Mattelart : « Histoire de l’utopie planétaire. De la cité prophétique à la société globale »

« Société globale, mondialisation, espace- monde, réseaux planétaires, maillage, Net, telle est l’alchimie lexicale du nouvel âge d’or de la « techno-utopie oecuménique » postmoderne et postcapitaliste qu’analyse Armand Mattelart dans sa magistrale Histoire de l’utopie planétaire (1). Remontant jusqu’aux courants millénaristes, l’auteur montre comment le rêve d’unité de l’humanité, dont, depuis la plus antique philosophie, la perte a été assimilée à la dégénérescence de l’homme et au mal, a nourri toutes les utopies. De la République universelle chrétienne au cosmopolitisme, de l’universalisme des Lumières à l’internationalisme prolétarien, du libéralisme mercantiliste à la globalisation de la société et du marché se dessine en filigrane le désir d’abolir les distances et les frontières.

Mais cette lecture n’est pas qu’érudite. Elle fournit aussi une grille d’analyse impitoyable pour débusquer tout ce que charrie cette fringale planétaire, qui doit autant aux idéologues technocratiques qu’aux rêveurs prophétiques : une utopie peut en cacher une autre. Dès la Renaissance, le commerce est conçu comme un outil privilégié de communication, de concorde et d’unification du monde, et c’est précisément pour cela qu’il avait mauvaise presse dans la cité antique, qui y voyait une menace à son unité. L’élargissement du monde lié aux découvertes, le développement des échanges et la naissance d’une économie capitaliste ont alimenté, avec le mercantilisme et le laissez-faire, une utopie s’efforçant d’articuler unité de l’humanité et commerce. Dans ce discours, la volonté de paix universelle répond au souci d’assurer autant la sécurité des échanges que celle des populations. De même, l’universalisme double la rhétorique de la fraternité entre les hommes et les peuples d’un discours sur la production et la circulation des biens. Quant à l’obsession de la communication qui s’empare des décideurs visionnaires, elle vise avant tout la maîtrise des routes du commerce. Le marquis d’Argenson était on ne peut plus clair : « Toute l’Europe ne devrait être qu’une foire générale et commune », et c’est bien à ce rêve-là que la construction européenne a donné une absolue priorité.

Armand Mattelart montre à quel point l’actuelle utopie mondialiste libérale est dangereuse en ce qu’elle a expulsé l’homme de son projet. L’immense réseau technologique de communication tout comme le marché global semblent n’être plus porteurs que d’eux-mêmes et de leurs intérêts propres : par un retournement diabolique, le rêve d’unité s’est renversé. Plus la technologie se développe, plus les réseaux de communication s’étendent, et plus le lien social s’atténue : l’homme est seul, divisé, ravalé au statut de « périphérique » et bientôt de « virtuel ». Le marché détruit les fraternités porteuses de résistances et de révolutions qui, dans l’histoire, se sont fondamentalement inscrites dans les frontières de la nation. De ce point de vue, l’utopie mondialiste peut être analysée comme une anti-utopie internationaliste, qui suppose encore des nations, et comme une contre-utopie démocratique, qui vise à couper définitivement le cordon ombilical avec le politique, c’est-à-dire avec ce qui, jusqu’ici, a fondé la citoyenneté. Mais la mise en place d’un espace-monde sans frontières, transparent et perméable à souhait, pourrait bien provoquer le retour à la case départ : un état de nature qui, même hautement pacifié par le commerce mondial et la technologie, est un état potentiel de guerre, et pas seulement économique.

