Phare Obscur

 

« Le film surréaliste en noir et blanc de 35 mm raconte l’histoire des gardiens de phare Wake (Willem Dafoe) et Winslow (Robert Pattinson), qui sont coincés ensemble sur une île stérile et descendent lentement dans la folie. […]

Eggers a déclaré au Hollywood Reporter: «C’est destiné à être ambigu. Il est destiné à soulever plus de questions qu’à apporter des réponses »donc il n’y a aucun moyen de le décoder parfaitement.

Cependant, comprendre certaines des pierres de touche littéraires et mythologiques incluses peut aider à rendre le film moins déroutant. […]

En plaçant deux hommes si près l’un de l’autre et sans rien d’autre pour les engager, The Lighthouse fait de la masculinité l’un des principaux sujets de son histoire.

Eggers a cité le psychologue Carl Jung comme une influence majeure sur le film.

Jung était particulièrement fasciné par les symboles qu’il croyait présents dans notre «inconscient collectif» et qui se rapportent généralement à nos désirs plus profonds et plus primaires.

Pour Jung, le symbolisme phallique d’un phare serait assez simple et, selon Pattinson, il était même directement décrit comme ressemblant à un pénis dans le script.

Tout au long du film, les deux hommes se livrent à une sorte de lutte primitive pour la domination de l’autre.

Wake force Winslow à assumer toutes les tâches domestiques «féminines», ce qui a finalement conduit Winslow à se plaindre qu’il n’était la femme de personne.

Wake lui-même décrit le phare comme sa femme et assure à Winslow qu’elle est meilleure que n’importe quelle femme – se consacrant à un symbole phallique plutôt qu’à une véritable relation amoureuse.

Au fur et à mesure que la tension entre les deux hommes s’intensifie, leur proximité l’un de l’autre conduit à plusieurs moments homoérotiques dans lesquels ils dansent, luttent et se couchent tendrement ensemble.

[…]

L’idée qu’il est malheureux de tuer un oiseau de mer est une superstition nautique de longue date, qui remonte généralement au poème de Samuel Colleridge de 1834, The Ancient Mariner’s Rime.

Il raconte l’histoire d’un navire assiégé par le malheur après qu’un marin ait tué un albatros.

Il est alors obligé de porter l’oiseau mort autour de son cou en signe de sa culpabilité, d’où vient également le dicton «albatros autour du cou».

Tout en rejetant les réflexions surnaturelles de Wake, Winslow le compare au capitaine Ahab de Moby-Dick – un homme rendu fou par une tentative obsessionnelle de dominer la nature.

Le phare lui-même est une structure artificielle qui se trouve dans un endroit où rien n’était censé être et permet à l’humanité de défier les marées et de parcourir les mers comme bon lui semble.

Donc, en tendant le phare, le but de Wake n’est pas si différent de celui d’Ahab, et il rencontre le même sort.

Le film fait également référence à Prométhée, le Titan deux a volé le feu des dieux et a été brutalement puni, un avertissement à l’humanité contre la saisie de connaissances que nous ne sommes pas censés avoir.

[…]

Ce qui rend le film si difficile à interpréter, c’est que nous ne sommes jamais vraiment sûrs de la quantité de The Lighthouse qui devrait avoir lieu.

Outre les effets dérangeants de leur isolement et le traumatisme de se rendre compte qu’ils ne seront pas sauvés lorsque leurs quatre semaines seront terminées, les deux personnages se mettent à boire de l’alcool fait maison à base de kérosène, ce qui endommage probablement leur cerveau.

Ainsi, lorsque des sirènes, des tentacules, des dieux grecs et des têtes décapitées commencent à apparaître, il est impossible de dire combien cela se passe simplement dans l’esprit des personnages.

Un exemple clé est lorsque les deux se disputent depuis combien de temps ils étaient censés être secourus – Wake insiste sur le fait que les semaines se sont écoulées, tandis que Winslow pense que cela ne fait que quelques jours et l’avertit qu’il perd la tête.

Alors que ces divergences continuent de se produire, nous ne savons jamais combien il en restera à Wake pour allumer son jeune collègue et combien est dû au relâchement de l’emprise de Winslow sur la réalité.

En même temps, nous découvrons que Winslow ment depuis le début.

