De la Sensibilité des Plantes (au XVIIIe siècle) (?)

« L’histoire de l’idée de nature a déjà fait l’objet de nombreux travaux, qu’il s’agisse de ceux de Daniel Mornet, de Jean Ehrard, de l’abbé Lenoble ou, plus récemment, des ouvrages de Colas Duflo. Il ne s’agit donc pas ici de retracer l’évolution d’un hypothétique sentiment de la nature, à une époque où les définitions de la nature n’étaient pas aussi catégoriques et univoques qu’une lecture téléologique de l’affirmation du naturalisme pourrait le laisser suggérer. Loin d’avoir consacré l’irrémédiable séparation entre nature et culture, le siècle des Lumières a au contraire ouvert de nombreuses brèches pour penser les interfaces entre ces deux termes. L’histoire du triomphe du naturalisme, entendu comme une « continuité de la physicalité des entités du monde et une discontinuité de leurs intériorités », ne doit donc pas être celle, rétrospective, d’un xviiie siècle qui aurait été au principe du découplage entre la société et la nature. Il ne doit pas davantage apparaître comme une téléologie de la modernité scientifique. Cette histoire, ainsi que le rappelle Stéphane Van Damme, s’est souvent réduite au récit hégémonique de la domination de l’Homme sur une nature par définition extérieure à lui, à travers ses réalisations techniques, son appropriation des forces naturelles ainsi que sa capacité prométhéenne à transformer son environnement. Une telle vision fait l’impasse à la fois sur les tensions jalonnant l’affirmation du naturalisme et sur la multiplicité foisonnante des régimes de connaissance de la nature aux xviie et xviiie siècles, de l’animisme au totémisme, en passant par l’analogisme. Alice Ingold, quant à elle, exhorte à mieux historiciser les catégories de « société » et de « nature » ainsi que les processus « d’autonomisation de la société et d’objectivation de la nature ». Plus généralement, les approches récentes en anthropologie historique invitent à interroger la manière dont se sont construites les formes de séparation entre un monde anthropocentré et l’environnement naturel.

Bien qu’elle soit ramenée progressivement aux lois du mouvement et à la mécanique des corps dans une perspective newtonienne, la nature, comme en témoigne l’article éponyme de l’Encyclopédie, est si polysémique que la palette de définitions de la notion s’enrichit de différents sens, au point « qu’un auteur en compte jusqu’à 14 ou 15. M. Boyle, dans un traité exprès qu’il a fait sur les sens vulgairement attribués au mot nature, en compte huit principaux ». Quoi qu’il en soit, en s’appliquant « dans un sens moins étendu à chacune des différentes choses créées ou non créées, spirituelles & corporelles », le terme de nature, tel qu’il se définit sous la plume des Encyclopédistes, n’institue pas un partage ontologique consacrant la sortie de l’homme du monde qui l’environne.

Cette imbrication de l’homme avec les entités de la nature qui l’environnent, les circumfusa comme on peut aujourd’hui l’écrire, était une réalité tangible pour les contemporains du xviiie siècle. Y compris pour les savants qui travaillaient sur ce nouvel objet du savoir qu’était l’histoire naturelle, et qui, a priori, étaient censés s’inscrire dans la filiation ontologique du naturalisme, l’idée qu’une sensibilité des plantes existait remettait en cause les récits mécanistes traditionnels. Que les plantes pussent disposer d’une âme végétative n’était en soi pas nouveau : cette idée remontait à Aristote. En revanche, le fait qu’elles disposassent d’une forme d’intelligence spécifique apparaissait, au xviiie siècle, comme un débat hautement problématique.

En s’interrogeant sur les limites entre les règnes de la nature et sur ce qui en fondait réellement la légitimité, les naturalistes des Lumières ouvrirent la boîte de Pandore et invitèrent, dès lors, à toutes les spéculations possibles sur la sensibilité des plantes, voire leur intelligence.

Dominique Brancher, pour les xvie et xviie siècles, a très bien retracé la généalogie d’une botanique sensible dont les fondements remirent sérieusement en question les prétentions d’un naturalisme hégémonique, en particulier depuis que des savants de l’Europe renaissante et classique avaient bouleversé les hiérarchies entre les êtres en redorant le blason de l’analogisme, c’est-à-dire, de façon plus tangible, « en suggérant un rapport d’identité entre la plante et l’humain ». Son propos reste cependant davantage cantonné à la sexualité des plantes et à la période qui précède les Lumières. Nous voudrions ici plutôt mettre en avant les spécificités intellectuelles et culturelles qui constituèrent le terreau sur lequel germa le débat sur la sensibilité des plantes au xviiie siècle. Après avoir exposé les tenants et les aboutissants de ce débat, nous montrerons comment il circula dans l’Europe des sciences, avant de souligner qu’en autorisant la formulation de nouvelles hypothèses radicales sur l’intelligence des plantes, il permit de repenser les frontières entre les règnes de la nature et, chemin faisant, d’interroger la place de l’homme parmi les vivants.

De la sensibilité des plantes
Si la sensibilité aux mutilations, aux dégradations et aux altérations de la végétation semblait progressivement mûrir, un débat moins connu préoccupa de nombreux naturalistes et philosophes du xviiie siècle. Il s’agissait de savoir si les plantes étaient à même de sentir et de ressentir leur existence. Progressivement, à la faveur du développement des thèses de Condillac et de leur propagation chez des auteurs comme Buffon et Georges Le Roy, les animaux se virent dotés de sensations équivalentes à celles des humains. Cependant, la sensorialité des plantes demeurait sujette à polémique. Alors que les dictionnaires de la fin du xviie siècle hésitaient encore face à la polysémie du terme de « sensation », le concept de sensibilité avait connu une fortune considérable dans la philosophie matérialiste des Lumières, en particulier dans les traités médicaux et physiologiques qui, de Robert Whytt à Théophile de Bordeu, en passant par Albrecht von Haller, en avaient décortiqué les propriétés et donné des interprétations différentes, s’inscrivant tantôt dans une tradition mécaniste, tantôt dans une filiation intellectuelle vitaliste.

Selon von Haller, l’irritabilité désignait la capacité d’une partie du corps à se rétracter consécutivement à un contact quelconque, tandis que la sensibilité demeurait l’apanage des parties innervées et garantissait la transmission de « l’impression de ce contact » à l’âme. Cette théorie, appuyée sur de nombreuses expériences, suscita d’intenses controverses dans l’Europe savante, d’autant plus ardentes qu’elle sapait les fondements de la thèse mécaniste. Les milieux médicaux français, en particulier montpelliérains, ainsi que les Encyclopédistes, débattirent longuement avec von Haller sur la question de l’irritabilité, soulignant parfois l’insuffisance des expériences du savant allemand, tout en contribuant de facto à publiciser ses réflexions, à l’instar de Fougeroux de Bondaroy. Les institutions savantes pouvaient elles-mêmes être partagées sur le crédit à accorder à la thèse de l’irritabilité, comme en témoignait la polarisation de l’Académie Royale de Chirurgie, scindée entre les partisans de von Haller sur l’insensibilité des tendons et ses détracteurs, regroupés autour de Le Cat.

