« T’es plus sur instagram? »

Il y a quelques mois, bérénice hurlait dans un message-texte : « T’es plus sur instagram ??!!! » Hurlement auquel j’ai calmement répondu : « Nope ». Elle a fait « Okayyy » puis a enchaîné « Why ???!!! » Question-hurlement à laquelle j’ai dit : « Parce que cela ne m’est plus d’aucune utilité, je crois avoir fait le tour de la question.. » Bérénice a ensuite posé sans hurlement cette fois-ci une série de questions à laquelle je n’ai pas répondu, je n’avais pas le temps à perdre, elle a lâché l’affaire. « Alléluia ».

Cela fait donc quelques mois que le média du nombrilisme pixélisé instagram ne me compte plus comme voyeur et masturbateur. L’expérience fût brève, mais édifiante. Et je ne dirai pas comme d’autres que c’est de la merde, non ce n’est pas de la merde, grâce à ce réseau social j’ai fait la connaissance d’artistes géniaux, belles et bluffantes œuvres photographiques, mondes et univers ô combien très inspirés et très inspirant, et comme j’ai l’habitude de le dire tout dépend de l’usage que l’on fait des médias sociaux ou de ce que l’on entend vraiment de leur utilisation. Ainsi, chacun a ses besoins et ses attentes, qui sont légitimes et ne doivent jamais être l’objet de justification. Pour dire, « on s’en fout » de savoir le pourquoi de ta présence sur tel réseau social, et à ceux qui auraient des choses à dire ou redire « qu’ils aillent se faire voir », simplement. Si tu y trouves des gratifications, des satisfactions, etc., comme on le dit en bon français « good for you ».

Pour ma part, c’est davantage la curiosité qui m’a poussé à m’inscrire sur instagram, curieux de découvrir si le tintamarre fait autour du truc n’était que pur bruit ou buzz comme il est commun de nos jours pour tout ce qui est plus ou moins « nouveau » ou qui se fait passer pour. Il y a donc quoi, un an environ, je me suis fait membre de ce baisodrome des égos ou pour le dire autrement de cette communauté des egos. Instagram m’a nourri d’inspirations, je n’ai plus pris les mêmes photos, je n’ai plus regardé les choses de la même manière, et même j’ai vu les gens que je connaissais dans ma quotidienneté très différemment, j’ai découvert leur talent et plein d’autres choses. Donc, instagram a eu un effet assez bénéfique sur ma propre perception des choses et ma propre sensibilité.

Avec instagram, j’ai confirmé que facebook était mort pour plusieurs générations de jeunes individus, ou que facebook est désormais un réseau social – comme beaucoup d’experts l’ont déjà souligné – de vieux, des « ok boomer » notamment – qui par ailleurs y sont la majorité très active (ce qui quelques fois n’est pas forcément une bonne nouvelle quand tu lis et vois leur production). Facebook, je crois que pour les jeunes de ma génération ou des plus jeunes est simplement une vitrine de la meilleure image sociale que l’on veut montrer ou présenter. En cela, il y a ce « fake » qui n’est pas tant une expression de malhonnêteté qu’il est d’abord la manifestation d’une forme de facticité mise au service d’une valorisation de soi. En même temps, sur fakebook, il y a beaucoup plus de conservatisme, de formalisme, d’embrigadement tribal en communautés personnalisées, de postures assumées comme telles d’ailleurs, de narrations de soi en plasticité infini, etc. Etc. De nombreuses études sur la question l’ont montré, je ne te briserai pas les couilles avec tout ça.

