« Je ne publierai plus jamais dans une revue scientifique »

« L’« affaire » refdoc

En 2012, Olivier Ertzscheid a participé activement à une pétition de chercheurs contre le Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Le sujet de cette controverse était l’accès payant aux articles de chercheurs qui pouvaient, par ailleurs, se trouver gratuitement sur la Toile. De plus, le droit d’auteur n’était pas respecté par le CNRS. Les auteurs ne touchaient rien de ces ventes.

Comme une journaliste précise, « Olivier Ertzscheid milite pour que ses productions soient disponibles gratuitement sur son blog ou sur des plateformes d’archives ouvertes. Il insiste pour que ses contrats d’édition comportent “une clause permettant de déposer une version numérique dans des sites d’archives ouvertes, sans aucun délai d’embargo”. » »

Wikipedia

 

« Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur et blogueur renommé, explique pourquoi le système des revues scientifiques – depuis l’évaluation par les pairs jusqu’aux abonnements exorbitants – va à l’encontre du travail scientifique et de sa diffusion au plus grand nombre.

Enseignant-chercheur, je ne publie plus que vraiment très occasionnellement dans des revues scientifiques. Et ce pour plusieurs raisons.

 

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Monde de dingue

D’abord le modèle économique de l’oligopole (voire du quasi monopole dans le cas des SHS), qui gère aujourd’hui la diffusion des connaissances au travers de revues, est celui d’une prédation atteignant des niveaux de cynisme (et de rente) de plus en plus hallucinants.

  • A tel point que de plus en plus d’universités préfèrent carrément renoncer à l’ensemble de leurs abonnements chez Springer ou Elsevier.
  • La dernière en date est celle de Montréal.

Cette situation est hallucinante et ubuesque :

  • Hallucinante tant les tarifs d’Elsevier (ou de Springer) et les modalités d’accès proposées relèvent du grand banditisme et de l’extorsion de fonds.
  • Ubuesque car nous sommes dans une situation où des universités doivent renoncer, j’ai bien dit renoncer, à accéder à des revues scientifiques.
  • Monde de dingue.
    • Un peu comme si des agriculteurs devaient renoncer à certaines graines et semences du fait des pratiques de certaines firmes agro-alimentaires.
    • Monde de dingue au carré.

D’autant qu’on sait que dans ce choix extrêmement délicat effectué par l’université de Montréal, l’existence de Sci-Hub, (site « illégal » dont je vous reparlerai un peu plus tard dans ce billet), pourrait avoir largement pesé dans la balance.

 

Making of

Olivier Ertzscheid, enseignant chercheur en Sciences de l’information et de la communication a initialement publié cet engagement sur son excellent blog affordance.info. Il nous l’a adressé et nous le publions avec plaisir. Rue89

Parce que c’est ahurissant mais c’est ainsi, pour faire de la recherche scientifique aujourd’hui en France (et ailleurs dans le monde), il faut nécessairement passer par des bibliothèques clandestines (Shadows Libraries).

Ensuite les « éditeurs » desdites revues ont arrêté depuis bien longtemps de produire le travail éditorial qui justifiait le coût et l’intérêt desdites revues :

  • ils se contentent le plus souvent d’apposer leur « marque »,
    • toutes les vérifications scientifiques (sur le fond) sont effectuées gratuitement par d’autres chercheurs,
    • et les auteurs eux-mêmes se coltinent l’application de feuilles de style la plupart du temps imbitables.

 

Un système totalement biaisé

Alors bien sûr vous allez me dire que l’intérêt des publications scientifiques dans des revues c’est que des « pairs », d’autres universitaires, vérifient que l’on ne raconte pas de bêtises.

Et moi je vais vous répondre en un mot comme en 100 : B-U-L-L-S-H-I-T. Total Bullshit. Hashtag Total Bullshit même.

  • Bien sûr que l’évaluation par les pairs c’est important.

Sauf que même à l’époque où je publiais encore régulièrement dans des revues soumises à l’évaluation par les pairs, (et en l’occurrence « soumises » n’est pas un vain mot),

  • ladite évaluation de mes pairs se résumait neuf fois sur dix à m’indiquer :
  1. Que je n’avais pas, ou insuffisamment, cité les travaux de tel ou tel mandarin (ou de l’évaluateur lui-même…).
  2. Que c’était très intéressant mais que le terme « jargon 1 » prenait insuffisamment en compte les travaux se rapportant au terme « Jargon 2 ».
    1. Jamais, je dis bien jamais aucun débat scientifique, aucune idée neuve, aucune confrontation d’idée, juste une relecture tiédasse.
  3. Que ce serait mieux si je changeais cette virgule par un point-virgule.

Mais nonobstant, c’est vrai que la vraie évaluation par les pairs c’est important. Sauf que JAMAIS AUCUN CHERCHEUR NE S’AMUSERA A PUBLIER DES CONNERIES juste pour voir si ses pairs s’en rendront compte ou pas.

  • Parce que, d’abord, en général, les chercheurs sont plutôt des gens instruits, relativement compétents, et relativement soucieux de contribuer à l’avancée des connaissances.

Et aussi parce que SI TU PUBLIES UN ARTICLE AVEC DES CONNERIES SCIENTIFIQUES OU DES METHODOLOGIES FOIREUSES ben tu te fais immédiatement aligner et ta carrière est finie. Sauf bien sûr si c’est pour faire une blague ; -)

 

Des revues lues par personne

Alors soyons clair, nul n’est heureusement infaillible et, à moi aussi, il m’est arrivé de publier des articles sur mon blog de chercheur contenant sinon des conneries, en tout cas quelques inexactitudes ou imprécisions.

  • Lesquelles m’ont été immédiatement signalées de manière tout à fait constructive par les lecteurs dudit blog,
    • qui sont loin d’être tous des scientifiques-chercheurs-universitaires.

Bref le syndrome Wikipédia. Oui il y a des erreurs dans Wikipédia, mais non il n’y en a pas plus que dans les encyclopédies classiques, et oui, à la différence des encyclopédies classiques, elles sont presque immédiatement signalées et corrigées.

  • Parce que ces putains de revues scientifiques ne sont lues par personne !

Ai-je besoin de développer ?

Des milliards (oui oui) d’euros de budget par an versés à quelques grands groupes que je n’ose même plus qualifier « d’éditoriaux » et un lectorat proportionnellement équivalent à celui du bulletin paroissial de Mouilleron Le Captif (au demeurant charmante bourgade de Vendée avec un patronyme trop choupinou).

 

Ça n’est pas notre métier

  • Celle qui surclasse toutes les autres.

La vraie raison c’est que notre putain de métier n’est pas d’écrire des articles scientifiques et de remplir des dossiers de demande de subvention qui nous seront refusés plus de trois fois sur quatre (chiffres officiels de l’AERES).

  • Notre putain de métier c’est d’enseigner, de produire des connaissances scientifiques permettant de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons ET DE PARTAGER CES PUTAINS DE CONNAISSANCES AVEC LES GENS.
  • Pas JUSTE avec nos gentils étudiants ou JUSTE avec nos charmants collègues, AVEC LES GENS.

Notre putain de métier ce n’est pas d’attendre deux putains d’années que d’improbables pairs qui auraient par ailleurs bien mieux à faire – de la recherche ou des cours – aient bien constaté que nous n’écrivions pas n’importe quoi pour nous donner, au bout de deux ans, la permission de voir nos écrits diffusés avec un niveau de confidentialité qui rendrait jaloux les banques suisses et avec un coût d’accès qui … rendrait aussi jaloux les banques suisses.

 

Parce qu’il y’a ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent

Et que ceux qui creusent, on les connaît.

  • A commencer par les présidents d’université
    • auxquels j’avais déjà par le passé témoigné de toute mon admiration
    • pour le côté visionnaire de leur immobilisme.

Sans oublier bien sûr tous mes charmants collègues qui, à force de « c’est trop compliqué », « j’ai pas le temps », et autres « c’est pas la priorité » ou « les éditeurs de revues ne veulent pas », ne déposent même pas la version auteur de leurs articles dans des archives ouvertes, et qui mettent donc une hallucinante énergie mortifère à creuser leur propre tombe (ça c’est leur problème) mais hélas, aussi et surtout, la tombe de la diffusion des connaissances et de l’accès aux savoirs.

 

Parce que tant qu’il y aura des couilles éditoriales en or, y’aura des lames d’Open Access en acier

Je vous avais déjà parlé d’Alexandra Elbakyan. S’il y avait un Panthéon des militants de l’accès aux connaissances scientifiques (et du courage scientifique du même coup), elle siègerait aux côtés d’Aaron Swartz.

  • Cette femme a créé le site Sci-Hub qui est tout simplement à l’heure actuelle la plus grosse bibliothèque scientifique clandestine du Web,
    • plus de 50 millions d’articles scientifiques,
    • et dont la controverse qu’il suscite ne va pas assez loin.

Bien sûr Elsevier lui colle un procès, bien sûr diverses manipulations plus ou moins légales tentent de faire disparaître ce site, qui heureusement, résiste et résiste encore.

  • Pour s’y connecter actuellement, si l’adresse sci-hub.cc ne répond pas, tentez sci-hub.ac ou carrément l’IP 31.184.194.81 : -)

 

« Sa lutte pour un accès libre aux recherches scientifiques a-t-elle tué Aaron Swartz, cet activiste d’Internet qui a mis fin à ses jours vendredi dernier? Chose certaine, des chercheurs y croient, eux qui ont mis en ligne par centaines, en hommage au disparu, des PDF de leurs travaux censés être derrière un mur payant. »

 

Open Access Guerilla Manifesto

Parce que ces requins du grand banditisme éditorial sont partout et qu’ils ont bien compris d’où venait le danger.

  • A tel point que l’on apprenait il y a quelques jours qu’Elsevier ,(encore…), avait réussi à racheter une archive ouverte en sciences sociales (et pas l’une des moindres… SSRN).
    • Carrément.

Alors figurez-vous que y’a pas que Martin Luther King qui fait des rêves. Moi aussi j’ai fait un rêve.

  • J’ai rêvé que les acteurs publics de la recherche publique (l’Etat, les universités, les présidents d’université, les enseignants-chercheurs, les bibliothèques universitaires) lisaient, adhéraient et appliquaient à la lettre le manifeste pour une guerilla de l’Open Access d’Aaron Swartz.
  • J’ai rêvé que plus un centime d’argent public ne soit versé à ces escrocs mais que la totalité dudit argent public soit consacré à développer, construire et soutenir des initiatives comme Sci-Hub ou toute autre forme d’archive ouverte ou de libre accès, que ces initiatives soient légales ou illégales.

J’ai rêvé que des gens qui disposent majoritairement d’un bac+8 soient capables de comprendre et d’entendre que le fruit de leur travail (de recherche), que leur rôle dans la société (faire avancer les connaissances et mettre ces connaissances à disposition du public), que tout cela était non seulement menacé, mais en train d’être entièrement détruit depuis déjà des dizaines d’années par un système devenu totalement dingue et atteignant un niveau de cynisme ahurissant et piloté par quelques grands groupes qui osent encore se dire « éditoriaux » quand la réalité de leurs pratiques les constitue en autant de mafias.

  • J’ai rêvé que des gens qui disposent d’un bac+8, d’un salaire confortable, et d’un temps de cerveau disponible non-entièrement dédié à Coca-Cola, soient capables d’entendre et de comprendre que pour des populations entières sur cette planète, que pour des millions de personnes souffrantes, malades, exploitées ou tout simplement… curieuses,
    • la privatisation des connaissances était littéralement, je dis bien littéralement, mortifère.

Et comme depuis plus de 15 ans que je fais ce rêve, je me suis réveillé avec une putain de gueule de bois, à peine atténuée par la récente médaille d’or de l’innovation attribuée à Marin Dacos.

Bon et là vous vous dites :

« ok il est énervé », « ok c’est réjouissant », mais « ok il exagère »

Parce que vous me connaissez hein. Pondéré. Pas sanguin pour deux sous. Raisonnable au-delà des attendus du devoir de réserve. La faconde de la grande muette à moi tout seul. Donc devinette.

 

Qui a écrit :

« Les éditeurs et les scientifiques insistent sur l’importance cruciale de l’évaluation par les pairs. Nous la dépeignons au public comme si c’était un processus quasi-sacré qui aide à faire de la science notre accès le plus objectif à la vérité.

Mais nous savons que le système d’évaluation par les pairs est biaisé, injuste, non fiable, incomplet, facilement truqué, souvent insultant, souvent ignare, parfois bête, et souvent erroné. »

Un punk à chien ?

  • Non, le rédacteur en chef de la revue « The Lancet ».

 

Qui a écrit :

« Nous avons peu de données quant à l’efficacité réelle du processus, mais nous avons la preuve de ses défauts.

En plus d’être peu efficace pour la détection de défauts graves et presque inutile pour la détection des fraudes, il est lent, coûteux, distrait le chercheur de son laboratoire, est très subjectif, tient de la loterie, et peut facilement abuser.

Vous soumettez une étude pour un journal. Elle entre dans un système qui est en fait une boîte noire, puis une réponse plus ou moins justifiée sort à l’autre extrémité. La boîte noire est comme la roulette, et les profits et pertes peuvent être grands.

Pour un universitaire, une publication dans un journal important comme Nature ou Cell équivaut à toucher le jackpot. »

Un marxiste léniniste ?

 

Qui a écrit :

qu’il n’enverrait plus jamais d’articles à des revues comme « Nature, Science ou Cell dans la mesure où ces revues à comité de relecture faussent le processus scientifique, et constituent une tyrannie qui doit être brisée. »

Un agitateur anarcho-autonome ?

 

Résultat en libre accès

Du coup, je me sens un peu moins seul, et pas uniquement du fait de ma schizophrénie.

Donc non, je ne publierai plus jamais dans des « revues scientifiques », (et s’il m’arrive de le faire une ou deux fois à titre exceptionnel pour des gens que j’estime intellectuellement ou amicalement, la version intégrale – pas juste la version « auteur » – sera toujours disponible sur ce blog et dans une ou plusieurs archives ouvertes).

Et s’il faut pour cela être dans « l’illégalité », j’y serai plutôt deux fois qu’une, et ce ne sera pas la première fois…

  • Je ne publierai plus jamais dans des revues scientifiques qui ne me permettent pas de mettre simultanément en libre accès le résultat de ma recherche.
    • Et j’espère sincèrement que nous serons de plus en plus nombreux à le faire.

 

Dix ans de perdus ?

Il y a à peine plus de dix ans, le 15 mars 2005 très précisément, un autre universitaire avait pris un tel engagement.

  • Celui de « ne plus jamais publier dans des revues scientifiques qui ne me permette pas au minimum les libertés d’une licence Creative Commons Attribution Non Commercial. »

Ce type, c’était Lawrence Lessig. Sur son blog. Lawrence Lessig. Le même qui, lors de l’enterrement d’Aaron Swartz après son suicide, prononçait avec une immense peine ces quelques mots, le 12 Janvier 2013 :

« Mais quiconque affirme qu’il y a de l’argent à faire avec un stock d’articles scientifiques est soit un idiot, soit un menteur. »

Dix ans plus tard je vais m’autoriser à aller un peu plus loin :

quiconque affirme aujourd’hui qu’en acceptant de publier dans des revues scientifiques sans systématiquement déposer son texte dans une archive ouverte et/ou avec une licence d’attribution non-commerciale, ignore, ou feint d’ignorer, sa part de responsabilité dans la situation catastrophique de privatisation de la connaissance que mettent en œuvre quelques grands groupes éditoriaux à l’échelle de la planète. Celui-là est à la fois un idiot, un menteur et surtout un irresponsable.

  • Alors je ne publierai plus jamais d’articles dans des revues scientifiques.

Et je continuerai de m’opposer, de manière légale ou illégale, à toute forme de privatisation de la connaissance.

Et vous ? »

Olivier Ertzscheid

 

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« […]

L’innovation technologique remet en cause le monopole de la diffusion du savoir et ce système où des chercheurs paient pour disposer d’un bien produit par eux-mêmes gratuitement.

  • Un conflit profond oppose Elsevier, l’un des plus grands éditeurs scientifiques, à un regroupement de plus de 200 universités allemandes,
    • lesquelles exigent une baisse des coûts d’abonnement et la possibilité de diffuser gratuitement une partie des articles écrits par des universitaires allemands et publiés dans une des revues d’Elsevier.

Ce conflit n’est pas propre à l’Allemagne :

  • ainsi, en France, les négociations se tendent entre les bibliothèques de mathématiques et Springer, un des autres très grands éditeurs scientifiques, autour des mêmes questions.

Rappelons que ces éditeurs ne sont pas des philanthropes : le taux de marge réalisé par la branche scientifique d’Elsevier était, en 2016, de 36 %, plus élevé que celui d’Apple, Google, ou Amazon…

  • Ces conflits illustrent à quel point le modèle économique des revues académiques n’est plus viable.
  • Ce modèle a pourtant été, et continue encore à être, une source de profits considérables pour les éditeurs.

Et comment s’en étonner ?

Les auteurs sont des chercheurs, le plus souvent payés par l’Etat ; lorsqu’ils publient un article dans une revue, cette dernière ne les rémunère pas ; pire, c’est parfois même l’inverse, certaines revues exigeant une contribution aux frais d’édition de la part des auteurs ; en revanche, les bibliothèques doivent payer des abonnements très coûteux pour permettre aux chercheurs d’accéder aux articles publiés dans ces revues.

  • Comment un système où des usagers paient pour disposer d’un bien qu’ils ont eux-mêmes produit gratuitement a-t-il pu se mettre en place ?

Naguère, les revues académiques disposaient d’une situation de quasi-monopole sur deux activités essentielles à la production de savoir :

  • la diffusion des connaissances, et
  • la certification de la qualité.

On recevait par la Poste la revue imprimée, et c’est en lisant son contenu qu’on prenait connaissance des recherches des collègues.

Quant à la certification de la qualité, elle s’appuie sur le système de «peer review» :

  • lorsqu’un éditeur reçoit l’article qu’un chercheur demande à publier, il soumet cet article aux critiques de rapporteurs externes ;
  • sur la base de ces rapports, pour lesquels il est rarissime que les rapporteurs soient payés, l’éditeur décide ou non que l’originalité du travail ainsi que la qualité de la démonstration soient suffisamment établies pour mériter une publication.

C’est dans l’organisation de l’évaluation par les pairs que réside la véritable valeur ajoutée des revues :

  • les revues les plus prestigieuses tirent leur réputation de celle de leurs éditeurs,
    • choisis parmi les chercheurs les plus renommés, ceux les plus à même d’évaluer la qualité d’un article et d’identifier, grâce à l’étendue de leurs réseaux, les rapporteurs les plus pertinents.

Inutile de préciser que la diffusion du savoir se passe désormais des revues académiques :

  • les résultats des recherches sont souvent présentés dans des «documents de travail»,
    • diffusés directement par les chercheurs eux-mêmes ou leurs universités ;
  • dans certaines disciplines, notamment en physique théorique ou en mathématiques, le serveur arXiv héberge de telles «prépublications».

Lorsqu’ils sont issus de chercheurs réputés, ou qu’ils portent sur des sujets brûlants, ces articles sont lus par de nombreux collègues, et ceux-ci peuvent diffuser à leur tour leur analyse critique de ces articles.

  • Il n’est pas rare que des erreurs soient ainsi détectées, et permettent aux auteurs d’améliorer leurs recherches.

A l’issue de cette première phase de diffusion et d’évaluation par les pairs, certains chercheurs décident de soumettre leur papier, ainsi amélioré, pour publication dans des revues établies.

  • Mais ce n’est plus une pratique universelle, car des travaux diffusés par arXiv peuvent être tout autant cités, reconnus, et commentés, que ceux publiés dans une revue.

Cette évolution technologique chamboule profondément le modèle des revues académiques.

Au-delà de la diffusion de l’information, l’innovation la plus radicale porte sur la capacité à générer, et à partager,

  • les rapports d’évaluation réalisés par de très nombreux collègues.

Bien évidemment, ce système est loin d’être parfait :

  • les rapports ne sont pas toujours aussi détaillés que lorsqu’ils sont sollicités par un éditeur prestigieux.
  • Mais ce défaut est potentiellement compensé par le grand nombre de commentateurs.

En somme, il se passe dans l’univers de la recherche ce qui s’est passé dans le secteur du tourisme, de la gastronomie, ou d’autres :

  • on passe du guide Michelin à TripAdvisor.

Mais comment s’étonner qu’un système qui fasse payer des lecteurs pour accéder aux articles qu’ils ont eux-mêmes écrits soit remis en cause, et que l’innovation technologique détruise enfin ses rentes injustifiables ? »

Pierre-Yves Geoffard, professeur à l’Ecole d’économie de Paris, directeur d’études à l’EHESS.

 

« En France l’archive ouverte multidisciplinaire HAL est un point d’entrée vers arXiv. Tout dépôt dans un domaine scientifique existant d’arXiv est automatiquement transféré, sauf opposition du contributeur. L’acceptation est dans ce cas soumise aux modérateurs de HAL. » 

Wikipedia

 

« L’existence d’arXiv a été l’un des facteurs précipitant la révolution actuelle des publications scientifiques, connue comme le mouvement open access, avec la possibilité évoquée qu’à terme, les revues classiques disparaissent. De nombreux chercheurs professionnels mettent en ligne leurs articles sur arXiv.org pour en offrir un accès public.

La plupart du temps, les articles mis à disposition sur arXiv ne sont pas encore soumis ou acceptés par une revue à comité de lecture. Néanmoins, comme le ou les auteurs peuvent modifier leur texte sur arXiv, il leur arrive souvent d’y stocker la version définitive qui a été acceptée pour publication. Finalement, ceci lui donne la même légitimité que l’article publié.

Un exemple fameux de résultat original posté sur arXiv est la démonstration de la conjecture de Thurston, impliquant la conjecture de Poincaréc comme cas particulier, postée par Grigori Perelman en novembre 2002, travail dont la validité a été officiellement reconnue en 2006 et qui a conduit à l’attribution à Perelman de la médaille Fields (qu’il a cependant refusée).

En novembre 2007, un physicien américain, A. Garrett Lisi, dépose ainsi un article décrivant une « théorie du tout » basée sur le groupe de Lie E8 ; ce travail fut extrêmement médiatisé en novembre et décembre 2007, alors qu’il n’avait encore été accepté par aucune revue. »

Wikipedia

 

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« La question des publications scientifiques est un enjeu intense de débats depuis une dizaine d’années.

  • Le texte de Camille Limoges que nous reproduisons ici et qui avait été publié dans la revue Interface de l’ACFAS en mars-avril 1992, il y a donc 25 ans,
    • nous rappelle que les discussions sur la prolifération des publications scientifiques ne sont pas nouvelles.

Bien sûr, le contexte dans lequel les débats actuels s’insèrent est entièrement différent en raison d’une innovation technologique majeure – Internet – qui a permis d’abandonner le papier et de dématérialiser la production des articles et des revues scientifiques.

En 1992, arXiv, le site de prépublications électroniques mis en place par les physiciens n’avait qu’un an et était encore peu connu. Seulement 27 articles y avaient été soumis pendant le mois d’août 1991 et 226 en mai 1992. Vingt-cinq ans plus tard, en septembre 2017, c’est 10 500 articles qui ont été soumis. Au total plus de 1 300 000 articles, en physique seulement, sont disponibles sur arXiv.

  • Aujourd’hui, ce modèle est suivi par d’autres disciplines, les biologistes venant de créer BioRxiv et les chimistes ChemRxiv .

L’accès Internet aux articles a transformé la donne, et il a contribué à faire émerger le mouvement d’accès libre aux résultats de la recherche,

  • réaction aux coûts de plus en plus élevés des revues contrôlées par les grands groupes d’éditeurs.

Cependant, la pression accrue sur les chercheurs pour qu’ils publient de plus en plus a aussi fait émerger un marché de revues de valeur douteuse, dite « prédatrices », lesquelles remettent en cause le sens même de la valeur accordée à la traditionnelle évaluation par les pairs.

Rien de tout cela n’était au cœur des débats au moment où Camille Limoges écrivait son texte en 1992, parlant alors de « télécopie » et de « télématique »! Les revues électroniques n’étaient encore, comme il le notait, que des expérimentations au « potentiel considérable ».

Sans illusion technojovialiste – comme on en a trop entendu depuis –, il concluait toutefois que

  • « l’avenir qu’elles préparent reste encore équivoque :
    • la facilitation de l’accès aura pour contrepartie l’accentuation des aspects les plus contestables de la prolifération actuelle si ces innovations conduisent à un relâchement du contrôle préalable des éditeurs et des arbitres ».

C’est bien ce relâchement qui est au fondement des revues prédatrices qui encombrent aujourd’hui le marché académique.

Après tout, après avoir ramené l’évaluation des chercheurs à un simple processus comptable, les gestionnaires de la recherche ne peuvent pas se surprendre que des esprits « innovants » – comme on les aime dans les écoles de gestion et les cours de « management de la connaissance » – aient vu dans l’édition numérique, au coût d’entrée bien moins élevé que pour l’édition papier, un « marché émergent » leur permettant de faire de l’argent facile en répondant à la « demande » par la création de nouvelles revues savantes « internationales », pour accueillir les articles publiés rapidement pour justifier qui une subvention, qui une promotion.

Face à cette prolifération des publications, devenues depuis numériques, il est probable que Camille Limoges ait eu raison de penser qu’elle

  • « ne fléchira tout probablement qu’avec le tassement de la croissance de la population des chercheurs et chercheuses. Celle-ci ne pourra poursuivre indéfiniment sa course exponentielle, comme l’avait déjà prévu avec bon sens Derek Price il y a 30 ans déjà ».

À moins que les chercheurs ne reprennent en main leur métier et découvrent les nombreux avantages qu’il y aurait à « ralentir la science » (voir le manifeste Slow Science).

  • Quoi qu’il en soit, relire aujourd’hui ce texte est utile pour prendre conscience des transformations survenues dans le système de la recherche,
    • mais aussi des problèmes récurrents auxquels les chercheurs demeurent confrontés.

Yves Gingras

Les périodiques scientifiques : peut-on gérer le raz-de-marée?

-Article de Camille Limoges, philosophe et historien des sciences, paru dans la version imprimée du présent magazine en mars-avril 1992.

Les deux premiers périodiques à caractère scientifique, le Journal des savants et les Philosophical Transactions, naquirent la même année, en 1665. Vers 1750, le nombre de tels périodiques ne s’élevait encore qu’à une douzaine, pour la plupart associés aux travaux d’académies scientifiques. Il restait donc en principe encore possible, pour un esprit curieux qui acceptait aussi de lire deux ou trois dizaines d’ouvrages annuellement, de se tenir au fait de tout ce qui se passait d’essentiel aux frontières de l’ensemble de la connaissance. Mais un siècle plus tard déjà, vers 1850, l’avalanche était enclenchée :

  • on frôlait déjà le millier de revues scientifiques et même le compilateur le plus décidé risquait l’épuisement si d’aventure il prétendait à l’exhaustivité.

C’était vrai déjà même en s’en tenant aux limites d’une seule discipline. Par exemple, en janvier 1849, le zoologiste britannique Hugh Strickland écrivait à son collègue Charles Darwin :

« L’histoire naturelle scientifique est maintenant devenue autant une affaire de recherche dans la littérature que d’observation physique. J’en ai été convaincu l’automne dernier quand, examinant la belle collection de périodiques étrangers de la Bodleian Library, j’ai été stupéfait par la masse des mémoires originaux de zoologie et d’autres sciences qui semblent n’avoir jamais percé au-delà de la coterie scientifique, mais restreinte, du périodique où ils sont publiés. Les auteurs devraient être encouragés à publier sur les questions de science dans des périodiques standard et accessibles (…) »

De même, il y a quelques mois, le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond déclarait dans Le Nouvel Observateur :

« (…) on croule sous l’hyperinflation de ces articles savants. Le système de la publication scientifique a très bien fonctionné pendant un siècle et demi, disons tant que la recherche est restée une activité artisanale et que chacun pouvait lire tout ce qui le concernait. Mais depuis les années 50, ce système s’est emballé. Aujourd’hui, il est à la limite de son effondrement et, en tout cas, il ne remplit plus sa fonction initiale, qui était la circulation de l’information. »

  • Mais en fait, c’est depuis bien plus longtemps que les scientifiques ne peuvent plus espérer lire tout ce qui concerne leur domaine;
    • même la science « artisanale » du siècle dernier débordait les capacités du chercheur ou de la chercheuse isolés.

Cependant, l’irrésistible tendance à la prolifération soulignée par Lévy-Leblond est indéniable.

En 1963, Derek Price estimait que 50 000 revues scientifiques avaient été créées, dont quelque 30 000 existaient toujours. En 1990, le nombre des revues scientifiques existantes atteignait 70 000, donnant lieu à la parution de quelque 5 000 articles scientifiques par jour.

Faut-il le déplorer, faut-il même s’en étonner?

  • Avons-nous affaire ici, comme le croient certaines personnes, à une pathologie de la science?

Pour tirer cette situation au clair, il faut porter attention à deux phénomènes:

1 ° la croissance de la population des scientifiques,

2° le caractère multifonctionnel de l’édition scientifique.

La raison d’être du ou de la scientifique, c’est de produire des résultats et de les rendre disponibles. À cet égard, on doit s’attendre à ce que l’évolution de l’édition scientifique accompagne celle de la population des scientifiques; plus il y aura de scientifiques, plus l’édition scientifique se gonflera.

Or, comme l’apprennent dès leur formation primaire l’historien, l’historienne, le ou la sociologue des sciences, l’activité scientifique évolue à la façon des populations biologiques:

  • tant qu’elle ne s’expose pas trop sévèrement à des facteurs limitants,
    • sa croissance prend une allure exponentielle.

Et c’est bien ce qui s’est produit depuis la naissance de la science moderne au XVIIe siècle; la population des scientifiques a doublé régulièrement, de sorte que l’on peut dire qu’à chaque moment dans le temps, plus de 80 p. cent des scientifiques ayant jusque-là habité la planète, étaient vivants.

L’activité d’édition scientifique issue de cette croissance a manifesté les mêmes traits:

  • elle a en gros doublé à intervalles réguliers et le chiffre actuel de 70 000 revues scientifiques, dans ces conditions, n’a rien d’étonnant. 

Privez les scientifiques de cet exutoire, amputez cet élément terminal de la séquence de leur activité – la publication – et le système actuel s’enraie:

  • par quel autre mécanisme que celui des arbitres de chaque revue spécialisée faire valider la qualité des résultats,
  • comment mesurer la productivité d’un chercheur ou d’une chercheuse et la qualité de ses travaux,
  • comment les rendre éventuellement disponibles?

Justement, c’est ici qu’il faut tirer au clair la seconde de nos questions, celle des fonctions de la littérature scientifique.

Peut-être les personnes qui estiment pathologique la proliféra­tion de la littérature scientifique se méprennent-elles sur les raisons d’être de celle-ci, ou tout au moins la restreignent-elles indûment à la seule fonction de communication immédiate.

Ainsi fait-on valoir, et à juste titre, deux traits de la communication scientifique.

