Good(Bye) George

 

George Steiner :

  • « Longtemps, nous avons cru que le progrès de la morale allait de pair avec le développement de la culture. Le nazisme, montre George Steiner, a pulvérisé cette illusion : Buchenwald n’est situé qu’à quelques kilomètres de Weimar.
    Longtemps aussi, au moins depuis Athènes, nous avons été animés par la conviction que l’investigation intellectuelle devait aller toujours de l’avant et, selon la belle métaphore de Steiner, nous conduire à ouvrir l’une après l’autre les portes du château de Barbe-Bleue. Mais cette foi dans le progrès est aujourd’hui vacillante : peut-être le développement technique est-il un piège et non une libération ; peut-être la dernière porte du château donne-t-elle sur des réalités contraires à notre équilibre mental et à nos maigres réserves morales.
    ML’optimisme des Lumières nous est donc interdit, et c’est une redéfinition tragique de la culture que propose le livre dense et lucide de George Steiner. » – Alain Finkielkraut.
  • « Dans ce livre, que George Steiner, a voulu intituler Le Sens du sens, on trouvera le texte d’une conférence fondamentale, donnée dans les trois langues qui déterminent sa vie et son espace culturel.
    Cette conférence égale la conférence célèbre de Heidegger sur la métaphysique. Mais elle est beaucoup plus claire. En la composant George Steiner a cru réussir à formuler la promesse qu’annonçait son œuvre antérieure déjà si abondante. Mais il considère aussi sa conférence comme le testament de sa pensée, comme les pages qu’il faudra toujours relire.
    C’est dans un labeur acharné touchant la littérature comparée que George Steiner est devenu un philosophe. Il égale déjà Heidegger et il est une figure éminente en notre siècle. Il préfère au titre de philosophe celui de maître à lire. Il est celui qui montre comment lire. » – Le Sens du Sens
  • « La culture sera de masse, sur écran et sans plus aucun support papier, en réseaux et en temps réel, conviviale et virtuelle : les Pythies de l’ère numérique tiennent chronique, celle de la mort annoncée de l’acte de lecture, qui, d’Homère à Mallarmé, a porté l’identité de l’Europe.
    À l’heure où l’on nous invite à décharger notre mémoire vive sur celle, morte, des supports numériques, où la mort du livre est annoncée, sommes-nous inéluctablement appelés à n’être plus que des lecteurs à temps partiel, des lecteurs au rabais ? Pourtant, toute l’histoire de notre Europe est marquée par ces passions impunies qui virent, il n’y a guère, les nazis organiser des autodafés, Staline condamner un poète pour avoir cité Shakespeare, la police pragoise tuer un philosophe parce qu’il avait clandestinement enseigné Platon. Mourir plutôt que d’abandonner, dans sa cité livrée au pillage, une déduction géométrique, tel avait été, aux origines de notre continent, le choix d’Archimède. La culture, réponse à la barbarie, est notre destin. Ce destin, il se trouve encore à Syracuse – Syracuse en Sicile plutôt que dans l’État de New York. » – Passions impunies
  • « Qu’est-ce qui habilite un homme ou une femme à «enseigner» à un autre être humain, où réside la source de l’autorité ?
    L’enseignement authentique est le dévoilement d’un Logos révélé, diront les uns : c’est le modèle du maître qui enseigne la Torah, explique le Coran ou commente le Nouveau Testament. Au contraire, argueront d’autres, l’enseignement passe par la seule vertu de l’exemple : Socrate et les saints enseignent en existant. L’enseignement est un rapport de force, une forme de violence, protesteront les troisièmes : le maître possède un pouvoir psychologique, social et physique dont Ionesco fait la satire dans La Leçon.
    C’est compter sans les refus d’enseigner, faute de destinataire jugé par le maître digne de son héritage. Les exemples abondent dans l’histoire de la tradition alchimique et kabbalistique, ou bien de la philosophie. Puis il y a les pertes, les disparitions par accident, voire les auto-illusions – Fermat avait-il résolu son propre théorème ? Que sont devenus les textes d’Aristote sur la comédie, les recettes de fabrication de certains pigments de Van Eyck, les manières de jouer des triples points d’orgue que Paganini refusait d’enseigner ?
    La seule réponse qui vaille n’est-elle pas la question de savoir s’il existe quelque chose à transmettre, sinon un premier éveil, une aurore de l’intelligence ? » – Maîtres et disciples

 

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« Le critique littéraire, linguiste, écrivain et philosophe franco-américano-britannique George Steiner, nous a quittés le 3 février 2020 à Cambridge.

