Dominicale(s) Errance(s) en Pandémie Globale

« Dans cet entretien, Pr Felwine Sarr, Professeur Titulaire des Universités et agrégé en économie à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis au Sénégal, revient sur l’impact de la crise du Covid-19 au Sénégal, et sur les travaux menés par le groupe de travail du Plan de Résilience Economique et Social lancé par le président Macky Sall. Il consacre également une analyse critique sur la question de la dette africaine et l’urgente nécessité de repenser le modèle économique et de développement en Afrique.

Le Sénégal fait partie des pays africains qui a très rapidement réagi dès l’annonce du premier cas testé positif au COVID-19 en mars 2020, sans pour autant instaurer un confinement strict. Comment analysez-vous les mesures mises en place par le gouvernement sénégalais d’une part, et leur mise en œuvre d’autre part – notamment dans un contexte d’augmentation de nouveaux cas ?

Pr Felwine Sarr : Je pense que le Sénégal a décidé d’appliquer des mesures qui étaient adaptées à sa situation. Un confinement strict ou généralisé aurait arrêté toute l’économie alors que 97 % des entreprises appartiennent au secteur informel. La plupart des individus qui constituent ce secteur gagnent leur vie du commerce, de la transaction journalière et cela aurait été extrêmement coûteux pour le pays- avec au départ si peu de cas- d’arrêter tout l’appareil productif et la vie économique. Le choix qui a été fait était un choix intelligent : on restreint les activités non essentielles. Autour du 10 mars, des rassemblements religieux étaient prévus et l’Etat les a interdits. Les secteurs les plus affectés sont ceux liés au tourisme, au transport, à la restauration, ainsi que l’économie informelle. Des mesures spécifiques ont été prises et le pays a choisi de ne pas vraiment confiner, de réduire les activités au maximum, de fermer les écoles et universités, et de gérer en fonction de l’évolution des cas. Au sujet de la question économique, une vaste réflexion a été entreprise par le ministère de l’économie à laquelle ont contribué de économistes sénégalais pour réfléchir à un plan de relance économique – je reviendrai là-dessus. Je considère toutefois que pendant les deux premiers mois, les mesures ont été adéquates. Actuellement les cas augmentent, et ceci semble lié aussi au fait que le nombre de tests augmentent. On a en moyenne 10% de cas qui reviennent positifs par séquence de tests selon. A 200 tests, on avait 20 cas, à 1300-1500 tests, on a 130 cas nouveau. Plus on augmente les tests mieux on se rapproche du nombre de cas réels. Il semblerait qu’il y ait beaucoup de cas asymptomatiques et peut-être une souche virale moins violente que dans d’autres lieux, les scientifiques le confirmeront. Par contre, pour les mesures qui sont prises actuellement, allant dans le sens de l’allègement de la rigueur, au moment où les cas augmentent, je ne suis pas certain que nous ayons fait le meilleur choix.

Pourquoi estimez-vous que les mesures d’allègement prises actuellement ne sont pas la bonne option ?

Pr Felwine Sarr : Nous sommes dans une situation très délicate. Le nombre de cas augmentent certes, mais il n’explose pas de façon exponentielle. Le nombre de morts, non plus. En comparant à la mortalité liée à d’autres maladies ou aux accidents de la route, ce n’est pas énorme. C’est très difficile dans ce contexte, au bout de 3 mois, de maintenir les individus dans une sorte de tension de la prévention, de la prudence et d’arrêt de l’activité. Cela va à l’encontre du mouvement de la vie et l’on constate un relâchement dans le respect du port du masque, dans les efforts que certains ont fait, dans la distanciation physique. A un moment, il y a une sorte de raison, de logique de la vie qui reprend le dessus. Et c’est à cela qu’il faut apporter la bonne réponse. Certains religieux ont exercé une pression pour rouvrir les lieux de culte et le gouvernement a cédé et je pense qu’il n’aurait pas dû. D’ailleurs, l’Eglise et quelques grandes mosquées à Dakar ont refusé d’ouvrir. Une grande mosquée, Massalikoul Djinâne, qui dispose de suffisamment d’espace a pu configurer la prière en respectant la distance d’un mètre. Beaucoup de mosquées dans les quartiers, n’ont pas d’espace et les individus vont se retrouver très près les uns des autres. Sur ce point précis, l’Etat a envoyé des signaux contradictoires en annonçant que les lieux de culte et les écoles ouvraient. Il a demandé aux individus de continuer à respecter les gestes barrières, mais on a eu le sentiment qu’une sorte de licence au relâchement avait été donnée, du coup, j’ai observé nettement un changement d’attitude. Il ne me semble pas que c’était le moment de relâcher la pression, bien je concède au gouvernement que c’est un exercice extrêmement délicat, avec un processus d’apprentissage, de « learning by doing » sans certitude absolue et une stratégie d’orientation et de ré-orientation de la barque en fonction du contexte, je pense qu’il fallait maintenir la rigueur dans l’application des règles, tout en ré-ouvrant l’économie de manière organisée.

Vous faites partie du comité qui travaille sur le plan de résilience économique et social lancé par le Président Macky Sall. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce plan et surtout les mesures économiques pensées dans le Plan Emergent Sénégal (PES) post-COVID pour répondre à l’impact économique de la pandémie ?

Pr Felwine Sarr :Dès le début de la crise du COVID, un certain nombre d’économistes se sont réunis spontanément et ont décidé qu’il fallait commencer à réfléchir à la crise économique que le Covid-19 allait créer et aux réponses adéquates à apporter. Nous avons créé un groupe de travail en veillant à ce qu’une multitude de disciplines et de compétences soient représentées pour essayer de couvrir la pluralité des questions que pose la crise. Le ministre de l’économie a accepté de nous rencontrer avec ses équipes et nous avons proposé nos services. Le ministre a accepté que nous travaillons en collaboration avec ses services : le travail a pu aller vite car nous avions accès à toute l’information nécessaire, et nous avons pu travailler en bonne intelligence avec ses services. C’est une initiative que je salue, car j’ai eu l’impression que pour une fois la société civile, le monde académique avait une utilité pratique dans un contexte de crise avec une grande efficacité en dehors de longues procédures administratives et qu’on pouvait avoir prise sur le réel, apporter notre expertise et contribuer aux réponses qui allaient être apportées. J’ai trouvé excellent que le ministère de l’économie ait accepté cette collaboration et que dans le plan de résilience nationale adopté, une grande partie de nos propositions ait été retenues. Elles étaient de plusieurs ordres : d’abord une attention particulière apportée aux secteurs touchés par la crise : le tourisme, le transport, le commerce, la restauration ; des mesures fiscales dont un crédit d’impôt pour les entreprises ; une contribution de l’Etat au chômage technique partiel visant à aider les entreprises à maintenir les employés, une interdiction de licenciement sec durant ces trois mois. Le deuxième axe a concerné les ménages les plus vulnérables : le Sénégal avait déjà un système de bourse sociales familiales avec une base de données de 580 000 ménages dits vulnérables, sachant qu’un ménage au Sénégal équivaut à 8 à 10 personnes. L’idée a donc été d’élargir la cible de personnes vulnérables à 1 million de ménages, ce qui fait 10 millions d’individus sur une population de 16 millions et de leur octroyer soit une aide alimentaire d’urgence, soit un transfert de revenus. Deux options étaient sur la place : l’aide financière ou alimentaire. Le travail a consisté à cibler le panier de consommation essentiel de base : celui qui donne 2100 kcal par jour : quels produits devaient le composer etc. Le montant a également été recalculé pour que le ménage soit en mesure de couvrir à peu près 60 % de ses besoins. Le transfert de denrées alimentaires a été retenu car il offrait la certitude que les ménages allaient consommer ces denrées alimentaires et éviter que le ou la cheffe de ménage obtienne une aide financière qu’il/elle n’emploie pas à la satisfaction des besoins les plus urgents. Nous nous interrogions également si les marchés allaient rester ouverts, s’il y aurait une pénurie de distribution de produits, ou un risque d’une mise en danger des individus dans ces espaces. La solution qui a été retenue fut d’effectuer un ciblage avec un procédé éprouvé par les services de l’Etat. Celui-ci a été relativement bien fait, bien qu’il y ait eu des débats sur le transport de l’aide et l’attribution des marchés d’achats de céréales – il semble que pour l’essentiel, les ménages ciblés ont eu accès à leurs denrées. Le troisième point concerne les individus qui travaillent dans le secteur informel. Dans la mesure où il s’agit d’un secteur qui n’est pas très renseigné d’un point de vue statistique – nous nous sommes interrogés sur le bon procédé par toucher les travailleurs de ce secteur. En transférant des revenus aux ménages du troisième quintile et ceux qui dépendent des transferts de fonds des migrants, on pouvait les toucher. Une des dernières questions a été de réfléchir à maintenir les individus qui sont dans le secteur informel dans leur activité – comment faire en sorte que celle-ci ne disparaisse pas après la crise. Une des pistes était que la commande publique de l’Etat leur soit adressée pour maintenir leur activité.

Une fois que l’Etat a mis en œuvre le plan de résilience, la question qui s’est posée au niveau du ministère a été de réfléchir à un plan de relance post-crise. Nous avons discuté avec les agents du ministère et nous leur avons proposé un plan de réorientation et de restructuration de l’économie. Nous sommes partis du principe qu’il ne faudrait pas repartir sur le même type d’économie, que la crise avait révélé des vulnérabilités au niveau de la sécurité alimentaire, de la spécialisation primaire, du manque d’autonomie, de la dotation en capital humain, ainsi que des vulnérabilités dans des secteurs qui devaient être stratégiques : la pharmacie par exemple et l’agriculture. Comment « profiter » de l’opportunité que cette crise offrait pour repenser nos économies d’un point de vue structurel. Repenser nos modèles de production, de croissance, de répartition des richesses, d’évaluation de la valeur, etc. Le ministère a adhéré à l’idée et le groupe de travail effectue actuellement une réflexion de fond pour faire une proposition d’une économie plus résiliente, plus autonome, répondant aux besoins fondamentaux et faisant croitre le vivant.

Dans ce contexte de saison de pluies, avec les mesures de confinement, il y aurait un risque que les jeunes ne seraient pas capables de se déplacer dans les zones rurales car afin de protéger ces zones de la pandémie. Cependant le besoin d’une main d’œuvre familiale est crucial afin que la saison agricole puisse être mise en œuvre. Comment la gestion des risques est-elle pensée ?

Pr Felwine Sarr : Au Sénégal, sur les 45 départements, 23 ne sont pas touchées par la pandémie. C’est généralement le monde rural. Le gouvernement veut préserver cette partie du pays qui n’est pas affectée en interdisant les transports interurbains. Le président de la République lors de son dernier discours avait annoncé réfléchir à lever l’interdiction du transport interurbain pour permettre aux gens de repartir dans le monde rural pour cultiver la terre. Cette dernière semaine, l’interdiction a été levée. Il y a deux dangers qui nous guettent : le premier est la préparation adéquate de la campagne agricole : avant qu’elle n’arrive, il faut distribuer des semences et des engrais bien avant. Je ne sais pas où en est la préparation de la campagne, mais je sais c’est une vraie préoccupation du Ministère de l’agriculture que la préparation ne soit pas ratée. Une deuxième préoccupation était liée aux criquets provenant de l’Afrique de l’Est, de l’Ethiopie notamment, et l’anticipation qu’ils allaient arriver en Afrique de l’Ouest : un péril acridien s’annonce et dès à présent, des mesures doivent être mises en place au cas où ces criquets traverseraient le Sahara et arriveraient chez nous. Les anticipations de la pluviométrie ne sont pas très bonnes pour cette année. On a donc trois défis à relever : la bonne préparation de la campagne agricole, la pluviométrie et le péril acridien qui s’annonce. Plusieurs ministères s’accordent et s’entretiennent en ce moment sur les réponses à apporter.

Les importations de riz au Sénégal sont assez conséquentes : les flux ont été bouleversés par la pandémie et certains analystes estiment que cela va beaucoup affecter les pays importateurs . A – t – on assisté à une augmentation du prix du riz et des céréales à Dakar et au Sénégal ?