Si, dans une perspective semblable à celle de Diderot, la sensibilité s’avérait « une propriété universelle de la matière  » et constituait le « caractère essentiel de l’animal  », que pouvait-il en être pour les plantes ? Pour Fortunato de Felice, « il est fort incertain si les plantes sentent leur existence ». L’abbé Rozier, quant à lui, considérait que le fait de sentir, de discerner et d’agir témoignait de la capacité des vivants à être animés. En revanche, croître et se reproduire sans que la nature ne donnât la possibilité de sentir équivalait à végéter, précisément à l’instar des plantes. Les minéraux recevaient quant à eux leur accroissement et leur forme sans organisation, sans sensibilité, ni faculté générative, si bien qu’un « être quelconque, sent ou ne sent pas ; s’il sent c’est un animal ; il y a alors entre cet être & celui qui ne sait que végéter, une plus grande distance que de celui-ci au minéral ». Si ces frontières entre les vivants s’avéraient franchement problématiques dès lors que les naturalistes abordaient le cas épineux des espèces zoophytes, l’abbé Rozier rétorquait au contraire qu’elles se subdivisaient nécessairement en « vrais animaux » et « simples végétaux ». Les premiers pouvaient jouir de la faculté de se mouvoir dans l’espace et d’agir, à l’image des anémones, étoiles de mer, orties marines et polypes d’eau douce, tandis que les seconds se caractérisaient par la passivité, y compris dans le processus de reproduction. Les controverses relatives à l’animalité des zoophytes étaient nombreuses, révélant au grand jour les vives dissensions sur la délimitation des frontières entre les règnes de la nature, inhérentes aux controverses naturalistes du xviiie siècle. Si Michel Adanson refusait la vie et le sentiment à une plante aquatique nommée la tremella, à qui il concédait néanmoins un mouvement singulier, Diderot, reprenant les observations de Felice Fontana, attribuait les facultés mobiles de cet être hybride à un mécanisme interne, témoignant indéniablement d’une sensibilité de la matière végétale. Les mouvements de la tremella n’étant pas régis par des facteurs extrinsèques, mais par une sorte de spontanéité qui ne souffrait d’aucune interruption dans le temps, témoignaient de l’intime corrélation entre vie, mouvement et sensibilité :

Un mécanisme particulier fait voler l’oiseau, nager le poisson : mais il y a entre ces mouvements et la variété infinie de la spontanéité une différence très marquée. Or cette variété infinie que nous attribuons dans les autres animaux à la vie, à la sensibilité, à la spontanéité, nous la voyons toute dans les filets de la tremella et avec un caractère particulier ; car il n’y a ni ralentissement, ni cessation, ni interruption pendant des mois, des années ; ils durent tant que la plante vit et végète. La tremella et ses fils sont donc des animaux sensibles et vivants : ses parties organiques obéissent donc à la sensibilité.

Charles Bonnet, naturaliste genevois auteur d’une Palingénésie philosophique et d’un Traité d’insectologie crucial dans l’établissement de la parthénogenèse des pucerons, contesta lui aussi l’insensibilité que l’on attribuait d’ordinaire aux plantes et la thèse selon laquelle l’absence de système nerveux privait mécaniquement les plantes de sensations. Dans la lignée de Condillac, Bonnet utilisa le terme de « sensation » pour désigner des processus de stimulation vasculaire, musculaire et nerveuse qui imprimaient autant de sensations, de perceptions, de passions et de souvenirs aux plantes. Il s’intéressa à la transformation de stimuli extérieurs en sensations physiques par le truchement d’un ensemble de fibres (tissus, muscles et nerfs) et, en héritier de Locke, faisait de ces sensations le fondement des connaissances. Il dota par conséquent les plantes d’une capacité à sentir : « mais si les Plantes sentent, la Truffe sent, & de la Truffe à l’Amianthe ou au Talc la distance ne paroît pas grande ». Cependant, cette assertion relevait davantage de l’intuition que de la démonstration. Rétif de la Bretonne, dans Le Nouvel-Émile, s’attacha à la question des aptitudes sensorielles des plantes en différenciant et en hiérarchisant les façons de sentir. La première façon d’éprouver des sensations liait en effet les hommes et les animaux de par leur possibilité commune de percevoir et de manifester des émotions telles que le chagrin, la joie, la douleur ou le plaisir.

Bien qu’assimilée à la perfection, elle était toutefois loin d’être la seule car, selon Rétif, on pouvait aussi sentir en souffrant une altération, un dépérissement, ou bien en éprouvant une vigueur, une sorte de bien-être, tel qu’on le voit à des plantes dans un bon fonds, bien arrosées, bien exposées &c : cette façon de sentir, cette espèce de jouissance est réelle, mais trop au-dessous de la nôtre pour que nous ne la regardions comme presque nulle : nous en avons pourtant une idée ; un homme qui pour tout plaisir jouit de sa santé, sans maladie qui lui ait découvert le charme de sa situation, cet homme, ou tout autre animal, jouit presque à la façon des plantes.

Rétif rejoignait l’abbé Rozier pour affirmer que les cailloux étaient dénués de sensibilité du fait même de l’absence d’organisation physiologique interne finalisée. Mais, contrairement à lui, il indexait l’être à la sensation. Un animal qui vient de mourir n’est plus et se désintègre, de la même façon qu’un arbre coupé apparaît lui aussi comme un être individuel en voie de décomposition, dont l’organisation physiologique est brutalement interrompue. Toutefois, là où les animaux disposent d’une sensibilité individuelle, les plantes possèdent une sensibilité relative, de telle sorte que celles-ci sentent à leur manière, tandis que « l’huître à la sienne ; l’insecte d’une manière plus parfaite que l’huître, mais moins que celle du quadrupède ». Il était donc vain de vouloir considérer qu’une seule et unique façon de sentir régnait sans partage. Il fallait au contraire restituer la diversité des types de sensations chez les existants et les hiérarchiser selon des degrés de perfection pour faire apparaître la pluralité du monde naturel.

