« L’Enfant noir » : « le printemps semble s’unir à l’été, et la campagne, longtemps gorgée d’eau, longtemps accablée de nuées maussades, partout prend sa revanche, éclate »

L’Enfant noir (extraits) :

  • La conscience est toujours conscience de quelque chose.
  • En décembre, tout est en fleur et tout sent bon; tout est jeune; le printemps semble s’unir à l’été, et la campagne, longtemps gorgée d’eau, longtemps accablée de nuées maussades, partout prend sa revanche, éclate; jamais le ciel n’est plus clair, plus resplendissant; les oiseaux chantent, ils sont ivres; la joie est partout, partout elle explose et dans chaque coeur retentit.
  • A la nuit tombante, mon oncle Lansana rentrait des champs. Il m’accueillait à sa manière, qui était timide. Il parlait peu. A travailler dans les champs à la longueur de la journée, on devient facilement silencieux; on remue toutes sortes de pensées, on en fait le tour et interminablement on recommence, car les pensées ne se laissent jamais tout à fait pénétrer; ce mutisme des choses, des raisons profondes des choses, conduit au silence; mais il suffit que ces choses aient été évoquées et leur impénétrabilité reconnue, il en demeure un reflet dans les yeux: le regard de mon oncle Lansana était singulièrement perçant, lorsqu’il se posait; de fait, il se posait peu: il demeurait tout fixé sur ce rêve intérieur poursuivi sans fin sans les champs.
  • Chez nous, on ne parle guère des défunts qu’on a beaucoup aimés ; on a le cœur trop lourd sitôt qu’on évoque leur souvenir.
  • Le plus souvent on imagine dérisoire le rôle de la femme africaine, et il est des contrées en vérité où il est insignifiant, mais l’Afrique est grande, aussi diverse que grande.Chez nous, la coutume ressortit à une foncière indépendance, à une fierté innée ; on ne brime que celui qui veut bien se laisser brimer, et les femmes se laissent très peu brimer.
  • Les fleurs, que l’approche du soir réveillait, exhalaient de nouveau tout leur parfum et nous enveloppaient comme de fraîches guirlandes.
  • Et parce que toute réunion de danse a, chez nous, tendance à se propager, parce que chaque appel de tam-tam a un pouvoir presque irrésistible, les spectateurs se transformaient bientôt en danseurs.
  • sans doute ne nous cachions-nous rien, sauf notre amitié, sauf nos coeurs; nos coeurs qui étaient comme les îlots que nous regardions frémir au loin dans une lumière voilée : nous pouvions nous y transporter par la pensée, nous ne devions pas les aborder par la parole. notre amitié était en nous, enfouie au plus profond de nous. il fallait qu’elle demeurât secrete : une parole une seule parole peut être l’eut effarouchée.
  • Certes, l’enseignement qui succède aux rugissements demeurerait ce qu’il est, mais rien ne subsisterait de l’épreuve de la peur, rien de cette occasion donnée à chacun de surmonter sa peur et de se surmonter, rien non plus de la nécessaire préparation au douloureux rite de passage qu’est la circoncision. Mais au vrai qu’en subsiste-t-il à l’heure où j’écris? Le secret… avons nous encore des secrets!
  • Est-ce que la vie était ainsi faite, qu’on ne pût rien entreprendre sans payer tribut aux larmes?
  • Il arrive que l’esprit seul des traditions survive, et il arrive aussi que la forme, l’enveloppe, en demeure l’unique expression.
  • J’étais enfant et je jouais près de la case de mon père. Quel âge avais-je en ce temps-là (…) Je ne me rappelle pas exactement, mais à coup sûr, la vie était plus prometteuse que maintenant, et il était encore permis de rêver grand, et voir ce rêve se réaliser. Il était encore permis d’espérer le meilleur.

« Camara Laye, né le 1er janvier 1928 à Kouroussa, un village de Haute-Guinée, est un écrivain guinéen d’expression française. Après des études à l’école française, Camara Laye part à Conakry, la capitale, poursuivre sa scolarité. Titulaire d’un CAP de mécanicien, il tente sans succès de devenir ingénieur en France. C’est alors que Camara Laye, qui traverse une période de désarroi, publie L’enfant noir, son premier roman, en 1953 et, un an plus tard, Le regard du roi. »

Sayouba Traoré

« […]

Tout commence dans son petit village où, vu par les yeux d’un gamin de cinq ans, la vie traditionnelle se déroule avec bonheur entre sa mère, son père forgeron, sa grand-mère, sa famille et ses amis.

Le récit se termine, un plan de Paris en poche, dans l’avion qui l’emmène en France et qui l’éloigne durablement de ses proches clôturant ainsi définitivement son enfance.

