tendance à renforcer dans l’opinion publique l’image négative des personnes incarcérées.

  • L’issue dramatique de ces soulèvements dans les prisons illustre l’évolution du contexte politique.
  • Après l’élan de la période 1968-1971, où tout semblait encore possible, la période suivante, marquée par la réélection triomphale de Nixon, fut celle du recul.
  • La répression violente des mutineries éclaire le virage à droite de la nation et l’intolérance grandissante vis-à-vis des discours révolutionnaires.
  • Les militants noirs étaient encore nombreux à se battre pour le renversement du système en place et pour l’avènement d’une autre Amérique, juste et équitable sur le plan racial, mais l’opinion publique semblait s’être définitivement rangée du côté des défenseurs de l’ordre établi.
  • Ici et là, quelques figures étaient certes encore capables de saisir l’imagination et de bousculer les consciences, mais leurs voix avaient l’accent d’une époque révolue.

Le mouvement révolutionnaire noir était désormais sur la défensive. La violence de l’assaut contre les détenus d’Attica, la traque et le procès d’Angela Davis, la répression contre les militants du BPP et des autres groupes nationalistes noirs comme la Black Liberation Army attestaient le raidissement des pouvoirs publics et de la nation. Les soutiens des mouvements révolutionnaires s’amenuisaient rapidement, y compris dans la population africaine-américaine. Même les militants du Black Power sur les campus renonçaient de plus en plus à essayer d’ouvrir l’université à la communauté alentour pour concentrer leurs efforts sur la pérennisation des départements d’études noires.

  • Une idéologie conservatrice gagnait du terrain, y compris dans les rangs des Africains-Américains, comme l’illustre le spectaculaire redressement de la NOI.

 

Le nationalisme conservateur de la Nation of Islam

  • Les tensions entre Elijah Muhammad et Malcolm X, de même que l’assassinat de ce dernier, très certainement perpétré par un membre de la NOI, avaient entamé la réputation de l’organisation musulmane.

La NOI réussit toutefois à se relever et à attirer dans ses rangs un nombre croissant de fidèles entre 1968 et 1975. En cette période de diffusion de l’idéologie du Black Power, la Nation of Islam offrait en effet une image de stabilité dans un paysage militant et politique très fragmenté. À côté des différentes organisations qui rivalisaient pour attirer les Noirs partisans du nationalisme, tels le CORE, le SNCC ou encore le BPP, la NOI, fondée en 1930, faisait figure de vénérable institution. Elle attira un nombre important de jeunes désespérés du ghetto auxquels elle donnait un sens à leur vie en leur conférant une identité mêlant fierté et respectabilité. En phase avec l’ethos viril de l’époque, la Nation of Islam proposait aux jeunes hommes à la fois une éthique et un moyen d’affirmer leur droit au respect. L’organisation se caractérisait par une atmosphère de soutien et d’affection pour ses fidèles, qui pouvaient compter sur l’amitié des autres membres, leur aide financière, de bonnes conditions de logement dans les immeubles détenus par le groupe, ainsi qu’une certaine forme de reconnaissance. La NOI se distinguait par l’envoi de lettres aux détenus convertis dans les prisons du pays et par sa lutte constante contre le manque de discipline, l’alcool, la prostitution et les drogues. La Nation of Islam était ainsi populaire non seulement auprès des jeunes hommes qui y trouvaient un moyen de résister aux pressions croissantes de l’économie souterraine en pleine expansion à partir des années 1960, mais également de leurs familles, qui appréciaient sa morale conservatrice. En 1972, la Nation of Islam affirmait que Muhammad Speaks était diffusé à 600 000 exemplaires. À la même époque, le tirage d’Amsterdam News était seulement de 85 000.

Le conservatisme de la Nation of Islam se retrouvait également sur les questions économiques, puisque l’organisation musulmane s’inscrivait dans la tradition du capitalisme noir.

Dans son livre Message to the Blackman in America, publié en 1965, Elijah Muhammad incitait par exemple, dans le cadre de son plan de libération économique, les membres de la NOI à épargner. Développant son activisme économique, l’organisation aidait ses membres à s’installer à leur compte et à créer des entreprises. Des membres de la NOI se lancèrent ainsi avec succès dans l’entreprenariat agricole en Georgie, en Alabama, au Texas, en Floride et dans le Michigan.

La religion était souvent secondaire dans l’attrait pour la NOI qui devint au fil des années un véritable empire financier.

Outre l’achat de terres agricoles, elle investit également dans de nombreux biens immobiliers et magasins à côté de ses mosquées, jusqu’à constituer un patrimoine s’élevant à plusieurs millions de dollars. La NOI attirait aussi par ses écoles qui offraient une instruction religieuse et des cours sur l’histoire de la communauté africaine-américaine. Pour les parents à la recherche d’un environnement éducatif traditionnel, exempt des tensions raciales liées à la déségrégation des écoles publiques dans le pays, les écoles de la NOI constituaient une alternative séduisante, d’autant qu’elles n’obligeaient pas leurs élèves à se faire vacciner.

En effet, de nombreux Noirs entretenaient une grande méfiance envers les obligations médicales. La découverte en 1972 du scandale de l’expérience médicale de Tuskegee sur la syphilis ne fit qu’aggraver cet état de fait. Au cours de cette dernière, afin d’étudier la progression naturelle de la maladie dans la population rurale masculine d’Alabama, un groupe de métayers illettrés avait été suivi par des services médicaux mais non soigné en dépit de la découverte de l’efficacité de la pénicilline comme remède datant de 1947.

Par son message combinant fierté raciale, éthique conservatrice et promotion du capitalisme noir, la Nation of Islam illustrait le retour d’un grand nombre d’Africains-Américains vers des formes d’activisme traditionnel, rompant avec la politique de la rue qui avait progressivement pris de l’ampleur dans l’après-Seconde Guerre mondiale. Compte tenu de l’état du rapport de forces et du conservatisme de plus en plus prégnant, un nombre croissant d’Africains-Américains estimaient que la seule voie véritablement pragmatique pour améliorer la situation des Noirs était celle de la politique et de l’activité économique, sorte de mélange des préceptes de Du Bois et de Booker T. Washington revus au goût du jour.

 

« It’s Nation Time ! »

  • Mobiliser politiquement ne signifiait pas nécessairement jouer le jeu du bipartisme traditionnel.

Dès 1967, des militants noirs avaient tenté de rassembler les forces disparates du Black Power au sein d’une coalition indépendante : réunie à l’initiative d’Adam Clayton Powell et d’Amiri Baraka, une conférence nationale du Black Power se tint à Newark et proclama de nouveau le droit des Noirs à la révolte quand cela était nécessaire. D’autres grands rassemblements eurent lieu au cours des années suivantes, marquant le rapprochement des voix radicales et modérées ainsi que l’apogée du mouvement nationaliste noir .

  • L’élection de Nixon rendait impératif d’agir en ordre concerté. En 1970, 2 500 délégués représentant plus de 200 organisations locales noires d’une quarantaine de villes se réunirent à Atlanta pour la fondation du Congress of African People.
  • Regroupant à la fois des étudiants, des nationalistes d’organisations diverses et des leaders de la classe moyenne, femmes comme hommes, le congrès d’Atlanta visait à établir un « programme pour les Noirs » valant aussi bien pour les Noirs d’Amérique, d’Afrique, d’Australie, du Mexique, des Caraïbes et d’Amérique du Sud.

Loin d’être uniquement une réaction défensive à la montée en puissance des forces conservatrices, l’organisation du Congress of African People permit aux participants de s’inscrire dans le mouvement international panafricaniste et anticolonialiste.

L’intérêt des nationalistes noirs pour les luttes des peuples de couleur dans le monde n’était certes pas nouveau mais, soulignant l’unité politique du mouvement noir américain en dépit des divergences stratégiques et tactiques existantes, cette réunion traduisit la radicalisation des dirigeants noirs plus modérés.

  • Une même volonté de peser sur la politique nationale animait les élus noirs au Congrès.
  • Début 1971, ces derniers, dont le nombre était passé à treize, décidèrent d’officialiser la formation d’un Congressional Black Caucus (CBC) en vue de défendre plus efficacement les intérêts de la population africaine-américaine.
  • L’idée n’était pas nouvelle puisque les élus noirs avaient déjà déclaré publiquement en 1969 leur opposition commune à la nomination de Clement Haynsworth à la Cour suprême et organisé une audience publique sur l’assassinat de Fred Hampton et Mark Clark.
  • Élus par des majorités écrasantes dépassant à chaque fois les 70 %, ces députés pouvaient se prévaloir de représenter la communauté africaine-américaine dans son ensemble.

Pendant sa première année d’existence, les membres du CBC se présentaient volontiers comme les « représentants au Congrès de 20 millions d’Africains-Américains ». Charles Diggs, élu à la Chambre des représentants pour le Michigan, devint le premier président de cette structure.

