(L’Arbre à) Palabre : « la réduction d’un conflit par le langage, la violence prise humainement dans la discussion »

« Alors qu’en Afrique, les élites politiques et intellectuelles ont tendance à mépriser la palabre en lui préférant un juridisme superficiel directement greffé d’Occident, les pays occidentaux tout comme les entreprises japonaises la remettent paradoxalement à l’honneur chaque fois qu’il y a un conflit à régler ou qu’il faut interpréter le droit. Ceux qui ont trop magnifié le droit en reviennent à la médiation informelle tandis que ceux qui la pratiquaient spontanément dans leur propre tradition veulent tout codifier par un droit rigide d’importation : ainsi va le monde. La palabre présente l’originalité de combiner – le plus souvent avec bonheur – le code et le réseau. Utilisant l’un tout en restant l’autre, la palabre se définit comme un genre fuyant. Issue de l’espagnol palabra – le mot –, la palabre est une politique du mot parce que le mot est politique.

Comment le mot entre-t-il, en effet, dans le processus de signification de l’histoire du sujet ou d’un groupe social ? Comment entendre le mot comme autre et les mots de l’autre ? Comment, dans un espace politique, ne pas se laisser emporter par les mots, et ne se faire prendre au mot, en n’échangeant que des mots dépravés, c’est-à-dire des clichés ou des slogans ?

La palabre est une parole « donnée à », « adressée à ». Cette donation exige de son donateur une adresse, une mise en forme qui est aussi une mise en sens. La palabre est donc le lieu par excellence du politique. Par la palabre, la société interroge ses références, se met à distance et peut entrer dans un dialogue ininterrompu avec elle-même et son Autre. En Afrique, on rencontre la palabre à tous les niveaux de la société civile, toute occasion étant propice pour faire advenir du sens par les mots. Il existe donc plusieurs types de palabre que l’on regroupera en deux : les « palabres iréniques »tenues en dehors de tout conflit (à l’occasion d’un mariage, d’une vente…) et les « palabres agonistiques » qui font suite à un différend.

On ne traitera ici que de cette dernière forme qui se définit comme « la réduction d’un conflit par le langage, la violence prise humainement dans la discussion ». En ce sens, la palabre est suspendue entre la rigidité des règles et la rébellion contre elles, entre la polémique et la méditation collective, entre l’hypocrisie flatteuse et l’agressivité satirique. Elle est un « entretien » au sens politique et juridique du mot : s’il n’y a de droit qu’entre-tenu, qu’est-ce qui le fait tenir ? L’histoire de la palabre est tumultueuse parce qu’elle entretient trop l’Afrique : c’est peut-être pourquoi cette mise en scène africaine de la délibération (chap. I) qui est un véritable paradigme politique (chap. II) a sans cesse été réduite par les pouvoirs autoritaires traditionnels (chap. III) ou niée par les conceptions politiques africaines (chap. IV). »

Bidima, J. (1997). Introduction. Dans : , J. Bidima, La Palabre: Une juridiction de la parole (pp. 9-10). Michalon.

« Après avoir écrit un Que-sais-je sur la philosophie Négro-africaine (P.U.F 1994) unanimement salué comme un événement par la critique, Jean-Godefroy Bidima vient de publier aux Editions Michalon un essai dans lequel l’auteur propose de repenser l’espace public en Afrique à partir de la tradition de la palabre. Ce qui est une façon de confronter la tradition à la modernité. Etant donnée la résurgence des conflits armés en Afrique, cet essai est incontestablement actuel et peut contribuer à (re)jeter les bases du mieux vivre ensemble sur le continent noir. B.M.M.

Jean-Godefroy Bidima nous propose ici d’envisager l’espace public via la pratique de la palabre. Pour ce faire, il nous faut d’abord cesser de croire en la résolution possible de tous les conflits. Pour Bidima, placer la palabre comme clef de voûte de l’institution politique, c’est l’envisager au sens « agonistique » (agôn : la lutte en grec). Il s’agira donc d’une palabre engagée dans la prise en charge des différends.

Il nous faudra par ailleurs renoncer au mythe de l’unité nationale, toujours imposée par la violence.

Sortir de la perpétuelle référence à une figure transcendante de l’unité reviendrait à mettre en péril des idéaux omniprésents : ceux de nation, de nature consensuelle des sociétés traditionnelles en Afrique ou d’irréfutabilité des valeurs religieuses. Pour faire advenir et exister la conscience de l’altérité dans la pratique politique, il faut envisager « le soi » comme divisé. Briser l’homogénéité d’une personnalité qui se représente à elle-même au travers de fictions telles que les concepts d’autonomie et d’atemporalité. Ainsi pourrons-nous, peut-être, sortir de ce que Bidima nomme la « victimologie » sous-jacente aux discours identitaires. Discours d’ordre économique (obsession d’une reconnaissance par les pays du Nord qui passe par la soumission aux modèles qu’ils imposent), intellectuel (la « négritude » comme figure inversée du complexe inoculé par le colonialisme) ou politique (l’incapacité d’aborder la question de l’espace public en dehors d’une réflexion logique sur le fonctionnement des institutions).

Pourtant Bidima se réfère à la tradition philosophique occidentale. Il cite Aristote, Kant, Foucault, Ricoeur…et nourrit son propos de récents travaux sociologiques et anthropologiques sur l’Afrique qui montrent la richesse des pratiques africaines dans le domaine juridique.

Position ambitieuse ? Paradoxale ? On peut lire dans l’introduction de cette « Palabre » : « Ceux qui ont trop magnifié le droit en reviennent à la médiation informelle, tandis que ceux qui la pratiquaient spontanément dans leur propre tradition veulent tout codifier par un droit rigide d’importation : ainsi va le monde ».

Il ne s’agit pas de l’exposé d’une fatalité, car Bidima pousse la contradiction apparente jusqu’à l’analyse des concepts. Et en ce cas, des notions telles que délibération, publicité ou « consensus conflictuel » appartiennent à une réalité inhérente à toutes les cultures. Ici se trouve attesté le caractère universel de la pensée.

La question demeure : comment les choses peuvent-elles se dire aujourd’hui, ou s’énoncer ?

Contrairement à ce qu’écrit Bidima dans sa critique quelque peu acerbe de la pensée de Césaire, il n’est pas sûr que la question du langage ne soit pas aussi une question de mots. Langage au sens du logos grec, qui tient ensemble l’ouverture originelle du discours et celui de la rationalité comme sens commun.

La Palabre, dans sa pertinence, insiste sur l’importance des procédures qui rendent les conflits négociables, parce qu’ils permettent à ces conflits, selon le mot de Ricoeur, de s’exprimer. Mais poser le problème de la pluralité, c’est aussi envisager une théorie de l’agir qui se constitue « par le bas » et associe les populations aux débats – ce en quoi les Conférences nationales des années 90 auraient échoué, s’égarant dans des questions d’organisation, et engendrant une dépolitisation subtile des populations.

La question du lien des individus aux problèmes politiques de la citoyenneté exige de poser à nouveau la question de la fondation de la Cité. Et avec elle, l’interrogation fondamentale de ce livre, laissée en suspens : quelles figures de la transcendance l’Afrique peut-elle aujourd’hui inventer ?. »

Ibéa Julie Atondi.

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