Le résultat est que nous avons deux personnages dont nous savons tous les deux qu’ils ne sont pas fiables pour diverses raisons, ce qui rend la vérité sur The Lighthouse encore plus difficile à atteindre.

[…]

Il est également possible de lire l’intégralité du film comme s’il se déroulait dans l’esprit d’un personnage, Wake et Winslow représentant différents éléments de leur psyché.

Selon la compréhension de Jung de la nature humaine, le Winslow aux manières douces pourrait représenter la partie supérieure civilisée et socialisée de l’esprit, tandis que Wake incarne la nature sauvage et animale qui se trouve en dessous.

L’une des principales préoccupations de Jung était l’inconscient – la partie obscure de nous-mêmes que nous-mêmes ne reconnaissons pas ou ne comprenons pas pleinement. Il se référait souvent à cet autre côté de nous comme «l’Ombre».

Les deux Toms se reflètent souvent l’un l’autre, d’autant plus que leurs fonctions supérieures s’affaiblissent et qu’ils deviennent plus poussés par la faim, la cupidité, la colère, la luxure et la peur.

En fin de compte, Wake suggère même que leur histoire se déroule entièrement dans l’imagination de Winslow – un voyage psychologique dans lequel tout est simplement symbolique.

C’est peut-être ce que Winslow réalise quand il regarde la balise à la fin. »

– Marinette (Source ici)

 

 

« Robert Eggers accompagne dans « The Lighthouse » deux gardiens de phare sur un ilot à la fin du 19e siècle. Le cinéaste américain joue avec les codes du cinéma pour créer un film à l’ambiance aussi sombre que sa couleur.

Un phare mystérieux, une île perdue, une météo calamiteuse et des mouettes. Voici le décor durant quatre semaines pour le vieux loup de mer Willem Dafoe et le marin d’eau douce Robert Pattinson avant l’arrivée de la relève. Les deux marins travaillent, mangent, boivent, dorment ensemble. Ils apprennent à se connaître. Le réalisateur crée à partir de ce contexte une atmosphère nauséabonde où chaque parole et chaque acte prêtent à confusion.

La magnifique chromatique noire et blanche imprègne d’austérité un film dont le format d’image n’est que peu usité depuis les années 1920 et dont la pellicule peut rendre un ciel bleu inquiétant.

Ajoutez à ce postulat technique les nombreux gros plans sur les visages  démonstratifs, plus ou moins éclairés, des acteurs et le rapprochement avec le cinéma expressionniste allemand de cette même époque n’est qu’à un pas.

 

L’ambiance sonore du film est primordiale.

La qualité de celle-ci imprègne l’image et immerge le spectateur dans les lieux. Le retentissement perpétuel de l’alarme du phare lui donne une présence d’autant plus
importante qu’elle inquiète par sa tonalité grave. Le film lorgne tant sur le cinéma d’horreur que sur les récits de marins pour composer un nouvel ensemble. Tout aussi complexe. Tout aussi dérangeant.

 

Une folie pour les personnages… et pour le public

Le phare est l’objet de toutes les convoitises. Le vieux loup se l’approprie comme son
bien personnel tandis que le jeune marin exécute les tâches ménagères, parfois difficiles, souvent ingrates, du quotidien, accompagnées des reproches de son compagnon d’infortune.

Les mêmes combats tous les jours et une beuverie de plus en plus prononcée chaque soir forment un cercle vicieux dont ils n’arrivent à se dépêtrer. Leur aliénation continue les mènent à douter des paroles et des actes de l’autre.

 

Et le spectateur aussi se met à douter.

Douter des personnages et des images qui lui sont proposées. Une distanciation se forme à partir de la question identitaire des personnages. Qui sont-ils ? Sont-ils ceux qu’ils prétendent être ? De la situation émerge une ambigüité malsaine à laquelle le réalisateur ajoute des éléments fantastiques pour réduire à néant les derniers marqueurs logiques et repères temporels du spectateur. Là est la force de « The Lighthouse ».

Ce phare laisse perplexe, perturbe, intrigue. Aucun code traditionnel du cinéma ne le régit. C’est un véritable OVNI cinématographique dont personne ne sort indemne.

Paul Guianvarc’h »

– Source ici.

