Utopies & Hétérotopies foucaldiennes

« […] Nous n’insisterons pas ici sur la valeur programmatique de ce détour liminaire par l’hétérotopie borgèsienne qui éclaire en un sens l’entreprise générale des Mots et les choses et en particulier la fonction stratégique de contestation que Foucault y assigne à la littérature dans la formation et la transformation du savoir. Nous nous contenterons de souligner la manière dont cette détermination particulière de l’hétérotopie conduit Foucault à la distinguer de l’utopie :

Les utopies consolent : c’est que si elles n’ont pas de lieu réel, elles s’épanouissent pourtant dans un espace merveilleux et lisse ; elles ouvrent des cités aux vastes avenues, des jardins bien plantés, des pays faciles, même si leur accès est chimérique.

Les hétérotopies inquiètent, sans doute parce qu’elles minent secrètement le langage, parce qu’elles empêchent de nommer ceci et cela, parce qu’elles brisent les noms communs ou les enchevêtrent, parce qu’elles ruinent d’avance la « syntaxe » […].

C’est pourquoi les utopies permettent les fables et les discours : elles sont dans le droit fil du langage, dans la dimension fondamentale de la fabula ; les hétérotopies (comme on en trouve si fréquemment chez Borges) dessèchent le propos, arrêtent les mots sur eux-mêmes, contestent, dès sa racine, toute possibilité de grammaire ; elles dénouent les mythes et frappent de stérilité le lyrisme des phrases.

L’irréalité fondamentale des utopies se trouve en quelque sorte compensée par leur inscription dans l’ordre du discours, qui leur assure une certaine réalité, une réalité « fabuleuse » justement. L’utopie n’existe pas (quelque part, en un lieu déterminé et bien réel), il faut donc l’inventer – et lui fournir comme site privilégié le langage en tant que tel, donc la raconter, mettre en mots ce lieu inexistant.

Les hétérotopies renversent cette posture utopique dans la mesure où elles figurent moins un ordre autre que l’autre de l’ordre – voire : la disparition même de l’ordre dans un langage qui n’est plus ce « lieu commun » à partir duquel il est possible de penser les rapports entre les choses (entre ceci et cela), mais pur espacement de mots déliés où la réalité des choses, où la possibilité même du sens vient s’abîmer.

Il reste que, malgré cette distinction, dans Les Mots et les choses, utopies et hétérotopies désignent essentiellement des manières distinctes de se rapporter à l’expérience du langage, que celle-ci relève de l’ordre du discours ou de sa contestation sous la forme de l’hétérotopie littéraire.

Or, lorsque, la même année, Foucault propose de retravailler les thèmes conjoints de l’utopie et de l’hétérotopie dans le cadre de l’émission consacrée à « L’Utopie et la Littérature », c’est manifestement sur un tout autre plan qu’il situe sa réflexion.

En effet, du livre aux conférences se produit un déplacement majeur qui réoriente complètement l’analyse et le sens même du rapport entre utopie et hétérotopie. D’une certaine façon, l’espace s’autonomise par rapport au langage et rejoint la dimension pratique de l’expérience vécue, individuelle et sociale : la question n’est plus celle des différents modes d’être du langage (avec, à l’horizon, l’opposition entre « discours » et « littérature »), mais celle des modes d’êtres de l’espace environnant, de la composition structurale de différents emplacements strictement localisés, donc de différentes manières d’être dans l’espace ou de se représenter cet espace vécu, qu’il s’agisse de l’espace social et de sa distribution hiérarchisée ou encore de l’espace intime du corps, ce « petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps ».

C’est à partir de cette révision profonde du concept même d’espace et de son champ opératoire, que Foucault énonce les principes de ce qu’il nomme alors l’hétérotopologie (qui prend l’allure d’une anthropologie de l’espace social) aussi bien que les conditions d’une réappropriation de la dimension utopique du corps propre (dans le cadre de sa surprenante méditation sur le « corps utopique »).

Des « utopies réelles » Dans la première conférence de décembre 1966, la notion d’hétérotopie désigne un certain type de lieux situés dans l’espace qualitativement différencié du vécu individuel et social :

  • On ne vit pas dans un espace neutre et blanc ;
  • on ne vit pas, on ne meurt pas, on n’aime pas dans le rectangle d’une feuille de papier.
  • On vit, on meurt, on aime dans un espace quadrillé découpé, bariolé, avec des zones claires et sombres, des différences de niveaux, des marches d’escalier, des creux, des bosses, des régions dures et d’autres friables, pénétrables, poreuses.