Spécialiste de littérature comparée et de théorie de la traduction, il était l’auteur de nombreux essais sur la théorie du langage mais aussi sur la philosophie de l’éducation. Il écrivait aussi régulièrement des critiques littéraires pour des grands journaux, tels que The New Yorker et le Times Literary Supplement. »

Hommage à George Steiner, Découvrir ou redécouvrir un grand penseur grâce à trois podcasts rares et un texte méconnu, ENS.

 

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« Critique, philosophe, professeur de littérature anglaise et comparée à Genève, écrivain, interprète de l’art et questionneur de la civilisation occidentale finissante, George Steiner se définit avant tout comme un « maître à lire ».

En 1998, dans une série de treize entretiens avec Guillaume Chenevière, cet intellectuel érudit évoque ses thèmes de prédilection: le langage, la tragédie, la pensée et le pouvoir, le silence après la barbarie de la Shoah et le monde futur. »

Les aventures d’une pensée: George Steiner, RTS. 

 

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« Voici cinq livres majeurs de George Steiner, critique littéraire, linguiste, écrivain et philosophe anglo-franco-américain, mort ce 3 février 2020.

Le philosophe et écrivain George Steiner nous a laissé une œuvre très riche, composée d’une trentaine de livres en français ou en anglais. Pour lui rendre hommage, voici cinq de ses plus importants livres.

 

Dans le château de Barbe Bleue, 1971

Ce livre est disponible en folio. Il est sous titré : « Notes pour une redéfinition de la culture ». Il fut écrit aux Etats-Unis sous le règne de « la contre-culture ». Rien que ça. Il précède de quatorze ans La défaite de la pensée (1987) d’Alain Finkielkraut. Steiner y est éblouissant. Ses saillies contre « le jardin imaginaire de la culture libérale », on dirait aujourd’hui le divertissement, ne sont pas de pures formes. Après le XIXe siècle, il y a Buchenwald, situé qu’à quelques encablures de Weimar. « Une vraie culture interroge les rapports du temps et de la mort », écrit Steiner, qui oppose à ce viatique ce qu’il nomme : « l’après-culture ». Celle-ci repose selon lui sur l’idée d’une perfectibilité sans faille du progrès culturel engendré par « l’utopie de l’immédiat », « la retraite du mot », « le martèlement du pop ». Steiner n’aimait pas le rock. On lui pardonne. Car on peut aimer le rock et ne pas croire, comme lui, que les textes du passé ne nous sont plus d’aucun secours.

 

Le sens du sens, Vrin, 1988

Ce titre encadre en réalité une des plus fameuses conférences de Steiner : « Présences Réelles ». Elle contient toute sa vision du monde, concernant sa conception talmudique de la lecture et son rapport à la culture. Mais aussi l’idée qu’il se faisait du sacré, d’un Dieu absent, mais dont il était difficile de se passer. Steiner détestait le commentaire, il ne se servait pas du texte, il le servait. C’était un moraliste. C’était un maître à lire. Le sens qui émerge d’un texte était pour lui un bouclier qui nous permettait d’échapper aux généralités oiseuses. Ce qui lui faisait dire qu’on pouvait trouver du sens au sens. Devenir une sorte de lecteur-créateur. Opposé évidemment à la Nouvelle Critique des années 1970, n’aimant pas Roland Barthes, ni Jacques Derrida, il a tenu bon. « Le poème vient avant le commentaire », disait-il. Le texte primaire est premier. Il fait surgir sa raison d’être. Steiner est cet homme qui a consacré sa vie à faire surgir les textes de la tradition. Pour nous les rendre présents. Réellement. Il y est parvenu.

 

Pierre Boutang et Georges Steiner, Dialogues : Sur le mythe d’Antigone, sur le sacrifice d’Abraham, JC Lattès 1994

Hanté par le souvenir de la Shoah, Georges Steiner avait pour ami Pierre Boutang (1916-1988), admirateur de Charles Maurras et soutien indéfectible du Maréchal Pétain. Ces dialogues que l’on peut visionner sur le site de l’INA eurent lieu à Paris en 1987. Ils sont sans concession. Un abîme sépare les deux hommes qui toutefois trouvent en Antigone une figure qui les réunit. Car Antigone qui transgresse la Loi de Créon est celle qui a dit non. Et la pièce de Sophocle nous permet de garder présent ce sens archaïque du courage selon Steiner. Qui n’en manque pas dans la suite de la conversation sur le judaïsme et le christianisme. Mais aussi sur l’antisémitisme, les camps, l’horreur concentrationnaire. Du courage, au point de lancer à son adversaire qui veut tout expliquer, y compris les massacres, par la prescience divine : « Je ne veux pas comprendre ». Et c’est là tout l’art de Steiner : un dialogue n’est pas un épilogue, dit-il. Un survivant n’a pas le droit de conclure. Il n’a pas le droit de donner raison à la Providence. Ni de croire au Messie. Les colères du Dieu de l’Ancien Testament n’ont pas dit leur dernier mot. Steiner non plus. Un magnifique dialogue.