Pr Felwine Sarr :Le Sénégal a anticipé afin qu’il n’y ait pas de pénurie. Ce que l’on consomme cette année est la production de l’année dernière. En termes d’offres sur marché, il n’y a pas de tension mais il y a un risque que les pays organisent une pénurie artificielle pour que les prix augmentent. Il y a eu des réunions entre pays pour qu’il n’y ait pas de « passagers clandestins » et que certains ne profitent pas de la crise pour augmenter les prix. Pour l’instant, il n’y a pas de tension. L’inquiétude est sur l’année à venir, en fonction de la production céréalière de cette année qui vraisemblablement va être moindre vu que l’économie mondiale a été fortement freinée. Je pense que le Sénégal représente environ 2 millions de tonnes de riz par an en besoin pour une production environ de 1. 100 000 tonnes de riz. On exporte une partie de ce riz et il y a plusieurs problématiques qui se posent : tout un programme a été mis en place pour accélérer la production de riz et arriver à l’autosuffisance en riz. La production de riz local a fortement augmenté ces dernières années. Mais il semblerait que même si on augmente notre production, un volume important continue à être exporté et n’est pas consommé localement. Plusieurs raisons sont avancées : la qualité du riz, le fait qu’il ne soit pas brisé deux fois et que les sénégalais dans leurs habitudes alimentaires préfèrent le riz qui vient du Vietnam car il est brisé deux fois – il y a la nécessité d’une évolution dans les habitudes alimentaires afin de plus consommer le riz produit dans la Vallée du fleuve Sénégal ou en Casamance. Je pense qu’il faut des restrictions à l’importation sur certains produits pour que la production locale soit stimulée et écoulée : comme on fait pour l’oignon et la tomate pendant quelques mois pour que les gens soient obligés d’acheter la production locale. Il y a des décisions de ce type à prendre dans des secteurs stratégiques. Dans le secteur des céréales, la tension est attendue pour l’année à venir.

Il ne semble pas y avoir un consensus sur la question de l’annulation de la dette. On observe une double absence de consensus, d’une part entre les gouvernements africains et d’autre part, entre les multiples créditeurs. Certains pays comme le Sénégal demandent l’annulation de la dette, d’autres demandent un moratoire, et certains pays comme le Bénin ne veulent ni l’un ni l’autre. Quel est votre avis sur cette question ? En dehors de la dette, quels sont les instruments financiers que les gouvernements africains peuvent mobiliser sur les marchés alors qu’ils évoluent déjà dans un espace fiscal restreint ?

Pr Felwine Sarr: Il faut d’abord rappeler un peu d’histoire et quelques fondamentaux : dans les années 80-90, les pays africains étaient surendettés avec des taux ratio dette/PIB qui avoisinaient les 100%. Dans les années 1970, ils avaient bénéficié du recyclage des pétrodollars et d’une conjoncture favorable des prix des matières premières. Ceci les avait amenés à fortement s’endetter. Les projets d’industrialisation dans lesquels beaucoup de pays s’étaient engagés se sont révélés être des éléphants blancs, peu productifs. Ajouté au fait que les cours de matières premières ont chuté, beaucoup de pays se sont retrouvés en crise de la dette. Il y a eu tout un mouvement d’annulation de la dette avec plusieurs initiatives dont l’Initiative des Pays Pauvres Très endettés (IPPTE), le sommet de Gleneagles d’annulation de la dette multilatérale (IADM) en 2005. A l’issue de ces grandes initiatives, la plupart des pays africains sont revenus à des ratios très soutenables. Le Sénégal était à 20% de son ratio dette/PIB. Après de grands efforts de concertation avec les bailleurs et créanciers, la question qui s’est posée a été de savoir comment faire pour ne pas se retrouver dans 10-15 ans dans la même situation. Ceci posait la question des raisons structurelles du surendettement qu’il fallait traiter. Ceux qui souhaitent l’annulation avancent plusieurs raisons. Des arguments d’ordre économique : le poids du service de la dette qui pèse sur les budgets, les volumes financiers qui sont remboursés et pas investis dans l’éducation et la santé ; des arguments de type éthique et moraux : la dette est odieuse, l’Afrique ne doit rien puisqu’elle vend ses matières à prix bas, d’un point de vue global on lui prend ses ressources etc. Il y aussi des arguments de type technique. La situation aujourd’hui est que le ratio dette sur PIB du continent Africain est de 60 %. Il est largement soutenable, il est moins élevé que celui de la France : 110%, du Japon : 200%, des Etats Unis : 108%. Le volume de la dette africaine représente moins de 0,3% de la dette mondiale. Cela ne représente absolument rien. Ceux qui veulent l’annulation de la dette avancent aussi ce dernier argument. La limite de leur réflexion est qu’elle est court-termiste et conjoncturelle. Elle n’offre pas de solutions économiques durables. Par ailleurs, elle est couteuse d’un point de vue symbolique.

Personnellement, je suis contre l’annulation de la dette pour plusieurs raisons : la première est que cela nous installe dans une fatalité de l’incapacité : nous nous endettons et à l’échéance nous annonçons urbi et orbi que nous ne pouvons pas payer et quémandons que notre dette soit annulée. Je trouve que ce n’est pas être respectueux de nous-mêmes, de nos propres engagements, d’autant plus que majoritairement (excepté pour la Chine) nous nous endettons à des taux concessionnels. Si vous contractez une dette, c’est pour l’investir dans votre économie de manière à accroitre votre croissance et générer des ressources qui vous permettront de la rembourser. C’est vos propres revenus futurs que vous rapatriez dans le temps présent. Une entité vous rend un service de liquidité moyennant paiement, en vous mettant à disposition vos propres revenus futurs. C’est à vous de transformer votre pari sur l’avenir. Ces demandes d’annulations à répétition permettent de faire l’économie du débat sur le bon usage de nos ressources, le bon usage de l’endettement ainsi que sur la mobilisation de nos ressources domestiques. Pour moi une Afrique qui veut se prendre en charge, qui veut sortir de la subalternité et de la politique de la compassion, si ce n’est de la pitié, qui veut relever ses défis, doit œuvrer à se présenter au monde dans un rapport égalitaire (autant qu’elle le peut) en assumant ses responsabilités. Par ailleurs, l’argument de la dette odieuse ne tient pas, ou du moins ne tient plus. Il y a certes des asymétries dans les relations économiques avec le reste du monde. Il nous faut les refuser. Refuser de vendre nos matières premières à vil prix, refuser de signer des contrats d’exploitations de nos ressources qui nous rétrocèdent la portion congrue des richesses qu’elles produisent. Nous ne pouvons pas accepter ces asymétries et vouloir les résoudre dans la question de l’endettement. Il faut les combattre dans les lieux où elles s’expriment. Si vous ne remboursez pas votre dette, les taux d’intérêt sur les marchés augmentent, votre notation souveraine est impactée et les signaux que vous envoyez sont ceux de la non-crédibilité de votre engagement, d’autant plus que ces dernières années, une grande partie de la dette contractée est privée. Si une dette est soutenable, je ne vois pas pourquoi on devrait l’annuler. La dette africaine est devenue un totem, elle est entrée dans les imaginaires comme un éternel fardeau que l’Afrique porte. L’Afrique croule sous la dette et n’arrive pas à s’en sortir, c’est le mantra. On ne regarde même plus son évolution et où nous en sommes réellement. Il suffit de l’évoquer pour que toute la compassion s’étale et que le complexe du bon samaritain s’exprime çà et là. Dans la conjoncture actuelle, nous ne sommes pas (en moyenne) dans une situation terrible. La situation sur le continent est hétérogène. Les deux premières économies du Continent, le Nigeria a un ratio dette sur Pib de 15% et l’Afrique du Sud est autour de 55%. L’Angola à un ratio dette sur Pib de 90 % et la Tanzanie de 71, 8 %. Je ne vois pourquoi dans ce contexte on devrait annuler la dette Africaine globale. On pourrait songer à un traitement différencié pour chaque pays selon son contexte. Certains ont une dette sur les marchés privés importante et ne souhaitent pas voir leur notation souveraine se déprécier afin d’être en mesure d’emprunter dans des conditions avantageuses. Pour d’autres, la situation est différente, il faut leur trouver une solution spécifique. On devrait cependant plutôt réfléchir à comment mobiliser des ressources domestiques plus importantes, les mettre dans un circuit qui permet de financer nos économies, comment élargir la base fiscale. Il y a des ressources liées au foncier fiscal que nous ne mobilisons pas assez, des taxes d’habitation qui ne sont pas payées. Il y a tout un travail à mener pour mieux mobiliser des ressources domestiques d’une part, réduire les flux financiers illicites sortant du continent du fait de multinationales qui ne payent pas leurs impôts et veiller à avoir des investissements productifs. Ce sont des réponses structurelles qu’il faut apporter.

L’Afrique subsaharienne sera avec la Chine peut être, une des seules régions du monde avec une croissance positive, bien que trop faible pour combler les inégalités. Je pense qu’il ne faut pas être alarmiste. Chaque année, des institutions annoncent des catastrophes qu’on ne voit pas, mais ils les annoncent pour mobiliser des fonds pour soi-disant faire en sorte que la catastrophe n’ait pas lieu. Le Continent à des capacités importantes pour face à un certain nombre de défis. Nous perdons même le bénéfice symbolique d’avoir fait face à nos défis, en tendant la main à des moments où l’on n’a pas plus besoin que ça, de le faire. Je ne dis pas qu’il ne faut pas une solidarité internationale, mais il faut qu’elle se fasse dans un rapport de respect et de dignité. Il y a des pays en Europe et en Asie qui réfléchissent à mutualiser leur dette – on doit réfléchir dans les espaces du Continent Africain à comment mutualiser un certain nombre de nos ressources et faire face dans un esprit de solidarité à nos défis, ceci est totalement différent d’un mécanisme d’annulation de la dette. Nos Banques Centrales doivent mieux financer nos économies dans ce contexte, les volumes qu’elles ont injectés pour faire face à la crise du Covid-19 pourraient être largement augmentées.

Plusieurs analystes s’accordent pour dire que la pandémie offre une occasion aux pays africains de repenser les modèles de développement et d’accélérer l’intégration régionale, la diversification de l’économie, une croissance verte, …Pensez-vous également que nous sommes à un moment charnière pour la transformation économique du continent et quelles sont les pistes que vous avancez ?

Pr Felwine Sarr : J’avais déjà évoqué ce besoin de changer radicalement de modèle de développement économique dans mon ouvrage « Afrotopia », de déconstruire et de réinventer le concept. Je me sentais assez seul dans cette démarche dans le contexte Africain. Ensuite Kako Nubukpo a écrit un ouvrage important « L’Urgence africaine » où il prône un changement de modèle économique. Nos voix étaient considérées à l’époque comme un peu utopistes avec des mesures peu concrétisables dans le contexte d’un monde néolibéral ou il fallait intégrer les chaines de valeur internationales. Ce qui est intéressant est de voir comment ces idées sont non seulement devenues dominantes pendant ces 3 derniers mois en Afrique et dans le monde entier, mais nous avons rarement autant entendu le désir d’un monde nouveau s’exprimer dans l’espace intellectuel et social. Pourquoi ? Parce que la plupart de ceux qui rêvaient d’un monde nouveau ont été témoins d’une expérience historique : on a vu qu’en 3 mois, le train du capitalisme pouvait s’arrêter : on a vu la production industrielle mondiale s’arrêter à 80%, des villes comme Pékin voir leur nuage de pollution s’atténuer, des rivières renaitre, et on a vu qu’on pouvait arrêter le train du capitalisme mondial et qu’on pouvait revaloriser les emplois à forte utilité sociale qui sont fondamentaux. On a vu que dans l’économie, tout n’était pas essentiel, notamment certains secteurs le sont plus que d’autres. Ce n’est plus une idée seulement, c’est entré dans notre expérience. Ceux qui pensent que c’est un moment charnière ont raison, parce que c’est un moment dans lequel il y a eu une brèche dans le temps historique et où une pluralité de possibilités s’ouvre. Cela ne signifie pas que la brèche va se fermer, ou que ces possibilités vont suppléer celles que nous vivons, mais qu’il y a une opportunité à saisir absolument. Il y a des moments dans l’histoire des nations qui sont beaucoup plus propices à des changements que d’autres. La crise indique ce qui ne peut plus durer, elle indique une nécessité de changement et de construction d’un monde différent. Le Continent a toutes les capacités pour établir son autosuffisance alimentaire mais n’est pas souverain sur ses ressources qui vont pour beaucoup à l’extérieur. Des leçons sont à tirer de cette crise pour les leaders africains qui doivent comprendre qu’ils ont un chantier devant eux et que c’est l’occasion de mettre l’économie au service des populations. La question qui se pose aussi est de savoir comment transformer une intelligence théorique collective, en pratiques sociales transformatrices. C’est à cela que les économistes africains et les académiques doivent œuvrer. La pensée théorique peut devenir vaine si elle ne se transforme pas in fine en pratique. Comment injecter cette plus-value intellectuelle, mobiliser des forces sociales pour amener nos politiques à changer de manière de gouverner ? Il y a un champ politique à redéfinir, réinvestir, un champ de l’action pour faire en sorte que les citoyens retrouvent la capacité d’agir sur leurs propres destins. C’est la bataille qui doit être menée aujourd’hui : qui le fait ? Par quel processus ? C’est l’urgence à laquelle nous devons tous travailler.