C’est dans ce cadre général de l’expérience vécue que peut se concevoir l’hétérogénéité, structurale et fonctionnelle, de certains lieux qui ont la paradoxale propriété d’être à la fois « absolument différents » des autres lieux (ceux dans lesquels nous vivons d’ordinaire) et en relation avec eux – puisqu’il s’agit de « lieux qui s’opposent à tous les autres, qui sont destinés en quelque sorte à les effacer, à les neutraliser ou à les purifier ».

Les hétérotopies désignent donc bien des « contre-espaces », des emplacements situés dans l’espace général de notre expérience, affectés donc d’une certaine réalité matérielle, mais creusant aussi l’évidence de l’espace vécu jusqu’à en contester l’usage ordinaire. Au début de sa conférence, Foucault prend l’exemple du lit des parents que les enfants « hétérotopisent » par leur jeu en en faisant tout autre chose qu’un lit : un océan, « puisqu’on peut y nager entre les couvertures », un ciel, puisqu’on peut bondir sur les ressorts », une forêt, « puisqu’on s’y cache », ou encore une nuit, « puisqu’on y devient fantôme entre les draps6 ». L’hétérotopie relève donc d’abord d’un certain usage de l’espace vécu, qui revient à en exploiter l’hétérogénéité pour le diviser en strates fonctionnelles distinctes, incompatibles les unes avec les autres :

« L’hétérotopie a pour règle de juxtaposer en un lieu réel plusieurs espaces qui, normalement, seraient, devraient être incompatibles ».

Elle révèle en ce sens la pluridimensionnalité de l’espace vécu, qui se joue des partages artificiels structurant la représentation ordinaire du monde. Ces caractéristiques structurales permettent de distinguer les hétérotopies des utopies, même si cette distinction, comme on va le voir, recèle une certaine ambiguïté. Les utopies en effet renvoient à des lieux sans lieu qui viennent doubler dans l’imaginaire l’espace réel de la société pour le convertir en espace idéal, mythique.

L’espace social utopique est ainsi lié à l’espace social réel selon « un rapport d’analogie directe ou inversée » qui fait de l’irréel non pas l’autre du réel mais son prolongement et le rêve de sa propre perfection.

Or, les hétérotopies qui occupent Foucault dans cette conférence sont d’une autre nature. Elles sont enracinées dans le réel, dans l’espace social : ce sont donc plutôt « des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les autres emplacements, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés ».

On voit la relation trouble que ces hétérotopies entretiennent avec l’utopie. En un sens, les hétérotopies s’opposent bien aux utopies dans la mesure où elles désignent un type d’emplacement situé, « localisable » dans l’espace (on peut s’y rendre à pied, à vélo, en voiture ou en train, et pas seulement en imagination).

Les utopies forment ou désignent des emplacements sans lieu réel, les hétérotopies forment ou désignent des lieux réels fonctionnant comme des contre-emplacements.

Mais en un autre sens, Foucault laisse entendre que les hétérotopies « utopisent » la réalité dans laquelle elles sont situées, dans la mesure justement où elles figurent un rapport décalé et perturbateur à tous les autres lieux de l’espace vécu et traversé.

Notons que cette fonction de perturbation des contre-emplacements hétérotopiques ne concerne plus, comme dans Les Mots et les choses, l’espace ordonné du discours, la manière de nouer ou de dénouer les mots et les choses, d’inquiéter du moins leur ajustement, mais bien « l’espace où nous vivons », soit cet ensemble de lieux où se pratique la vie quotidienne. Il reste néanmoins à comprendre en quoi consiste cette contestation de l’espace vécu ordinaire, c’est-à-dire pourquoi cet espace lui-même suscite des « utopies réelles » qui le déforment et le dédoublent en lui-même. Pour identifier, parmi les lieux sociaux, ceux qui relèvent de l’hétérotopie, Foucault énonce un certain nombre de principes (six au total) qui forment autant de critères définitionnels, fixant la compréhension du concept d’hétérotopie et déterminant son extension concrète (à chaque principe énoncé correspondent plusieurs exemples).