Mais là où je veux en venir, c’est que fakebook est très bâton dans le cul comparativement à instagram où sans être moins dans la posture ou les narrations de soi on se lâche un peu. J’ai souvent été très étonné de découvrir des individus de mon quotidien si différents sur leur profil instagram, de me dire « ça c’est fascinant ». Instagram est carnavalesque dans le sens le plus rio de janeiro du terme (entre jouissances et ré-jouissances, bals costumés et vraies fausses nudités, etc.), facebook est austère comme un monastère ou un cimetière, pour le coup facebook et sa surabondance de formalisme et de conservatisme est une nécropole. Et malgré les efforts de facebook de cesser d’être une véritable nécropole en copiant les trucs qui font le succès de instagram (qu’il a d’ailleurs racheté à coups de milliards de dollars), il n’y arrive simplement pas, peut-être devrait-il songer à virer les « ok boomer » de sa plateforme ou créer précisément à leur intention un « old stock book » afin qu’ils cessent dans l’ensemble de franchement nous les briser. Bref, facebook est désormais « old stock book » et « bâton dans le cul book ». Instagram l’a totalement ringardisé. Si j’étais actionnaire de facebook, cela fait un moment que j’aurais déjà vendu mes parts, l’affaire va mal finir et cela sera très rapide. Bref, je dis ça, je ne dis rien.

Instagram est une mascarade d’un côté, et de l’autre un véritable espace d’expressivité créative, et souvent les deux sont difficilement distincts. J’ai pris beaucoup de plaisir durant quelques mois à y être, incognito ou pas, mais toujours naviguant de surprises en surprises, de fascinations en étonnements. Comme partout ailleurs sur d’autres réseaux sociaux, et c’est le propre même du réseau social comme modelé par les entrepreneurs de nos jours, il y a une incitation à raconter n’importe quoi, à raconter de belles histoires, et à le faire savoir aussi souvent que possible. Il y a une incitation à chercher à voir – ce qui a quelque chose de particulièrement malsain, d’où des tas de trucs dans ce sens à l’instar de la trouvaille salutaire qu’est le « compte privé ». Le « compte privé » est antinomique à instagram qui est un réseau social du voir et d’être vu, de montrer et d’être observé, c’est sa nature. Même en comité restreint, on montre, se montre, pour être vu et re-vu, pour demander ou même très souvent quémander l’approbation des autres de cette narration de soi pixelisée et publicisée. Être présent sur instagram (comme snapchat ou autres déclinaisons) est une acceptation clairement assumée d’être voyeur, d’être l’objet d’un certain voyeurisme, en mode public ou privé cela ne change absolument rien à cet état de fait, contrairement à fakebook où il est davantage question à la fois de tribus ou communautés personnalisées voire de réseautage ou de construction d’un réseau et de présentation de l’image sociale de soi la plus conforme à l’idée que l’on a de soi ou la plus satisfaisante de l’idée de soi que l’on met en récit. La dynamique n’est ainsi pas la même. Le côté privé est presque un attendu sur fakebook, et ce qui est très surprenant c’est qu’il est le moins visible sur les profils puisque généralement les infos et autres narrations de soi visent en premier l’image sociale de soi que l’on veut faire absolument assumée aux yeux de tous. Facebook est désormais ainsi une sorte de linkedin beaucoup plus populaire, une forme de « who is who » beaucoup plus ouvert, une espèce d’espace de la distinction de soi nécessaire à l’être-soi dans l’entre-soi. Ce qui n’est pas absolument pas une critique, si jamais il est possible que l’on puisse faire part de son observation tout à fait subjective sans que cela ne soit pris comme une critique ou même une remarque dépréciative.

Dans cette idée, durant mon expérience instagram, j’ai donc pu remarquer que l’argument de protection de la vie privée n’était rien d’autre – de façon générale – qu’une incitation à être davantage vu et à susciter la désirabilité. Le « compte privé » en fait joue un rôle non pas seulement de protection contre le voyeurisme (les regards non désirés, non souhaités, etc.) ou de protection de son « intimité » (encore que quel sens donné à « intimité » lorsque l’on est sur les réseaux sociaux et que l’on raconte allègrement les fragments de cet intime à un public plus ou sélectionné) mais d’incitation à demander clairement et directement à être vu et désiré. Le « compte privé » est une autre stratégie poussant au voir et une autre stratégie de vouloir être vu comme une confirmation de sa propre désirabilité. Il est su que plus l’on montre moins ou rend moins accessible, plus l’on suscite l’envie ou l’on crée le besoin de voir, c’est un grand classique du marketing de la rareté, c’est aussi d’un autre point de vue l’un des grands intérêts de l’aura de mystère. Durant mon expérience instagram, j’ai pu remarquer à quel point cela était particulièrement efficace. En ce sens, les concepteurs de la plateforme et ses gestionnaires ont vu et voit juste. C’est aussi brillant que redoutable.