Felwine Sarr a publié à ce jour plusieurs ouvrages dont les derniers : Afrotopia (Philippe Rey 2016), Habiter le Monde (Mémoire d’Encrier 2017), Ecrire l’Afrique-monde (ouvrage collectif codirigé avec Achille Mbembé, Philippe Rey 2017), Restituer le patrimoine Africain (Philippe Rey/Seuil) avec Benedicte Savoy et Politique des Temps (codirigé avec Achille Mbembé, Philippe Rey 2019). »

Felwine Sarr : La crise du COVID-19 indique une nécessité de changement et de repenser le monde de demain

By Folashadé Soulé and Camilla Toulmin

« Ecrire pour qui et dans quelle langue ? Les auteurs des pays du tiers-monde, de tradition orale, tentent de répondre, mais souvent dans le tourment, à cette question universelle. Ecrire exige de rencontrer un lecteur, mais ce dernier reste improbable dans des nations émergeant de la longue nuit coloniale. Les écrivains s’y déchirent entre leurs devoirs supposés apporter leur pierre à l’édification de ces nouveaux Etats ou défendre les opprimés, le refus du repli identitaire, symptôme de désespérance, et la nécessaire dissidence de la création. »

La patrie littéraire du colonisé, Albert Memmi

« La pandémie actuelle devrait, dans un premier temps, nous affecter moins par ses conséquences létales que par les conséquences des moyens mis en œuvre pour la combattre. Il faut être conscient qu’elle est plus dangereuse que nous ne l’avons pensé initialement, parce qu’elle est non maîtrisée et qu’elle laisse planer beaucoup d’incertitudes sur notre futur. Quelle qu’en soit l’issue, nous devrons rapidement relever ses défis les plus déstabilisants. Dans les grandes pandémies du passé, les États se sont moins distingués par leur capacité, souvent inexistante, à contrôler la pandémie que par leur capacité à en maîtriser les conséquences économiques et à s’adapter pour en minimiser les coûts. On peut donc anticiper que ceux qui ne sauront pas relever ces défis et qui rechigneront à s’adapter, et à le faire vite, seront profondément déstabilisés et ne se sortiront pas de la crise sans grands dommages. »

– Trainar, P. (2020). Les conséquences économiques du Covid-19. Commentaire, numéro 170(2), 255-264.

« Dutch historian Rutger Bregman has a reputation for switching into attack mode during interviews. Okay, just two interviews but still enough to make The Irish Times nervous during a morning video call.

“I think [following] the news is just not good for you,” he says with a mischievous smile. “Intellectually it’s not good for you. Mentally it’s not good for you. Psychologists even have a term for this: they talk about ‘mean world syndrome’. People who have just seen too much of the news have become more cynical, more pessimistic, more anxious, even more depressive. So, yeah, I think that is something you need to be wary of.”

If his words stung this ageing hack maybe they were meant to. Bregman believes in the power of shame, and he has become a shamer of renown over the past 18 months, taking on the financial elite, celebrity philanthropists and, yes, journalists.

“We so often tend to think our democracies are ruled by procedures and laws,” he says, “but they are also governed by implicit rules and assumptions and one of them is the ability to feel shame – that you can be shamed.”

All throughout history, those who have advocated a more hopeful view of human nature – often the anarchists – have been persecuted

His gripe with the media (or at least large sections of it) is that it creates a distorted view of humanity but there are guilty parties elsewhere, from scientists who claim selfishness is in our genes to economists and politicians who believe their role is to regulate people’s greed.

Just why misanthropy abounds has a complex explanation but “I think the most important reason is that a cynical view of human nature legitimises the power of those in power,” Bregman says, “because if we cannot trust each other we need them, right? . . . It’s a justification of hierarchy.

“If I say most people are pretty decent that may sound nice and warm but actually it’s really radical and subversive and that’s why, all throughout history, those who have advocated a more hopeful view of human nature – often the anarchists – have been persecuted.”

Bregman is dressed in a black T-shirt and speaks between gulps of tea. For the interview, he has commandeered his wife’s study in their home in a “very small and boring town” south of Utrecht.

Annoyingly accomplished at the age of 32, he turned a series of articles about the merits of universal basic income, the 15-hour working week and a policy of open borders into the 2017 bestseller Utopia for Realists.

But he is perhaps best known for a cameo appearance at the Davos world economic forum in January 2019. Turning on his hosts, he slated wealthy do-gooders – name-checking Bono and tech mogul Michael Dell – saying: “We gotta be talking about taxes. Taxes. Taxes. Taxes. All the rest is bullsh*t in my opinion.” The following month, he flipped a guest spot with Tucker Carlon on Fox News into a verbal assault against Rupert Murdoch and his media lackeys. Carlson responded with an expletive-ridden tantrum, saying Bregman was a “moron” with a “tiny brain” – a Trumpian commendation the author must have been tempted to put on his latest book.

Humankind: A Hopeful History is instead endorsed by various literary and scientific luminaries, and you can see why there is such a fuss. The central argument – that “most people, deep down, are pretty decent” – isn’t new but the method of proof is refreshing and original.

Lord of the Flies: William Golding, a man who was prone to depression, wrote the story to portray the darkest depths of mankind. Photograph: Two Arts/Cd/Kobal/Shutterstock

Lord of the Flies: William Golding, a man who was prone to depression, wrote the story to portray the darkest depths of mankind. Photograph: Two Arts/Cd/Kobal/Shutterstock

Bregman works his way through famous claims about man’s innate barbarity – the sort of examples cited in a million pub conservations – and debunks them one by one.

Humankind: A Hopeful History – Busting the myth of our innate selfishness

Lord of the Flies was fiction. In the real world things turned out differently

Real-life Lord of the Flies story sparks film rights scramble

The Stanford Prison Experiment? A shoddy piece of research whose general conclusion that people in authority err towards sadism has been widely discredited.

Easter Island? No, its civilisation didn’t end in cannibalism, as some of have claimed. The historical record suggests the inhabitants were wiped out by European invaders.

Lord of the Flies? Eh, you do know it’s fiction? Notably, its author William Golding was a miserable bloke who once confessed to having “always understood the Nazis because I am of that sort by nature”.

One of the most shocking chapters of the book is on the murder of Kitty Genovese – a woman whose death was immortalised by the New York Times with its front page headline of March 27th, 1964: “37 Who Saw Murder Didn’t Call the Police”. The story has entered urban folklore and features in “every psychology textbook” as a lesson in how big cities make us cold-hearted.

Catherine ‘Kitty’ Genovese: the orignal New York Times report on her murder was full of inaccuracies. Photograph: NY Daily News via Getty

Catherine ‘Kitty’ Genovese: the original New York Times report on her murder was inaccurate. Photograph: NY Daily News via Getty

However, the report was full of inaccuracies (the Times admitted four years ago that “significant elements” of the article have been called into question). The truth is a friend ran to Kitty’s aid and she died, not alone but, “wrapped in her neighbour’s embrace”.

In case you think Bregman is really down on the media, by the way, he writes for Amsterdam-based news website de Correspondent. “Not all journalists are sort of obsessed with breaking news,” he says. “A lot of journalists help us to better understand the world by zooming out and sometimes zooming in on a really important case but sort of helping us to get a grasp of what are the structural forces that govern our lives and our societies and that is incredibly important.”

Bregman writes in Dutch and his books are translated into English, although he has no difficulty communicating in the second language. His pronunciation of the US president’s first name comes out more like Dómhnall, and he occasionally punctuates a sentence with “how do you say that?” while searching for a phrase.

If Bono is Irish, pay your taxes in Ireland. What’s the top marginal tax rate? Just pay that, and don’t come up with all these tricks

Speaking of Trump, should Bregman accept by his own logic that the US president is also “deep down” a good person? “Well, you know, the title of my book in Dutch is ‘Most people are pretty decent’. I think it is important to recognise that some people are just different. There is a small minority of people who are born with sociopathic tendencies or psychopathic tendencies.”

However, psychological research does show that power has a corrupting effect on the brain – so much so that you start acting “as if your brain is damaged. Power damages the brain in that sense. It makes you less empathetic, less understanding of other people. So it’s a really, really dangerous drug”.

If Trump doesn’t get our sympathy what about Bono? “I’m not against philanthropy in any way,” he replies. “I’m just a bit pissed off with people who have all these wonderful plans and dreams and ‘Blah, blah, blah, look what I’m doing’, while they are not paying their fair share in taxes.

“It seems very simple to me. If he is Irish, pay your taxes in Ireland. What’s the top marginal tax rate? Just pay that, and don’t come up with all these tricks that normal people can’t afford.”

U2 has repeatedly defended its decision to move part of its business to the Netherlands with Bono saying the band pays a “fortune” in tax and restructured its business to arrive at a “sensible” rate.

Bregman’s home nation shares with Ireland a reputation for facilitating tax avoidance, famously through the “Double Irish, Dutch sandwich” loophole that was used by Google. “We have such a warm relationship,” he laughs. That prompts the question of reform. Can small countries such as ours raise taxes without serious economic consequences?

“The first question you’ve got to ask yourself is how much are you really benefiting from being a tax paradise. Is it a small group of rich bankers and accountants and lawyers that is really benefiting? . . . Also the question you should ask yourself as a country is how do you want to earn your money? Isn’t it a little bit sad that so much of your talent, smart young kids . . . end up in these socially meaningless jobs where they don’t add anything of value.”

Our longing for friendship and comradeship and loyalty is often implicated in our worst crimes. It can become group pressure; it can become tribal behaviour

From an historical perspective, his big claim is that humans evolved to be friendly – “Homo Puppy” he calls our species – and the more humble and pleasant characters in any tribe were put in charge until about 10,000 years ago. That was when nomadic hunter gatherers settled down, leading to more “civilised” communities that allowed for new types of leader.

“It’s such a striking fact of our species that we are the only primate, the only mammal, maybe even the only animal in the whole animal kingdom, that blushes. Why do we do that? . . . How can this be an evolutionary advantage?

“I think the explanation is that for a long time we lived in a very different kind of environment where humbleness and friendliness was really key to surviving. Now, in the political scene, we have the opposite, right? More like the survival of the shameless. That’s a highly unnatural state of affairs and very recent as well.”

The theory helps to explain why people do evil things. Bound up with an impulse to be nice is a desire to please the tribe. You can get people to perform barbaric acts by convincing them that they are actually helping out. Propaganda and appealing to authority are two effective methods of manipulation.

“One of the great ironies of my book is that I’m saying human beings have evolved to be friendly but at the same time I’m saying that is often exactly the problem. Progress often comes from unfriendly people; that’s one thing.