Cet essai passionnant, remarquablement écrit et foisonnant de références d’auteurs connus et moins connus, ouvre non seulement les portes des rêves qui ont nourri notre imaginaire collectif, mais invite aussi à une prise de conscience lucide et citoyenne. »

Mireille Azzoug

« «Depuis la Renaissance et les grands voyages de découverte, le désir de paix universelle tend vers la quête d’un espace sans frontières. » Armand Mattelart

Très présente depuis la fin des années 80, l’idée que le monde devient une seule et même société n’est pas neuve. Pour Armand Mattelart, il existe un lien tout à fait observable entre les conceptions universalistes qui se sont succédées depuis cinq siècles. Il soutient que « du fond des siècles chrétiens a resurgi la notion de « grande famille humaine » ». Il estime que la résurgence actuelle correspond à une doctrine manageriale et surtout à une fiction publicitaire, que « les pasteurs de la religion techno-globale » ont organisées pour la circonstance « en promettant de conduire le troupeau des fidèles vers l’eldorado numérique d’une nouvelle démocratie athénienne ». L’auteur tente de réinscrire le discours des publicitaires et des gourous actuels dans la lignée des utopies mondialistes, « longue tradition de l’imaginaire de la communion/communauté des Terriens qui a accompagné l’expansion du capitalisme occidental depuis le xvie siècle ».

Le détour par l’histoire des utopies et projets politiques n’est pas seulement destiné à éclairer les cadres rhétoriques et symboliques resurgissant aujourd’hui. Par la mise en perspective historique, il fonde un refus du concept de « naturalisation » des forces du marché, cette idéologie accompagnatrice du développement du capitalisme mondial. Un double projet, scientifique et de dévoilement politique, sous-tend le livre.

Plus que la découverte par Christophe Colomb, c’est plutôt l’invention de l’Amérique par les marins et les lettrés au début du xvie siècle qui constitue la grande rupture. L’histoire de l’utopie planétaire commence vraiment avec les grands voyages de la Renaissance. Le Nouveau Monde devient, dans l’imaginaire européen du xvie au xviiie siècles, le lieu des utopies communautaires. A partir des récits d’Amerigo Vespucci, qui « entre rêve et réalité » construisent « le premier événement global de l’histoire », se déploie toute une littérature dont on connaît quelques textes essentiels. L’Utopia, publiée en 1516 par Thomas More, sert de « matrice à toute une lignée de grands récits de réforme des sociétés humaines en butte à l’inégalité et à l’injustice sociale… ». Le genre utopiste se développe en relation avec les progrès de la découverte européenne du monde, mais également en référence avec une conception théologico-philosophique issue du fond gréco-chrétien. Montaigne, dans ses Essais datant de 1580, utilise par exemple autant des références anciennes que contemporaines pour prôner ce que nous nommerions aujourd’hui la relativité des cultures. Les projets ou réflexions humanistes de l’époque ont pour but de restaurer l’idéal de la communauté chrétienne, au moment où l’on assiste à l’émergence des Etats.