Parmi ces principes, certains éclairent tout particulièrement la structure des espaces hétérotopiques. Notamment (c’est le cinquième principe énoncé par Foucault), « les hétérotopies ont toujours un système d’ouverture et de fermeture qui les isole par rapport à l’espace environnant ». Nous retrouvons ici le paradoxe énoncé plus haut : l’hétérotopie est à la fois située au cœur du monde vécu, de l’espace social, et en marge de ce monde et de cet espace. Elle peut représenter ainsi le dehors du dedans, lorsqu’elle renvoie à des lieux soustraits aux regards et à l’accès limité ou contraints (hammams, prisons, asiles, cimetières) ; mais elle peut représenter aussi bien le dedans du dehors, comme dans le cas de ces chambres attenantes à certaines maisons d’Amérique du sud qui sont ouvertes sur l’extérieur, libres d’accès donc pour les visiteurs de passage, mais ne communiquent pas avec l’intérieur de ces maisons. Ces analyses permettent d’éclairer la structure des hétérotopies ainsi replacées dans leur environnement spatial et social. Mais d’autres principes éclairent plus particulièrement leur fonction.

Ainsi, Foucault propose de distinguer entre des hétérotopies de crise (correspondant à des « lieux privilégiés ou sacrés […] réservés aux individus en crise biologique1 » : collèges de garçons, casernes, voyage de noces, etc.) et des hétérotopies de déviation (correspondant plutôt à ces lieux « que la société ménage dans ses marges, dans les plages de vides qui l’entourent [et qui sont plutôt] réservés aux individus dont le comportement est déviant par rapport à la moyenne ou à la norme exigée » : maisons de repos, asiles, prisons). Or, cette distinction fonctionnelle repose sur le passage historique et culturel d’un primat des normes biologiques (dans les sociétés primitives) qui fixent la ligne d’un développement individuel à un primat des normes sociales (dans les sociétés modernes) qui définissent les conditions d’une gestion différentielle des populations. Il reste que, dans les deux cas, l’hétérotopie se constitue fonctionnellement à partir de la transformation des individus ou des groupes qui les traversent.

L’hétérotopie, par conséquent, ne résulte pas seulement d’un certain découpage de l’espace vécu et social. Elle définit, au sens fort de ce terme, une expérience, c’est-à-dire la trajectoire d’un devenir individuel ou collectif en tant qu’elle s’articule à un déplacement topologique.

Il est possible de noter à cet égard que les hétérotopies décrites par Foucault sont bien des lieux de passage, des espaces de transition, de formation ou d’éducation , à travers lesquels le rapport au monde social se construit et s’enrichit. Mieux, certaines hétérotopies sont elles-mêmes mobiles, en tant que moyens de transport : c’est le cas du navire dont Foucault, à la fin de son essai radiophonique, n’hésite pas à faire « l’hétérotopie par excellence . » Le navire, c’est « un morceau flottant d’espace, un lieu sans lieu, vivant par lui-même, fermé sur soi, libre en un sens, mais livré fatalement à l’infini de la mer… ». Dans « Des espaces autres », Foucault évoquera également le train comme hétérotopie puisque le train, « c’est quelque chose à travers quoi on passe, […] quelque chose également par quoi on peut passer d’un point à un autre, et puis c’est quelque chose également qui passe ».

Bref, les moyens de transport, les opérateurs de voyage et les voyages eux-mêmes constituent les hétérotopies premières dans la mesure où l’hétérotopie implique, dans son rapport aux autres lieux, une forme d’expérience, symbolique ou réelle, liée à une transformation de soi.

On comprend aisément comment cette notion un peu « fourre-tout », dont le contenu est décliné par Foucault sur le mode d’une « encyclopédie » à la Borges (donc d’une hétérotopie), a pu connaître une telle fortune parmi les architectes, urbanistes et autres anthropologues. Les contours très larges de la notion d’hétérotopie permettent en effet de rendre compte de la multiplicité des lieux qui constitue l’espace du « dehors » comme espace vécu d’expérimentation de soi et du social .

Le corps, entre utopie et contre-utopie

La seconde conférence radiophonique de Foucault reprend manifestement la réflexion sur l’espace à un tout autre niveau en l’inscrivant dans des coordonnées philosophiques et conceptuelles radicalement différentes. D’une conférence à l’autre se produit en effet un curieux décalage, valant comme un véritable écart de pensée. D’abord, l’attention se concentre manifestement sur l’espace du « dedans », cet espace qualitatif et sensible dont les qualités sont rapportées à l’expérience (spatiale, perceptive, imaginative, onirique) d’un sujet ou d’une conscience, en tout cas de cette voix singulière qui parle à la première personne de « son » corps.