D’abord, les chercheurs et chercheuses ne sont pas si dépendants des périodiques que l’on pense souvent:

  • le téléphone, le télécopieur, la circulation des personnes, celle des documents avant publication,
    • font que le périodique ne joue souvent qu’un rôle second pour les équipes bien « branchées », celles qui œuvrent vraiment aux frontières du savoir.

En outre, dans beaucoup de domaines, la majorité des articles publiés ne sont jamais cités par d’autres que leurs auteures et auteurs eux-mêmes et par quelques collègues immédiats.

  • En somme, on publierait « sans retenue », et des « articles de moins en moins originaux et intéressants ».

Peut-être, mais à qui cela devrait-il poser problème?

  • N’importe quel scientifique sait quelle est, dans son do­maine, la poignée de revues qui compte,
  • et même les mieux « branchés » sur les circuits de la communication informelle ne manqueront pas de s’assurer que leur équipe procède régulièrement au balayage du contenu de chacune de leurs livraisons.

De fait, avec, par exemple, le développement des grandes bases de données bibliographiques et des bases d’abstracts ainsi que leur accès sur microordinateur, le chercheur ou la chercheuse des années 90 sont sans doute – malgré l’indéniable prolifération de l’imprimé – bien mieux armés que leurs prédécesseurs pour suivre en temps réel la production qui peut les intéresser.

Sans doute, la multiplication des revues – et l’inflation des coûts d’abonnement, surtout – ne sont pas sans causer de sérieux problèmes aux bibliothèques, dont les budgets sont étriqués.

Mais ici encore,

  • ce sont souvent le manque de discernement, la poursuite du gigantisme des collections qui sont en cause.

De fait, moins de 1000 revues scientifiques font l’objet de plus de 80 p. cent des citations mondiales dénom­brées dans le Science Citation Index.

C’est parmi ces revues, en fonction de la concentration des activités de recherche des institutions auxquelles elles appartiennent – et de collaborations inter­institutionnelles locales concernant le partage de certains abonnements – que chaque bibliothèque universitaire doit faire ses choix.

Les communications électroniques et la télécopie feront le reste.

Si, pour l’essentiel, il faut assurer à l’ensemble de la com­munauté des chercheurs et chercheuses l’accès facile à quelque 1000 revues scientifiques – et donc à deux ou trois dizaines au maximum pour n’importe quel domaine de recherche –, il n’est pas vrai que le chercheur ou la chercheuse soucieux de demeurer au fait et de se situer au faîte des connaissances dans leur domaine, risquent la crise de nerfs et le surmenage bibliographique.

  • Mais alors, peut-on se demander, à quoi peuvent bien servir les 69 000 autres revues?

À des usages locaux, à l’apprentissage et à la progression des chercheurs et chercheuses – dont un petit nombre accédera aux revues de fort calibre –, à constituer les archives des données certifiées qui pourront éven­tuellement trouver un usage.

Et puis, certaines de ces revues servent aussi (pourquoi se le cacher?, mais il n’est pas facile d’en jauger le volume) à assurer la certification de résultats de peu d’intérêt, à maintenir actifs et actives des chercheurs et chercheuses médiocres ou pis, mais qui autrement sombreraient peut-être encore plus profondément dans l’incompétence et la trivialité.

  • Cela pose sans doute des problèmes d’équité et de rentabilité sociale quant à l’affectation de ressources rares, mais il n’y a là aucun problème particulièrement ardu pour la gestion que font chaque chercheur ou chercheuse de leur accès à l’information.

Personne n’est tenu de lire la littérature marginale et, de fait, elle l’est peu ou prou.

Est-ce à dire que tout va pour le mieux ou que la situation présente est intangible? Certes non.

Du côté de l’édition scientifique, l’avènement de la télématique donne déjà lieu au lancement d’expérimentations de « revues électroniques » sans support papier correspondant. Ces expérimentations ont un potentiel considérable, mais l’avenir qu’elles préparent reste encore équivoque:

  • la facilitation de l’accès aura pour contrepartie l’accentuation des aspects les plus contestables de la prolifération actuelle si ces innovations conduisent à un relâchement du contrôle préalable des éditeurs et des arbitres.

Du côté de la gestion des carrières de chercheurs et chercheuses, des resserrements sont possibles et souhaitables.

Déjà, certaines grandes universités ne tiennent plus compte, pour le recrutement ou la promotion, de la masse des publications. Elles exigent plutôt la soumission d’un nombre limité de travaux (un maximum de 10 articles parus au cours des cinq dernières années, par exemple) parmi ceux que le candidat ou la candidate estime les meilleurs de sa production. Ces articles sont alors jugés par des pairs – externes à l’institution, pour la plupart – et sur leur contenu.

  • L’exemple mérite d’être suivi; une telle procédure ne minimise pas l’importance des publications,
    • mais elle module intelligemment l’impératif du « publish or perish ».

Dans la prolifération de la littérature scientifique, ce qui fait davantage problème donc, ce n’est pas la gestion de l’accès à l’information valable, c’est le gaspillage des ressources.

Mais soyons sans illusion:

  • la prolifération de la littérature scientifique ne fléchira tout probablement qu’avec le tassement de la croissance de la population des chercheurs et chercheuses.
  • Celle-ci ne pourra poursuivre indéfiniment sa course exponentielle, comme l’avait déjà prévu avec bon sens Derek Price il y a 30 ans déjà.

En attendant, on continuera d’entendre de nos Cassandre que le système de la communication scientifique court à l’effondrement par sa surabondance même, mais on continuera néanmoins de mieux et plus rapidement s’informer que nos prédécesseurs.« 

Yves Gingras.

 

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« We are scientists. We don’t blog. We don’t twitter. We take our time.
Don’t get us wrong—we do say yes to the accelerated science of the early 21st century. We say yes to the constant flow of peer-review journal publications and their impact; we say yes to science blogs and media & PR necessities; we say yes to increasing specialization and diversification in all disciplines. We also say yes to research feeding back into health care and future prosperity. All of us are in this game, too.
However, we maintain that this cannot be all. Science needs time to think. Science needs time to read, and time to fail. Science does not always know what it might be at right now. Science develops unsteadi­ly, with jerky moves and un­predict­able leaps forward—at the same time, however, it creeps about on a very slow time scale, for which there must be room and to which justice must be done.
Slow science was pretty much the only science conceivable for hundreds of years; today, we argue, it deserves revival and needs protection. Society should give scientists the time they need, but more importantly, scientists must take their time.
We do need time to think. We do need time to digest. We do need time to mis­understand each other, especially when fostering lost dialogue between humanities and natural sciences. We cannot continuously tell you what our science means; what it will be good for; because we simply don’t know yet. Science needs time.
—Bear with us, while we think. » – THE SLOW SCIENCE MANIFESTO.

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« […]

Les partisans de la slow science remettent en cause la pratique actuelle de la recherche, qui consiste à publier rapidement le plus grand nombre d’études possible dans des revues scienti­fiques, et réclament davantage de temps pour mener à bien leurs travaux.

Ces idées ont été formalisées en 2010 dans un bref document d’une page seulement, intitulé «Manifeste de la slow science », et publié sur Internet par un groupe de chercheurs anonymes installés à Berlin. On peut notamment y lire:

«Nous avons besoin de temps pour réfléchir. Nous avons besoin de temps pour digérer. […]

Nous ne pouvons pas toujours vous dire ce que signifie notre science, à quoi elle sert, parce que nous ne le savons simplement pas pour l’instant.

La science a besoin de temps. Tolérez-nous pendant que nous pensons.»

«Les idées contenues dans ce manifeste sont relativement simples, mais cela a l’avantage de créer un consensus dans lequel se reconnaissent les signataires, des scientifiques qui souffrent de leurs conditions de travail», ­estime Isabelle Stengers.

Cette philo­sophe de l’Université libre de Bruxelles, auteur de l’ouvrage Une autre science est possible! Ma­nifeste pour un ralentissement des sciences, intervenait récemment dans une conférence consacrée au mouvement slow science organisée à l’Université de Lausanne (UNIL).

De quoi souffrent exactement les scientifiques?

  • Un des aspects les plus fréquemment évoqués concerne l’évaluation de leur ­travail.
    • Celle-ci se fait aujourd’hui ­essentiellement en fonction du nombre d’études qu’ils publient dans des revues scientifiques.

Sont privilégiées les revues les plus prestigieuses et les plus citées dans d’autres publications; ces journaux, dont font partie les bien connus Science et Nature, sont dits à «haut facteur d’impact».

«Le problème, c’est que cette manière d’évaluer amène les chercheurs, surtout les plus jeunes, à produire beaucoup d’articles afin d’atteindre un certain quota de citations. Le système favorise ainsi les études de routine et non les travaux fouillés. Il mène aussi à des cas de fraude ou à des résultats impossibles à reproduire», affirme le chimiste de l’Université de Strasbourg Jean-François Lutz, auteur d’une tribune libre consacrée à la slow science, publiée en 2012 dans Nature Chemistry.

  • En ce sens, la fast science, comme son corollaire du fast food, est synonyme de produits de mauvaise qualité.

«La lenteur réclamée par la slow science est aussi nécessaire à ce que j’appelle la friction, c’est-à-dire aux échanges avec les autres disciplines et plus généralement avec la société, avance Isabelle Stengers.

Aujourd’hui, on considère qu’un scientifique qui lit le journal perd son temps.

  • Le fast contre lequel je lutte est celui qui transforme le monde scienti­fique en une armée capable de ravager ce qu’elle traverse car elle doit arriver à temps.»

Le manque de contacts des chercheurs avec le monde extérieur mais aussi leur ultra-spécialisation et leurs liens avec l’industrie entraîneraient également un déficit ­d’imagination, d’après la philosophe.

«Enfin, le mouvement slow science revendique le droit à la diversité des connaissances, qui veut que certaines disciplines telles que les sciences humaines se prêtent mal à l’évaluation selon des critères de productivité», complète Bernadette Bensaude-Vincent, philosophe à l’Université ­Paris-1 Panthéon-Sorbonne, qui intervenait également dans la conférence de l’UNIL.

  • Cependant, pour cette dernière, le mouvement slow science fait fausse route en visant l’accé­lération comme responsable des difficultés de la recherche:

«L’opposition fast versus slow polarise les camps et empêche une véritable controverse», considère-t-elle.

Quant à Denis Duboule, généticien à l’Université de Genève, il est plutôt circonspect par rapport à cette idée de ralentissement.

«Certes, il y a des problèmes dans l’organisation actuelle de la recherche. Les scientifiques qui publient le plus ne sont pas forcément les meilleurs, et inversement.

Certains chercheurs ont aussi tendance à orienter leurs travaux en fonction non pas de leur intérêt mais de la possibilité d’obtenir des fonds.

Cependant, la recherche d’aujourd’hui coûte très cher et il faut bien trouver un moyen de rendre compte des résultats.

Pour moi, c’est plutôt la visée utilitariste de la science, qui implique que chaque étude ait un objectif immédiat, qui met les scientifiques sous pression.»

  • La vitesse est-elle donc vraiment la principale cause des malheurs des scientifiques?

Même si tous ne partagent pas ce diagnostic, la question a l’avantage d’ouvrir le débat sur la manière dont la recherche est pratiquée et évaluée de nos jours.

«L’âge d’or au cours duquel les scientifiques pouvaient penser à loisir, sans se soucier de rien d’autre que leurs travaux, n’a en fait jamais existé, car il leur a toujours fallu trouver des moyens. Il est donc inutile d’être nostalgique», considère Alain Kaufmann, responsable de l’interface sciences-société à l’UNIL.

  • Il est toutefois important de dénoncer les pathologies de la vitesse et notamment la tyrannie du facteur d’impact.»

Les initiatives en ce sens existent, même si elles sont pour ­l’instant timides.

L’année dernière, des scientifiques et des éditeurs de journaux scientifiques ont cosigné la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la re­cherche (DORA), qui reconnaît le besoin d’améliorer la manière dont le travail des scientifiques est évalué.

«En particulier, lors de l’embauche d’un scientifique, il faudrait prendre en compte non seulement le nombre de ses publications mais aussi se pencher sur leur contenu et sur d’autres aspects de son travail», fait valoir Alain Kaufmann.

Une réflexion qui commence à faire son chemin, notamment auprès du Fonds national Suisse, qui s’efforce désormais de mieux intégrer ces considérations dans le choix des projets qu’il encourage. »

Pascaline Minet.

 

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« […]

Par conséquent, nos recommandations portent au premier chef sur les pratiques relatives aux articles publiés dans des revues à comité de lecture, mais elles peuvent et devraient s’étendre à d’autres productions, comme les jeux de données, en tant que résultantes importantes de la recherche. Ces recommandations s’adressent aux agences de financement, aux établissements d’enseignement et de recherche, aux revues, aux organismes pourvoyeurs d’indicateurs et à chaque chercheur.

Ces recommandations s’articulent autour d’un certain nombre de sujets :

  • la nécessité de mettre un terme à l’utilisation d’indicateurs basés sur les revues, comme les facteurs d’impact, dans le financement, les nominations et les promotions ;
  • celle d’évaluer la recherche sur sa valeur intrinsèque plutôt qu’en fonction de la revue où elle est publiée ; et
  • celle encore d’exploiter au mieux les possibilités offertes par la publication en ligne (comme la levée de restrictions inutiles sur le nombre de mots, de figures et de références dans les articles et l’exploration de nouveaux indicateurs d’importance et d’impact).

Nous reconnaissons que de nombreuses agences de financement, établissements, éditeurs et chercheurs encouragent déjà l’amélioration des pratiques d’évaluation de la recherche. De telles démarches commencent à donner de nouvelles perspectives à des approches d’évaluation de la recherche plus élaborées et plus pertinentes sur lesquelles il est possible de s’appuyer et qui puissent être adoptées par toutes les parties impliquées au premier chef.

Les signataires de la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche soutiennent l’adoption des pratiques suivantes pour l’évaluation de la recherche.

 

Recommandation générale

Ne pas utiliser les indicateurs basés sur les revues, tels que les facteurs d’impact, comme succédané d’appréciation de la qualité des articles de recherche individuels, pour évaluer les contributions d’un scientifique en particulier ou pour prendre des décisions en matière de recrutement, de promotion ou de financement.

 

Pour les agences de financement

  • Indiquer explicitement les critères utilisés pour évaluer la productivité scientifique des porteurs de projet et souligner clairement, surtout pour les chercheurs débutants, que
    • le contenu scientifique d’un article est beaucoup plus important que les indicateurs de publication ou l’image de marque de la revue dans laquelle il a été publié.

Aux fins de l’évaluation de la recherche, tenir compte de la valeur et de l’impact de tous les résultats de travaux de recherche (y compris les jeux de données et les logiciels) en plus des publications scientifiques, et envisager un large éventail de mesures d’impact,

  • y compris des indicateurs qualitatifs sur les retombées des travaux,
    • comme leur influence sur les politiques et les pratiques.

 

Pour les établissements

  • Afficher explicitement les critères utilisés dans les décisions de recrutement, de titularisation et de promotion, en soulignant clairement, surtout pour les chercheurs débutants, que
    • le contenu scientifique d’un article est beaucoup plus important que les indicateurs de publication ou l’image de marque de la revue dans laquelle il a été publié.

Aux fins de l’évaluation de la recherche, tenir compte de la valeur et de l’impact de tous les résultats de travaux de recherche (y compris les jeux de données et les logiciels) en plus des publications scientifiques, et envisager un large éventail de mesures d’impact,

  • y compris des indicateurs qualitatifs sur les retombées des travaux,
    • comme leur influence sur les politiques et les pratiques.

 

Pour les éditeurs

  • Réduire considérablement l’importance accordée au facteur d’impact comme outil de promotion,
    • idéalement en cessant de le promouvoir ou en présentant ce paramètre dans le contexte d’une variété d’indicateurs basés sur les revues (p. ex. facteur d’impact sur 5 ans, EigenFactor [8], SCImago [9], indice h, temps de traitement éditorial et de publication, etc.) qui offrent une vision plus riche de la performance d’une revue.

Proposer une série d’indicateurs à l’échelle de l’article pour encourager le passage à une évaluation qui soit fondée sur le contenu scientifique d’un article plutôt que sur les indicateurs de publication de la revue dans laquelle il a été publié.

  • Encourager des pratiques responsables en matière de paternité d’auteur et la fourniture d’informations sur les contributions spécifiques de chaque auteur.

Qu’une revue soit en libre accès ou sur abonnement, supprimer toutes les restrictions de réutilisation des listes de références dans les articles et les mettre à disposition dans le cadre du Creative Commons Public Domain Dedication [10].

  • Éliminer ou réduire les contraintes sur le nombre de références dans les articles et, le cas échéant,
    • exiger la citation de la littérature primaire plutôt que celle des articles de synthèse
      • afin de reconnaître le mérite du ou des groupes qui ont rapporté en premier une découverte.

 

Pour les organismes pourvoyeurs d’indicateurs

Faire preuve d’ouverture et de transparence en fournissant les données et les méthodes utilisées pour calculer tous les indicateurs.

  • Fournir les données en vertu d’une licence qui permette une réutilisation sans restriction et permettre un accès informatique aux données, dans la mesure du possible.

Préciser clairement que la manipulation inconsidérée des indicateurs ne sera pas tolérée ; désigner explicitement ce qui constitue une manipulation inconsidérée et les mesures qui seront prises pour y remédier.

  • Tenir compte de la diversité des types d’articles (p. ex., articles de synthèse par rapport aux articles de recherche) et des différents domaines lorsque les indicateurs sont utilisés, agrégés ou comparés.

 

Pour les chercheurs

Lors d’une participation à des commissions exerçant des décisions de financement, d’embauche, de titularisation ou de promotion,

  • produire des évaluations fondées sur le contenu scientifique
    • plutôt qu’en fonction des indicateurs de publication.

Le cas échéant, citer la littérature primaire dans laquelle les observations ont été rapportées en premier plutôt que les articles de synthèse afin d’en attribuer le mérite à bon escient.

  • Utiliser une gamme de paramètres et d’indicateurs d’articles sur les déclarations personnelles/de soutien,
    • comme preuve de l’impact d’articles individuels publiés et d’autres résultats de recherche [11].

Remettre en question les pratiques d’évaluation de la recherche qui s’appuient inconsidérément sur les facteurs d’impact.

  • Promouvoir et enseigner les bonnes pratiques
    • qui mettent l’accent sur la valeur et l’influence des résultats spécifiques de la recherche.

[…] »

Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche.

 

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« L’implantation, dans l’univers académique, de politiques de recherche placées sous le signe de « l’excellence » et centrées sur la compétitivité et la productivité a entraîné une série de réactions, qui appellent à une « Slow Science ».

  • Leurs auteurs y soulignent qu’en matière de recherche, la constance et la lenteur l’emportent sur la vitesse et la versatilité.

Refusant de continuer à être les acteurs de leur propre destruction, par l’adoption de critères d’évaluation issus de l’économétrie, ils s’attachent à retrouver le plaisir et la créativité propres au travail scientifique bien fait.

  • Dans cette perspective, la figure de l’artisan peut servir de référence.

Par ailleurs, si la recherche d’une forme stable de résistance aux dérives managériales doit s’incarner dans une « Slow Science », celle-ci devrait se concevoir dans la perspective d’un logiciel libre, fruit d’un travail collectif et collaboratif.

Ça a commencé comme ça. Une poignée de collègues issus de disciplines différentes, l’envie de travailler ensemble, un financement de cinq ans, des séminaires réguliers où le plaisir d’échanger se mêlait à un sentiment grisant de progression et, au final, des objets d’étude, des rencontres et des résultats qui dépassaient de loin nos attentes initiales (Gosselain, Zeebroek & Decroly, 2008). Une belle histoire de recherche, en somme, pour une petite communauté regroupant des académiques, des doctorants et des étudiants.

Le groupe n’avait pas en commun que des objectifs scientifiques. Il partageait aussi une conception de la recherche et des relations entre chercheurs centrée sur la convivialité, l’intelligibilité, l’échange et la volonté de bien faire son travail. Rien de révolutionnaire à première vue.

Mais le décalage avec les politiques de recherche développées par nos institutions nationales et internationales était pourtant flagrant. Il y avait loin, en effet, entre ces valeurs et les injonctions de productivité, de rentabilité et d’immédiateté inlassablement ressassées par nos managers académiques.

  • Frappés par ce décalage et convaincus que notre façon de procéder était humainement et scientifiquement plus satisfaisante, nous avons esquissé l’idée d’un mouvement Slow Science
    • sorte de doigt d’honneur académique à ce Nouvel Ordre de la recherche.

 

La filiation avec Slow

Food était d’autant plus évidente que deux des valeurs qui nous tenaient à cœur étaient le plaisir et la créativité. Ici encore, rien de révolutionnaire. Retirez ça de la recherche : que reste-t-il ?

Le hasard a fait que nous avons été soumis quelques temps plus tard à une évaluation de laboratoire.

L’outil destiné à mesurer nos performances était un formulaire standard, sorte de canif suisse du coaching en entreprise, avec son inévitable analyse SWOT.

  • C’était déconcertant de naïveté et presque embarrassant à remplir.

Mais à une question au moins, portant sur notre conception de la recherche, nous avions apporté une réponse sincère : plaisir et créativité.

  • Ce fut le point de rupture pour les duettistes en costume sombre qui pilotaient le groupe d’évaluation.
  • De tels termes, nous affirmaient-ils, étaient tout simplement inacceptables.
  • Indignes de figurer sur un formulaire d’évaluation et preuves évidentes de notre manque de sérieux.

[…]

Nous sommes manifestement nombreux à nous poser la question. Une petite recherche sur le Net confirme d’ailleurs que les bonnes idées naissent rarement seules :

la notion de « Slow Science » est dans l’air depuis vingt ans au moins. Apparue très paradoxalement sous la plume d’Eugene Garfield (1990 : 14), le père de la bibliométrie et de « l’impact factor », elle a ensuite été sporadiquement mentionnée par des chimistes et physiciens américains ou australiens, avant de faire son apparition en Europe dans l’univers des sciences humaines.

  • Ce passage des sciences de la Nature aux sciences de l’Homme et du monde anglo-saxon à l’Europe (à l’exception notoire de l’Angleterre) correspond grosso-modo à
    • la trajectoire historique des politiques de recherche centrées sur
      • la compétitivité et la productivité.

Les occurrences du concept de Slow Science se lisent ainsi comme les symptômes d’un malaise qui n’a cessé de s’étendre durant les dernières décennies. Toutes apparaissent d’ailleurs indépendamment les unes des autres, ce qui montre qu’il ne s’agit pas d’un phénomène de mode, mais d’un mouvement de fond, né de la prise de conscience d’un problème par les acteurs eux-mêmes, et d’une tentative de réponse remarquablement convergente.

Un aspect fondamental de cette convergence est qu’elle nous prémunit contre toute tentative de confiscation du concept. Inutile de sombrer nous aussi dans la compétition et l’enfermement.

Si Slow Science peut devenir un mouvement permettant à la fois de nous transformer nous-mêmes et de transformer notre univers de travail, c’est probablement à la manière d’un logiciel libre.

  • L’approche classique – centralisée et experte – devrait en effet céder la place à une construction collective, plus apte à faire émerger une forme stable et cohérente de résistance.
  • Au lieu de mouvement, on parlera alors de communauté.

Pour mieux cerner les termes de la réflexion à entreprendre, examinons brièvement le contenu des quelques appels en faveur d’une approche Slow Science.

Le plus simple est de procéder chronologiquement, en commençant par Eugene Garfield. Ce dernier fustige l’image populaire d’un progrès scientifique essentiellement lié à une succession d’éclairs de génie et de découvertes fortuites. Les percées importantes, écrit-il, sont plus souvent issues de décennies de travail.

« Elles proviennent d’individus ‘qui labourent opiniâtrement un champ mûr pour une découverte, et qui sont préparés intellectuellement à reconnaître et exploiter des résultats inattendus’. » (Garfield, 1990 : 14)

  • En matière de recherche,
    • la lenteur et la constance l’emportent donc sur la vitesse et la versatilité.

Le danger vient de la pression exercée par l’opinion publique sur les chercheurs – via les politiques de financement – dont on attend qu’ils obtiennent des résultats immédiats, dans des domaines qui changent sans cesse au gré de l’actualité. Ce que déplore Garfield, en définitive, c’est le déséquilibre actuel entre les recherches de type « curiosity driven » et « objective driven ».

Dans un courrier adressé à Nature, Lisa Alleva (biochimiste)

  • recentre la critique sur le comportement des scientifiques
  • et particulièrement celui de ses jeunes collègues,
    • engagés dans une course effrénée pour obtenir
      • des financements,
      • une direction de laboratoire ou
      • une titularisation (Alleva, 2006 : 271).

Cette frénésie finit par les écarter des fondements mêmes de la recherche.

« En me détachant des ambitions de mes pairs », écrit-elle, « j’ai découvert un secret : la science, la slow science, est peut-être le passe-temps le plus enrichissant et le plus agréable que l’on puisse avoir. » (idem)

L’origine de cette découverte ?

Un petit laboratoire dans lequel les chercheurs ont toute liberté de « lire la littérature, de formuler des idées et de préparer soigneusement [leurs] expériences », mettant en œuvre des « stratégies réfléchies. »

Des idées du même ordre sont défendues par Dave Beacon, un physicien spécialisé en informatique quantique.

Séduit par les appels au ralentissement dans de multiples domaines et soucieux de
trouver un rythme de vie plus équilibré, il s’interroge :

« Quels changements faudrait-il pour faire advenir une “science plus lente” ? Et que nous apporterait concrètement ce ralentissement ? » (idem)

En ligne de mire :

la course folle qui conduit à sacrifier la réflexion sur l’autel de délais toujours plus courts – appels à projet, demandes de financement, publications, communications – ou l’inquiétude qui nous saisi lorsque nous voyons s’élever la pile des nouvelles publications sur le bureau d’un collègue.

  • Refuser cette course ne revient pas à réduire sa quantité de travail, mais à transformer son rapport au travail.

Et cela en s’offrant notamment le « luxe » de s’absorber tout entier dans un problème ou de folâtrer, courir ou bricoler pour nourrir sa réflexion.

En se donnant le droit de savourer et partager les contributions qui nous émerveillent, plutôt que de se sentir obligé de les critiquer ou d’en produire une version légèrement altérée.

En trouvant le temps, au final, de s’interroger sur ce que l’on recherche vraiment dans la recherche. […] »

Slow Science – La désexcellence, Olivier P. Gosselain, 2011.

 

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« Comme le fast food, la fast science, c’est vite fait, pas bon et pas très digeste ! Une économie spéculative – avec ses bulles et ses krachs – s’est emparée de la recherche scientifique : les chercheurs doivent intéresser des « partenaires » industriels, participer aux jeux guerriers de l’économie compétitive. Conformisme, compétitivité, opportunisme et flexibilité : c’est la formule de l’excellence. Mais comment poser publiquement la question d’un désastre lorsque l’on ne veut pas que le public perde confiance en « sa » science ? Les mots d’ordre comme « Sauvons la recherche » font consensus, alors qu’ils ne posent surtout pas la bonne question : « De quoi faut-il la sauver ? »
Isabelle Stengers montre que les chercheurs doivent cesser de se prendre pour le « cerveau pensant, rationnel, de l’humanité », refuser que leur expertise serve à faire taire l’inquiétude de l’opinion, à propager la croyance en un progrès scientifique inéluctable capable de résoudre les grands problèmes de sociétés. Il s’agit pour eux de nouer des liens avec un public potentiellement intelligent et curieux, c’est-à-dire aussi de produire des savoirs dignes de cette ambition.
En 1903, le philosophe américain William James (1842-1910) publiait « Le poulpe du doctorat ». Il éprouvait une telle répugnance vis-à-vis de l’enseignement académique qu’il se présentait comme un outsider, voire un charlatan. Au regard des plus récentes inventions institutionnelles visant à évaluer les chercheurs, les examens auxquels James s’en prend apparaissent pourtant comme d’innocents archaïsmes… Le poulpe enlace les chercheurs plus puissamment que jamais. » – Une autre science est possible !
Manifeste pour un ralentissement des sciences, suivi de Le poulpe du doctorat
William JAMES, Isabelle STENGERS

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« […]

I was recently tasked with translating her book, Une autre science est possible!, originally published in French in 2013. It’s now available in English as Another Science is Possible: A Manifesto for Slow Science.

In her book, Stengers says that in order for the work of scientists to be relevant, they have to negotiate with a broader public and respect their questions. Things like: Why are you doing this work? What will it be used for?

The public might have to be prepared to wait for an answer, because the scientists are “still working on it”. But we have the right to be included in the conversation, she argues, as an “intelligent public”.

But there is a narrower kind of relevance that worries Stengers:

  • the triumphant growth of what she calls the “knowledge economy”, one that has no time for hesitation.

Over the years we have seen the growth of commercial labs, the reduction of public funding from universities, and the weakening of regulatory agencies such as the US Environmental Protection Agency.

  • Stengers says this privatisation of science means that industry can buy the results it wants.
  • And it wants them quickly, before their competitors get the product to market.

This puts the sacred peer review process – which safeguards objectivity and disinterestedness – under pressure, and peers might even forget to ask those basic public-interest questions (Why are you doing this? What will it be used for?).

 

The need for slow science

Slow science has something in common with the other “slow” movements, like slow food, but it does not hearken back to an imagined golden age.

  • There is still plenty of slow, careful science among the contemporary sciences, but Stengers’ manifesto claims it is under threat.

To the extent that fast science wants results within a budgetary time frame, then thoughtful hesitation can be accused of lacking decisiveness, at the executive level, or even impeding progress.

Here the exploratory “what if?” questions give way to the more mobilised “and therefore” push.

The other effect of fast science is that its model tends to dominate. The slow sciences value plurality.

  • To the extent they have not given in to the competitive demand for “excellence” and to industrial relevance alone,
    • then there is more of a chance for new ideas, new fields, to develop.

Stengers characterises this as “the goose that lays the golden egg”, and the reason many scientists like to be left alone to develop their own projects.

  • Homogenisation is also destructive of the productive relationships
    • among scientists and non-scientists,
    • between knowledge and know-how.

For example, the slow scientist will stop to listen to an Indigenous person whose expertise is honed through intergenerational practice, before imposing a more abstract, more universal, “modern” solution to a problem. (Stengers’s last chapter is called Civilising Modern Practices.)

It is in this area that Stengers investigates the gendered nature of science that still keeps young women out, like herself.

  • She turned from theoretical chemistry to philosophy of science as a graduate student because she says it was made clear to her that there was no future for her in research.

Science is more virile when it demands efficiency rather than care, as it aggressively and repeatedly spends time defending real science, as opposed to sciences that might accept they are inevitably entangled with other important values.

  • Stengers speaks of how the first women primatologists, excluded from the men’s career path, had the time to invent a “slow primatology”.

She says the women:

[…] allowed themselves to be affected by the beings with whom they were dealing, looking for suitable relationships with them, putting the adventure of shared relevance above the authority of judgement.