Jean-Baptiste Robinet, Encyclopédiste de renom, adopta une posture identique. Il défendit l’idée selon laquelle les êtres de la nature pouvaient se décliner sur une échelle de perfection, certes régis similairement par un même dessein primitif et des principes vitaux identiques, mais différant par « la combinaison de ces principes, le nombre, la proportion, l’ordre, & la forme des organes. »

L’idée que la structure de la nature correspondait à une échelle dont les espèces auraient constitué les échelons ne lui était pas spécifique, dans un contexte épistémologique plutôt caractérisé par l’inquiétude d’une dégénération de la nature. Les savants des Lumières partageaient largement le postulat de l’unité de la nature. Peu d’entre eux auraient pu remettre en question l’article « Cosmologie » de l’Encyclopédie rédigé par d’Alembert : « Tout est lié dans la nature ; tous les êtres se tiennent par une chaîne dont nous apercevons quelques parties continues, quoique dans un plus grand nombre d’endroits la continuité nous échappe. »

Après les postures gradualistes de Leibniz, la notion d’échelle des êtres continua donc de fleurir au xviiie siècle, en particulier chez Charles Bonnet, naturaliste ayant insisté sur les chaînes d’interdépendances reliant tous les vivants de la nature entre eux. La pierre, le cheval, le singe, le chêne ou l’homme n’étaient donc que des variations graduées et hiérarchisées d’un prototype identique. Proche des chimiatres de la Renaissance et du xviie siècle, Robinet s’éloigna de Buffon en considérant qu’étant vivante, toute matière était en conséquence organique, c’est-à-dire mue par des processus de fermentation et de végétation, y compris les minéraux, également déterminés par une activité vitale. Il relia ces derniers aux végétaux par le biais d’une analogie physiologique voulant que les fibres de l’amiante fussent communes aux plantes et aux minéraux, et non par une explication d’ordre chimique. Dans son ouvrage De la nature, Robinet se livra à d’iconoclastes « conjectures sur le sentiment  et la connoissance des plantes » et revint sur le lieu commun le plus classiquement admis à propos de la sensibilité des plantes :

Les plantes ne nous donnent aucun signe de sentiment & de connoissance : elles ne témoignent ni plaisir ni douleur, ni amour, ni aversion : elles ne manifestent en aucune manière qu’elles aient quelque connoissance de leur état, de ce qui leur convient & de ce qui leur est nuisible, &…

Rouvrir le dossier de la sensation des plantes impliquait donc d’établir la distance qui les séparait du monde humain sur l’échelle naturelle. Or, force était bien de constater que la proportion et la distribution des organes des végétaux s’avéraient particulièrement éloignées de celles des êtres humains, et que la possibilité de circonscrire une capacité à sentir chez les plantes s’opacifiait à mesure que la distance entre les êtres s’accroissait. Si les chiens, les singes et les oiseaux pouvaient communiquer leurs sentiments par leurs cris et leurs gestes, qu’en était-il dès lors qu’on s’aventurait à descendre l’échelle des vivants pour y retrouver les mouvements stéréotypés des huîtres et des polypes ? L’affaiblissement du nombre et de la qualité des signes communicationnels transmis par les animaux se renforçait inéluctablement en descendant dans la hiérarchie des espèces. Il était donc logique que les rapports entretenus entre les hommes et les plantes fussent des plus évasifs.

Pour autant, en inférer que les plantes étaient dénuées de sentiments de par cette asymétrie communicationnelle était, selon Robinet, dangereux : l’absence d’organes ou de moyens à même de « se faire comprendre de nous » équivalait à notre incapacité à déceler des marques de sentiment. Ce scepticisme sur les prétentions humaines à assigner à chacune des parties de la nature sa place ou sa fonction contrastait notablement avec la rigidité et le dogmatisme des conceptions purement anthropocentriques des êtres vivants. Il procédait de la nature par définition lacunaire et imparfaite de nos sens ou de nos instruments. Le naturaliste récusait aussi la tendance à nier l’animalité des plantes, car si les animaux parvenaient à manifester leur approbation ou leur désapprobation quant à ce qui leur était bénéfique ou nuisible, les plantes sensitives constituaient une preuve indéniable de la sensibilité qui les animait.

Bien connue des naturalistes des Lumières, la plante sensitive sentait le moindre effleurement, si bien que ses feuilles et rameaux se rétractaient au contact du toucher humain, mais aussi du vent ou de la pluie :

Elle se ferme au moindre tact, c’est-à-dire que les deux moitiés, sa grosse nervure étant prise pour son milieu, s’approchent l’une de l’autre jusqu’à ce qu’elles se joignent exactement. Il y a sur les articulations des feuilles, un petit endroit reconnoissable à sa couleur blancheâtre où il paroît que réside sa plus grande sensibilité. Si l’attouchement est un peu fort, non seulement la feuille touchée se ferme en se retirant, mais la feuille opposée de la même paire en fait autant par sympathie. Le pédicule de la feuille se retire encore & s’approche de la côte d’où il part pour s’y appliquer. La côte même se meut à un attouchement plus fort, & va joindre le rameau d’où elle sort. Enfin la secousse peut être telle que le rameau entier s’en ressente & en donne des marques en se rapprochant de sa grosse branche. N’est-ce pas là un animal dont la substance est si délicate que le moindre choc le blesse ?

L’analogie animale, développée à l’identique par Louis-Étienne Geoffroy, paraissait d’autant plus se justifier qu’un même mouvement spontané de fuite face à la sensation désagréable animait les bêtes tout comme les plantes, indistinctement mus par la force du sentiment. Mais n’en allait-il pas de même pour l’homme qui, tout comme la sensitive, se voyait contraint de retirer sa main lorsqu’une étincelle de feu tombait dessus, ou d’effectuer un mouvement similaire avec le pied lorsque l’eau s’avérait trop chaude ou trop froide ? Aux yeux de Robinet, il convenait donc d’interpréter sur le même plan les mouvements de réaction des plantes sensitives face aux stimuli extérieurs et ceux des hommes confrontés à des sensations extrêmes. Certaines plantes, à l’instar des acacias, des casses et des cassies, fermaient leurs feuilles à l’arrivée du soir et les rouvraient au matin, tandis que le processus inverse caractérisait la fleur de l’île de Ceylan, nommée sindrik-mal par les insulaires. Ce mouvement spontané ne devait donc pas être considéré comme une simple réaction à des perturbations extérieures ponctuelles, mais comme une impulsion dont l’agent était la plante elle-même. Quant aux sensitives diurnes, « on diroit qu’elles regardent le ciel pour y chercher l’astre dont elles désirent la lumière bienfaisante, comme tous les autres animaux, par le sentiment de chaleur & de vie qu’il leur communique ». Tout comme les animaux, les plantes, et non seulement les sensitives, agissaient selon les dispositions de leur nature afin de contribuer à leur propre bien-être.

Robinet prend l’exemple d’une graine semée à contre-sens, la radicule orientée vers le haut et la tige ou la plumule vers le bas. Elle se recourbe pour retrouver son orientation naturelle, c’est-à-dire vers la surface de la terre :

Ce manège indique assez clairement qu’elle sent le mal-aise de la situation gênante où on l’avoit mise, & que par un mouvement spontané elle reprend son état naturel. Par un même sentiment, dans la rencontre de deux veines de terre, elle choisit celle qui lui convient, & s’éloigne de celle qui lui est contraire ou qui lui convient moins.

