Réifier Provincialement la Pensée européocentriste

« L’Europe n’est plus au centre du monde, l’histoire européenne n’incarne plus « l’histoire universelle », mais ses catégories de pensée et ses concepts politiques continuent de régir les sciences sociales, la discipline historique et nos représentations politiques.

Avoir pour projet de provincialiser l’Europe n’équivaut pas à rejeter la pensée européenne, il ne s’agit pas de prôner une « revanche postcoloniale ». Mais la pensée européenne, aussi indispensable soit-elle, est inadéquate pour appréhender l’expérience de la modernité politique dans les nations non occidentales. Comment s’affranchir de son « historicisme » ? Comment interpréter les faits sociaux sans les contraindre à se conformer au modèle, limité et exclusif, de l’accession progressive de tous, au cours de l’histoire, à une certaine conception de la « modernité » ?

L’enjeu est de parvenir à renouveler les sciences sociales, à partir des marges, pour sortir d’une vision qui réduit les nations non européennes à des exemples de manque et d’incomplétude, et penser au contraire la diversité des futurs qui se construisent aujourd’hui.

Ce livre s’y essaie, en décrivant diverses manières d’être dans le monde – de l’intense sociabilité littéraire de Calcutta au rapport complexe des poètes indiens vis-à-vis de la nation, en passant par la façon dont les veuves indiennes ont vécu et fini par faire entendre leurs souffrances –, manières d’être dans le monde qui sont autant d’histoires singulières et fragmentaires, autant de réinterprétations, de traductions et de transformations pratiques des catégories universelles et abstraites de la pensée européenne. »

Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe: La pensée postcoloniale et la différence historique.

« Qu’on ne s’y trompe pas. Malgré son titre, cet ouvrage ne nie en aucune façon l’apport de la pensée européenne, qui, comme l’écrit l’auteur dans sa conclusion, « nous a été laissée en cadeau. Nous ne pouvons parler de la provincialiser que dans un esprit de gratitude anticoloniale ».

Dipesh Chakrabarty, professeur d’histoire à l’université de Chicago, part du constat que, si l’Europe n’est plus au centre du monde, sa manière de penser continue de régir les sciences sociales, alors même qu’elles demeurent inadéquates, comme le montrent les difficultés à expliquer les rapports sociaux en Inde à partir de catégories issues des révolutions de 1789, de 1848 ou de 1917.

L’auteur engage à partir de ces constats une réflexion stimulante sur l’universalisme et s’interroge : la pensée peut-elle transcender ses lieux d’origine ? Comment penser à la fois la mondialisation qu’effectue le capital et les formes diverses de résistance et de vie des être humains à travers la planète ?

Difficile d’accès, ce travail majeur, qui s’inscrit dans ce que l’on appelle les études postcoloniales et les études subalternes (le rôle des classes dominées dans l’histoire), s’éclaire par l’étude de cas concrets, liés au Bengale et à l’Inde. »

Alain Gresh.

The Climate of History: Four Theses – Author(s): Dipesh Chakrabarty
Source: Critical Inquiry , Vol. 35, No. 2 (Winter 2009), pp. 197-222

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