 

Passions impunies, Gallimard, 1997

Avec Steiner, lire Platon, n’est pas plus difficile que d’écouter un opéra de Mozart. On sait son regret. Ne pas avoir été musicien, ni mathématicien. Ne pas avoir pu trouver une langue universelle s’adressant à tous. Un regret qu’il comble en multipliant dans ce livre références artistiques, philosophiques, littéraires. Wittgenstein confia un jour que le mouvement lent du IIIe Quatuor de Brahms l’avait, par deux fois, retenu du suicide. Steiner, lui, nous sauve de l’ennui. Qu’il invoque Beethoven et Socrate, dans une même page, cela n’est jamais incongru. Il ne fait pas usage de sa culture. Il habite en elle. Il circule en elle avec un sens aigu des rapprochements, des associations d’idées. Pas étonnant, pour lui, « les rêves sont la trame de l’histoire ». Ici, il rêve à voix haute. Il nous livre ses passions impunies en direct. Sans médiation. De plain pied. En totale liberté.

 

Maîtres et disciples, Gallimard, 2003

« Enseigner sérieusement, c’est poser les mains sur ce qu’il y a de plus vital dans un être humain. » Nul doute que Steiner fut un enseignant sérieux. Mais à la fin de sa carrière américaine, il fut un enseignant inquiet. À l’instar du romancier Philip Roth, Steiner fustige avec verve « le politiquement correct », et sent venir un vent mauvais. L’air des campus est devenu à ses yeux irrespirable. Tout en condamnant bien entendu « le harcèlement sexuel », il pointe que « l’intimité du ton entre enseignant et étudiant, la chaleur spontanée ou le geste naturel sont devenus coupables ». Et ajoute : « des vies irréprochables ont été piloriées ou détruites par des accusations (…) impossibles à démentir ». Fort de ce constat, il reprend le dossier à zéro. De Socrate à nos jours ! Et de se demander : « les leçons des maîtres peuvent-elles, doivent-elles survivre à l’offensive ? » Il le faut, répond Steiner. Sous condition de ne jamais oublier que « la relation de maître à élève est faillible ». »

Philippe Petit, Mariane. 

 

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« Penseur iconoclaste, grand érudit, le critique littéraire et universitaire spécialiste du langage est mort lundi à Cambridge.

«Connaissez-vous George Steiner ? Le promeneur absolu – l’arpenteur de toutes nos cultures présentes et passées ?» a écrit Erik Orsenna, cité par Pierre-Emmanuel Dauzat dans sa préface aux Œuvres en «Quarto» Gallimard. Connu, le critique littéraire l’était comme un des grands intellectuels et lecteurs de son temps. Comme un brillant orateur et un penseur iconoclaste, mais aussi comme une personnalité complexe, amatrice de paradoxes, élitaire. Un intellectuel mordant, revendiquant des affections pour des écrivains de droite, rejetant sans ambages le structuralisme et le déconstructivisime à leur époque. Cette figure «clivante», dixit le New York Times, s’est éteinte lundi à 90 ans dans sa maison de Cambridge, en Angleterre.

Arpenteur, il l’a d’abord été par les aléas de l’histoire. S’il est né en France en 1929, c’est parce que son père, qui travaillait pour une grande banque à Vienne, avait préféré émigrer, pressentant un désastre pour les Juifs. Il aura le même genre d’intuition en 1940, en envoyant sa famille outre-atlantique. Ce père aimant, féru de grec et de littérature ancienne, disait à George: «Avec la lecture, tu ne seras jamais seul.» Et aussi, citant Spinoza : «La chose excellente doit être très difficile.»