Ils sollicitèrent une audience du président Nixon pour lui présenter leurs revendications ; ce dernier les ignora longtemps avant d’accepter de les recevoir. Ils lui transmirent une liste d’une soixantaine de demandes exigeant non plus l’égalité des chances mais l’« égalité des résultats » et fixèrent la date du 17 mai, anniversaire de l’arrêt Brown de la Cour suprême, comme date limite pour obtenir une réponse, faute de quoi ils s’engageaient à faire appel directement « au peuple » .

  • Le Congressional Black Caucus illustrait à sa manière la détermination des Noirs américains à trouver un moyen autre que la politique de la confrontation pour faire avancer la cause des Noirs.

Pour asseoir sa légitimité et être en mesure de faire remonter des informations pertinentes sur les problèmes concrets des Africains-Américains, le CBC organisa des audiences dans le pays sur la santé, l’éducation, l’entreprenariat noir, l’Afrique et le racisme dans l’armée. Il utilisa les informations collectées pour définir un « Programme national noir » qui devait servir à la fois de base au travail législatif au sein du Congrès et d’étalon pour juger les candidats à l’élection présidentielle de 1972.

Sans surprise, les différents points de ce programme furent repris lors de la campagne de Shirley Chisholm, première femme africaine-américaine à être élue au Congrès américain en 1968 (représentant l’État de New York), quand elle se présenta aux primaires démocrates quatre ans plus tard. Parallèlement, les membres du CBC étaient aussi engagés dans les initiatives politiques indépendantes inspirées du Black Power.

Diggs et ses collègues répondirent notamment présents à l’appel de la National Black Political Convention (NBPC) qui réunit plus de 8 000 personnes, peu après l’ouverture du procès d’Angela Davis, à Gary (Indiana). Plus vaste rassemblement de l’ère du Black Power, cette convention s’ouvrit sous le sceau de l’unité. Attirant des militants des organisations de promotion du Black Power mais également des militants et dirigeants de groupes de défenseurs des droits civiques, ainsi que des étudiants, des syndicalistes, des élus, des militants d’organisations de défense des bénéficiaires de prestations sociales et des féministes,

la NBPC s’était donné pour slogan « L’unité sans l’uniformité » et visait à créer une assemblée politique noire permanente.

Dès l’ouverture des débats, Amiri Baraka s’imposa comme le leader de la convention. Comme à Atlanta deux ans auparavant, les délégués entonnèrent de concert le chant nationaliste It’s Nation Time !. La présence de représentants de la SCLC attestait l’influence du Black Power au-delà des cercles considérés comme radicaux. Ralph Abernathy, qui avait repris la direction de la SCLC à la mort de King, était également présent, même si son autorité sur l’organisation était remise en question par Jesse Jackson. Betty Shabazz, la veuve de Malcolm X, était là elle aussi, de même que Coretta Scott King.

Baraka convainquit la convention de former un comité directeur représentant les 50 États américains et le district de Columbia, le territoire où se trouvait la capitale du pays, Washington D.C. Quelques semaines plus tard, ce comité fondait la National Black Political Assembly, dont le nom fut rapidement raccourci en National Black Assembly (NBA). Comme le CBC, elle définit un « Programme noir national », dont l’objectif était que la voix des Africains-Américains soit prise en compte dans l’élaboration des politiques publiques à tous les niveaux du gouvernement. Refusant que leurs votes puissent être considérés comme acquis, la NBA rédigea un engagement que les candidats à des fonctions électives devaient signer pour pouvoir compter sur le vote noir. Le programme énumérait les domaines d’intérêt fondamentaux pour la communauté noire. Commençant par rappeler que son appauvrissement économique trouvait ses racines dans l’esclavage et dans la discrimination systématique qui avait suivi son abolition, la NBA appelait au versement de réparations ainsi qu’à la mise en place d’une campagne d’achats à destination exclusive de commerces et d’entreprises détenus par des Noirs ; à la création de syndicats noirs parallèles lorsque ceux existant continuaient à faire preuve de racisme ; à l’exercice de pressions sur les Églises, les entreprises et les institutions blanches pour qu’elles investissent dans les quartiers noirs ; et à l’établissement de formes alternatives de production économique fondées sur la coopération et l’autogestion. Attachée à l’autodétermination, principe clé du Black Power, la NBA souhaitait voir un contrôle renforcé de la communauté noire sur les institutions et instruments de son développement social, culturel et éducatif, et insistait sur l’importance des médias noirs indépendants. Enfin, reflet de sa filiation avec le Congress of African People, elle dénonça vigoureusement l’impérialisme américain en Afrique, mais également au Vietnam, dans les Caraïbes, au Moyen-Orient et dans d’autres endroits du tiers monde. Deux mois plus tard, le Congress of African People organisa le premier African Liberation Day en soutien aux mouvements de libération noirs d’Afrique australe, qui réunit plus de 60 000 personnes à Toronto, San Francisco, Washington et dans les Caraïbes. C’était le plus grand rassemblement des Noirs américains pour une cause internationale depuis les manifestations contre l’invasion de l’Éthiopie par Mussolini.

Ces rassemblements politiques illustraient la force du Black Power, qui avait progressivement poussé vers des positions plus radicales des organisations aussi modérées que la SCLC, l’Urban League ou la NAACP. Signe de cette inflexion, Roy Wilkins lui-même commença à partir de 1970 à tenter des gestes de rapprochement en direction du BPP. La NAACP n’en désapprouvait pas moins certaines positions issues de la National Black Assembly, en particulier sa critique d’Israël et son opposition au busing au nom du droit des enfants noirs à continuer d’étudier dans des écoles où ils se sentaient bien. Malgré ces critiques, l’organisation ne refusait plus de s’adresser directement aux nationalistes noirs dans l’espoir de trouver avec eux un terrain d’entente. Ce rapprochement témoignait par ailleurs de l’urgence qu’il y avait à s’organiser politiquement dans un contexte politique et économique de plus en plus difficile. La répression politique continuait de s’abattre sur les organisations révolutionnaires, ouvertement ou secrètement, par exemple en attisant les rivalités politiques et personnelles entre le BPP et US de Ron Karenga, dont les membres finirent par s’entre-tuer en Californie. Après l’assassinat de Fred Hampton et Mark Clark, les raids contre les sièges du BPP continuèrent, de Los Angeles à Philadelphie. De même, la Black Liberation Army et la Republic of New Africa devinrent des cibles privilégiées du FBI et des forces de police dans tout le pays. En réaction, un grand nombre de ces groupes devinrent de plus en plus intransigeants, à une période où il aurait fallu au contraire faire preuve de souplesse politique et tactique afin de s’adapter au nouveau contexte politique.

La National Black Assembly tenta précisément de faire preuve de cette souplesse de manière à pouvoir maintenir une force politique noire indépendante. Partout dans le pays, des candidats africains-américains indépendants se présentèrent à diverses fonctions électives. Même le Black Panther Party choisit de réorienter son action et d’investir la politique électorale. Dix-huit mois à peine après son dernier passage devant un tribunal, Bobby Seale annonça qu’il se présentait au poste de maire d’Oakland aux élections de 1973. Elaine Brown était, pour sa part, candidate à un poste au conseil municipal. Ericka Huggins, quant à elle, venait d’être élue au conseil municipal de Berkeley. Expliquant ce revirement stratégique, Huey Newton déclara que « le BPP ancienne mouture s’était éloigné de la majorité écrasante de la population noire ».

 

Une communauté noire de plus en plus divisée

Huey Newton avait raison. Lorsque Nixon fut réélu triomphalement contre George McGovern à l’automne 1972 avec plus de 60 % des voix exprimées, seule une infime minorité des Noirs souhaitaient encore une révolution d’inspiration socialiste. Pour la très grande majorité, l’objectif n’était plus de renverser le système mais de trouver un moyen de défendre leurs intérêts dans une nation considérée comme encore imparfaitement pluraliste. En effet, la politique d’austérité fiscale initiée par Richard Nixon lors de son second mandat devait avoir des conséquences désastreuses pour la communauté noire.

  • Dès l’annonce de son budget pour l’année 1973, le National Committee Against Discrimination in Housing, organisme de recherche indépendant spécialiste des questions de logement,
    • déclara que les coupes budgétaires drastiques annoncées allaient priver
    • « les Noirs et les autres minorités du soutien dont ils ont besoin pour combler les écarts entre eux et la majorité blanche en matière de revenus, logement, éducation, santé et environnement local ».

La NAACP surenchérit :

  • « Les centres urbains qui se détériorent rapidement ne peuvent pas survivre sans une aide fédérale massive. […] M. Nixon a rendu les armes dans la guerre [contre la pauvreté] et la pauvreté règne désormais dans les taudis des ghettos du pays tout entier . »

Dans ce contexte, il était impératif de continuer de serrer les rangs. Si les grandes victoires législatives de 1964, 1965 et 1968 avaient levé la majeure partie des obstacles à l’égalité légale, la mise en pratique de ces lois restait difficile. Surtout, l’égalité juridique ne signifiait toujours pas, loin s’en fallait, l’égalité réelle.

