Intuitions Prospectives

Josiane et moi, au cours de notre souper il y a quelques jours, avons échangé sur un tas de trucs dont les réseaux sociaux. Josiane est une stratège en communication numérique, presque trentenaire elle fait donc partie – de façon consubstantielle je dirais – des « enfants des réseaux sociaux » comme jadis les générations antérieures que l’on dénommait aux temps de la société du spectacle debordienne : les « enfants de la télé ». Même au cours de ce moment de dégustation, elle n’a pas pu se passer de sa vie « sociale numérique », même durant notre copulation qui a suivi ce moment de dégustation elle m’a semblé ne pas être capable de décrocher. Les « enfants des réseaux sociaux » ne savent véritablement jouir que lorsqu’ils sont connectés à des tas de trucs socio-numériques. Ne savent jouir que sous les regards voyeurs de tas de trucs qui eux aussi ne savent faire autrement. Ne savent jouir que dans l’addiction à une sempiternelle autant qu’obsessionnelle publicisation de leur soi remanié en infinie plasticité, mis en scène (avec ou sans talent ou génie) un peu beaucoup masturbatoire, implorant l’attention de tous ces tas de trucs qui entre adulation hystérique, approbation de complaisance, et mépris d’indifférence les regardent toujours comme soit des objets de divertissement soit comme des objets de travestissement un peu beaucoup en souffrance (psychologique ou quelque chose de cet ordre) voire en déchéance (mentale, humaine, etc.). Josiane s’ennuie ferme quand elle n’est pas connectée, elle ne sait pas comment il serait simplement possible d’exister sans être connectée, sans être objet du voir et sujet qui voit sans lesquels jouir pour elle n’aurait bonnement aucun sens. Durant la baise, à un moment, prenant conscience de son état de manque, j’ai murmuré : « Jo’, fais-toi plaisir ». Elle a fait la levrette, la gueule collée à son écran, elle a joui.

Durant le souper, Jo’ m’a demandé comment je voyais l’avenir des réseaux sociaux, question à laquelle j’ai voulu lui répondre : « décédé ». Mais, je ne l’ai pas fait. Cela aurait signifié pour elle sa propre mort, or je tiens particulièrement à sa vie, outre les raisons évidentes déjà mentionnées plus haut Jo’ et moi sommes très souvent connectés. Je lui ai dit : « De-essentialisé ». Elle n’a pas réagi. Elle a immédiatement saisi. C’est cela également notre étonnante connexion.

À la fin du souper, elle m’a interrogé sur le modèle du réseau social d’avenir, celui qui de-essentialisé car ayant vu le caractère de socialisation (propre ou vendu comme tel) des réseaux sociaux démonétisé ou perdu, ne sera plus qu’une énième consécration de la vanité (humaine). Vanité, voilà l’avenir des réseaux dits sociaux ou devrais-je dire réseaux de vanité. Vanité, voilà ce que tout modèle entrepreneurial de réseaux sociaux devra clairement suivre afin d’être leader sur le marché. Vanité, voilà à quoi devra ressembler tout modèle consommable de réseaux sociaux afin d’exister véritablement en cette seconde décennie du siècle. Vanité, l’avenir, en somme. Consolidée (puisque déjà substantielle durant la dernière décennie) et amplifiée (dans la prochaine). Vanité expressive (par l’efficience des moyens et l’efficacité des manières de se mettre en récit, de produire une diversité de scénographies de soi, du dire de soi en multiples polymorphies et polyphonies, etc.), contemplative (par l’efficience des moyens et l’efficacité des manières de vivre l’extase de soi et de partager voire de communier avec l’autre sa propre extase de lui-même, d’élévation à un certain degré de mysticisme le ravissement du vu et du voir – de soi et de l’autre, etc.), extensive (par l’efficience des moyens et l’efficacité des manières de produire un soi générique aux multiples classes d’entités aussi signifiantes que banalisées dans la multitude, un soi générique expansif à l’horizontalité flirtant avec un certain niveau de platitude comme une incessante redite de ce qui est considéré comme de valeur ou valorisant de soi, un soi générique à la pluridimensionnalité confuse et diffuse au gré des nécessités et autres besoins de validation de soi, etc.). Vanité expressive, contemplative, extensive. Triple vanité donc, voilà l’avenir.

Ceci n’est pas particulièrement original, il suffit d’observer ce qui est présent et prédominant, de l’intégrer dans un contexte dominant de narcissisation de la personne (« be yourself » dans le sens de « love yourself ») et de capitalisme de l’attention, dans un moment contemporain d’hégémonie des « successful people » qu’ils soient « healers », « helpers » ou « saviors » voire saints tout court, dans une culture contemporaine « post-anonymous » où personne n’est et ne veut être personne mais un peu beaucoup quelqu’un ou quelque chose (d’importance, d’essentiel, de fondamental, d’exceptionnel, d’inspirant, de révolutionnaire, de sublime, de ravissement, de magique, de flamboyant, de génie, de christique sans parler de prophétique, etc.), dans un culte contemporain du « post-nothingness » qui a écrit les évangiles du « be something » c’est-à-dire « anything », dans une communauté morale régit par les normes du « winner » et de la « greatness », bref dans notre contemporanéité, la vanité n’est pas étonnante, et prédire un avenir de sa consolidation et de son amplification n’est pas en fait un risque ou bien original. Ceci coule de source pourrais-je dire, ceci est d’une évidence presque une redondance.

La vanité est plus que jamais la destinée (i’m)mortelle de l’être humain, ce qui fait de nous des beaux-arts, et maintenant à savoir si c’est de valeur (esthétique) dans le sens de jugement, contrairement à kant et sa faculté de juger je doute que cela soit vraiment possible d’en arriver à l’universelle opinion. Cela pourrait à bien des égards paraître ou être simplement vaniteux, dans le sens le plus inconsistant de la chose même.

La vanité est plus que jamais la modernité (i’m very)mortelle de l’être humain, ce qui fait de nous des objets futiles d’une permanente pornographie de soi étalée en satisfaction, complaisance, frivolité, superfluité et superfluidité en vacuité d’infinité, parade de l’outrecuidance, immodestie de la prétention, jactance de l’enflure, superbe de la superficialité, triomphalisme de la bouffissure, contentement de fatuité, pose de la supériorité, ego-godemiché de la fierté en nuances d’importance, gloriole en glory-hole avec cet amour-propre réduit au vide, inanité sublimant la puérilité, boursouflure d’enflure en vantardise jamais démentie, et en tous ces etc. non-exhaustifs laissant la porte ouverte aux impensés. Bref, plus que jamais la vanité.

Bien sûr, je n’ai pas dit tout ça à Jo’, pas vraiment ce qu’il convient comme préliminaires ou si l’on veut au dessert-coït. Je lui ai parlée de ses dernières publications sur fakebook, ce dire de soi en multiples polymorphies et polyphonies digne des beaux-arts. Même si je savais que cela ne la ferait pas tout à fait jouir, plus qu’une question d’intuition prospective mais davantage comme tu le sais déjà une question de connexion. En ce sens, la levrette, je ne t’apprends rien, est en termes de connexion de l’intériorité et de l’extériorité, d’une efficience et efficacité remarquables. Cela devrait être un modèle de stratégie en communication (numérique, socio-numérique, ou autres), surtout pour nous ces grands « enfants des réseaux sociaux » toujours la gueule collée à l’écran. Jo’, couchée près de moi, dans un moment de dégustation « réseaux sociaux » post-coït, nu authentique, en pleine mesure des hauteurs plébiscitées de sa vanité publicisée, me répond sur fakebook. « Oui, mon salaud ! »

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