 

Facts and values

  • Stengers investigated the fact/value distinction in her teaching in Brussels, where the science students were initially happily thinking that science involved purifying a situation of spurious irrelevant values and opinions.
  • Science was about getting down to the hard facts.

But when she asked them to investigate controversies, like developing genetically modified food – now mostly banned in Europe – they started to see things differently.

Values were no longer the irrational concerns of an ill-informed public, because they were always tied up with what scientists were doing as well.

For instance, those cheerleading for GM food producers insisting they were doing exactly what European peasants had done for centuries, just more efficiently.

Stengers says the students discovered that there were:

[…] many conflicting types of “facts”, and that each of them was linked, for those presenting them, to what appeared to be important in the situation.

She ended up being:

[…] impressed by the fact that, far from being plunged into chaos, confusion and doubt, at least some of [the students] seemed to experience a feeling of liberation. It was as if they had discovered with relief that they didn’t have to choose between facts and values, between their scientific loyalty and (the remains of) their social conscience, because it was the situation itself that required them to identify the relevance of a knowledge and to understand its selective character – what it makes important, what it neglects. It was as if this curiosity so often associated with science was being called upon and nourished for the first time.

Slow science is a reminder of what is wonderful and creative in scientific work, and that it may be worthwhile for scientists to foster public relationships, especially when they feel under pressure to deliver. »

Stephen Muecke.

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« « Les sciences pures vous ouvriront toutes les portes », nous a-t-on martelé toute notre jeunesse.

Pourtant, le taux de chômage des diplômés universitaires en sciences est plus élevé que celui des finissants en sciences humaines. Les emplois y sont rares. Les salaires, peu élevés. Bref, plusieurs de ces fameuses portes sont verrouillées.

C’est un peu la conclusion de Maxime Bergeron, qui vient de publier un court essai sur les carrières en sciences.

Le jeune homme de 32 ans en sait quelque chose. Après avoir fait un baccalauréat en biochimie, une maîtrise en biologie moléculaire, un doctorat en chimie et un postdoctorat sur les biocarburants (aux États-Unis), Maxime Bergeron a peiné pour trouver un emploi.

  • Une brève expérience de travail dans une entreprise pharmaceutique l’aura finalement convaincu de… retourner aux études. En sciences de la santé.

« Oui, il y a un risque de surqualification, nous dit l’auteur, qui rêvait d’être chercheur. Mais si on a un plan de carrière, ça peut être raisonnable de le faire. Moi, pour enseigner à l’université, je n’avais pas le choix de me rendre jusqu’au doctorat. »

« Ce que je dis, c’est que les gens doivent poser des questions, se renseigner. La réalité peut être pas mal plus difficile que ce qu’on nous laisse entendre. »

— L’auteur Maxime Bergeron

  • Pour étayer son propos, Maxime Bergeron a notamment épluché les enquêtes Relance du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.
  • Des rapports statistiques basés sur des sondages faits auprès de diplômés universitaires.

On se rend vite compte que les diplômés en sciences sont peu nombreux à travailler dans un domaine lié à leur formation.

Par exemple,

  • à peine 4 % des bacheliers en sciences physiques occupaient un emploi à temps plein dans leur domaine d’études.
  • Chez ceux munis d’une maîtrise, ce taux grimpait à 24 %. C’est mieux, mais c’est peu.

« On ne peut pas uniquement se fier au taux d’emploi parce qu’il y a beaucoup de diplômés qui travaillent dans un domaine qui n’est pas lié à leurs études, précise Maxime Bergeron.

  • Dans certains cas, les perspectives d’emploi peuvent être intéressantes,
    • mais c’est loin d’être généralisé.

En sciences physiques, 30 % des diplômés poursuivaient leurs études faute d’avoir trouvé un emploi. »

  • Côté salaire, rien de mirobolant.

Des bacheliers en microbiologie gagnaient à peine un peu plus de 40 000 $ par année en 2015. Avec une maîtrise, ce salaire passe à 45 000 $.

« C’est souvent un choc pour les jeunes qui ont des attentes salariales beaucoup plus élevées », note Maxime Bergeron.

 

ÉTUDES ET COMPÉTITION

Dans le petit ouvrage de la collection sur les carrières édité par Septembre éditeur, ce passionné de sciences se questionne sur la pertinence des études supérieures.

« Tout dépend de notre plan de carrière, mais les jeunes doivent comprendre que ce n’est pas parce qu’on a plusieurs diplômes qu’on a plus de chances de décrocher un emploi. Au contraire.

Si on veut faire de la recherche au Québec, il faut poursuivre sa formation à l’étranger pour acquérir une expertise qu’on n’a pas ici. Mais c’est difficile. On parle d’environ 20 % des doctorants qui accèdent à des postes de professeur. »

  • Quel est le piège le plus important à éviter ?

« Ne pas remettre en question les informations qu’on nous donne, répond Maxime Bergeron. Il faut tout valider auprès de plusieurs sources. Il ne faut pas se fier à des gens qui sont en conflit d’intérêts. »

« Je croyais aussi qu’en recherche, les gens s’entraidaient. Mais il y a beaucoup de compétition, ce qui finit par nuire à l’avancement de la science. »

— Maxime Bergeron

Ce désenchantement face à des perspectives d’emploi faibles peut mener les jeunes diplômés en sciences à la dépression.

« J’ai vécu des moments difficiles, admet Maxime Bergeron. Il y a eu des périodes de découragement, c’est sûr.

  • Quand on a étudié aussi longtemps et qu’on se rend compte que notre investissement ne rapporte pas grand-chose, c’est dur.

Je connais plein de gens qui ont vécu la même chose, mais il ne faut pas se décourager, parce qu’en fin de compte, la vie, ce n’est pas que le travail non plus. » »

Jean Siag

 

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« Dans l’ensemble de la population féminine, les femmes ayant obtenu un diplôme universitaire affichent le taux d’emploi le plus élevé, soit 72,6 %. / Dans l’ensemble de la population masculine, les hommes ayant obtenu un diplôme universitaire affichent le taux d’emploi le plus élevé (74,1 %). » 

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« En France, l’insertion des diplômés progresse toujours avec le niveau de formation… sauf pour une catégorie : les doctorants. Depuis le début des années 2000, les plus hauts gradés de l’université font bande à part : alors qu’en 2007 les diplômés de master ont un taux de chômage de 7 %, celui des titulaires de doctorat grimpe à 10 %. Une précarité exceptionnelle au niveau international, puisque les doctorants des autres pays de l’OCDE enregistrent des taux de chômage trois fois inférieurs en moyenne. Aux États-Unis, la situation est même inverse : le pays recourt fortement à l’immigration scientifique pour combler l’insuffisance des chercheurs nationaux.

Comment l’expliquer ? Selon une étude du Centre d’analyse stratégique, le bât blesse surtout du côté de l’insertion dans les entreprises, qui concentrent désormais plus de la moitié des postes de recherche en France. Un fossé sépare toujours les chercheurs, dont 70 % espèrent rejoindre le secteur public, des entreprises, qui sont de leur côté réticentes à embaucher des « thésards » à la formation parfois peu lisible. Frileux dans l’investissement en recherche-développement, le secteur privé français aurait en plus la fâcheuse habitude de recruter essentiellement des profils d’ingénieurs pour ces postes. Les docteurs ne représentent ainsi que 13,6 % des chercheurs en entreprises, contre plus de 50 % pour les ingénieurs…

Pour améliorer la situation, Mohamed Harfi et Laudeline Auriol, auteurs de l’étude, proposent notamment d’associer davantage les grandes écoles aux formations doctorales, pour permettre à davantage d’ingénieurs de préparer un doctorat ; de créer un dispositif permettant à une entreprise de financer une thèse contre l’engagement du doctorant de travailler plusieurs années pour elle, et de « reconnaître le doctorat dans les conventions collectives, notamment les grilles salariales ». »

Julien Bonnet.

« Après sa maîtrise en santé publique à l’Université de Montréal, Andrée-Anne Lefebvre hésite à poursuivre ses études au doctorat.

Dans un contexte où le taux de chômage était plus élevé chez les détenteurs de doctorat que la moyenne provinciale en 2016, Andrée-Anne fait partie des étudiants qui se demandent si le jeu en vaut vraiment la chandelle.

  • À quoi ça me sert de faire un doctorat durant cinq ans si, au bout du compte, j’obtiens le même poste et le même salaire qu’avec une maîtrise?

Le questionnement d’Andrée-Anne Lefebvre est devenu si commun que l’Association des doyennes et doyens des études supérieures au Québec a eu l’initative de commander vaste étude sur les compétences des doctorants et la façon dont ils sont perçus sur le marché du travail.

Marcelline Bangali est une des deux professeurs de l’Université Laval qui ont été mandatés pour réaliser le projet. Mme Bangali a profité de la tenue du congrès de l’Acfas, cette semaine à Saguenay, pour organiser une journée d’échanges sur le sujet.

La perception est qu’un doctorant, ce n’est pas rentable.

  • Aux yeux des employeurs, le diplôme est un élément parmi d’autres et n’est pas une garantie d’une compétence professionnelle.

L’équipe de l’Université Laval a mené près de 100 entrevues depuis l’automne dernier auprès de détenteurs de doctorat et d’employeurs qui ont ou non embauché des universitaires de si haut niveau.

« Les résultats préliminaires nous confirment effectivement les préjugés à l’endroit des doctorants qui sont perçus comme des gens surqualifiés, qui ne vont pas rester à l’emploi si on les embauche et qui sont déconnectés de la réalité », explique Marcelline Bangali.

Le deuxième volet de ses travaux de recherche, qui commencera cet automne, cible plus de 18 000 étudiants qui ont obtenu un doctorat au Québec de 2005 à 2015.

Si certains aspiraient à entreprendre une carrière comme professeur, environ 80 % d’entre eux ont plutôt dû se tourner vers l’extérieur du milieu universitaire par manque de postes dans les établissements d’enseignement supérieur.

  • Le coordonnateur de l’Union étudiante du Québec, Philippe LeBel, reconnaît que les étudiants ont une part de responsabilité pour valoriser leurs propres diplômes et transmettre leurs connaissances.

« Les diplômés pensent tellement à leur thèse qu’ils viennent de faire pendant six ou sept ans ont parfois de la difficulté à s’enlever les œillères pour voir et faire voir ce qu’ils peuvent amener dans le marché du travail », explique l’étudiant, lui-même en cours de doctorat en salubrité alimentaire.

Il attend avec impatience les résultats de l’étude que mène les professeurs de l’Université Laval.

Entre-temps, de plus en plus d’universités incluent la préparation au marché du travail dans le parcours universitaire de deuxième cycle.

  • Des stages rémunérés en entreprise sont aussi de plus en plus encouragés afin de rattraper l’écart entre les volets universitaires et professionnels.

La directrice scientifique du Fonds de recherche du Québec, Louise Poissant, a d’ailleurs souligné l’importance d’encourager les jeunes à poursuivre des études doctorales :

« 65 % des jeunes d’aujourd’hui occuperont un emploi qui n’existe pas encore. Nous comptons sur les doctorants pour les inventer », a-t-elle mentionné durant les discussions au congrès de l’Acfas. »

Catherine Paradis.

 

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« UN DOCTORAT POUR RIEN?

Un diplôme de troisième cycle n’est pas garant de l’obtention d’un emploi.

Seulement 20 à 30 % des détenteurs d’un doctorat sont en mesure d’obtenir un emploi en milieu universitaire.

  • Les autres doivent faire face à un marché de l’emploi pour lequel ils ne sont pas forcément préparés.

Le chômage existe même chez ceux qui ont un diplôme du plus haut grade universitaire.

« Il y a une forte croissance du nombre de doctorants alors que les postes de recrutement en enseignement ralentissent», soulève le vice-recteur adjoint aux études supérieures et doyen de la Faculté des études supérieures et postdoctorales, Roch Chouinard. Depuis dix ans, le nombre de doctorants a nettement augmenté à l’Université. « Chaque année, le nombre s’accroît de 2 à 3 %», ajoute-t-il.

Le doctorat exige du temps, de l’énergie et de l’argent, mais il ne suffit pas.

«Obtenir un doctorat ne signifie pas qu’on commence sa carrière au sommet de l’échelle, rappelle M. Chouinard. Il faut laisser du temps au temps et gravir les échelons. »

Peu importe le niveau d’études, tous les docteurs doivent passer par un processus de sélection lors de la recherche d’un emploi.

En plus du nombre élevé de doctorants s’ajoute la compétition entre les étudiants francophones et anglophones.

«Après l’obtention du doctorat, les étudiants des universités francophones subissent une forte concurrence des docteurs issus des milieux anglophones », soulève l’étudiant au doctorat en sciences économiques et chargé de cours Mohamed Doukali.

Il souligne que des universités comme l’UQAM ou l’UdeM n’emploient pas seulement des étudiants de ces institutions, mais aussi certains issus d’un milieu d’études anglophone.

 

Des avantages infimes

Les post-doctorants connaissent le même sort que les nouveaux docteurs.

«Le salaire et les avantages sociaux minimes ainsi que l’insuffisance de la formation sont à l’origine d’une moins bonne insertion professionnelle», explique la vice-présidente du développement des affaires de l’organisme de recherche Mitacs, Josette-Renée Landry.

Mitacs est un organisme qui propose des programmes de recherche et de formation permettant aux entreprises d’établir des liens avec des chercheurs canadiens et internationaux.

Malgré ces conditions précaires, certaines universités affirment ne pas être affectées par cette situation.

  • « Selon une enquête faite auprès des diplômés de doctorat de la cohorte 2012-2013 de l’UQAM, le taux d’insertion professionnelle serait de 92 %, souligne la porte-parole de l’UQAM, Jenny Desrochers. Près de la moitié de ces doctorants ont obtenu leur emploi moins d’un mois après l’obtention de leur diplôme.»

Pourtant, rien ne permet de comprendre pourquoi certaines universités affichent un meilleur taux de placement de leurs docteurs.

  • «L’UdeM a une bonne réputation et ses diplômes ont une grande valeur, soulève M. Chouinard. Les représentants des départements vont également s’intéresser à l’employabilité dans les différents domaines avant d’accepter un étudiant au doctorat.»

 

Des préjugés tenaces

Selon Mme Landry, certaines entreprises ne comprennent pas la valeur des doctorants au Québec et au Canada. «Il y a un problème de perception », affirme-t-elle.

Les stages sont donc plus que nécessaires aux cycles supérieurs.

  • «Il faut former des étudiants qui soient compétitifs et polyvalents», constate M. Chouinard.

Détenir un diplôme de troisième cycle peut même devenir un facteur négatif. Certains cégeps hésitent et même refusent parfois d’engager des enseignants avec un tel diplôme pour des raisons salariales.

«Mon emploi, je l’ai obtenu par moi-même et grâce à ma maîtrise », reconnaît l’étudiant au doctorat en histoire à l’UQAM et professeur d’histoire au collégial Pierre-Luc Beauchamp.

À l’UdeM, la Faculté des études supérieures et postdoctorales offre des activités favorisant le développement des compétences professionnelles. « Je crois qu’il est normal que l’Université s’intéresse à l’insertion professionnelle de ses étudiants», insiste M. Chouinard.

Plusieurs formations sont mises en place pour bonifier l’insertion professionnelle. Certaines activités ont pour but d’aider les doctorants à rédiger des textes autres que scientifiques, à gérer du personnel ou tout simplement à savoir vulgariser leur projet de recherche.

  • Selon M. Beauchamp, les formations fournies par les universités ne sont pas assez diversifiées.

«L’accent est mis sur les perspectives d’emploi pour devenir professeur ou chercheur universitaire et, à la rigueur, enseignant au collégial, juge-t-il. On en sait très peu sur les utilisations plus atypiques du doctorat.»

  • Bien que la réalité rattrape les doctorants, tous s’en tiennent à dire qu’on ne décerne pas trop de diplômes au Québec.
  • La province a actuellement un nombre de diplômés de troisième cycle inférieur à la moyenne des autres pays.

« Nous devons continuer à promouvoir ce diplôme, insiste Mme Landry. Au doctorat, j’ai pu explorer différents domaines. Ma façon de penser n’est plus la même.»

S’il est vrai que le taux de placement n’est pas parfait, il est meilleur que celui des diplômés du baccalauréat.

«Les chances d’obtenir un emploi sont proportionnelles au niveau de scolarité, soulève M. Chouinard. Je n’ai jamais entendu quelqu’un dire qu’il regrettait d’avoir fait un doctorat.»

Le doctorat amène certes une spécialisation dans un domaine d’études précis, mais il n’ouvre pas toutes les portes, malgré un minimum de trois années de thèse. »

Wildinette Paul.

 

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« Les universités produisent de plus en plus de thésards et de “post-doc”, qu’elles utilisent souvent elles-mêmes comme enseignants sous-payés.

  • Un gâchis scientifique et humain.

Dans la majorité des pays, il faut avoir un doctorat pour mener une carrière académique.

Le doctorat est une introduction au monde de la recherche indépendante, une sorte de chef-d’œuvre intellectuel créé par un apprenti, en étroite collaboration avec un directeur de thèse.

Les règles à suivre pour obtenir ce grade varient énormément selon les pays, les universités et même les sujets. Certains étudiants doivent d’abord être titulaires d’un master ou d’un autre diplôme.

  • Les uns perçoivent une allocation,
  • d’autres doivent payer.

Certains doctorats consistent uniquement à faire de la recherche, d’autres impliquent de suivre des cours et de passer des examens, d’autres encore sont assortis d’une obligation d’enseigner à l’université.

  • Une thèse peut faire quelques dizaines de pages en mathématiques ou plusieurs centaines en histoire.

Mais s’il y a une chose que partagent beaucoup de doctorants, c’est bien l’insatisfaction.

  • Certains décrivent ce qu’ils font comme un “travail de forçat”.
  • Les semaines de sept jours,
    • les journées de dix heures,
    • les salaires de misère et
    • les incertitudes quant à l’avenir sont monnaie courante.

Vous savez que vous êtes un thésard, plaisante-t-on, quand votre bureau est mieux décoré que votre logement et que vous avez une saveur préférée dans la gamme des nouilles instantanées.

  • “Ce n’est pas le doctorat en lui-même qui est décourageant, explique un étudiant, c’est de se rendre compte que l’objectif est devenu hors d’atteinte.”

Il y a trop de doctorants. Bien que ce diplôme soit conçu comme une formation au travail académique, le nombre de places en troisième cycle ne correspond pas au nombre de postes à pourvoir.

  • Parallèlement, les chefs d’entreprise se plaignent du manque de compétences de haut niveau,
    • insinuant que le troisième cycle ne correspond pas aux attentes.

Les critiques les plus féroces comparent les thèses de recherche aux systèmes de vente pyramidale.

  • Pendant une grande partie de notre histoire, une simple licence était le privilège de quelques-uns et
    • beaucoup de professeurs d’université n’avaient pas de doctorat.

Mais avec l’expansion de l’enseignement supérieur qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, on a attendu des professeurs d’universités qu’ils aient un diplôme de troisième cycle.

Les universités américaines ont été les premières à s’adapter :

  • en 1970, les Etats-Unis fournissaient presque un tiers des étudiants en université du monde et la moitié des doctorats en science et technologie (le pays ne représentait à l’époque que 6 % de la population mondiale).
    • Depuis, leur production de doctorats a doublé pour atteindre 64 000 par an.

Les autres pays sont en train de rattraper leur retard.

Entre 1998 et 2006, le nombre de doctorats décernés dans les pays de l’OCDE a augmenté de 46 %, mais seulement de 22 % aux Etats-Unis. La progression a été plus rapide au Mexique, au Portugal, en Italie et en Slovaquie.

Même le Japon, où le nombre de jeunes diminue, a attribué environ 46 % de doctorats supplémentaires.

Une partie de cet accroissement reflète l’expansion de l’enseignement universitaire en dehors des Etats-Unis.

  • Selon Richard Freeman, professeur d’économie du travail à Harvard, les étudiants inscrits aux Etats-Unis représentaient, en 2006, à peine 12 % du total mondial.

Mais les universités ont découvert que les thésards constituaient une main-d’œuvre bon marché, très motivée et disponible. Avec davantage de doctorants, elles peuvent développer la recherche, et dans certains pays assurer davantage de cours avec moins d’argent.

  • A Yale, un associé de recherche gagne environ 20 000 dollars [14 300 euros] par an pour neuf mois de cours,
    • alors que le salaire moyen d’un professeur titulaire aux Etats-Unis était de 109 000 dollars en 2009.

La production de docteurs dépasse largement la demande de professeurs d’université.

Dans un ouvrage publié récemment,

  • le Pr Andrew Hacker et la journaliste Claudia Dreifus précisent que plus de 100 000 doctorats ont été décernés aux Etats-Unis entre 2005 et 2009,
    • pour à peine 16 000 créations de postes.

Utiliser les thésards pour assurer la majeure partie des cours en licence permet

  • de diminuer le nombre d’emplois à temps plein.

Même au Canada, où le nombre de titulaires de doctorat a augmenté de façon relativement modeste, les universités ont décerné 4 800 doctorats en 2007 et recruté 2 616 professeurs à temps plein.

  • Seuls quelques pays en développement rapide, comme le Brésil et la Chine, semblent manquer de titulaires de doctorats.

 

Trop de “post-doc”

Le tableau est identique dans la recherche.

Les thésards et les personnels de recherche contractuels – ces “post-doc” (post-doctorants) décrits par un étudiant comme “l’immonde face cachée de l’université” – effectuent aujourd’hui une grande partie des recherches.

  • Mais il y a également un excédent de post-doc.

Au Canada, 80 % des chercheurs post-doctoraux gagnent 38 600 dollars brut ou moins par an, soit le salaire moyen d’un ouvrier du bâtiment.

La multiplication de ces contractuels a créé un autre obstacle sur le chemin menant à un poste à l’université :

  • dans certains domaines, cinq années de post-doctorat sont aujourd’hui nécessaires pour obtenir un poste fixe à temps plein.

Ces armées de doctorants et de post-doc renforcent la capacité de recherche des universités, et donc de leur pays. Mais ce n’est pas toujours une bonne chose.

  • Des esprits brillants et bien formés peuvent être gâchés lorsque la mode change.

Après le lancement du Spoutnik [par l’Union soviétique en 1957], le nombre de docteurs en physique a explosé aux Etats-Unis, mais tout s’est arrêté brutalement avec la guerre du Vietnam, dont le financement a asséché le budget de la science.

  • Dans les années 1970, explique Brian Schwartz, professeur de physique à l’Université de la ville de New York, 5 000 physiciens ont dû se recaser dans d’autres domaines.

Certes, tous les étudiants qui s’embarquent dans une thèse ne veulent pas mener une carrière académique et beaucoup rejoignent avec succès le secteur privé, par exemple dans la recherche industrielle. Mais le nombre d’abandons indique que beaucoup perdent courage en cours de route.

Aux Etats-Unis, seuls 57 % des thésards obtiendront leur diplôme dix ans après leur inscription. Dans le domaine des humanités, où la plupart des étudiants doivent payer pour préparer un doctorat, la proportion est de 49 %.

Une étude menée dans une université américaine a montré que ceux qui abandonnent ne sont pas moins intelligents que les autres. Une supervision défaillante, des perspectives d’emploi mauvaises ou le manque d’argent les ont simplement découragés.

  • Même les diplômés qui trouvent un travail en dehors de l’université ne s’en sortent pas toujours si bien.
  • L’enseignement en troisième cycle est tellement spécialisé que les services d’orientation professionnelle des universités ont du mal à aider les docteurs qui cherchent un emploi, et les directeurs de thèse ont tendance à se désintéresser des étudiants qui quittent l’université.

Une étude de l’OCDE montre que, cinq ans après avoir obtenu leur diplôme, plus de 60 % des titulaires d’un doctorat en Slovaquie et plus de 45 % en Belgique, en République tchèque, en Allemagne et en Espagne ont toujours un statut précaire. Beaucoup sont des post-doc.

En Autriche, environ un tiers des titulaires d’un doctorat prennent un emploi sans rapport avec celui-ci. En Allemagne, 13 % d’entre eux finissent dans des métiers modestes. Aux Pays-Bas, la proportion est de 21 %.

 

Des travailleurs suréduqués

  • Au moins, un doctorat est plus rémunérateur qu’une licence.

Une étude de Bernard Casey publiée dans le Journal of Higher Education Policy and Management montre que, en Grande-Bretagne, les hommes titulaires d’une licence gagnent 14 % de plus que ceux qui auraient pu aller à l’université mais ont choisi de ne pas le faire.

  • Le bonus pour un doctorat est de 26 %.
  • Mais il est à peu près aussi élevé (23 %) pour un master.

Dans certaines disciplines, l’avantage procuré par un doctorat disparaît complètement. Les docteurs en mathématiques, informatique, sciences humaines et langues ne gagnent pas plus que ceux qui ont un master. Et la prime pour un doctorat est moindre que pour un master en ingénierie, en technologie, en architecture ou en éducation.

  • Ce n’est qu’en médecine, en sciences, dans le commerce et la finance que l’écart est suffisamment important pour qu’il vaille la peine d’avoir un doctorat.

Beaucoup d’étudiants disent qu’ils se lancent dans une thèse par passion pour leur sujet et que la connaissance est une fin en soi.

  • Certains ne s’interrogent guère sur ce à quoi leur diplôme les mènera.

Dans une étude réalisée en Grande-Bretagne sur les thésards, environ un tiers reconnaissent qu’ils font un doctorat en partie pour rester étudiants ou pour repousser la quête d’un emploi.

Mais il n’y a pas que des avantages à s’éterniser à l’université.

  • Les travailleurs suréduqués – ceux dont le niveau d’éducation est supérieur à celui requis pour un emploi – tendent à être moins satisfaits, moins productifs, et plus désireux de quitter leur travail. »

Thèses. Faut-il vraiment faire un doctorat ?, The Economist, 2011. 

 

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« Qui a dit qu’aller longtemps à l’école garantissait la réussite sociale? Les deux tiers des postdoctorants canadiens touchent moins de 45 000 $ par année, et à peine un finissant au doctorat sur cinq arrive à décrocher un poste de professeur ou de chercheur à l’université. En deux mots, à peine 20 % des finissants qui terminent un doctorat arrivent à décrocher un poste universitaire comme professeur ou encore comme chercheur. Pour la plupart des docteurs, il s’agit pourtant de l’objectif ultime de ces longues années d’étude.
Chaque année au Canada, 9000 titulaires d’un doctorat décident de poursuivre des études postdoctorales faute de pouvoir trouver un poste dans une université ou dans le secteur privé.
Et depuis les 25 dernières années, le nombre de titulaires au doctorat est en hausse au pays. On parle d’une augmentation de 13 %. Cela, malgré le peu d’opportunités qu’offrent les universités. Ces gens se dirigent-ils vers un cul-de-sac académique? Ont-ils consacré toutes ces années à se spécialiser pour rien?
Dans son laboratoire du 6e étage de l’École Polytechnique de Montréal, Mert Guney, docteur en biochimie minérale est à son clavier. Sur son écran, il fait défiler les offres d’emploi du site Indeed.com. Sur les quelque 25 000 emplois affichés, bien peu correspondent à son profil. » – Danny Braün.

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« Y a-t-il trop d’étudiants au doctorat?

Les étudiants au doctorat en grève ces jours-ci à l’Université York et à l’Université de Toronto disent qu’ils sont sous-financés.

Leur chance d’obtenir un poste permanent de professeur, une fois le diplôme en poche, est mince. Et, malgré tout, ils sont de plus en plus nombreux à s’inscrire dans un programme de 3e cycle.

  • Pourquoi?
  • Devrait-on limiter leur nombre?

Mauricio Suchowlansky a commencé un doctorat en sciences politiques il y a 6 ans à l’Université de Toronto. À l’époque, il savait que le marché de l’emploi universitaire n’était pas dans sa meilleure santé, mais il avait quand même espoir.

On se fait vendre l’idée que l’Université de Toronto, c’est une institution d’élite et qu’on appartient à cette élite-là et qu’à cause de ça, on va toujours faire partie de cette élite, et donc trouver un emploi.

Mais en fin de parcours, les perspectives ne sont pas reluisantes.

Mauricio, qui doit terminer sa thèse cet été, a déjà commencé à postuler pour un emploi pour l’année prochaine, surtout pour des postdoctorats,

  • parce que les postes de professeurs à temps plein sont extrêmement compétitifs.

J’ai postulé pour un postdoc aux États-Unis et je me suis fait dire que cette université-là avait reçu 1700 applications pour 5 postes.

  • Sur les 20 demandes qu’il a faites, toutes se sont terminées par un « non merci ».

 

Trop de diplômés pour le nombre de postes disponibles

Le cas de Mauricio Suchowlansky est loin d’être isolé.

Au Canada, il y a trois fois plus de diplômés au doctorat que de postes permanents de professeurs d’université à combler.

Le tableau suivant montre les statistiques pour 2012:

  • Aux États-Unis, ce ratio est encore plus faible.

Et comme les universités canadiennes embauchent beaucoup de professeurs qui viennent de l’étranger, les diplômés canadiens ont encore plus de mal à obtenir les postes qui sont disponibles dans leur pays.

  • En même temps, quand on regarde le nombre d’étudiants inscrits au doctorat, on remarque une augmentation constante ces dernières années au Canada.

Pourquoi, donc, les étudiants sont-ils si nombreux à vouloir s’embarquer dans des études de doctorat quand ils savent que le marché est saturé et qu’en plus, ils se plaignent du financement durant les études?

  • Selon le professeur en éducation à l’Université d’Ottawa, Joel Westheimer, bien des étudiants sont encore dans le déni.

Il y a encore trop d’étudiants qui commencent un doctorat qui pensent qu’ils vont être LE chanceux à obtenir un poste de professeur, parce qu’ils se disent dans leur tête, « moi je suis très bon ».

Par ailleurs, au milieu des années 2000,

  • le gouvernement ontarien a voulu augmenter le nombre de diplômés de la maîtrise et du doctorat, qui était inférieur à celui d’autres provinces canadiennes, d’après le professeur de l’Université York Paul Axelrod.

C’est ce qui explique aussi, selon lui, ce décalage entre l’offre et la demande pour des postes de professeurs.

Selon Joel Westheimer, si le contexte économique actuel ne change pas et que les universités continuent à limiter l’embauche de professeurs permanents, il faudra peut-être être plus sélectif et réduire aussi le nombre d’étudiants admis au doctorat.

  • Un scénario qui reste évidemment hypothétique, parce qu’à l’heure actuelle,
    • les universités ontariennes reçoivent de la province du financement additionnel pour chaque nouvel étudiant.

 

Des postes ailleurs qu’à l’université

  • Malgré ces chiffres peu encourageants, plusieurs voix s’élèvent pour le maintien du nombre actuel de doctorants.

D’abord, parce que même si dans le milieu universitaire les postes sont limités, il est possible pour bien des diplômés, en sciences notamment, de trouver des emplois hautement qualifiés ailleurs, dans des centres de recherche publics ou privés, par exemple.

  • D’ailleurs, le taux de chômage pour ceux qui ont obtenu un doctorat au Canada en 2010 était de 5%, en dessous donc de la moyenne nationale.

