Universalité & Idéal d'Humanité en Afrique

« Passé les réactions vives qu’a suscitées chez les Africains le discours de Nicolas Sarkozy prononcé à Dakar le 26 juillet 2007, ses déclarations sur l’immobilisme du continent africain ou encore la non-responsabilité de la France dans ses problèmes actuels nécessitaient une riposte argumentée, dépouillée de toute considération émotive. C’est dans le but d’éclairer le président Sarkozy et, plus généralement, le grand public sur la réalité de l’histoire africaine, qu’Adame Ba Konaré a lancé, en septembre 2007, un appel remarqué à la communauté des historiens.

Cet ouvrage est le résultat de cette mobilisation : vingt-cinq contributions de spécialistes de notoriété internationale ou de plus jeunes chercheurs, africains et européens, qui abordent chacun avec rigueur un pan de l’histoire riche, complexe et trop souvent méconnue du continent. La construction à la fois chronologique et thématique de l’ouvrage permet de réfuter point par point les poncifs hérités de l’ethnologie coloniale et de changer le regard porté sur l’Afrique. Cette riposte n’est pas une affaire d’Africains blessés dans leur dignité, mais une entreprise d’historiens, ceux du Nord comme du Sud, soucieux de rétablir la vérité des faits contre toutes les tentatives de manipulation. » – Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine, Adame Ba KONARÉ.

« Au milieu du xixe siècle, l’idée d’imposer un ordre impérialiste en Afrique avait trouvé comme principal alibi l’état d’inculture des « Nègres » et la nécessité pour l’Europe d’y entreprendre une mission soi-disant civilisatrice. En effet, représentée comme un continent hostile, idolâtre et insociable, l’Afrique était censée être habitée par des « peuplades sauvages, cruelles, ignorantes et perfides », que l’Europe, dans sa charité chrétienne, se devait d’amener à la civilisation, c’est-à-dire à un état d’évolution culturelle et matérielle digne de l’Humanité. L’idée généralement répandue était que s’il devait exister des « Nègres » un tant soit peu civilisés, ce ne pouvaient être que « des restes de quelques colonies égyptiennes ou carthaginoises ».

Ces clichés et préjugés défavorables à l’Afrique ont persisté, alors même qu’on disposait d’informations résultant, non plus de la rumeur colportée, mais de contacts directs révélant en Afrique noire des « organisations sociales complexes, des systèmes politiques variés, des peuples hospitaliers, aux qualités morales souvent supérieures à celles des Européens ». En Europe même, le mouvement d’exploration de la fin du xviiie siècle et de la première moitié du xixe siècle allait largement contribuer par ses découvertes à mieux faire connaître ce qu’on appelait alors la « Négritie ».

Mais longtemps avant les Européens, les Arabes, à travers la conquête de l’Égypte et du Maghreb dès le viiie siècle, avaient été mis en contact avec les populations noires. Au fil du temps, du viiie jusqu’au xvie siècle, des relations commerciales d’abord puis des relations politiques et diplomatiques se développeront progressivement, ouvrant la voie à des voyageurs et informateurs occasionnels qui nourriront de leurs témoignages la littérature arabe écrite.

Nous nous proposons, à partir des témoignages de voyageurs arabes du xive siècle et d’explorateurs européens du xviiie et du xixe siècles, de souligner que, contrairement aux poncifs encore véhiculés aujourd’hui, la réalité vécue de l’Afrique depuis ces temps reculés est loin d’être des néants de société.

Les récits de voyageurs comme Ibn Battuta, Mungo Park ou René Caillié mettent en exergue des valeurs dont l’universalité est avérée, sous-tendues qu’elles sont par un incontestable idéal d’humanité.