Dès le xviie siècle apparaît le droit, un nouveau grand courant de pensée sur la communauté humaine : « Peu à peu, et par des voies souvent déconcertantes, le droit des gens se débarrasse au xviiiesiècle de sa gangue théologique et accrédite la conception d’une société universelle, non plus chrétienne, mais tout simplement humaine. » Ce processus émerge au travers de la régulation de la navigation et de l’instauration des libertés de circulation commerciales, autant que par l’établissement d’un droit des Etats souverains. A la différence du courant utopique qui, de T. More au xxe siècle, tente de rêver la société idéale, le processus de régulation internationale s’ancre sur la réalité de l’expansion coloniale européenne : « L’enjeu de l’exploitation des ressources coloniales donne à la question de la liberté des mers sa dimension planétaire. » La mise en place du droit international, amorcée par Grotius et consacrée par les traités de Westphalie au début du xviiie siècle, s’appuie sur l’affirmation de règles communes s’imposant à tous dans la guerre. On déduit des exemples multiples fournis par l’ouvrage que la pensée européenne sur le monde s’est déployée autour de trois pôles : l’utopie avec ses avatars techniciens ou socialistes, la réflexion sur la liberté économique et le concept du droit international des Etat-nations. Si les deux premiers pôles sont détaillés tout au long du livre, la question du droit international n’y surgit que rarement. Pour A. Mattelart, l’histoire de la pensée occidentale sur la globalité résulte avant tout d’une confrontation idéologique entre les justifications du capitalisme et les formes diverses de l’utopie communautaire. Il aborde pourtant la question de la guerre entre Etats, détaillant les réflexions concernant la possibilité d’établissement d’une paix universelle qui se développent au xviiie siècle et particulièrement sous la Révolution française. A la fin du xviiie siècle, deux modalités de l’imaginaire cosmopolite émergent. « L’une, fondée sur la déterritorialisation marchande, est incarnée par la « république mercantile universelle » prônée par les hérauts de l’économie classique. » Dans cette conception, « le marché, de par sa capacité à se jouer des frontières nationales, devrait avoir raison des siècles de plomb des sociétés militaires. Le mécanisme de l’autorégulation marchande assurerait la concorde entre les citoyens promus en consommateurs souverains. » Dans un registre différent mais souvent complémentaire, « les révolutionnaires de 1789 pensent l’unification du monde en termes de rayonnement de valeurs universelles à partir de la nation, qui a pour vocation d’extraire l’humanité entière de sa préhistoire. » Voila les deux grandes matrices idéales d’un espace sans frontières qui, depuis la fin du xviiie siècle jusqu’à aujourd’hui, ne cessent de se rapprocher ou de diverger. A. Mattelart examine la vision du libéralisme économique à travers les oeuvres d’Adam Smith et de sa postérité, et s’attarde plus longuement sur la réflexion universaliste des révolutionnaires qui, comme Condorcet, estiment nécessaire l’émancipation de l’ensemble du genre humain et l’établissement d’une instruction publique, seule à même de former des citoyens raisonnables. Avec justesse, l’auteur montre, via un portrait passionnant du révolutionnaire universaliste Anacharsis Cloots, l’existence conjointe au sein de la Révolution française d’une aspiration internationaliste humaniste et de son contraire, l’implacable logique nationaliste portée par Robespierre, qui voit rapidement dans les révolutionnaires étrangers des ennemis à abattre. Une opposition similaire divisera un siècle plus tard les factions de la social-démocratie et du communisme, les tenants d’un internationalisme fort et ceux d’une incarnation nationale du socialisme. A. Mattelart présente longuement les débats entre les bolchéviques et les socialistes allemands, puis entre les staliniens et les trotskistes dans les années 20-30.

L’ouvrage s’appesantit sur le xixe siècle. En effet, c’est durant la période qui va de l’invention du chemin de fer à la Première Guerre mondiale que les imaginaires sociaux et politiques de la globalité sont allés le plus loin. Le genre utopique, devenu littérature d’anticipation (Jules Vernes, Aldous Huxley, etc.), atteint, grâce au relais de la presse à grand tirage, une notoriété inconnue jusqu’alors. Le libéralisme politique et commercial, en lien avec l’hégémonie économique anglo-saxonne, triomphe. Le mouvement socialiste et communiste déploie une vision internationaliste au prix de luttes internes entre anarchistes et marxistes. La fin du xixe siècle est également celle de l’émergence des ligues pour la paix et des sociétés humanitaires.

La Première Guerre mondiale sonne le glas de l’internationalisme prolétarien, alors que s’affirme un nouvel idéal de société des nations grâce au président des Etat-Unis Woodrow Wilson.

Le xxe siècle est marqué du sceau de l’idéalisme wilsonien, qui tente de promouvoir la coopération internationale par l’extension de la démocratie et le rejet de l’impérialisme.

La Société des nations d’abord, puis le système d’institutions de l’Onu après la Seconde Guerre mondiale attesteront de la force des idées de coopération internationale. Ce n’est cependant pas cet aspect, ô combien crucial, des représentations de la société globale et de la lutte contre la guerre, qu’A. Mattelart privilégie. Il présente sommairement mais justement l’affrontement idéologique de la guerre froide comme l’opposition de deux conceptions de la société globale. Mais il choisit de s’appesantir sur le développement de la postmodernité des années 60-70. Dans l’immédiat après-guerre, James Burnham pariait sur l’émergence de nouvelles couches sociales. Peu après, des sociologues comme Daniel Bell ou Raymond Aron annonçaient la fin des idéologies. L’auteur situe à cette époque la fin des utopies socialistes, et le début du règne des utopies entrepreneuriales. Les années 70-80 voient exploser l’interrogation sur la société globale et la transnationalité au travers des questions écologiques, de la généralisation des communications ou de la globalisation financière. L’auteur décrit les processus en cours et rappelle que, derrière l’idéologie de la transparence et de l’égalité véhiculée par les tenants de la globalisation, subsistent les inégalités. L’argumentation s’inscrit dans une tradition d’analyse issue du marxisme, qui voit dans les idéologies des fausses représentations élaborées pour masquer le réel des inégalités sociales.

