"[Q]uand les étudiants africains pensaient avec l’Europe"

« Il est parfois des malheurs que l’on peut transformer en opportunité d’avenir. L’Afrique a connu celui de la colonisation, avec son cortège de souffrances et d’humiliations, d’imposition de normes venues d’ailleurs, d’exploitation et de rigidification de pratiques mal comprises, produisant ce que Fanon a pu décrire comme « misère du peuple, oppression nationale et inhibition de la culture » . La colonisation est, n’en déplaise à ceux qui ont pu y trouver des bienfaits, un système absolument mauvais, mais quand le même Fanon écrit :

« Face à cette situation, la réaction du colonisé n’est pas univoque. Tandis que les masses maintiennent intactes les traditions les plus hétérogènes à la situation coloniale, tandis que le style artisanal se solidifie dans un formalisme de plus en plus stéréotypé, l’intellectuel se jette frénétiquement dans l’acquisition forcenée de la culture de l’occupant, en prenant soin de caractériser péjorativement sa culture nationale, ou se cantonne dans l’énumération circonstanciée, méthodique, passionnelle et rapidement stérile de cette culture » ,

il semble qu’il schématise quelque peu ce que les colonisés ont fait de la colonisation, eux qui l’ont reçu en partage, et qui, loin d’être les instruments passifs d’un destin venu d’ailleurs, ont su se révolter, s’accommoder ou – et c’est là ce qui nous importe le plus ici – subvertir. Ont su aussi parfois transformer en chance et en ouverture au monde, par connaissance intime des mécanismes de domination, leur condition.

Les Africains ont inventé un nouveau cosmopolitisme qui, dans un monde globalisé, leur ouvre, mieux sans doute qu’aux anciens colonisateurs, les portes du futur. Et l’invention de ce cosmopolitisme que portent des élites intellectuelles, d’un continent à l’autre, d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre, trouve sans doute ses racines dans l’appropriation qui a été faite de la culture des dominants, devenue tout-à-la fois une arme et, à côté de la culture maternelle, un autre prisme de lecture du monde.

On peut exprimer cela, comme le font les tenants des post-colonial studies, en termes d’hybridité. On peut aussi penser, ce que l’on préfère ici, en termes d’outils d’une compréhension plurielle du monde.

Avoir imposé comme langue d’apprentissage, comme langue de savoir et de pouvoir, comme l’a fait la colonisation française, une langue venue d’ailleurs et partant, une culture venue d’ailleurs, était, d’une certaine façon, une monstruosité, une négation totale de celui à qui on l’imposait comme être porteur de culture ou de civilisation. Cela a été, parfois, une catastrophe.

Mais pour celles et ceux qui ont su surmonter, il y a eu une richesse supplémentaire, une ouverture au bi-culturalisme, au multi-culturalisme.

Ceux-là sont protégés de ce que l’on constate aujourd’hui en France, pour le pire, et que voulait voir Fanon dans l’intelligentsia colonisée :

une crispation sur une identité fantasmée et figée, une peur d’en être dépossédé.

On peut y voir le fruit vénéneux de la colonisation, du côté de dominants, qui n’ont pas fait, peut-être, le deuil de l’empire, et des temps où on voyait, en l’imposant aux autres, la culture et la langue française comme « instrument de promotion moderne ». A ceux-là, on pourrait dire :

une culture n’est menacée que quand elle a peur de l’autre, quand elle n’est plus assez sure d’elle-même pour admettre le contact et la confrontation.

Quand un voile ou une kipa aperçue dans la rue semblent une grande menace sur sa propre survie. Et c’est, au contraire, l’acceptation très active de ce contact et de cette confrontation qui a fabriqué les modernes intellectuels africains – les Souleymane Bachir Diagne, les Elikia M’Mbokolo, les Tayle Selasi, les Alain Mabanckou, qu’ils ou elles soient universitaires, écrivain-e-s, etc., et leur ont donné la capacité de vivre sans peur et sans problème la globalisation.

Cet article se veut un hommage.

Un hommage à celles et ceux qui, de l’après-deuxième guerre mondiale aux années 80, sont venus d’Afrique faire leurs études en France, en cette métropole qu’ils et elles voulaient aussi combattre.

