Petite Marche nocturne dans l’après-modernité

L’on a critiqué la notion de postmodernité, à juste titre, pour son caractère flou, extensif, insaisissable, et il faut l’avouer sa dimension nihiliste. La postmodernité est pourtant un remarquable moyen d’identifier les mondes contemporains, des mondes fluctuants dilatés aux temporalités diverses et aux institutions frappées d’obsolescence. C’est un mot ou une idée comme une autre, cela a le mérite de dire quelque chose des réalités de l’après-modernité dont l’existence est observée comme phénomène indéniable sans que l’on ne soit toujours à mesure de la nommer (adéquatement ou non). Certains parlent d’hypermodernité, de toutes les façons le constat est le même nos temps contemporains ne sont plus modernes, l’on est passé à une autre réalité ou à de multiples réalités redéfinissant (donc) les cadres et univers symboliques à partir desquels nous avions l’habitude d’examiner la contemporanéité. Personne ne saurait ainsi prétendre, même en critiquant la notion même de postmodernité ou d’hypermodernité, que nous sommes encore dans la modernité telle que longtemps conceptualisée par l’occident notamment (je parle précisément des Modernes en rupture avec les Anciens, de ces philosophes dits des lumières qui ont compris que leur époque de diverses manières – tant politiquement, culturellement, symboliquement, etc. – n’était plus le monde des Anciens).

Si on se place donc du point de vue occidental, en s’inscrivant dans la pensée (autant richement éclectique que redoutablement cohérente) des Modernes, nous ne sommes plus dans la liberté-représentation (qui succédait à la liberté-alternance aristotélicienne), dans l’insularité de l’individu, dans l’hégémonie de la rationalité occidentalo-impérialiste, dans une acceptation classique de la légitimité (politique), dans les métarécits tels que le progrès (etc.) instrumentalisés dans l’ordonnancement des masses au-delà de leur caractère fédérateur des vouloir atomistes et communautaires – voire groupaux, dans les institutions disciplinaires avec leur carcéralité transformant profondément l’idée originaire d’institution d’une structure de vivre-ensemble ou de pouvoir-en-commun à un lieu d’enfermement des corps et des esprits caractérisé par le stigmate qu’est le marquage (des corps, des identités, etc.) socio-politique (donc de l’indécence dans le sens margalitien, du mépris dans le sens honnetien), etc.

Personne ne saurait affirmer sans relativiser ou fortement nuancer son propos que les caractéristiques fondamentales de la modernité sont encore effectives, personne ne saurait affirmer avec beaucoup de certitude que rien n’a changé. Et comme les principaux penseurs ou théoriciens de la postmodernité ou l’hypermodernité conviennent eux-mêmes, « postmodernité » ou « hypermodernité » ne sont que des appellations temporaires le temps de trouver sans doute celles qui sont les plus appropriées dans la définition de notre contemporanéité. Certains diraient « société liquide », certains diraient « individus et sociétés glocalisés », d’autres parleraient de « disjonctions des paysages », d’autres verraient des « monades leibniziens » aux mœurs « tribales » voire simplement le retour des « tribus », et même de « empire », voire de « société de contrôle » deleuzienne s’étant substituée à la « société disciplinaire » foucaldienne (encore que peut-on parler de « société de contrôle » sans un degré significatif de « société disciplinaire » dans la mesure où la carcéralité est moins visible sans être moins violente ?), etc. Au fond, qu’importe les appellations, les formulations, ou au-delà des conceptualisations de cette contemporanéité, le constat est assez clair : la modernité (occidentalo-pensée) est soit morte soit en radicales mutations, ou que l’on assiste à un mouvement vers quelque chose de presque indicible. Il est possible que dans plusieurs siècles (si nous n’avons pas fait mourir notre planète) que les générations qui vont nous succéder finissent par rapport à leur propre contemporanéité à trouver à la nôtre l’appellation ou la formulation adéquate (comme nous l’avons si souvent fait avec d’autres époques).

En attendant, l’une des premières grandes difficultés en réfléchissant sur cet après-modernité est de faire rapprocher plusieurs observations (contradictoires, complémentaires) de notre contemporanéité dans l’intention non pas de produire un sens et une signification uniques mais communs à travers une pensée générale cohérente intelligible tout en préservant les singularités fécondes des différents apports de la diversité (des opinions, des situations, des contextes, des théories, etc.) Nous avons besoin d’une vue globale, satisfaisante, suffisante, de notre contemporanéité ; nous avons besoin d’une unité de sens, d’un ensemble de significations relativement en cohésion, d’un cadre et univers symbolique dans lequel et à partir duquel nous puissions mobiliser toutes les ressources nécessaires afin d’abord de mieux nous comprendre comme individus / communautés et ensuite de mieux agir sur les enjeux pluriels contemporains.

Et lorsque je parle de « mieux agir » il est question essentiellement d’agir « juste » et non véritablement « d’agir bien ». La justice précède le bien, le bien éventuellement découle du juste, la justice n’est pas subordonnée au bien, le bien a très souvent été injustice, le bien est en soi très subjectif et en ce sens il n’est pas certain qu’il soit la voie à suivre (surtout si l’on interroge et examine nos mémoires historiques où nos inhumanités au nom du « bien » sont d’éloquents cimetières, et lorsque l’on observe nos sociétés dites modernes du fait qu’elles soient « ouvertes » dans lesquelles au nom du « bien » – collectif ou individuel – le stigmate est monnaie courante – légalement, socialement, politiquement, moralement, culturellement, etc. ; dans lesquelles pour le « bien » l’indécence est naturalisée et le mépris tant dans nos relations micro-sociales que dans nos institutions est une attitude normale ou normalisée ; dans lesquelles le « bien » produit de compétitivité et de sa violence intrinsèque est élevé au rang de vertu ; dans lesquelles tout ou presque est justifié en s’appuyant sur le « bien » et conduisant ainsi aux guerres de nos quotidiennetés, etc.).

Bref, « mieux agir », vaste programme, déjà définit comme ça (définition potentiellement conflictuel ou polémique), il est clair que nous ne sommes pas sortis de l’auberge. Ou nous ne sommes pas sortis du tout et son n’importe quoi (dans un sens d’intensité et de plurivocité). Le propre même de l’après-modernité.

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