“The other thing is that our longing for friendship and comradeship and loyalty is often implicated in our worst crimes. It can become group pressure; it can become tribal behaviour. So people may think this is a very happy-clappy book about human nature but I think it’s very paradoxical actually.” »

A ‘really subversive idea’: Most people are pretty decent

Human beings’ friendliness and humility help us survive – but also make us dangerous, Joe Humphreys

Savoir s’exprimer de manière claire et convaincante a toujours constitué une qualité humaine essentielle. Dans la Grèce antique, les sophistes érigèrent les bases de l’éloquence dans le but de mieux persuader les auditoires des assemblées politiques et lors des procès en justice. La quête de la vérité n’était pas leur objectif premier. Ils furent d’ailleurs sévèrement critiqués par les philosophes Socrate et Platon qui cherchaient avant tout à révéler le vrai par le discours. C’est dans cette tension entre vérité et persuasion que s’est construit l’art oratoire. Aristote, Quintilien ou Cicéron vinrent clarifier les débats en énonçant les principes de la rhétorique. Ces fondements aujourd’hui millénaires n’ont quasiment pas été contestés depuis.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus nécessairement de monter à la tribune pour haranguer les foules. On peut parler plus calmement, plus posément, et être tout aussi persuasif. La manière dont on s’exprime dépend des époques, du contexte, des outils et des interlocuteurs.
Quelles que soient ses formes, l’éloquence n’en reste pas moins une arme puissante pour parvenir à ses fins, que ce soit pour obtenir un peu d’aide à la maison, pour persuader une bonne amie qu’elle doit venir voir ce film au cinéma avec nous ou, pour des enjeux plus essentiels, comme réussir l’oral d’un concours ou persuader son patron qu’on mérite absolument cette promotion. Ce ne sont pas les politiques qui diront le contraire, tant leurs discours ont valeur d’actions, pour peu qu’on les croie… Les travaux les plus récents des spécialistes, philosophes, psychologues, historiens, politistes, nous livrent une bonne nouvelle : même les plus timides et les moins aguerris peuvent progresser rapidement ! Car plus qu’un don, l’éloquence est un art, avec ses techniques et ses codes. La mise en place prochaine d’un grand oral lors des épreuves du baccalauréat atteste de la reconnaissance de cet art, dont la maîtrise s’avère cruciale dans notre société.

« La pandémie de coronavirus, à l’égal du krach de 2008 ou de la vague d’attentats djihadistes, constitue une surprise stratégique qui soumet à un test impitoyable les dirigeants comme les institutions des nations. Comme toute grande crise, elle fait émerger une nouvelle hiérarchie entre les États, selon l’efficacité et la rapidité de leur réaction à un évènement extrême, dévastateur et inattendu même s’il était prévisible. L’épidémie est un choc inédit par son caractère universel, par sa violence et par sa complexité dans sa triple dimension de crise sanitaire, économique et politique. Elle présente des défis spécifiques pour les démocraties libérales et pour les droits et libertés qui les définissent.

N. B. »

– Baverez, N. (2020). Les libertés au temps du coronavirus. Commentaire, numéro 170(2), 265-270.

« Événement sanitaire mondial le plus grave depuis la grippe espagnole de 1918, la pandémie de coronavirus va sans doute provoquer des évolutions majeures. Il n’est donc pas indifférent de lire les analyses proposées, en 1948 et 1950, par le doyen Yves Renouard, à l’occasion du sixième centenaire de la peste noire de 1348, fléau qui a profondément marqué l’histoire de l’humanité occidentale.

Les textes – que l’on va découvrir et que François Renouard a bien voulu nous autoriser à publier – ont paru en 1948 et 1950. En mars 1950, dans La Revue de Paris, Yves Renouard procède à une analyse historique d’ensemble, des conséquences de tous ordres de la peste noire. Son grand article a été précédé, en 1948, par un autre, publié dans la revue Population et dont on lira de larges extraits. Dans ce dernier texte, plus technique et qui faisait la synthèse des connaissances scientifiques de l’époque, la réflexion du grand historien s’élève à des considérations d’ordre général touchant à la psychologie des peuples tout autant qu’à une analyse originale de l’infléchissement sur la longue durée de la géopolitique et de la destinée de la France suscitées par une pandémie qui mit fin au surpeuplement de notre pays au xive siècle »

– Renouard, Y. (2020). La peste noire de 1348-1350: L’événement le plus important du XIVe siècle. Commentaire, numéro 170(2), 299-308.

« Les mondialisateurs l’affirmaient, les mondialisés le croyaient, plus ou moins. Enfin c’est fait. Connexion, délocalisation, désindustrialisation, bourses et marchés, consommations, chaînes de production, tourisme de masse, media sans frontière, organisations planétaires, campus et colloques n’avaient fait que l’approcher, propager, promettre et vanter. Un être microscopique l’a fait… »

– Delannoi, G. (2020). Le coronavirus n’est pas sans papiers. Commentaire, numéro 170(2), 391-394.

« La catégorie des pays les moins avancés a été créée pour justifier un traitement spécial de la part de la communauté internationale afin de les aider à sortir du piège. Il s’agissait donc bien de réduire le nombre de PMA. »

– Guillaumont, P. (2020). Évaluer le soutien aux pays les moins avancés. Commentaire, numéro 170(2), 462-464.

« Toute force s’épuise ; la faculté de conduire l’Histoire n’est pas une propriété perpétuelle. L’Europe, qui l’a héritée de l’Asie, il y a trois mille ans, ne la gardera peut-être pas toujours. » 

Bien connue, cette prophétie d’Ernest Lavisse (1842-1922) trouve un nouvel écho avec la crise aiguë que nous traversons actuellement. L’enjeu principal réside autant dans le passage de relais entre l’Europe et l’Asie que dans la capacité de conserver « la faculté de conduire l’Histoire ». Cette dernière est aujourd’hui testée par la Covid-19, crise sanitaire dans ses causes et technologique dans ses effets. Cette pandémie a provoqué un court-circuit durable de la mondialisation avec un confinement, décidé par les autorités publiques sous pression du corps médical, de plus de quatre milliards d’individus qui n’ont jamais été aussi connectés. »

Gomart, T. (2020). La pandémie de Covid-19 : test de l’efficacité ou de la dignité ?. Études, juin(6), 31-32.

« Si, au regard du contexte pandémique, la mise entre parenthèses de nos droits semble être un moindre mal, elle n’est toutefois légitime qu’à la condition d’être provisoire et circonstancielle. C’est à un renoncement prudent que nous invitait déjà Montesquieu : « Il y a des cas où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la liberté, comme l’on cache les statues des dieux. » 

Outre le fait qu’il doit revêtir un caractère dérogatoire et circonscrit dans le temps, le renoncement d’un peuple à l’exercice de ses libertés publiques doit avoir été voulu et assumé par ses représentants au Parlement, et non être imposé de force par un État autoritaire. À supposer qu’une stratégie de lutte antipandémique de type totalitaire se révèle être la plus efficace pour vaincre la pandémie, notre société ne serait pas massivement prête à l’accepter, fût-ce provisoirement. En démocratie, il paraît problématique qu’un État puisse, comme l’ont fait certains pays asiatiques, étendre sur tout son territoire une surveillance ubiquitaire par traçage numérique. Peut-on renoncer à la confidentialité des données, au respect de l’intimité ou de la vie privée sans renoncer à une part de notre dignité ?

« Qui veut la fin veut les moyens ! », dit-on. Mais savons-nous exactement ce que nous voulons ? La santé publique est, certes, une valeur essentielle mais qui n’est ni exclusive ni absolue. Lui subordonner toutes les autres valeurs serait un choix périlleux pour la majorité de la population et sacrificiel pour de jeunes générations dont il faut bien convenir qu’elles ne sont qu’indirectement concernées par le coronavirus. Même en période de crise sanitaire, la justice s’impose comme la seule valeur inconditionnelle.

La justice, une valeur non négociable

Quelle que soit l’ampleur de la crise qu’elle traverse, une société humaine doit pouvoir continuer à évaluer ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas. Toute visée collective, serait-elle le salut de la nation, doit répondre à un impératif de justification. Car, contrairement aux apparences, ce n’est pas tant la survie qui conditionne la justice que la justice qui conditionne la survie. En effet, si la justice ne transcendait pas les autres valeurs, la société serait livrée au chaos des passions et à la violence des émeutes. Pour l’heure, en France, le plan de lutte semble globalement bien perçu et la violence se limite aux injures ordinaires sur les réseaux sociaux. Mais les pouvoirs publics devront se montrer exemplaires et intransigeants en termes de justice (ni passe-droits ni favoritisme), le jour où un vaccin sera mis au point et que son écoulement, seulement progressif, générera des tensions (nous aurons à y revenir plus loin).

Malgré l’apparente résignation générale qui règne en période pandémique, les attentes morales des individus vis-à-vis du corps social et de l’État ne perdent rien de leur vivacité. En France, par exemple, pendant toute la durée d’un « état d’urgence sanitaire », nous attendons du Conseil d’État qu’il persévère dans ses habitudes, qu’il continue à trancher les différends entre les particuliers et le gouvernement, en se référant à l’idée commune de la justice. Si cette administration judiciaire cessait d’être équitable, si elle accordait des privilèges aux uns et discriminait les autres, la colère ne manquerait pas de se manifester de toutes parts, au risque d’affaiblir la solidarité nationale.

Un contexte, aussi tendu soit-il, ne saurait excuser la partialité d’une décision de l’autorité publique de sacrifier la dignité individuelle sur l’autel de l’utilité collective. »

– Le Coz, P. (2020). L’exigence de justice à l’épreuve de la pandémie. Études, juin(6), 45-56.

To follow or not to follow: Social norms and civic duty during a pandemic

« In and Beyond the Era of COVID-19

In this forum, members and associates of the Social Epistemology Review and Reply Collective examine significant issues and contestations arising in and beyond the era of COVID-19. A focal point arises as we consider whether or not to think of this time as a global “social experiment.” If we view the era of COVID-19 as an experiment, what might we question or determine about our understanding of what it means to be human? How might we then pursue the human endeavor that consists, in part, of myriad activities surrounding our desire to know and reimagine ourselves and the world in which we live? As I write this preface on 8 April 2020, President Trump tweeted: “… the horror of the Invisible Enemy […] must be quickly forgotten.” And so, the dialectical challenge we confront in this forum. »

A l’évidence en effet, cette pandémie relève de ce que Mauss appelait les « faits sociaux totaux », ces phénomènes qui « mettent en branle la totalité de la société et de ses institutions » et dont la compréhension suppose de ne pas les décomposer ou les disséquer en leurs diverses dimensions (biologique, historique, politique, juridique, géographique, démographique, psychologique, économique …), car « c’est en percevant le tout ensemble que nous [pouvons] percevoir l’essentiel ».
Tenu par sa devise « Docet omnia » à faire concerter tous les domaines du savoir, le Collège de France ne peut ignorer cette invitation de l’un de ses membres les plus illustres à « percevoir le tout ensemble ». Encore faut-il s’accorder sur la place spécifique qui est celle de la recherche scientifique dans et face à la pandémie, puisque le propre d’un fait social total est d’impliquer non seulement les phénomènes observés, mais aussi ceux qui les observent et les produits de leurs observations.
Or faire retour sur soi, s’interroger sur ses limites et ses responsabilités n’est pas un exercice facile pour les chercheurs, habitués à occuper une position en surplomb des faits qu’ils observent.
Cette pente naturelle s’est accentuée depuis que les dirigeants politiques ou économiques, ne pouvant plus fonder le gouvernement des hommes sur une autorité religieuse, prétendent les administrer scientifiquement comme des choses.
Diverses sciences, au premier rang desquelles la biologie et l’économie, ont ainsi été promues depuis le XIXème siècle en références normatives, ayant vocation à guider le pouvoir politique, et à s’imposer à l’ordre juridique. L’actuel régime d’exception offre une illustration caricaturale de ce jeu de vases communicants : le gouvernement se réfère aux consignes de son Conseil scientifique pour restreindre drastiquement des libertés élémentaires, tandis que le Conseil constitutionnel se dispense jusqu’à nouvel ordre de censurer les atteintes à la Constitution (Décision n° 2020-799 DC du 26 mars 2020).
Cette inversion des rôles met en péril non seulement la démocratie, mais aussi les sciences elles-mêmes. Elles ont en effet besoin de temps et de controverses méthodiques pour appréhender un phénomène inédit car leur contribution au progrès des connaissances suppose qu’elles renoncent à la Vérité avec un grand V. Le mieux qu’elles puissent assurer est un service de « phares et balises », en signalant aux gouvernants les écueils et périls dont ils doivent se garder.

