De la problématologie (?)

« Comment le questionnement est-il devenu aujourd’hui le point de départ de la pensée ?

On a toujours questionné, le monde, les autres, qui on était, et ce ne sont pas seulement les philosophes qui l’ont fait, mais tout un chacun. Pourtant, on n’a jamais questionné le questionnement lui-même. La plupart de nos activités intellectuelles les plus essentielles ne procèdent-elles pas par interrogation, comme le raisonnement, qui résout par ses conclusions, ou la perception, qui répond par les sélections qu’elle opère ? Les hommes sont en quête de certitudes, de réponses aux angoisses les plus existentielles comme aux problèmes les plus simples. Ces soucis se traduisent par des questions multiples qu’on adresse aux autres comme à soi-même. Mais aujourd’hui, on n’est plus sûr de rien, plus aucune évidence ne s’impose encore avec évidence, tout se discute. Les valeurs, le couple, la famille, la profession, l’économie, la religion, rien ne va plus de soi, comme si l’Histoire avait tout bousculé sur son passage, anéantissant les absolus et empêchant toute certitude.

Le problématique étant partout, il est temps de le problématiser à son tour. L’énigmaticité du Beau, que traduit l’art, et pas seulement l’art contemporain, rejoint celle du Bien et de la morale, pour englober toute réalité. Mais au fond qu’est-ce que la réalité ? Les sciences n’ont jamais connu un tel essor et pourtant, on n’a plus que des visions pointues et fragmentées du monde. Les réponses acquises se transforment bien vite en questions nouvelles, et en se mélangeant les unes aux autres, leur différence devient un problème.

L’ambition de la problématologie est d’abord d’offrir une vision synthétique des différents domaines de la culture comme des diverses activités humaines. Du théâtre au roman, de la musique à la sculpture, de l’architecture à la littérature, du droit à la politique, de la religion à la rhétorique, de la théorie des passions à l’éthique personnelle et à la morale collective, tout se tient. Il importe d’en proposer l’intelligence et la lisibilité en interrogeant les problèmes qui sont en jeu dans tous ces domaines. Mais, pour commencer, il faut revenir aux interrogations fondamentales qui ont tissé l’histoire de la philosophie et en ont fait sa richesse. L’homme dans son identité, dans son rapport au monde et à autrui, se retrouve ainsi au cœur de la spéculation, et ce qui semblait sans lien, comme fragmenté, apparaît au contraire extrêmement structuré.

La problématologie a aussi une autre fin : elle est en quête d’un nouveau fondement sur lequel asseoir sa démarche d’unification. Et quoi de plus premier, dans le questionnement de ce qui est fondamental, que le questionnement lui-même ? En redéfinissant la pensée à partir du questionnement, le couple question-réponse devient l’unité de base de la pensée et de la raison. Fini le monopole accordé à la proposition, au jugement, qui, en semblant ne se soutenir que de soi-même, ne répondait à rien, comme si nos jugements se déployaient sous le coup d’une nécessité interne, implicite et mystérieuse, qu’on n’aurait qu’à retrouver et à exprimer. Or, si nous parlons, si nous pensons, n’est-ce pas parce que nous avons une question en tête, et par-delà cette question, des problèmes à résoudre ? Penser, qu’on le veuille ou non, c’est questionner. Du même coup, philosopher, ce n’est plus s’imaginer atteindre des vérités indubitables, comme en science peut-être, mais c’est penser le questionnement même, l’interroger à son tour, en se penchant sur ce qu’on fait quand on questionne. On voit alors surgir en amont une autre interrogation : pourquoi n’a-t-on pas perçu le rôle central du questionnement par le passé, et par quoi l’a-t-on conceptualisé pour décrire l’activité qu’il recouvre ? Et qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui, on puisse le réfléchir, au point qu’il s’impose comme l’originaire de la philosophie ? L’historicité est à la fois ce qui a régi le refoulement du questionnement hors de la réflexion jusqu’ici et ce qui permet qu’elle en vienne à se dire aujourd’hui comme problématologie. Questionnement et historicité sont les maîtres mots de la réflexion actuelle et reprennent le titre d’un livre qui a été inaugural à cet égard.

Soi, le monde et autrui, telles sont en dernière analyse les questions ultimes qui ont toujours animé la philosophie. Les Grecs les appelèrent l’ethos pour le soi, le logos pour le monde, et le pathos pour les relations à autrui. Quand l’Histoire s’accélère et que l’identité fait problème, il ne reste pour le soi qu’à croire en son identité intangible, à espérer l’immortalité ou le salut comme perpétuation de cette identité. Quand l’Histoire s’accélère davantage et que le monde devient problème, vacille, se métaphorise, se figurativise, que l’identité n’est plus que la forme de différences irréductibles et de distances qui se creusent, l’art s’impose comme l’expression de cette identité de plus en plus fictionnelle du monde et des choses. Quand l’Histoire s’accélère encore, que l’Autre, loin d’être mon double, devient irréductiblement autre et distinct, c’est le problème moral qui force l’attention. La problématologie est la question de tous ces questionnements auxquels l’Histoire nous convie aujourd’hui plus que jamais. »

– Meyer, M. (2011). Qu’est-ce que la problématologie ?. Dans : Michel Meyer éd., La problématologie (pp. 3-6). Presses Universitaires de France.

« Chaque siècle a son esprit qui le caractérise, écrit Diderot dans une lettre du 3 avril 1771 à la princesse Dashkoff. L’esprit du nôtre semble être celui de liberté. » Entendons : de libre examen.

Tout au long du siècle des Lumières, la raison étendit son domaine, ne laissant aucune réalité hors de ses prises. Après s’en être pris à la religion, la philosophie, en une seconde étape, se tourna hardiment vers les problèmes de la société. « La première attaque contre la superstition a été violente, sans mesure, poursuit Diderot. Une fois que les hommes ont osé d’une manière quelconque donner l’assaut à la barrière de la religion, cette barrière, la plus formidable qui existe, comme la plus respectée, il est impossible de s’arrêter. Dès qu’ils ont tourné les regards menaçants contre la majesté du ciel, ils ne manqueront pas, le moment d’après, de les diriger contre la souveraineté de la Terre. » On ne pouvait mieux tracer, de la mise en cause de la religion à celle de la société, la courbe philosophique du siècle des Lumières : il vit aussi le développement de la critique sociale, mais d’une critique sociale encore mal dégagée des rêves de l’utopie.

Un esprit libre, si hardi soit-il, ne peut franchir les bornes imposées par son temps.« 

– Soboul, A. (1979). Chapitre IV – Lumières, critique sociale et utopie pendant le XVIIIe siècle français. Dans : Jacques Droz éd., Histoire générale du socialisme (1): Des origines à 1875 (pp. 103-200). Presses Universitaires de France.

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