Ibn Battuta et l’Afrique : voyage au cœur de l’empire du Mali
Parmi les auteurs arabes anciens, Ibn Battuta (1304-1377) marque en Afrique subsaharienne une innovation importante : c’est lui, en effet, qui introduit le journal de voyage. Il est considéré comme l’« un des plus grands globe-trotters de tous les temps », et son récit de voyage, la Rihla, constitue un panorama, une fresque « dont il est à peine besoin de souligner l’intérêt pour l’historien ». Au cours de son périple de quelque 120 000 kilomètres, Ibn Battuta s’est rendu sur tous les continents et a visité l’Espagne, la Russie, l’Asie centrale, l’Inde, Constantinople, Sumatra et même la Chine !

En Afrique subsaharienne, il a parcouru l’empire du Mali de 1352 à 1353, sous le règne de Mansa Souleymane et fut donc un témoin privilégié de la vie politique, économique, sociale et culturelle de cet empire qui incarne, avec l’empire du Ghana et l’empire de Gao, un certain âge d’or de l’Afrique de l’Ouest. À travers ses nombreuses notations sur ce pays, il apporte des témoignages intéressants sur des sujets aussi divers que la justice, la sécurité des voyages et la liberté de déplacement, ou encore l’hospitalité accordée aux étrangers

Les indications, nombreuses, des auteurs arabes sur le rôle du cadi dans la distribution de la justice publique dans l’empire du Mali, ne doivent pas faire oublier que celle-ci dépendait d’abord de l’empereur (le mansa). L’intégrité du mansa et son sens de l’équité déterminaient le bon usage des lois, et même, selon les croyances du moment, la prospérité du pays. Assistant à une audience à la cour, Ibn Battuta rapporte qu’un jurisconsulte se plaignait que des sauterelles avaient envahi la province d’où il venait en raison de l’injustice qui régnait dans le pays. Ce à quoi Mansa Souleymane répliqua : « Je suis innocent de toute espèce d’injustice et j ’ai puni ceux d’entre vous qui s’en sont rendus coupables. Quiconque a connu un oppresseur sans me le dénoncer, qu’il soit responsable des crimes que ce délinquant a commis. »

Il existait donc toute une hiérarchie de fonctionnaires chargés de régler les conflits ; les sujets n’en avaient pas moins la possibilité de faire appel au souverain pour examiner leurs plaintes. D’après le témoignage d’Ibn Battuta, Mansa Souleymane examinait les plaintes soit pendant les audiences à la cour, soit à la mosquée. Lors de la prière du vendredi, Ibn Battuta eut ainsi l’occasion d’assister à une autre manifestation de la justice au Mali. Il rapporte qu’un certain Abou Hafs, marchand et homme de lettres messoufa, se plaignait de ce que le gouverneur de Oualata (actuelle Mauritanie) lui ait offert 100 ducats pour une marchandise qui en valait 600. Après avoir fait chercher l’accusé, Mansa Souleymane renvoya les deux parties devant le juge. Le verdict ayant été favorable au marchand, le gouverneur fut destitué pour vol.

Au-delà d’une simple profession de foi, la justice faisait partie des valeurs cardinales dans l’empire, et le mansa devait veiller scrupuleusement à sa saine application. En tout cas, il en fut ainsi sous le règne de Mansa Souleymane, dont la réputation de grande probité n’était guère usurpée. Ni ses préoccupations personnelles ni ses préoccupations familiales, claniques ou ethniques n’ont altéré son sens de l’équité. Ibn Battuta l’exprime sans ambages lorsqu’il écrit que « le sultan ne pardonne pas à celui qui se rend coupable d’injustice ». La condamnation d’un gouverneur en faveur d’un étranger messoufa est éloquente en la matière. Convaincu de vol et d’abus de pouvoir, le gouverneur est sanctionné de façon exemplaire, à la fois judiciairement et administrativement.

