Compréhension(s) & Interprétation(s) Socio-Logique(s)

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À Raymond Boudon revient le mérite d’avoir été l’un des premiers sociologues de sa génération à reléguer dans « les fausses querelles de méthode » l’opposition entre la compréhension et l’explication, défendue par des auteurs classiques comme Wilhelm Dilthey et Heinrich Rickert.

Reprenant l’argumentation esquissée en 1967 (Boudon, 1967, p. 27-28), il déclarait dans son « Que sais-je ? » de 1969, que

la notion de compréhension, « loin de définir une méthode caractéristique des sciences sociales », correspond à un moment de toute recherche.

Cette phase de compréhension, écrivait-il, est d’importance variable selon les cas mais ne se suffit pas à elle-même et « par conséquent, ne définit pas une méthode » (Boudon, 1969, p. 18-21).

Plus tard, Boudon explora la question de la compréhension sociologique de manière plus systématique et plus détaillée, en la mettant en rapport avec l’individualisme méthodologique et la rationalité de l’acteur, dans le cadre de trois postulats offrant une cohérence d’ensemble à l’élaboration théorique telle qu’il la concevait (Boudon, 2003, p. 19-27).

 

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1. Trois postulats interdépendants

Selon un postulat d’individualisme, l’explication d’un phénomène collectif passe nécessairement par l’exploration de comportements individuels, de leur logique et de la manière dont ils se combinent ou s’affrontent pour faire figure d’ensemble.

  • L’individualisme comme choix de méthode implique donc que l’acteur individuel constitue l’unité élémentaire de toute analyse.
  • Il s’impose toutefois de distinguer l’individu empiriquement observable et l’être humain idéal-typique qui fonde les raisonnements du sociologue.
    • C’est dire que les explications formulées sur le mode individualiste sont basées sur une psychologie de convention attribuable à ceux que Boudon qualifiait d’acteurs banalisés.

De telles explications, dites « individualistes », sont inséparables d’une certaine modélisation qu’autorise et rend possible le recours à des individus typiques.

  • Un second postulat, dit « de la compréhension », implique que toute démarche individuelle peut être comprise.

Les exemples offerts à l’appui de cette affirmation indiquent que c’est un sentiment d’évidence qui s’impose alors à l’observateur. Celui-ci considère comme allant de soit que le piéton regarde « à droite et à gauche » avant de traverser la rue (Boudon, 2003, p. 20).

La logique de toutes les séquences comportementales ne s’impose certainement pas à l’esprit avec la même force d’évidence.

  • Ce second postulat implique cependant qu’on peut en principe comprendre des actions plus complexes pour autant qu’on ait pris soin de s’informer suffisamment.
  • Ce moment de la compréhension est essentiel, estime Boudon, si l’on accepte le postulat de l’individualisme (ibid. p. 20).

Le troisième postulat – postulat de rationalité – repose en dernière analyse sur l’idée que l’être humain est un être de raison.

  • Dans ses derniers écrits, Boudon admet explicitement l’existence de causes « identifiables » qui n’en sont pas moins « a-rationnelles ».

On peut éprouver « du dégoût devant tel mets que les Japonais considèrent comme une friandise ».

  • Il n’en reste pas moins – observe-t-il – que les comportements et attitudes dont « les sciences sociales ont à connaître sont principalement le produit de raisons » bien que celles-ci ne soient pas toujours perçues clairement par les individus concernés (ibid., p. 20-21).

Ces trois postulats – individualisme, compréhension, rationalité – sont en interdépendance constante.

La compréhension, étape de l’explication, s’applique à des individus. Ceux-ci bénéficient d’une présomption de rationalité.

  • Boudon dispose ainsi du socle d’une construction théorique solide,
    • fondée sur une conception de la nature humaine inspirée de la philosophie des Lumières,
    • sur une épistémologie « continuiste » visant à établir la sociologie comme science et sur l’ouverture aux mécanismes de la connaissance ordinaire.

 

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2. Une notion ambiguë

Des divers éléments de ce socle, c’est la compréhension qui est le plus délicat et le plus difficile à manier.

Dans plusieurs publications antérieures, j’ai utilisé à ce propos – sans jamais être contredit – l’expression de « maillon faible » de l’argumentation sociologique.

La notion de compréhension comporte en effet une part irréductible d’ambiguïté. L’opération mentale qu’elle requiert implique un effort d’identification à autrui.

Comme le note Friedrich Hayek,

« il est impossible de concevoir un observateur qui n’interprète pas ce qu’il voit d’après le fonctionnement de son propre esprit » (Hayek, 1953, p. 21).

En d’autres termes,

l’interprétation du comportement ou de l’attitude d’autrui implique nécessairement qu’on se livre à une démarche introspective consciente ou non : on comprend ou croit comprendre l’autre par référence à soi-même.