Taux de chômage au Canada en 2010

Diplômés avec un doctorat: 5%
Moyenne nationale: 8%
Source: Statistiques Canada

Ce que ces chiffres ne disent pas, par contre, c’est que bien des diplômés ne trouvent qu’un emploi pour lequel ils sont surqualifiés.

  • Et même si tous les étudiants ne font pas un doctorat pour devenir professeurs,
    • c’est quand même une tendance lourde dans de nombreux départements.

On est 11 dans ma cohorte au doctorat. On est 10 qui envisagent une carrière de professeur d’université.

Le professeur en éducation Paul Axelrod dit, lui, que

si on réduisait le nombre de doctorants, les universités se retrouveraient avec des programmes trop petits et ne pourraient pas offrir suffisamment de cours avancés.

  • On ne peut pas bien enseigner si on a seulement 2 ou 3 étudiants par classe.

Et puis, il y a aussi des étudiants, comme Cynthia Morinville, qui croient que le doctorat en vaut la peine, simplement pour l’expérience, l’exercice intellectuel et les compétences qu’il apporte.

  • Le processus du doctorat est extrêmement enrichissant. […]
  • Pendant cinq ans de ma vie, on me permet de me pencher sur une question.

Selon le professeur en éducation à l’Université d’Ottawa, Joel Westheimer,

  • il faut faire attention d’ailleurs de ne pas considérer le doctorat qu’en termes purement économiques.

Il y a des avantages pour notre société démocratique, ajoute-t-il, d’avoir autant de gens hautement éduqués. »

Laurence Martin.

 

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« « De façon générale, les taux d’abandon au doctorat sont plus élevés que dans les autres niveaux d’études », souligne Dominique Tanguay, doctorante en sciences de l’orientation à l’Université Laval, aux participants du colloque Conciliation études-travail-famille au collège et à l’université, le jeudi 10 mai.

  • Quels seraient les motifs d’abandon?

D’après la chercheuse, puisque les gens qui poursuivent un doctorat sont généralement plus âgés, les problématiques familiales expliquent souvent qu’on doive quitter les études.

Après avoir questionné 35 doctorants à l’Université Laval,

  • elle a découvert que ces parents-étudiants accordent davantage d’importance à la famille qu’à leurs études.

Ils sont prêts à hypothéquer leur carrière; ils préfèrent réduire le nombre de publications et de communications, affectant ainsi leur curriculum.

  • « C’est une stratégie très lourde de conséquences à long terme pour ceux et celles qui voudraient devenir professeurs », commente Francine Descarries, professeure de sociologie à l’UQAM.
  • Opinion partagée par l’assistance, qui craint l’absence d’une nouvelle génération de professeurs universitaires.

Par ailleurs, être parent et poursuivre un doctorat « brise le rythme de travail », selon Dominique Tanguay.

« Il faut que j’apprenne à travailler quand je peux, et non quand je suis le plus productif », ajoute la doctorante, elle-même mère de trois enfants.

  • Ces parents doivent gérer leur temps non seulement en fonction des activités académiques, mais aussi selon les horaires des garderies ou écoles.
  • La gestion s’applique également dans la planification de la grossesse, surtout chez les étudiantes qui doivent composer avec les risques du laboratoire.

 

Population inconnue, services manquants

Il est très difficile d’obtenir un portrait des étudiants au doctorat qui ont à leur charge un enfant ou plus, selon Mme Tanguay.

  • Elle cite une étude selon laquelle près d’un tiers de tous les doctorants canadiens auraient fondé une famille.

Mais comme le souligne Mme Descarries, « les universités ne savent pas combien de parents-étudiants elles ont en leur sein. » À l’Université Laval, 25 % des doctorants auraient des enfants, contre 17 % à l’UQAM.

  • Les institutions ignorant la proportion d’étudiants qui sont à la fois des parents, elles ont ainsi du mal à leur offrir des services appropriés;
    • pour les garderies, les listes d’attente peuvent dépasser trois ans!
  • Également, les horaires sont peu flexibles et s’adaptent peu aux demandes des parents-étudiants.

Les parents doctorants auraient dans la trentaine selon diverses études, et les pères seraient un peu plus âgés que les mères.

  • Dans l’ensemble, l’étude de Dominique Tanguay ne traite pas les moyens financiers de ces parents puisqu’une majorité des répondants sont des boursiers.

Selon la professeure Descarries, le revenu moyen des doctorants avec des enfants et qui fréquentent l’UQAM se situent autour de 13 000 $, ce qui inclut les bourses et les revenus d’emploi.

Les boursières peuvent bénéficier d’une période de sursis de quatre à six mois pour s’occuper d’un enfant naissant.

  • Et, l’Université de Montréal est la seule institution qui offre une compensation financière aux nouvelles mères, si elles en font la demande. »

Myriam Francoeur.

 

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« […]

Depuis la rentrée, des centaines d’universités dans le monde s’emballent pour The PHD Movie. Tiré d’une bande dessinée créée par un étudiant de Stanford il y a 14 ans, le film raconte les tribulations de quatre étudiants au doctorat qui tentent de se sortir du sous-sol des hautes sphères universitaires.

Les deux héros, Cecilia et l’étudiant sans nom, corrigent des montagnes d’examens pour le lendemain, exécutent des tâches en laboratoire «qu’un singe pourrait faire», passent leur vie à l’université pour faire avancer la science d’un demi-millimètre – et ils peinent à obtenir une parcelle de gratitude de leurs directeurs de recherche.

Jeudi soir, pas une scène du film ne défilait sans que des étudiants se tapent les cuisses. Mais certains devaient aussi rire jaune.

À l’Université Laval, qui n’est pas une exception, plus d’un tiers des étudiants ne terminent pas leur doctorat.

  • Selon une recension des données du bureau du registraire effectuée par David Litalien, un candidat au doctorat en orientation, 36 % de tous les étudiants qui ont amorcé leur doctorat en 2000 l’avaient abandonné en 2009.

Après neuf ans, 58 % des étudiants avaient obtenu leur diplôme, un taux comparable aux autres universités québécoises. Les 6 % restant étaient encore inscrits, mais n’avaient pas terminé leur doctorat.

Contrairement aux élèves du secondaire et aux étudiants du cégep et du premier cycle universitaire,

  • les doctorants qui abandonnent leurs études ne font pas beaucoup parler d’eux.
  • «C’est des décrocheurs oubliés», dit M. Litalien.

«Les universités mettent plus d’emphase sur le recrutement des candidats que sur leur rétention, ajoute-t-il. Pour eux, c’est plus payant que d’essayer de faire diplômer ceux qui ont déjà commencé.»

  • Souvent, les raisons qui mènent les doctorants au décrochage ont toutefois plus à voir avec les étudiants eux-mêmes qu’avec l’université.
  • Comme partout, certains abandonnent à cause de problèmes personnels ou familiaux.
  • D’autres se rendent compte qu’ils n’ont pas les compétences ou se font offrir un emploi plus alléchant et moins accaparant.

Après la projection, une étudiante de 35 ans qui a terminé un doctorat en microbiologie a confié au Soleil :

«Toutes mes amies ont des enfants et sont mariées. Un doctorat, ça décale ta vie de 10 ans.»

 

Long et ardu

Selon Statistique Canada, l’âge moyen d’un diplômé au doctorat est de 36 ans et la durée moyenne des études menant au diplôme est de cinq ans et neuf mois. Les doctorants en sciences sociales prennent plus de temps – en moyenne un an de plus qu’en génie, par exemple.

  • Doyenne de la faculté des études supérieures de l’Université Laval, Marie Audette convient que les études doctorales sont longues et ardues.

«Si l’étudiant n’a pas une motivation à tout casser dès le départ, ça va être difficile pour lui de se rendre au bout.»

  • S’il faut être motivé pour décrocher un Ph. D, il faut l’être encore plus quand on déteste son directeur de recherche.

Pour les étudiants de troisième cycle, le directeur de recherche est en quelque sorte un patron. Officiellement, c’est lui qui les «encadre». Mais c’est aussi lui qui détermine leur charge de travail, les embauche dans un laboratoire, décide avec qui ils vont travailler, si leur nom va figurer dans un article scientifique ou s’ils vont participer à une prestigieuse conférence à Honolulu.

En octobre, le Centre de traitement et de prévention du harcèlement de l’Université Laval (CPIMH) signalait dans son rapport annuel l’«existence de situations malsaines, voire de traitements abusifs, dont seraient l’objet des étudiants du deuxième cycle et troisième cycle ou postdoctorants de la part de leur superviseur ou de leur directeur de thèse».

  • «Ces situations-là ont toujours des conséquences très graves, comme l’abandon des études, des dépressions sévères ou bien l’incapacité de poursuivre dans la carrière ou le domaine d’études», remarque le directeur du CPIMH, Jacques Moreau.

Dans son rapport annuel, l’ombudsman de l’Université, Nancy Chamberland, déplorait le même problème, énumérant le «manque de suivi régulier de certains directeurs en raison du trop grand nombre d’étudiants à superviser, la course aux subventions, les absences prolongées en raison d’obligations professionnelles à l’étranger, les conflits larvés ou ouverts avec des professionnels de recherche dans les laboratoires».

 

Loin d’être «dramatique»

  • La doyenne des études supérieures, Marie Audette, se dit consciente que tous ces facteurs peuvent plomber la motivation des doctorants,
    • mais estime que la situation est loin d’être «dramatique» à l’Université Laval.

Mme Audette soutient que de nombreux efforts sont faits pour retenir les doctorants, auxquels l’institution offre plusieurs services d’aide et un nouveau guide de cheminement sur Internet.

Ce guide insiste notamment sur l’importance, à la fois pour les étudiants et leurs directeurs, de fixer des attentes claires en début de parcours, note la doyenne.

  • Selon elle, il serait même possible d’augmenter le taux de diplomation au doctorat, qui stagne depuis des années, à l’Université Laval comme ailleurs.

Pourvu, peut-être, que l’institution achète les droits du PHD Movie? »

Marc Allard

 

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« Une réforme du doctorat s’impose

Trop d’étudiants abandonnent leurs études doctorales ou mettent trop de temps pour les terminer, ce qui pousse certaines universités à se demander ce qu’elles pourraient bien faire pour les aider.

Après cinq années d’études doctorales en études anglaises à l’Université Queen’s, Ian Johnston a déclaré forfait. Ceux et celles qui, comme lui, se sont échinés en vain à obtenir leur doctorat ne s’étonneront pas des motifs de cet abandon :

  • il se voyait privé de financement, n’avait toujours pas entrepris la rédaction de sa thèse, se sentait isolé, et savait n’avoir que peu de chances d’obtenir un poste de professeur menant à la permanence dans sa discipline.

M. Johnston a donc quitté l’Université Queen’s en 2009 pour entreprendre une maîtrise en counselling éducationnel, qu’il a obtenue en 2012. Aujourd’hui âgé de 32 ans, il travaille comme rédacteur pigiste en attendant de trouver un emploi dans la sphère du counselling. Il regrette d’avoir consacré en vain tant d’années à ses études doctorales.

  • « J’aurais pu faire bien mieux, acquérir tout de suite des compétences pratiques, démarrer ma carrière et gagner un peu d’argent. Je commence tout juste à le faire aujourd’hui, dit-il, ne blâmant que lui-même.
  • Je n’ai pas fait suffisamment d’efforts, mais si seulement j’avais pu bénéficier d’un peu plus d’aide. »

Les statistiques ont de quoi désenchanter ceux et celles qui s’apprêtent à entreprendre des études doctorales.

  • Il faut beaucoup de temps pour obtenir un doctorat, et les taux de réussite, bien qu’en progression, restent extrêmement faibles dans certaines disciplines (voir « Plus récentes données sur les taux et les délais d’obtention de diplôme ».)

Le nombre d’inscriptions au doctorat continue cependant à croître.

Il a plus que quadruplé depuis 30 ans sous l’influence

  • d’abord des politiques gouvernementales destinées à combler,
  • d’une part, les besoins du marché du travail canadien en main-d’œuvre hautement qualifiée, et
  • d’autre part le retard du Canada comparativement aux États-Unis et à d’autres pays industrialisés par rapport au nombre de titulaires de doctorat.

Depuis 2000, près de 200 nouveaux programmes de doctorat ont vu le jour en Ontario seulement d’après les données compilées par le Conseil ontarien de la qualité de l’enseignement supérieur (COQES).

  • La multiplication des inscriptions au doctorat a touché pratiquement toutes les disciplines, atteignant son paroxysme dans les établissements de taille moyenne.

On commence à s’interroger sur cette question.

« Il est peut-être temps d’analyser un peu l’évolution récente et de réfléchir posément à la stratégie qui s’impose pour demain », estime le président-directeur général du COQES, Harvey Weingarten. « Pourquoi avons-nous tant investi dans les études doctorales? Les titulaires de doctorat se trouvent-ils facilement des emplois? Avons-nous fait les bons choix? »

Certaines universités commencent, elles aussi, à se poser ces questions.

« Je ne crois pas que nous ayons fait preuve d’assez de prudence et de jugement », déplore David Farrar, provost et vice-recteur à l’enseigne-ment de l’Université de la Colombie-Britannique.

  • Cet établissement entend justement revoir ses programmes de doctorat de fond en comble, des conditions d’admission aux délais d’obtention du diplôme, en plus de se pencher sur les taux de réussite et sur les perspectives d’emplois des futurs diplômés.
  • L’Université de la Colombie-Britannique prévoit d’ailleurs publier sur son site Web, à l’intention des futurs étudiants, les taux et les délais d’obtention du diplôme associés à chacun de ses programmes de doctorat.

L’Université envisage en outre une mesure qui se révélera sans doute plus controversée, à savoir la limitation des inscriptions au doctorat dans certaines disciplines.

  • « Si les titulaires de doctorat dans certaines disciplines sont très demandés, explique M. Farrar, j’ai bien peur que nous n’en formions plus que nécessaire dans d’autres. Nous devons prendre en compte ce qui attend nos étudiants une fois diplômés et nous interroger en conséquence sur le nombre de doctorants à admettre. »

M. Farrar est conscient que les discussions s’annoncent corsées :

« Certaines universités estiment avoir pour mandat de former des diplômés de haut calibre, point à la ligne. Or, il faut aussi que les étudiants qui entreprennent des études doctorales sachent dès le départ où cela peut les mener. »

  • L’Université Queen’s a elle aussi décidé de revoir ses programmes de doctorat.

Certains examens de synthèse ont vu leur tenue avancée et leur champ réduit, de manière à permettre aux étudiants de passer plus rapidement à la phase des activités de recherche.

L’établissement a par ailleurs proposé pour la première fois à ses étudiants l’été dernier un atelier d’une semaine destiné à les aider à rédiger leur thèse.

« Nous avons compris que l’exercice était un succès le vendredi quand, le temps venu de se détendre autour de rafraîchissements, l’un des participants a dit ne pas pouvoir rester : il venait d’achever un chapitre et tenait à le montrer sans tarder à son directeur de thèse », raconte Brenda Brouwer, vice-provost et vice-doyenne aux études supérieures de l’établissement.

L’Université Queen’s suit les progrès des 26 participants à cet atelier.

  • Elle a récemment interrogé ses étudiants au doctorat pour savoir quelles mesures supplémentaires pourraient, à leur avis, les aider à obtenir plus rapidement leur diplôme. Les résultats de l’exercice ne sont pas encore connus.

Même s’il est trop tôt pour se prononcer sur l’effet des changements apportés, Mme Brouwer estime que la course vers un délai moyen d’obtention du diplôme de cinq ans est « bien engagée ».

  • L’Université Queen’s entend faire en sorte que 80 pour cent de ses étudiants obtiennent leur diplôme dans un « délai raisonnable », variable selon les disciplines.
  • Il en va de l’intérêt de chacun.

La prolongation des délais d’obtention du diplôme a des conséquences coûteuses non seulement pour les étudiants, qui cumulent les dettes et tardent à intégrer le marché du travail, mais également pour les établissements.

L’Université Queen’s estime dépenser deux fois plus en enseignement, en aide à la recherche et en aide financière aux étudiants inscrits depuis plus de quatre ans au doctorat qu’elle ne perçoit de frais de scolarité.

  • (En Ontario, les universités ne touchent de subventions du gouvernement provincial au profit des doctorants que pour les quatre premières années du programme.)

L’Université Concordia, au Québec, verse à la fois des primes aux étudiants qui obtiennent leur diplôme sans retard, et une aide financière de courte durée à ceux qui se retrouvent à court d’argent alors qu’ils sont en rédaction de thèse.

  • « C’est la stratégie de la carotte et du bâton », résume Graham Carr, vice-recteur à la recherche et aux études supérieures de l’établissement et président-directeur général de la Fédération canadienne des sciences humaines (FCSH).
  • En plus d’offrir ces incitatifs financiers, l’Université Concordia prévoit limiter les prolongations au niveau doctoral et scrute à la loupe les rapports d’étape annuels soumis par les directeurs de thèse et les étudiants.

Aux États-Unis, la Stanford University a récemment annoncé qu’elle versera une aide financière additionnelle aux étudiants des départements de sciences humaines qui décideront de limiter à cinq ans le délai accordé pour l’obtention du diplôme.

L’American Chemical Society a pour sa part appelé à l’apport de changements radicaux à l’enseignement aux cycles supérieurs en chimie, passant entre autres par le plafonnement à cinq ans du délai d’obtention du diplôme.

  • La Modern Language Association (MLA) a quant à elle plaidé avec force pour une réforme des programmes de doctorat en sciences humaines.

Lors d’un discours prononcé dans le cadre de l’édition 2012 du Congrès des sciences humaines à Waterloo, en Ontario, la présidente sortante de la MLA, Sidonie Smith, a affirmé que les problèmes liés à la rédaction de thèse étaient l’un des principaux facteurs à l’origine des forts taux d’abandon et des longs délais d’obtention du diplôme observés en sciences humaines.

  • « Nous n’avons pas les moyens de laisser abandonner des étudiants dans lesquels nous avons tant investi », a-t-elle souligné.

À titre de président-directeur général de la FCSH, M. Carr a lui aussi appelé à des réformes en matière de rédaction de thèse, ici au Canada.

« On a toujours estimé qu’une thèse devait ressembler à un manuscrit susceptible d’être publié.

Est-ce la seule démarche envisageable? », demande-t-il. Ne peut-on pas innover dans la manière de rendre compte des connaissances et de l’expertise acquises par les doctorants afin qu’elles soient plus utiles à leur carrière hors du milieu universitaire?

  • Les forts taux d’abandon et les longs délais d’obtention du diplôme qui minent depuis longtemps la formation doctorale ne tiennent pas qu’à un seul facteur,
    • mais à plusieurs – parmi lesquels l’insuffisance du financement et de l’encadrement dont bénéficient les étudiants, ainsi que leur manque de préparation et leur isolement.

L’une des principales causes du problème tient aux disciplines choisies par les étudiants. Une étude de 2006, préparée par le CRSH (et dont les conclusions sont confirmées pas les dernières données du regroupement d’universités U15) a révélé que les étudiants en sciences humaines mettent plus de temps à obtenir leur diplôme et risquent davantage d’abandonner que les étudiants en sciences ou en génie.

Ils ont également tendance – ce qui est tout aussi préoccupant – à persister dans leurs études doctorales plus longtemps avant d’abandonner.

  • La culture et les traditions qui perdurent dans le domaine des sciences humaines ne sont pas étrangères au problème.

En effet, les étudiants en sciences humaines travaillent le plus souvent seuls, alors que ceux en sciences de la nature ou de la santé mènent des projets de recherche en collaboration avec leurs collègues et leur directeur de thèse. Or, les étudiants qui travaillent en équipe sont moins enclins à abandonner leurs études.

  • La multiplication des publications contribue elle aussi à lutter contre l’abandon selon une étude menée par Vincent Larivière, chercheur à l’Université de Montréal, publiée l’an dernier dans la revue Scientometrics.

Professeur adjoint à l’École de bibliothéconomie et de science de l’information de cet établissement, M. Larivière a constaté que parmi les 30 000 étudiants ayant entrepris des études doctorales au Québec entre 2000 et 2007, ceux qui avaient publié avaient plus de chance d’obtenir leur diplôme.

« Le fait d’être intégré au milieu de la recherche aide à aller au bout de ses études, et ce, plus rapidement », affirme M. Larivière.

  • Selon lui, les étudiants en médecine et en sciences naturelles ont davantage de chances d’y parvenir, compte tenu des possibilités accrues de prendre part à des projets de recherche et de publier.

Le financement est également un facteur non négligeable. Dans le cadre d’une étude connexe, à paraître dans la Revue canadienne d’enseignement supérieur, M. Larivière affirme que les étudiants qui bénéficient de l’aide financière d’organismes de recherche fédéraux ou provinciaux ont des chances accrues de publier et d’obtenir leur diplôme.

Il dit toutefois avoir constaté que la somme reçue par ces étudiants n’a pas d’incidence sur le volume de leurs publications.

  • « Ce qui change les choses n’est pas de recevoir 20 000 $ ou 35 000 $, mais bien de recevoir quelque chose ou pas.
  • Cela montre, selon moi, que le gouvernement fait fausse route en créant des superbourses d’études. »

M. Larivière estime que les organismes devraient mieux répartir les sommes qu’ils versent plutôt que de consentir de gros montants à une petite élite.

Si les perspectives pour les étudiants en sciences humaines sont plutôt sombres, « tout n’est pas rose pour autant dans les disciplines scientifiques », d’après Brent Herbert-Copley, vice-président, Capacités de recherche, du CRSH.

  • Selon lui, les candidats au doctorat en sciences naturelles et en santé terminent peut-être plus vite leurs études, mais ils risquent également par la suite de stagner au niveau postdoctoral.
  • Même si les liens étroits entre étudiants et directeurs de thèse dans ces disciplines sont bénéfiques à maints égards, ils peuvent nuire à la progression des étudiants,
    • leurs directeurs de thèse n’étant guère pressés de les voir devenir chercheurs indépendants.

« Je suis convaincu que les étudiants ont tendance à faire durer leurs études le temps souhaité par leur directeur de thèse », confie Jay Doering, doyen aux études supérieures à l’Université du Manitoba et ancien président de l’Association canadienne pour les études supérieures (ACES).

M. Doering parle d’expérience :

  • passé rapidement du baccalauréat au doctorat, il a obtenu son doctorat en quatre ans parce que son directeur de thèse l’y avait poussé, dit-il.

Ainsi, de nombreux professeurs sont convaincus de la nécessité de consacrer des années à l’obtention d’un doctorat.

« Une partie du problème tient d’après moi au fait qu’une grande partie des professeurs sont convaincus d’avoir pour mission de créer des clones d’eux-mêmes.

  • « Le seul moyen de changer cette situation est de faire prendre conscience à la vaste majorité des professeurs que cette méthode pose problème. »

Dans un rapport de 2003, l’ACES a formulé une dizaine de recommandations pour la réforme du doctorat, parmi lesquelles les suivantes :

  • recueillir et diffuser des données sur les taux et les délais d’obtention du diplôme,
  • inviter les étudiants à intégrer des équipes de recherche et à publier davantage,
  • envisager l’admission directe aux programmes de doctorat et
  • conseiller davantage les professeurs en matière de direction de thèse.

Peu de ces recommandations ont hélas été mises en pratique.

Des changements se profilent toutefois, bien que lentement. Frank Elgar, professeur adjoint à l’Institut des politiques sociales et de la santé ainsi qu’au département de psychiatrie de l’Université McGill, a publié une étude sur l’obtention du doctorat alors qu’il effectuait le sien à l’Université Dalhousie.

Selon lui, les universités expérimentent pour trouver des moyens de revoir les programmes et les examens de synthèse, de limiter le travail lié aux cours et de permettre aux étudiants d’obtenir plus rapidement leur doctorat.

Le rapport de 2003 publié au terme de l’étude de M. Elgar attirait l’attention sur les délais d’obtention et critiquait sévèrement l’aveuglement des universités par rapport à ce problème.

Devenu lui-même directeur de recherche, M. Elgar souligne qu’un jumelage judicieux entre directeurs et étudiants est crucial, mais que ces derniers doivent également être « très motivés » et établir un plan de carrière dès le début de leurs études.

  • Ceux qui s’inscrivent au doctorat parce qu’ils n’ont pas d’autres débouchés ou pour repousser leur entrée sur un marché du travail peu accueillant tendent à s’y éterniser.

Pour leur part, les étudiants aux cycles supérieurs hésitent à témoigner de leur expérience de peur de compromettre leurs chances de réussite.

  • Le manque de financement est cependant la préoccupation première de beaucoup d’entre eux.

La plupart des doctorants jouissent d’une aide financière sous forme d’assistanat d’enseignement et de recherche ou d’autres allocations de leur établissement, ou encore de bourses d’études de l’un des trois organismes subventionnaires fédéraux et d’autres programmes gouvernementaux.

En sciences, beaucoup reçoivent également des subventions de recherche accordées aux professeurs. Le financement est toutefois limité et, lorsqu’il prend fin, les étudiants doivent souvent se trouver un emploi hors campus, ce qui peut entraver leur cheminement.

Une supervision inadéquate constitue un autre problème courant et pressant, selon les étudiants. Certains directeurs prennent des mois pour commenter les travaux qui leur sont soumis.

« Ils ne nous tiennent pas au courant », affirme une étudiante qui souhaite garder l’anonymat, ajoutant qu’elle n’a pas pu communiquer avec son directeur pendant un an parce qu’il avait pris un congé sabbatique.

Les conflits de personnalité peuvent également dégrader la relation entre doctorant et directeur. Certains étudiants affirment même avoir été victimes d’abus et d’exploitation.

  • Lorsque leur relation avec leur directeur s’envenime, les étudiants estiment avoir peu de recours et hésitent à en parler.

« C’est une situation délicate puisqu’à terme, les étudiants espèrent obtenir des lettres de recommandation de leur directeur.

Le maintien de la relation est donc crucial, » explique Carolyn Hibbs, représentante des étudiants des deuxième et troisième cycles à la Fédération canadienne des étudiantes et des étu-diants et présidente de l’association des étudiants aux cycles supérieurs de l’Université York.

  • Melonie Fullick, étudiante au doctorat à l’Université York et blogueuse pour Affaires universitaires, estime que le problème tient en partie au fait que les professeurs doivent diriger de plus en plus d’étudiants.

« Il faut souvent se démener pour obtenir l’attention de son directeur », affirme-t-elle.

  • La pression et l’isolement peuvent rapidement déclencher de la détresse psychologique.

M. Johnston, ancien étudiant de Queen’s, explique que même s’il avait réalisé une grande partie des recherches en vue de sa thèse, au moment de rédiger, il s’est heurté à un mur. Bien qu’empathique, son directeur était très occupé et préférait ne pas intervenir. L’étudiant ne savait plus vers qui se tourner. La dépression a rapidement pris toute la place.

« Ce fut une désillusion et une grande déception, ajoute-t-il. Je me souviens d’un sentiment d’isolement total. »

Il a consulté pour traiter sa dépression après sa deuxième année, mais a persévéré surtout parce qu’il aimait enseigner. Puis, à court de financement, il a décidé de passer à autre chose.

Aux prises avec ce problème, les universités pourraient instaurer deux mesures correctives concrètes, selon Richard Wiggers, directeur de la recherche au COQES :

  • recueillir et publier des données détaillées sur les doctorants et leur exposer clairement les perspectives dans leur domaine.

Un collègue de M. Wiggers a récemment reçu une lettre d’une université canadienne l’informant qu’il était accepté au programme de doctorat, mais que les chances d’obtenir un poste menant à la permanence au terme de ses études étaient minces.

  • « Je les félicite de leur franchise », déclare M. Wiggers.

M. Carr, de l’Université Concordia, est du même avis.

« Si je faisais aujourd’hui une demande d’admission à un programme de doctorat, j’aimerais pouvoir discuter avec le directeur du programme au sujet du délai moyen d’obtention du diplôme et, idéalement, des perspectives d’emploi des diplômés. »

  • Il prédit qu’à l’avenir, les programmes de doctorat de premier plan seront ceux qui feront place à de telles discussions, au changement et à l’innovation.

 

Plus récentes données sur les taux et les délais d’obtention du diplôme

La proportion des étudiants au doctorat qui obtiennent leur diplôme en neuf ans ou moins a connu une hausse dans toutes les disciplines, mais les délais demeurent longs et ont même augmenté dans certains domaines, selon les dernières données recueillies par le groupe U15, composé de 15 universités canadiennes axées sur la recherche.

  • Les chiffres suivants sont les plus récents au Canada et reposent sur des données recueillies auprès de huit des 15 établissements qui disposent de données comparables.
  • Aucun des établissements n’est nommé.

Dans l’ensemble des disciplines, 70,6 pour cent des étudiants qui ont commencé un programme de doctorat en 2001 l’ont terminé en neuf ans ou moins, comparativement à 62,5 pour cent en 1992.

  • Parmi la cohorte de 2001, les taux d’obtention du diplôme varient entre 78,3 pour cent en sciences de la santé et 55,8 pour cent en sciences humaines.
  • Le taux moyen est de 75,4 pour cent chez les étudiants en sciences physiques et en génie, comparativement à 65,1 pour cent en sciences sociales.

Les délais moyens d’obtention du diplôme varient également selon la discipline.

  • Parmi la cohorte de 2001, les délais moyens d’obtention du diplôme varient entre un peu moins de 15 trimestres (soit cinq ans à trois trimestres par année) en sciences physiques et en génie,
  • et 18,25 trimestres (soit un peu plus de six ans), en sciences humaines.

La moyenne est de 15,4 trimestres en sciences de la santé et de près de 17 en sciences sociales. Les délais d’obtention du diplôme ont augmenté dans toutes les disciplines, sauf dans le domaine des sciences de la santé. »

Rosanna Tamburri

 

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« Le doctorat professionnel : une tendance lourde?

Un peu d’histoire

D’emblée, il faut savoir que les premiers doctorats remontent au 12e siècle. Ils portaient à l’époque simplement le titre de doctorat universitaire et ils étaient décernés à des professionnels de médecine, de théologie, de droit. Ce n’est qu’au 19e siècle qu’est apparu le titre de Ph. D. et on lie son apparition à l’avènement des universités de recherche, dont les travaux contribuaient au développement des connaissances.

Dès le départ,

  • il y a eu des tensions entre ces universités «modernes» (de recherche) et les universités «anciennes» (plus professionnelles).

Déjà la question de la visée de formation au niveau doctoral soulevait une controverse :

  • l’université devait-elle former des chercheurs
  • ou des professionnels de haut niveau?

La question est toujours d’actualité, 150 ans plus tard!

Si le Ph. D s’est répandu dans les universités à travers le monde, il n’a jamais, toutefois, éliminé totalement le doctorat professionnel.

  • En fait, depuis le début des années 1990, le doctorat professionnel connaît une poussée notable, surtout dans les pays anglophones (États-Unis, Royaume-Uni et Australie).

Au Canada, on reconnaît son existence et on note qu’il est en croissance. Au Québec, le Conseil supérieur de l’éducation reconnaît, dans son avis d’octobre 2010, que le doctorat professionnel est en émergence dans la province. Bien qu’on n’en dénombre peu pour le moment, le Conseil écrit que plusieurs acteurs lui ont exprimé qu’il fallait s’attendre à une arrivée imminente de plusieurs projets de création de doctorats professionnels.