On sait toute la postérité de cette assertion, tant Charles Darwin, multipliant les expériences sur les radicules, avait même érigé la pointe radiculaire en symbole d’une forme d’intelligence animale, et tant les débats autour de la neurobiologie végétale continuent aujourd’hui de fleurir et d’animer la communauté scientifique.

Expérimenter la sensitive
La sensitive ne demeura pas un objet de spéculation philosophique éloigné des préoccupations de la société des Lumières, à tel point que les naturalistes s’emparèrent des questions physiologiques qu’elle posait à la connaissance. Le milieu des amateurs se prit alors de passion pour une plante qui éclatait les traditionnelles barrières ontologiques et qui, chemin faisant, invitait à soumettre ses propriétés à la démarche expérimentale. De surcroît, la sensitive faisait pleinement partie de l’univers matériel des jardins botaniques, tant on la retrouvait de façon foisonnante dans les catalogues et les inventaires, ou encore dans les descriptions de la métropole. Dès 1729, l’Académie des sciences rapporta que la sensitive s’avérait héliotrope, c’est-à-dire que ses feuilles et ses rameaux se dirigeaient toujours vers la source de la lumière et que les premières se contractaient au moment du coucher du soleil. Jean-Jacques Dortous de Mairan, astronome et géophysicien, s’était résolu à isoler une sensitive dans une pièce obscure et avait remarqué qu’en dépit de l’absence d’exposition aux rayons de l’astre solaire, la plante s’épanouissait puis se repliait à la venue du soir, déduisant qu’elle était à même de sentir le soleil sans même le voir. En 1736, Charles François de Cisternay Dufay et Duhamel du Monceau se livrèrent à de nouvelles expérimentations sur les sensitives, établissant au préalable une typologie des mouvements de ces végétaux, tous localisés sur des articulations sensibles : un premier mouvement avait lieu sur l’articulation du pédicule de la feuille « avec la côte feuillée », le deuxième sur l’articulation de cette côte avec son rameau, un troisième, décelable sur l’articulation du rameau avec sa grosse branche, ainsi qu’un quatrième, moins évident, au milieu de la feuille. Se décidant à transporter des sensitives dans des lieux plus obscurs que lors de l’expérience de 1729, avec une température relativement constante, les deux naturalistes observèrent que si la plante s’était refermée le premier soir, elle demeura ensuite ouverte durant trois jours et que la nuit où elle fut de nouveau plantée à l’extérieur, elle ne se referma pas. Ils en conclurent donc que ni la clarté ou l’obscurité, ni la température atmosphérique en tant que telle ne déterminait ses mouvements de rétractation. En revanche, les brutales variations de chaleur paraissaient précipiter sa fermeture.

On cherchait par ailleurs à estimer au contact de quels fluides et matériaux la sensitive s’avérait plus sensible : en brûlant l’extrémité d’une feuille avec une bougie, une pince chaude ou un miroir ardent, la feuille opposée, ainsi que le rameau, se rétractaient à leur tour, témoignant de l’articulation et des formes de communication qui pouvaient exister entre les parties de la plante. Tandis que l’eau-forte ou les vapeurs de soufre avaient une incidence sur la sensitive, il n’en allait pas de même pour le contact avec l’esprit de vin (l’éthanol obtenu par la distillation du vin) et l’huile d’amande douce, qui ne suscitait pas de réaction végétale. S’ils avaient conclu de ces expériences que les rameaux coupés de la plante étaient à même de se régénérer, à l’instar de ces parties d’animaux qui se mouvaient encore, Dufay et Duhamel du Monceau reconnaissaient que la physiologie de la sensitive demeurait un champ d’investigation inachevé.

Ces expériences coïncidaient avec le contexte particulier du champ scientifique où, des années 1730 à la fin des années 1770, les savants cherchaient à élucider plus généralement le rôle de l’air sur les plantes. En 1755, l’académie de Bordeaux avait soumis à contribution le sujet de dissertation suivant, dont le prix fut remporté par Robert de Limbourg  : « Quelle est l’influence de l’air sur les végétaux ? ». Les paramètres climatiques, dont le poids de l’atmosphère et sa température, jouaient un rôle de plus en plus central dans l’herméneutique de la nature. John Hill, naturaliste britannique auteur d’une General Natural History, souhaita néanmoins ne pas en rester à ce constat d’impuissance, et envisagea de considérer les affinités électives entre les plantes sensitives et les plantes dormeuses. Les raisons des mouvements de la sensitive pouvaient selon lui être élucidées conjointement par la lumière et l’obscurité, position opposée à celle de Du Fay et Duhamel du Monceau. Ce débat cristallisait des positions extrêmement différentes et intéressait jusqu’aux amateurs, qui menaient leurs propres expériences et interagissaient avec Hill pour remettre en cause ses conclusions, à l’image de John Browning, gentleman-botanist considérant que la lumière ne pouvait être le seul paramètre en cause. L’ouvrage de Hill autorisait de telles controverses car, sous couvert de s’adresser à Linné sous forme de lettre, tout le dispositif discursif du livre reposait sur la reconnaissance d’un public co-constructeur de la science. « Destiné pour le public », Le Sommeil des plantes était traversé par une constante tension. Hill se congratulait d’être le premier exégète de la « véritable » cause. Cette autosatisfaction, insérée dans un dispositif de mise en scène de soi dont l’épître dédicatoire au roi d’Angleterre constituait le pinacle, arrimait l’économie de la vérité  à des dispositifs où savoir et pouvoir convergeaient. La pratique scientifique engageant la crédibilité et la confiance mutuelle des acteurs autour d’un ethos communément partagé, la véracité et la probité devenaient pour le gentleman, au même titre que le désintéressement, signes de distinction sociale : « ce sont-là les découvertes marquées du sceau de la vérité ; que la raison dicte, & que les expériences confirment. » D’autre part, cette autoglorification rhétorique de la découverte coïncidait pourtant avec l’acceptation réitérée d’un public auquel Hill s’adressait à plusieurs reprises, l’exhortant à reproduire les « expériences & les observations […] au moyen d’un poêle », et dévoilant pour ce faire les instruments et les plantes nécessaires à la reproduction du protocole expérimental. Or, ce public curieux manifesta un enthousiasme considérable, aussi bien en France qu’en Angleterre.