Ce décrochage entre les analyses structurales de l’espace du dehors et l’analyse phénoménologique de « mon » corps est relativement surprenant, d’autant plus surprenant qu’il ne cadre pas très bien avec l’image que l’on se fait de Foucault à la lecture des Mots et les choses, où se trouvent décrites de grandes configurations anonymes du savoir, l’« inconscient positif du savoir » d’une époque, sans relation fondatrice (Sartre le reprochera vivement à Foucault) à des pratiques, à des choix ou à des projets individuels.

D’une certaine manière, la conférence sur les hétérotopies revient déjà sur cette approche « archéologique » en mettant au premier plan l’articulation du social et du spatial. Et Foucault montre bien comment cette articulation peut déboucher sur des expérimentations subjectives, peut « donner lieu » à des formes de subjectivations originales (celle du voyageur-navigateur, par exemple). Il reste que l’espace du dehors n’est pas en lui-même relatif à une perspective subjective, à un « Je », à un sujet incarné à partir duquel il se déploierait. De l’espace du dehors, le sujet n’est que l’effet ; dans cet espace, il est constitué et non constituant. Or, la seconde conférence radiophonique de 1966 approfondit manifestement cette perspective en prenant l’allure d’une véritable méditation phénoménologique sur le corps propre comme fondement d’un rapport originaire à l’espace vécu. Cette nouvelle parenthèse radiophonique (le plus souvent délaissée par les commentateurs de Foucault) a précisément pour objet la relation entre le corps, « mon » corps, et l’utopie et conduit à ce qu’on pourrait appeler une phénoménologie de l’utopie : non pas donc une analyse historique et culturelle des traitements utopiques, ou par l’utopie, du corps, mais plutôt une élucidation du sens de l’utopie à partir du corps.

Il s’agit de savoir aussi bien comment l’utopie peut naître du corps (pour contrer ou effacer son objectivité pesante) que la manière dont le corps lui-même constitue un foyer utopique, à partir duquel et en direction duquel se déploie le désir utopique.

Le sens même de l’utopie s’en trouve donc modifié : celle-ci échappe à la fois à la logique littéraire de la fabula et à la logique sociale des emplacements/contre-emplacements, ou peut-être qu’elle réunit ces deux logiques dans la dimension du corps – où s’entrecroisent à nouveau l’espace et le langage.

Alors, que dit le corps de l’utopie ? Quel est le sens de l’utopie lorsque celle-ci est envisagée à partir du corps ? Ce sens est construit à partir d’un triple mouvement. Foucault souligne pour commencer combien le corps définit un espace d’assignation objective du Moi, un lieu sans profondeur auquel « je » ne peux que m’identifier, n’ayant pas d’autre choix que d’être là où est mon corps : « Je ne peux pas me déplacer sans lui, je ne peux pas le laisser là où il est pour m’en aller, moi, ailleurs. » D’emblée, ces remarques contrastent avec l’appel au voyage et à l’aventure sur lequel se terminait la conférence précédente. Si l’hétérotopie du navire est porteuse de la promesse d’une évasion, d’une mobilité sans attaches, et sans lois (les corsaires… 2 ), le corps, « topie impitoyable », paraît signifier plutôt l’incarcération du Moi, sa limite absolue et concrète : ce qui définit le moi et ce qu’il dévisage dans le miroir chaque matin, comme une présence insurmontable et insupportable : « Visage maigre, épaules voûtées, regard myope, plus de cheveux : vraiment pas beau ».

Ce corps, « mon corps », auquel j’appartiens plus qu’il ne m’appartient (au sens où je l’aurais fait mien, par une décision personnelle), n’est au fond ni hétérotopique, ni même utopique : « c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel ».