Pourtant, ce souverain qui paraît si sévère et dont la réputation de justice est légendaire, pouvait se montrer clément face aux offenses de ses sujets auxquels il accordait facilement sa grâce. C’est ainsi qu’après avoir donné libre cours à sa colère contre ses cousines qui avaient omis de se mettre de la poussière sur la tête pour aller féliciter la nouvelle impératrice Bendjou, le roi leur accorda pourtant son pardon et les invita même à venir chez lui. Elles répondirent, bien sûr, à cette offre et continuèrent à se présenter à la porte du sultan  pendant sept jours comme l’exigeait la coutume pour toute personne ayant bénéficié de sa grâce. Quand on sait, d’après le constat d’Ibn Battuta, que « les Sudan sont les plus soumis des gens à leur roi et les plus appliqués à s’humilier devant lui », on ne peut que placer sous le registre de la tolérance cette preuve de mansuétude.

La paix qui règne au Mali est avérée par le fait même qu’Ibn Battuta, huit mois durant, y voyage de long en large, par voie terrestre aussi bien que par voie fluviale, de Walata à Nyani en passant par Zagha (probablement Diaka ou Diaba) sans y rencontrer aucun problème pour sa sécurité. Selon le témoignage d’Ibn Battuta lui-même, pour se rendre de Walata à Mali, la capitale, il suffit de louer les services d’un guide, car le chemin est très sûr et n’exige pas qu’on voyage avec une nombreuse escorte. La liberté de voyager, cette possibilité de se déplacer d’un bout à l’autre de ce vaste territoire sans être inquiété, montre que l’ordre et la paix y régnaient.

Le sort des étrangers blancs, dont il se sentait partie prenante, fait l’objet d’une grande attention de la part d’Ibn Battuta. L’accueil dont ils bénéficiaient, la sécurité de leur personne et la protection de leurs biens sont autant de préoccupations dont il s’est fait porteur. Parce que ceux-ci étaient assurés de vivre dans la quiétude et la tranquillité dans un pays en paix, parce qu’ils ne craignaient ni brigandage ni sévices de l’autorité, nombre d’entre eux n’hésitaient pas à s’établir au Mali. L’observateur averti que fut Ibn Battuta a pu constater que, même en cas de décès, les biens des étrangers étaient protégés. Ceux-ci ne faisaient l’objet de prétention ni de la part du souverain ni de la part de quelque autre puissant de l’empire.

« Les Noirs, rapporte Ibn Battuta, respectent les biens des hommes blancs qui meurent chez eux, même si ce sont des trésors immenses. »

Les biens du défunt étaient confiés à la communauté à laquelle il appartenait jusqu’à l’arrivée des ayants droit.

Tout indique que, du temps de Mansa Souleymane, on respectait les règles établies à Kankannyanfuga sur la façon d’acquérir licitement un bien.

L’hospitalité envers les étrangers est un devoir que Mansa Souleymane a su également honorer. Il en fut de même pour les fonctionnaires de l’empire qui, tous, accueillirent Ibn Battuta avec égards en lui faisant des présents : repas traditionnels, animaux et même esclaves … Ibn Battuta mentionne un banquet de condoléances auquel il fut convié ; il décrit la façon dont il fut accueilli par le sultan qui lui envoie, par l’entremise du légiste Mohammed Ibn al-Fakih, des présents que celui-ci avait lui-même reçus des mains du cadi (juge musulman). Alors que par ce geste le mansa s’acquittait envers lui d’un des préceptes sacrés de l’hospitalité, Ibn Battuta trouva le présent du sultan peu intéressant et le fit savoir deux mois plus tard, au cours d’une audience, au souverain. Il reprocha à celui-ci de ne pas l’avoir traité convenablement et s’inquiéta de ce qu’il pourra rapporter, à son sujet, aux autres sultans ! Le mansa ordonna alors qu’il soit logé et qu’on lui fournisse la dépense journalière. Par la suite, Mansa Souleymane fit cadeau à deux reprises d’une certaine somme d’or à Ibn Battuta : 33 ducats 1/3 pendant la vingt-septième nuit du mois de Ramadan  «… et 100 ducats au moment de son départ.