Un hommage à celles et ceux qui ont su transformer dans les années cinquante et soixante du siècle dernier leur capital savant en capital militant, et leur capital militant en capital savant, leur soif de savoir – de tous les savoirs- en instrument de lutte.

À celles et à ceux qui, au sein notamment de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), ont étroitement allié leur volonté d’indépendance et leur volonté de connaître. Ils ont suivi la voie ouverte par des précurseurs dont le plus connu est Léopold Sedar Senghor, tout en en contestant ce qu’ils considéraient comme des compromissions, mais à qui néanmoins ils ressemblaient sur bien des plans. Comme le disait le même Senghor en une formule célèbre, ils ont su « assimiler sans être assimilé » ou, comme l’écrit R. Tchidimbo : « Digérer et assimiler son instruction [de l’Europe], pour la dépasser en la fondant dans son génie propre, telle est donc la tâche assignée à cette génération de pionniers de la civilisation eurafricaine… ».

Car bien souvent, et les témoignages à ce propos sont nombreux, l’excellence universitaire et la radicalité militante allaient de pair. La FEANF est née en 1950-1951 du besoin de se regrouper, de se défendre aussi face à une France quelque fois hostile, mais, au-delà du corporatisme, a très vite été un des instruments du combat anti colonial. Il ne s’agit pas ici de faire une histoire de la FEANF, mais de mettre en lumière ce qui, chez ses militants et sympathisants, a ouvert la voie aux intellectuels africains contemporains assumant et réinventant tous les jours un cosmopolitisme qui est, d’une certaine façon, l’exemplaire alternative de la mondialisation des multinationales, de la mondialisation des affaires et de l’argent.

Un cosmopolitisme culturel qui, en attendant des lendemains politiques plus propices, est l’instrument du combat nécessaire contre les frilosités identitaires. La FEANF avait fait de la culture, de toutes les cultures, une arme. Qu’importe ce que sont devenus ses leaders : psychanalyste comme sa première présidente, Solange Faladé, ministres ou présidents comme Alpha Condé ou Abdoulaye Wade, mort au maquis comme Osendé Afané, ou en exil comme le mathématicien écrivain Ibrahima Ly, directeur de la sureté et ministre comme Ousmane Camara, universitaire respecté comme Amady Aly Dieng…

Ce qui importe, c’est que la FEANF et les hommes et femmes qui la portaient ont préparé le terrain à une forme d’inscription pacifiée dans un monde globalisé. La FEANF combattait sur différents plans, parfaitement articulés, et indissociables les uns des autres : le plan corporatiste dans le souci de permettre aux étudiants africains en France de mener une vie digne et propice à leurs études, d’obtenir pour eux une égalité de condition avec leurs homologues français ; le plan strictement politique avec le combat anti colonial pour une indépendance que l’on voulait innocente de tout compromis et acquise pour cela par une voie révolutionnaire – on retrouve là Fanon ou la préface que lui a donné Jean-Paul Sartre, et le caractère purificateur de la violence – ; le plan culturel dont on pourrait dire, en parodiant les féministes des années 70 – que « le culturel est politique ».

En fait la FEANF mettait le politique là où il était essentiel : non seulement dans les manifestations et slogans, non seulement dans les proclamations et manifestes, mais aussi dans le quotidien et la culture : culture française et universitaire, culture marxiste, culture africaine. Les membres du GAREP (Groupement Africain de Recherches économiques et politiques) – Abdoulaye Ly, Ahmadou Mohtar Mbow, Solange Faladé – qui ont présidé aux premières heures de la FEANF – n’étaient pas marxistes, mais ils étaient de fins connaisseurs du marxisme. Le GAREP avait été et était toujours un lieu de lectures et de discussions des textes marxistes. Contrairement à beaucoup d’étudiants, qui seront imprégnés d’une vulgate apprise dans quelques textes de Georges Politzer, Staline ou Mao Tsé-Toung, les membres du GAREP lisent Marx, Engels et Lénine mais aussi Rosa Luxemburg et Karl Kautsky. Ce sont eux qui traduiront le texte de N’Krumah : Towards colonial freedom.

Ces lectures d’une bibliothèque progressiste, cet appétit de savoir et de connaissance, cette véritable boulimie pour certains, sont à la fois une revanche vis-à-vis de très paternalistes pouvoirs, un besoin d’une instruction dont le malthusianisme colonial en matière d’enseignement a voulu les sevrer – et une bombe à retardement.