  • La mobilisation se poursuivait donc à la base, à l’échelle des quartiers et des villes, dans les campagnes et les usines, pour faire entendre les besoins des populations noires et défendre leurs intérêts.

Les Noirs américains continuèrent d’agir comme ils avaient pris historiquement l’habitude de le faire, faute d’avoir accès à la sphère politique traditionnelle, c’est-à-dire en mêlant les modes de mobilisation politique. Alternant ou menant de front activités traditionnelles, telles que le vote ou le lobbying, et activités contestataires (sit-ins, grèves, manifestations, boycotts), ils donnaient à voir aux Blancs du pays toute la gamme des interprétations possibles du Black Power.

La presse nationale et la télévision s’intéressaient toujours principalement aux problèmes des ghettos du Nord mais ces derniers ne résumaient heureusement pas les préoccupations de l’ensemble de la population africaine-américaine. De fait, depuis le milieu des années 1960, celle-ci se diversifiait, en lien avec l’évolution de sa répartition géographique et avec le renforcement des clivages de classe en son sein. Si 90 % des Noirs vivant hors du Sud habitaient dans une grande métropole en 1970, un peu plus de la moitié des Africains-Américains résidaient toujours dans le Sud, en milieu urbain, certes, mais la plupart du temps dans des villes de moindre taille que dans le Nord et l’Ouest et souvent encore en milieu rural.

Le Sud demeurait la région où les écarts de revenus entre Noirs et Blancs restaient les plus élevés : les Noirs n’y gagnaient en 1970 que 57 % des revenus des Blancs (contre 61 % à l’échelle nationale et plus de 70 % dans le Nord-Est). Néanmoins, un nombre croissant de familles africaines-américaines continuaient de voir leurs revenus augmenter depuis 1964-1965 sous l’effet de la déségrégation de l’économie. Dans cette région du pays, la question de la déségrégation scolaire suscitait encore non seulement des tensions semblables à celles qu’avaient suscitées les campagnes d’opposition au busing dans le Nord, mais aussi des problèmes matériels spécifiques pour les enseignants et administrateurs des anciennes écoles noires, qui perdaient souvent au change dans les nouvelles structures mixtes. Ces problèmes dégénéraient parfois en violences, comme à Wilmington (Caroline du Nord) en 1970 et 1971. Globalement toutefois, la période allant du Civil Rights Act à la démission de Nixon dans le scandale du Watergate vit le Sud se rapprocher du reste de la nation sur tous les indicateurs.

Dans le domaine de la représentation politique, en particulier, le Sud rattrapait son retard. C’est en effet dans cette région que le Voting Rights Act, renouvelé en 1970 (puis de nouveau en 1975), produisit les effets les plus spectaculaires. À l’échelle du pays, le nombre d’élus noirs à tous les niveaux de responsabilités (élus au Congrès, élus des États, élus municipaux, membres des Bureaux de l’éducation, juges, shérifs, chefs de la police, etc.) passa de 471 en 1965 à 1 629 en 1970 et à 3 603 en 1975. Dans le Sud, cette progression fut nette surtout après 1970, en particulier au niveau des comtés et des municipalités. Alors qu’il n’y avait pas d’élus noirs au Congrès représentant le Sud en 1970, ils étaient 3 en 1975 ; au niveau des États, la représentation sur la même période passa de 32 à 94. Pendant ce temps, le nombre de Noirs membres des conseils élus des comtés augmenta de 24 à 192 et ceux des conseils municipaux de 263 à 605.

Compte tenu des difficultés historiques pour y accéder, parvenir aux responsabilités politiques impliquait une responsabilité sociale vis-à-vis de la communauté. Les membres du CBC en étaient conscients et ils tentèrent d’influencer les politiques publiques depuis les commissions parlementaires dont ils faisaient partie. Encore très minoritaires au Congrès, ils étaient cependant contraints de composer avec les Blancs libéraux qui représentaient une source importante du financement de leurs campagnes électorales. Après un engagement fort en 1971 et 1972 aux côtés des Noirs les plus défavorisés, ils adoptèrent une position plus conciliatrice et mirent l’accent sur la défense des droits civiques (renouvellement du Voting Rights Act en 1975) et l’égalité des chances, oubliant au passage l’« égalité des résultats » qu’ils avaient exigée de Nixon. Depuis Washington, ces élus étaient relativement protégés des pressions immédiates de leurs électeurs, ce qui n’était pas le cas des élus locaux.

Or ces derniers accédèrent aux responsabilités dans un contexte économique des plus difficiles. Alors que l’économie nationale sombrait dans une spirale descendante mêlant inflation et chômage, la population noire, selon un schéma tristement habituel, se retrouva en première ligne. En 1971, le taux de chômage des Noirs était de 9,9 %, soit plus du double de celui des Blancs, et 32 % des jeunes Africains-Américains étaient sans travail. Les maires noirs semblaient en outre impuissants à lutter contre la désindustrialisation et les délocalisations.

Mais tout n’était pas négatif. Cette période vit également le développement d’une classe moyenne noire de plus en plus nombreuse et dont la présence commençait à être visible à des postes à responsabilités administratives et économiques. Si ce groupe – directement bénéficiaire des politiques d’affirmative action et dont étaient issus les élus noirs – s’intéressait aux problèmes du reste de la communauté noire, il avait par ailleurs ses propres préoccupations, dans un contexte où la déségrégation résidentielle lui avait permis de s’éloigner du ghetto pour s’installer dans des quartiers privilégiés.

La complexité de la tâche des élus était à la hauteur des attentes que leur élection avait suscitées. Pour les aider, Howard University créa, avec le soutien de la Fondation Ford, le Joint Center for Political Studies. Indépendante et non partisane, cette institution, qui publiait une lettre d’information mensuelle, Focus, particulièrement appréciée des élus noirs, avait pour but de leur fournir des données sur les problèmes affectant la communauté africaine-américaine et de les aider à acquérir les compétences et le savoir politique nécessaires pour réaliser leurs objectifs. Ces élus devaient en effet concilier plusieurs exigences contradictoires : d’une part, ils avaient été élus avec comme mandat, implicite ou explicite, d’aider la communauté noire, en particulier ses membres les plus défavorisés, notamment dans les ghettos dont les habitants réclamaient toujours les moyens d’une redistribution des richesses ; d’autre part, l’exode des classes aisées et de l’activité économique vers les banlieues leur imposait de ménager la classe dirigeante économique locale pour l’inciter à ne pas suivre ces dernières. En effet, les entreprises réclamaient un environnement propice aux affaires, autrement dit une ville calme et à la fiscalité favorable, alors même que la concentration des problèmes sociaux dans les centres urbains nécessitait des investissements massifs dans les quartiers pauvres. Partout dans le pays, les hommes et les femmes élus s’efforcèrent donc de tenir leur double engagement – garantir le maintien des conditions de l’égalité des chances avec les Blancs et améliorer la justice sociale et économique –, tout en s’adaptant au contexte difficile du milieu des années 1970, où la montée du conservatisme politique s’accompagnait d’un retour en force de l’idéologie de la colorblindness. Or cette dernière était d’autant moins contestée qu’elle reposait sur le constat de la présence des Noirs dans de nombreuses sphères de la société et notamment dans la culture.

 

La mixité culturelle et ses limites

Accélération d’une tendance lancée les décennies précédentes, la culture populaire américaine avait continué de s’ouvrir davantage aux Africains-Américains entre 1965 et 1975. La mixité du monde du sport amateur et professionnel ne cessait de se renforcer et les Blancs suivaient désormais de près les exploits sportifs des athlètes noirs. Signe des temps, en avril 1968 le magazine pour hommes Esquire fit sa couverture sur le cas de Mohamed Ali, déchu de son titre de champion du monde poids lourds après sa condamnation pour avoir refusé son incorporation dans l’armée. Titrant « La passion d’Ali », le magazine présentait une photo du boxeur façon Martyre de saint Sébastien, pour dénoncer l’injustice de cette double peine. Dans le monde de la musique, l’acceptation et l’influence grandissantes des Noirs se faisaient sentir, accroissant la fortune de la maison de disques Motown dont les artistes phares – de Marvin Gaye aux Jackson 5 en passant par Stevie Wonder et Earth, Wind & Fire – séduisaient un public aussi bien noir que blanc.

Deux autres domaines, celui de la mode et celui de la publicité, sont plus révélateurs encore de la transformation des mentalités.

  • En 1970, Jean Bell, lauréate d’un concours de beauté au Texas, fit la couverture de Playboy en compagnie de quatre autres playmates blanches et, en octobre 1971, le magazine mit pour la première fois une femme noire, Darine Stern, seule en couverture.