À la lecture d’Ibn Battuta, on constate que ce que ses hôtes maliens du xive siècle considèrent comme une obligation et un geste gratuit, l’hospitalité, lui semble la jauger à la valeur fiduciaire des présents reçus.

Quand d’un côté on agit par idéal d’humanité, de l’autre côté on porte un jugement fondé sur l’idée d’intérêt.

Les valeurs des « Nègres » telles que perçues par des explorateurs européens
À la fin du xviiie siècle et dans la première moitié du xixe siècle, l’Écossais Mungo Park et les Français Gaspard Théodore Mollien et René Caillié visitèrent la partie occidentale de l’Afrique. Leurs récits de voyage constituent des témoignages fort intéressants décrivant les systèmes politiques, les genres de vie, mais aussi les « caractères » des peuples de l’Afrique, dans sa partie occidentale. Des communautés aussi diverses que les Peul, les Maures, les Ouolof, les Sérère, les Sarakolé (Soninké), les Manding, les Nalou, les Landama, etc. y sont mentionnées.

Parmi tous les explorateurs européens, Mungo Park a, à la fin du xviiie siècle, permis la première grande révélation de l’Afrique occidentale intérieure. Il incarne le mieux les préoccupations scientifiques de l’Europe des Lumières et annonce l’engouement croissant pour l’Afrique que l’on constate au début du xixe siècle.

À partir du voyage de Mungo Park, l’image du Noir cesse d’être en Europe celle de la barbarie et de la sauvagerie sans nuance, ou celle des néants de société.

Parce que le regard lucide et vrai de Mungo Park était déjà passé par là, Gaspard Théodore Mollien, au moment d’entreprendre son voyage en 1817, ne craint plus de « trouver des déserts inhabitables ou des peoples féroces » ; il espère au contraire « découvrir des nations policées », en tout cas « plus éclairées qu’on ne le croit généralement en France ».

Avec Mungo Park commence l’élaboration d’« un nouveau corps de représentations des Noirs, beaucoup plus favorables à ces derniers » …

Pays de contrastes, l’Afrique occidentale présente néanmoins une certaine homogénéité que Mungo Park souligne ainsi :

« Toutes les nations nègres que j ’ai eu l’occasion d’observer, quoique divisées en plus ou moins de petits États indépendants, vivent à peu près sous la même température, se nourrissent de la même manière et ont en général le même caractère. »

Alors qu’il s’attendait à trouver « une forêt immense, habitée par des peuples incivilisés » (sic), l’explorateur écossais a su, à l’observation directe, reconnaître les qualités des Nègres et éviter la généralisation abusive des comportements répréhensibles de certains d’entre eux. Il fut, en certaines circonstances, victime de la rapacité des uns et de l’injustice d’autres. Outragé et parfois volé, il s’est cependant gardé d’émettre des jugements sommaires, s’appliquant le plus souvent à nuancer ceux qu’il portait sur les peuples et leurs mœurs.

Parmi les traits caractéristiques propres « à la grande famille des Nègres » figure au tout premier plan l’hospitalité. Exemplaire et désintéressée, c’est, d’après Mungo Park, Mollien et dans une moindre mesure Caillié, la principale qualité des Nègres.

« Je ne peux oublier, écrit Mungo Park, la charité désintéressée, la tendre sollicitude avec laquelle ces bons Nègres depuis le roi de Ségou jusqu’aux pauvres femmes qui, en divers temps, me reçurent mourant de besoin dans leurs chaumières, compatirent à mes malheurs, et contribuèrent à me sauver la vie. »

L’hospitalité apparaît donc comme une valeur largement partagée dans les différentes couches de la société. Elle n’est circonscrite à aucune classe ou catégorie sociale : elle paraît s’inscrire dans leur culture. Telle que la décrit Mollien, c’est un véritable mode de vie !