La conclusion critique du livre met en avant, contre l’hypothèse publicitaire et idéologique d’une fusion communicationnelle et culturelle planétaire, la notion essentielle de « créolisation » culturelle définie par l’écrivain caraïbe Edouard Glissant. Il est en effet pertinent de se déprendre d’une vision «globalitaire» pour interpréter les phénomènes de fusion et de division qui se déroulent, tant aux plans culturel qu’économique ou politique. L’auteur réinscrit le moment actuel dans sa profondeur historique, ce qui permet de voir les émergences ou extensions de réseaux et groupes transnationaux, ainsi que les réinscriptions identitaires locales, les créolisations multiples des sociétés contemporaines. Les mégapoles actuelles sont de ce point de vue emblématiques, puisqu’elles allient en même temps des réseaux économiques ou de communications globaux, fondés sur la culture manageriale et symbolisés par les grands immeubles de verre des centres d’affaires, et des créolisations de toutes sortes, dans les downtowns américains ou les banlieues européennes par exemple. C’est bien là que naissent aujourd’hui langues et cultures nouvelles. »

« Contre l’idée répandue d’un marché mondial créateur de lien social, Armand Mattelart dresse une histoire de l’utopie planétaire dans sa diversité. D’une cité prophétique, nouvel âge d’or planétaire, dessinée par et pour les élites, aux utopies technologiques d’aujourd’hui, les ruptures marquent le pas. Pluralité et tensions des formes – institutionnelle et collective ou individuelle-, des dimensions – religieuse, économique, politique, technique -, des mobiles – éthiques, économiques – témoignent d’une construction complexe de l’objet.

La réflexion est articulée en deux parties ; la première, cosmopolis, renvoie à la symbolique mondiale du XVème siècle à la Grande Guerre. La découverte des Amériques provoque une remise en cause de la représentation physique et de la conception unifiée du monde. La religion perd le monopole du discours sur l’universalité, au profit d’une définition plus juridique de l’échange et de la communication. La liberté des mers est une problématique centrale, et permet de penser la frontière et la nation. Les utopies développées sont alors soit théoriques (à l’instar des écrits de Thomas More – L’Utopie, 1516- , de Campanella – La Cité du Soleil, 1602 -, ou de Francis Bacon, dont La New Atlantis paraît en 1623), soit plus pratiques, asseyant la paix sur un principe juridique et commercial, à l’instar du Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe de l’abbé Saint-Pierre, paru en 1713.

À la fin du XVIIIème siècle, les Recherches sur la nature et les cause de la richesse des nations d’Adam Smith ont deux conséquences. D’une part, le marché est considéré comme une entité qui transcende les hommes : la liberté marchande, individualiste, est la condition du progrès vers l’universel. D’autre part, le progrès technique – particulièrement dans le domaine de la communication- est considéré comme le moteur de l’union entre les peuples. Après la Révolution française, cette dualité se profile de manière plus systématique, entre partisans d’une « déterritorialisation marchande » (avec l’économie politique classique) et partisans d’un rayonnement (européen) des valeurs universelles (avec la philosophie kantienne des transcendantaux).