 

 

« […]

THE LIGHTHOUSE est tout simplement captivant teinté d’une ambiance particulièrement pesante. Il est très difficile, au sortir de la salle, d’être resté complètement indemne face à cette proposition de cinéma; tant les images nous restent imprimées en mémoire. L’atmosphère quelque peu dérangeante est sans doute dû au fait que le film s’inspire de réels écrits produits par un gardien de phare qui auront donc servi à l’écriture du film.

En réalité, l’on suit les personnages de Winslow et Wake pendant les deux heures de film, effectuant leurs tâches respectives, puis, par la suite, retenus contre leur gré quand la tempête s’abat. On se trouve davantage du côté de Winslow (alias Pattinson), on découvre la vie sur l’îlot en même temps que lui. Forcé de subir les agacements, les railleries et les flatulences de son ‘supérieur’, on ressent de cette même manière le personnage de Winslow devenir claustrophobe, insomniaque. Et le chant des sirènes ainsi que les mauvais présages liés aux mouettes volant autour du phare- défense d’en tuer une, sinon gare aux malédictions- n’y arrangeront pas grand’chose.

Le fameux phare du titre devient progressivement un protagoniste à part entière. Dès l’introduction, les bruits de phare se font entendre très distinctement. Aucun dialogue prononcé de la part de Wake ou de Winslow: c’est le phare qui ‘s’exprime’. Ces sons émis deviennent par ailleurs de plus en plus fréquents; il n’est pas rare que lorsqu’un des deux personnages principaux est en action et silencieux, par exemple Winslow seul dans le cadre à jeter des seaux d’excréments dans la mer, filmé en travelling, que le son du phare reparte de plus belle. Cet effet sonore constant nous enferme un peu plus avec les personnages dans un sentiment de malaise; l’on est piégé avec eux, au même endroit, on ne souhaite qu’une chose : qu’ils trouvent le moyen de s’enfuir !

Il serait difficile de parler de THE LIGHTHOUSE sans évoquer ses deux acteurs principaux, menant à eux deux l’intrigue qui ne nous lâche pas jusqu’au plan final. Willem Dafoe est effroyable de justesse, tant dans sa voix graveleuse que dans son expressivité. Ses répliques aussi longues que structurées définissent son personnage en quelques dialogues de façon efficace: Il est sûr de lui, impétueux avec son jeune assistant, macabre et alcoolique. L’on apprend qu’il a laissé femme et enfants pour devenir marin. Le film, par ce biais, nous questionne sur le rapport à la solitude et à quel point l’humain est-il en mesure de supporter cette solitude, notamment lorsqu’elle s’éternise.

L’idée de renfermer deux personnages totalement opposés, l’un plus âgé, l’autre plus jeune, dans un même lieu qu’est le phare, nous pousse à constater leur évolution vis-à-vis de l’un et de l’autre. Combien de temps encore vont-ils ou ne vont-ils pas réussir à se supporter? A vrai dire, puisque coupés du monde et n’ayant plus accès à un quelconque contact extérieur, sont-ils encore capables de dire depuis combien de temps sont-ils coincés sur l’îlot?

Le film est certainement l’un des plus beaux à découvrir sur grand écran cette année. Ce qui frappe principalement est ce noir et blanc très stylisé, laissant à voir des plans parfaitement composés, à la manière de tableaux. L’expressivité du jeu de Dafoe et de Pattinson, en parallèle du traitement de la lumière, rend au film un semblant d’inspiration du cinéma muet, n’étant pas sans rappeler Nosferatu de Murnau, entre autres. Le thème de l’enfermement et de la claustrophobie, déjà évoqué, passe également par cette esthétique. Certains cadres laissent à peine entrevoir le regard des deux acteurs. Ainsi, il peut arriver que l’on ne sache plus tellement distinguer qui est qui. La confusion arrive; le traitement du cadre laisse à penser que Winslow, sa barbe poussant, s’accommodant à la boisson alcoolisée tout comme son supérieur, pendant les semaines voire les mois passant, ressemble de plus en plus à Wake. La claustrophobie, l’isolement du Winslow le font lentement plonger dans la folie.

Pour ainsi conclure, THE LIGHTHOUSE est un des rares films de genre récents, imprégné d’une ambiance prenante, et dominé par un duo d’acteurs absolument magistral. Séjour au phare inoubliable !

