Afro(u)topia

« Professeur d’économie à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis-du-Sénégal, Felwine Sarr livre dans Afrotopia une réflexion sur la manière dont l’Afrique doit se repositionner dans le monde à partir d’un projet et d’une vision propres à ses spécificités. En douze chapitres qui mêlent des références économiques, philosophiques et culturelles, l’auteur pose l’enjeu de la « réflexion prospective » en définissant l’Afrotopia comme « une utopie active qui se donne pour tâche de débusquer dans le réel africain les vastes espaces du possible et les féconder ».

Felwine Sarr invite les Africains à penser « contre la marée », à prendre à rebours des concepts et des idéologies développementalistes dont « les indicateurs liés aux conditions de vie, ne disent rien sur la vie elle-même ». La critique du concept de développement, défini comme « une tentative d’universaliser une entreprise qui a trouvé en Occident son origine et son degré de réalisation le plus abouti » n’est pas nouvelle. Cependant, Sarr rappelle « l’exigence d’une absolue souveraineté intellectuelle » pour que l’Afrique puisse donner sa « proposition de la modernité » dans le cadre des « modernités alternatives », une formule de l’auteur qui fait écho aux thèses de Dipesh Chakrabarty.

Felwine Sarr insiste sur le rapport mimétique des Africains à l’Europe, rapport lié à une histoire coloniale encore active. Il en est ainsi de cette « afrocontemporanéité » définie comme « ce temps présent, ce continuum psychologique du vécu des Africains, incorporant son passé et gros de son futur qu’il s’agit de penser ». Mettre une pensée autonome au service de la réalisation des politiques publiques est donc nécessaire pour que l’Afrique se réapproprie ses espaces politiques, ses ressources économiques et ses références culturelles.

Consacrant un chapitre à la « question de l’économie », Felwine Sarr souligne que « le mode de la comparaison et particulièrement de l’écart » économique entre les pays dits « développés » et les pays africains dessert ces derniers qui n’ont pas toujours été dans une position défavorable. Si une référence à Walter Rodney manque à l’évocation du rôle des « chocs historiques » exogènes (esclavage, colonisation), Sarr adopte une position médiane sur le sujet clivant et passionné de la responsabilité des élites africaines. Ni repentance, ni victimisation, la prudence de Sarr apparaît comme une volonté de construire une pensée africaine autonome, à l’écart des polémiques entourant les relations néocoloniales, ainsi que des réactions nationalistes et chauvines émanant des régimes africains. Certes, l’auteur connaît le rôle des multinationales prédatrices et de la dépendance à l’aide publique au développement, mais il oppose au fatalisme la « capacité de résilience et de rebond » d’une Afrique qui se relève et avance en dépit des tragédies. Ce qui lui manque pour ne plus tomber, c’est de trouver justement un équilibre, son équilibre démographique et politique en imaginant, par exemple, ajoute l’auteur, « des dispositifs institutionnels qui délèguent la gestion des ressources naturelles des nations à des institutions indépendantes du cycle électoral et des régimes en place ».

Renvoyant les hommes politiques à leur « conscience transgénérationnelle », Felwine Sarr expose ensuite l’une des thèses centrales du livre : l’interaction économique et culturelle ; ou plutôt « les fondements culturels des choix économiques » sont essentiels pour apprécier la « valeur » des choses. En privilégiant la quantification, l’économie favorise des modes de régulation fondés sur la prédation et l’accumulation, plutôt que sur l’intégration de l’humain dans un cadre social et solidaire. Sarr emprunte des concepts (« économie du bien-être » de Jeremy Bentham et Stuart Mill, « économie relationnelle » de Maurice Obadia) pour critiquer le déclassement social opéré par l’argent. Si l’exemple des Mourides au Sénégal est pertinent, l’auteur n’évoque pas la tentative de développement non capitaliste (Ujaama) de la Tanzanie sous Julius Nyerere, ou l’expérience de la révolution burkinabé de Thomas Sankara.

Soulignant la nécessité pour l’Afrique de « se guérir, se nommer » pour réaliser sa renaissance, l’auteur consacre un chapitre au volet psychologique. Ici, Frantz Fanon et Cheikh Anta Diop sont convoqués pour aborder le complexe d’infériorité des Africains envers la « science du Blanc ». Posant les conditions de la « régénération » à partir de la culture, Sarr note également l’indignation croissante de la jeunesse africaine sur les relations asymétriques entre la France et ses anciennes colonies. Leur message est repris par des artistes (Tiken Jah Fakoly, Didier Awadi) qui chantent aussi une Afrique imprégnée de cette « philosophie de l’ubuntu » propre à la réconciliation menée par Nelson Mandela en Afrique du Sud.

Rupture épistémologique, décolonisation des savoirs, la révolution, note Felwine Sarr, sera intelligente.