La France, ses bibliothèques et ses librairies permettent aux étudiants d’assouvir leur envie de connaître une culture dont ils font une arme, et de trouver au cœur même de cette culture les connaissances qui la remettent en cause. La plupart des dirigeants de la FEANF sont de grands liseurs et débatteurs (« les meilleurs » disent d’ailleurs d’eux les renseignements généraux eux-mêmes) ce qui en fait aussi de véritables « têtes politiques ». Amady Aly Dieng , qui fut président de la FEANF en 1961-62 a dressé le portrait de la bibliothèque du militant, composée de livres puisés aux catalogues des éditions sociales, des éditions du Progrès, des éditions de Pékin ou, à partir de 1959, des éditions Maspero : L’impérialisme, stade suprême du capitalisme et Que Faire de Lénine, Les Principes du léninisme de Joseph Staline ou son Le Marxisme et la question coloniale et nationale, Grève de masse, Partis et syndicats et L’Accumulation du Capital de Rosa Luxemburg, Ce sont De la contradiction, de la pratique et La démocratie nouvelle de Mao Tsé-Toung. On lisait aussi Les principes fondamentaux de philosophie de Georges Politzer. Ces lectures venaient compléter la connaissance d’un patrimoine classique, souvent déjà partiellement acquise à l’arrivée en France, au lycée Faidherbe de Saint-Louis par exemple où on étudie Molière, Corneille et Racine, Du Bellay ou Ronsard ce qui fera qu’Amady Aly Dieng se définisse comme : « …un pur produit tropical de la Renaissance, du siècle des Lumières et du XXe siècle dominé par la pensée de Marx » . Et bien sûr, il existait une bibliothèque africaine et/ou nègre, en tête de laquelle figurait Aimé Césaire – bien qu’il ne soit pas lui-même africain – dont le Cahier d’un retour au pays natal était un best-seller chez les étudiants. Quand les étudiants africains s’intéressaient à la négritude, c’était bien plus à celle de Césaire, ou de Gontran-Damas, qu’à celle de Senghor, dont l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache a dû une partie de sa notoriété à sa retentissante préface : L’Orphée noir de Jean-Paul Sartre.

A côté du désir de connaissance de la culture des colonisateurs – y compris la bibliothèque coloniale dans ce qu’elle avait de plus classique mais aussi dans sa part subversive -, il y avait une réflexion sur la culture africaine et un désir de la faire connaître. La FEANF organisa régulièrement pendant la semaine anti-coloniale, avant et après les indépendances, des « Nuits de l’Afrique ». Elles étaient aussi, au-delà de leur caractère purement festif qui pouvait attirer les étudiants éloignés de tout militantisme, des occasions de donner à voir des pans d’une culture africaine, passée ou contemporaine. S’y produisirent par exemple les fameux ballets de Fodeba Keita, de même que des groupes plus improvisés. Des semaines culturelles étaient l’occasion de donner des conférences sur l’histoire de l’Afrique, de réfléchir sur les langues africaines. Des expositions d’Art nègre ont également été organisées par la FEANF, en province comme à Paris. A Paris, on pouvait emprunter au Musée de l’homme – ironie du paradoxe -, en province, on mettait à contribution les étudiants pour qu’ils proposent à l’exposition des objets de facture africaine qu’ils avaient apporté en France. Les étudiants eux-mêmes produisaient ou adaptaient des pièces, s’inscrivant dans la double tradition de représentations populaires en Afrique, et de celle d’un théâtre à l’européenne dont ils avaient pu être les spectateurs parfois ravis. Ils poursuivaient ainsi des expériences qu’ils avaient déjà menées au sein des très nombreuses associations culturelles fondées en territoire africain. Abdoulaye Ly, Abdoulaye Wade, futur président du Sénégal et animateur de la section de Grenoble de la FEANF, se sont ainsi fait auteurs et metteurs en scène. De même, après les indépendances, et pour prendre un autre exemple, les étudiants centrafricains quand ils écrivent et jouent (malgré les tracasseries de la censure) une pièce intitulée Le Commencement de la fin, qui est une charge au vitriol contre Bokassa.

Faire de la culture, de leur culture une arme, et en même temps apprendre eux-mêmes à la mieux connaître, en une distance finalement salutaire, faisait partie intimement de l’habitus étudiant.