Déjà dans sa réflexion sur les limites de l’objectivité historique,

  • Raymond Aron s’interrogeait sur la pluralité des interprétations possibles :
    • « L’autre veut-il nous renseigner ou nous tromper, se justifier ou s’abaisser ? » (Aron, 1938, p. 69).

Ceci l’amenait à présenter « la connaissance d’autrui et la connaissance de soi » comme « en un sens complémentaires, en un autre antinomiques ou, pour mieux dire, dialectiquement opposées » (ibid., p. 71).

Dans un autre registre, Jeanne Parain-Vial déclara dans un ouvrage qui fut remarqué à l’époque que

« si comprendre consiste à revivre de l’intérieur et intelligiblement l’expérience d’autrui, la compréhension parfaite nous est interdite, car elle supposerait non seulement que nous puissions coïncider avec cette expérience dans sa durée et son unicité, mais encore qu’elle ait pour nous la clarté et l’intelligibilité qu’elle n’a pas toujours pour celui même qui l’éprouve »

(Parain-Vial, 1966, p. 31).

 

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3. Un pari théorique et méthodologique

La compréhension sociologique repose sur l’application d’une généralisation basée sur notre propre expérience ou sur notre sens personnel de l’évidence (Abel, 1948, p. 213).

  • En dépit d’une discipline intellectuelle pouvant être tout à fait rigoureuse,
    • le risque est toujours présent d’attribuer à l’acteur une logique de comportement dont on juge la portée universelle alors qu’elle est liée à un contexte socioculturel particulier.

Il suffit que des acteurs appartiennent à des milieux sociaux différents pour que des malentendus à caractère proprement culturel surgissent :

  • la politesse de l’un sera la maladresse de l’autre ;
  • la pratique de la litote sera appréciée de façons diverses, certaines formes d’ironie ne seront comprises que de ceux qui disposent des codes nécessaires, etc.

En fait, on a ainsi affaire à un véritable pari théorique et méthodologique.

  • On présuppose qu’une attitude de décentrement combinée à une recherche d’informations pertinentes doit permettre au sociologue de surmonter la distance sociale ou culturelle,
    • voire même la distance historique, pour se situer mentalement dans une logique d’action ou un contexte situationnel parfois très éloigné de ce qu’il peut être a priori tenté de considérer implicitement comme allant de soi.

Au-delà de l’objet de l’observation, l’enjeu n’est rien d’autre que l’existence de mécanismes fondamentaux de la vie en société et d’invariants du comportement humain permettant au chercheur de comprendre les mobiles de l’acteur par projection de raisons d’agir qui transcendent les époques et les cultures.

Dès qu’on s’écarte du banal élémentaire – le piéton qui traverse la rue – on ne peut qu’être frappé par la résistance de la plupart des actions humaines non seulement à la compréhension explicative, basée sur une analyse, mais aussi à la compréhension la plus immédiate, celle que Max Weber qualifiait d’aktuelles Verstehen, fondée sur la perception directe de sens ou sur l’observation directe (Weber, 1922).

  • Poursuivant sa réflexion sur l’accès à la connaissance d’autrui,
    • Aron en vint à considérer que l’intelligibilité intrinsèque des actions humaines a presque toujours pour contrepartie l’équivoque (Aron, 1967, p. 504-505)

L’exemple classique, emprunté à plusieurs reprises par Boudon au philosophe et psychologue Karl Jaspers, illustre cette opacité dissimulée sous les apparences de la simplicité.

En 1982, Raymond Boudon et François Bourricaud, dans le Dictionnaire critique de la sociologie, écrivaient ceci :

« Si j’observe une mère giflant son enfant, je devrai d’abord pour expliquer cet acte m’informer sur les notions éducatives intériorisées par la mère. Dans certains contextes sociaux, la gifle est considérée comme une méthode pédagogique licite et efficace. Dans d’autres, elle est tenue pour interdite et néfaste. »

Les auteurs font donc ici preuve d’un sens louable de la nuance.

Mais le commentaire subséquent reste entièrement centré sur la délibération rationnelle de l’individu avec lui-même ; il y est question des avantages et désavantages respectifs de la gifle et de la négociation ainsi que de « l’évaluation établie par l’acteur de ces différents moyens ».

  • Le tout est poussé jusqu’à la caricature : la mère, nous dit-on, « disposait sans doute d’autres moyens, mais la logique de la situation à l’instant t l’a amenée à considérer la gifle comme le plus adapté » (Boudon et Bourricaud, 1982, p. 3).