Un autre phénomène instagram d’incitation à voir et être vu est la story. La story est un truc incroyable, on n’y apprend jamais rien d’essentiel ou de substantiel mais il remplit plusieurs fonctions d’importance. La première, c’est montré ce qui est plus ou moins insignifiant car si c’était (relativement) important on le mettrait sur le profil comme une banale ou ordinaire publication, on l’utilise donc pour narrer quelque chose sans intérêt, c’est l’équivalent du fait de parler pour ne rien dire. La seconde fonction est évidemment le fait de maintenir une sorte de présence presque obsessionnellement (en ce sens, certains profils sont de grands obsédés de présentisme), la troisième fonction qui peut généralement se conjuguer à la seconde est le fait d’attirer l’attention, précisément de confirmer qui nous porte attention ou intérêt puisque l’on sait qui de nos nombreux voyeurs nous a rendu visite. Ou tout au moins espérer que les destinataires de cette insignifiance storisée puisse nous rendre visite même cela est anonyme comme le rend possible de nombreux sites web. Et, il est possible qu’il existe d’autres fonctions qui m’échappent.

Bref, instagram fût très intéressant en termes d’expérience. Je me suis montré comme il faut comme un narcissique respectueux des règles de l’art, j’ai beaucoup vu comme un bon voyeur qui se respecte, j’ai fait des stories d’insignifiance qui remplissaient les trois fonctions susmentionnées, j’ai souvent fait basculer mon compte en mode privé et cela a eu l’effet d’accentuer le désir de voir chez les autres et renforcer mon désir d’être vu, cela a flatté mon ego et j’ai narré beaucoup de belles histoires et trop souvent du n’importe quoi, ce fût une expérience de jouissance et de re-jouissance, carnavalesque et ô combien addictif – une véritable héroïne. Etc. Etc.

Cela fait plusieurs mois, que je suis rentré en désintox, ou simplement que le truc a commencé à m’ennuyer (très sérieusement). Même l’héroïne peut perdre de son attrait, faut trouver autre chose, faut passer à autre chose. Et je le dis aussi pour tous les voyeurs de ce blogue qui sont de plus en plus nombreux et insistants, dont certains n’ont de cesse de me dire « Va te faire voir » mais qui ne se barrent jamais (ou pas assez longtemps pour mon grand plaisir) et d’autres qui n’ont de cesse de me faire passer certains messages dont je n’ai vraiment rien à cirer, sans parler de ceux-là qui n’ont de cesse de se branler sur du cul (sodomie, anal, etc.) me confirmant par ailleurs à quel point j’ai vu juste – dois-je spécifier que le cul n’est qu’un prétexte exprimant quelque chose de peut-être plus essentiel. Je n’ai jamais voulu que ce blogue soit une sorte de lieu de voyeurs, de personnes ayant des problèmes à régler, de groupies, d’héroïnomanes, ou que sais-je encore. Je n’ai jamais voulu que ce blogue soit populaire, au contraire je crois que cela se lit et se voit bien – ce refus du populaire. Je suis une personne qui n’apprécie pas beaucoup la popularité, le voyeurisme, la vanité, l’exhibitionnisme, le narcissisme, les groupies, etc. Etc. Je le montre assez bien, je crois. Je suis une personne qui n’apprécie pas être le centre et l’objet d’attention, je revendique l’ombre et l’anonyme, et comme tout le monde je n’apprécie pas que l’on projette des trucs sur moi ou que l’on le fasse de son côté et je n’ai pas vraiment à le savoir.