« L’hospitalité, rapporte-t-il, est pratiquée si généralement parmi les Nègres qu’ils ne la regardent pas comme une vertu, mais comme un devoir imposé à tous les hommes ; ils l’exercent avec une générosité qui n’a pas de bornes et ne s’en font pas un mérite. »

Si elle est exemplaire, l’hospitalité des Nègres est tout aussi désintéressée ; c’est du moins le constat de Park et de Mollien. Admiratif, Mollien s’écrie même :

« Quel pays civilisé offrirait un tel exemple d’hospitalité ? Sans argent, sans ordre du souverain, sans recommandation, on est toujours sûr, en Afrique, de trouver une hôtellerie.

D’ailleurs, ce n’est pas un gîte qu’on accorde par commisération au voyageur inconnu et pauvre, comme il arrive très souvent en Europe ; ce n’est pas une botte de paille, dont une avare pitié le gratifie ; si on lui donne à manger, on ne lui présente pas avec une dédaigneuse libéralité les restes de la table où l’on est assis ; au contraire, on le traite en ami ; [ …] on lui prodigue enfin toutes les marques de cette urbanité qui semble appartenir à une civilisation déjà avancée. »

René Caillié paraît plus circonspect : s’il reconnaît l’hospitalité des Nègres, il y met toujours quelque restriction. Lorsqu’il lui arrive de témoigner de la générosité des gens, il les pare quelques pages plus loin des plus noirs desseins.

  • Lui manifeste-t-on quelque soin assidu ? Aussitôt il se met à soupçonner qu’on a l’espoir de tirer de lui quelque présent.
  • Toute complaisance des Noirs à son égard lui paraît suspecte » au point d’en arriver lui-même à se demander s’il n’est pas « trop prévenu » contre certains peuples, les « saracolets » par exemple, « à cause de la conduite que je les avais vu tenir à Sierra Léone ».

Si l’hospitalité des Noirs n’est propre à aucune catégorie sociale, on notera cependant la mention spéciale accordée par Mungo Park aux femmes africaines.

C’est un véritable hommage qui leur est rendu à travers ce témoignage :

« Je ne me rappelle pas un seul exemple de dureté de cœur dans les femmes. Dans ma plus grande misère, et dans toutes mes courses, je les ai constamment trouvées bonnes et compatissantes. »

Outre l’hospitalité envers les étrangers, les Nègres accordent une grande place à l’éducation de leurs enfants. Les femmes y jouent un rôle important, et partout la tendresse maternelle est remarquable.

Mungo Park observe qu’en retour,

« dans toute l’Afrique [ …] le plus grand affront qu’on pût faire à un Nègre était de parler avec mépris de celle qui l’avait mis au monde ».

René Caillié note lui aussi la grande vénération que les enfants vouent à leurs parents :

« Les vieillards sans moyens, écrit-il, sont toujours nourris et traités avec beaucoup d’égards par leurs enfants. »

Il souligne en outre que les Nègres « n’entreprennent rien sans consulter les plus anciens de leurs villages ».

Des valeurs sous-tendues par l’idéal d’humanité
Une valeur est par nature vertueuse, du point de vue de la société qui se la donne comme référence. Elle n’acquiert d’universalité que lorsqu’elle est sous-tendue par un idéal d’humanité. Les valeurs plusieurs fois séculaires qui sont évoquées ici obéissent bien à cette caractéristique.

Ces témoignages de différents voyageurs ayant visité l’Afrique occidentale à différentes époques sont édifiants par eux-mêmes ! Nonobstant les préjugés charriés par les schèmes mentaux et culturels de leur temps, les explorateurs auxquels nous nous sommes intéressés ont su reconnaître en Afrique noire certaines des valeurs marquées aujourd’hui du sceau de l’universalité.