En 1996, Bernard Valade propose une interprétation sensiblement différente du même cas de figure :

Si […] une mère, au comble de l’énervement, gifle son enfant, on ne peut pas dire : « La mère avait de bonnes raisons de gifler son enfant car elle était très énervée ». Cette phrase sonne faux, ce qui montre que l’action de gifler n’est en l’occurrence pas rationnelle. L’énoncé décrivant correctement la situation est le suivant : « La mère n’avait pas de bonnes raisons de gifler son enfant mais elle était très énervée ».

L’irrationalité peut avoir diverses causes (Valade, 1996, p. 545).

  • Quatorze ans plus tard, la fameuse gifle de Jaspers est donc exclue du registre de l’action rationnelle et devient un exemple d’irrationnalité.

Dans les deux cas, en 1982 comme en 1996, le diagnostic est présenté sur le mode de l’évidence.

  • On constate donc que l’attribution par voie de « bonnes raisons » projetées sur le comportement d’un individu
    • est fortement soumise à l’air du temps.

 

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4. Le pari propre de Raymond Boudon

Des trois postulats fondant son œuvre théorique, c’est incontestablement celui relatif à la notion de compréhension que Boudon a commenté le plus succinctement. Sans doute estimait-il que l’approche individualiste et la présomption de rationalité méritaient des développements plus substantiels.

Il semble néanmoins avoir constamment surestimé l’intelligibilité des comportements examinés et sous-estimé leur potentiel d’équivoque.

Pour s’en tenir à l’exemple simple du piéton traversant la rue, auquel il eut fréquemment recours, on sent bien qu’il l’évoque avec une certaine désinvolture, sur le mode de l’évidence.

  • Bien sûr, l’extrême simplicité du scénario évoqué semble autoriser le ton adopté.
  • Mais pour que l’anecdote fasse sens, il faut bien qu’il y ait une rue, de préférence bordée de part et d’autre par un trottoir, ce qui ne va pas de soi dans n’importe quelle partie du monde.
  • Et le regard dirigé successivement à gauche, puis à droite indique qu’on ne se situe pas dans un contexte britannique.

On n’entend nullement contester ici le bien fondé logique de l’exemple adopté mais restreindre sa portée généralisatrice. L’auteur et son public sont des citadins occidentaux.

  • L’absence de cadrage des comportements entraîne le risque d’interprétations imprudentes des actions.

Ainsi, par exemple, le sociologue qui s’efforce de comprendre – et de faire comprendre – l’attitude d’un paysan indien face à la procréation ne peut qu’aboutir à des conclusions partielles ou trompeuses s’il s’abstient de toute référence à la totalité englobante.

Il est tenté alors d’attribuer à l’individu observé des motivations pouvant n’être tenues pour évidentes que dans son propre univers socioculturel.

  • L’exemple classique à cet égard est celui de l’échec d’un programme de contrôle des naissances mené dans les années 1960 dans une série de villages du Pendjab.

Raisonnant sur ce cas, Boudon (1986, p. 11-16), à la suite de Peter Berger (1977, p. 214-215), s’employa à contester le diagnostic facile de « résistance irrationnelle au changement ».

Il insista au contraire sur le caractère tout à fait rationnel des réticences des villageois à l’égard des mesures de contraception qui leur étaient proposées.

  • Dans le contexte d’une production agricole basée sur des techniques rudimentaires, une progéniture nombreuse peut en effet être économiquement rentable.
  • Dès lors, le refus de la contraception s’avérait logiquement aussi défendable que sa promotion bien que les prémisses fussent différentes.

Boudon avait tout à fait raison de mettre sur le même pied deux logiques de comportement et de remettre ainsi en question l’universalité du mode de pensée propre aux milieux occidentaux.

  • Mais, en relativisant la portée de l’argumentation favorisant le contrôle des naissances,
    • il se borna paradoxalement à établir un contraste entre deux variantes de calcul économique, l’une ayant pour cadre de référence l’entreprise familiale, l’autre l’élargissant à l’échelle d’un sous-continent.

Sa volonté de mettre en évidence des raisons d’agir le poussait ainsi à faire du paysan un homo oeconomicus malgré lui.

Son souci de modélisation, lié à la prise en compte d’individus idéal-typiques, le conduisit à négliger le fait que la plupart des gens ne sont pas motivés par des raisons particulières aisément définissables, mais par l’intime conviction que leur comportement est tout simplement la manière normale de se comporter.

  • Ce sentiment, n’affleurant pas nécessairement à la conscience, est le résultat de la socialisation dans une certaine culture.

Dans les sociétés traditionnelles, un mariage sans enfant est considéré comme une anomalie surprenante.

En revanche, le père de nombreux enfants est tenu en haute estime. Ayant atteint un âge avancé, il est unanimement respecté par les plus jeunes. Tant que rien ne vient troubler un ordre social stable, on considère comme allant de soi qu’une descendance nombreuse est souhaitable sans trop se demander pourquoi.