« Le gouvernement chinois considère la Covid-19 comme la plus grave urgence sanitaire qui ait frappé le pays depuis la naissance de la République populaire de Chine en 1949. Les moyens mis en place pour gérer la pandémie sont impressionnants. Ils ont commencé par le confinement de Wuhan et de sa région, première zone à avoir été déclarée infectée, par la publication de consignes strictes de santé publique (prise de température, lavage des mains, port du masque, déjà largement répandu dans les agglomérations pour des raisons de pollution) et par la construction en un temps record d’hôpitaux de campagne. Le dépistage de la population contaminée s’est effectué par des systèmes de surveillance médicaux déjà existants. Il est à noter que ces systèmes ont reçu l’appui des comités de quartier dont les membres se chargent de surveiller, par des thermomètres à infrarouge, la température corporelle de leurs voisins, parfois sans leur accord.

Au-delà de l’exemple quotidien des thermomètres à infrarouge, la Chine fait usage de moyens technologiques très spécifiques pour limiter la taille des foyers de contamination. La surveillance de la population par la géolocalisation des smartphones a notamment servi à limiter les contacts de chacun, par le traçage des déplacements et des achats. Les données des applications et opérateurs mobiles (WeChat, Alipay…) permettent de suivre le circuit du détenteur d’un smartphone et de savoir s’il approche d’une zone à risque, d’un moyen de transport ou d’un individu déclaré porteur du virus. Dans plusieurs villes, des codes QR de couleur verte, orange ou rouge ont été individuellement distribués aux citoyens pour les autoriser ou non à utiliser certains moyens de transport ou à entrer dans certains quartiers, magasins ou restaurants. Grâce aux technologies de reconnaissance faciale, les contrevenants et les porteurs de virus peuvent être identifiés et leurs photos affichées dans les lieux publics.

La Chine a été le premier pays à devoir mettre des mesures en place face au virus. Ces mesures ont supposément eu un impact, lequel sera néanmoins à clarifier lors des prochains mois d’évolution de la maladie. Cet exemple nous invite donc à penser la teneur de la réponse faite à la pandémie en France. Le rapport de l’OMS rappelle que les mesures de surveillance mises en place par la Chine ne seraient probablement pas acceptées par la majorité des citoyens de nos démocraties occidentales.

Notre propos n’est pas de mettre au pilori l’action gouvernementale chinoise mais, à l’aune de cet exemple, de réfléchir sur la réponse à la pandémie, que nous devons construire ensemble en tenant compte des valeurs de notre démocratie. Dans cette lutte contre le virus, la dimension technologique des moyens utilisés doit être soulignée. Elle est à fois gage d’efficacité mais également facteur de risque.« 

– Poullet, Y., Ruffo de Calabre, M. & Lombard, J. (2020). Covid-19, numérique et libertés. Études, juin(6), 57-66.

« The pattern of the response of governments all over the world to the COVID-19 pandemic crisis has unleashed the institution of the State as the citizens’ accepted and trusted protector and saviour of their lives. The imputation of this role is accompanied by an implicit arrogation to the State of a right to deploy all of the political-administrative-legislative, technological and even police-military powers at its disposal in the name of the welfare of society.

In a deviance from the prevailing neo-liberal ideology of the minimalist State that modern societies have been schooled to tolerate, we have unwittingly acquiesced into an experience of the State as conceptualised by the political philosopher, Thomas Hobbes (1588-1679). The Leviathan is arraigned against this most credible threat in living memory to life as known by the human species.[1]

It is remarkable how since the outbreak and global spread of COVID-19, the medical scientific community, journalists and civil society in general, have happily bestowed the duty to lead, design, control, micromanage and communicate all responses to this pandemic to the institutions of the State, and symbols of State power.

The prerogative to even define the treatment for this coronavirus now appear to rest, in the first and ultimate instance, with the State. This new normalcy was ominously exhibited by President Trump’s pontifical prescription of Hydorxychloroquine as a possible therapy against the effects of COVID-19, right in the face of his head of the National Institute of Allergy and Infectious Diseases, the eminent immunologist, Professor Anthony Fauci, who at the time voiced a contradictory scholarly scepticism at the efficacy of this remedy. The State and its mechanisations have usurped the paramountcy of Science.

Statistics on the rates of the spread and devastation wrought by this virus can only be pronounced as official government statements. Daily, we await official tallies on infections as well as latest health instructions and commands with fear-filled glee from politicians who in the ordinary course of our civil lives we never really trust.

We are in the age of Hobbes—under the spell of a messianic, monarchic and omniscient State.

Hobbesian Times »

– Lamola, M. John. 2020. “Thomas Hobbes in the Time of Coronavirus.” Social Epistemology Review and Reply Collective 9 (4): 72-75.

« On me répondra que la vie n’a pas de prix, en particulier celle de nos « anciens ». Je répondrai qu’on les a pourtant laissés mourir en regardant un moment ailleurs, là où les personnes âgées ont été reléguées dans des acronymes froids – les Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) – qui ont l’avantage de masquer à nos yeux la déchéance physiologique que l’on n’assume plus. »

– Denhez, F. (2020). Je confine, donc je suis ?. Études, juin(6), 67-68.

« Les premières épidémies sont sans doute d’apparitions très récentes dans l’histoire de l’humanité. En effet, jusqu’à la révolution néolithique, l’homme était un chasseur-cueilleur et vivait en petits groupes mobiles. Ces derniers devaient entrer rarement en contact avec d’autres groupes, ce qui rendait difficile la transmission de maladies contagieuses.

Mais la révolution néolithique, qui vit l’apparition de l’agriculture et de l’élevage, il y a 12 000 ans, a transformé les conditions de vie. Les hommes se rassemblent désormais en groupes de plus en plus nombreux et sédentaires, dans des villages et des cités où la transmission des maladies est facilitée et où ils vivent au contact des animaux, qui peuvent transmettre des virus mutants responsables de nouvelles maladies.

Les plus anciennes civilisations, comme l’Égypte pharaonique, la Mésopotamie et la Chine ancienne, ont sans doute subi des épidémies, mais la première pandémie, répertoriée dans l’Histoire, est la peste d’Athènes. »

– Sardon, J. (2020). De la longue histoire des épidémies au Covid-19. Les analyses de Population & Avenir, 26(5), 1-18.

« Face au flot d’informations déversé sur la pandémie appelée Covid-19 qui s’est diffusée, depuis la fin de l’année 2019, de la Chine à tous les continents, quelques vérités essentielles – parfois méconnues – doivent être retenues : trois vérités géographiques et une vérité démographique.

2◗ Première vérité : l’apparition et l’intensité d’une épidémie dépendent de la vulnérabilité des sociétés.

Selon les sociétés et les périodes, les niveaux de vulnérabilité sont fortement différents. Une société qui ne respecte pas suffisamment un certain nombre de règles d’hygiène s’avère davantage vulnérable au risque épidémique. En l’espèce, dans la Chine de novembre 2019, et tout particulièrement dans la région de Wuhan, les normes hygiéniques insuffisantes appliquées sur les marchés d’animaux sauvages soit ont été le déclencheur de l’épidémie, soit ont fourni le terreau à sa diffusion. De même, les écarts de décès dus au virus s’expliquent notamment par les différences de vulnérabilité. Une partie de cette dernière s’est trouvée réduite dans des sociétés mieux préparées ou plus réactives – à l’exemple de Taïwan dès le 31 décembre 2019 –, tandis que d’autres pays, au contraire, ont tardé à prendre la mesure de la menace et à mettre en œuvre les moyens à opposer aux effets de morbidité et de mortalité de la pandémie.

4◗ Deuxième vérité : puisque la transmission s’effectue d’homme à homme, la diffusion de l’épidémie est corrélée avec les mobilités humaines et les fortes densités de population. 

6◗ Troisième vérité : circonscrire une épidémie suppose inévitablement d’installer des barrières limitant la mobilité des personnes.

L’histoire a connu de nombreuses mises en quarantaine en vue de protéger des populations et des territoires d’une épidémie. Et, lorsque la quarantaine est contournée comme à Marseille en 1720, l’épidémie se répand. Plus récemment, le virus Ebola, une épidémie de fièvre hémorragique née dans le sud-ouest de l’Afrique occidentale en 2013, a été contenu notamment parce que les liaisons aériennes avec les aéroports de cette région ont été considérablement réduites. Une réponse inévitable au Covid-19 était donc dans la mise en place de contrôles sanitaires aux frontières, comme Taïwan le fit rapidement, ou d’une limitation des passages aux frontières. Par frontières, il faut considérer non seulement les frontières internationales, terrestres, portuaires et aéroportuaires, mais aussi les frontières internes, à l’exemple de l’Inde interdisant la circulation entre les différents États de ce pays fédéral.

8◗ Quatrième vérité : contrairement à ce que nombre d’informations ont laissé entendre, le Covid-19 n’est pas une pathologie qui se centre sur une classe d’âge. »

Dumont, G. (2020). Les quatre vérités du Covid-19. Population & Avenir, 748(3), 3

« L’épidémie de coronavirus nous a surpris à la sortie de l’hiver. À l’heure d’écrire cet édito, ce 10 mars, l’Italie est en confinement et la Chine est félicitée par l’Organisation mondiale de la santé parce qu’elle a appliqué les procédures éprouvées des manuels classiques de santé publique. Il est de bon ton de parler dans cette revue de « biens communs ». Le coronavirus Covid-19 nous entraîne de l’autre côté du miroir. Explication.

Les « biens communs » sont des biens partagés en commun, comme une copropriété ou une planète. Le coronavirus n’est-il pas un mal partagé collectivement, la face sombre de certains communs ?

Prenons l’exemple de ce commun qu’est l’économie globalisée. Côté face, on nous prédit que les réseaux, l’intelligence artificielle et la robotisation seront les caractéristiques des futurs échanges planétaires. Le monde deviendrait une immense toile d’individus virtuellement connectés, un archipel d’îles individuelles. Côté pile, le coronavirus nous rappelle que le monde est réellement connecté, que l’économie est affaire de contacts humains, que sans échange physique, il n’y a plus de commerce. Finalement, tous nos biens échangés, quels qu’ils soient, sont des biens partagés, des biens communs à un certain degré.

Le virus s’est attaqué aux relations réelles en nous les rendant contagieuses et donc « dignes d’intérêt ». On ne peut plus ignorer notre voisin, surtout s’il se met à tousser. L’indifférence n’est plus de mise dès que nous sommes en contact.

Garrett Hardin, dans sa tragédie des communs, affirme que trois solutions existent pour éviter l’épuisement incontrôlé et inexorable des communs : la privatisation des biens disponibles ; le contrôle d’autorité, via la peur du gendarme ; le contrôle social démocratiquement accepté, via l’éducation civique et citoyenne. La première proposition est à écarter car elle fait l’impasse sur la gestion commune, alors que les deux dernières solutions entendent empêcher les « passagers clandestins », ceux qui profitent des communs sans participer à leur entretien.

Face au coronavirus, ce « mal commun », la tragédie des communs va-t-elle se vivre au carré, ou v-a-telle produire son contraire ? Telle est ma réflexion actuellement.

La tentation est grande de choisir la solution de la privatisation de son espace de vie (masque, isolement, télétravail). Le contrôle d’autorité, à la chinoise, n’est pas envisageable ici en Occident. Il nous reste le sens civique, le bon sens et l’entraide entre victimes. Le « mal commun » met en lumière la nécessité d’un agir commun, d’une coresponsabilité. Que ce soit face au coronavirus ou au réchauffement climatique, la résilience sera collective ou ne sera pas. »

– Rémon, M. (2020). Covid-19, notre mal commun. Revue Projet, 375(2), 1

« À l’heure du confinement sanitaire et de la restriction volontaire de plusieurs de nos libertés publiques par les plus hautes autorités de l’État, il n’est peut-être pas inutile de relire la dernière séquence de l’interminable débat français autour de la laïcité, durant l’automne dernier. Et, ce faisant, d’essayer d’en montrer les aspects proprement sociaux et culturels (et non seulement juridiques) ainsi que d’en pointer la portée potentiellement liberticide, raciste et discriminatoire. Le principe de laïcité est en effet devenu, au terme d’années de polémiques enflammées, plus un motif de discrimination du religieux (en particulier le religieux musulman) qu’une règle commune visant à préserver nos libertés individuelles et publiques en matière de croyances, d’opinions et d’expressions. »

– Zuber, V. (2020). La laïcité au risque de la fraternité. Études, juin(6), 79-88.

