Une révolution de l’ombre..

Les afriques n’ont rien à prouver ou démontrer à l’occident et aux ailleurs que sont les autres, la post-colonialité commence dans le refus de s’inscrire dans le discours rhétorique ou même intellectuel de la preuve de leur appartenance à l’humanité – c’est-à-dire de peuples et d’individus civilisés. Les afriques n’ont pas à faire la démonstration à quiconque de leur nature civilisée et moderne, de leur intelligence, de leur richesse (culturelle, humaniste, philosophique, etc.). Comme l’autre disait : un tigre ne proclame pas, ne revendique pas, sa tigritude, il bondit et dévore sa proie. C’est avec beaucoup de plaisir que je constate que les mouvements intellectuels africains contemporains se font de façon à se décentrer de l’occident, à ne pas s’assujettir au regard occidental, à ne même plus lui parler en tant que tel, à l’ignorer bonnement. L’occident est mort, et je ne crois même pas qu’il s’en rende vraiment compte.

Coincé dans de vieilles querelles (et dans de vieilles idées qui n’en finissent plus d’être discutaillées), incapable de résoudre les problèmes que pose les fonctionnement de ses civilisations, encore et toujours d’une arrogance qui masque mal le fait qu’intuitivement sans doute il saisit qu’il est totalement dépassé et est passé, l’occident est de plus en plus autant intellectuellement parlant que culturellement politiquement socialement individuellement à bout de souffle si l’on s’efforce d’être généreux ou complètement obsolète si l’on est plus rigoureux. L’occident n’impressionne plus, et le pire c’est qu’il ne s’impressionne plus lui-même.

Les foyers de la fécondité contemporaine qu’elle soit intellectuelle, culturelle, politique, sociale, individuelle, sont en dehors de l’occident. Ce sont les ailleurs qui sont entrain de penser le contemporain, de le définir, de le construire, et de l’imprégner de leur riche diversité. Ces ailleurs sont africains, sud-américains, asiatiques, indiens, océaniques, et autochtones quand on a la curiosité d’errer dans ces mondes-là.

Et ce qui est frappant de voir aujourd’hui ce sont les résistances occidentales non seulement dans le fait de reconnaître qu’il n’est plus le centre de l’imaginaire, du savant, de l’humanité, mais aussi ces résistances dans le fait d’intégrer toutes les fécondités venues d’ailleurs. Chez les jeunes d’aujourd’hui comme chez les vieux, le retour des murs, des frontières, les mentalités rétrogrades du colon et les attitudes de stigmatisation paternaliste et les réflexes de la supériorité condescendante ne sont au fond que les dernières résistances d’un corps et d’un esprit à l’agonie. Comme je le disais à une personne dernièrement : faut le laisser crever de sa belle mort. Cela n’intéresse plus personne, nous sommes déjà ailleurs.

Ces derniers mois, j’ai assisté à des rencontres extrêmement stimulantes, de jeunes individus des suds, des autochtonies, pour réfléchir sur le contemporain et inventer voire réinventer des futures inclusifs et justes. J’ai pris conscience durant ces rencontres à quel point les mondes actuels pensés selon les références occidentales étaient l’ancien monde. Des réflexions s’émancipant des grandes théories occidentales, citant des auteurs des suds pensant ou ayant pensés en dehors de l’univers occidental et sans jamais s’y référer ou en re-signifiant les concepts tels que la « rationalité » la « modernité » le « féminisme » la « justice » la « politique » etc. à partir des productions hors occidentales dénuées de toutes références à l’occident. Je crois que l’un des avantages de mettre l’occident hors circuit est un salutaire retour à nos propres fondamentaux (nous qui venons des ailleurs) ou une nécessaire réappropriation par les jeunes que nous sommes de tout l’héritage de nos propres anciens et aînés. Nous n’avons pas à essayer de montrer ou démontrer qu’ils ont du mérite ou qu’ils n’ont pas démérité, nous n’avons pas à le faire pour quiconque, et ce que j’ai remarqué c’est que c’était une question non seulement que nous ne nous posions pas comme si elle était insignifiante non-pertinente ou appartenant à l’ancien monde mais aussi qu’elle n’était pour nous absolument rien.

Nous ne recherchons pas ou plus à être crédibles aux yeux de l’occident, nous avons déjà fait la démonstration de nos capacités et nous l’avons fait selon les règles de l’occident et de façon telle que cela est loin d’être rien du tout. Nous ne recherchons pas ou plus à être d’une quelconque légitimité ou acceptabilité aux yeux de l’occident, la véritable question est : quelle est encore la légitimité et l’acceptabilité de l’occident pour nous ? Nous avons étudié l’occident, nous l’avons fait avec sérieux et beaucoup d’intérêt, nous l’avons fait en le respectant et en pénétrant sa complexité et en le voyant dans ses fragilités, et nous en sommes arrivés à la grande constatation faite par nos anciens et nos aînés : l’occident est un mythe enchanteur qui se raconte de belles histoires, mais pour les restes de l’humanité, au fond, en fait, cela fait un moment que tout ça est passé de mode.

C’est pourquoi en s’inscrivant dans ce constat nous ne nous posons pas certaines questions à l’instar de savoir si les ailleurs sont « modernes », « crédibles », « humains », etc., qui sont des injonctions à un conformisme occidental et des présomptions d’infériorité. Ce sont des armes du pouvoir et de la domination. Comme d’autres jeunes, je refuse donc d’y répondre, voilà le premier acte de la dignité comme réappropriation de moi-même. Voilà le premier acte de résistance postcoloniale et d’opposition à un impérialisme occidental de la justification du sens et de la signification de soi. L’occident trouvera toujours un truc à (re)dire, c’est son fort (et désormais son problème), il a besoin de (se) parler pour se rassurer et maintenir sa stature en abaissant ou vilipendant les ailleurs. Et il aime s’entendre beaucoup parler autant que se voir. Alors, respectueusement, je fais partie de cette génération qui ne lui gâchera pas (tout) ce plaisir. L’occident trouvera toujours des larbins de service, depuis frantz fanon on le sait cela est pour lui d’une certaine utilité voire une utilité certaine. L’occident ne cessera de relever et de toujours souligner avec beaucoup de misérabilisme les absurdités des ailleurs, il forcera comme à l’accoutumée le trait, il y aura encore la sempiternelle barbarie des ailleurs au-delà même de leurs inhumanités, il y aura encore la perpétuelle posture de sauveur de l’humanité, il y aura encore beaucoup trop d’intrusions de toutes sortes dans les affaires des ailleurs et toujours une volonté affirmée d’être propriétaire de leurs destinées, etc.

Mais, en fait, pour plusieurs individus de ma génération, comme pour nos anciens et nos aînés, cela nous indiffère ces représentations et elles nous laisseront de marbre tout autant que d’une façon comme d’une autre pour ce qui est des volontés de s’approprier nos destinées nous ripostons et riposterons proportionnellement aux violences de telles volontés. Cela n’est que justice.

Ces derniers mois, je me suis rendu compte qu’il se passe quelque chose de fondamental dans les afriques, les suds, les ailleurs qu’ils soient sud-américains, asiatiques, océaniques, indiens, autochtones, etc. Une certaine révolution, de l’ombre, multiforme et plurielle, anonyme, et quelques fois relativement souterraine. Elle se voit en sortant des lumières (de l’occident ou autres), elle s’entend en écoutant par d’autres médiums les voix et sonorités des ailleurs, elle redéfinit le monde et invente voire re-invente un monde comme on l’a rarement vu et connu.

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