Invoquant les philosophes Kwasi Wiredu et Valentin Mudimbe, l’auteur estime que « les chercheurs africains doivent prendre la responsabilité d’une pensée qui porte sur leur destin en fondant un discours scientifique qui serait l’émanation de la vie matérielle de leurs contextes sociopolitiques ». C’est par ce biais que l’Afrique pourra « habiter sa demeure » et réaliser cette « appréhension de soi par soi » (self-apprehension), concept que Felwine Sarr emprunte à l’écrivain Wole Soyinka.

En ramenant l’Afrotopia au cœur de la pensée de plusieurs auteurs africains, Felwine Sarr rappelle aussi que les Africains sont encore trop souvent confinés « dans la position d’informateurs ou sous-traitants des questions et des problématiques ne relevant pas de leurs priorités épistémologiques ».

Bien qu’il invite à « repenser la dissémination du savoir dans le corps social des sociétés africaines, peut-être par une dés-academisation de celui-ci », Sarr n’évoque pas réellement les intellectuels engagés et les penseurs militants d’hier et d’aujourd’hui. L’absence de liens avec l’histoire des luttes panafricaines qui sont le fruit des utopies et des idéologies rend le livre assez superficiel sur la nature subversive de la base sociale qui doit constituer cette rupture.

Dans le chapitre suivant, Felwine Sarr relance l’appel à « prendre le large » à partir d’un thème d’intervention lors de la rentrée littéraire du Mali de 2015. Si le thème « Oser réinventer l’avenir » est judicieusement analysé comme une entreprise téméraire, la référence évidente au titre d’un recueil de discours de Thomas Sankara est oubliée. Sankara a pourtant montré que l’utopie d’hier pouvait être la réalité d’aujourd’hui.

Sur ce point, Sarr déplore la conversion de l’Afrique à des programmes de « planification stratégique » à l’instar de l’Agenda 2063 de l’Union africaine.

L’auteur souligne le « manque d’audace et d’originalité » de plans recommandant aux Africains « une meilleure insertion dans la mondialisation, comme si cette dernière était neutre ou leur était bénéfique ».

La critique du concept de l’émergence souligne l’importance pour les Africains de créer, de suivre un « long processus d’essai-erreur » et d’abandonner les greffes infructueuses. L’Afrique doit se guérir, se régénérer par des greffes provenant de son propre tissu social pour atteindre, au bout de cette mue, son « Afrotopos ».

Les quatre derniers chapitres interrogent cet « Afrotopos » et font de la ville africaine le lieu de « configuration des possibles ». Dans une approche plus intimiste, Felwine Sarr appelle les Africains à imaginer un futur de nouvelles modalités de circulations, d’espaces et de territoires où les mémoires seraient inscrites sur le modèle du sankofa, un concept ashanti appelant à « se nourrir du passé pour mieux aller de l’avant ». Si les interstices urbains participent également de la création des possibles, l’Afrotopia vise à « articuler une proposition africaine de civilisation en dehors d’une dialectique de la réaction et de l’affirmation, sur un mode créatif ». Les limites de l’essai apparaissent également dans la difficulté à établir des liens concrets entre les dynamiques d’une jeunesse africaine urbanisée qui crée en contact avec le monde, et la situation des nombreux intellectuels cités qui semblent parfois dépolitisés ou trop retirés dans leur tour d’ivoire pour pouvoir peser sur le rapport de force et de transformation sociale.

Pour l’écrivain sénégalais, cette Afrique qui « n’a personne à rattraper », cette Afrique qui « doit quitter cet âge immature où les nations ne se posent que l’unique question de la quantité de richesse produite ou prélevée par prédation », cette Afrique est celle qui, de par sa jeunesse et son essor démographique, doit incarner une « montée en humanité ».

Le thème convenu d’une Afrique naturellement dotée de valeurs humanistes à apporter au reste du monde peut agacer, et l’acte de foi de l’auteur sonne comme un énième appel à s’indigner. Nourrir, éduquer, soigner, mobiliser une jeunesse africaine avec de nouveaux modèles, l’Afrique en a-t-elle les moyens ? Est-ce réellement de l’ordre d’une utopie ?

Seule certitude, la lecture d’ Afrotopia de Felwine Sarr réactive des réflexions anciennes à un moment où l’Afrique, si elle veut quitter le champ de l’utopie et restaurer sa conscience historique, n’a plus d’autre choix que d’arrêter de confier son destin aux autres et de construire ses propres alternatives. »

– Boukari-Yabara, A. (2016). Felwine Sarr. Afrotopia. Afrique contemporaine, 257(1), 150-153.

L’utopie africaine, selon Felwine Sarr

Dans son essai « Afrotopia », l’économiste et écrivain sénégalais veut en finir avec l’injonction du « développement » héritée du positivisme scientifique occidental.