Ce récit est passionnant car il plonge son lecteur dans la vie d’un village africain des années 1930, probablement bien éloignée de ce qu’elle est aujourd’hui.

Les différentes étapes de la vie d’un enfant y sont décrites fidèlement, le point culminant étant celle de la circoncision, véritable entrée dans le monde des adultes.

Ces descriptions fidèles font de ce livre un témoignage unique sur une Afrique sahélienne imprégnée d’un Islam bien particulier car mâtiné d’animisme que l’on découvre à travers un mystérieux petit serpent noir ou par des relations particulières avec les crocodiles.

C’est enfin une description du monde de l’enfance qui n’est pas sans similitude avec ce que l’on peut vivre sous d’autres latitudes. En cela, ce livre touche à l’universel, chacun pouvant se retrouver dans le portrait de cet enfant quand il narre ses relations avec sa grand-mère, ses oncles, ses amis, les « grands » à l’école, son premier amour…

Le style de l’auteur, direct, vivant et alerte, en fait un ouvrage facilement accessible qui n’intéressera pas que les passionnés d’Afrique. Indispensable à qui aime la littérature en général, L’enfant noir mérite bien un succès qui ne se dément pas depuis sa parution en 1953. »

Africavivre.

« […] La disparition de ces deux lieux hautement symboliques que sont Tindican et Paris enlève en grande partie à ce film le caractère émotionnel que nous connaissons au roman. En renonçant à ces lieux, Chevallier raccourcit aussi bien symboliquement que spatialement l’itinéraire de l’exil, le rendant de ce fait moins douloureux. Lorsqu’il part pour Conakry, la séparation entre Baba et ses parents est émouvante, certes, mais elle n’a pas la teneur émotionnelle de cette même séparation dans le roman. Le voyage de Baba à Conakry semble ainsi moins angoissant, et d’ailleurs il est moins riche en péripéties que celui que raconte son oncle dans le roman. Qui plus est, le père et la mère de Laye sont tout à fait conscients de l’exil progressif et inéluctable auquel s’abandonne l’enfant et dans lequel Paris constitue le point le plus éloigné : « J’ai peur, j’ai bien peur petit [dit le père, dès le début du roman] que tu ne me fréquentes jamais assez. Tu vas à l’école et, un jour, tu quitteras cette école pour une plus grande. Tu me quitteras, petit… » (Camara 1984 : 20). En écho à ces déclarations du père, nous avons, filtrées par la conscience de l’enfant, ces pensées de la mère à la fin du texte lorsque le père et le fils viennent lui annoncer le départ de celui-ci pour la France :

« Mais à présent elle savait que je partirais et qu’elle ne pourrait pas empêcher mon départ, que rien ne pourrait l’empêcher ; sans doute l’avait-elle compris dès que nous étions venus à elle : oui, elle avait dû voir cet engrenage qui, de l’école de Kouroussa, conduisait à Conakry et aboutissait en France […]. Elle avait dû regarder tourner l’engrenage : cette roue-ci et cette roue-là d’abord, et puis cette troisième, et puis d’autres roues encore, beaucoup d’autres roues peut-être que personne ne voyait. Et qu’eût-on fait pour empêcher cet engrenage de tourner ? On ne pouvait que le regarder tourner, regarder le destin tourner : mon destin était que je parte ! » (Camara 1984 : 218).

Laye lui-même est aussi profondément conscient de cet exil. Par exemple, après la conversation sur le petit serpent noir, « génie de la race », et dans laquelle le père avait exprimé ses craintes à propos de l’éloignement de son enfant, ce dernier lui-même médite : « Est-ce que moi aussi, un jour, je converserai de cette sorte ? Mais non : je continuai d’aller à l’école ! Pourtant j’aurais voulu, j’aurais tant voulu poser à mon tour ma main sur le serpent, comprendre, écouter à mon tour ce frémissement, mais j’ignorais comment le serpent eût accueilli ma main et je ne pensais pas qu’il eût maintenant rien à me confier jamais… » (Camara 1984 : 23).

Judith Cochrane (1980 : 82) analyse bien le sentiment d’exil de ce monde que ressent Camara Laye en écrivant :

« The reader’s awareness of this sense of separateness is reinforced by the dual and sometimes triple perspective used by Laye to present his material. The primary viewpoint is that of the young child and adolescent boy but it is constantly being modified and qualified by the viewpoints of the mature Laye reflecting on his childhood and of Laye, the detached observer, attempting to view the traditional life of Guinea from the position of the outsider. »

Ce sentiment de perte, cette nostalgie du « royaume de l’enfance » n’a pas pu être transposée à l’écran par le cinéaste.

[…] »

– Koffi Anyinefa, « Du roman au film : L’Enfant noir », Cahiers d’études africaines, 177 | 2005, 240-255.