 

Nature et structure du doctorat professionnel

Selon le Conseil des ministres de l’éducation du Canada, le CMEC :

«Les programmes de doctorat axés sur l’orientation professionnelle sont d’ordre plutôt appliqué; ils sont liés à une activité professionnelle ou créatrice et, s’ils comportent un stage ou une démonstration, ils peuvent aussi exiger la rédaction d’une dissertation. Les programmes de doctorat professionnel comportent en général plus de cours que les programmes de doctorat plus axés sur la théorie ou sur la discipline. Ils mènent à l’attribution d’un grade précisant le champ d’études ou la discipline [p. ex. : D. Éd. (éducation), D. Mus. (musique), D. Psy. (psychologie)].»
(CMEC, 2007b, p. 3-4.)

Le Conseil supérieur de l’éducation publiait en octobre 2010 un avis qui s’intitule Pour une vision actualisée des formations universitaires aux cycles supérieurs. On peut y lire à la page 67 :

«Le portrait dressé de la formation doctorale révèle que les programmes menant à un grade de Ph. D. côtoient depuis récemment une minorité de doctorats professionnels menant à des grades de docteur, comme docteur en psychologie (D. Psy.) ou docteur en éducation (D. Éd.). Les premiers impliquent la rédaction et la défense d’une thèse qui fournit une contribution originale importante au savoir. Les seconds, dont l’apparition est liée notamment aux besoins de spécialisation inhérents à la société du savoir, se distinguent généralement par un plus grand nombre de cours et par un lien plus étroit avec des activités professionnelles. […]

«La systématisation du développement des compétences en recherche et l’avènement de doctorats professionnels ne sont pas sans soulever un questionnement sur la finalité du doctorat, définie traditionnellement comme la qualification au métier de chercheur (CSE, 1998). En particulier, des questions perdurent dans le milieu universitaire sur les ressemblances et les différences des programmes de doctorat, selon qu’ils mènent à un grade de Ph. D. ou à un grade de docteur. Par exemple, le doctorat professionnel doit-il mener à la défense d’une thèse? Aux yeux du Conseil, l’enjeu consiste à préserver les acquis du doctorat menant à un grade de Ph. D. tout en permettant à la formation doctorale d’évoluer pour qu’elle puisse répondre adéquatement aux besoins de la société québécoise.»

Deux éléments de la citation précédente méritent qu’on s’y arrête plus longuement :

  • les ressemblances et les différences entre un doctorat professionnel et un Ph. D.;
  • une formation doctorale répondant aux besoins de la société.

Le tableau suivant, issu d’une compilation de plusieurs documents provenant de divers pays, permet de mieux cerner les ressemblances et les différences entre les deux types de programme de doctorat.

[…]

Si la recherche au doctorat professionnel doit être appliquée au milieu de pratique, la recherche au Ph. D. peut également être appliquée (notamment avec les bourses de recherche en milieu de pratique et, ici à la Faculté de génie de l’Université de Sherbrooke, le régime d’études en partenariat), ce qui occasionne, à juste titre, de la confusion entre les deux types de doctorat.

On comprend mal pourquoi un étudiant choisirait de faire un doctorat professionnel s’il peut obtenir, pour la même recherche, un Ph. D.

Le Conseil supérieur de l’éducation traduit très bien cette préoccupation à la page 81 de son avis :

«Le Conseil s’interroge sur les conditions qui sont mises en œuvre pour s’assurer que ces programmes rejoignent les finalités du doctorat, celui-ci consistant historiquement en une formation à et par la recherche et ayant comme objectif la formation d’un chercheur. Il note que seule l’appellation des grades semble permettre de distinguer le doctorat professionnel. Ses observations le conduisent à souhaiter une différenciation claire des deux types de doctorat en vue de préserver la spécificité des uns et des autres, d’encadrer une éventuelle croissance des programmes de doctorat professionnel et de permettre un suivi différencié des cohortes concernées.»

Cette différenciation est nécessaire, car présentement, et faute de mieux, le Ph. D. constitue l’étalon par lequel sont évalués tous les projets de doctorat, qu’il s’agisse d’un Ph. D. ou d’un doctorat professionnel, ce qui dessert les projets de doctorat professionnel, comme en fait foi le fait que la Commission d’évaluation des projets de programmes de la CREPUQ a refusé ces dernières années deux projets de doctorat professionnel en éducation.

  • En ce qui a trait à la formation doctorale répondant au besoin de la société, il est bon de rappeler que les programmes de doctorat professionnel sont réclamés par des professionnels en exercice qui désirent poursuivre leur formation, en général, dans un but de développement professionnel.
  • Ces derniers ne souhaitant pas devenir chercheurs et n’ayant aucun désir de réaliser un projet de recherche de longue haleine, ils ne sont pas attirés par un Ph. D.

En fait, ces professionnels s’inscrivent dans une logique de formation continue, comme l’exprime très bien Ficher (2006) :

«It could be argued that professional doctorates, such as the Doctor of Business Administration (DBA), represent the demands of and response to the lifelong learning agenda. These demands emanate from various sources, for example the state, employers, professional bodies, and individual students.

«The massification of higher education has led to graduates of higher education undertaking higher degrees in order to ‘regain positional advance in an overcrowded labour market, to secure enhanced status in an increasingly volatile society or to satisfy cravings for self-realisation in an anomic post-modern world (Scott 2000: 195). In order to facilitate students undertaking doctoral studies the academy has developed programmes such as the DBA that are structured in such a way as to appeal to professionals based outside the academy.»
(p. 11)

Une réflexion au sujet du doctorat professionnel est devenue urgente.

 

À l’horizon…

Les traits distinctifs du doctorat professionnel ne sont pas bien cernés.

C’est aussi le constat du Conseil supérieur de l’éducation qui formule, dans son avis d’octobre 2010, la recommandation suivante :

«BALISER LA CRÉATION DE DOCTORATS PROFESSIONNELS ET DOCUMENTER LE PARCOURS DES DOCTORANTS

Considérant l’apparition de doctorats professionnels au sein des universités québécoises et leur expansion ailleurs au Canada, aux États-Unis et dans d’autres régions du monde;

Considérant le fait que les doctorats professionnels peuvent constituer des réponses pertinentes à certains besoins de professionnels hautement qualifiés;

Considérant le fait que des questions persistent dans le milieu universitaire au regard de différences et des ressemblances entre les programmes de doctorat selon qu’ils mènent à un grade de Ph. D. ou de docteur;

le Conseil recommande aux universités :

  • de convenir de balises relatives à la création de programmes de doctorat professionnel.»
  • Les questionnements sont nombreux et mondiaux. On voit des initiatives de valorisation des doctorats professionnels (The Carnegie Project on the Education Doctorate).

De nouvelles appellations émergent à la lumière d’analyses approfondies des besoins des clientèles, comme le work-based doctorate en Angleterre et les work-based learning programmes, dont le doctorat professionnel, en Australie. Il existe même en France un Ph. D. professionnel en sciences sociales de l’Université Paris Descartes.

Dans tous les cas, il semble que le monde universitaire soit en train de répéter l’histoire de la maîtrise :

  • il y a la maîtrise recherche avec mémoire et
  • la maîtrise cours avec essai,
    • où parfois l’effort de contribution à la recherche est aussi grand que dans une maîtrise recherche.

Ainsi, en schématisant grossièrement, on peut visualiser la situation actuelle du doctorat professionnel et du Ph. D. comme suit : 

[…]

Est-il possible d’imaginer un doctorat professionnel complètement différent qui mettrait fin aux comparaisons avec le Ph. D. qui le desservent? Un doctorat professionnel véritablement… professionnel.

Une formation qui offrirait, au-delà d’un enrichissement professionnel personnel et du développement d’une réflexion sur sa pratique, une contribution originale non pas au champ de connaissances académiques, comme c’est le cas pour le Ph. D., mais aux milieux de pratiques professionnelles.

  • Cela parce qu’elle aura formé les étudiants à la mobilisation et à la traduction des travaux de recherche universitaire pour qu’ils enrichissent les pratiques professionnelles.
  • Un doctorat professionnel qui assurerait le transfert des connaissances…

Imaginons… »

Service de soutien formation, Université de Sherbrooke. 

 

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« L’édition scientifique (1) : un oligopole profitable

Le petit monde de l’édition scientifique qui permet aux chercheurs de communiquer entre eux n’est pas un monde à part. Ou en tout cas, il ne l’est plus depuis que quelques sociétés capitalistes ont compris qu’il y avait là de l’argent, beaucoup d’argent à gagner, et qu’elles s’y sont appliquées avec la délicatesse qu’on leur connaît.

  • Mais depuis quelques années, la communauté scientifique s’est ressaisie et s’appuyant sur ses idéaux universalistes et sur Internet, elle est repartie à la conquête de sa communication confisquée.

Ce premier article aborde, d’un point de vue économique l’édition des revues scientifiques du secteur sciences, techniques et médecine (STM) [1].

  • En effet, c’est dans l’édition STM que la pénétration de la logique marchande, qui nous intéresse ici, est de loin la plus avancée.
  • Le modèle économique que cette logique a établi, fort rentable, risque de faire des émules, du côté des sciences humaines et sociales (SHS), ou de Google Books par exemple.
  • C’est donc comme à la représentation de ce qu’il faut éviter, une sorte d’anti-modèle, que nous nous y attachons.

Alors que le livre joue encore un grand rôle dans la communication scientifique dans les SHS, ce sont presque exclusivement les revues qui jouent ce rôle dans les STM. Elles en sont le média de prédilection.

Dès l’origine (XVIIe siècle), les sociétés savantes, soucieuses de faire connaître leurs travaux, sont les éditeurs naturels des revues scientifiques, fonction qu’elles assurent jusqu’au milieu du XXe siècle, et encore aujourd’hui pour une bonne part. Après la guerre de 1939-1945, face à l’explosion des budgets de la recherche et du nombre des chercheurs, les sociétés savantes, mal adaptées à ce nouveau contexte, ont dû céder une grande partie de leur activité à des sociétés commerciales. Après une période de montée en charge, ces dernières connaissent, à partir des années 1970, une prospérité qui ne s’est par la suite jamais démentie.

 

Un oligopole à franges

Le marché – puisqu’il s’agit bien de cela – des revues scientifiques ressemble à tous les autres et à aucun autre.

  • Il ressemble à tous les autres (industries culturelles, d’édition ou de presse, mais aussi par exemple la grande distribution ou l’industrie pétrolière) puisqu’il est dominé par quatre grands groupes.

Par ordre d’importance :

  • Elsevier-Sciences (Hollandais, 2494 titres dont 253 en sciences sociales) [2],
  • Springer-Kluwer (suédois, environ 2000 titres dont 206 en sciences sociales),
  • Wiley-Blackwell (anglais, 1492 titres dont 500 en sciences sociales), et
  • Taylor & Francis (anglais, 1300 titres dont 543 en sciences sociales).

À titre de comparaison, le plus important éditeur français de STM, EDP Sciences, dispose de 50 titres.

Sur une quantité de revues STM évaluée, à l’échelle mondiale,

  • à environ 25000, les quatre leaders du secteur s’en partagent autour de 8000
  • tandis que les deux autres tiers se distribuent sur quelques milliers de sociétés savantes
    • et autres petits éditeurs dont certains peuvent être assez importants.

D’où l’appellation imagée d’ « oligopole à franges » affectée à ce type de structure.

Mais les 8000 revues possédées par les grands groupes ne sont pas les moindres :

  • elles comprennent la moitié des revues qui sont classées parmi les plus demandées…

Ces quatre groupes se sont constitués au cours du temps, comme bien d’autres, par des stratégies de fusions acquisitions, et le nombre des revues dont ils sont les propriétaires augmente en permanence.

  • Toutes cotées en bourse, ces sociétés ont pour la science – on le devine – une passion proportionnelle au cours de leurs actions.

L’une d’entre elles, Springer-Kluwer, était même détenue par deux fonds d’investissement anglais, Cinven et Candover [3] qui, associés pour l’occasion, l’ont à leur tour revendue en février 2010 à un fond d’investissement suédois, EQT, pour 2,3 milliards d’euros (soit une plus value de 700 millions).

En 1995 Herman Bruggink, alors coprésident de Reed Elsevier, maison-mère d’Elsevier-Sciences annonçait dans Le Monde la nécessité pour le groupe de se séparer de sa branche « presse grand public » dont les marges bénéficiaires « plafonnaient » à 14% contre 26% pour la branche professionnelle et surtout 34% pour les publications scientifiques.

Ce taux de rentabilité exceptionnel explique qu’un groupe comme Reed Elsevier ait pu être conduit à faire des concessions à certaines réclamations de chercheurs [4]. La rentabilité actuelle, pour les gros éditeurs STM, est supérieure à 25%.

  • Dans l’ensemble, les prix des revues scientifiques STM ont augmenté entre 1986 et 2003 (17 ans) de 215% tandis que le prix des livres augmentait de 82% et l’indice des prix de 68%.
  • Pendant les 12 années précédentes, de 1973 à 1985, l’augmentation fut de 711% pour les revues STM et de 412% pour les revues SHS.
  • Et chaque année qui passe voit une augmentation du prix des abonnements de plus de 7%.

 

La poule aux œufs d’or

Mais ce marché ne ressemble à aucun autre. En effet, cette configuration oligopolistique doit sa rentabilité particulièrement élevée aux caractères spécifiques de l’économie des revues et des revues scientifiques en particulier.

– L’usager n’est pas le payeur.

Sauf exception, les lecteurs des revues scientifiques ne s’abonnent pas directement à ces revues ; ce sont leurs bibliothèques, principalement les bibliothèques publiques (universités, centres de recherche) qui souscrivent ces abonnements pour eux.

Or les gestionnaires de ces bibliothèques n’ont quasiment aucune marge de négociation avec les éditeurs car leurs usagers, les chercheurs, ne peuvent pas se passer des revues dont la lecture est indispensable à leur activité.

Les éditeurs peuvent ainsi augmenter les prix sans risque de perdre des clients (c’est ce que l’on appelle une clientèle captive). Et ils ne se gênent pas.

  • C’est ainsi qu’au cours des années, les bibliothèques ont dû consacrer une part croissante de leur budget à l’achat des revues des grands éditeurs, au détriment des autres postes.
  • Et cela dans un contexte où les budgets des bibliothèques augmentent fort peu quand ils ne baissent pas.

 

– La concurrence qui peut jouer dans le sens d’une baisse des prix des marchandises dans d’autres secteurs joue ici très peu.

Chaque revue est en effet unique ; on ne peut pas la remplacer par une autre, surtout quand elle est essentielle dans son domaine ; on dit qu’elle n’est pas « substituable ». La concurrence est faussée.

 

– La vente directe par abonnements payés à l’avance permet une souplesse exceptionnelle de trésorerie (toute la production d’une année réglée d’un seul coup et à l’avance, pas de stocks, pas d’invendus, pas de retours) et de supprimer l’étape de la vente en librairie (30 à 40 % du prix des livres), sans parler des coûts réduits de diffusion et de distribution.

 

– Les auteurs des articles ne sont quasiment jamais rémunérés et ne perçoivent pas de droits qui sont cédés à l’éditeur.

De plus, la sélection des articles, leur vérification scientifique, leur relecture et leur correction, travail considérable qui relève classiquement de l’éditeur, sont assurées par les pairs (réunis dans un comité de lecture ou un comité scientifique), des universitaires qui ne sont pas davantage rémunérés par l’éditeur privé.

Il est assez remarquable qu’à l’origine, certaines de ces facilités ont été instaurées pour permettre une réduction des frais de publication à des sociétés savantes et des chercheurs qui n’avaient pas les moyens financiers suffisants pour diffuser leurs travaux.

  • La technique de l’abonnement a ainsi été inventée comme une sorte de souscription (on dit d’ailleurs encore « souscrire » un abonnement) permettant à un petit éditeur, en général la société savante elle-même, de financer sa production pour l’année.

De même, la gratuité des contributions des auteurs et du comité de lecture était une façon de promouvoir la communication scientifique, objectif premier de la publication, et non d’enrichir les éditeurs.

  • Par un singulier et typique retournement, ces mesures de réduction des coûts et de facilité de gestion dans une économie artisanale et désintéressée (financièrement), ont été perverties
    • en sources de profits considérables dans une économie éditoriale industrialisée.

 

– Enfin, ce secteur de l’édition est très peu dépendant des fluctuations du marché des annonces publicitaires ; cet atout est loin d’être négligeable en cette période où l’ensemble de la presse est mis en danger par, entre autres mais surtout, la baisse des recettes publicitaires [5]

Même la presse professionnelle, pourtant assez peu exposée aux incertitudes du marché de la publicité, l’est encore trop aux yeux du plus important de ces éditeurs, Reed Elsevier, qui a mis en vente, pour cette raison, sa branche professionnelle, Reed Business Information. Sans succès jusqu’à présent.

À l’abri des fluctuations du marché de la publicité, en situation de monopole effectif pour chacune de leurs revues produites et diffusées au moindre coût, bénéficiant d’une clientèle captive et payant à l’avance, la prospérité de ces groupes (mais aussi de certaines sociétés scientifiques, comme Oxford University Press, ou de revues prestigieuses restées indépendantes qui ont profité de l’aubaine, comme la revue Nature et ses extensions) est assurée.

En dernière analyse,

le « modèle économique » de la commercialisation des revues scientifiques repose sur un véritable pillage des fonds publics consacrés à la recherche.

  • Les enseignants-chercheurs qui sont les producteurs de l’information scientifique, sont en général rémunérés par l’État ou une collectivité publique.
  • Les bibliothèques qui souscrivent les abonnements aux revues scientifiques fonctionnent également, dans leur grande majorité, sur fonds publics.

Ainsi les fonds publics reviennent deux fois aux éditeurs privés :

  • une fois comme réduction de frais quand ils rémunèrent la production de recherche (salaires des chercheurs, infrastructures, laboratoires, etc.) et
  • une deuxième fois quand ils financent la consommation (abonnements) de recherche par les bibliothèques.

 

La bourse des revues

Un tel pillage des fonds publics s’appuie sur la dimension subjective de la diffusion de l’information scientifique.

  • L’objectif principal des chercheurs est en effet de faire connaître leurs travaux et de connaître ceux de leurs collègues.
  • Les considérations financières de la diffusion proprement dite sont pour eux secondaires.

Même si des retombées financières peuvent indirectement en découler, être publié, et dans une revue la plus prestigieuse possible, telle est, en général, leur ambition.

Pour cela, les chercheurs disposent d’un outil « scientifique » qui permet de mesurer ce prestige :

  • la bibliométrie (appelée aussi scientométrie), fondée en 1950 et systématisée à partir des années 1970.

Le principe en est simple :

plus une revue est citée par les autres revues, plus son prestige est grand, plus son prix sera élevé et plus il sera valorisant pour le chercheur d’y voir publier un article sous sa signature.

  • C’est sur la base du « facteur d’impact », rapport du nombre de citations sur le nombre d’articles publiés par une revue, qu’est établie la hiérarchie des revues scientifiques.

Le petit monde de ces revues est ainsi transformé en une sorte de bourse où la valeur de chacune est calculée en citations.

  • Le grand ordonnateur de l’évaluation bibliométrique des revues scientifiques est traditionnellement l’ISI (Institut for Scientific Information) de Thomson Reuters,
    • concurrencé depuis 2004 par Scopus de Elsevier-Sciences et
    • Google Scholars, version du moteur de Google affectée aux publications scientifiques [6].

C’est que l’enjeu est de taille :

pour les revues, faire partie des quelque 8000 qui sont recensées par l’ISI est aussi important que le référencement qui permet à un fabricant de yaourts d’avoir son rayon dans une grande surface hors de laquelle il n’est point de salut.

  • Contestée depuis longtemps, notamment pour son caractère conservateur (une revue nouvelle aura beaucoup de peine à être citée, donc à se faire reconnaître),
  • cette méthode se prête par ailleurs à des pratiques inflationnistes par
    • le mécanisme des auto-citations,
    • ou citations de complaisance au sein d’un même éditeur,
    • saucissonnage d’une recherche en plusieurs articles pour accumuler les citations, etc.

 

Internet

  • L’arrivée d’Internet n’a pas changé la donne.

Pis : les clients sont devenus encore plus captifs. Rapidement numérisées, les revues scientifiques sont désormais diffusées sur le web sous forme de bouquets sous contrat de licence.

  • Un bouquet contient un ensemble de revues en nombre variable regroupées par domaines (physique, chimie, mathématiques).

Les clients, bibliothèques et centres de documentation, souscrivent pour l’année une licence globale d’accès aux revues d’un ou plusieurs bouquets sans qu’il soit possible de choisir les revues, de modifier le bouquet : c’est le bouquet composé par l’éditeur ou rien.

Bien évidemment, ces bouquets sont conçus de manière à en vendre le maximum :

  • une revue incontournable se trouvera en compagnie de quelques autres de moyenne importance
    • et d’autres invendables.

La stratégie consiste généralement à vous conduire à adopter le « Big deal », soit la souscription à l’ensemble des bouquets d’un éditeur pour un prix à peine supérieur à celui de votre licence en cours : pas plus coûteux pour l’éditeur, plus large mais plus captif pour l’acheteur.

Depuis quelques années, pourtant, bibliothécaires, documentalistes et chercheurs sont partis à la reconquête.

À suivre, donc… »

Jean Pérès.

 

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« Dans un premier article, nous avons décrit la domination d’un oligopole de quatre groupes sur l’édition scientifique mondiale.

  • Cette domination a suscité des réactions pratiques des autres acteurs de ce secteur, – bibliothécaires, documentalistes et chercheurs – réactions qui ont progressivement donné naissance à un nouveau modèle éditorial, concurrent du premier,
    • et plus conforme à l’idée que se font les chercheurs de leur communication.

La première réaction face à la hausse du prix des revues a été, pour les bibliothécaires et documentalistes, de se regrouper pour constituer une force de négociation face aux grands éditeurs.

  • Ces groupements d’achat s’appellent les consortiums.
  • Les consortiums de bibliothèques existent depuis les années 1930 aux Etats-Unis, mais ils ont connu récemment, à la fin des années 1990 un nouveau développement pour les raisons indiquées plus haut.

En France, le consortium Couperin est le plus important. Fondé en 1999, il associe 200 membres (Universités, grandes écoles, centres de recherche).

  • S’ils obtiennent pour leurs adhérents des prix plus intéressants, les consortiums sont également avantageux pour les éditeurs car ils leurs permettent de toucher,
    • en une seule négociation, un grand nombre de clients.

Par contre, les négociations du consortium portent sur des bouquets de revues qui ne répondent pas toujours aux intérêts de chacun de leurs adhérents pris individuellement ; dans le cas où, par exemple, telle revue qui intéresse un centre de documentation, ne figure pas dans le bouquet négocié par le consortium, ou encore, ce qui semble plus fréquent, le cas où on se trouve abonné, via le consortium, à nombre de revues dont on n’a que faire.

  • La sélection des abonnements, qui est une des prérogatives professionnelles des bibliothécaires et documentalistes, s’en trouve limitée.

Cela dit, les consortiums, malgré l’aide incontestable qu’ils apportent, n’ont pas permis de modifier sensiblement la politique des prix des grands éditeurs.

  • Une autre réaction face à la hausse des prix que ne pouvaient suivre les budgets des bibliothèques fut de supprimer des abonnements,
    • ce que firent nombre d’universités aux Etats-Unis, et plus récemment en France l’université Pierre et Marie Curie – Sorbonne.

Mais supprimer des abonnements devient de plus en plus délicat avec les politiques de licence portant sur des bouquets thématiques de revues indissociables, voire des « Big Deals ».

  • La licence, comme son nom l’indique, donne un droit d’usage,
    • c’est-à-dire en l’occurrence un droit d’accès et de consultation à des collections de revues qui ne sont pas appropriées par le souscripteur.
  • Contrairement à la cessation d’un abonnement papier qui laisse en votre possession les numéros acquis,
    • le non renouvellement de la licence vous laisse sans rien.

C’est ce qui a failli arriver à la Grèce en 2010, comme le signalait Christelle di Pietro :

« Les bibliothèques universitaires grecques ont vu la plupart de leurs abonnements électroniques suspendus en guise d’avertissement pour non-paiement des abonnements depuis deux ans par le gouvernement grec. Le ministère de l’Education finance en effet, depuis 2000, la totalité des abonnements électroniques scientifiques des bibliothèques académiques qui ont supprimé la même année la totalité des abonnements imprimés. La facture s’élève à 32 millions d’euros. Les éditeurs concernés (dont Elsevier, Les Presses universitaires d’Oxford et Cambridge, et la Société Américaine de Physique, entre autres) ont prévenu que la suspension deviendrait définitive en l’absence d’un règlement immédiat. » [1]

  • Ce sont sans doute les bibliothécaires des universités de Californie qui sont allés le plus loin dans la contestation des pratiques des éditeurs commerciaux.

A la suite d’une augmentation en une année de 400% du tarif de la licence d’accès au bouquet des 67 revues du groupe NPG (Nature Publishing Group) qui publie notamment la célèbre revue « Nature », ils ont proposé aux chercheurs de l’université et menacé l’éditeur de boycotter ses revues, c’est-à-dire de ne plus proposer d’articles ni participer aux Comités de lecture [2]

 

Ecrire sur le ciel

  • C’est de la communauté scientifique, sensibilisée par les bibliothécaires et les documentalistes et stimulée par les possibilités offertes par Internet,
    • qu’est venue la riposte la plus ferme à la domination des grands éditeurs.

Ce fut, au milieu des années 1990, la naissance du mouvement pour le libre accès (open access) qui s’est ensuite structuré autour de trois événements :

– Octobre 2000 : fondation de The public library of science (www.plos.org) réunissant de nombreux chercheurs américains.

Ces chercheurs, dont nombre sont illustres, lancent une pétition exigeant que tout contenu d’une recherche financée sur fonds publics soit librement accessible sur le web six mois après publication dans des revues payantes. Cette pétition recueille 38 000 signatures de chercheurs de 180 pays.

 

– Février 2002 : Initiative de Budapest pour l’accès ouvert, qui est un véritable manifeste où les scientifiques retrouvent des accents oubliés :

« Une tradition ancienne et une technologie nouvelle ont convergé pour rendre possible un bienfait public sans précédent. La tradition ancienne est la volonté des scientifiques et universitaires de publier sans rétribution les fruits de leur recherche dans des revues savantes, pour l’amour de la recherche et de la connaissance. La nouvelle technologie est l’Internet. Le bienfait public qu’elles rendent possible est la diffusion électronique à l’échelle mondiale de la littérature des revues à comité de lecture avec accès complètement gratuit et sans restriction à tous les scientifiques, savants, enseignants, étudiants et autres esprits curieux. Supprimer les obstacles restreignant l’accès à cette littérature va accélérer la recherche, enrichir l’enseignement, partager le savoir des riches avec les pauvres et le savoir des pauvres avec les riches, rendre à cette littérature son potentiel d’utilité, et jeter les fondements de l’unification de l’humanité à travers un dialogue intellectuel, et une quête du savoir communs. » (extrait de la Déclaration du 14 février 2002 citée sur le site Openaccess de l’Inist)

 

– Octobre 2003 : La déclaration de Berlin reprend les principes de l’appel de Budapest sur le libre accès à la littérature scientifique.

La déclaration de Berlin a été signée par les centres de recherche allemands et par quelques centres de recherche français, dont le CNRS.

  • Il ne s’agit de rien de moins que de constituer une banque mondiale de textes scientifiques de toutes disciplines librement accessibles.

Autrement dit « écrire sur le ciel » [3] pour que chacun puisse lire.

 

Vers un nouveau modèle ?

Malgré l’opposition des grands éditeurs à une initiative qui les menaçait explicitement, l’accès libre s’est développé d’une manière continue.

Il prend deux formes.

– Les revues en libre accès.

Ce sont des revues à comité de lecture ; soit des nouvelles revues qui sont souvent seulement électroniques, soit des revues déjà existantes qui sont passées au libre accès. Les articles de ces revues sont accessibles gratuitement dès publication.

Les plus anciennes sont recensées par l’ISI et les nouvelles le sont progressivement. A ce jour, le DOAJ (Directory of Open Access Journals) recense 6754 revues en libre accès.

Les revues en libre accès sont plus souvent citées que les revues dont l’accès est payant, ce qui augmente leur facteur d’impact.

N’étant plus financées, par définition, par les abonnements, ces revues le sont par les instances qui ont intérêt à leur diffusion, c’est-à-dire les divers organismes qui produisent la recherche scientifique [4].

 

– Les archives ouvertes.

Les chercheurs peuvent aussi déposer leurs articles dans des archives ouvertes, institutionnelles ou spécialisées. Il n’y a pas obligation de comité de lecture. L’article peut être déposé avant sa publication dans une revue (pré-print) ou après (post-print).

L’archive du CNRS, HAL (Hyper Article en Ligne), compte à ce jour 172 924 documents en texte intégral.

Un protocole dit OAI (Open Archives Initiative) permet de retrouver les articles, quelque soit l’archive où ils se trouvent.

Ce sont des millions d’articles qui sont désormais accessibles par des moteurs de recherche qui « moissonnent » les diverses archives au niveau mondial, par exemple grâce au moteur « Scientific Commons » (plus de 38 millions de publications à ce jour). Les archives ouvertes, peu onéreuses, ne posent pas de problème de financement.

  • Nombre des articles en libre accès sont sous licence « creative commons » définie par l’auteur (qui ne cède donc plus ses droits à l’éditeur),
    • licence qui autorise une large diffusion des articles concernés.

Face à ce nouveau modèle de diffusion de la recherche scientifique, les grands éditeurs ont d’abord défendu leur modèle commercial tel que décrit ci-dessus.

Dans un deuxième temps, ils essaient d’intégrer le modèle du libre accès dans le leur, solution audacieuse si l’on considère que ces modèles sont un tout indissociable, mais qui fonctionne pourtant depuis quelques années (certaines revues des grands éditeurs acceptent des articles en libre accès – après un délai de 6 mois à 2 ans – moyennant un paiement de 1800 à 3100 dollars).

L’issue de la lutte entre ces deux modèles est incertaine, mais quelle qu’elle soit, on ne peut que se féliciter, en ces temps de libéralisme échevelé, qu’une initiative collective en faveur de ce que l’on pourrait appeler un service public mondial de la communication scientifique, ait pu connaître un tel développement, jusqu’à ébranler les fondements d’un oligopole que l’on aurait pu croire installé pour encore des décennies. »

Jean Pérès.

 

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« Accéder à la connaissance peut coûter cher… même lorsque celle-ci est produite grâce à des financements publics.

  • Afin de contrer le monopole imposé par certains éditeurs spécialisés, acteurs de la recherche et pouvoirs publics travaillent ensemble pour rendre accessible à tous, gratuitement, l’intégralité des publications scientifiques.

Payer pour accéder à la connaissance, au savoir universel constitué au fil des ans par la recherche publique. Ce n’est pas une dystopie.