En 1962, l’agronome français René Dumont publiait L’Afrique noire est mal partie (Seuil). La légende raconte que l’essai eut un tel succès que des enfants sénégalais et ivoiriens reçurent comme prénom le titre du livre. Aujourd’hui encore, les débats autour du départ manqué ou mal engagé du continent sont fréquents dans les universités de France et d’Afrique subsaharienne.

Professeur à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis du Sénégal, Felwine Sarr aime tordre le cou à la pensée établie. « L’Afrique n’a personne à rattraper », affirme en quatrième de couverture son nouvel essai, Afrotopia (Philippe Rey, 2016). Afrotopia, néologisme de son invention, désigne « une utopie active qui se donne pour tâche de débusquer dans le réel africain les vastes espaces du possible et les féconder. »

La modernité africaine est déjà là

Pour l’économiste sénégalais, il faut en finir avec les critères d’évaluation prétendument objectifs et universels comme le PIB ou le développement. Ce dernier est, selon lui, un « écomythe » devenu hégémonique.

Né de la croyance en un progrès infini, issu de la pensée des Lumières et du positivisme scientifique, le mythe du développement projette sur les sociétés africaines la vision occidentale de ce vers quoi doit tendre toute société, tout en s’imposant comme l’unique moyen de les décrire.

Ainsi les pays d’Afrique sont « sous-développés », marqués par le retard et l’échec. Dans la même idée, la modernité est aussi perçue comme quelque chose d’extérieur que le continent doit importer, les traditions africaines constituant un frein.

Pourtant, selon Sarr, la modernité africaine est « déjà là et pas à inventer ». Dans la créativité de l’économie informelle, dans le bouillonnement des grandes villes africaines, où il encourage ses lecteurs à flâner.

Afrotopia propose une nouvelle manière de regarder « l’Afrique en mouvement », d’après ce qui s’y vit vraiment et non d’après une vision fantasmée.

Cette manière de voir prendrait en compte l’histoire du continent, l’anthropologie, la culture, le spirituel, les relations humaines et même la vision du bien-être.

Proche de ce Bonheur National Brut préconisé par le roi du Bhoutan, cet indicateur s’intéresse à « la possibilité de mener une vie bonne selon ses propres critères ».

Il donne ainsi l’exemple des mourides au Sénégal. Une confrérie soufie qui accorde une grande importance à la culture du travail, mais aussi au don de soi et à l’obéissance à un guide spirituel.

Felwine Sarr désigne cette économie populaire fondée sur des valeurs socio-culturelles et religieuses par le mot « économie relationnelle ».

Une économie qui apporte beaucoup au pays, mais est impossible à quantifier avec les critères de l’économie classique.

« Afrotopos »
L’auteur persiste et signe : l’Afrique est un continent porteur d’avenir qui regorge de richesses et de terres arables et dont la jeune population représentera le quart de l’humanité en 2050. Mais ce riche avenir ne sera pas sans une révolution radicale. Dans l’espace public d’abord, où la société civile doit faire entendre sa voix dans les décisions des gouvernements sur la gestion des richesses de leur pays. Dans l’imaginaire de « l’être africain » ensuite, qui doit « rebâtir une estime de soi ». Réappropriation de l’histoire africaine antécoloniale et des langues locales, renouvellement des enseignements dans les universités trop marquées par l’héritage colonial, invention de son propre modèle…

On pourrait reprocher à Felwine Sarr de reprendre des thèses des années 1980, comme celles du Kenyan Ngugi wa Thiong’o, auteur de Décoloniser l’esprit (publié dans sa version originale en 1986).

Mais il semblerait que, pour l’économiste, peu de choses ont changé depuis.

Cinq siècles de domination ne s’effacent pas en cinquante ans d’indépendance, nous dit-il, et la décolonisation des esprits doit se faire de part et d’autre de la Méditerranée.


Certains lecteurs seront surpris d’entendre parler de « l’Afrique » comme d’un tout. Felwine Sarr semble cependant conscient de la pluralité du continent. Mais le sujet de son livre, c’est l’« Afrotopos ». Un projet, un devenir, qui n’ont d’ailleurs rien à voir avec un repli identitaire. Comme les socialistes utopiques du XIXe siècle, la réalité décrite ici, bien que proprement africaine, s’offre aux yeux du monde entier comme une source de réflexion et d’inspiration. « C’est une révolution spirituelle qu’il faut opérer. Et il nous semble que l’avenir de l’humanité se trouve de ce côté-ci », affirme-t-il. Face à un modèle global qui apparaît aujourd’hui en panne, aussi bien sur le plan économique et social que sur le plan écologique, l’Afrique, conclut-il, « redeviendra le poumon spirituel du monde ».

Gladys Marivat.

Afrotopia (citation sur la crise économique mondiale) :

« Ce qu’il faut relever, c’est qu’elle est, avant tout, morale, philosophique et spirituelle. C’est la crise d’une civilisation matérielle et technicienne qui a perdu le sens des priorités. »

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