Par conséquent, puisque le corps, dans sa phénoménalité première, bloque toute dialectique de l’ici et de l’ailleurs, cette dialectique ne peut s’élaborer que contre le corps, en vue de l’« effacer » et de produire une série de réactions utopiques, voire d’utopies réactives : utopie fabuleuse d’un « corps autre », d’un corps fabuleux et « incorporel » (portée par les contes de fées qui inventent des pays « où les corps se transportent aussi vite que la lumière, où les blessures guérissent avec un baume merveilleux le temps d’un éclair […] où l’on peut tomber d’une montagne et se relever vivant, […] où on est visible quand on veut, invisible quand on le désire ») ; ou encore utopie d’autre chose que le corps, utopie métaphysique de l’âme – qui convertit l’impuissance du corps en puissance d’évasion, de rédemption et d’éternité : L’âme, elle fonctionne dans mon corps de façon bien merveilleuse : elle y loge, bien sûr, mais elle sait bien s’en échapper. Elle s’en échappe pour voir les choses à travers les fenêtres de mes yeux, elle s’en échappe pour rêver quand je dors, pour survivre quand je meurs.

Pourtant, selon Foucault, ces utopies fabuleuses et métaphysiques qui visent à conjurer la réalité scandaleuse du corps, procèdent elles-mêmes de ce corps : elles en éclairent rétroactivement la constitution interne, et s’inscrivent dans la relation équivoque, « fantastique » qu’il entretient avec sa propre phénoménalité, irréductible à son apparaître objectif. D’une certaine façon, Foucault montre ici comment l’utopie « gagne » le corps, ou comment le corps « s’utopise » en s’incarnant, en devenant « mon » corps – non pas donc seulement cet espace clos d’où l’on rêve de s’échapper, mais ce corps énigmatique et vivant dont on sait bien qu’il est le sien sans avoir toutefois la possibilité d’en saisir toutes les dimensions : Il en possède lui aussi des lieux sans lieu et des lieux plus profonds, plus obstinés encore que l’âme, que le tombeau, que l’enchantement des magiciens. Il a ses caves et ses greniers, il a ses séjours obscurs, il a ses plages lumineuses.

Foucault se situe au plus près de Merleau-Ponty qu’il semble même par moments paraphraser : le corps n’est pas cet espace uniforme et homogène que nous présente le savoir objectif ; il est, du point de vue de l’expérience ou de l’épreuve qu’on en fait, un espace multidimensionnel, à la fois pénétrable et opaque, ouvert et fermé, visible et invisible, dont il est en tout cas impossible de faire le tour, ou d’épuiser le phénomène.

Ce corps, « fantôme qui n’apparaît qu’au mirage des miroirs, et encore, d’une façon fragmentaire », n’est qu’une présence évanescente, troublante même puisqu’elle échappe lorsqu’on croit la saisir, tel « ce dos que je sens appuyé contre la poussée du matelas sur le divan quand je suis allongé, mais que je ne surprendrai que par la ruse d’un miroir ».

Le corps, « mon corps », révélé à lui-même indirectement – et par esquisses – dans les reflets successifs d’un miroir, contient donc en lui-même une virtualité utopique, qui fait de lui le lieu de naissance, l’expression originaire de toutes les utopies – littéraires ou philosophiques.

Mon corps est constitutivement hors de soi. C’est cette virtualité utopique que le corps actualise dans certaines expériences ou certaines pratiques culturelles (masque, tatouage, maquillage, possession) qui brouillent la frontière du sacré et du profane, du moi et de l’autre, de l’intérieur et de l’extérieur et qui littéralement mettent le corps hors de soi, le rendent autre en le transformant en « un fragment d’espace imaginaire qui va communiquer avec l’univers des divinités ou avec l’univers d’autrui ».

C’est, plus radicalement encore, selon Foucault,

En effet, l’utopie n’est pas un pouvoir surajouté et pour ainsi dire contingent du corps ; elle est plutôt sa dimension constitutive, sa paradoxale réalité, à la fois inassignable et source originaire de tous les repères (spatiaux et temporels) et de toutes les activités du sujet : Le corps, il est le point zéro du monde, là où les chemins et les espaces viennent se croiser. Le corps, il n’est nulle part. Il est, au cœur du monde, ce petit noyau utopique à partir duquel je rêve, je parle, j’avance, j’imagine, je perçois les choses en leur place et je les nie aussi par le pouvoir indéfini des utopies que j’imagine. Mon corps, il est comme la Cité du Soleil : il n’a pas de lieu, mais c’est de lui que sortent et que rayonnent tous les lieux possibles, réels ou utopiques.