Ce blogue a été pensé comme une sorte de musée, on y vient on vit une expérience on prend ce que l’on trouve ou recherche et on se tire. On peut y revenir de temps à autre, si le besoin se fait sentir, mais que cela ne devienne pas une obsession dans son sens le plus malsain psychologiquement parlant, une façon de meubler le vide ou l’ennui ou que sais-je de plus. Je tiens à ce que ce blogue reste confidentiel, je tiens à ce que les individus demeurent autonomes et à même de penser et ressentir par eux-mêmes sans être excessivement dépendant des autres, je tiens à ce que la norme de la célébrité et du vedettariat ou comme je le dis souvent de la « rockstar » ne soit plus important pour être soi et s’accepter comme identité d’importance puisque humanité et dignité humaines, je tiens à ce que les individus n’attendent plus excessivement d’être validés par les autres pour se croire quelque chose ou se reconnaître comme quelque chose, je tiens à ce que les individus osent eux tout en se décentrant un peu de leur nombril, je tiens à ce que les individus puissent être authentiques sans craindre d’être stigmatisés ou marginalisés par d’autres qui au fond ne sont jamais vraiment mieux, je tiens à l’humilité profonde et à l’enrichissement par et à travers la diversité. Etc. Etc. Ce blogue est l’expression de tout ça, il est un blogue de l’anonyme pour l’anonyme, il est un blogue de la prétention de rien. Ce blogue est comme un rien d’amour. Et lorsque je te dis que je t’aime, ce n’est pas pour que tu me tailles une pipe ou vienne me bouffer le cul ou que sais-je encore. Je te dis que je t’aime, parce que je t’aime, aussi tout et simple que ça, voilà tu peux te barrer d’ici et retourner à tes réalités qui ont besoin de toute ton attention.

Le mois dernier, j’ai songé à rendre ce blogue non-accessible à tout le monde pour au moins un an, le temps de forcer certains voyeurs à la désintox. De mettre fin à cette obsession ou folie malsaine, esclavagiste, sidérante quand même. De mettre fin à ce délire. Mais, je ne l’ai pas fait, pour plusieurs raisons dont celle de notre merde contemporaine déclinée en une infinité de nuances. Bref, ce blogue n’est pas ni instagram ni facebook, etc. Etc. C’est l’espace privé-public de l’anonyme et pour l’anonyme. Le rien, le rien de tout, l’absurde du rêve et l’absurde de l’amour sous toutes ses formes, les illusions réelles ou réelles de l’illusion, et tout ce qui n’a rien de valeur ou a la valeur du rien. Il m’importait de le dire et de mettre tout ça au clair. Maintenant, tu sais ce qu’il te reste à faire.

Bérénice a été étonné il y a quelques mois de mon départ de instagram, cela ne me manque pas vraiment. Elle m’a demandé hier pourquoi j’étais toujours sur facebook et je lui ai répondu par un « C’est parce que c’est ma plateforme d’informations », effectivement facebook m’offre une diversité de sources d’informations de toutes sortes (actualités, revues académiques, revues artistiques, etc.) que je n’ai pas réussi à trouver ailleurs en un seul et même lieu. Je n’y suis pas accro, d’autant plus qu’un ce sont souvent les mêmes récits du monde et que de deux ne pas toujours y être est impératif pour ma santé mentale. A bien y réfléchir, cela est sans doute le grand avenir de facebook, se transformer en un vaste kiosque multiservice et interactif, facebook kiosquier c’est presque déjà le cas. Quant à instagram, je ne sais, je n’y suis plus, mais avant mon départ comme conclusion de mon expérience j’ai pu remarquer que la plateforme peine à se renouveler (une espèce de standardisation et d’homogénéisation tant dans les contenus que des profils) et se formalise dans le sens le plus conservateur, les individus y sont de plus en plus ghettoïsés ou se ghettoïsent, les contenus assez repetitifs et coincé dans une certaine circularité esthétique, les utilisateurs de instagram commencent à vieillir et les plus jeunes sont de plus en plus sur d’autres réseaux sociaux à leurs yeux « moins ringards » ou « has been », bref il y a quelque chose qui n’est plus intagram dans instagram ou instagram a perdu beaucoup d’instagram. Mais, tout ça n’est que subjectif, absolument rien du tout en fait. Une façon de parler pour ne rien dire. T’en sais quelque chose, hein ? 

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