  • Il en est ainsi de la justice et de l’équité, la loi étant la même pour tous, que l’on soit puissant ou faible, étranger ou autochtone.
  • La liberté de se déplacer, la sécurité des personnes et la protection de leurs biens sont autant de réalités de l’Afrique décrites par un Ibn Battuta, ce qui montre bien que la paix était au cœur des préoccupations de certains souverains de l’époque.
  • La tolérance autant que la probité n’étaient pas non plus absentes dans leurs modes de gestion de la chose publique. Les abus de pouvoir et le profit illicite étaient punis, tandis que le droit de grâce trouvait à s’exprimer à l’égard des sujets en faute vis-à-vis du souverain.

L’hospitalité envers les étrangers, dont les voyageurs cités furent eux-mêmes bénéficiaires, est soulignée avec force. La solidarité entre les générations, exprimée à travers le soin porté à l’éducation des enfants et le respect des anciens, est également mentionnée.

Toutes ces valeurs, dont l’explorateur arabe du xive siècle et les voyageurs européens des xviiie et xixe siècles portent témoignage, se fondent sur un idéal d’humanité qui considère tous les êtres humains comme semblables.

De ce fait, ils doivent tous bénéficier du même traitement en droit et dans les faits, mais encore et surtout ils doivent être solidaires entre eux.

La reconnaissance et le respect de l’autre, l’assistance qu’on lui offre apparaissent même, dans les contextes africains évoqués, comme un trait de civilisation, une manière d’être et de se comporter, un mode de vie.

Pourtant, par une image stéréotypée d’eux-mêmes, certains s’arrogent le privilège d’avoir inventé les droits humains, et, par une autre représentation tout aussi stéréotypée de l’autre, les droits humains définis et formatés à l’aune de leur seule conception du monde sont mis en avant pour s’imposer à tous.

  • Les lois sont instrumentalisées à cet effet, aux plans national et international.

Le test ADN devient ainsi, dans l’argumentaire de ses promoteurs, une mesure de protection des droits des immigrés au regroupement familial ; l’enfermement des étrangers « en situation irrégulière » – dans des conditions dignes (sic) –, leur expulsion manu militari – dès lors qu’on prend la précaution de ne pas les scotcher – deviennent des mesures humanistes. La logique d’internement comme politique de l’immigration trouve alors sa justification dans les droits de l’homme et, en toute bonne conscience, la criminalisation des immigrés est présentée comme nécessaire à la quiétude et à la sécurité de l’Europe !

Comprennent-ils seulement, qu’en colportant ainsi par médias interposés une image sale de l’Afrique, ils renvoient d’eux-mêmes une image tout aussi sale et effrayante de matérialistes égoïstes dont la culture a tout l’air de se nourrir de mépris, voire de haine ?

Les droits de l’homme à la bouche, ils bafouent les valeurs humaines élémentaires et, comme pour justifier leurs forfaits, ils ne traitent de l’Afrique que sous l’angle des crises, des catastrophes et de la corruption.

Ils font tout cela à la face du monde, forts de l’idée déjà bien ancienne que l’Afrique est une partie anhistorique du monde.

  • Friedrich Hegel, qui est mort en 1831, ne l’avait-il pas affirmé en son temps ? Il avait près de trente ans quand Mungo Park visitait l’Afrique pour la première fois (1797) ; il en avait soixante au moment de la publication du récit de voyage de René Caillié.
  • Mais que valent les témoignages oculaires de ces « aventuriers » face à l’académique affirmation du philosophe de grande renommée ?
  • Que valent ces témoignages oculaires face au mythe de la « malédiction de Cham » qui a tant servi à édifier des schèmes mentaux racistes chez plusieurs générations d’hommes et de femmes en Europe et au-delà ?

Il n’est pas étonnant alors que les poncifs du genre « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » soient encore légion dans les discours et dans les écrits. Il n’est pas étonnant que l’Afrique continue d’être perçue par une certaine élite en Europe comme un continent à part, où « jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir », où « jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin », une terre « prisonnière de ses mythes », enfermée « dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance », sur laquelle « il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ».