Le XIXème siècle est une période prolixe. Une nouvelle « religion de l’universel » apparaît, les travaux scientifiques sont posés comme principe de réorganisation du lien social international. Du saint-simonisme, distinguant pouvoirs temporel de l’économie et intemporel de la science, au positivisme de Comte, force est de constater un « esprit positif à l’assaut du globe » (p. 104). C’est aussi l’époque d’un renouveau du christianisme, avec le développement d’une école théocratique prônant, autour de la figure de Joseph de Maistre et de son ouvrage Du Pape, paru en 1819, le retour d’un pouvoir théocratique pour «l’unité religieuse et politique » de l’Europe. A. Mattelart ne manque pas de souligner la dimension principalement européano-centrée des débats, même s’il témoigne d’initiatives extra-européennes à l’instar du rêve de Bolivar, en 1810, d’une Amérique du Sud unifiée. Le XIXème siècle voit enfin naître l’esquisse d’une internationale socialiste. Elle est d’abord imaginée par des théoriciens comme Owen, Fourier ou Saint-Simon, prônant une religion d’avenir capable d’incarner les désirs du corps social. Puis Marx et Engels érigent en 1848 dans leur Manifeste du Parti Communiste la classe ouvrière en porteuse d’une universalité mondiale. La première internationale voit le jour en 1864 à Londres, et porte déjà en son sein les tensions entre dimensions nationale et internationale, récurrentes au XXème siècle.

Au tournant du XIXème siècle, l’expansion des technologies de réseau, comme le télégraphe ou plus symboliquement le cinéma, impulse une nouvelle vision du monde, affranchie des paramètres temporel et géographique. À la montée des nationalismes s’opposent des ligues de paix fondées sur des motifs divers, scientifiques ou économiques (l’Anti-Corn League, fondée par Cobden, milite ainsi pour une paix universelle favorable aux échanges). Dans ce contexte de décalage entre aspirations transnationales des savants et réalités politiques plus tendues, la représentation d’un monde solidaire s’appuie sur l’interdépendance entre les individus.

La deuxième partie de l’ouvrage, intitulée Technopolis, traite des utopies planétaires modernes, plus pratiques que leurs ancêtres. La Première Guerre mondiale est une rupture dans l’histoire de ces utopies. L’association universelle devient un impératif dont la forme politique reste à définir. Si les 14 points de Wilson incarnent un certain idéal de l’universel, c’est le schéma théorique anglais, libéral, qui prévaut aux conférences de paix de 1918. Malgré leur retrait de la scène internationale, les États-Unis sont devenus la première puissance mondiale, concentrant capitaux économiques, prestige politique et culturel. La remise en cause de l’ordre du monde accélère la « crise de l’universalité » (p 245), et de l’identité culturelle européenne. La Première Guerre mondiale est aussi le laboratoire de techniques de conditionnement de masse, dont l’entre-deux-guerres voit l’expansion. Dans Public Opinion paru en 1922, Walter Lippman met ainsi en exergue le pouvoir de la propagande, que les régimes totalitaires n’hésiteront pas à utiliser pour persuader les populations du bien fondé de leur modèle de société.

L’Europe voit surtout son influence décroître au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La guerre froide attise une « tentation bipolaire » (p. 283), opposant deux idées de l’universel et polarisant le globe selon la logique de blocs, . Le terme « global » entre en usage dans un cadre de guerre psychologique, guerre des ondes et des médias. L’organisation des Nations Unies, instance de paix à la conception univoque du développement, soulève bien des oppositions, de la politique de la chaise vide pratiquée par l’URSS jusqu’en 1950 au mouvement des non-alignés, né de la conférence de Bandung en 1955.

Dans les années 1960, le sentiment d’une « fin des idéologies » (ouvrage de D. Bell paru en 1960) et la thématique de la société post-industrielle dominent. Autour des possibilités offertes par l’expansion des réseaux immatériels se développent des utopies variées. Ainsi, le « village global », prôné par M. McLuhan dans The Medium is the Message, 1967, est conçu comme une réponse au sentiment de fragmentation : les réseaux permettraient de retrouver un état de cohésion proche de la communauté villageoise.

La crise des années 1970 adjoint au global une dimension de risque : la décennie est marquée par la crainte du « spectre multinational » (p. 323). Figure de l’économie des réseaux, IBM est symbolique de ces firmes puissantes : elle incarne les nouvelles formes d’une société de contrôle. La question informatique divise les intellectuels. Les partisans de ce nouveau média insistent sur sa dimension démocratique et sa capacité à mobiliser la population – à l’instar du rapport Nora Minc de 1978 sur L’informatisation de la Société – , voire à développer le Tiers-Monde – selon J.J. Servan-Schreiber, dans Le Défi Mondial (1980). Cependant, face à la défaite américaine au Vietnam et aux nouveaux risques technologiques, des alternatives, écologiques d’une part, laissant la part belle aux figures culturelles locales d’autre part, prennent durablement racine.