Attestant l’évolution des mentalités du lectorat blanc, ce choix éditorial, controversé sur le moment, montrait également l’imprégnation des valeurs culturelles du Black Power dans la société, révélée par la coiffure afro du mannequin.

La presse mainstream s’était elle aussi progressivement ouverte aux journalistes noirs et aux sujets intéressant directement le lectorat africain-américain. Cette évolution traduisait en outre clairement la reconnaissance du poids des consommateurs noirs. À partir de la fin des années 1960 et plus encore au cours de la décennie suivante, les investisseurs blancs se mirent à s’intéresser aux produits culturels populaires auprès des Noirs, tels les produits de beauté. Pour toucher un public plus large et des segments de consommateurs plus variés, les entreprises inclurent des Noirs dans leurs campagnes de publicité. Les revenus publicitaires du magazine Ebony passèrent ainsi de 3,6 millions de dollars en 1962 à près de 10 millions en 1969.

  • Si les Africains-Américains pouvaient se réjouir de cette inclusion croissante, ils demeuraient exclus des profits économiques qu’engendrait cette diversification.
  • La plus grande mixité raciale du journalisme et de la presse provoqua notamment une crise de la presse africaine-américaine qui, à quelques exceptions près, ne s’en remit pas.

De plus, l’inclusion raciale se limitait à certains domaines bien circonscrits qui renforçaient les stéréotypes traditionnels, à l’instar du sport ou de la musique déjà évoqués. Si les hommes blancs pouvaient désormais fantasmer sur le corps de femmes noires en couverture de magazines comme Playboy, Hollywood par exemple renâclait toujours à l’idée d’employer des acteurs et actrices noirs dans des rôles valorisants et la possibilité de montrer des scènes d’amour interracial restait impensable. De même, la représentation des Africains-Américains à la télévision continuait d’être particulièrement réduite ou négative, en dépit du lancement de l’émission Fat Albert and the Cosby Kids en 1972.

  • En 1974, la section locale d’Atlanta de la NBFO lança une grande campagne de dénonciation d’une série télévisée populaire intitulée That’s My Mama, dans laquelle une grosse femme noire incarnait la figure stéréotypée de la mère dominatrice.

Malgré ces limites évidentes, sous l’effet du mouvement des vingt années écoulées la culture populaire s’était ouverte aux Noirs. Plus généralement, on peut dire que la société américaine sortit transformée de l’ère du Black Power.

Elle reconnaissait désormais le caractère pluriel de son identité, qu’on appellerait vite « multiculturelle ». Il était désormais considéré comme normal de trouver des Africains-Américains dans tous les secteurs de la société, des entreprises à la politique en passant par les universités et les industries culturelles.

C’est là l’un des principaux héritages du Black Power que d’avoir forcé la société américaine à reconnaître la place et l’importance des Africains-Américains. La fierté de leurs origines, la dénonciation du racisme des institutions et la mobilisation pour le renforcement de leur pouvoir dans tous les domaines avaient permis à ces derniers de conquérir le droit d’agir en acteurs politiques et sociaux à part entière pour dessiner l’avenir de l’Amérique urbaine.

  • Cependant, à l’instar des grandes victoires de 1964 et 1965, les succès du Black Power bénéficièrent surtout à la classe moyenne noire.

La cause principale à l’origine de l’émergence du mouvement à l’échelle nationale – la persistance des conditions de vie très difficiles des habitants du ghetto en dépit des victoires du mouvement pour les droits civiques – n’avait pas disparu.

Pire, en l’espace de dix ans, la situation des plus pauvres s’était même aggravée, de même que l’écart les séparant d’une part croissante de la population africaine-américaine en pleine ascension sociale.

Certains parvenaient certes à desserrer l’étau de la pauvreté et à quitter le ghetto, mais cela ne concernait par exemple que rarement les Noirs issus d’une famille monoparentale.

Avec l’accroissement des clivages sociaux dans la population africaine-américaine, les trajectoires de vie devinrent en effet de plus en plus associées à la composition et aux modes d’organisation des foyers.

Les Noirs américains avaient eu beau réclamer le respect et, à bien des égards, l’avoir obtenu, ce dernier restait encore très dépendant de la respectabilité de la personne, en lien avec l’écart que cette dernière parvenait à maintenir entre elle et les stigmates associés à la vie dans le ghetto.

  • Le cinéaste Melvin Van Peebles, reprenant la tradition lancée par Oscar Micheaux, avait bien essayé en 1971 de moquer cette quête de respectabilité en produisant un film d’un nouveau genre : Sweet Sweetback’s Baadasssss Song, produit avec un très petit budget, qui mettait en scène un antihéros noir, frappant des policiers blancs en toute impunité.
  • Le film, dont la publicité fut assurée par un bouche-à-oreille efficace, rencontra un succès considérable auprès des jeunes des ghettos qui adoraient voir leur vie ainsi glorifiée sur le grand écran.
  • Les films de Van Peebles renforçaient toutefois les stéréotypes négatifs de violence et de sexualité débridée associés à la jeunesse noire et furent à ce titre condamnés par une vaste coalition allant de la NAACP au BPP, qui n’hésita pas à parler de « Blaxploitation » pour les décrire.
  • Pour ces militants, défendre les intérêts des Noirs les plus défavorisés impliquait de briser les stéréotypes les concernant, pas de les embrasser.

Une même logique présida aux efforts des deux avocats de Joan Little lors de son procès qui passionna le pays pendant l’été 1975.

Cette jeune femme noire, âgée de vingt ans et originaire d’une petite ville de Caroline du Nord, y était emprisonnée pour vol depuis deux mois lorsqu’à l’aube du 27 août 1974 le gardien blanc de la prison, Clarence Alligood, âgé de soixante-deux ans, pénétra dans sa cellule pour la violer.

Quelques heures plus tard, le sergent Jerry Helms découvrait le corps d’Alligood, sans vie et à moitié nu, tenant à la main un pic à glace ensanglanté. Joan Little s’était enfuie. Après une semaine passée cachée dans une maison voisine, elle se rendit.

Deux jours plus tard, un jury populaire l’inculpa pour meurtre au premier degré. Joan Little encourait la peine de mort.

  • Un vaste mouvement de soutien s’organisa immédiatement : la campagne pour sa libération rassembla une coalition disparate d’organisations féministes et de groupes de défense des droits des Noirs. Tandis que les premières dénonçaient la violence sexuelle et proclamaient le droit d’une femme à l’autodéfense, les seconds présentèrent l’affaire Little comme le dernier exemple de brutalités policières et d’injustice dans un Sud encore attaché à l’ordre « Jim Crow ».

Tous s’accordaient à voir dans l’affaire Joan Little un test révélant si une femme africaine-américaine avait enfin le droit de se défendre contre un agresseur sexuel blanc.

  • Joan Little avait contre elle une moralité douteuse et une litanie de petits délits.
  • Mais, forçant le jury à regarder au-delà de son histoire familiale dysfonctionnelle et de son passé de délinquante,
    • ses avocats présentèrent Little comme l’incarnation des femmes noires, symbole des innombrables viols commis contre ces dernières et de leur droit à la légitime défense.
  • Le 15 août 1975, à l’issue d’un procès très médiatisé,
    • Joan Little fut acquittée à l’unanimité.

Partout dans le pays, les Noirs américains purent se réjouir de ce qu’une page de leur histoire semble se tourner de manière définitive. La longue lutte des femmes noires pour regagner leur dignité face aux violences sexuelles était gagnée.

  • Le procès marquait également un tournant en ce qu’il reconnaissait de fait le droit des Noirs à avoir un jury les représentant et donna des arguments de poids aux défenseurs de la réforme des prisons.

Néanmoins, le procès avait donné lieu à des échanges houleux sur à la fois la sexualité de Little et son comportement délinquant, rappelant que si la notion de respectabilité – qui avait fait préférer Rosa Parks à Claudette Colvin en 1955 – ne comptait plus tant aux yeux des Noirs, elle restait un facteur déterminant pour les Blancs. »

– Rolland-Diamond, C. (2016). À la conquête du pouvoir noir (1965-1975). Dans : , C. Rolland-Diamond, Black America: Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle) (pp. 325-439). La Découverte.

 

img_7511

 

« […]

« Quinze millions de Noirs sont fatigués de devoir partout supporter la ségrégation.
Race la plus exploitée, leurs vies sont accablées et tristes.
Quinze millions de gens s’agitent.
Bientôt leurs voix seront entendues. »
Bonita Williams, « Fifteen Million Negroes Speak », 1933.