Mais alors, de ce corps utopique, de cette utopie incarnée, dont parle Foucault, il est d’une certaine façon impossible de faire l’expérience directement puisque ce corps n’existe pas réellement, qu’il n’est pas ce corps empirique, topiquement situé, que j’observe dans le miroir chaque matin, mais qu’il désigne plutôt un corps « transcendantal » – du moins le corps tel qu’il m’échappe toujours et me met hors de moi.

On voit donc apparaître, au terme de la méditation de Foucault, une tension, voire une contradiction, entre d’une part, un corps utopique ou, mieux, un corps-utopie qui « volatilise » l’espace du corps propre dans le non-lieu de l’utopie, et d’autre part, « mon » corps, comme unité vécue de virtualités utopiques. Cette tension trouve finalement sa résolution dans deux sortes d’expériences fondamentales qui réduisent « l’utopie profonde et souveraine » du corps à une simple possibilité expressive de « mon » corps.

Il y a d’abord l’expérience du miroir et de la mort (le cadavre, le « soma » grec) qui fonctionnent comme des contre-utopies. Cette expérience retourne contre « cette grande rage utopique qui délabre et volatilise à chaque instant notre corps » l’utopie apaisante d’ « un espace inaccessible » : mon image dans le miroir, mon propre cadavre sont toujours ailleurs. En un sens, ces ailleurs me permettent d’être ici (un instant), d’occuper un certain espace, et, au sens fort de cette expression, de prendre corps, d’être « mon corps ».

Une autre manière de conjurer cette dispersion utopique du corps consiste, selon Foucault, à faire l’amour puisque, ce sont ses derniers mots, « dans l’amour, le corps est ici » et c’est l’autre sensible, l’amant avec « son corps », et non plus l’ailleurs (du reflet ou du cadavre) qui révèle mon corps à lui-même ; qui, en un sens, le subjectivise en le « désutopisant », en dénouant donc la tension constitutive de la relation entre « mon corps » et l’utopie.

Des Mots et les choses à cette conférence sur « le corps utopique », la trajectoire de pensée suivie par Foucault est étonnante et loin d’être linéaire. Au niveau le plus général, elle témoigne sans doute d’une préoccupation continue pour la question de l’espace et de ses représentations. Mais, dans le détail, elle témoigne surtout d’une recherche libre et ouverte sur les thèmes conjoints de l’utopie et de l’hétérotopie. Ces thèmes sont envisagés par Foucault sous leurs aspects les plus variés (et même contradictoires), mais en fonction d’une triple déclinaison du paradigme spatial, accordé successivement aux dimensions du langage, du social et du corps propre – et aux divers registres d’expérience qui leur sont liés : l’expérience littéraire, l’expérimentation de l’espace social et des formes de la socialisation, l’épreuve de l’incarnation.

Sur chacun de ces plans d’analyse, la référence à l’hétérotopie et à l’utopie sert à penser la relation à un autre ou à un ailleurs qui vient troubler l’évidence des mots, des lieux et du corps.

L’hétérotopie littéraire parodie l’ordre du discours jusqu’à en faire apparaître la contingence.

Les hétérotopies sociales requalifient l’espace réel en mettant au premier plan différentes manières de l’habiter et d’en faire vivre les dimensions symboliques et imaginaires.

Enfin, le corps lui-même, ce fragment d’espace, déjoue la tension entre l’ici et l’ailleurs, en faisant communiquer à son tour le réel et l’imaginaire, mais aussi le moi et l’autre. Cette récapitulation nous conduit alors à une dernière remarque. Nous avons pu noter en effet qu’entre Les Mots et les choses, où la distinction entre utopie et hétérotopie apparaît pour la première fois, et les conférences radiophoniques de décembre 1966, Foucault fait varier sensiblement l’usage de la notion d’espace, passant même d’un usage métaphorique de cette notion (l’« espace » du discours) à un usage clairement référentiel (il est question alors de certains sites et déplacements sociaux, ou encore de l’espace vécu du corps propre).

Il est clair cependant que l’ensemble de cette réflexion trouve sa cohérence profonde dans l’idée qu’il n’y a pas d’espace donné sans ces « espaces autres » qui viennent l’enrichir ou le contester, c’est-à-dire finalement l’ouvrir à la possibilité d’un devenir. »

– Philippe Sabot. Langage, société, corps. Utopies et hétérotopies chez Michel Foucault. Materiali Foucaultiani, mf/materiali foucaultiani, 2012, I (1), pp.17-35.

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