En conclusion, l’auteur rappelle qu’au fil des siècles, l’utopie d’une communauté internationale fondée sur l’universalité et la diversité des cultures a laissé place à l’utopie « néolibérale » d’une « planète techno-financière » (p. 343). Segmentation et globalisation agissent dans le sens d’une uniformisation autour d’un capitalisme triomphant, qui a montré ses limites avec la crise. A. Mattelart souligne ainsi la nécessite de « repenser la participation des citoyens », pour transformer l’invocation d’un idéal de redistribution et de justice en une réalité. »

« Le marché est en passe de réussir là où ont échoué les grands empires et les gran-des religions : fusionner l’ensemble des êtres humains dans une communauté globale  » : ce leitmotiv a pendant près d’un quart de siècle nourri les discours des nouvelles élites de l’économie mondialisée. Sans le dire, elles ont habillé leur projet de totalité mercantile d’images puisées dans la longue tradition de l’imaginaire du rassemble-ment du genre humain qui a accompagné l’expansion du capitalisme occidental depuis le XVIe siècle. La crise contemporaine du modèle libre-échangiste d’ordonnancement de la planète repousse les bornes de l’horizon indépassable qu’il fixait à l’humanité et ravive la mémoire des utopies planétaires enfouies.

De la  » citoyenneté du monde  » au gouvernement mondial, de la  » République mercantile universelle  » de Adam Smith aux multiples versions des  » États-Unis du monde  » et de l' » Association universelle « , Armand Mattelart analyse les espoirs et les illusions nourris par les rêves d’une unité du monde sous le signe d’une religion, d’un empire, d’un modèle économique ou du droit des peuples à s’émanciper. En mettant aussi au jour les ambiguïtés et les faux-semblants dont ils sont souvent porteurs – y compris dans leurs avatars communicationnels les plus contemporains –, l’auteur propose un tableau sans équivalent de l’imaginaire de notre modernité. » – Mattelart, A. (2009). Histoire de l’utopie planétaire: De la cité prophétique à la société globale. La Découverte.

« Sans présumer pour autant sur leur efficacité à assurer l’ordre, le constat sur le saut quantitatif et qualitatif des dispositifs sécuritaires fait évidemment penser aux mondes dystopiques du contrôle total imaginés par Zamiatine, Huxley et Orwell. Sauf que les sociétés démocratiques contemporaines et leurs modes de contrôle social ne vivent plus à l’ère de la société industrielle, fordienne ou totalitaire. Elles vivent au diapason de la société postfordienne, une société qui se prévaut de la flexibilité, de la fluidité et de la transparence des technologies numériques et réticulaires. Les antérieures vivaient à l’âge des machines énergétiques, symbole de l’idéologie du progrès infini. Les secondes s’abreuvent aux sources de l’idéologie de la communication sans limites. La croyance techno-déterministe dans le pouvoir magique de la communication et de ses réseaux qui a scandé les années de la dérégulation et de la spéculation sauvages tout en soutenant la promesse d’une société globale de l’information comme nouvelle édition de l’agora athénienne est la même qui a naturalisé la diffusion indolore des technologies intrusives dans les sociétés postindustrielles. Si l’exception à l’État de droit tend aujourd’hui à s’instituer en règle dans les démocraties contemporaines et réussit à se muer en normalité, c’est sous couvert de cette croyance fermement enracinée dans la mentalité collective sur le pouvoir de la technique à résoudre les problèmes de la société.

Dans son article 1er, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de l’an I affirme que « le but de la société est le bonheur commun » et que « le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles ». L’article 2 précise : « Ces droits sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. » Ce qui veut dire : sans égalité pas de liberté ; sans égalité et sans liberté, pas de sécurité.« 

– Mattelart, A. (2009). Postface. Imaginaires de crise. Dans : , A. Mattelart, Histoire de l’utopie planétaire: De la cité prophétique à la société globale (pp. 379-385). La Découverte.

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