[…]

Lutter pour survivre

Face à l’ampleur de la crise qui toucha progressivement l’ensemble des classes sociales, toutes races confondues, villes, comtés et États s’organisèrent pour aider la population. Traditionnellement attachés à la défense des droits des États fédérés face à l’État fédéral, les dirigeants du Sud tentèrent d’abord d’atténuer les effets les plus criants d’une crise qu’ils pensaient cyclique et de courte durée. Comme dans le reste du pays, ils encouragèrent en 1930 et 1931 l’aide bénévole privée et mirent progressivement en place des programmes temporaires d’aides publiques. Mais, dans le Sud, les Noirs étaient systématiquement défavorisés, quand ils n’étaient pas totalement exclus de l’aide sociale. Dans le Mississippi, dont la population était à moitié africaine-américaine en 1930, les Noirs n’étaient que 9 % à recevoir une aide contre 14 % des Blancs. De plus, de nombreuses organisations religieuses et caritatives refusaient de servir les Noirs à leurs soupes populaires . Une fois encore, les Églises noires jouèrent un rôle crucial pour aider les familles mais elles souffraient elles aussi de difficultés financières. Dans ces conditions, 400 000 Africains-Américains quittèrent définitivement le Sud pendant les années 1930.

Dans les villes de la côte Est ou du Midwest où ces migrants arrivèrent, la situation était également très difficile. « À aucun moment de l’histoire des Noirs depuis l’esclavage, leurs perspectives économiques et sociales n’ont paru aussi décourageantes », s’exclama T. Arnold Hill de la National Urban League . Les mêmes phénomènes de licenciements massifs et de remplacement des travailleurs noirs par des Blancs y existaient aussi et vinrent aggraver une situation déjà peu favorable du fait de la discrimination pratiquée par de nombreux employeurs. À New York, les entreprises de fourniture d’électricité, gaz, téléphone et transport étaient particulièrement déterminées à limiter au maximum la présence de Noirs parmi leurs employés, avançant pour défendre leur position l’argument de la coutume et de la tradition. Ainsi, la compagnie d’électricité New York Edison Company ne comptait que 65 Africains-Américains sur 10 000 employés. Dans les autres secteurs, les employeurs se divisaient en deux groupes : ceux qui employaient des Noirs à des postes inférieurs et ceux qui n’en employaient aucun. Au début de la crise économique, même les emplois qui leur étaient traditionnellement réservés furent menacés : nombreux furent les garçons d’ascenseur à perdre leur emploi et les barbiers africains-américains à se retrouver sans clients.

Les syndicats avaient leur part de responsabilité dans cet état de fait : l’American Federation of Labor (AFL) avait beau multiplier les résolutions de soutien à l’égalité de traitement lors de ses conventions nationales, dans la pratique ses recommandations n’étaient suivies d’aucun effet dans le fonctionnement des syndicats membres de la centrale. À l’échelle du pays, à la fin des années 1920, seuls environ 80 000 Noirs étaient syndiqués et ils étaient concentrés dans une poignée de syndicats internationaux, tels l’International Ladies’ Garment Workers (confection), l’International Longshoremen’s Association (dockers), l’United Mine Workers (mineurs), le Brotherhood of Sleeping Car Porters (porteurs des wagons-lits) et quelques syndicats noirs indépendants.

La situation n’était guère meilleure dans les autres villes. Si, à Harlem, le taux de chômage des Noirs variait entre 40 % et 50 % en 1932, à Philadelphie, qui comptait 220 000 habitants noirs en 1930, il était de 56 %. Chicago (235 000) et Detroit (133 000) affichaient aussi des taux de plus de 40 % de chômage pour les hommes et de 55 % pour les femmes. À titre de comparaison, les taux de chômage des Blancs dans ces quatre villes étaient de 23 % pour les hommes et 14 % pour les femmes. À ce problème de revenus s’ajoutait un grave problème de logement : la cherté des loyers et la dépendance des locataires envers des propriétaires abusifs refusant généralement de signer des baux mirent un grand nombre de familles à la rue. Chômage, pauvreté et problèmes de logement s’accompagnèrent vite d’une détérioration de l’état de santé de la population noire qui souffrit d’une hausse de la mortalité, du retour en force de la tuberculose et d’une malnutrition endémique.

Débordés, les organismes caritatifs privés, les organisations municipales et les services gouvernementaux des États chargés d’aider les personnes dans le besoin prirent vite conscience de la nécessité d’une intervention fédérale pour pallier le plus urgent et éviter que la situation ne dégénère en troubles sociaux généralisés. Les premiers bidonvilles, surnommés « Hoovervilles » pour dénoncer l’inaction du président républicain Herbert Hoover, avaient fait leur apparition à la périphérie de plusieurs villes, et les marches de la faim et les petites émeutes se multiplièrent à partir de 1931-1932. Convaincu de la brièveté de la crise et du caractère fondamentalement sain du système économique, Hoover se contenta initialement d’appliquer à la nation malade les remèdes habituels de l’équilibre budgétaire, de la hausse d’impôts et de l’incitation à la charité privée. Devant la persistance des problèmes, il modifia toutefois son approche et initia une politique ciblée de grands travaux. Le programme le plus célèbre, la construction du barrage Hoover sur le fleuve Colorado dans le Nevada, fournit une aide vitale aux personnes qui furent embauchées la première année du chantier, dont pas une n’était noire.

Face à cette situation, les organisations de défense des intérêts des Africains-Américains étaient largement démunies. La Fédération du New Jersey des clubs de femmes noires s’engagea immédiatement dans la distribution de nourriture, de vêtements et d’autres formes d’aide aux chômeurs, mais l’ampleur des besoins dépassait largement ses forces. La NUL continua à alerter les autorités sur les difficultés dramatiques rencontrées par les Noirs, en particulier en matière de chômage. Mais, devant la situation d’urgence nationale dans laquelle le pays se trouvait, elle ne trouva guère d’oreille attentive. De son côté, la NAACP poursuivit son action judiciaire. L’organisation s’était fortement développée dans les années 1920 grâce, notamment, à l’action de Daisy Lampkin, infatigable militante, également directrice du bureau exécutif de la National Association of Colored Women (NACW), qui avait misé sur le recrutement de jeunes femmes pour développer les sections locales de la NAACP. Grâce à elle, de nombreuses étudiantes rejoignirent l’organisation, formant des sections auxiliaires de la NAACP, préfiguration de ce qui devint quelques années plus tard la branche Jeunesse de l’organisation.

Auréolée de son succès dans l’affaire Nixon v. Herndon de 1927, dans laquelle l’arrêt de la Cour suprême avait déclaré inconstitutionnelle une loi du Texas interdisant aux Noirs de participer aux primaires démocrates de l’État, la NAACP voulut continuer son assaut contre les bases légales de la ségrégation dans les écoles, les transports publics, la sélection des jurys populaires et le droit de vote.

La nomination par Herbert Hoover à la Cour suprême du juge John Parker de Caroline du Nord en mars 1930 fournit à la NAACP la première occasion de mettre en œuvre ce programme : peu connu lors de sa nomination, Parker suscita la colère de l’organisation interraciale quand il s’avéra qu’il avait déclaré au Greensboro Daily News : « la participation des Noirs en politique est source de maux et de dangers pour les deux races ».

À l’issue d’une campagne nationale de mobilisation, à laquelle participèrent aussi les 250 000 membres de la NACW, le Sénat vota par une majorité de deux voix contre la confirmation de Parker à la magistrature suprême. Pour le Christian Science Monitor, c’était là la « première manifestation de pouvoir noir depuis la Reconstruction ».

Confortée par ce succès, la NAACP adopta en mai 1932 un plan d’action visant à lancer 100 procès pour violation de l’égalité des droits des citoyens noirs dans le Sud. Important pour l’avenir, car il s’attaquait aux fondements de l’ordre ségrégationniste, ce plan d’action était cependant d’une efficacité limitée pour améliorer les conditions de vie des Noirs dans la Dépression. De plus, alors que le pays s’enfonçait dans la crise, les finances de l’organisation étaient au plus bas, limitant considérablement sa capacité d’action. Seuls les dons d’organismes philanthropiques, en particulier le Fonds Rosenwald, créé en 1917 par Julius Rosenwald, riche homme d’affaires à la tête des magasins Sears & Roebuck, permirent à la NAACP d’éviter la faillite.

[…] »

– Rolland-Diamond, C. (2016). Mobilisation sur tous les fronts (1930-1945). Dans : , C. Rolland-Diamond, Black America: Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle) (pp. 127-188). La Découverte.