Les journaux et les gazettes contribuèrent à publiciser les expériences autour de la sensitive, la Gazette d’agriculture, commerce, arts et finances du 27 avril 1773 consacrant par exemple un compte rendu aux expériences menées par Hill sur l’influence des variations de la lumière sur les végétaux, exposées dans le Sommeil des plantes. Il ne faut donc pas oublier combien cet engouement se manifesta de part et d’autre de la Manche, en particulier avec les expériences de Henry Power, Thimothy Clarke, Robert Hooke et John Ray, qui témoignaient des circulations européennes dans un contexte d’essor des approches empiriques dans la physiologie végétale. En outre, à un moment où la prolifération des expériences autour de l’électricité galvanisait les foules, amatrices comme savantes, la presse se faisait l’écho des mutations dans la manière d’aborder la sensitive. Ainsi, le Journal étranger consacra-t-il un long compte rendu à un Traité des causes de l’électricité & de la vitalité publié à Londres en 1754 par John Freke, physicien britannique et grand rival de Benjamin Martin. Selon lui, la force électrique et le feu n’émanaient que de l’air, dans lequel ils étaient renfermés et contenus. Prenant acte de l’hétérogénéité de la distribution de l’anima mundi, hypostasiée en feu élémentaire dans les corps, Freke considérait que les sensitives possédaient une quantité plus importante de cette substance que d’autres êtres vivants, et qu’en entrant en contact avec un organisme qui en disposait d’une moindre, elle communiquait son fluide et se rétractait un certain temps afin de reprendre de la vigueur et de se régénérer :

Mettez, par exemple, un petit saule ou un autre arbre dans un pot sur un gâteau de résine, & électrisez l’arbre. Vous serez étonné de voir la vigueur, que cet arbre électrisé prendra sur le champ, en enflant, pour ainsi dire, & en dressant ses feuilles. Mais au moment que vous le touchez, quand ce ne seroit que par une seule feuille, vous verrez tout l’arbre tomber en langueur précisément comme la plante sensitive.

Les débats embrasèrent aussi le milieu académique provincial, dont on connaît désormais le vif intérêt pour les problématiques touchant à l’agronomie et à la physiologie végétale. Le 15 mars 1776, Jacques-Fabien Gautier d’Agoty, membre de l’Académie des sciences de Dijon, publia dans le Journal des Sciences et des beaux-arts, périodique succédant au célèbre Journal de Trévoux, une lettre répondant à la question suivante, significative des préoccupations liées à la question de la fluidité à l’œuvre dans la nature : « Y a-t-il entre les trois règnes, animal, végétal & minéral, des limites distinctes & sensibles, ou bien, se tiennent-ils les uns & les autres par une chaîne continue ? » Il développa la thèse, opposée en tous points à celle de Diderot, selon laquelle la tremella ne constituait pas une plante animale et, par ce fait même, un être virtuellement doué de sentiment mais, qu’au contraire, les différents mouvements qui l’animaient ne provenaient que de l’électricité du globe terrestre. Dans cette configuration, la terre était une gigantesque boule électrique en rotation permanente que les rayons du soleil comprimaient. François Robin de Scévole, ami de Voltaire et figure emblématique de ces administrateurs provinciaux éclairés, publia dans les Affiches du Poitou du 9 mai 1776 une lettre adressée au directeur de la publication, René Jouyneau-Desloges, dans laquelle il désavoua ouvertement la théorie de d’Agoty selon laquelle l’électrisation du globe tenait aux rayons du soleil. Il avança notamment le fait que de nombreuses plantes a priori plus sensibles à l’électricité artificielle que les sensitives et les tremella ne paraissaient guère affectées lorsqu’elles étaient soumises à son influence. Si l’astre solaire pouvait bel et bien être au principe des mouvements de ces plantes, c’était vraisemblablement parce qu’il « éprouv[ait] aux endroits que couvre la tremella, une résistance qu’il ne trouve point ailleurs, & ce ne p[ouvait] être que l’effet de cette action d’un côté & de cette réaction de l’autre, qui occasionn[ait] les différens ébranlemens qu’on remarqu[ait] dans cette plante ».

Il faudrait s’appesantir ici sur le mode de communication employé par Scévole pour enraciner la question de la sensitive dans un espace public transversal, car le fait de recourir aux affiches induisait un rapport au savoir et à la sociabilité spécifique. En effet, sous le terme d’« affiches », c’était en réalité tout un ensemble hétérogène d’annonces, de comptes rendus voire de publicités qui étaient couchés pêle-mêle sur le papier. Elles incluaient néanmoins un nombre important de missives adressées à l’« auteur » ou au « rédacteur » du journal, dont la particularité était de se référer fréquemment à des publications, à des concours académiques et, plus généralement, à des débats infusant la sphère publique qui avaient inspiré leur réponse. Elles présupposaient donc un espace de discussion critique qui pouvait revêtir la forme d’un prolongement de la réflexion académique. Si nombre de ces contributeurs appartenaient aux catégories sociales les plus aisées de la société du xviiie siècle, il n’en demeure pas moins que plusieurs d’entre eux, qu’ils fussent médecins, artisans voire parfois domestiques, n’avaient jamais publié le moindre écrit. Ce type de publications, ainsi que l’a démontré Elizabeth Andrews Bond, constituait donc un carrefour idéal de rencontre entre les aspirations réformatrices disséminées dans la population et les administrateurs régionaux aguerris aux théories physiocratiques.

Enfin, dans la mesure où elles intéressent aussi l’histoire urbaine des savoirs naturalistes, il convient de remarquer combien les discussions sur la sensitive infiltrèrent les institutions d’enseignement au cœur des villes. Même si nous n’en avons pas trouvé de traces tangibles au Jardin du Roi, les démonstrations de botanique des écoles royales vétérinaires d’Alfort et de Lyon s’avèrent d’autant plus éclairantes que l’art vétérinaire était explicitement articulé à celui de cultiver la terre et donc, in fine, à la botanique. Rédigées en 1766 par François Rozier et Claret de la Tourrette, elles rappelaient le rôle primordial de l’action du soleil et de la température de l’atmosphère dans les mouvements de la sensitive, mais soulignaient aussi que les contractions pouvaient être provoquées par une secousse reçue à l’extrémité de la plante, entraînant une rétractation du pétiole de chaque foliole et, par conséquent, un raidissement et un resserrement de la plante. Devant les étudiants de l’école vétérinaire, les naturalistes prirent position en faveur de la thèse de l’irritabilité de la sensitive, dont l’analogie avec « certaines parties animales » contribuait à inscrire les mouvements de la plante dans un processus où la capacité à sentir était déterminante.

À la fin du xviiie siècle, les naturalistes continuaient d’achopper sur l’aporie que constituaient les sensitives et un éventail de questions semblait ainsi s’ouvrir : y avait-il une chaleur spécifique aux végétaux, et comment les liquides circulaient-ils et réagissaient-ils avec l’air ? Ne convenait-il pas de procéder par analogie avec le corps humain composé d’un tissu de fibres musculaires capables de contraction et d’étendre ce fonctionnement physiologique à la plante ? La contraction de la sensitive ne tenait-elle pas avant tout à la déperdition des « matières élastiques & subtiles », comme le suggérait Lamarck ? Formulées de la sorte, ces interrogations se cantonnaient cependant à circonscrire les contractions de la sensitive à un pur réflexe ou, tout du moins, à un mécanisme physiologique. Or, admettre que les plantes pouvaient être dotées de sensations, voire de volonté ou d’intellect, c’était déboucher sur un champ d’investigation aussi vertigineux qu’inédit.