C’est ce que scientifiques et citoyens doivent massivement concéder :

  • au moins quatre articles scientifiques sur cinq sont publiés dans des revues payantes selon le dernier rapport du syndicat professionnel des éditeurs scientifiques, la STM (Association of Scientific, Technical and Medical Publishers).

Les idées et les résultats obtenus dans les laboratoires du monde entier, financés en grande partie par l’argent public, se retrouvent ainsi confinés derrière une imposante barrière de péage. Pire encore : les éditeurs s’accaparant les droits d’auteur, les scientifiques ne peuvent même pas diffuser librement leurs propres productions !

 

Un modèle à réinventer

[…]

Si le principe d’une science ouverte à tous peut sembler presque une évidence, sa mise en œuvre relève de la gageure. C’est tout un système séculaire d’édition et de diffusion des savoirs scientifiques qu’il faut modifier en profondeur.

  • « C’est une révolution », atteste le président-directeur général du CNRS, Antoine Petit. Et il souhaite que le CNRS s’emploie pleinement dans cette voie.

« Toutes les publications scientifiques auxquelles contribuent les membres du CNRS devront être à très court terme en libre accès », s’engage pour sa part Alain Schuhl, directeur général délégué à la science du CNRS, en charge de mener la première institution scientifique française vers ce nouvel horizon.

 

Un oligopole détient 40 % du marché

Ce n’est pas qu’une question de principe. C’est aussi un enjeu économique de taille. Car le système d’édition scientifique est devenu de surcroît « ubuesque ». En confisquant le droit d’auteur aux chercheurs, les éditeurs scientifiques ont alors toute latitude pour dicter leur loi économique.

 

Pour avoir accès aux savoirs scientifiques, chaque institution de recherche ou bibliothèque universitaire doit en effet débourser des sommes considérables sous la forme d’abonnements annuels.

  • Les universités européennes ont dû régler en 2018 une facture avoisinant le milliard d’euros !

« Les plus grands éditeurs sont en position de force et de monopole sur des revues considérées comme incontournables », explique Marin Dacos. Et même d’oligopole.

En face de la multitude de demandes mondiales pour accéder aux savoirs, trônent quatre grands groupes d’éditeurs :

  • RELX Group (à qui appartient Elsevier),
  • Springer-Nature,
  • Taylor & Francis et
  • Wiley-Blackwell.

À eux seuls, ils détiennent 40 % du marché de l’édition scientifique ! Ces mastodontes sont de fait incontournables : « Si un institut de recherche ou une bibliothèque universitaire ne parvient pas à s’abonner à l’un de ces quatre groupes, c’est tout un pan du savoir scientifique qui disparaît », déplore Marin Dacos.

  • Le chantage à l’abonnement permet à ces groupes de multiplier leurs profits.

Le coût cumulé des abonnements de tous les acteurs de la recherche publique en France atteint désormais 100 millions d’euros par an.

  • Au point que cet oligopole est devenu l’un des plus rentables au monde, avec un taux de profit supérieur à 30 % pour un chiffre d’affaires en milliards d’euros – avec un marché mondial de l’édition scientifique évalué à près de 26 milliards de dollars par la STM !

Ce taux de profit exorbitant place même ces groupes devant des entreprises comme Google ou Apple : « Ce n’est pas normal de financer de telles marges avec de l’argent public », s’insurge Olivier Fruchart, chercheur au laboratoire Spintronique et technologie des composants.

  • En plus d’accaparer une partie des financements de la recherche publique, ce système a favorisé l’accroissement des inégalités d’accès au savoir.
  • Chaque institution doit en effet négocier sous le sceau du secret le montant de ses abonnements.

En conséquence, seuls les organismes les plus riches parviennent à peser dans les négociations.

Les inégalités économiques renforcent de fait les inégalités épistémologiques. À titre d’exemple, la plus fortunée des institutions académiques indiennes n’avait accès en 2008 qu’à 12 % des revues auxquelles l’université américaine de Harvard était abonnée.

  • En réponse, une jeune scientifique kazakhe, Alexandra Elbakyan, crée en 2011 un site pirate, Sci-Hub, permettant de lever illégalement la barrière de péage et d’accéder aux publications scientifiques.
  • Le site a connu un rapide succès dans le monde. Mais les procès intentés par les grands éditeurs se sont succédé.

Début mars 2019, en France, le tribunal de grande instance de Paris a ordonné aux fournisseurs d’accès à Internet de bloquer l’accès à Sci-Hub.

 

Du modèle historique au « publish or perish »

  • L’illégalité et la clandestinité ne sont heureusement pas la seule réponse possible.

Plusieurs initiatives, à l’image du Plan national français pour la science ouverte, ont vu le jour un peu partout dans le monde afin de sortir de cette situation intenable. Pour mieux comprendre les leviers dont les chercheurs et les pouvoirs publics disposent pour y parvenir, il convient dès lors de remonter à l’origine de cette dérive.

  • Ces géants de la presse scientifique ont su capter le désir des communautés scientifiques de disposer d’une ressource partagée au sein de laquelle ils puissent consulter les connaissances et les avancées dans leur domaine.
  • Et bien sûr, sous le contrôle de leurs pairs, y déposer leurs propres contributions.
  • Ce « pot commun » a pris historiquement la forme de revues scientifiques – la plus ancienne est le Journal des sçavans créé en janvier 1665 à Paris.

Ces premières revues, qui se présentent sous la forme de liasses de correspondance échangée directement entre savants, sont alors adossées aux Académies des sciences nationales ou aux sociétés savantes.

Leur parution, au gré des contributions spontanées, est irrégulière.

Mais un tournant va s’opérer au XIXe siècle :

« Face au coût de fabrication et de diffusion de ces revues, les scientifiques vont s’allier à des éditeurs professionnels – à l’époque ce sont surtout des libraires.

Le processus éditorial demeure le même, rappelle l’historienne Valérie Tesnière, directrice d’études de l’École des hautes études en sciences sociales et spécialiste des pratiques et politiques éditoriales scientifiques contemporaines. Les articles sont soumis aux rédactions scientifiques des revues qui évaluent entre pairs le contenu des communications à publier.

Sauf dans certaines sociétés savantes, les rédactions scientifiques délèguent aux libraires la gestion des relations avec l’imprimeur, la mise en forme des textes et la gestion des abonnements. En échange de ces services, le libraire touche une part des bénéfices. »

  • Le modèle séduit et devient le « pot commun » de référence dans le monde entier –
    • la revue Nature, l’une des plus célèbres aujourd’hui, est fondée en 1869 par l’astronome britannique Joseph Norman Lockyer en lien avec l’éditeur Alexander MacMillan.

Puis à mesure que la science s’institutionnalise au cours du XXe siècle et se ramifie en de nouvelles disciplines, le nombre de revues scientifiques explose.

  • Selon la STM, ce ne sont pas moins de 33 100 revues en 2018 qui publient jusqu’à 3 millions d’articles par an !

Dans le même temps, l’anglais est devenu la « lingua franca » de la science – seuls 0,7 % de ces publications sont aujourd’hui écrites en français.

  • « Ce modèle historique n’est pas en soi défavorable », souligne Marin Dacos.

Chacun y jouait en effet pleinement son rôle et les abonnements ont longtemps été inévitables, dans des niveaux de prix tout à fait raisonnables.

Comment alors ce modèle de l’édition scientifique a-t-il progressivement dérivé ?

Deux facteurs ont ici contribué à ce déséquilibre, qui vont avoir un rôle important pour envisager une « sortie de crise ».

D’une part, après la Seconde Guerre mondiale, l’évaluation des scientifiques par leurs tutelles académiques ou gouvernementales érige la publication scientifique au rang de critère incontestable.

  • La bibliométrie naissante, autrement dit la « science des publications », fournit malgré elle des indicateurs de la performance des scientifiques :
    • nombre de publications annuelles par chercheur, de citations par d’autres scientifiques, etc.

Publier devient l’alpha et l’oméga afin de s’assurer une carrière et gagner en prestige. Au risque que la quantité l’emporte sur la qualité.

Dès les années 1960,

  • des scientifiques critiquent cette logique dévoyée du « publish or perish » (« publie ou péris »).

Côté éditeurs, c’est une aubaine. L’injonction à publier leur garantit un rôle incontournable.

D’autre part,

  • l’arrivée d’Internet dans les années 1990 va favoriser la concentration des éditeurs.

Seules les maisons d’édition disposant d’un important capital vont être en mesure d’investir massivement dans le développement de grandes plateformes numériques regroupant des centaines et des centaines de revues. Quelques décennies auparavant, de grandes « bases de données » facilitant la recherche dans la grande masse des revues papier préfiguraient déjà l’apparition de cet oligopole.

 

Les chercheurs contre-attaquent

Si le développement d’Internet a décuplé l’emprise et la manne de cet oligopole, il a aussi ouvert des brèches.

  • Discipline par discipline, des sciences humaines aux sciences naturelles jusqu’aux mathématiques, des initiatives individuelles ou collectives lancées par des chercheurs eux-mêmes vont esquisser de nouvelles voies.

Dès 1991, un physicien américain, Paul Ginsparg, crée à Los Alamos un site internet pionnier : hep-th (pour High Energy Physics – Theory), rebaptisé en 1999 arXiv (prononcer ar-K-iv). Ce site permet aux physiciens de déposer gratuitement des projets d’articles au format électronique et en libre consultation avant même leur soumission à des revues payantes. On parle alors d’archives ouvertes de prépublication, ou « pre-print » en anglais. Elles ne se substituent pas aux éditeurs historiques mais permettent d’accéder au contenu d’un article qui sera éventuellement publié par la suite dans une revue à comité de lecture.

L’initiative est suivie par d’autres disciplines avec la création dans les années 1990 des archives ouvertes CogPrints en sciences cognitives et RePEc en économie. Le physicien français, Franck Laloë, inspiré par la démarche de son confrère Paul Ginsparg, crée avec le soutien du CNRS la première archive ouverte française, HAL, lancée officiellement en 2001 (voir encadré plus bas).

 

Plus de 4 000 archives ouvertes dans le monde

Aujourd’hui, selon le répertoire international OpenDOAR (Directory of Open Access Repositories), il existe 4 150 archives ouvertes dans le monde.

  • Mais le modèle fait débat.

L’absence de relecture par les pairs des articles déposés dans ces archives ouvertes ne peut leur conférer le même statut que des revues à comité de lecture, seules habilitées à « labelliser » la qualité du travail scientifique.

  • Les scientifiques eux-mêmes restent très attachés à ce processus d’évaluation qui distingue les publications scientifiques de simples articles d’opinion.

Pour les défenseurs du modèle, ces archives n’ont pas vocation à s’y substituer mais à faciliter la libre diffusion des savoirs et à stimuler les discussions entre confrères.

C’est d’ailleurs dans cet esprit, en France, que la loi pour une République numérique (ou loi Lemaire) promulguée en 2016, offre la possibilité légale aux chercheurs de déposer dans une archive ouverte, après une période de 6 à 12 mois, leurs résultats de recherche – à condition qu’ils aient été financés à plus de 50 % par des fonds publics.

En parallèle de ces archives ouvertes, des chercheurs vont se mobiliser pour lancer de nouvelles revues 100 % numériques dont l’intégralité des publications sera accessible à tout un chacun.

  • C’est ainsi que naît, par exemple, en 2001, la Public Library of Science (PloS), éditeur américain à but non lucratif.
  • Pour que l’éditeur puisse toutefois rémunérer son travail, le coût des abonnements est transféré aux auteurs, qui doivent parfois payer plusieurs milliers d’euros pour publier leur article.
    • Avec le risque que les éditeurs qui adoptent ce modèle cherchent avant tout à privilégier davantage la quantité – plus il y a d’articles publiés, plus l’argent rentre – que la qualité.

Risque d’autant plus grand que les groupes de l’oligopole, sentant le vent tourner, lancent leurs propres plateformes d’édition en libre accès, à l’instar de BioMed Central (BMC), propriété du puissant éditeur Springer Nature.

Mais cela ne veut pas dire qu’il est impossible de concilier accès ouvert et qualité éditoriale sur le modèle des revues à comité de lecture.

C’est dans ce sens que Marin Dacos, en France, initie dès 1999 une plateforme d’édition numérique en accès libre, sous la bannière du site revues.org – qui deviendra OpenEdition en 2011.

Bref, les solutions techniques et les modèles économiques alternatifs ne manquent pas.

  • Pourquoi alors la majorité des publications n’est-elle pas encore en accès libre en 2019 ?

 

L’évaluation des chercheurs reste un obstacle

Le premier obstacle est lié à l’un des facteurs historiques que nous venons d’évoquer :

  • l’évaluation des chercheurs.

Les critères donnent encore la part belle aux articles publiés dans les grandes revues généralistes et prestigieuses telles Nature, Science, The Lancet, etc.

Au point d’ailleurs de créer un malaise au sein des nouveaux arrivants dans le monde de la recherche :

« Les jeunes chercheurs, davantage sensibilisés que leurs aînés à ces problématiques de libre accès, ont le sentiment d’être face à une injonction contradictoire », pointe Cherifa Boukacem-Zeghmouri, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lyon, qui a mené une étude de trois ans auprès de jeunes scientifiques du monde entier.

« Ces précaires de la recherche, poursuit-elle, savent que s’ils n’ont pas de publications dans les grandes revues scientifiques, ils ne pourront pas entrer dans le système de la recherche publique. L’adhésion au libre accès n’est possible que si on change le système d’évaluation de la recherche. »

  • Pour tenter de remédier à cette situation paradoxale, des scientifiques, soutenus par des éditeurs de journaux en accès libre, ont rédigé en 2013 la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche (Dora).
  • Ils y contestent l’usage de la bibliométrie et appellent à faire primer la qualité des travaux scientifiques sur la notoriété des revues.
    • Elle est désormais signée par les principaux instituts de recherche, dont le CNRS en 2018.

« Il faut faire évoluer les critères d’évaluation et aller vers plus de qualitatif », reconnaît Pierre Glaudes, directeur du département d’évaluation de la recherche au Haut Conseil d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur.

  • « Cela existe déjà. En Italie et en Angleterre, par exemple, les instances d’évaluation de la recherche proposent aux chercheurs de leur fournir uniquement une sélection de quelques publications de leur choix plutôt qu’une liste exhaustive », évoque-t-il.

« C’est aussi avec ce souci d’accorder plus d’importance à la qualité qu’à la quantité que s’oriente la réflexion des évaluations individuelles des chercheurs au sein du CNRS », confie Alain Schuhl.

 

Reprendre le contrôle du système éditorial

Un second obstacle doit être levé :

  • le manque de revues en libre accès.

« Certains domaines scientifiques n’ont actuellement aucune revue de ce type », déplore un collectif de scientifiques dans une tribune publiée en 2018 dans le journal Le Monde.

Tribune écrite en réponse au « plan S », lancé de concert en Europe par des agences nationales de financement de la recherche (dont l’ANR) et des instituts académiques, avec le soutien du Conseil européen de la recherche.

  • Avec l’objectif que tous les travaux scientifiques cofinancés par ces agences soient publiés en libre accès dès 2020 – délai repoussé depuis à 2021.

Les chercheurs craignent aussi que cette politique volontariste favorise des revues dites « prédatrices », profitant de l’essor de l’accès ouvert pour proposer des publications de piètre qualité moyennant finance.

« Il faut aller au-delà du plan S, reconnaît Marin Dacos. C’est tout le sens du plan national en France où nous cherchons à favoriser les meilleures stratégies de diffusion en libre accès en fonction des contraintes de chaque discipline. »

  • La solution avancée par le CNRS – rendre accessible a posteriori via HAL 100 % des articles de ses chercheurs – en est une première réponse concrète.

« D’une façon générale, la communauté scientifique doit reprendre le contrôle du système éditorial, dans l’esprit de l’Appel de Jussieu pour la science ouverte et la bibliodiversité », espère Marin Dacos.

Cette reprise en main peut déjà s’appuyer sur les piliers français du domaine :

  • « En plus de HAL qui pourrait permettre à terme la création de nouvelles revues en libre accès tels les “épijournaux”, nous disposons également de plateformes d’édition originales telles que OpenEdition pour les sciences humaines et le centre Mersenne pour les sciences exactes », souligne Sylvie Rousset, directrice de l’information scientifique et technique au CNRS.

Le CNRS souhaite d’ailleurs financer d’autres projets de ce type à l’avenir. Chercheurs et acteurs de cette nouvelle politique le savent :

  • disposer des outils est une chose, changer les pratiques en est une autre.

Les sociétés devront attendre encore quelques années avant que l’esprit de la science ouverte parvienne à lever toutes les barrières de péage. Mais, assurément, une étape importante vient d’être franchie. ♦

Jean-Baptiste Veyrieras.

 

Party

 

« 1. Une révolte

Depuis le milieu des années 1990, bibliothécaires, chercheurs et universités dénoncent l’emprise croissante des éditeurs de revues scientifiques sur l’ensemble des utilisateurs.

Le mouvement pour le libre accès se structure dans les années 2000 (Pérès, 2011), jusqu’à entraîner, dans les années 2010, des actions de boycott des éditeurs de la part de grandes universités du classement de Shanghai (Harvard, Berkeley, Oxford, UPMC…).

Parallèlement, des pétitions sont lancées,

  • la plus emblématique visant Reed-Elsevier, recueillant environ 15 000 signatures à ce jour.

Aux États-Unis, le boycott a fait suite à un projet de loi de décembre 2011 visant à interdire aux agences scientifiques d’imposer aux chercheurs financés par elles de publier en libre accès (Benjamin, 2012).

Face à ce tollé,

  • le gouvernement britannique et la Commission européenne ont lancé en 2012 des initiatives pour que les résultats des travaux financés sur fonds publics soient, dès 2014, mis en accès gratuit au plus tard douze mois après publication.

Selon le chancelier de l’Echiquier David Willetts et la commissaire européenne Neelie Kroes, ces décisions apporteront des avantages économiques « énormes » (Le Monde, 17 juillet 2012) et relèveront le retour sur investis­sement des 87 milliards d’euros dépensés annuellement en recherche et développement dans l’Union.

Néanmoins, et en dépit des analyses de certains courtiers, les cours de bourse des éditeurs scientifiques, plombés par ces annonces en 2012, se sont nettement repris tout au long de 2013 (voir Figures 1-3).

Le spectre d’un accès gratuit généralisé en 2014 n’effraie pas les investisseurs.

  • Que faut-il alors penser de ces annonces ?
  • L’interdiction faite aux chercheurs de publier dans des revues payantes est-elle une menace crédible ?
  • Peut-on utilement se passer de revues scientifiques payantes ?
  • Les économies annoncées ont-elles un fondement ?
  • L’économie de l’édition académique repose-t-elle fatalement sur le copyright ?

[…] »

– Valluy, Jérôme. (2017) Libre accès aux savoirs et accès ouvert aux publications. Revue française des sciences de l’information et de la communication. DOI: 10.4000/rfsic.3194

 

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« Comment ne pas réagir avec stupéfaction face à la nouvelle « fiche de données bibliométriques » que chaque chercheur est désormais censé remplir ? Peut-on ne pas rester sidéré lorsqu’on découvre des rubriques comme : nombre total de citations (Nc, tot), nombre de citations par article (Nc, tot/Npd), facteur H, facteur H relatif (h/Npf), facteur d’impact maximal de la discipline ?

D’autant que, lorsqu’on avance dans la lecture de cette belle fiche, l’on découvre que, pour la remplir, il faut avoir accès à un logiciel au nom édifiant de « Publish or perish »…

  • Nous travaillons dans le domaine de la philosophie.
  • Notre support est le langage.
  • Son analyse et son sens font partie de nos réflexions.

Commençons alors par la violence véhiculée par le nom même du logiciel : « Publie ou meurs. »

Académiquement parlant, bien sûr… Soit !

Mais ne vaut-il mieux pas « mourir académiquement » qu’accepter ce chantage qui réduit le travail du chercheur à une production à la chaîne et, par là, s’acheminer vers la mort de la pensée ?

  • Que peut-on bien « produire » lorsqu’on cherche avant tout la quantité (quantité de l’écriture ; quantité des citations ; quantité du soi-disant « impact » du chercheur) ?

Avons-nous complètement oublié la leçon des intellectuels de l’École de Francfort ?

Nous le savons, mais peut-être convient-il de le rappeler.

Articulant la philosophie et la sociologie, l’École de Francfort cherchait tout d’abord à pointer les limites d’un savoir fondé uniquement sur la raison instrumentale, notamment le positivisme et le culte de la technique et de la science, susceptible pour eux de conduire à la barbarie.

C’est dans ce contexte que s’inscrit La dialectique de la raison, ouvrage qu’Adorno écrit avec Horkheimer et qui est

  • publié de manière quasi confidentielle en 1944.

Republié en 1947 aux Pays-Bas,

  • La dialectique de la raison devient progressivement l’une des œuvres les plus importantes de l’après-guerre.

Mais qu’est-ce exactement que la « raison instrumentale » ? Pourquoi y songer de nouveau aujourd’hui, face à cette montée de l’évaluation quantitative ?

Lorsqu’elle se réduit à une simple forme d’entendement, c’est-à-dire, d’abord et avant tout, à une connaissance « objective », fondée sur l’observation des phénomènes et leur analyse par des méthodes de plus en plus raffinées, la raison devient purement instrumentale.

  • Son but est celui d’arriver à réduire le comportement humain à un certain nombre de lois (en cherchant à employer les mêmes méthodes que les sciences dites « dures » lorsqu’elles identifient et formalisent les lois qui gèrent l’univers).

Son langage ressemble finalement à celui des mathématiques :

  • il est de plus en plus formel et abstrait.

« La soumission de toute réalité au formalisme logique, qui apparaît comme le triomphe de la rationalité, écrit Adorno, est acquise grâce à la soumission docile de la raison à ce qui est immédiatement donné. » 

  • Mais lorsque la logique, le calcul et l’exactitude comptent plus que la pensée critique,
    • la réalité en tant que telle disparaît et il n’y a plus aucune possibilité de comprendre le sens caché des choses :

« L’abstraction, instrument de la raison, se comporte envers son objet comme le destin dont elle supprime le concept : c’est une entreprise de liquidation. »

Et ce n’est pas tout. Car la raison instrumentale a une autre limite :

  • elle recherche avant tout l’utilitaire et le fonctionnel ; ce qui importe, c’est l’ « utilité » des savoirs.

« Lorsque la vie publique a atteint un stade où la pensée se transforme inéluctablement en une marchandise et où le langage n’est qu’un moyen de promouvoir cette marchandise – écrit Adorno –, la tentative de mettre à nu une telle dépravation doit refuser d’obéir aux exigences linguistiques et théoriques actuelles avant que leurs conséquences historiques rendent une telle tentative totalement impossible. »

Qu’il s’agisse de l’exactitude mathématique ou de l’utilité marchande,

lorsque la raison n’est qu’instrumentale, c’est la pensée qui s’en trouve diminuée. L’homme n’est plus qu’une machine savante.

Limité par des contraintes de plus en plus inflexibles, l’esprit critique peine à trouver sa place et renonce à penser le monde et la société. Mais lorsque la pensée rétrécit, c’est la liberté qui meurt.

Pour Adorno,

  • c’est ce qui s’est passé dans les années 1930,
    • mais c’est aussi ce qui risque de se reproduire dans l’après-guerre, lorsque le philosophe est en train d’achever sa Dialectique de la raison :

« Si la Raison n’entreprend pas un travail de réflexion sur ce moment de régression, elle scellera son propre destin. »

Qu’aurait-il dit aujourd’hui ?

Pour entreprendre un véritable travail critique, pour Adorno, il n’y a pas dix mille solutions :

il faut que l’histoire, la liberté, l’esprit, l’humanité ne soient plus conçus comme des « objets » à connaître, mais comme des « problèmes » à formuler.

Mais qui dit « problème à formuler » dit aussi temps, réflexion, analyse. Qui dit « problème à formuler » dit parfois aussi silence.

  • Car ce n’est qu’avec le temps et avec la distance critique qu’instaure le temps de la réflexion qu’on peut envisager l’existence d’un problème,
    • au lieu de se précipiter à la recherche d’une solution (ou d’un article apte à être cité un maximum de fois)…

En revanche,

  • dans un monde où tout paraît simple, car la réalité se réduit à un certain nombre d’objets à connaître selon des règles claires et simples,
    • le sens des événements disparaît et
    • il est de plus en plus difficile de faire avancer la réflexion sur l’humain.

C’est alors que le rôle des intellectuels, et plus particulièrement celui des philosophes, devient central. C’est à eux que revient la tâche de dénoncer la crise de la culture, l’émergence du conformisme et la fin de l’esprit critique.

Ce qui signifie à chaque fois, bien que de façon différente selon les époques,

  • se « dégager des faits »,
    • notamment des faits considérés dans leur immédiateté et à l’état brut, comme les font les scientifiques ou, pire encore,
    • les chercheurs en sciences humaines et sociales qui choisissent une attitude positiviste et réductrice vis-à-vis de l’humain.

Face aux attitudes scientistes des positivistes, qui considèrent que le but du savoir est d’arriver à décrire la société telle qu’elle est et qui accordent donc beaucoup d’importance à la connaissance technique, Adorno est convaincu que le rôle des intellectuels est tout autre :

c’est de chercher et analyser le « sens caché » des choses, afin d’identifier les processus de domination auxquels les gens sont soumis.

D’où la nécessité de les envisager à l’intérieur des rapports de domination et d’en assumer les contradictions, au lieu de croire que les contradictions ne sont qu’apparentes.

Quand on fait valoir cet argument, qui plus est avec l’indignation où vibre l’unanimité rageuse des gens raisonnables, on a toute raison d’être content de soi l’espace d’un instant. […]

Ce qu’ils appellent “objectif », c’est le jour incontesté sous lequel apparaissent les choses. […] Ce qu’ils nomment “subjectif », c’est ce qui déjoue ces apparences. »

Pour Adorno, les études qui prétendent être « objectives » ne peuvent pénétrer l’essence de la société moderne :

  • elles sont comme « des gouttes d’eau sur une pierre brûlante » sous laquelle couve le chaos.

Mais comment éviter que les intellectuels eux-mêmes ne deviennent des « icônes » de la société de consommation ? Comment éviter qu’ils soient tellement prisonniers des « faits », qu’ils ne se rendent même plus compte de leur complicité avec les pouvoirs établis ? Comment combattre la « tendance à la simplification » qui, favorisée par les intérêts du marché, « ne mène pas seulement à la suppression de la nuance, mais accélère aussi tyranniquement son déclin » en sacrifiant la pensée à la « société toute-puissante » ?

Revenons maintenant à cette fâcheuse question des fiches bibliométriques.

  • Le problème de ces fiches est lié au type de logique qu’elles imposent et qui sous-tend un logiciel comme Publish or perish.
  • C’est une logique qui ne respecte ni le fonctionnement des sciences humaines et sociales ni leurs enjeux de connaissance,
    • car elle propose une évaluation du travail des chercheurs qui se limite à indiquer le nombre de fois où un article ou un livre est cité, sans jamais s’interroger sur le sens des citations.

Mais, comme nous le savons tous, les raisons pour lesquelles on peut citer un article ou un livre sont multiples.

On peut citer un texte pour le critiquer, pour s’en moquer, pour pousser plus loin une analyse, pour faire plaisir à un collègue… On ne le cite pas toujours pour montrer l’intérêt d’une réflexion…

En fait, ce qui compte est le sens que l’on donne à une citation et non pas le simple fait que l’on cite (ou que l’on ne cite pas – parfois par mépris, parfois par ignorance) un article ou un livre.

  • À partir du moment où l’on remplace l’analyse de l’intérêt et de l’importance des travaux d’un chercheur par cette évaluation,
    • on soumet le savoir aux mêmes critères de rentabilité à court terme et de concurrence auxquels sont aujourd’hui soumises les entreprises.

Mais, dans ce monde productif et concurrentiel, les chercheurs sont déjà a priori considérés comme des êtres inutiles…

Preuve en est aussi le fait que, dans son discours du 7 octobre 2008 au Collège de France au sujet de la création d’un nouveau « contrat doctoral », la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Valérie Pécresse, parle des

  • « fonctions qui sont le propre même des métiers de la recherche » en les réduisant à « la valorisation, les missions de conseil ou d’expertise pour les entreprises ou les collectivités publiques et, bien sûr, l’enseignement ».

Les chercheurs semblent aujourd’hui pris entre l’enclume et le marteau :

  • l’évaluation quantitative de leurs travaux et
  • l’attractivité pour le monde des entreprises.

Quelle place reste-t-il encore à la pensée lorsque tout est évalué sur la base d’une hiérarchie de valeurs (l’utilité) ou d’une grille (nombre de citations, facteur d’impact, etc.) qu’on veut absolument plaquer sur toute l’activité de recherche ?

  • Comme tout le monde, les chercheurs sont censés bien travailler.
  • Mais, pour bien travailler, il faut prendre du temps pour
    • lire,
    • réfléchir,
    • élaborer,
    • écrire.

Depuis quelques années, les chercheurs croulent sous les divers rapports d’activités qu’on leur demande de rédiger. Le nombre de fiches qu’il faut remplir augmente de manière exponentielle.

  • Jusqu’à l’absurde de cette fiche bibliométrique.

Répétons-le encore une fois.

  • Il ne s’agit pas de refuser qu’on s’interroge sur l’intérêt ou l’importance des travaux d’un chercheur,
    • mais de pointer les dangers pour la pensée, surtout dans le domaine des humanités (il n’est pas innocent qu’on ait désormais remplacé ce terme par l’expression « sciences humaines »), d’une évaluation mécanique et quantitative.

Mais, pour examiner l’intérêt ou l’importance des travaux d’un chercheur, il faudrait prendre le temps de les lire et, par la suite, de réfléchir à ce que l’on lit.

« Le temps, ça se gagne », disait en 2007 la ministre de l’économie Christine Lagarde lors de son fameux discours à l’Assemblée nationale.

  • Mais, si l’on ne veut plus prendre le temps de réfléchir, bientôt ce sera trop tard :
    • il n’y aura même plus le temps de se rendre compte que, entre-temps, la pensée est morte… »

– Marzano, M. (2009). « Publish or perish ». Cités, 37(1), 59-64.

 

Kirra-Lynne-Isis-Love-SM-dildo-fuck

 

« Le chapitre VI de la Grande Transformation [Polanyi, 1983] reste toujours éclairant pour comprendre les tensions internes à l’économie de marché.

  • En reprenant l’idée lumineuse que développe Polanyi dans ce chapitre, Geneviève Azam analyse la connaissance comme une marchandise fictive [Azam, 2007]. 

Au sein de l’économie du savoir, la connaissance devient une marchandise avec des propriétés similaires à celles de la terre, du travail et de la monnaie dans l’économie du marché.

Comme ces marchandises fictives, la connaissance n’a pas non plus été produite et accumulée pour être vendue. Elle s’insère, comme le travail, dans les rapports humains. Elle est le résultat de processus collectifs et cumulatifs, et la totalité des savoirs ne peut être englobée dans la dimension marchande de la connaissance.