 

img_6028

 

« […]

« L’esclave a été libéré ; il s’est tenu un bref moment au soleil, puis a avancé de nouveau vers l’esclavage. »
W.E.B. Du Bois, Black Reconstruction in America, 1935

 

La liberté, enfin ! « C’est le 4 juin 1865 que j’ai commencé à vivre », déclara en 1937 l’ancienne esclave Katie Rowe à la personne venue recueillir son témoignage de l’émancipation. Le jour où elle apprit de la bouche d’un « Yankee » du Nord qu’elle-même et les 200 esclaves avec qui elle travaillait dans les champs de coton depuis son enfance seraient désormais « leurs propres chefs », une nouvelle vie s’ouvrit, avec ses incertitudes et ses difficultés mais avec ce nouveau trésor chéri à sa juste valeur. Le rêve de générations d’esclaves et d’anciens esclaves était devenu réalité. Une fois l’abolition de l’esclavage confirmée par la ratification du XIIIe amendement à la Constitution américaine en décembre 1865, les 3,9 millions de Noirs du Sud des États-Unis (soit plus de 90 % de la population noire totale) désormais affranchis n’eurent de cesse de vouloir jouir de leur liberté récente et de rechercher l’égalité et la justice.

Mais de lourdes menaces pesaient sur eux. Lorsque le président républicain Abraham Lincoln fut assassiné le 14 avril 1865, son vice-président Andrew Johnson, démocrate, originaire de l’État esclavagiste du Tennessee et ferme partisan de la suprématie blanche, entra à la Maison-Blanche. Avec son aval, l’élite blanche démocrate, revenue au pouvoir dès la fin des hostilités dans tous les États de l’ancienne Confédération, s’empressa d’adopter des « Codes noirs » (Black Codes) qui encadrèrent très sévèrement la liberté des Africains-Américains.

Pour empêcher le rétablissement d’une situation de subjugation des Noirs semblable à l’esclavage mais qui tairait son nom, les républicains qui contrôlaient le Congrès (composé du Sénat et de la Chambre des représentants) à Washington imposèrent, contre l’avis du président Johnson, un régime spécial de gouvernement avec occupation militaire des États du Sud le temps de « reconstruire » le Sud et de le réintégrer pleinement à l’Union sur la base de l’acceptation du XIIIe amendement à la Constitution. Dès l’adoption de la loi fédérale sur la Reconstruction en 1867, les Assemblées des États qui avaient voté les Codes noirs furent dissoutes. Dans tout le Sud, des ligues d’électeurs – blancs et noirs – virent le jour. Elles multiplièrent les réunions publiques pour choisir les délégués aux conventions constitutionnelles chargées d’organiser les élections aux nouvelles Assemblées et d’élaborer, pour chaque État du Sud, une nouvelle Constitution respectueuse des droits civiques des Noirs.

Les douze années d’expérience démocratique que constitua la période de la Reconstruction (1865-1877) virent ainsi les nouveaux affranchis goûter, sous la protection armée des troupes fédérales, les droits et les libertés jusque-là réservés aux Blancs, à commencer par le droit à l’éducation. Après l’adoption en 1868 du XIVe amendement (qui affirmait l’égalité de tous les citoyens devant la loi) et deux ans plus tard du XVe amendement (qui garantissait le droit de vote, aux seuls hommes), ils jouirent des privilèges de tous les citoyens : la liberté de mouvement, d’association, de réunion et même le droit de porter des armes. Forts de ce nouveau pouvoir, de nombreux Noirs non seulement votèrent pour la première fois mais furent élus à différents postes à responsabilité. Au niveau local, des villes à la population majoritairement noire élirent des maires, des conseillers municipaux et des shérifs africains-américains. Pierre Caliste Landry, ancien esclave, né d’une mère esclave et d’un père blanc, devint le premier maire africain-américain du pays lorsqu’il fut élu en 1868, à l’âge de vingt-sept ans, à la tête de Donaldsonville (Louisiane). Dans les trois États de la Louisiane, du Mississippi et de la Caroline du Sud, où les Noirs représentaient la majorité de la population, le nombre d’élus était particulièrement élevé, depuis les Assemblées des États jusqu’au Congrès à Washington. En 1870, Hiram Revels fut ainsi élu sénateur du Mississippi pendant que Joseph Rainey représentait la Caroline du Sud à la Chambre des représentants. Fiers de porter les couleurs du Parti républicain de Lincoln l’émancipateur, ces hommes défendirent de leur mieux les intérêts de leurs électeurs malgré les dangers physiques qu’ils encouraient. Depuis 1866, les militants masqués du Ku Klux Klan (KKK) cherchaient en effet à les terroriser par un déferlement de violence, afin de rétablir la suprématie blanche et de « racheter » le Sud en le remettant entre les mains de l’ancienne élite démocrate blanche. Les Africains-Américains continuèrent leurs activités politiques mais la multiplication des attaques incendiaires nocturnes contre leurs domiciles, les croix brûlées, les lynchages et les meurtres rendirent leur exercice de la citoyenneté de plus en plus difficile au fil des années.

Cette forte participation des Noirs à la vie civique ne se limitait pas aux hommes. Privées du droit de vote comme les autres femmes du pays (puisque le XVe amendement ne s’appliquait qu’aux hommes), les Africaines-Américaines, anciennes esclaves ou appartenant à la petite classe des Noirs libres qui existait avant la guerre de Sécession, n’en étaient pas moins particulièrement impliquées dans la vie politique de la Reconstruction et revendiquaient publiquement le droit de participer aux élections. N’hésitant pas à prendre la parole dans les réunions des ligues d’électeurs, qui se tenaient souvent dans les églises, ou dans les conventions, elles exprimaient haut et fort leurs conceptions de la liberté et de la citoyenneté. Affirmant leur légitime présence dans la sphère publique, elles accompagnaient leurs maris jusqu’au bureau de vote pour s’assurer qu’ils votent bien pour les candidats républicains les plus à même de défendre les intérêts de la communauté. Dans les heures violentes de la Reconstruction, ces femmes, souvent armées, assuraient la protection de leurs hommes. On rapporte ainsi que les femmes africaines-américaines de la Caroline du Sud étaient « en armes, munies de haches et de hachettes qu’elles tenaient dans leurs mains ou qu’elles avaient accrochées sur le côté, leurs robes et leurs tabliers les dissimulant à moitié ».

Pendant la Reconstruction, hommes et femmes africains-américains purent donc jouir de l’égalité civique, pour la première fois depuis l’arrivée du premier esclave Noir sur le territoire américain quelque deux cent cinquante ans plus tôt. Mais le problème des moyens de cette égalité formelle se posa d’emblée : comment jouir concrètement de ses droits si l’on ne possède pas les moyens de son autonomie économique ?

L’indépendance économique était la revendication essentielle des affranchis, dont beaucoup avaient lutté aux côtés des forces unionistes pendant la guerre de Sécession et se souvenaient de l’ordre donné par le général William Sherman en janvier 1865 : ce dernier, avant la fin des hostilités, avait commandé de distribuer, dans la région côtière et les îles de la Georgie, à chaque Africain-Américain ayant rejoint ses troupes « 40 acres », soit 16 hectares, de terre. L’idée de leur donner également une mule fut ajoutée peu après, donnant naissance à l’expression « 40 acres et une mule ». Valable pour un an seulement, cet ordre temporaire se répandit comme une traînée de poudre auprès de la population esclave qui y vit la promesse que l’émancipation leur offrirait enfin une portion de la terre qu’ils avaient consacré leur vie à développer.

  • Mais, au nom du réalisme politique qui l’emporta après l’entrée à la Maison-Blanche de Johnson, cette promesse resta lettre morte : les anciens planteurs retrouvèrent vite leurs terres.
  • Pour les anciens esclaves, une telle redistribution radicale des terres aurait signifié l’indépendance économique et la possibilité d’accumuler et de transmettre un patrimoine à leurs enfants. À défaut, ils tombèrent rapidement dans une situation de dépendance et d’exploitation.
  • La période de la Reconstruction aurait pu être l’occasion de changer cette situation mais l’urgence était de réintégrer au plus vite le Sud dans l’Union et de reconstruire économiquement la région dévastée après cinq ans de guerre.
  • À cette fin, il parut aux dirigeants politiques républicains, à Washington comme sur place, que la solution la plus rapide et efficace passait par la restauration de la production du coton qui avait fait la fortune du Sud avant la guerre et contribué à la prospérité nationale.
  • Même le Freedmen’s Bureau, l’agence fédérale chargée d’aider les affranchis à s’adapter à leur nouvelle vie libre, les incita à s’engager à travailler pour leurs anciens maîtres. Nombre d’anciens esclaves durent ainsi signer des contrats de travail abusifs, qui créèrent les conditions de leur asservissement sous le nouveau statut de métayers (sharecroppers).

 

Le néo-esclavage du Sud

Au cours des années 1870, les démocrates du Sud parvinrent à reprendre le contrôle du pouvoir politique dans leurs États par un processus qu’ils appelèrent la « Rédemption ». Cette dernière mêlait fraude électorale, violence ouverte et intimidation par l’intermédiaire de groupes paramilitaires comme le Ku Klux Klan ou les Chevaliers du camélia blanc.

  • Le nombre d’élus Africains-Américains chuta nettement à partir de 1876.