Des plantes pensantes ?
Dans une perspective rousseauiste assimilant le sentiment de l’existence à un état affectif et à une jouissance tranquille, il ne faisait aucun doute que les plantes étaient capables de sentir la douceur de l’existence par « une sorte de chatouillement » dont l’intensité était évidemment proportionnée à leur structure organique. En revanche, certains naturalistes, à l’instar de François-Georges Mustel, n’étaient pas prêts à franchir le Rubicon et à déduire des mouvements de la sensitive une forme de sentiment particulière. Pour un naturaliste comme Spallanzani, si la vitalité modelait un système organisé dans chacun des organismes, elle différait du principe sensitif, inséparable du principe intellectuel et spirituel. Reprenant à son actif les thèses de von Haller, en les couplant à ses observations microscopiques sur les tremellas, il dissociait donc l’irritabilité de la sensation et retraçait la typologie complexe qui délimitait les parties organiques irritables sans sentiment, les parties sensitives dépourvues d’irritabilité, et celles dont la nature s’avérait à la fois sensitive et irritable. La vitalité permettait, selon le naturaliste italien, de trouver une voie médiane entre une explication mécaniste insatisfaisante et l’attribution des mouvements des plantes à une volonté dont elles seraient le siège.

Ce découplage entre vie vitale et vie sensitive était cependant loin de faire l’unanimité. En effet, dans son éloge à Fagon, Fontenelle sembla ouvrir une brèche dans la contestation de la théorie mécaniste cartésienne dépouillant la plante d’âme : « les plantes les plus rares et les plus étrangères, telles que la sensitive qui a plus d’âme, ou une âme plus fine que les autres. » Nombre de naturalistes des Lumières, à l’image de Robinet, se montrèrent donc plus téméraires et audacieux. De la même façon que, chez les animaux, l’accouplement procurait une sensation de plaisir, Robinet estimait que l’éjaculation de la poussière séminale des étamines dans les pistils s’avérait particulièrement « voluptueuse », comme en témoignaient l’alanguissement et le dessèchement des fleurons après l’insémination, comparés à l’épuisement du lion après l’accouplement. Pour Robinet, le sentiment ne pouvait se résumer à une juxtaposition de sensations, si bien qu’elle désignait une impression reçue par un être organique susceptible d’impulser un mouvement en fonction de l’agrément ou du désagrément provoqué par les objets et les stimuli extérieurs. Fidèle en ce sens à la tradition du vitalisme philosophique de l’Encyclopédie, il faisait du principe sensitif le principal agent conservateur de la vie, et de la sensibilité la faculté que certaines parties du corps avaient de percevoir des impressions extérieures de façon à ce que celles-ci générassent des « mouvements proportionnés au degré d’intensité de cette perception ».

Tout comme la sensitive recherchant la chaleur des rayons du soleil, il eût été paradoxal qu’un être cherchât à se rapprocher d’un objet s’il n’avait quelque appétence pour lui, ou qu’il cherchât à le fuir et à s’en éloigner s’il n’éprouvait pas une franche aversion à son égard :

Il faut donc conclure & regarder comme un principe incontestable, qu’un être organique qui recherche certains objets, en reçoit des impressions agréables, & qu’il éprouve un sentiment de plaisir dans leur possession ; qu’au contraire un être organique qui s’éloigne de certains objets, en reçoit des impressions désagréables, & que leur présence lui cause un sentiment de douleur. Enfin des êtres organiques qui recherchent ou fuient certains objets sont des êtres sensibles. Or nous avons vu les plantes fuir la main qui les touche, d’autres plantes rechercher l’aspect du soleil, affecter une certaine situation préférablement à une autre, quitter celle qu’on leur donnoit, & reprendre celle qu’on leur otoit, choisir entre deux terreins différens, s’approcher de celui qui leur convient, & s’éloigner de celui qui est moins favorable à leur bien-être. Les plantes sont donc des êtres sensibles, capables de plaisir & de douleur, de désir & d’aversion ; on ne peut leur refuser cette qualité sans renoncer à la plus simple notion du sentiment.

La radicalité de Robinet consistait au moins autant à pourvoir les plantes d’un sentiment de l’existence qu’à leur attribuer un langage spécifique, tant le langage, doublé des capacités d’introspection, de généralisation et de réflexivité, semblait séparer irrémédiablement les hommes des animaux et des végétaux dans l’ontologie du naturalisme, telle que définie par Philippe Descola. Stigmatisant les incompréhensions générées par les équivoques du langage humain, Robinet souhaitait au contraire mettre en valeur l’extraordinaire plasticité du langage corporel des gestes et des émotions, nécessairement en phase avec la réalité de l’expérience vécue. Or, dit le naturaliste, « ce langage des gestes nous est commun avec les bêtes, & avec les plantes ». Les mouvements des sensitives pour éviter les attouchements trop gênants, pour fuir ou se rapprocher de la chaleur du jour, l’habileté de l’acacia à rétracter ses feuilles en fonction de la température de l’air, ou encore la capacité des plantes héliotropes – à l’instar des tournesols – à suivre la course du soleil, divulguaient ce kaléidoscope de modalités d’expression du sentiment. Dans la pure tradition de l’empirisme sensualiste, Robinet rendit synonymes sentir, percevoir, penser et connaître, tant et si bien qu’admettre un sentiment de l’existence pour les plantes sans « leur refuser un ordre de perceptions, de pensées & de connoissances analogues à leurs sensations, & fondées sur ces sensations » eût constitué un réel paradoxe.

Le naturaliste alla donc jusqu’à doter les végétaux d’un certain degré de connaissance et d’intelligence, dont la nature les aurait dotés afin de pourvoir à leur propre conservation ainsi qu’à leur bien-être. La conservation était ainsi envisagée dans une perspective dynamique, censée répondre au triple impératif de se nourrir, de croître et de se multiplier. Conservation rimait donc avec propagation de l’espèce. Or, la réponse à ces besoins vitaux d’accroissement ne pouvait parvenir à la connaissance des plantes sans un ensemble de perceptions et d’impressions ordonnancées selon ces vues.