  • La connaissance a une substance qui échappe à la logique du capital mais subit en même temps la pression de l’ordre du capital pour que se réalise pleinement la fiction de la marchandise.
  • La création des droits de propriété est une étape indispensable pour rendre la connaissance appropriable.
  • Dans ce cadre, l’invention et la généralisation des instruments de mesure destinés à évaluer la production du savoir sont nécessaires pour parachever sa marchandisation.

En poursuivant les chemins tracés par cette proposition, on peut soutenir que la pression qui s’exerce actuellement sur les activités de production de connaissance en vue de les soumettre formellement  à une évaluation objective et quantifiable provient des besoins propres au processus de marchandisation de la connaissance, notamment de la connaissance qui présente les caractéristiques du bien public.

  • Les tentatives de soumission des activités des enseignants-chercheurs à ces nouvelles normes de productivité constituent une étape nouvelle dans la mise en place des règles de l’économie du savoir ou, dans une terminologie différente, du capitalisme cognitif.

Les règles de bonne gouvernance prônées par les institutions internationales, notamment celles qu’énoncent les directives de la Commission européenne en matière de gouvernement de la recherche, sont complémentaires de cette nouvelle domination.

  • Soutenus par l’obsession du contrôle, de l’encadrement et de la compétitivité, les critères de la bonne gouvernance permettent d’installer le couple de l’utilitarisme et de la technocratie aux commandes des activités de recherche, et participent ainsi à l’approfondissement du processus de marchandisation de la connaissance.

Il est alors permis de s’interroger sur le caractère soutenable des nouvelles pratiques d’évaluation de la productivité des activités de production de connaissance, tant elles ont tendance à mener le processus de marchandisation à son terme.

  • Si la transformation de la connaissance en marchandise fictive devient un objectif central de la nouvelle dynamique d’accumulation du capital, celle-ci ne contient-elle pas une tension interne forte entre le parachèvement du processus de marchandisation de la connaissance et les conditions non-marchandes qui sont indispensables nécessaires à la production des nouvelles connaissances ?

 

La marchandisation du savoir, un second mouvement d’enclosures ?

Nous n’allons pas discuter, dans ce court essai, de la question de savoir si l’économie de la connaissance est un nouveau secteur central d’accumulation au sein du capitalisme, venant se substituer aux secteurs industriels du XXe siècle, ou s’il s’agit d’une phase nouvelle du capitalisme, une « nouvelle grande transformation », débouchant sur le capitalisme cognitif [Moulier-Boutang, 2007].

Le capitalisme connaît manifestement une modification profonde qui semble tendre à faire de la connaissance le lieu central de l’accumulation du capital (thèse de l’économie de la connaissance).

Cette mutation pourrait signifier l’avènement d’un nouveau régime d’accumulation « dans lequel l’objet de l’accumulation est principalement constitué par la connaissance qui tend à être soumise à une valorisation directe, et dont la production déborde les lieux traditionnels de l’entreprise » [Corsani, Dieuaide et alii, 2008].

  • Ce régime d’accumulation s’appuie sur un rythme d’innovation soutenu.
  • La concurrence entre les firmes se déplace par conséquent sur ce nouveau terrain, créant ainsi une formidable pression pour élargir au maximum le champ d’application des droits de propriété aux activités de production de la connaissance.

L’immatérialité progressive du travail et son extension au champ entier des relations sociales sont les manifestations les plus importantes de ce processus [Paulré, 2008]. Comme le souligne à juste titre Geneviève Azam, il s’agit d’un changement radical, non seulement de l’organisation de la production, mais de la connaissance elle-même. Celle-ci quitte progressivement le statut de bien commun et se transforme en marchandise, c’est à dire en une ressource économique sur laquelle les droits de propriété s’exercent pleinement.

  • Ce processus conduit à faire disparaître les frontières entre les produits de la connaissance qui sont brevetables et ceux qui ne le sont pas, et plus généralement entre bien commun et bien privé en matière du savoir.

La transformation de la connaissance en marchandise – en bien économique – nécessite d’organiser sa rareté et sa mesure.

Depuis la mise en place d’un processus d’élargissement des droits de propriété aux produits des activités intellectuelles dans les accords instituant l’OMC en 1994,

  • les droits de propriété intellectuelle ont été déterritorialisés comme ceux des autres produits commercialisables.

Cet élargissement du champ des droits de propriété à la connaissance et au vivant permettait en même temps d’en réguler la rareté. La connaissance devenait ainsi un bien économique marchand ou un bien public mondial, dans tous les cas sujet d’exploitation en vue de l’accumulation privée du capital.

James Boyle analyse cette étape de construction d’un domaine public élargi, en matière d’environnement comme dans le domaine de la connaissance, comme un second mouvement d’enclosures [Boyle, 2003,2008].

  • La captation effectuée par les nouveaux droits de propriété semble essentielle pour la reproduction élargie du nouveau régime d’accumulation. L’organisation de la recherche devient du coup un des enjeux premiers de la nouvelle dynamique de développement.

 

Évaluer, quantifier, contrôler : la gouvernance du chiffre

Dans un livre éclairant Isabelle Bruno analyse la mise en route, au tournant du siècle dernier, d’un système de production, d’échange et de valorisation des savoirs inspiré du modèle de concurrence généralisée [Bruno, 2008]. Afin d’orienter les activités de recherche et d’innovation vers une finalité de compétitivité économique, l’Espace Européen de Recherche, inauguré par le Conseil européen extraordinaire réuni à Lisbonne en 2000, vise à la dissémination et à l’approfondissement d’une culture gestionnaire de la performance dans les systèmes nationaux de recherche au sein de l’Union. Son vecteur principal est la nouvelle gouvernementalité libérale, définie par les critères de la « bonne gouvernance ». Comme le souligne Isabelle Bruno, la stratégie de Lisbonne a inauguré une démarche nouvelle en matière de coopération intergouvernementale. Dans le cadre de la « Méthode ouverte de coordination », les techniques d’étalonnage des performances (benchmarking) deviennent les pièces maîtresses de ce dispositif qui fonctionne « à l’incitation, à l’émulation entre pairs et à la surveillance multilatérale », mais sans recours à aucune contrainte légale.

« C’est par la quantification des performances nationales et la publicité de leur classement, rappelle Isabelle Bruno, [que cette méthode] plie les dirigeants étatiques à la discipline d’une gestion par objectifs » [ibid., p. 13].

  • À la place d’une intégration par le droit,
    • les méthodes de la bonne gouvernance proposent une harmonisation et une convergence par le chiffre.

L’Espace européen de la recherche devient du coup un terrain prioritaire pour l’application des méthodes qui prônent la compétitivité comme un objectif absolu et manifestent une obsession de contrôle coextensive à cette culture de la performance.

La Direction générale chargée de la recherche au sein de la Commission européenne n’hésite pas à qualifier de « révolution culturelle » cette nouvelle doxa qui prône la concurrence comme le premier principe de la recherche, et le « chercheur-entrepreneur » comme la « figure emblématique » et le sujet central de ce domaine d’activité économique.

  • Tout ceci conformément aux préceptes de la bonne gouvernance.

Conformément aux règles de la bonne gouvernance,

  • pour que l’autorité tire sa légitimité non pas de mandats électifs mais de la cooptation et des résultats de l’exercice de l’autorité,
    • il est nécessaire de créer un art de gouverner par l’objectivité et la neutralité.

La quantification et l’étalonnage de la performance promeuvent des normes susceptibles de se substituer à la loi et à la règle explicite, ce qui permet à la gouvernance de développer des dispositifs de mise en œuvre parfaitement ad hoc, répondant, en apparence du moins, aux critères d’objectivité et de neutralité.

Le couple utilitarisme-bureaucratie libérale peut donc investir pleinement et régenter les nouveaux champs de l’accumulation du capital. Comme l’annonçait François Fillon à l’université d’Orsay, le 1er juin 2007 :

« Il convient de permettre à ceux-ci [les établissements de recherche] de s’inscrire pleinement dans une logique de performance où la réflexion sur la qualité même de la performance devient en soi un acte de responsabilité [où] se pose naturellement le problème de la gouvernance » [cité par Bruno, p. 77].

En suivant Polanyi, on constate en effet que, loin d’être auto-institué et auto-régulé, le marché de la recherche est, lui aussi, institué, encadré, guidé par les dirigeants de la recherche. Mais pour cela, ces derniers ont besoin d’outils de gestion.

Le chiffrage de la productivité scientifique d’un chercheur acquiert une importance fondamentale, comme jadis le chronomètre, pour achever la soumission du travail au capital.

Une ingénierie des indicateurs destinés à mesurer la performance des investissements immatériels s’est ainsi développé parallèlement à la volonté de passer au crible d’une évolution métrologique toute la chaîne de production du savoir, afin d’identifier les maillons qui ne font pas l’objet d’une évaluation positive.

  • L’infométrie ou la bibliométrie, rationalisée dans une discipline comme la scientométrie, vont tenter – en valorisant l’écrit, la partie visible de cette activité – de donner aux gouvernements prise, à distance, sur les activités de production de savoir.

Accompagnés des éléments de la nouvelle doxa de la concurrence, ces indicateurs vont surtout viser à normaliser les comportements des acteurs de cette « chaîne de production » afin de parvenir à leur « convergence cognitive ».

À défaut d’une évaluation absolue des activités de production du savoir, l’approche comparative semble être pour le moment, comme le soutient Ugur Müldür de la DG de la recherche de la Commission européenne,

  • « la seule méthode cohérente possible pour évaluer les résultats des efforts dans ce domaine » [Müldür, p. 191].

En effet, l’OCDE fournit depuis 1999 une évaluation quantitative de l’« économie fondée sur la connaissance » et la Commission publie depuis 2001 un Livre de bord européen sur l’innovation qui sert de support à l’étalonnage des politiques d’innovation [Bruno, p. 200].

  • L’étape suivante de ces indices synthétiques établis à l’échelle des pays est l’élaboration d’indicateurs comparatifs de performances à l’échelle des institutions et des individus, qui permettent d’instaurer les conditions d’évaluation des performances des « chercheurs-entrepreneurs ».
  • Le classement de Shanghai en est un exemple parmi d’autres au niveau des institutions.
  • Aux États-Unis, il est devenu courant aussi de classer les chercheurs d’une même discipline selon des critères ad hoc.

 

De l’accumulation du capital citationnel, ou quand le nombre dévore la science

La quantification des activités de recherche est un moment décisif dans la transformation de la connaissance en marchandise. Elle permet d’organiser un marché de la connaissance, d’évaluer sa productivité et de créer les conditions d’une nouvelle accumulation symbolique.

  • Les indicateurs de performance, dont on constate ces dernières années une prolifération spectaculaire, tentent de répondre à ce besoin d’accumulation des signes.
  • Aujourd’hui plusieurs sociétés commerciales fournissent des bases de données des publications scientifiques qui permettent aux universités, aux organismes de recherche et aux chercheurs de se comparer les uns aux autres.

Développées à partir des bases de données des disciplines scientifiques, elles ne retiennent comme activités de recherche que le travail de production dans des revues indexées.

  • Parmi ces bases de données, celle produite par la société commerciale Thomson-Reuters est la plus fréquemment utilisée de par le monde.
  • Les publications dans les revues figurant dans les SCI, SSCI et AHCI sont indexées par chercheur et par organisme de rattachement.
  • D’autres sociétés commerciales concurrentes proposent des recensements alternatifs ou spécialisés dans certains domaines. Le marché de l’évaluation est aussi en plein essor.

Dans ces évaluations, l’étalonnage est fait uniquement à partir des articles parus dans les revues à comité de lecture sélectionnées. Ce monopole attribué aux revues provient principalement de la valeur créée par la sélection « par les pairs », censée garantir objectivement une qualité homogène.

  • Comme pour toute marchandise, dans ce domaine aussi, la question de l’homogénéité est une condition nécessaire
    • pour assurer la fluidité des transactions et la pertinence des classements cardinaux.

Néanmoins, comme la publication d’un article sélectionné par les pairs ne signifie pas forcément qu’elle sera utile aux autres, un second recensement est venu compléter le premier : le recensement des citations faites à un article dans d’autres articles recensés.

Autrement dit, il ne suffit pas de publier/produire pour le marché des revues, il faut aussi que ce produit mis en rayon sur le marché rencontre une utilité en tant qu’input parmi les producteurs du savoir.

Ainsi la finalité de l’activité de recherche devient principalement leur consommation par d’autres activités de recherche. La boucle est bouclée et le marché des citations peut connaître une croissance auto-entretenue.

  • C’est pourquoi on attribue désormais une importance toujours plus grande à ce « facteur d’impact » qui permet aux chercheurs-entrepreneurs de procéder à une accumulation de capital citationnel.

Il existe de grands écarts entre les estimations du nombre de revues scientifiques existant dans le monde. Les évaluations les plus restrictives avancent le chiffre de 40 000 revues, les plus larges vont jusqu’à 135 000 titres actifs. On estime que le nombre de citations faites annuellement aux articles parus dans ces revues est environ 15 fois plus élevé que le nombre d’articles parus.

  • Ainsi, selon les données de Thomson-Reuters, entre 1998 et 2008, 3 millions d’articles indexés ont été publiés aux États-Unis comportant 42 millions de citations.
  • Comme le nombre de revues a tendance à augmenter, le nombre d’articles publiés par an, et plus encore le volume annuel des citations, connaissent une progression exponentielle.

En 2001, on estimait que dans environ 20 000 revues scientifiques (toutes disciplines confondues) paraissaient en moyenne 2 millions d’articles par an.

  • Chaque année, Thomson Scientific à Philadelphie entre des informations portant sur 30 millions de citations provenant de 1,3 million d’articles publiés dans une large palette de disciplines. 

Une bonne partie de ces articles ne sont crédités d’aucune citation. Mais comme un article publié dans une revue indexée, même sans être cité, dispose d’une valeur-signal supérieure à un livre publié sur le marché de la connaissance, la bulle des revues scientifiques, et avec elle la bulle des articles indexés, continue à gonfler régulièrement.

Ces évaluations sont désormais plus généralisées et des moteurs de recherche font le calcul du facteur d’impact de chacun à partir d’indices comme le « facteur H » et/ou le « Egghe’s G-Index ».

  • La productivité académique est désormais régulièrement évaluée à partir de ratios dont la capacité à évaluer réellement la « valeur » de son objet n’est pas plus performante que l’indice Dow Jones ou le CAC 40 à un moment donné.

À cet égard, il existe certaines similitudes entre le fonctionnement des marchés financiers et celui du marché du savoir. Les marchés financiers fonctionnent à partir d’évaluations qui sont de l’ordre du jugement, de l’opinion ou de la croyance [Orléan, 2005]. Les évaluations qui en sont issues ne reflètent pas des valeurs ancrées dans le réel, et l’hypothèse de l’objectivité ex ante de la valeur fondamentale n’est pas fondée. La situation n’est pas très différente pour les évaluations scientifiques.

Dans un article paru en plein mouvement des universitaires en février 2009, l’auteur indiquait aux futurs chercheurs-entrepreneurs les ficelles pour mieux valoriser leur activité de production de savoir.

L’augmentation de la productivité académique, mesurée par les indices d’impact citationnel, ne dépend plus seulement de l’effort fournit pour produire une connaissance. Il nécessite une stratégie d’optimisation de l’effort en amont et de maximisation du résultat mesurable en aval dans les classements par discipline (par pays ou au niveau mondial).

En reprenant les propositions qui circulent désormais sur des sites internet comme academicproductivity.com, on peut dresser, comme il le propose,

  • le portrait d’un « tueur » de ranking qui, justement, n’est pas forcément quelqu’un qui consacre la plupart de son temps à la recherche.

D’ailleurs un de ces conseils est de « ne pas faire de la recherche, mais de publier des papiers ».

En reprenant les critiques formulées par Peter Lawrence, un zoologue de l’université de Cambridge, Sylvain Perron rappelle que

« dès lors que des indicateurs bibliométriques sont pris comme des indicateurs de performance et des outils de décision, ils cessent d’être une mesure pour devenir une finalité qui oriente le comportement des acteurs.

Il s’agit là d’un cas remarquable dans lequel l’observation scientifique a totalement perturbé le milieu soumis à observation : c’est la performance bibliométrique qui devient un objectif prioritaire, et non plus la découverte scientifique. » [Perron, 2009].

Pour maximiser l’objectif de publication,

  • il ne faut surtout pas écrire des livres mais des papiers de plus en plus brefs,
    • tronçonner les idées jusqu’à la plus petite unité de recherche publiable,
    • recycler sa thèse sans fin.

D’ailleurs, pour faciliter ce travail de recyclage, il faut dès le départ concevoir la thèse comme un recueil de « papiers standards ».

À côté de cette stratégie de production, il faut aussi mener une stratégie de publication auquel il faut consacrer un temps parfois supérieur à celui passé à multiplier comme des pains les articles à partir d’un seul et même article matriciel.

  • Finalement, on mesure la productivité du chercheur à partir d’un prix fictif et le monde de la recherche s’adapte aux exigences de la formation de ce prix sous la contrainte du choix entre « publier ou périr ».

Avec l’adoption de ce fonctionnement, plutôt américain ou anglo-saxon, de l’activité de recherche par les chercheurs des pays d’Europe continentale, et l’arrivée progressive des chercheurs des pays émergents, dotés d’une grande capacité adaptative en la matière, le marché des publications scientifiques explose littéralement.

  • Ce qui conduit Richard Monastersky à parler d’un « nombre qui dévore la science » dans le Chronicle of Higher Education d’octobre 2005 [Chamayou, 2009].

Cette proximité des modalités d’évaluation propre au marché financier et des activités de production du savoir nous permet de mieux saisir en quoi

  • le nouveau régime d’accumulation correspondant au capitalisme cognitif pourrait connaître des évolutions similaires aux emballements des marchés financiers.

On constate d’ailleurs une multiplication d’agences privées d’évaluation, bâties pour la plupart sur le modèle des agences internationales de notation et de conseils (Standard & Poor’s et autres). Leurs évaluations ne sont pas plus objectives ou fiables que celles de leurs consoeurs des marchés financiers.

Ces agences évaluent les institutions publiques de recherche ainsi que les chercheurs de ces établissements sans faire de distinction entre le caractère de bien public ou de bien privé des activités de recherche menées. Est ainsi en oeuvre une des caractéristiques de la bonne gouvernance, ou de la gouvernance libérale :

  • faire disparaître la hiérarchie public-privé.

Il ne sera pas étonnant de voir apparaître dans les années à venir des outils financiers proposant d’assurer les risques des investissements immatériels et des montages de produits dérivés concoctés à partir des capitaux citationnels.

  • On peut donc imaginer un marché sur lequel s’échangeraient les connaissances, mesurées par des prix fictifs, et où l’on procèderait à des évaluations comptabilisant leur accumulation. Sur ces marchés s’échangeront des valeurs incertaines, détachées de leur substance, décontextualisées,
    • mais permettant d’entretenir l’illusion marchande d’avoir réussi à transformer une nouvelle fois un bien public en bien privé.

 

Pour conclure : vers une société de la mé-connaissance ?

La fiction de la connaissance comme marchandise a donc des effets réels et le marché de la connaissance se construit à partir d’elle [Azam, 2007, p. 112].

En ce sens, la réforme actuelle des universités, des organismes de recherche et du statut des enseignants-chercheurs en France, loin d’être une rupture, représente une étape cruciale pour l’intégration dans l’Espace européen de la recherche, tout en consolidant les bases d’un certain type de capitalisme cognitif. Mais ce projet est-il soutenable ?

Inclure la connaissance, comme le travail, dans le mécanisme de marché, c’est la subordonner aux lois du marché et aux exigences de la valorisation du capital. Or, Polanyi soutient justement que la mise en oeuvre du marché en ce qui concerne ces marchandises fictives met aussi en péril la société elle-même.

Comme pour le travail et comme pour la connaissance,

  • l’économie du marché se reproduit grâce au reste, non marchand, qu’elle n’arrive pas à intégrer totalement dans l’espace marchand.

Pour la connaissance, son appropriation totale signifierait sa stérilisation à brève échéance, comme le soutiennent certains scientifiques, à travers la prolifération de clones insignifiants dans les revues scientifiques.

  • La connaissance est intrinsèquement un bien collectif parce qu’elle est pour une part non négligeable le produit de processus cumulatifs et collectifs.
  • Même si l’appropriation privée des produits de la connaissance est possible dans un régime d’accumulation privée de capital,
    • cela ne signifie pas que la soumission des conditions de sa production à la logique de valorisation du capital soit sans effet négatif sur le potentiel créateur.

Philippe d’Iribarne, en reprenant la fable du loup et du chien de La Fontaine, expose avec une grande clarté l’efficacité de cette non soumission formelle :

« La situation des professeurs d’université est pitoyable. […] Mais ils sont libres. Ils conçoivent leurs cours comme ils l’entendent, font les recherches qu’ils trouvent bon de faire. Et si quelques-uns ne font pas grand-chose, le fait même qu’ils ne soient pas sanctionnés est la preuve que ceux qui, en grande majorité, travaillent dur, le font de leur plein gré, sans que rien les y contraigne ».

  • Il est permis de s’interroger sur les raisons qui ont conduit à mettre en marche ce rouleau compresseur dont l’efficacité productive réelle est pour le moins discutable.

La première réside probablement dans la face irrationnelle du capital, dans sa volonté de poursuivre sa dynamique extensive et de soumettre la totalité du social aux principes marchands, même si, in fine, cette soumission risque d’être moins efficace que l’état précédent.

  • Après tout, la grande crise de 2008 nous rappelle les limites étroites de la rationalité des grands acteurs du capitalisme.
  • Il n’y a aucune raison que les gouvernants du capitalisme cognitif soient plus rationnels que ceux du capitalisme financier.
  • Peut-être qu’en laissant aller jusqu’au bout le processus de marchandisation du vivant, on pourrait enfin arriver à l’épuisement de la dynamique de l’accumulation du capital.
    • Mais probablement aussi à la disparition de l’humanité elle-même !

La seconde raison pourrait être recherchée dans le mépris affiché pour le non-mesurable et le non-quantifiable, qui sont les caractéristiques fréquentes des biens communs.

Ce mépris s’exprime souvent par la revendication d’une égalisation des conditions par le bas, et se voit aujourd’hui instrumentalisé par des populistes libéraux, comme par exemple dans le discours de Nicolas Sarkozy du 22 janvier 2009, à l’occasion du lancement de « la réflexion pour une stratégie nationale d’innovation et de la recherche ».

Après avoir clamé haut et fort que « franchement s’il n’y a pas d’évaluation, il n’y a pas de performance », Nicolas Sarkozy portait dans ce discours le coup fatal aux présidents d’universités et directeurs d’organismes de recherche qui l’écoutaient incrédules au palais de l’Elysée :

« Il faudra me l’expliquer ! Plus de chercheurs statutaires, moins de publications et pardon, je ne veux pas être désagréable, à budget comparable, un chercheur français publie de 30 à 50 % en moins qu’un chercheur britannique dans certains secteurs. Évidemment, si l’on ne veut pas voir cela, je vous remercie d’être venu, il y a de la lumière, c’est chauffé… On peut continuer, on peut écrire ». Et ainsi de suite…

  • Le mépris qui transparaît dans ces propos est en consonance avec les stéréotypes populaires ataviques sur les fonctionnaires, les chercheurs,
    • bref les « nantis du non-marchand ».

Instrumentalisée par les populistes du marché, l’aspiration légitime à l’égalisation des conditions, qui est au cœur de la démocratie, créé un terrain favorable à la légitimation du tout-quantifiable et du tout-mesurable, à l’aune de critères de performances dont l’efficacité réside avant tout dans le parachèvement de la soumission.

  • En ce sens, la normativité gestionnaire, sous couvert de neutralité technique et d’objectivité scientifique, est aujourd’hui le vecteur principal de la société de la mé-connaissance. »

– Insel, A. (2009). Publish or Perish : La soumission formelle de la connaissance au capital. Revue du MAUSS, 33(1), 141-153.

 

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« […]

Publish or perish

Aussi, en 2012, le Reproducibility Project de Brian Nosek, professeur de psychologie à l’université de Virginie, parut-il pharaonique :

  • répliquer 100 expériences publiées dans trois revues de psychologie sociale ou cognitive en 2008, Journal of Personality and Social Psychology, Psychological Science, et Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, tout cela grâce à la plateforme collaborative Open Science Framework.

Il fallut trois ans à 270 chercheurs volontaires pour mener l’entreprise à bien. Le couperet est tombé en 2015 :

  • sur les 100 expériences répliquées, 39 seulement ont confirmé leurs résultats.

Alors même que les auteurs des études originales avaient été systématiquement contactés pour apporter des précisions sur leur méthode et assurer un droit de regard sur le déroulé de la réplication…

Comment expliquer ce score ?

D’abord, désamorçons les vilaines pensées qui nous viennent aussitôt à l’esprit.

  • Non, les conclusions initiales des 61 études litigieuses n’avaient pas été grossièrement arrangées, voire inventées de toutes pièces.

Aucune recherche répliquée n’a donné exactement le contraire de ce qu’elle devait montrer, et seules 3 d’entre elles n’ont finalement produit aucun effet significatif.

  • Simplement, les résultats n’étaient pas aussi clairs, aussi nets, qu’avec les scientifiques d’origine.

Pourquoi ? Principalement, semble-t-il, parce que les chercheurs sont tenus de publier pour faire avancer leur carrière et tout simplement obtenir des crédits en vue de nouveaux travaux.

Il est préférable d’y parvenir dans les revues les plus prestigieuses, à propos des résultats les plus intéressants possible, afin d’obtenir un maximum d’écho auprès de la communauté scientifique, mais aussi de citations dans des études ultérieures. Difficile d’obtenir tout cela avec des résultats en demi-teinte…

  • Mieux encore, ce qui fait avancer l’édifice scientifique, c’est aussi montrer que les hypothèses sont fausses,
    • c’est élaguer les faux-semblants pour une meilleure recherche de la réalité.

Si j’élabore une hypothèse dont j’ai ensuite l’honnêteté de montrer qu’elle est fausse, donc que je me suis trompé, je fais avancer la réflexion de mes collègues mais je ne choisis pas le meilleur moyen d’être publié, ni de faire parler de moi…

  • Et si je mène une expérience pour vérifier ce qu’autres ont déjà découvert avant moi,
    • je donne l’impression de vouloir réinventer l’eau chaude.

Alors, mieux vaut prendre de légers arrangements avec les seuils statistiques ?

Avec un brin de cynisme, on pourrait avancer que 39 expériences valables sur 100, ce n’est finalement pas si mal dans un domaine où l’on est à peu près assuré que l’expérience ne sera jamais répliquée !

  • Il paraît difficile de s’épargner une réflexion sur les comités de lecture, dont l’objectif est précisément de veiller à la rigueur des recherches publiées.

[…] »

– Marmion, J. (2016). Malaise dans la recherche. Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, 42(3), 25-25.

 

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« 

Soupçons de fraudes, d’arrangements avec les statistiques, résultats pas toujours confirmés lors de réplications… Depuis quelques années, la psychologie scientifique fait l’objet de nombreuses critiques. En cause : une course effrénée à la publication.

  • Les enseignants-chercheurs et chercheurs en psychologie n’échappent pas à la très forte pression qui pèse sur tous les scientifiques pour qu’ils publient rapidement, et continuellement, les résultats de leurs travaux dans les meilleures revues scientifiques.

L’expression choc « publier ou périr » (« publish or perish ») dénonce avec force cette course à la publication à laquelle sont actuellement soumis tous les chercheurs, y compris donc en psychologie.

Publier vite et beaucoup dans de « grandes » revues scientifiques est aujourd’hui devenu une nécessité.

  • Publier permet certes de faire connaître ses recherches, mais aussi et surtout de montrer que l’on est un chercheur productif.

Cette productivité intéresse au plus haut point les présidents d’universités soucieux de voir figurer leur établissement dans le fameux classement de Shanghai et, si possible, dans les 100 premières places (pour information, dans le classement de 2017, seuls trois établissements français ont ce privilège !).

La raison de cette focalisation sur ce classement, pourtant si contesté, est qu’il a des conséquences directes sur la politique de la recherche en France, en matière de financement, de fusion d’établissements, etc.

  • Or, 60 % de la note attribuée à un établissement dépendent du décompte d’articles et du nombre de citations.

La liste des publications est donc devenue aujourd’hui l’un des principaux critères (voire le principal critère) de sélection des dossiers de candidature pour décrocher un contrat, un poste, une promotion, des financements…

  • Pourtant, ce diktat de la publication n’a pas toujours existé en psychologie.
  • Après avoir évoqué rapidement ce passé pas si lointain, nous verrons comment se sont mises en place cette dictature du chiffre et les dérives auxquelles elle donne lieu.

Enseignants-chercheurs en psychologie sociale, nous nous référerons surtout à cette discipline représentative des autres disciplines psychologiques.

 

Trois moments dans l’histoire de la recherche

Décrivons brièvement trois temps de l’évolution, ces soixante dernières années, des pratiques de publication des chercheurs français dans les disciplines psychologiques.

  • Le temps où la recherche (et les publications) pouvait être un surplus d’âme facultatif.

Nous avons commencé notre carrière universitaire durant les années 1960. Si la psychologie se posait déjà comme science, elle le devait surtout à des enseignants ou chercheurs renommés, comme Jean-François Le Ny, Jean Maisonneuve, Jean-François Richard, Serge Moscovici, Georges Noizet, Didier Anzieu… entre autres.

  • Mais d’assez nombreux jeunes universitaires ne faisaient pas de recherche au sens strict de ce terme. Nous en avons connu. Ils avaient une thèse de 3e cycle qui justifiait leur statut, et avaient été cooptés par leurs maîtres ou par des amis de leurs maîtres. Ils revendiquaient (et souvent obtenaient) leur promotion.

Certains autres faisaient de la recherche. Ils avaient assez souvent un souci de culture tout autant que de pertinence expérimentale ou d’ancrage évident dans la littérature internationale. Ils publiaient généralement en français, dans des revues de qualité diverse, certaines excellentes, d’autres moins respectées (Année psychologique, Psychologie française, Journal de psychologie normale et pathologique, Cahiers de psychologie cognitive devenu European Bulletin of Cognitive Psychology, Revue internationale de psychologie sociale, Connexions, Bulletin de psychologie…).

  • Leur souci de culture les conduisait aussi quelquefois à publier dans des revues d’autres disciplines, de linguistique, d’anthropologie ou de sociologie (nous-mêmes, par exemple dans L’Homme, dans Sociologie du travail).
  • C’est que notre discipline, la psychologie sociale, était souvent tenue pour interdisciplinaire (par S. Moscovici, J. Maisonneuve…).

L’anglais n’apparaissait pas encore comme la langue incontournable de la communication scientifique.

  • Lorsqu’elle a été créée (par S. Moscovici, Henri Tajfel…), la revue European Journal of Social Psychology acceptait des articles en français…

Le temps durant lequel la recherche universitaire s’est professionnalisée. Ces mœurs ont évolué à partir des années 1970, cette évolution devenant très rapide à partir de la fin des années 1980. Incontestablement, une impulsion a été donnée par la politique de la Direction de la recherche et des études doctorales (Dred).