« De fait, depuis des années les spécialistes des maladies infectieuses nous alertent sur l’accélération du rythme des épidémies. Depuis vingt ans, c’est le troisième nouveau coronavirus de type beta, susceptible donc de franchir la barrière des espèces, qui émerge. Il n’est donc pas inutile de se demander pourquoi la communauté internationale ne s’y est pas bien préparée, et comment elle pourra s’y préparer à l’avenir. À l’évidence le COVID-19 ne sera pas le dernier de son espèce.

Pourtant, une fois dépassé l’effet de sidération, il nous faut évaluer les conséquences de l’événement en évitant deux écueils. Celui de tirer des conclusions trop hâtives, compte tenu de l’incertitude qui entoure cette crise. Et celui de succomber au piège de la sidération en concluant trop vite que tout va changer. Dans l‘histoire des sociétés humaines, les grandes ruptures sont toujours précédées de signes ou d’événements annonciateurs. Et les grandes crises sont généralement des accélérateurs de tendances. C’est pourquoi la manière la plus prudente de penser les conséquences du COVID consiste à identifier la manière dont cette crise peut amplifier des dynamiques déjà à l’œuvre. Quelles sont-elles ? J’en vois trois :

L’avenir de la globalisation et du néolibéralisme,

l’évolution de la gouvernance mondiale,

la résilience de l’Union européenne et des systèmes politiques européens démocratiques face à la gestion de risques graves et imprévus.

Ce sont ces trois dynamiques qui vont définir les contours du monde d’après, un monde qui, d’une certaine façon, est déjà là. »

– Borrell, J. (2020). COVID-19 : le monde d’après est déjà là…. Politique étrangère, Été(2), 9-23.

« Thinking in Four Orders

One can imagine four orders of thinking about the COVID-19 crisis, or indeed, any pandemic:

First order: Winning the fight over the virus. This is defined nation by nation, and mainly for domestic consumption. Here one should expect considerable variation.

Second order: Winning the fight over what ‘winning the fight’ means. This is defined at an international level, probably by the World Health Organization. It may end up invalidating some of the first-order claims.

Third order: Winning the fight over the lessons to learn from winning the fight. This is defined by whether people want to go back to ‘business as usual’ with minimal disruption or take the crisis as an opportunity for ‘no more business as usual’.

Fourth order: Winning the fight over what the lessons learned mean more broadly. This is how the crisis comes to define who we are—and in that sense, we come to ‘own’ the crisis as having made us stronger by not killing us.

These four strands of thought are ‘ordered’ logically, in the sense that the later ones presuppose some sort of closure on the earlier ones. But of course, temporally speaking, all four orders are discussed simultaneously, though over time the different orders are gradually disaggregated to become associated with discussions about the ‘past’, ‘present’ and ‘future’ of the pandemic. What Hegel and others have called the ‘logic of history’ begins from this awareness. Thus, ‘fourth order’ talk about the pandemic effectively refers to its long term legacy. This is the frame of mind in which a movement called ‘transhumanist’ should adopt when thinking about the pandemic’s events as they unfold. »

Fourth Order Thinking About the Pandemic: A Transhumanist Challenge

by Steve Fuller

« Politicians and opinion makers have loudly proclaimed that no state is prepared declaration sees COVID-19 as a purely natural and exceptional, unexpected, catastrophic event, as earthquakes, that exempt them from any political responsibility. Even the supporters of political irresponsibility in the emergence of COVID-19, however, do not refuse political and financial responsibility in dealing with its impacts. For instance, Dutch Finance Minister Wopke Hoekstra reportedly called for Brussels to investigate why some countries did not have enough financial leeway to weather the economic impact of the crisis, which has claimed thousands of European lives and put the Continent under lockdown.[1] The thousands of citizen deaths from Spain, Italy and France result from those states’ financial irresponsibility. That claim highlights the overreliance of national and European legislative, executive and judicial institutions on the economic market ‘D-L-P-Formula’ (Steger and Ravi 2010):

(1) deregulation (of the economy);

(2) liberalization (of trade and industry); and

(3) privatization (of state-owned enterprises and services such as social security and health care).

Roughly, the ‘D-L-P-Formula’ informs states’ policies towards the well-being of all under the claim of the unlimited individual’s right to the usufruct of their private property obtained also under their exclusively private means (Freeden 2015; Steger and Ravi 2010). For instance, following this ideological formula, European heads of state relegated their responsibility to Finance Ministers gathering in the Eurogroup (the informal meetings of Finance Ministers of the Eurozone countries) to find a European solution to the COVID-19, who eventually decided to support the financing of emergency aid through the provision of grants (EUR 2.7 billion), necessary first and foremost to reinforce the healthcare systems of the Eurozone countries.[2]

The Eurogroup excluded any support for the social effects of COVID-19 (e.g. unemployment), as if COVID-10 were a purely natural event whose consequences were reduced to health issues, i.e. as if we were just experiencing an exceptional health crisis. At the same time, the European Commission (EC) assessment report on Portugal’s post (2008) crisis adjustment programme, issued this 6th April, identified four major problems, “independently” of the coronavirus pandemic crisis: risks to financial stability, high public sector salaries, pensions and expenditure with health.[3] Following the same the criterion underlying Dutch Finance Minister Hoekstra’s diagnosis of the source of thousands of Italian, Spanish and French deaths—health expenditure results from state’s financial profligacy (or irresponsibility), and complicates the reduction of the public debt ratio— the EC recommends that Portugal should downsize its investment in health.

Nevertheless, against the understanding of COVID-19 as a purely natural and exceptional, unexpected event, science has already related the rise of the coronavirus to our way of life, and pandemics in general to social inequality and discord.[4],[5] Also, against the assumption that the thousands of deaths result from states’ financial profligacy (or irresponsibility), under the ‘D-L-P-Formula’ European countries, such as Italy, France and Spain (not to mention the US) downsized investment in national healthcare systems (Giovanella and Stegmüller 2014) and relocated industries outside of national territories (Lund and Tyson, 2018), notably the health industry (Busfield 2003; Mohiuddin, et al. 2017)—90% of medication consumed in Europe is produced in China and India.

The downsizing investment in national healthcare systems, embedded in the above mentioned EC recommendation, and relocation of industries have contributed to a weaker capacity for treating patients in the peak of such a crisis. Italy, France and Spain (and the US) are struggling to overcome the lack of material (masks, tests, ventilators, gloves) and human means (doctors, nurses and assistants) in sufficient numbers to tackle the steep peak of COVID-19. One thing is the impossibility of preventing the numerous fatalities resulting from the COVID-19; another completely different is the impact in the number of those fatalities, for now unmeasurable, due to deficient production capacities of basic medical supplies inside the EU—as illustrated by member states’ race to buy them e.g. from China.

Part II: The D-L-P-Formula

Although the sanitary dimension of the coronavirus crisis is undoubtedly important, along with its relationship to healthcare systems’ robustness after their dismantling under the ‘D-L-P-Formula’, the excessive focus on that dimension by both supporters and detractors of the ‘D-L-P-Formula’ dismisses the responsibility of countries such as Portugal, Spain, Italy, France, Germany, and even the UK (which no longer belongs to the EU), in the untimely imposition of collective measures to control the rate of infected population within their respective countries, preventing the need for at-risk populations to seek treatment in hospitals (or at home). In other words, the unilateral focus on the crippled healthcare system (e.g. lack of tests, beds, ventilators, doctors, nurses, etc.) further dismisses politicians responsibility in the degree of slowing, maintaining or accelerating the spread of the virus so that fewer people need to seek treatment at any given moment, and hides the real extent of the impact of the national and European legislative, executive and judicial institutions’ overreliance on the economic market ‘D-L-P-Formula’ in states’ inability to control the tragic effects of the coronavirus.

The number of Coronavirus deaths in the EU is not only the result of insufficiencies of downsized healthcare systems to tackle an extraordinary natural event, but is also a consequence of the EU’s bet on tourism as one of the main means of economic and social development under the ‘D-L-P-Formula’. As the visitors’ unlimited right of travelling to a destination outside of their usual environment, for less than a year, for any purpose including business, leisure or personal purpose other than employment, under the ‘D-L-P-Formula’, tourism evolves beyond any ecological, national, cultural, or urban-planning limits.

Moreover, deeply related to commerce and construction, tourism is one of the most profitable economic industries in the EU (the third largest socio-economic activity after the trade and distribution and the construction sectors)—in 2018, tourism generated 26.5 million jobs within the EU and visitor spending reached €375.1 billion.[6] More than just launching various projects and initiatives to provide support (mostly financial) for tourism in the EU, the EC has aimed to transform the EU into the world’s number 1 tourist destination.[7] Coinciding with the strong trend for the relocation of strategic industries to outside of Europe (to Asia, Latin America, Turkey and Morocco), states’ and EU institutions have legislated to foster tourism. For example, in 2011, besides providing support to banks, the International Monetary Fund (IMF), European Central Bank (BCE), and the EC together known as Troika’s intervention in Portugal aimed to create a special procedure for the rapid reconfiguration of houses in the housing market. »

– Queiroz, Regina. 2020. “Quo Vadis European Union?Social Epistemology Review and Reply Collective 9 (4): 59-64.

« While the terms “evolution” and “design” are both now well-established in several branches of science, business, and folk knowledge, the concept “extension” has yet to be generally adopted in a coherent way as helpful to distinguish from the others. The arrival of COVID-19, however, may assist people to better identify and distinguish what each of these terms means in the context of how we make sense of the social impact of this global pandemic. This paper provides commentary on what these three terms signify and outlines how we can turn to “extension” and its cognates as a way of interpreting current events and meeting the challenges of the day.

In its broad use of the term “design,” the Intelligent Design (ID) movement is caught on the horns of its own dilemma. Based in the Discovery Institute in Seattle (U.S.), the ID movement has been promoting ID theory for almost 25 years out of its Center for (formerly, the Renewal of) Science and Culture.[1] This has led them to embrace an ideology of “design universalism” (more below), in which people who promote ID theory have taken upon themselves the mantle of “expelled” prophets and academic martyrs, speaking as if they have the intellectual power to offer a comprehensive “bridge between science and theology” (Dembski 1999) in the notion of “Intelligent Design.” What they have created is a political-educational movement that is weaponizing largely evangelical religious apologetics using the philosophy of “occasionalism” for God’s divine action in the world.[2]

The meaning of ID theory, however, is now quite clearly being pushed too far in the Discovery Institute’s response to the COVID-19 (aka SARS-CoV-2) pandemic. The Discovery Institute (DI), through its leading proponent Michael Behe, have taken a theologically contrarian position that deserves a warning for Abrahamic monotheists, non-theists and agnostics. As a result, I believe the DI may emerge from the global fight against the current pandemic looking much the worse as a “movement,” something that might impact their future viability. If this should occur, it would be relevant for Steve Fuller. He has allied himself loosely with the ID movement, having authored a book about ID theory and written multiple Forewords for DI-promoted and published books.

Two simple questions set the stage for this paper:

What would it look like if the DI went too far with their “design” metaphor?

Has ID theory gone too far promoting “design,” especially when there are other, more appropriate and accurate terms that should be used?

Based on 15+ years studying the DI and IDists (people who subscribe to and promote ID theory) from a sociological perspective, it sadly does not appear that it’s even “possible” for them or their theory ever to “go too far.” It is precisely this attitude that makes their view appear fanatical. As a result, Abrahamic monotheists who have seriously considered ID theory on its own terms must now reluctantly realise they cannot accept it or support the DI in good faith. IDists inextricably intertwine their so-called “strictly scientific theory” with their religious worldview. As a result, they are unable to see alternatives to what comes across to everyone else as “theistic science.” Ironically, those alternatives may actually hold more insight, coherence, and practical usefulness than ID theory.