Cette théorie de la sensibilité des plantes n’inversait nullement les hiérarchies sensorielles dans la mesure où le nombre de besoins à satisfaire et les divers désagréments à fuir constituaient les critères permettant de répartir les vivants sur l’échelle des êtres, caractérisée par une multiplicité de degrés d’intelligence et de sensations :

Voilà pourquoi l’homme physique qui a tant de misères à écarter, & tant de besoins à satisfaire & dont l’être est susceptible de tant d’amélioration, a aussi tant d’industrie & d’intelligence. On sent combien la dose doit diminuer en passant par tous les degrés intermédiaires depuis l’homme jusqu’au premier animal immobile attaché au sol. Elle diminue sans-doute beaucoup ; mais elle ne se perd pas tout à fait. Les modiques besoins d’une plante se satisfont aisément ; le suc de la terre vient la trouver, mais elle a encore besoin d’un certain degré de connoissance pour distinguer le terrein qui lui procure un suc convenable, de celui où elle ne puiseroit qu’un suc vicié : elle a encore besoin d’un certain degré d’industrie pour détourner ses racines de celui-ci, & les porter vers l’autre : il lui en faut encore pour exécuter toutes les autres opérations & actions spontanées dont elle a étalé le spectacle à nos yeux.

La capacité des plantes à sentir et à connaître n’était ni plus ni moins proportionnée à leur structure et à leurs besoins physiologiques. On pouvait retrouver cette idée chez le matérialiste La Mettrie, qui se plaisait à multiplier les analogies physiologiques entre les hommes et les plantes, et attribuait une âme particulière à ces dernières. Quoique manifestement confuse et alambiquée, l’intelligence des plantes suffisait, aux dires de Robinet, à accomplir les buts fixés par la nature. De telles positions pouvaient être partagées par Rétif de la Bretonne, qui établit lui aussi une théorie de la sensibilité par degrés chez les vivants, selon des catégories de perfection qui allaient du végétal à l’humain. Au tout début du xixe siècle, un naturaliste comme Vaucher, connu pour ses travaux approfondis sur les algues oscillaires, partageait l’intime conviction que la propension des plantes à se diriger vers la lumière tenait à une recherche doublement choisie et instinctive des conditions idoines pour leur développement. Ainsi, « les oscillatoires se meuvent à la lumière comme à l’obscurité, au milieu du jour comme à la fin, et en général, dans tous les moments de leur existence dans tous les sens et dans toutes les directions, il est aisé d’en conclure qu’elles ont une volonté ».

Repenser les frontières entre les règnes de la nature
Robinet n’était donc pas le seul à appeler de ses vœux un décentrement du regard anthropologique des Lumières sur la nature. Jean-Baptiste Delisle de Sales, auteur d’une subversive Philosophie de la nature, considérait que tous les êtres de la nature étaient mus par le sentiment de l’amour, indissociablement lié au principe même de leur conservation, si bien qu’il ne faisait guère de doute que les végétaux fussent « aussi soumis à cette loi ». Il étaya son affirmation sur les élans sensibles que les plantes sensitives manifestaient, et qu’il convenait certainement d’étendre à l’ensemble du règne végétal. Cette universalité des sensations et des affects ne pouvait advenir que « si les naturalistes, accoutumés à ne tout voir qu’avec leurs yeux, vouloient voir quelquefois avec les yeux de la nature. » Ce positionnement épistémologique, qui faisait descendre l’homme du sommet de l’échelle des êtres, ne fut néanmoins pas partagé par l’ensemble des contemporains.

Les thèses de Robinet avaient en effet été vivement débattues, en particulier au sein des milieux ecclésiastiques où elles paraissaient aussi scandaleuses qu’insoutenables, car en totale contradiction avec le message biblique. En effet, le père Charles-Louis Richard niait le fait que les plantes eussent possédé des organes propres à recevoir des perceptions et des stimuli de l’extérieur, à l’instar des animaux, de la même façon que la sensibilité des plantes lui semblait inenvisageable au regard des Écritures. Par ailleurs, les écrits de Robinet avaient circulé au moins jusqu’en Italie, attestant de la dimension européenne de ces circulations intellectuelles. Il nous semble que ces discussions indiquent moins une mutation des sensibilités, d’autant plus difficile à déceler que coexistaient des philosophies de la nature extrêmement différentes quant au sentiment de l’existence des plantes, que la réalité tangible de tentatives pour penser des découpages se situant par-delà la dichotomie nature/culture – par exemple en naturalisant les faits humains et sociaux ou, symétriquement, en historicisant les phénomènes naturels. Dans la longue généalogie de cette opposition dualiste qui en sécrète une autre, celle entre les humains et les non-humains, il faut rappeler combien le xviiie siècle fut fécond en réflexions de toutes sortes pour penser des continuités matérielles entre les vivants. En s’appropriant les apports des expériences de Beccari, Kessel et Mayer sur les parties constituantes de la farine, Diderot rappelait combien, en ôtant l’amidon de celle-ci, le gluten isolé s’avérait « végéto-animal ».

Des précédents avaient déjà préparé ces réflexions, comme en témoignent les recherches de Louis Lémery, éminent représentant de la chimie mécaniste et professeur de chimie au Jardin du Roi à partir de 1730. Il mit à nu d’authentiques végétations métalliques, c’est-à-dire une dissolution du fer obtenue par l’esprit de nitre permettant d’obtenir une ressemblance de la matière avec l’aspect extérieur des plantes. Ainsi, il abolit une frontière pourtant si hermétique entre le règne minéral et le règne végétal, autant qu’il consacra une distribution plus souple des entités naturelles et qu’il fonda cette répartition sur les préceptes de la méthode expérimentale. Son mémoire sur la végétation chimique du fer cristallisait cette problématique des liaisons matérialisant la continuité dans l’ordre de la nature, à travers des expériences originales où il provoquait la végétation en dissolvant le fer au moyen de l’esprit de nitre mélangé avec de l’huile de tartre, allant même jusqu’à tenter, sans succès notable toutefois, de faire végéter du bismuth, du cuivre et du mercure. Quoi qu’il en fût, il s’avérait pertinent d’élargir les acceptions du terme de végétation :

Quoique le mot de végétation ne convienne proprement qu’aux Plantes, cependant il est en usage parmi les chimistes pour exprimer certaines cristallisations particulières, ou un arrangement de quelque matière que ce puisse être, dont la figure extérieure ressemble sensiblement à celle des plantes.

Agrémenté de planches représentant les phénomènes de végétation métallique révélés par l’expérience, ce mémoire constituait d’autant moins des spéculations alchimiques hasardeuses que Fontenelle reconnaissait volontiers la rigueur des démarches expérimentales de Lémery. Vallemont, également persuadé que les règnes de la nature n’étaient pas radicalement séparés par des bornes infranchissables, citait Pietro Borelli qui affirmait que des cornes de moutons et de bœufs avaient pris racine au point de devenir des plantes, tout en lui opposant les propos de Francesco Redi rapportés par des missionnaires franciscains de Toscane à Goa. Ces nuances apportées aux propos de Borelli ne l’empêchaient guère de considérer comme viable la réalité de la végétation des métaux et leur palingénésie, définie comme « résurrection d’une chose à partir de ses cendres », se référant notamment aux expérimentations d’Olaüs Borch, professeur de chimie et de botanique à l’Université de Copenhague. Émerveillé par les surprenants effets chimiques des sels, Vallemont se demandait si un jour, « du moins par une magie très innocente, nous ferons revenir le fantôme des Plantes pourries & réduites en poussière. Peut-être irons-nous encore plus loin. Et qui nous empêcheroit de faire sur les Animaux, ce que l’on a déjà fait avec un succès si ravissant, sur les Plantes ? » Brouillant sciemment les frontières entre la magie et la science, le visible et l’invisible, l’immanent et le transcendant, Vallemont ajoutait à son raisonnement une touche spectrale en réalité peu surprenante, tant les barrières séparant les mondes naturels, surnaturels ou « prénaturels » demeuraient opaques, et le restèrent au moins jusqu’à la fin du xviie siècle, comme Caroline Callard nous invite à le penser.