En Caroline du Sud, dont la population était majoritairement noire, l’Assemblée de l’État comptait encore 25 Noirs sur 124 membres en 1876 mais les Blancs avaient repris le contrôle. À Washington, les élus républicains du Congrès qui avaient soutenu la cause de l’égalité pour les Africains-Américains se mirent à se désintéresser de la situation du Sud pour traiter des autres affaires urgentes du pays, en particulier l’industrialisation, la forte immigration en provenance d’Europe et le développement de l’Ouest.

  • L’élection présidentielle contestée de 1876 marqua la fin de la Reconstruction : alors que les deux partis, démocrate et républicain, revendiquaient chacun la victoire, un accord fut passé par lequel le candidat républicain Rutherford Hayes accéderait à la présidence contre le retrait des troupes fédérales du Sud. Le pays était réconcilié… au détriment des Noirs.

Quelques années après la fin de la Reconstruction, les États du Sud, de nouveau aux mains de démocrates blancs bien déterminés à rétablir les conditions de la sujétion des anciens esclaves et de leur propre domination sur les structures économiques, sociales et politiques de la société sudiste, adoptèrent des lois ségrégationnistes et trouvèrent différents moyens de contourner le XVe amendement pour tenir les Noirs à l’écart des bureaux de vote.

  • L’adoption en 1890 par le Mississippi d’une clause de sa Constitution permettant de priver les Noirs de leurs droits civiques a longtemps été considérée comme le début légal du système « Jim Crow ».
  • Mais les tentatives juridiques pour établir un système de ségrégation raciale et de disfranchisement (« privation du droit de vote ») remontent à bien plus tôt, comme on l’a vu, avec l’adoption, dès la fin de la guerre de Sécession, des Codes noirs visant à limiter la liberté économique et physique des nouveaux affranchis, avant leur abolition au début de la Reconstruction.
  • La protection offerte par ce régime spécial d’occupation était donc réelle mais loin d’être totale.
  • Les violations des droits des Noirs apparurent en effet dès cette époque et elles s’accélérèrent pendant les années suivantes dites de la « Rédemption ».
  • Ainsi, entre 1870 et 1884, onze États du Sud interdirent légalement les mariages interraciaux pour protéger la pureté de la race blanche. Selon le principe de l’hypodescendance, ou de la goutte de sang (« one-drop rule »), toute personne ayant la moindre goutte de sang noir dans les veines était considérée comme noire.
  • Les lois de ségrégation scolaire apparurent aussi dans presque tous les États du Sud avant 1888, à commencer par l’Arkansas en 1866.

Une situation similaire se retrouvait dans le domaine des transports et des lieux publics. Dès 1841, le terme « Jim Crow » servait à identifier un wagon séparé pour les Noirs sur les lignes de la compagnie Boston & Providence Railroad dans le Massachusetts. La loi fédérale sur les droits civiques de 1875 interdisait la discrimination raciale sur les lignes de chemin de fer, mais, pour la contourner, l’État du Tennessee adopta, entre 1881 et 1883, plusieurs lois exigeant que les compagnies de chemin de fer fournissent aux Noirs des « installations séparées mais égales » et protégeant les hôtels, les compagnies de chemin de fer, les restaurants et les lieux de divertissement contre toute poursuite judiciaire pour cause de discrimination. La Floride, le Mississippi et le Texas s’empressèrent de l’imiter.

En 1883, la Cour suprême des États-Unis donna carte blanche à la discrimination des particuliers et des entreprises lorsqu’elle affirma que le XIVe amendement n’interdisait que les violations éventuelles des droits par les États, et non par des parties privées.

  • Entre 1871 et 1889, presque tous les États du Sud adoptèrent également des lois limitant le droit de vote, en imposant notamment le paiement d’un cens (poll tax).
  • Ces mesures touchaient également les Blancs déshérités, mais elles eurent des effets encore plus désastreux pour la population africaine-américaine.
  • En Georgie et en Caroline du Sud, plus de la moitié des Noirs qui votaient en 1880 avaient disparu des listes électorales en 1888.
  • La communauté noire se retrouvait ainsi privée d’un des principaux moyens de manifester son mécontentement face à la privation de ses droits civiques pourtant garantis par les XIVe et XVe amendements à la Constitution.
  • Au niveau local, les comtés et les municipalités, déterminés à contrôler la population noire désormais libre, adoptèrent des lois très sévères sur le vagabondage, telle la Pig Law du Mississippi qui faisait du chapardage d’un cochon un vol aggravé passible de cinq années d’emprisonnement.

Et, quand l’appareil juridique ne suffisait pas à maintenir les Noirs à la place que leur attribuait le système « Jim Crow », les Blancs n’hésitaient pas à recourir à toutes les formes de violence à leur disposition : au début des années 1870, les poursuites judiciaires eurent raison du Ku Klux Klan qui arrêta officiellement ses activités, mais d’autres groupes suprémacistes blancs prirent aussitôt la relève, orchestrant, à la fin des années 1870 et tout au long des années 1880, une campagne de terreur se traduisant par une forte hausse du nombre de lynchages.

 

Ségrégation(s)

  • La communauté africaine-américaine ne subit pas uniformément cette situation. Si tous les Africains-Américains du Sud, qui représentaient encore 90 % des 7,5 millions du Noirs du pays à la fin du xixe siècle, étaient contraints d’utiliser des fontaines d’eau séparées, des toilettes séparées, des écoles séparées, des hôpitaux séparés, et même d’être enterrés dans des cimetières séparés, ils endurèrent de manières différentes les abus et les insultes du système ségrégationniste selon leur sexe, leur âge ou leur région de résidence.
  • Rien que dans le Sud, le système rigide de ségrégation fut mis en place à des dates diverses selon les États, en commençant par le Deep South pour gagner ensuite l’Upper South, et les humiliations subies variaient en fonction des comtés.

Dans le Nord, la situation était tout autre. Dans cette région où l’abolition de l’esclavage remontait selon les États à la fin du xviiie siècle ou au tout début du xixe siècle, la ségrégation et la discrimination n’étaient pas inscrites dans la loi mais s’étaient progressivement imposées par la coutume et dans les pratiques individuelles ou collectives. On parle ainsi de ségrégation de facto, par opposition à la ségrégation légale, dite de jure, dans les anciens États confédérés.

  • Peu nombreux (à peine 10 % de la population africaine-américaine), les Noirs qui vivaient dans le Nord à la fin du xixe siècle avaient des possibilités d’emploi limitées.
  • Contraints de vivre dans des quartiers isolés du reste de la ville, ils devaient aussi se contenter d’envoyer leurs enfants dans des écoles séparées, de qualité inférieure aux autres.
  • Toutefois, au regard de la situation dans le Sud à la même époque, leur sort paraissait enviable et la petite élite noire qui y résidait s’y développa plus rapidement que dans le Sud.

Outre la forte disparité des conditions de vie selon la région géographique de résidence, la « communauté noire » était en effet aussi divisée socialement. Ne pas prendre en compte ces divisions de classe et, plus particulièrement, les tensions entre la petite élite africaine-américaine et la masse des Noirs déshérités, reviendrait à avoir, selon l’expression de Bayard Rustin, lieutenant de Martin Luther King, une « vision sentimentale de la solidarité noire ».

Liés par l’expérience commune de la race dans une société qui les opprimait du fait de leurs origines, les Africains-Américains avaient pourtant des vies tout aussi diverses que les Blancs, unis – en particulier dans le Sud – par leur couleur de peau dans la suprématie blanche.

Ces différences sociales et géographiques eurent un impact sur le combat des Noirs pour l’égalité. Les capacités de mobilisation variaient selon les positions de chacun, les plus aisés pouvant plus facilement s’engager ouvertement. Surtout, la différence de situation entre le Sud et le Nord devint, au fil du temps, l’un des moteurs de la lutte. À partir de la mise en place du système « Jim Crow », les Africains-Américains du Sud tournèrent leur regard vers le Nord.

  • D’une part, ils comptaient sur la capacité des Noirs vivant dans le Nord à mettre à profit leur liberté d’expression et leurs meilleures conditions de vie pour organiser un vaste mouvement de solidarité et de mobilisation.
  • D’autre part, l’ancienneté de l’abolition de l’esclavage dans cette région et l’inscription dans la Constitution du XIVe amendement rappelant que chaque Américain était à la fois citoyen de l’État fédéral et de l’État fédéré où il résidait, ouvraient la possibilité d’une action du gouvernement fédéral en faveur des Noirs.

Le fédéralisme caractéristique du système politique américain devint une arme entre les mains des militants noirs : la répartition des pouvoirs entre le niveau central et celui des États fédérés, qui relevait d’une interprétation de la Constitution américaine, ouvrit en effet la porte à une intervention du gouvernement américain en soutien aux droits constitutionnels des Noirs, bafoués par les lois ségrégationnistes en place.