In short, while IDists preach an “edge of evolution” (Behe 2007) and push an anti-Darwinian (and sometimes anti-science) agenda in their attempt to reveal that “edge,” to this point they have not likewise addressed whether an “edge of ID theory” exists. What then is the edge of ID theory?

This paper aims to do three things:

Identify an “edge of ID theory,” which IDists do not yet acknowledge;

Address the “origin story” of COVID-19 as either a “design” or “evolutionary” phenomenon, and;

Propose an alternative vocabulary for the current pandemic that makes much more sense to people than “design” or “evolution.”

The notion of “extension” holds the key; “design” and “evolution” don’t apply to the currently developing tragedy of COVID-19. It has already resulted in more than 93,000 deaths globally (according to official statistics as of 09-04-2020) and has led to more hospitalizations than many nations’ medical systems can handle. The current pandemic makes understanding the origins and spread of the virus existentially important for everyone who reads this.

Did (Intelligent) Design via “the Designer” Create this Pandemic? »

– Sandstrom, Gregory. 2020 “Design, Evolution and Extension: Facing the Challenge of COVID-19 Together.Social Epistemology Review and Reply Collective 9 (4): 26-38.

« In a recent article—“Academe’s Coronavirus Shock Doctrine” (The Chronicle of Higher Education, March 12, 2020)—Anna Kornbluh brilliantly reads our current coronavirus crisis in terms of Naomi Klein’s The Shock Doctrine (2007), explaining how “disaster capitalism” has a way of exploiting even justified public fears and leveraging temporary crises for long-term economic gains and power advantages.

On Kornbluh’s reading, academic institutions that are jumping on the online wagon for temporary relief in order to ensure the safety of their students, faculty, and staff may stay on that wagon longer than necessary. Kornbluh’s article warns about the opening of four problematic fissures that faculty should be wary of:

First, faculty are asked to transform their pedagogy to produce online courses under duress and without extra compensation;

Second, those transitions are dictated from above rather than decisions being made under the best practices of shared governance (see AAUP Handbook);

Third, universities could cull course content for later use under the rubric of institutional ownership of intellectual property;

And fourth, some courses cannot and should not “migrate” to the online sphere for pedagogical reasons.

As a preliminary comment, we should recall that the critique of ideology promises insights during times of crises, whether in the capitalist framework or that of totalitarian regimes; in short, crisis is accompanied by belief—that we can do better. Sometime in the second part of the previous century, crises became opportunities for the consolidation of power and the transformation of life as we know it; in short, crisis became a playground for cynics and opportunists (as even Rahm Immanuel declared when he was President Obama’s chief of staff). The Age of Trump has brought previously unimaginable cynicism, with its evisceration of government regulations and public protections and the administration’s benighted refusal to heed science. The outbreak of COVID-19 has illustrated how Mutual Aid Networks, individual and community outreach, and the mobilization of local efforts might counteract or offset the failures on the part of the Federal government.

We agree with the spirit and the letter of Kornbluh’s critical comments and would like to emphasize four other related issues. »

– Davis, Denise L. and Raphael Sassower. 2020. “The Academy Under Siege.Social Epistemology Review and Reply Collective 9 (4): 7-9.

If neoliberalism were a Platonic Republic, Bruno Latour would likely be its philosopher-king. The insidiously anti-Marxist sociologist-cum-philosopher has, over several decades, elaborated a grand system of thought that is seductively materialist in appearance, and deeply reactionary in substance. His academic popularity is both understandable and disturbing.
In 1976 Jean Baudrillard wrote that ‘Foucault’s discourse is a mirror of the powers it describes. It is there that its strength and its seduction lie and not at all in its “truth index,” which is only its leitmotif.’ Similarly, Latour’s popularity is less due to its newness or difference than to its comfortable and comforting relationship to the status quo. As Marx wrote of the work of the business theorist Andrew Ure, it is worth addressing for its ‘undisguised cynicism, but also [for] the naivete with which it blurts out the stupid contradictions of the capitalist brain.’
Latour’s accomplishments are numerous and varied: he has written ethnographies of scientific laboratories, was an originator of the seemingly ubiquitous Actor Network Theory (ANT), and has recently turned his attention to climate change. Beginning with Laboratory Life, co-authored with Steve Woolgar in 1979, Latour has written sixteen books excluding edited volumes, produced over 60 articles and book chapters, curated art shows, written plays and staged performative lectures. Beginning his career in the sociology of science, he has since come to prominence across countless intellectual disciplines. In 2007 he outranked Marx and Heidegger in the Times Higher Education list of most cited works in the humanities. His article ‘Why Has Critique Run Out of Steam?’ has been referenced 1,290 times and We Have Never Been Modern 1,790 times since 2013. He was awarded the Holberg Prize in the humanities for his ‘reinterpretation of modernity’. The New York Times recently borrowed his term ‘purification’ to lament the specialisation of philosophy. Historians might refer to archival research as ‘following their subjects in action’, a more than slightly ridiculous claim about people dead for 300 years, but an indication of how thoroughly Latour and his language have saturated the social sciences.
ANT – a methodological approach to social sciences positing that nothing in the social and natural world exists outside of constantly shifting relationships within a network – has become so widely employed it might reasonably be considered separately from Latour himself. The suggestion that inanimate objects, machines, scientific instruments, etcetera, are in some sense causative is not wholly without merit. Indeed, in their most general formulations several of Latour’s ideas are compelling: the dismissal of the nature/culture split, a critique of traditional sociological categories and a serious consideration of what technology does rather than what we do with it. Unfortunately, so glossed this is to ignore – and thus reproduce – a philosophy and methodology that recapitulates a reification of capitalist social reality. By considering all aspects of social and political life a bemusing, almost enchanted collection of things, Latour’s theories are textbook Verdinglichung: literally, ‘making into a thing’. This is the thingification of social relations.
Latour’s astounding popularity is due less to his usefulness and originality than to a combination of complacency and desire on the part of intellectuals under neoliberalism. Pitting himself against the ‘generals of critique’ and their ‘neutron bombs of deconstruction’, as well as against science, sociologists of all stripes and truth itself, Latour has captured the imagination of intellectual producers whose labour has repeatedly failed to affect sought-after social change. But behind his extravagant experiments in style and repeated claims of originality are the familiar habits of thought produced and reinforced by neoliberal social organisation. The work reiterates aspects of neoliberal ideology – flatness, contingency, distrust of authority – and borrows from this ‘ideology of no ideology’ an ability to accommodate intolerable contradictions in thought. Within the academy, the depoliticised materialism of the actor-network approach has added appeal as an alternative to the problematic spectre of Marx. The vulgar materialism of ANT satisfies a desire to operate in the realm of the real – to ‘ascend from earth to heaven’ rather than ‘descend from heaven to earth’, as Marx put it. But ANT is a rabidly anti-Marxist theory that participates in the obfuscation of class essential to neoliberal ideology by providing an alternative, empty materialism entirely detached from any theory of production or social relations. And the employment of the network as metaphor functions to legitimise and even celebrate a set of quotidian activities, and a way of being in the world that produces vague but persistent misgivings about our current social relations at the most intimate scale. This all amounts to a philosophy that both reinforces some of the worst characteristics of recent social and political life and offers a soothing intellectual placebo.
Latour claims that ANT is a ‘powerful way of rephrasing basic issues of social theory, epistemology, and philosophy’. When deployed, it will ‘make what is invisible visible.’ This is meant to be tongue-in-cheek, but I think we should treat Latour as he purports to treat his actors, and allow his own ‘vocabulary … to be heard loud and clear’. Taken literally, Latour is claiming to be either magician or microscope. Indeed, his project is one of elaborate showmanship and misdirection, shored up by the presence of technological instruments. It is the philosophical enactment of a spectacular society, hiding the same elitist idealism that works overtime to make capitalism seem natural and inevitable – a seamless, non-heirarchical collection of surface effects that, appearing as reality, provides a convenient index of hard truths and accurate descriptions.

« Choc sanitaire au départ, le COVID-19 est devenu très vite un choc économique et social totalement inédit. Cet arrêt qui confine chez eux plusieurs milliards d’individus, aucun économiste n’aurait pu l’imaginer. Ses conséquences iront donc bien au-delà de ce que l’on a pu connaître en 2008.

Pourtant, une fois dépassé l’effet de sidération, il nous faut évaluer les conséquences de l’événement en évitant deux écueils. Celui de tirer des conclusions trop hâtives, compte tenu de l’incertitude qui entoure cette crise. Et celui de succomber au piège de la sidération en concluant trop vite que tout va changer. Dans l‘histoire des sociétés humaines, les grandes ruptures sont toujours précédées de signes ou d’événements annonciateurs. Et les grandes crises sont généralement des accélérateurs de tendances. C’est pourquoi la manière la plus prudente de penser les conséquences du COVID consiste à identifier la manière dont cette crise peut amplifier des dynamiques déjà à l’œuvre. Quelles sont-elles ? J’en vois trois :

L’avenir de la globalisation et du néolibéralisme,

l’évolution de la gouvernance mondiale,

la résilience de l’Union européenne et des systèmes politiques européens démocratiques face à la gestion de risques graves et imprévus.

Ce sont ces trois dynamiques qui vont définir les contours du monde d’après, un monde qui, d’une certaine façon, est déjà là. »

– Borrell, J. (2020). COVID-19 : le monde d’après est déjà là…. Politique étrangère, Été(2), 9-23.

La BCE s’attend à une baisse de 8,7% du PIB de la zone euro en 2020, avant un rebond de 5,2% en 2021 et de 3,3% en 2022, mais ces projections s’accompagnent d’une « incertitude exceptionnelle », selon Christine Lagarde, qui ajoute qu’il est donc plus probable que l’on bascule vers un scénario encore plus sombre.

« « Toute force s’épuise ; la faculté de conduire l’histoire n’est pas une propriété perpétuelle. L’Europe, qui l’a héritée de l’Asie, il y a trois mille ans, ne la gardera peut-être pas toujours. » Cette prophétie d’Ernest Lavisse (1842-1922) trouve un écho neuf dans la crise aiguë de 2020. L’enjeu principal étant autant dans le passage de relais entre l’Europe et l’Asie que dans « la faculté de conduire l’histoire » ou, plus prosaïquement, « la force de gouverner ».

Cette dernière est testée par le COVID-19, crise sanitaire dans ses causes et technologique dans ses effets. La pandémie a provoqué un court-circuit durable de la mondialisation, avec un confinement, décidé par les autorités publiques sous pression du corps médical, de plus de quatre milliards d’individus qui n’ont jamais été aussi connectés.

Deux caractéristiques singularisent cette crise techno-sanitaire. Le premier est le décalage entre le nombre de victimes – en comparaison d’épisodes démographiques antérieurs – et l’amplitude des mesures prises. Le second est le décalage entre la matérialité des moyens nécessaires (lits d’hôpitaux, masques, tests…) pour la juguler sur le plan sanitaire et l’immatérialité des moyens mobilisés (communications, réseaux médiatiques, solutions numériques…) pour la traverser sur le plan politique. Cette crise s’inscrit dans des cycles, déjà ouverts, de coopération, de compétition et de confrontation cognitive, c’est-à-dire de mobilisation, d’orientation et de contrôle des cerveaux, avec pour finalité ultime l’imposition de modèles de gouvernement et de comportement.

Dès lors, la question est de savoir si la technologie épuise, ou au contraire ravive, « la force de gouverner », qui implique une maîtrise dont peu d’acteurs sont capables. Les réponses à cette question se formulent très différemment selon les régions, États ou organisations, laissant entrevoir les turbulences à venir. Cette crise « qui embrasse toute la terre » trace de nouvelles « lignes globales », au sens où l’entendait Carl Schmitt (1888-1985).

De ces lignes dépend le glissement d’un ordre spatio-temporel à un autre, glissement accéléré par les plates-formes numériques.