Polyglotte virtuose

Mais si le fils a grandi en sécurité, il se considérait comme «une sorte de survivant», profondément imprégné de tradition juive, avec «un côté hérétique». Après Janson-de-Sailly à Paris, George Steiner poursuit donc ses études au lycée français à Manhattan, puis étudie la physique, les mathématiques et les lettres à Chicago, à Harvard et soutient un doctorat à Oxford. Il remplit une partie du souhait de son père, qui le voulait à la fois professeur et savant. «L’exposition depuis la petite enfance à ces ordonnances d’excellence, le désir de partager avec d’autres la responsabilité et la transmission dans le temps, sans lesquels le classique fait silence, fit de moi exactement ce que voulait mon père : un professeur», écrit-il dans Errata (1998), son autobiographie intellectuelle. Enseignant à Princeton, professeur-cofondateur du Churchill College à Cambridge en 1962, il occupe une chaire de littérature comparée à Genève. Parallèlement à l’enseignement, il écrit des éditoriaux dans The Economist au début des années 50, des critiques littéraires au New York Times et collabore trente ans au New Yorker, livrant aussi des reportages sur les maîtres mondiaux d’échecs, sa grande passion.

Ce polyglotte virtuose (français, anglais, allemand) a écrit tous ses livres en anglais. «Je dois à cet entretissage de trois langues initiales, à leur pulsation et à leur battement en moi, mes conditions mêmes de vie et de travail», dit-il dans Errata. George Steiner avait le talent d’épuiser une question comme personne. Ses essais épousent un spectre large, la religion, la musique, la peinture, l’histoire, la tragédie grecque… Langage et silence (1969), réédité par Les Belles Lettres en 1999, porte sur la capacité humaine à écrire et à parler. Autre œuvre-clé, Après Babel (1978) constitue une éblouissante réflexion sur la diversité des mondes linguistiques et la traduction. Steiner emprunte ensuite la direction de l’étude des mythes classiques dans la genèse de la grammaire avec les Antigones (1984), reconnu comme une des meilleures synthèses sur le sujet.

Son obsession reste l’avenir de la culture menacée par la perte des valeurs et les progrès de la technologie. Et le pouvoir moral de la littérature, son impuissance face à un événement comme l’Holocauste. «Ma question, celle avec laquelle je lutte dans tous mes enseignements, c’est : pourquoi les humanités au sens le plus large du mot, pourquoi la raison dans les sciences ne nous ont-ils donné aucune protection face à l’inhumain ? Pourquoi est-ce qu’on peut jouer Schubert le soir et aller faire son devoir au camp de concentration le matin ?» disait-il dans un entretien avec Antoine Spire en 1997 au moment de la réédition de Dans le château de Barbe-Bleue.

«J’ai peur de l’éphémère, de l’immédiat»

Un temps, le critique louvoie vers la fiction: nouvelles (Anno Domini, Seuil, 1968), roman (le Transport d’A. H., Julliard, 1981) qui sonne comme une parabole terrible dans laquelle cinq justiciers juifs retrouvent Hitler âgé de 90 ans après des années de traque; Epreuves (1993) raconte le drame d’un correcteur d’imprimerie italien communiste, victime de l’effondrement de ses certitudes idéologiques. Car ce lecteur grandi à l’ombre de Koestler, Orwell, Malraux, Steinbeck prend le parti des fictions politiques, des «scripts» pour la pensée. Il revient à la littérature et à la philosophie avec Réelles présences, les arts du sens (Gallimard, 1991) qui porte sur la question métaphysique de l’existence ou la non-existence de Dieu posée par l’ œuvre d’art. Avec Passions impunies (1997), recueil de textes et conférences, le «maître lecteur» mesure le fossé entre la peinture de Chardin (le tableau du philosophe qui lit) et la culture de masse qui «tente d’enlever à l’homme ses tentations de l’idéal». C’est un plaidoyer pour le sens de la lecture. «J’ai peur de la disparition des rayons chargés de livres ; j’ai peur de l’éphémère, de l’immédiat», dit-il à l’Evénement du jeudi (1997).

De même, Grammaires de la création (Gallimard, 2001) s’apparente à une méditation érudite sur l’acte de créer et les causes de la disparition d’œuvres majeures, dans une époque sans transcendance. Des œuvres pourtant, il en témoigne avec Le Roi Lear, peuvent déterminer toute une vie: «J’ai éprouvé que le cri de Cordélia, dans cette pièce de Shakespeare, était plus puissant, plus terrible, plus exigeant que tous les cris que je pourrais jamais entendre dans la rue. […], dit-il (le Monde, 8 septembre 1992). Je l’ai vécu comme un choc, qui a été pour moi décisif.» Le sujet de la vie autonome des êtres de fiction l’obsédait depuis l’enfance. La sienne, singulière, avait pris de son vivant le chemin de la fiction, jugeait son traducteur et essayiste Pierre-Emmanuel Dauzat, dans la même préface. «La longévité de son œuvre aidant, George Steiner est désormais un personnage de roman, voire de pièce de théâtre.»