 

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5. Le conscient et l’inconscient

  • C’est le lieu de rappeler à ce propos que Boudon et ses collaborateurs ont toujours été sceptiques à l’égard des argumentations fondées sur le concept de socialisation.

Le point de vue rationaliste appliqué à l’analyse des faits sociaux s’accompagne d’une méfiance perceptible à l’égard des explications basées sur la transmission des attitudes par voie de socialisation.

Il est aisé de comprendre pourquoi.

  • Le processus de socialisation introduit dans le schéma explicatif des éléments participant d’un habitus dont l’individu n’est pas conscient et qu’on peut donc être tenté de considérer comme irrationnel bien qu’il soit plus juste de le qualifier d’a-rationnel, c’est-à-dire échappant à l’analyse en termes de raisons.
  • En outre, les influences socialisatrices sont souvent invoquées de manière maladroite pour suggérer une surdétermination des comportements.
  • Le modèle de l’acteur intentionnel, apte à faire des choix basés sur une délibération rationnelle, se trouve ainsi remis en question.
  • Ensuite, l’influence de normes intériorisées à la suite d’un processus d’inculcation semble insuffisante pour rendre compte de la modulation individuelle des attitudes.

Dès le début de leur carrière, Raymond Boudon et Pierre Bourdieu, s’inspirant l’un et l’autre des travaux de Paul F. Lazarsfeld, ont montré, chacun à sa manière, que des interprétations également compréhensibles – également acceptables pour le sens commun – peuvent n’en être pas moins parfaitement contradictoires (Boudon, 1967, p. 27 ; Bourdieu et al., 1968, p. 141).

  • Ce sont les chercheurs de terrain qui sont le plus souvent confrontés aux pièges de la compréhension signalés de cette façon lorsqu’ils ont à faire face aux problèmes pratiques de la recherche empirique.

D’une manière plus générale, la spécificité de l’approche sociologique fait surgir des incertitudes là où les profanes y sont aveugles.

Le non-sociologue se fie généralement à son intuition et estime sans trop d’hésitations que l’interprétation qu’il imagine va de soi.

Le sociologue, de son côté, considère l’interprétation qui lui vient à l’esprit comme une interprétation possible, à envisager sous réserve.

  • Dans certains cas,
    • des échelles de préoccupations différentes compromettent la convergence des raisonnements et obscurcissent même le sens des mots.

Dans un contexte d’exploration, un sociologue avise une femme remplissant des bidons d’eau à une pompe. Il lui en demande la raison. Elle lui répond qu’elle remplit son rôle de grand-mère en aidant ses enfants.

L’objet de la question était cependant tout différent. Le sociologue cherchait à savoir si elle bénéficiait de l’eau courante à domicile.

Il s’avéra que ce n’était pas le cas et que « le rôle de grand-mère » ne prenait son sens que par rapport à cette carence.

La suite de l’investigation indiqua en outre que l’expression « avoir l’eau courante » était loin d’avoir une signification claire pour tous les acteurs concernés et constituait donc une source de malentendus interculturels (Coenen-Huther, 1998, p. 86).

 

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6. Pluralité ou convergence des interprétations

À mesure que ses travaux progressaient, Boudon sembla prêter moins d’attention à la pluralité des interprétations possibles qu’il considérait une fois pour toutes comme acquise.

  • Il parut s’intéresser davantage aux convergences d’interprétations mettant en évidence des raisons ayant « une capacité à être endossées par un ensemble de personnes » et pouvant donc être tenues pour convaincantes.

Il fut ainsi conduit à la notion de « transsubjectivité » jetant à son avis un pont entre les « bonnes raisons » de l’acteur individuel et les « raisons fortes » rencontrant l’approbation générale (Boudon, 1997, p. 23).

  • La question de la réalité empirique de la transsubjectivité fit l’objet de force discussions.

Dans ce contexte,

  • François Chazel (1997, p. 205) jugea opportun de faire intervenir le concept d’intersubjectivité,
    • résultat d’ajustements cognitifs s’opérant dans le cadre d’interactions et sur la base de ces interactions.

On aboutit de la sorte à des situations où un stock de connaissances communes rapproche les esprits et acquiert le statut de variable, pouvant être traitée comme l’indice d’une appartenance plus ou moins ferme selon les cas.

La dialectique de la connaissance de soi et de la connaissance d’autrui acquiert ainsi une dimension supplémentaire. »

– Coenen-Huther, J. (2019). ‪Raymond Boudon et la compréhension sociologique‪. Revue européenne des sciences sociales, 57-1(1), 157-167. 

 

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