Obtenir des crédits de recherche est devenu une nécessité pour les départements et laboratoires de psychologie, à l’intérieur desquels on souhaitait de plus en plus professionnaliser l’activité de recherche, l’association d’un laboratoire avec le CNRS apparaissant alors comme le nec plus ultra.

Le recrutement des collègues n’était plus une cooptation et se faisait désormais par des commissions de spécialistes dans lesquelles siégeaient des membres d’autres universités. Leur promotion relevait de comités nationaux (CNU).

  • Ne pas publier devenait alors un handicap.

À cette professionnalisation de l’activité de recherche à l’université, s’est rapidement associée une attraction de la recherche dite « internationale » mais, de fait, surtout américaine (importance des handbooks).

Être cité aux États-Unis posait un collègue comme un grand chercheur. Publier en anglais est ainsi devenu une quasi-nécessité professionnelle, même si la plupart d’entre nous ne publiaient pas dans les « grandes » revues américaines, ces revues dans lesquelles étaient parus les « grands » articles qui nous nourrissaient.

  • On publiait plutôt dans des revues souvent dites « internationales », moins prestigieuses, mais dans lesquelles se pratiquait l’évaluation par les pairs (nous-mêmes publiions dans International Journal of Psychology, International Journal of Psycholinguistics, Bulletin of Cognitive Psychology, Journal of Social Psychology, Swiss Journal of Psychology).
  • Vers la fin des années 1990,
    • ne publier qu’en français était devenu réellement stigmatisant dans les commissions de recrutement et de promotion.

 

L’ère de l’impact factor.

Le linguiste américain Eugene Garfield y pensait depuis la fin des années 1950. Mais c’est au moment où les chercheurs français commençaient à lorgner vers les « grandes » revues américaines qu’il a imposé à travers le monde occidental son Institute for Scientific Information (créé en 1958), institut d’où est sortie la bibliométrie et, avec elle, son premier produit culte : l’impact factor (IF).

Il s’agissait au départ d’une mesure de la visibilité d’une revue, à travers les citations de ses articles dans les autres revues. Conduisant à différencier les revues à IF élevé, considérées comme les meilleures, car les plus lues et les plus citées (bien sûr, celles dans lesquelles il est recommandé de publier), et les revues à faible IF, cet indicateur s’est vite imposé aussi comme aussi une mesure de la visibilité des chercheurs, tenue pour leur compétence.

  • D’autres indices sont depuis apparus et se sont imposés,
    • comme « l’indice h de Hirsch », qui prend en compte à la fois le nombre de publications d’un chercheur et le nombre de leurs citations dans d’autres revues.

Cet indice est aujourd’hui le plus souvent demandé dans les dossiers de soumission aux appels à projet, ou dans le cadre d’évaluations de la recherche.

Publier beaucoup n’est plus suffisant pour ne pas périr et être recruté en psychologie ou en toute autre discipline scientifique. Il faut publier beaucoup et dans des revues à forte valeur bibliométrique (fort IF), bien évidemment américaines pour la plupart dans notre discipline.

  • Cette double exigence, celle des commissions de recrutement ou des comités nationaux, a conduit certains à remplacer l’adage « publish or perish » par
    • « impact or perish ».

Les conséquences de cette évolution sont suffisamment importantes pour que nous leur consacrions une deuxième partie. Comme le verra le lecteur, nous ne sommes guère enthousiastes…

 

L’ère bibliométrique

Si la publication dans des revues scientifiques est indispensable pour la diffusion des recherches, la publication à tout prix et dans les dits « meilleurs supports » a des conséquences dramatiques.

Nous les envisagerons à trois niveaux :

  • chercheur,
  • discipline et
  • idéologie.

Au niveau du chercheur, les conséquences sont diverses, allant de pratiques frauduleuses aux stratégies mises en place en vue d’augmenter ses chances d’être publié et cité.

  • Parmi les premières, citons la fabrication ou la falsification de données.

Selon un article publié en 2010 dans Nature (« Publish or perish in China »), un chercheur sur trois dans les grandes universités chinoises serait coupable de plagiat, de falsification ou de fabrication de données (mais c’est en Chine !).

Citons aussi la pratique consistant à ajouter son nom à une liste d’auteurs, alors qu’on n’a pas participé à la recherche.

Parmi les secondes,

  • il y a la pratique du morcelage des résultats qui permet de donner lieu à plusieurs articles au lieu d’un seul,
  • l’exagération des auto-citations,
  • les citations excessives des chercheurs influents dans le domaine.

Plus grave, l’abandon par le chercheur de ses concepts et de son cadre de référence, pourtant pertinents, au profit de ceux des chercheurs influents susceptibles de les citer, etc.

Au niveau de la discipline,

  • la course à la publication conduit à une normalisation des domaines d’étude.

Un chercheur préférera proposer une publication sur une thématique à la mode (donc, qui aura plus de chances d’être acceptée et citée, même si elle n’apporte pas grand-chose) plutôt que de se risquer à travailler sur une problématique minoritaire, en raison de la difficulté de diffusion dans des revues internationales ou américaines.

  • Les directeurs de revue souhaitant un facteur d’impact élevé pour leur revue ne veulent pas prendre le risque d’accepter des articles n’intéressant pas suffisamment de lecteurs, donc qui ne seront pas cités.

Ainsi, de nombreuses théories pourtant très heuristiques ont été et sont toujours négligées ou abandonnées alors qu’elles n’ont jamais été sérieusement critiquées (par exemple la théorie de l’engagement qui, aux dires d’un psychologue social connu, William Crano, n’a pas assez de self), ceci au profit de théories plus attractives.

 

Au niveau idéologique.

Encore que nous n’en soyons pas sûrs, la psychologie, même lorsqu’elle se veut « scientifique » (c’est-à-dire, pour nous, expérimentale et/ou quantitative),

  • est plus sensible que d’autres sciences aux phénomènes culturels et à l’« air du temps ».

Le rôle de leadership en matière de recherches et de publications que joue la psychologie américaine se trouve considérablement conforté par les injonctions que reçoivent les chercheurs en psychologie, même sociale, de publier dans des revues de forte valeur bibliométrique, revues essentiellement américaines (ou qui, lorsqu’elles se veulent « internationales », n’acceptent de références qu’issues de revues en langue anglaise).

Pour ne prendre qu’un exemple, relevons, en psychologie sociale,

  • l’évolution de l’individualisme européen (celui de Voltaire ou de Durkheim) vers une forme de « soïsme » avec proéminence du self (« je suis un gars remarquable ! »),
    • et oubli des relations de la personne aux divers pouvoirs.

De nombreux psychologues africains ou asiatiques s’en sont d’ailleurs alarmés et ont animé le courant international dit des « psychologies indigènes » dont l’impulsion de base est le refus des idéaux américains que véhicule la psychologie dite « internationale ».

  • Juger les chercheurs sur une base bibliométrique pourrait bien revenir à juger essentiellement leur poids dans, ou leur participation à, la domination idéologique.

 

Faites du « bruit » !

La situation est-elle inéluctable ?

  • Oui tant que les indicateurs bibliométriques continueront à mesurer, non pas l’influence scientifique internationale des chercheurs,
    • mais leurs capacités à s’insérer dans un réseau de chercheurs influents (essentiellement étasuniens),
    • donc à publier dans un nombre restreint de « grandes » revues (essentiellement étatsuniennes),
  • et tant que les politiques en matière de distribution de fonds ou de gestion de carrière continueront à prendre en compte davantage le nom de la revue et les coauteurs de l’article que le contenu des publications.

La preuve, d’autres indicateurs métriques, comme les altmetrics, ont vu le jour et figurent dans les interfaces Web de plusieurs revues scientifiques et bases de données.

  • Ces nouveaux indicateurs évaluent sur Internet la visibilité quasi en temps réel d’une publication, c’est-à-dire sa diffusion, les actions et interactions qu’elle suscite sur les réseaux sociaux (Twitter, Facebook, Linkedln, YouTube…), les blogs, la presse…
    • Bref, le bruit fait par un texte.

Néanmoins, des voix s’élèvent. À l’initiative de la Société américaine pour la biologie cellulaire, réunie en décembre 2012 à San Francisco, un groupe de rédacteurs et d’éditeurs de revues scientifiques a élaboré un ensemble de recommandations.

  • Cette déclaration, signée à ce jour par près de 13 000 chercheurs et 900 sociétés scientifiques ou universités, demande notamment l’abandon des facteurs d’impact pour juger un chercheur.

Puisse-t-elle être largement diffusée… »

– Beauvois, J. & Dubois, N. (2018). Publier à tout prix, un piège scientifique. Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, 50(3), 17.

 

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« […]

Dans nos « sociétés du travail », la « réussite » professionnelle est souvent une condition nécessaire à la « réussite personnelle ».

En effet, on sait depuis longtemps – et c’en est devenu banal dans les travaux en psychologie du travail – que le travail est « salvateur » :

« Le travail est un facteur important d’épanouissement de soi, d’ancrage dans le réel et les relations sociales » (Sarthou-Lajus, 2011 : 436).

Cela explique en grande partie l’ambition que peuvent avoir les travailleurs dans certains métiers comme celui de professeur d’université.

  • Or, cette « ambition » masque souvent une intériorisation des contraintes organisationnelles qui font que le travailleur finit par « jouer le jeu », comme dirait Pierre Bourdieu (1980).

Notamment bien documentée en sociologie du travail et nécessaire à la reproduction du système, cette « intériorisation » repose sur un processus qui conduit les travailleurs à s’identifier aux normes et valeurs de l’organisation.

  • Ainsi en arrive-t-on à un état de « correspondance » entre les idéaux de chacun et le « système » proprement dit.
  • On parle alors d’« adhésion » à ce que Daniel Mercure (2013 : 20-21) nomme
    • « l’ethos de la professionnalité »
    • où l’individu perçoit les valeurs et normes préconisées par le modèle dominant du travail comme étant les siennes.
  • En parlant de « l’Idéal du Moi capturé par la pression managériale », Arnaud Mercier (2012 : 221) pointe un phénomène absolument symptomatique du contexte actuel.

Comme Éric George (2013) l’évoque notamment en référence à la course au financement et au label d’« excellence », au Canada, les professeurs sont d’abord et avant tout des « chercheurs » qui sont surtout valorisés pour cette dimension clé de leur profession. Ils doivent publier, le plus possible, et faire des demandes de subventions.

  • Cette « règle du jeu » fondamentale fait en sorte qu’une première pression se développe face à sa propre « production » scientifique, dans la mesure où les professeurs « savent » qu’ils doivent publier à tout prix.
  • S’ils ne publient pas en quantité suffisante, certains finissent même par développer une certaine gêne voire culpabilité.

Bref, comme l’indique cette professeure de littérature, la pression à la recherche finit par provenir non seulement du « système » mais de soi-même également :

« On sait qu’on doit être des chercheurs. Notre identité d’universitaires est liée de façon intrinsèque à cette partie de notre statut. On est enseignant, mais on ne se sent pas pleinement universitaire si l’on n’est pas aussi chercheur.

Et je dirais que, pour beaucoup de mes collègues, cette partie-là elle n’est tout simplement pas active et pleinement vécue. Et donc, il y a beaucoup de pression qu’on ressent par rapport à soi-même, parce qu’on est conscient, on sait soi-même, qu’on n’a pas publié les articles qu’on avait promis, qu’on n’est pas en train de lire le livre qu’il faudrait lire ou avoir lu, qu’on n’est pas en train de préparer la demande de subvention qu’on devrait.

Donc, je dirais qu’il y a une grande pression, énorme. Et je pense que c’est ce qui caractérise les universitaires en général. [Une pression] qui vient de soi-même, par rapport à l’identité consacrée de l’universitaire, qui est un mariage heureux de l’enseignant et du chercheur » (sujet C – professeure agrégée de littérature française).

  • Le champ universitaire, celui de la recherche, repose sur une logique d’accumulation du « capital », pour reprendre Pierre Bourdieu (1980),
    • où celui-ci se gagne de plus en plus sur la base du contenu du curriculum vitae par rapport à la quantité de publications et au rythme des contributions.

Les professeurs doivent donc développer très tôt un « plan de carrière », par conséquent être ambitieux, pour pouvoir atteindre le plus haut degré de notoriété et de prestige qui s’accompagnera à terme de gratifications diverses.

  • Au Canada, le statut qui « couronne » en quelque sorte ce degré de notoriété et de prestige est celui de la « titularisation ».
    • Celle-ci s’acquiert généralement, parmi les professeurs ayant un poste permanent (régulier), au minimum 10, voire 15 ans après le début de la carrière (après l’obtention d’un poste de professeur régulier menant à la permanence [professeur adjoint]).

Comme nous l’ont expliqué quelques professeurs, l’obtention de ce statut demeure l’objectif central à atteindre.

Comme le précise, par exemple, ce professeur de biologie :

« Je ne voulais pas juste demeurer professeur agrégé toute ma carrière. Je voulais passer au statut de professeur titulaire. […] Je voulais performer […] à un niveau supérieur » (sujet B – professeur titulaire de biologie).

Bien évidemment, pour pouvoir atteindre ce statut,

  • il faut d’abord « jouer le jeu » (s’y laisser prendre, du moins) en « performant » le plus possible et dans tous les aspects de son travail (surtout en début de carrière),

comme le résume ce professeur, lui aussi de biologie :

« Ouf, oui, c’est comme s’il fallait tout le temps performer… […] Devant les étudiants, les cours, […] les interactions interpersonnelles, en recherche, [point de vue] subventions, etc. Il faut faire de la recherche et il faut publier. Il faut performer un peu partout » (sujet M – professeure agrégée de biologie).

  • Ici, cet informateur décrit donc non seulement ce qu’il faut faire pour « réussir » comme professeur d’université,
    • mais aussi comment on doit « être ».

Comme l’indique un professeur de chimie, cela peut parfois vouloir dire renoncer à un congé de paternité pour, suivant ses propres mots, « aider [son] département » :

« En tous les cas, moi, je n’ai pas pris mon congé de paternité le deuxième coup, pour aider le département. […] Mais n’empêche que de se dédier à quelque chose, il y a quelque chose d’intéressant là-dedans. Je pense c’est un peu de penser qu’il y a quelque chose de plus grand, donc c’est une espèce d’absolu, entre guillemets » (sujet J – professeur agrégé de chimie).

Dans cet extrait,

  • le fait d’affirmer qu’on a renoncé à un congé de paternité soi-disant pour « aider » son département est révélateur d’une certaine « adhésion » du professeur aux normes et valeurs prescrites de plus en plus par la société, l’organisation, les pairs, etc.

On voit ici une « correspondance » entre les structures organisationnelles qui poussent au dépassement de soi, à l’excès, à la productivité, à l’hyper-fonctionnement, etc., caractéristiques de l’hypermodernité, et la structure psychique de l’individu qui en vient à penser, à justifier une action (le renoncement à un congé de paternité) par rapport au « bien » de son département.

Ce qu’Arnaud Mercier (2012) dénonce d’ailleurs dans son texte, notamment à partir de la page 221,

  • lorsqu’il évoque le fait que l’Idéal du Moi est capturé par la pression managériale.

Cela va de pair avec ce qu’un professeur de théâtre (agrégé) nous a affirmé au cours d’une entrevue :

« Il ne faut pas s’asseoir sur nos lauriers. Il faut qu’on se dépasse. Il y a cette philosophie-là qui est implicite, bien qu’exprimée parfois lors de situations bien précises mais que je sens chez à peu près tout le monde [tous les professeurs] « (sujet I – professeure agrégée de théâtre).

Dans cet extrait, « s’asseoir sur ses lauriers » est d’emblée considéré comme péjoratif, contraire à la productivité dont on s’attend qu’elle soit la plus élevée possible.

  • Un idéal certes légitime, mais qui demeure justement un idéal que plusieurs professeurs n’ont jamais l’impression de pouvoir atteindre une fois pour toutes.

Car on peut toujours, par exemple, publier davantage. On peut toujours être plus productif et l’on est constamment comparé à quelqu’un de plus productif que soi-même.

Il faut donc déposer des demandes de subvention à chaque occasion de financement, pour demeurer dans le circuit de la recherche :

« Il semble y avoir vraiment une pression pour que tout le monde fasse des demandes de subventions (sujet P – professeur titulaire de biologie) ; « Les subventions [sont une préoccupation] constante. […]. Toutes les années, tous les jours, tout le temps » (sujet G – professeur titulaire de biologie) ; « La pression pour avoir des subventions, même quand on n’en a pas de besoin, est énorme » (sujet L – professeure assistante d’études politiques).

  • La question des subventions demeure une préoccupation majeure des professeurs interrogés.

Ce qui va avec ce qu’Éric George (2013) souligne dans son texte, notamment à partir de la page 240.

S’appuyant sur Yves Gingras (2003), Éric George précise que les professeurs sont devenus de véritables « entrepreneurs ».

Or, l’université pour laquelle travaillent les professeurs a ceci de particulier qu’elle valorise beaucoup la recherche subventionnée. Ainsi ceux-ci sont-ils plongés dans une « culture de la recherche » qui invite à soumettre constamment des demandes de subvention pour pouvoir atteindre les critères de « performance » auxquels ils sont soumis. Ce qui semble créer une pression supplémentaire sur ces mêmes professeurs, puisqu’on sait que, pour pouvoir accomplir certaines tâches clés (liées à tout travail de recherche), il faut obtenir des subventions alors que celles-ci sont de plus en plus difficiles à remporter (caut, 2011).

Or, ces pressions spécifiques liées à la dimension « recherche » du travail de professeur sont particulièrement présentes chez les jeunes et/ou nouveaux professeurs, comme l’explique celui-ci, titulaire en histoire :

« Les pressions pour faire des demandes de subventions de recherche sur mes jeunes collègues sont très, très, très élevées. […] Quand j’ai commencé [vers la fin des années 80] on s’attendait à ce que je sois un bon professeur et à ce que je publie ma thèse en un livre ou sous forme d’articles. Il n’y avait pas d’exigences. On ne m’encourageait pas ou il n’y avait pas de pressions pour faire des demandes de subventions. Mais maintenant les jeunes collègues sont dans le jeu des [demandes de] subventions » (sujet O – professeur titulaire d’histoire).

Ce témoignage va de pair avec un autre, cette fois provenant d’une professeure adjointe en sciences de la réadaptation qui explique l’« ambiance » qui prévaut chez les professeurs, particulièrement en début de carrière :

« Tous les professeurs sentent qu’il faut vraiment mettre des efforts, surtout en début de carrière, sur la recherche. [C’est bien] d’obtenir au moins une grosse subvention, et puis d’avoir écrit au moins un article par année. Et puis d’avoir au moins obtenu une subvention d’un des trois conseils [de recherche] et/ou d’un autre organisme externe qui donne des grosses subventions. […]

Ce qu’on nous dit c’est que ça prend cela pour avoir notre permanence. […] [Avant d’obtenir la permanence] c’est sûr que si on n’a pas de subvention on est inquiet. Parce que là on ne pourra pas faire de recherche et on n’aura pas de quoi publier. On ne va pas avoir notre permanence » (sujet E – professeure adjointe de sciences de la réadaptation).

Dans ce témoignage, le fait de dire que les professeurs « sentent qu’il faut vraiment mettre des efforts » apparaît très révélateur des structures organisationnelles en place. Si l’on suit ce que d’autres professeurs ont indiqué plus haut concernant la « réussite individuelle », cela renvoie sans doute au phénomène de « surtravail » dont parle Nicole Aubert (1999 : 91) dans son analyse de cas multiples où elle traite du « phénomène de surtravail obligé mais non dit, et à l’installation d’une sorte de culture du travailler trop obligatoire ».

Or, telle une spirale, plusieurs professeurs ont indiqué que l’enjeu était le manque flagrant de temps pour pouvoir réaliser tout ce qu’ils souhaitent et/ou tout ce qu’on leur demande de réaliser (de manière implicite ou explicite) :

« Le problème principal c’est que le travail, que ce soit dans les trois aspects qu’on est supposé faire – recherche, enseignement, puis service, mais surtout en recherche – n’est jamais fini.

Tu pourrais travailler 24 heures sur 24 toute ta vie et tu aurais encore d’autres choses à faire [par rapport au travail] » (sujet B – professeur titulaire de biologie) :

« J’ai l’impression de ne pas en faire assez, parce qu’il s’agit d’un milieu où j’ai l’impression qu’il n’y a pas de limites et qu’on peut en faire autant qu’on peut en faire. […] Aussi longtemps qu’on peut en produire [de la « pensée nouvelle »], on va en produire. J’ai parfois du mal à gérer cela, parce que j’ai le sentiment que je devrais peut-être en faire plus » (sujet I – professeure agrégée de théâtre).

Dans ces extraits, on comprend que les professeurs voient leur travail comme étant un ensemble d’activités qu’ils n’arrivent jamais à finaliser dans les délais impartis, dans la mesure où ils ont l’impression – malgré toute leur volonté – qu’ils peuvent et qu’ils doivent toujours en donner plus. Il faut dire que leur triple mandat (enseignement, recherche, services administratifs) y est sûrement pour quelque chose, et il est d’ailleurs considéré comme étant lourd par plusieurs dont ce professeur agrégé de sciences sociales :

« Je trouve ça très exigeant de jongler avec les différentes dimensions du travail de professeur, que ce soit l’administration, l’enseignement ou la recherche. [Et aussi] la demande de fonds. Je trouve que tout cela ensemble c’est beaucoup » (sujet H – professeure agrégée de sciences sociales).

Cette difficulté liée aux exigences des différentes fonctions des professeurs d’université n’est pas nouvelle, comme l’indiquent Denis Bertrand et Roland Foucher (2003) en référence à James L. Bess (1982) qui avait

  • « défendu la thèse que les tâches professorales étaient trop nombreuses, trop complexes, trop disparates et pas assez intégrées et articulées, condamnant les professeurs à vivre un stress considérable et à être, malgré leurs efforts, peu productifs » (ibid. : 359).

Qu’à cela ne tienne, les professeurs estiment, pour la plupart, qu’ils sont passionnés par leur travail et qu’il est facile de s’investir corps et âme pour leur profession, au risque parfois de s’enrôler dans une spirale qui peut être dangereuse, comme en témoigne ce professeur titulaire de biologie :

« Je pourrais me tuer à l’ouvrage. Le travail à l’université [est exigeant]. […] Ce n’est jamais fini. On peut toujours en faire plus. Et on peut s’y perdre ou briser nos couples [relations amoureuses], voire s’éloigner de nos enfants en agissant de la sorte » (sujet P – professeur titulaire de biologie).

Dans ce témoignage, on voit jusqu’où les exigences de « performance » liées au travail professoral peuvent (ou ont le potentiel de) conduire.

Comme le rappellent Michel Lallement et ses collaborateurs (2011 : 24) en parlant de la « souffrance au travail »,

  • « les difficultés avec ses proches, liées au fait de trop se consacrer à son travail, sont un symptôme particulièrement clair de pression excessive dans le travail (Baudelot et al., 2003) ».

[…]

Dans son ouvrage publié déjà en 1988, Laurent Laplante s’interrogeait sur le travail en tant que tel dans les universités. Il affirmait notamment que

  • « la charge de travail du professeur d’université est, qu’on le veuille ou non, au cœur des plus importants débats sur l’utilité et l’avenir de l’université » (Laplante, 1988 : 62 ; cité in : Bertrand, 1993 : 9).

Force est de constater, plus de 25 ans plus tard, que ce propos est toujours d’actualité.

Les quelques témoignages que nous avons ici mobilisés ne visaient qu’à rendre « intelligibles » la manière dont se « vivent » les pressions et contraintes de l’université au quotidien, par les professeurs eux-mêmes. Évidemment, les professeurs ne résument pas leur travail à cela uniquement. De multiples autres facettes du travail professoral font aussi qu’ils l’apprécient.

Nous ne voulions pas non plus « critiquer » en eux-mêmes les témoignages que nous avons recueillis, pour ne pas tomber dans le piège qui consisterait à dire qu’ils sont « aliénés ». Ce serait trop simpliste, voire trop facile.

Ce qui nous a intéressé d’abord et avant tout, c’est cette « impression » commune et partagée d’être contraint d’en faire beaucoup et toujours plus au quotidien. Ce qui est pour nous le symptôme de « quelque chose », d’une transformation en cours que nous avons essayée d’interpréter.

  • Bien entendu, comme le montrent les travaux en psychologie du travail et des organisations, on connaît l’importance des traits de personnalité sur l’impression d’être contraint et de subir des pressions.
  • Sans vouloir balayer du revers de la main ces travaux qui vont mettre l’accent sur l’individu en tant que tel, nous pensons que les témoignages que nous avons recueillis conduisent avant tout à admettre que certaines structures organisationnelles sont à l’œuvre.

Ces dernières ont fait l’objet des discussions sur l’Université des 22e et 23e livraisons de Questions de communication (2012, 2013).

  • Ce qui en ressort, entre autres éléments,
    • c’est que la survalorisation de la recherche et de la publication au sein de l’université contemporaine contribuera à exacerber la compétition entre professeurs (Leclerc et al., 2005 : 7-8) qui connaissent bien le poids de la maxime « publish or perish ».

Comme l’indique Éric George (2013 : 242), cette maxime semble d’ailleurs « plus vraie que jamais ».

Les professeurs que nous avons interrogés accordent tous une place prépondérante à la recherche dans leur carrière. Nous venons de le dire, ils ont l’impression qu’ils travaillent beaucoup, de plus en plus, voire « trop » dans certains cas.

  • Cependant, ces mêmes professeurs semblent plutôt s’en accommoder et ont ainsi tendance à reproduire les structures en place.

Il y aurait donc lieu de s’interroger sur le rôle des professeurs eux-mêmes dans la reproduction de ces structures, dans le fait qu’ils « adhèrent » en quelque sorte au système même si au cours des entrevues certains ont pu poser un regard critique sur les exigences de contribution de scientifique dans leur domaine respectif.

Mais qu’à cela ne tienne, comme l’indique Éric Dacheux (2013 : 206), en référence notamment au new public management, si celui-ci est à la base de tous les maux c’est aussi parce qu’il a été peu combattu

« et que, depuis longtemps, beaucoup d’universitaires ont renoncé à être des chercheurs libres, préférant s’abriter derrière les dysfonctionnements du système plutôt que de lutter pour le réformer ».

  • Il s’agit ici d’une question tout à fait centrale qui mériterait d’être débattue davantage. Car parmi les personnes interrogées, aucune ne s’est placée en opposition formelle face à ces pressions et contraintes structurelles.
  • Bien que déplorées par plusieurs professeurs interrogés, ceux-ci ne se sont jamais posés comme « victimes » dans la manière dont ils ont raconté leur quotidien.
    • C’est-à-dire qu’on dit prendre ses distances avec les « structures » en place (celles qui poussent au productivisme), mais on les reproduit en même temps.

Ainsi les professeurs interrogés s’estiment-ils tout à fait « libres » de leurs actions, entrant directement dans la logique – le « jeu » – du champ universitaire pour reprendre Pierre Bourdieu (1980). Or, c’est cette « intériorisation » des normes et des règles du jeu dont s’inquiétaient Chantal Leclerc, Cécile Sabourin et Micheline Bonneau (2005 : 15) : « S’ils voient les ficelles des discours qu’on leur sert, les professeures et professeurs ne se dégagent pas facilement de [leur] emprise psychologique ».

Et c’est ici que notre discipline – les sciences de l’information et de la communication – trouve son importance comme le précise Aranud Mercier (2012 : 200).

Dans ce texte, nous voulions avant tout donner la parole aux professeurs qui n’ont pas nécessairement l’occasion de réfléchir, au quotidien, sur leur propre pratique.

Comme l’indique Vincent de Gaulejac (2014), « c’est donc à nous, chercheurs spécialistes du travail, de les aider à trouver les mots pour le dire, afin que la signification du travail s’exprime au plus près de leur vécu ». »

– Bonneville, L. (2014). Les pressions vécues et décrites par des professeurs d’une université canadienne: Témoignages. Questions de communication, 26(2), 197-218.

 

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Lectures supplémentaires / complémentaires : 

  • Musselin, C. (2019). Propositions d’une chercheuse pour l’Université. Presses de Sciences Po.
  • Musselin, C. (2008). I. Qui sont les universitaires ?. Dans : Christine Musselin éd., Les universitaires (pp. 8-28). La Découverte.
  • Foegle, J. (2013). Précarité du statut des jeunes chercheurs et doctorants étrangers. Plein droit, 97(2), I-VIII.
  • Romainville, Marc, Rémi Goasdoué, et Marc Vantourout. Évaluation et enseignement supérieur. De Boeck Supérieur, 2013
  • Latour, B. (2009). Universitaires, encore un effort pour être autonomes. Revue du MAUSS, 33(1), 279-282.
  • « Publier aujourd’hui une revue de sciences sociales », Politix, 2012/4 (n° 100), p. 221-256.
  • Farchy, J. & Froissart, P. (2010). Le marché de l’édition scientifique, entre accès « propriétaire » et accès « libre ». Hermès, La Revue, 57(2), 137-150.
  • « « Où en sont les publications scientifiques aujourd’hui ? » », Revue française d’histoire économique, 2018/1 (N° 9-10), p. 226-251.
  • Kossi, Y., Lesueur, J. & Sabatier, M. (2013). Compétition académique et modes de production scientifique des économistes français. Revue d’économie politique, vol. 123(4), 469-494.
  • Longo, G. (2009). La bibliométrie et les gardiens de l’orthodoxie. Revue du MAUSS, 33(1), 203-207.
  • Berry, M. (2009). Les mirages de la bibliométrie, ou comment scléroser la recherche en croyant bien faire. Revue du MAUSS, 33(1), 227-245.
  • Audier, S. (2009). Léon Bourgeois, l’Université et l’idéal républicain. Revue du MAUSS, 33(1), 35-37.
  • Birman, J. (2010). L’éclipse du sujet et de la singularité dans le discours de l’évaluation. Cahiers internationaux de sociologie, 128-129(1), 217-244.
  • Dubost, N. & Kalika, M. (2019). Pour quel impact œuvrent les revues académiques : Une approche par la théorie des communs. Revue française de gestion, 284(7), 125-147.
  • Carayol, N., Filliatreau, G. & Lahatte, A. (2015). Impact, dominance et classements des universités. Revue économique, vol. 66(1), 173-194.
  • Martimort, D. (2015). Incitations explicites et implicites dans les universités en concurrence: Quelques pistes de réflexion. Revue économique, vol. 66(1), 195-217.
  • Menger, P., Marchika, C. & Hanet, D. (2015). La concurrence positionnelle dans l’enseignement supérieur: Les grandes écoles de commerce françaises et leur académisation. Revue économique, vol. 66(1), 237-288.
  • Singaravélou, P. (2008). De la psychologie coloniale à la géographie psychologique Itinéraire, entre science et littérature, d’une discipline éphémère dans l’entre-deux-guerres. L’Homme & la Société, 167-168-169(1), 119-148.
  • Louakima, J. (2019). Passé et present de la psychologie en Afrique subsaharienne. Psychologie Française, 64(3), 257-276.

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