Alors que nous vivons à l’heure du village planétaire, même les « aventuriers » du xixe siècle, après avoir visité l’Afrique, se sont montrés plus nuancés : étonnés certes, mais Park, aussi bien que Mollien et Caillié ne manquèrent pas de souligner des preuves de la capacité des Noirs d’avancer dans la voie de la civilisation.

C’est ainsi que Mollien n’en revient pas de constater que la qualité du riz sec cultivé dans le Fouta-Toro (Sénégal oriental) égale celui de la Caroline ; et Caillié est émerveillé par l’ardeur au travail des habitants du Ouassoulou :

« Ce peuple est industrieux ; il ne voyage pas, mais il s’adonne aux travaux des champs, et je fus étonné de trouver dans l’intérieur de l’Afrique l’agriculture à un tel degré d’avancement : leurs champs sont aussi bien soignés que les nôtres, soit en sillons, soit à plat, suivant que la position du sol le permet par rapport à l’inondation. »

Quant à Park, son émerveillement ne fut pas moindre devant Ségou, « la capitale du Bambara » :

« L’aspect de cette grande ville, ces nombreux canots qui couvraient la rivière, cette population active, les terres cultivées qui s’étendaient au loin à l’entour me présentaient un tableau d’opulence et de civilisation que je ne m ’étais pas attendu à rencontrer dans le Centre de l’Afrique. »

Ignorance ou mauvaise foi ?

Mais, honnêtement, qui donc reste prisonnier de ses mythes ?

En tout cas, il est difficile de croire aujourd’hui que ceux qui se disent les « amis de l’Afrique », et qui sans nuance continuent néanmoins de la décrire comme le continent de l’immobilisme, des guerres ethniques et tribales, de la fornication et du sida, celui aussi de la misère et d’autres fléaux dont il faut se prémunir en fermant ses frontières, ne sont pas dans l’imposture. Il se sont placés dans la posture du mépris et non dans celle d’un ami qui dit la vérité.

L’humiliation n’est jamais l’expression d’aucune vérité, elle est toujours l’expression du mépris de l’autre.

Ce n’est guère par la prétention et par l’arrogance qu’on pourra réunir les conditions propices à l’instauration de la compréhension mutuelle entre les peuples. Ce n’est pas non plus en consacrant une culture de l’exclusion de l’autre que pourront s’enraciner les traditions de dialogue et de tolérance indispensables à la réalisation des idéaux communs de paix et de sécurité.

  • Il est inconcevable que, sous l’effet des événements, les nations qui se prétendent les « plus vieilles démocraties » au monde, foulent aux pieds les valeurs et les principes qu’elles se sont elles-mêmes donnés comme références.

Sur le plan éthique, humain et moral, les valeurs ci-dessus énoncées et qui ont une existence séculaire en Afrique n’ont rien à envier aux valeurs d’autres sociétés à travers le monde.

À vouloir ériger en absolu rationnel un mode d’existence par rapport à d’autres, à se croire les seuls représentants authentiques de ce qui fait l’universel, on ne fait qu’entretenir l’incompréhension entre les Hommes.

Sans reconnaissance de l’autre, de ses apports et de sa place, il est vain de parler de dialogue, de coopération et de paix. L’attitude condescendante des élites européennes et leurs politiques publiques envers l’Afrique nous font croire que l’exigence politique exprimée par Aimé Césaire dans sa « Lettre à Maurice Thorez » est encore d’actualité :

« Aucune pensée ne vaut que repensée par et pour nous. Et c’est ici une véritable révolution copernicienne qu’il faut imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis et dans tous les domaines, de l’extrême droite à l’extrême gauche, l’habitude de faire pour nous, de disposer pour nous, l’habitude de penser pour nous, bref l’habitude de nous contester le droit à l’initiative qui est, en définitive, le droit à la personnalité. » »

– Diakité, D. (2008). Universalité des valeurs et idéal d’humanité en Afrique : témoignages d’explorateurs. Dans : Adame Ba Konaré éd., Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy (pp. 71-82). La Découverte.

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