  • De leur côté, les anciens États esclavagistes entendaient défendre la ségrégation avec d’autant plus de force qu’elle exprimait leur attachement fier à une identité régionale spécifique et symbolisait la résistance du Sud face aux tentatives, à leurs yeux inconstitutionnelles, d’ingérence du gouvernement fédéral dans leurs affaires intérieures.

En cette fin du xixe siècle, les autorités nationales à Washington n’ayant aucune intention d’intervenir, le risque de remise en cause de l’ordre ségrégationniste n’était pas d’actualité. Mais les Noirs du pays conservèrent à l’esprit cette possibilité de jouer de la division entre les deux niveaux de gouvernement – central et local – pour faire avancer leur cause.

Pour l’heure, cependant, la préoccupation essentielle de la très grande majorité des Noirs était la survie. […] »

–  Rolland-Diamond, C. (2016). Sauver son humanité à l’ère de Jim Crow (1865-1915). Dans : , C. Rolland-Diamond, Black America: Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle) (pp. 25-78). Paris: La Découverte.

 

img_5559

 

Lectures supplémentaires / complémentaires : 

  • Bancel, N., David, T. & Thomas, D. (2014). L’Invention de la race: Des représentations scientifiques aux exhibitions populaires.  La Découverte.
  • Rolland-Diamond, C. (2016). « Nous voulons juste être libres » (1945-1960). Dans : , C. Rolland-Diamond, Black America: Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle) (pp. 181-255). La Découverte.
  • Rolland-Diamond, C. (2016). « New Negro » (1915-1929). Dans : , C. Rolland-Diamond, Black America: Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle) (pp. 73-133). La Découverte.
  • Rolland-Diamond, C. (2016). « Mieux reste insuffisant ». Dans : , C. Rolland-Diamond, Black America: Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle) (pp. 489-493). La Découverte.
  • Kekeh-Dika, A., Graham, M. & Mayes, J. (2015). Toni Morrison: Au-delà du visible ordinaire / Beyond the Ordinary Visible. Presses universitaires de Vincennes.
  • Mouralis, G. (2019). Le moment Nuremberg. Presses de Sciences Po.
  • Mouralis, G. (2019). Chapitre 5. Entre expérience et ressource : Nuremberg et les droits civiques. Dans : , G. Mouralis, Le moment Nuremberg (pp. 141-176). Presses de Sciences Po.
  • « Une société divisée », Esprit, 2016/10 (Octobre), p. 39-50.
  • Behrent, M. (2016). Aux États-Unis à l’ère d’Obama : un racisme sans racistes ?. Dans : Catherine Halpern éd., Identité(s): L’individu, le groupe, la société (pp. 293-300). Editions Sciences Humaines.
  • Richomme, O. (2019). La crise identitaire du Parti démocrate face à l’avènement de l’aristocratie blanche. Politique américaine, 32(1), 41-82.
  • Talpin, J. (2017). L’actualité de la question noire aux États-Unis: Du community organizing à Black Lives Matter. Esprit, février(2), 121-131.
  • Abdullah, M. (2017). Black Lives Matter, Obama, and the Future of Black Mobilization: An Interview with Melina Abdullah by Yohann Lemoigne. Revue française d’études américaines, 152(3), 18-26.
  • Laurent, S. (2016). Black Lives Matter, le renouveau militant. Manière de voir, 149(10), 46.
  • Martin-Breteau, N. (2017). From #BlackLivesMatter to Black Liberation : Racism and Civil Rights: Chicago, HaymarketBooks, 2016, 270 pages.. Critique internationale, 75(2), 175-178.
  • Conquet, M. (2016). BlackLivesMatter : comment le hashtag a aussi changé la musique. Esprit, octobre(10), 97-99.
  • Le Dem, G. (2017). L’intersectionnalité, enquête sur une notion qui dérange: Les usages d’un concept fécond accusé d’être abscons. Revue du Crieur, 7(2), 66-81.
  • Dufoix, S. (2006). W. E. B. Du Bois : « race » et « diaspora noire/africaine ». Raisons politiques, no 21(1), 97-116.
  • Du Bois, W. (2006). La préservation des races (1897). Raisons politiques, no 21(1), 117-130.
  • Du Bois, W. (2006). Le Nègre et le ghetto de Varsovie (1949). Raisons politiques, no 21(1), 131-135.
  • Le Moigne, Y. & Zarifian, J. (2017). Mobilisations politiques des groupes ethno-raciaux dans l’Amérique d’Obama. Revue française d’études américaines, 152(3), 3-17.
  • Célestine, A. & Martin-Breteau, N. (2016). « Un mouvement, pas un moment » : Black Lives Matter et la reconfiguration des luttes minoritaires à l’ère Obama. Politique américaine, 28(2), 15-39.
  • Stephan, L. (2019). Obama et le Affordable Care Act : un nouveau discours pour une nouvelle approche politique. Politique américaine, 32(1), 83-128.
  • Berthélémy, C. (2019). La question raciale au cœur de l’activisme étudiant sur les campus américains. Politique américaine, 32(1), 129-152.
  • Raim, L. (2017). Aux États-Unis, du nouveau à gauche: Comment une nouvelle génération intellectuelle a redécouvert le socialisme. Revue du Crieur, 8(3), 90-105.
  • Woods, J. (2017). « On leur fait savoir qu’on les observe, nous aussi » : l’observation juridique aux États-Unis. Agone, 61(1), 137-155.
  • Célestine, A. & Martin-Breteau, N. (2016). Introduction : Minorités ethno-raciales et politisation aux États-Unis : questions anciennes, enjeux récents. Politique américaine, 28(2), 9-13.
  • C. Behrent, M. (2017). La gauche américaine face à Donald Trump. Cités, 70(2), 119-134.
  • Ingenito, L. & Pagé, G. (2017). Entre justice pour les victimes et transformation des communautés : des alternatives à la police qui épuisent les féministes. Mouvements, 92(4), 61-75.
  • Combeau, D. (2017). Les polices mises en examen. Le Débat, 193(1), 51-57.
  • « Les femmes noires face à la police. Entretien avec Andrea Ritchie », Mouvements, 2017/4 (n° 92), p. 11-20.
  • Recoquillon, C. (2017). Se protéger de la police aux États-Unis : Pratiques militantes du mouvement Black Lives Matter. Mouvements, 92(4), 21-29.
  • Veillette, A. (2017). Les guerrières de Rio de Janeiro : femmes et violence policière dans les favelas. Mouvements, 92(4), 30-37.
  • « L’abolition de l’esclavage, matrice des mouvements sociaux aux États-Unis », Critique internationale, 2018/3 (N° 80), p. 113-132.
  • Tinnie, W. (2019). The Militarization of Paradise: The Middle Passage, White Supremacy and Jean Rhys’s Revolutionary Triumph. Dans : Alexandre Leupin éd., La Louisiane et les Antilles, une nouvelle région du monde (pp. 135-165). Presses universitaires des Antilles.
  • Mbembe, A. (2015). Critique de la raison nègre.  La Découverte.
  • Mbembe, A. (2013). Sortir de la grande nuit: Essai sur l’Afrique décolonisée. La Découverte.
  • Mbembe, A. (2018). Politiques de l’inimitié. La Découverte.
  • Mbembe, A. (2000). À propos des écritures africaines de soi. Politique africaine, 77(1), 16-43.
  • Coquio, C. (2017). L’épreuve du monde et l’unité du monde. Achille Mbembe, entre Carl Schmitt et Frantz Fanon: À propos de : Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié,  Éditions de la Découverte, 2016, 184 pages. Raison publique, 21(1), 247-265.
  • « Qu’est-ce que la pensée postcoloniale ? », Esprit, 2006/12 (Décembre), p. 117-133.
  • Luste Boulbina, S. (2007). Ce que postcolonie veut dire : une pensée de la dissidence. Rue Descartes, 58(4), 8-25.
  • Mbembe, A., Vergès, F., Bernault, F., Boubeker, A., Bancel, N. & Blanchard, P. (2010). Ruptures postcoloniales: Les nouveaux visages de la société française. La Découverte.
  • Hubrecht, J. (2016). Syrie : quand les morts ne veulent plus rien dire. Esprit, octobre(10), 19-22.
  • Fonlupt, D. (2016). Un Forum social mondial de transition. Esprit, octobre(10), 22-25.
  • Bressler, S. (2016). Voici venir les rêveurs, de Imbolo Mbue, Belfond, 2016. Esprit, octobre(10), 51-52.
  • Béja, A. (2016). La classe américaine. Esprit, octobre(10), 85-96.
  • Dapsance, M. (2016). Le bouddhisme à l’occidentale : une sagesse de notre temps ?. Esprit, octobre(10), 101-115.
  • « « Penser par éclairs et par la foudre » », Rue Descartes, vol. 83, no. 4, 2014, pp. 97-116.
by dave

Les commentaires sont fermés.

Ce site vous est proposé par WordPress.com.