L’Etudiant d’Afrique noire, l’organe de la FEANF, s’étend cependant peu sur les questions culturelles. Mais la FEANF est liée à Présence africaine, la librairie revue maison d’édition fondée par Alioune Diop, et à la Société africaine de culture dont il a également été le fondateur. Certains de ses membres y écrivent, et un numéro spécial est tôt consacré aux étudiants (« Les Etudiants noirs parlent ») qui, à côté des descriptions sur la condition difficile des étudiants africains en France, ou sur le problème des mariages mixtes, s’intéresse aussi au rapport entre culture africaine et culture latine, et publie poèmes et nouvelles émanant d’auteurs africains. La Société africaine de culture, qui a été l’organisatrice des deux grands congrès des écrivains et artistes noirs (Paris, 1956 et Rome, 1959) a pour vocation explicite de donner à voir au monde la culture du monde noir. Cheikh Anta Diop, que l’on ne peut manquer de citer pour son œuvre vite devenue célèbre, écrit dans Présence africaine. Par ailleurs secrétaire général de l’AERDA (Association des étudiants du Rassemblement démocratique africain), il fut un de ceux qui alla le plus avant dans la quête des origines de la culture africaine. On connait ses thèses sur l’Egypte royaume noir. Il prône également l’adoption d’une langue unique pour toute l’Afrique, à choisir parmi les six grandes langues les plus parlées sur le continent. A la Semaine culturelle de Rennes, organisée par la FEANF en juillet 1959, Cheikh Anta Diop expose « de façon claire la méthode pour intégrer toute la réalité concrète et abstraite, même celle de l’univers moderne, dans une langue comme le Wolof ». L’influence de Cheikh Anta Diop fut considérable. Ses écrits, aussi contestés furent-ils parfois, redonnaient à l’Afrique sa place dans l’ordre des civilisations, lui attribuait une antériorité chronologique dans leur invention, en faisait même la matrice de la civilisation gréco-romaine.

Redonner à l’Afrique une place dans le concert des civilisations était aussi le projet de la FEANF, en faisant de la culture, des cultures, une arme. La génération des années 50-60 a aussi vu dans le marxisme, qui resta l’idéologie dominante à la FEANF jusqu’à sa dissolution en 1980, une autre manière d’être au monde pour l’Afrique, retenant la leçon d’Aimé Césaire quand celui-ci écrit à Maurice Thorez en appelant de ses vœux : « Une forme d’organisation où les marxistes seraient non pas noyés, mais où ils joueraient leur rôle de levain, d’inspirateur, d’orienteur et non celui qu’à présent ils jouent objectivement, de diviseurs des forces populaires ». La réussite du marxisme tient ici au fait qu’il est pensé comme un langage universel, qui réinscrit le colonisé dans le registre du progrès tout en proposant une subversion radicale de l’ordre du monde. Et ce, fondé sur une analyse scientifique et sur des lois de l’histoire qui donnent absolument tort aux colonisateurs, réinscrivent l’Afrique dans un avenir qu’elle fabriquera, envers et contre ceux qui ont été jusqu’à lui dénier toute évolution et l’ont voulu figée dans une attente immuable.

En fait ces étudiants puisaient au patrimoine immatériel de l’humanité, utilisaient les outils qu’ils trouvaient dans les bibliothèques et librairies du territoire métropolitain, sans pour autant y voir un abandon de leur culture.

Ils faisaient fructifier ainsi, sans les trahir, les capitaux qui constituaient leur patrimoine, qu’il s’agisse de l’apprentissage du Coran, de rites d’initiation ou de quelques traditions familiales … Car ils étaient aussi des héritiers. Ainsi, au-delà même de ses propres ambitions voire de ses désillusions – et l’on pense en particulier aux rêves d’un socialisme panafricain – la FEANF a préparé le terrain à cette Afrique dans le monde, dont les pionniers sont les intellectuels cités, et qui sont par excellence du XXIe siècle :

multilingues, multiculturels, et d’autant plus porteurs de leurs cultures qu’ils en connaissent d’autres, qu’ils peuvent aussi la vivre dans l’écart, du dedans comme du dehors. »

– Françoise Blum. Aux origines d’un cosmopolitisme contemporain : quand les étudiants africains pensaient avec l’Europe. De(s)générations 2015, pp.29-35.

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