Une telle remarque vaut aussi pour les « esprits végétaux » chers à l’alchimie médiévale et renaissante. Coïncidant avec la persistance manifeste d’une tradition alchimique durant tout le xviiie siècle, la discussion des théories et des expérimentations de Paracelse continua à bâtons rompus, sans qu’il fût pour autant question de renvoyer ses assertions à de vieilles lunes obscurantistes. Au contraire, Bernard Joly rappelle à juste titre que la « philosophie chimique » d’inspiration paracelsienne possédait des formes de rationalité spécifiques et, surtout, avait constitué un vivier d’inspiration inépuisable pour les Bacon, Boyle, Mersenne ou Newton, à une époque où les frontières entre les savoirs s’avéraient des plus perméables. Ce que Gaston Bachelard considérait comme des obstacles épistémologiques inhérents à une pensée préscientifique dont il convenait de se détacher pour entrer de plain-pied dans la modernité, constituait en réalité un ensemble d’héritages parfois médiévaux, dont les hommes des Lumières ne se départirent jamais tout à fait.

Lorsqu’il présenta les thèses de Paracelse en 1769, Alexandre Savérien expliqua combien l’extraction des esprits universels présents dans les plantes demeurait une virtualité non éclaircie :

Après avoir établi & bien reconnu un esprit universel qui anime tous les êtres, il chercha un moyen d’extraire cet esprit des plantes ; & lorsqu’il l’eut trouvé, il ne douta plus qu’il ne pût revivifier l’homme, le rajeunir & le renouveller. Cet esprit étoit une liqueur extrêmement subtile, qui étant bue, devoit opérer cet effet.

Comme Paracelse étoit un homme extraordinaire, & que son grand savoir le rendoit très recommandable, ce système eut des partisans. La difficulté consistoit à réussir dans l’opération que ce Chymiste prescrivoit, afin d’extraire cet esprit des plantes, & de vérifier le fait par l’expérience : deux choses absolument nécessaires pour ajouter foi à ses promesses : & c’est ce qui reste encore à prouver.

Les esprits végétaux faisaient aussi partie de l’univers médical galénique et hippocratique, dont l’influence était encore patente au xviiie siècle. L’intégration des esprits végétaux à l’herméneutique de la nature était donc loin de se cantonner aux considérations alchimiques, à tel point qu’ils animaient de surcroît les réflexions des mathématiciens et des agronomes sur la culture de la terre. Dans sa Métrologie, Alexis-Jean-Pierre Paucton, professeur de mathématiques à Strasbourg, s’intéressa, dans une perspective physiocratique, aux manières d’améliorer les rendements de la terre et d’assurer une répartition plus efficace et plus juste de celle-ci. Comparant la terre à un grand animal dont l’action ininterrompue ne menait qu’à l’exténuation, et l’inaction à l’engourdissement, Paucton réfléchit aux façons les plus adéquates de conserver, de renouveler et d’accroître les richesses végétales en préservant l’équilibre physiologique de la terre et la substance créatrice nécessaire à sa reproduction. Pour ce faire, il importait « de tenir dans un exercice & une action réglée ses esprits végétaux, ses sels fécondants », c’est-à-dire en recourant intelligemment aux engrais et aux labours.

Il a souvent été dit que les théories gradualistes de la sensibilité et de l’intelligence végétales peinaient à sortir entièrement des ornières du naturalisme, tant l’homme paraissait demeurer l’échelle de référence principale de la hiérarchie des vivants, y compris pour les auteurs les plus iconoclastes en apparence. Nous affirmons cependant que ces théories n’ont pas simplement constitué des entreprises mineures et isolées d’interrogation du fondement du dualisme ontologique forgé par la tradition mécaniste du xviie siècle, ne serait-ce que parce qu’elles ont irrigué en profondeur la biologie évolutionniste et l’éthologie cognitive. En circulant massivement dans l’Europe des sciences, les controverses sur la sensibilité des plantes ont brouillé les traditionnelles distributions entre les entités vivantes. Le schème naturaliste de la modernité n’a pas peu contribué à écraser des partages plus complexes de la nature ou des conceptions plus fluides des frontières ontologiques.

Philippe Descola suggère pourtant qu’en dépit de leur velléité certaine de déplacer les frontières ontologiques, les éthiques environnementales contemporaines qui consistent, à l’image de celle de Peter Singer, à garantir des droits à des non-humains en leur reconnaissant un statut juridique à part entière, constituent certes des tentatives salvatrices de critiquer l’anthropocentrisme de la modernité, mais demeurent encore mues par les lignes de force tracées par le naturalisme : « continuité des corps, d’un côté, discontinuité des facultés mentales, de l’autre ». Or, on voit bien que l’étude approfondie des pensées de la nature au xviiie siècle, à travers la sensibilité des plantes, ne débouche pas systématiquement sur l’affirmation grandiloquente et nécessaire d’une telle séparation, au sein de laquelle les animaux et, a fortiori, les plantes, demeureraient condamnés à occuper une place subalterne dans les hiérarchies ontologiques.

Par le fait même de ne pas charger les catégories anthropologiques du poids d’une invariabilité qui entraverait toute réflexivité historique, Descola autorise à penser la plasticité et la mobilité de ces totalités structurales.

Au xviiie siècle, l’imaginaire d’un végétal sensible bénéficiait d’un crédit considérable, au-delà même des cercles philosophiques et naturalistes.

Cette analyse de la sensibilité des plantes à l’aune des analogies tissées par les contemporains entre les végétaux et les hommes gagnerait à être élargie. Ces analogies engagèrent en effet une vaste socialisation de la nature où les productions végétales étaient ramenées à des populations et des colonies disposant d’une certaine forme d’autonomie. Cette configuration où penser la société des plantes équivalait, de plus en plus, à penser la société des hommes, traduisait les liens inextricables entre nature et culture.« 

– Synowiecki, J. (2020). Ces plantes qui sentent et qui pensent. Une autre histoire de la nature au XVIIIe siècle. Revue historique, 694(2), 73-104.

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