« L’enfant noir est le premier roman de Camara Laye. Il a été publié en 1953, aux éditions Plon à Paris. Un an après sa publication, il a reçu le prix Charles Veillon. Ce roman autobiographique s’est érigé en classique littéraire de notre temps. D’ailleurs cette casquette lui vaut d’être réédité, au fil des ans, par maints éditeurs.

Le jeune Camara vit à Kouroussa avec ses parents, un petit village de la haute-guinée, connue aujourd’hui sous le nom de Guinée Conakry. Son père est un forgeron habile et un orfèvre appliqué. Sa mère quant à elle, est une femme autoritaire. Elle a la capacité de déjouer les sortilèges et d’apprivoiser les crocodiles. De temps en temps, l’enfant noir se rend à Tindican chez sa grand-mère. Là-bas, il découvre la vie paysanne. Il apprend à chasser les oiseaux et les autres bêtes des champs cultivés. Les balises de son adolescence sont assurées par l’apprentissage des techniques de l’art de son géniteur, et guidées par les solides conseils de sa génitrice. Laye est un être attachant. Il partage une amitié profonde avec Fanta et Kouyaté, sans oublier Marie et Check. D’ailleurs, le trépas de son ami Check sera son premier grand deuil. Son appétence pour la connaissance, l’oblige à migrer vers Conakry. Ce sera son passage de l’école coranique pour l’école française. Après l’obtention de son Certificat d’Aptitudes Professionnelles, Laye est appelé à poursuivre ses études à Argenteuil, en France. Dès lors, une alternative s’offre à lui : partir et ne plus revenir ; ou partir…mais revenir. Néanmoins, le petit guinéen a déjà son idée. On peut l’entendre marmonner : « Sûrement, je reviendrai ».

Camara Laye célèbre la femme guinéenne mieux, africaine via sa mère. Il narre également l’insouciance de l’Afrique. Son écriture est dense et fluide, mais dénuée de toute esthétique de la protestation. Il refuse de voir les choses comme Bernard Dadié ou encore Mongo Beti, ses pairs qui se servent de la littérature comme instrument d’engagement politique, de dénonciation et donc de protestation. D’ailleurs, dans son article « Afrique noire, Littérature rose » (Mongo Beti – Littérature rose), Mongo Beti qualifie L’enfant noir de « littérature rose » donnant « une image stéréotypée de l’Afrique et de l’africain ». Selon l’écrivain Franco-Camerounais, le Guinéen n’a pas mis en valeur ce que Ngugi Wa Thiongo appelle la « dimension noire ». En effet, la dimension noire se veut une peinture des réalités africaines sans complaisance, en tenant compte de l’histoire de l’Afrique en rapport avec celle du monde. Camara Laye pose donc un acte révolutionnaire, en s’engageant à rendre seulement à l’Afrique son humanité en pleine période de lutte anti-coloniale, plutôt que de s’inscrire dans la protestation. Il dépeint l’Afrique, mais dans une « dimension rose ». Autrement dit, une manière d’apologie à la tradition que Beti considère comme une épine pour l’émancipation de l’Afrique.

En réalité, Camara et Mongo sont l’expression des extrêmes de l’art littéraire. Le premier personnifie l’extrême du romantisme africain voire, un engagement humanisant. En revanche, le second est l’extrême d’un engagement dans la protestation pour un changement sociopolitique. Mais aujourd’hui, l’objectif est de concilier ces frontières. Autrement dit, une écriture mâtinée serait salvatrice parce qu’elle présenterait concomitamment les deux faces du continent : sa face « noire » et son humanité. Par conséquent, cette écriture-là serait donc une valeur ajoutée aux esthétiques des littératures Africaines.

« … Enfant noir » donne à lire une manière de rencontre entre la tradition et la modernité. Dans notre contexte, la tradition demande à être déconstruite pour être toujours re-construite. Elle peut être désuète, mais sa re-construction permanente faciliterait le recevoir de la modernité sans imbroglio. Ladite modernité ne se limiterait donc plus seulement aux innovations technologiques. Elle serait une action-logique dont le ciment répondrait aux exigences de l’instant. Et les résultantes de ses réflexions, seraient la garantie de l’épanouissement des sujets-humains impliqués dans l’à-venir. En effet, le philosophe Njoh Mouelle ne radote point lorsqu’il affirme que : « la modernité doit être, non pas une simple question d’adaptation formelle au présent, mais un souci d’amélioration réelle de la condition humaine ».

In fine, L’enfant noir mérite de conserver sa place à la fois, dans la « colonial library », pour parler comme Mundimbe , et les bibliothèques du monde : il a encore à dire ! »

Nkul Beti

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