Talia »

– Source ici

 

 

« Pour : Envoûtant

L’auteur du très remarqué « The Vvitch » embarque Willem Dafoe et Robert Pattinson dans un huis-clos aussi envoûtant que progressivement angoissant. Dans un somptueux noir et blanc et un format carré qui renforcent l’enfermement des deux personnages face aux éléments et à l’exiguïté des lieux, comme l’aspect animal et usé de chacun, Robert Eggers décrit leur plongée progressive dans la folie.

Flirtant avec le fantastique, mélangeant rêves et réalité, s’alimentant aux légendes marines, jouant avec les décors comme avec la rare faune ambiante (la mystérieuse mouette qui vient frapper à la porte…), « Le phare » part de la notion de pouvoir pour mieux dénoncer l’ambition aveugle. Dans ce milieu terriblement masculin, les trouvailles visuelles comme sonores viennent renforcer la puissance de jeu d’un Willem Dafoe plus terrifiant que jamais et d’un Robert Pattinson qu’on n’attendait sans doute pas là, mais qui semble réellement habité.

Olivier Bachelard

Contre : Un coup dans l’eau

Robert Eggers était attendu au tournant après la claque qu’avait été « The VVitch« . En effet, le film était venu ruer dans les brancard du genre en proposant non pas un énième slasher plein jusqu’à la lie de jump-scares dont seul la musique fait encore sursauter, mais une étude quasi-éthologique de la superstition dans la communauté quakers de la première ère des États-Unis.

Après avoir étudié le mythe de la sorcière dans l’imaginaire américain, Eggers s’attaque ici à une autre figure mythique, celle du phare isolé dans la brume et des récits de marins. Changement d’époque et de décors oblige, la forme s’adapte au fond. Le format carré du film isole les personnages en réduisant le cadre. Le noir et blanc vient souligner la brume et permettre un travail très poussé sur la lumière, qui peut aussi bien montrer que rendre aveugle, obsession principale du film.

Toujours dans cette idée mythologique, les personnages fonctionnent comme des types. Willem Dafoe est le vieux briscard. Un marin resté cloué à la terre qui observe la mer étendue à ses pieds. Un homme obsédé par la lumière qu’il doit garder, à laquelle il s’arroge un accès unique et privé. Un homme qui boit, chante et déclame des épopées poétiques incompréhensibles. Ce qui surprend le plus dans ce personnage, c’est son côté bureaucratique qui ne semble pas vraiment coller avec le type d’homme qu’il est sensé incarner. Ce personnage est assez décevant, car malgré un acteur en grande forme, il manque de corps et peine à exister. Il est d’un bloc, et donc un peu cliché.

Le personnage de Robert Pattinson souffre des mêmes défauts. L’acteur livre ici une très bonne performance, mais son personnage est tellement soumis que ses motivations importent peu et l’empathie du spectateur va plutôt à la mouette qui tombe entre ses mains qu’à lui. La deuxième partie de l’histoire n’apporte rien de nouveau. Sensée faire monter d’un cran la tension, elle n’a pas grand effet en raison d’un manque d’identification avec les personnages.

L’image du phare combine deux idées, celle de la lumière et celle de la mer. Si la première est très travaillée dans la mise en scène, la deuxième ne l’est pas du tout. En effet, la mer, pourtant au cœur géographique de l’histoire n’existe que de manière indirecte, avec les conséquences qu’elle a sur la vie des personnages : la brume, les inondations et l’isolement. Il ne manquait plus que les rhumatismes et le rhume. Sa mythologie n’est que vaguement explorée par une réflexion autour de la sirène, mais qui n’est qu’un travail assez pauvre sur le désir masculin.

Ainsi, « The Lighthouse » est un film assez décevant car trop hermétique pour être vivant et incarné. Un film trop théorique peut-être. Face à l’incompréhension de où veut en venir le réalisateur et ce qu’il entend construire, on peut facilement se retrouver contraint à regarder ce carré noir et blanc pendant deux heures et en ressortir parfaitement indifférent. Dommage donc, à trop vouloir bien faire et pousser la méthode d’une formule qui avait précédemment marché, on en perd l’incarnation, et par là même, tout ce qui faisait le sel d’un film comme « The VVitch ».

Thomas Chapelle »

–  Source ici.

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