Frédérique Roussel »

George Steiner, Mort d’un Maître Lecteur, Libération. 

 

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« Du fait que le langage contient des conditionnels, des optatifs, des contre-factuels et des formes du futur du verbe, la grammaire est utopique.

Toute grammaire est déjà une utopie.

Nous connaissons bon nombre de langages qui ne contiennent pas les temps du verbe. L’hébreu, c’est un point capital, n’a pas les temps du verbe tels que nous les entendons dans les langues romanes ou anglo-saxonnes.

Mais nous ne connaissons aucune langue sur la planète qui ne soit capable d’exprimer le futur, les futurs.

Il semble que le caractère central du discours humain soit de pouvoir faire des énoncés, des propositions rationnelles sur des éventualités à une minute de maintenant, sur le lundi après-midi après nos funérailles personnelles ou sur des événements micro ou macroscopiques, à quinze ou trente millions d’années dans les galaxies, événements que nous pouvons décrire mathématiquement avec une précision totale mais aussi avec une précision linguistique normale. Je trouve cela, je l’ajoute, prodigieux. On s’en étonne beaucoup trop peu et je me demande s’il n’y a pas là un facteur absolument crucial de l’identité de l’homme.

Il y a certains indices d’anticipation animale. Il y a, par exemple, la mise de côté de nourriture, de fourrage pendant ou avant l’hiver, ou avant la sécheresse. Mais cela relève de l’instinct de conservation, des conduites instinctuelles. Il y a en ce moment quelques études, mais très controversées, qui donnent à supposer que certains animaux, certains primates, ont la possibilité de mettre de côté un outillage pour un emploi ultérieur. Cela serait alors la première représentation dans le règne animal d’une certaine modalité du futur.

Mais il n’y a aucune forme de vie, hormis l’homme, qui ait développé une grammaire de projection, une sémantique de l’espoir.

La question de l’origine de cette sémantique est l’une des plus difficiles de la théorie de l’évolution. Nous n’arrivons pas à nous imaginer une structure, une grammaire sans futurité. Les ordinateurs ont pu créer des langages artificiels, d’ailleurs assez complexes, qui sont entièrement au présent. On peut concevoir certains codages artificiels qui suppriment tout temps sauf le présent.

Mais la conscience humaine, l’histoire de l’homme telle que nous la connaissons, ne peut s’imaginer dans un éternel présent.

Le cœur de l’humain, de l’humanisme, semble être cette capacité de penser et d’articuler, je ne peux pas séparer les deux, en termes de propositions de l’ordre du « si » : si cela était, si cela n’était pas, de proposer des phrases de l’ordre contrefactuel. « Si Napoléon avait été au Vietnam » : phrase prodigieuse, phrase transcendante de mystère et pour laquelle il ne peut y avoir aucun parallèle dans l’ordre animal.

  • Une projection contrefactuelle, subjonctive, conditionnelle dans l’avenir renversé, entièrement humaine et sans restriction temporelle.

Je crois, ce n’est qu’une intuition, que ce code sémantique marque le commencement de l’humanité réelle. On peut s’imaginer un pré-langage ostentatoire, c’est-à-dire simplement impératif, et d’indication tautologique qui pourrait se concevoir dans le domaine animal. Il y aurait des tautologies possibles du présent dans le règne animal, mais c’est avec le commencement de l’emploi complexe et collectif des outils que le futur du verbe se développe, après les dernières grandes périodes glaciaires : nous ne savons pas, nous ne saurons jamais. Ce que je crois savoir, c’est que le sens du futur domine la grammaire de l’homme tel que nous le connaissons maintenant. […] »

– Steiner, G. (2007). Le futur du verbe. Revue de métaphysique et de morale, 54(2), 147-155. 

 

Lectures supplémentaires / complémentaires : 

  • Steiner, G. (1999). Le crépuscule des humanités ?. Le Débat, 104(2), 58-72.
  • Steiner, G. (1995). Une lecture bien faite. Le Débat, 86(4), 4-13.
  • Steiner, G. (1983). Les rêves participent-ils de l’histoire : Deux questions adressées à Freud. Le Débat, 25(3), 158-177.

 

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