En drainant des flux exponentiels de données, elles contribuent aux redistributions de puissance à l’œuvre. En 1996, John Perry Barlow (1947-2018) publiait une Déclaration d’indépendance du cyberespace : « Nous devons déclarer nos personnalités virtuelles exemptes de votre souveraineté, même lorsque nous continuons à accepter votre loi pour ce qui est de notre corps », écrivait-il s’adressant aux États. Le COVID-19 met fin à cette innocence technologique, et révèle à quel point le cyberespace est devenu le terrain privilégié d’un capitalisme de surveillance et d’affrontement des puissances. Et à quel point ces deux phénomènes s’interpénètrent sur au moins trois niveaux. »

– Gomart, T. (2020). Le COVID-19 et la fin de l’innocence technologique. Politique étrangère, Été(2), 25-38.

De la création en 1950 de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) à celle de l’Union européenne, en passant par le traité de Rome et le Marché commun, les architectes de l’Europe ont eu pour ennemis déclarés le protectionnisme et la souveraineté. On ne doit donc pas s’étonner que, même à un moment où l’économie internationale périclite et où le chômage s’envole, l’Union concocte, imperturbable, de nouveaux élargissements (Albanie, Macédoine du Nord) et qu’elle négocie de prochains accords de libre-échange (Mexique, Vietnam). Le Royaume-Uni a claqué la porte ? Eh bien, les Balkans arrivent. Et demain s’il le faut, ce sera bonjour l’Ukraine !
Nul ne peut convaincre un forcené d’agir contre sa nature. Or l’Europe a l’obsession de construire un grand marché. Sans frontières, droits de douane ou subventions. Faute de nouvelles libéralisations commerciales, elle tomberait en effet par terre. C’est ce qu’on appelle la « théorie de la bicyclette » : on doit pédaler vers davantage d’intégration, ou c’est la chute. Le monde dont rêve Bruxelles ressemble depuis longtemps à une énorme flaque d’huile bien lisse sur laquelle des cargos de marchandises glissent au son de l’Hymne à la joie.
Écoutons par exemple M. Phil Hogan, actuel commissaire européen au commerce. En pleine crise du coronavirus, alors que la plupart des habitants de l’Union vivaient encore confinés, que les tensions sino-américaines s’envenimaient et que Washington transgressait en s’esclaffant la plupart des « règles » du commerce auxquelles les États-Unis avaient souscrit, on attendait ses réflexions sur la mondialisation. Elles se résument ainsi : on ne change rien, on accélère. Quelques entreprises sanitaires seront relocalisées sur le Vieux Continent, comment faire autrement ? « Mais il s’agit là d’une exception », nous avertit M. Hogan (1). Et, s’adressant à ceux qui parlent de circuits courts, de décroissance, il prévient : « En 2040, 50 % de la population mondiale vivra à moins de cinq heures de la Birmanie. (…) Il me semble évident que les entreprises européennes ne voudront pas se priver de cette manne d’activité. Ce serait complètement idiot. » Il sait d’ailleurs déjà à quoi il emploiera les prochains mois : « Nous devons approfondir nos accords de libre-échange existants — on en a avec quelque soixante-dix pays — et chercher à en contracter d’autres. »
En ce moment, les intellectuels graphomanes et la Toile fourmillent de projets relatifs au « monde d’après ». Ils sont poétiques, polyphoniques, bienveillants, complexes, solidaires, et beaucoup d’autres jolies choses. Ils resteront cependant aussi verbeux qu’inutiles tant qu’ils ne s’en prendront pas à l’architecture même d’une Union européenne devenue au fil des décennies une « mondialisation en miniature (2) ». Les normes commerciales qu’elle a rêvé d’imposer à la planète entière en raison de la taille de son marché ont beau voler en éclats sous ses yeux effarés, elle s’agrippe à son respect de « règles » à la fois obsolètes et malfaisantes. Car vendre des Audi à la Birmanie demeure le seul idéal qu’elle nourrit, l’unique projet de civilisation qu’elle aura su associer à son nom.
Serge Halimi

« Pourquoi la fermeture de l’usine de sucre de Toury est inacceptable

L’usine de Toury (Eure-et-Loire), qui avait ouvert il y a 145 ans, va fermer ses portes et licencier ses 128 salariés. Pour Jean-Loup Bonnamy, cette décision est un choix lâche, et envoie un très mauvais signal à l’heure où la relocalisation d’une part de notre industrie est pourtant prônée par le gouvernement lui-même.

Par Jean-Loup Bonnamy

Et cette usine a joué récemment un rôle fondamental dans une autre «guerre», pour reprendre le mot du président de la République, celle contre le Covid-19. En effet, les travailleurs de l’usine ont obtenu la qualification de «travailleurs indispensables» durant le confinement et ont massivement produit du gel hydro-alcoolique. Rien de surprenant à cela puisque chimiquement l’alcool est issu de la transformation du sucre.

Pourtant, le site doit fermer le 30 juin et ses 128 employés vont perdre leur travail.« 

Emmanuel Macron lui-même a infléchi son discours : la France doit reconquérir sa « souveraineté industrielle ». Le ministre de l’économie s’en fait l’avocat inconditionnel. Exemple de l’automobile à l’appui, Bruno Le Maire entend « rompre avec trente années où l’on a massivement délocalisé », et rapatrier « certaines productions ». L’injonction vaut surtout pour Renault, qui a été invité à se joindre à l’alliance européenne sur les batteries, aux côtés de PSA et de Saft (groupe Total). Avec un argument de poids : les 8 milliards d’euros d’aides reçus par la filière, dont plus de 5 milliards pour le groupe au losange.

La France s’est progressivement désindustrialisée à la fin des « trente glorieuses », au milieu des années 1970. En visite dans une usine sidérurgique du Creusot (Saône-et-Loire), en 1959, le général de Gaulle se disait « stupéfait » par « tout un ensemble de puissance, d’activité, de progrès » qu’il y découvrait. Quel président de la République, hormis Georges Pompidou, a été capable d’un tel hymne à l’industrie ? Leurs successeurs ont développé une économie « tous services », qui s’est traduite par des délocalisations-restructurations (textile-habillement, sidérurgie, automobile, chantiers navals, informatique…).
La dérive du « fabless »
Il y a trente ans, quand l’Allemagne cessait de fermer ses usines, la France persévérait dans l’idée du « fabless ». Elle a culminé en 2001, quand Serge Tchuruk, PDG d’Alcatel, a prétendu en faire « un groupe industriel sans usine ». Poussée à l’extrême, la théorie des avantages comparatifs a conduit à produire tout ce qui pouvait l’être dans les pays à bas coûts, pour ne garder que les activités à haute valeur ajoutée. Le dédain des élites politico-administratives pour l’industrie a fait le reste. Alors qu’elle pèse 25 % du produit intérieur brut (PIB) outre-Rhin – et qu’elle y est un puissant vecteur d’innovation et d’exportation – elle représente seulement 12 % du PIB en France, qui n’a cessé de perdre des parts de marché – surtout en Europe – en raison d’une compétitivité insuffisante et de produits moyen de gamme.

« Pourtant, Trump s’inscrit bien dans des évolutions de long terme : il est à la fois un aboutissement de tendances bien connues, et un facteur d’aggravation. Star de la télévision et milliardaire en partie autofinancé, il est le produit logique de la dérèglementation du financement des campagnes électorales et de l’omniprésence médiatique. Il constitue un exemple de ce « retour du Prince » caractéristique des deux dernières décennies, où la personnalisation à outrance se nourrit du « dégagisme » ambiant..

La campagne de Trump renvoyait également à un cadre bien connu. Reposant sur la mobilisation d’une base de fidèles par un outsider charismatique dans un contexte de relative apathie électorale, d’hésitation de l’establishment républicain, et surtout de défiance radicale vis-à-vis des partis et des institutions, elle illustrait à merveille les thèses exprimées par Nelson Polsby dès 1983. La rhétorique trumpienne, quant à elle, s’inscrit dans la droite ligne d’un « paléoconservatisme » reposant sur un appel voilé au ressentiment racial.

Quant à son programme, il rassemblait en 2015-2016 à la fois un populisme de gauche (défense de Social Security, de Medicare, protectionnisme) et de droite (immigration, mur à la frontière, America First), sans pour autant se donner la peine de rentrer dans des détails programmatiques. Il constituait ainsi un parfait exemple de ce que Donald Stokes désignait comme une campagne de valence dans un article de 1963 maintes fois cité, campagne où le candidat cherche à éviter tout engagement précis pour ne pas donner prise aux arguments de ses adversaires. Tous ces éléments, Trump les a sans conteste aggravés, en faisant au passage exploser bien des normes de la démocratie américaine – manque de respect de l’opposition, agressivité, déni, ignorance de la séparation des pouvoirs, mélange privé et public, népotisme, etc.

Trump n’est donc pas une totale aberration, ce qui condamnerait l’observateur à la simple chronique, quasi-quotidienne, des frasques présidentielles, jusqu’à la fin de son mandat. Il représente des tendances de long terme, au point d’incarner, pour certains, une étape historique de l’épuisement des régimes démocratiques.

C’est sans doute pourquoi il partage avec quelques rares autres figures présidentielles le privilège d’avoir son nom transformé en catégorie d’analyse : existe-t-il un « trumpisme », à l’instar du « reaganisme » ou encore du « jacksonisme » ? »

Vergniolle de Chantal, F. (2020). Qu’est-ce que le « trumpisme » ?. Politique étrangère, Été(2), 45-56.

« Durant la campagne, le candidat républicain n’avait laissé aucun doute sur sa volonté de rompre avec les administrations passées, y compris en matière internationale. « Notre politique étrangère est un désastre total », déclarait-il en avril 2016, listant une longue série « d’humiliations » récentes subies par son pays. Alors qu’approche l’élection présidentielle de novembre 2020, un bilan s’impose.

Après 3 ans et demi d’exercice du pouvoir, il apparaît que Trump est bien porteur d’une vision et d’une pratique de politique étrangère inédites, vecteurs d’une transformation profonde du leadership américain dans le monde. Les obsessions du président – importance de la souveraineté nationale et méfiance vis-à-vis des organisations multilatérales, volonté de déconstruire l’héritage de Barack Obama – s’alignent par ailleurs souvent sur celles d’un Parti républicain en pleine mutation idéologique. Le style imprévisible de Trump, et la mise au pas de l’administration, ont aussi structuré la mise en œuvre des fondamentaux de la politique America First.

L’histoire de l’administration Trump à l’international est d’abord celle de la déconstruction de l’idée même d’une « communauté internationale », et du rapport entre les intérêts américains et l’ordre international libéral. C’est également l’histoire d’une volonté de passer des deals qui pourraient être présentés à la population américaine comme autant de victoires. C’est, enfin, l’histoire d’un leadership américain transformé dans le contexte d’une compétition politique, militaire et économique avec la Chine. »

Quencez, M. (2020). Le « trumpisme » en politique étrangère : vision et pratique. Politique étrangère, Été(2), 73-85.

« La réforme des symboles, ou la fin de ZF

Du CFA à l’eco

Le remplacement annoncé du franc CFA par l’eco avant la fin 2020 est la décision la plus retentissante. Elle sonne comme l’annonce des indépendances au début des années 1960. Mais hors la dimension psychologique, le nom d’une monnaie n’est en lui-même pas synonyme de développement économique.

Le changement de signe monétaire n’est pas un phénomène nouveau. L’exemple contemporain de l’euro devrait servir d’exemple, particulièrement lorsque les pays comme le Nigeria, qui représente près de 70 % du PIB de la CEDEAO, ou le Ghana, rejoindront le mouvement. Après l’annonce de la réforme, le président du Ghana s’est dit favorable à une adhésion dès que les conditions seront réunies. Pour garantir le succès de la transition, certaines précautions doivent toutefois être observées. Le taux de change entre le franc CFA et l’eco doit dans un premier temps être de 1 pour 1, pour éviter les calculs complexes qui pourraient pousser au rejet de la nouvelle monnaie et à des pertes de pouvoir d’achat.

Le remplacement du franc CFA de l’UEMOA par l’eco ne concernant pas les pays de la CEMAC, il aboutira inéluctablement à consolider la distinction entre les deux zones, généralement confondues à tort sous l’appellation trompeuse de zone CFA.

Le retrait des représentants français

Cette présence a toujours été présentée comme une ingérence de la France dans la gestion monétaire. Sous couvert d’une assistance technique, la France aurait disposé d’un droit de véto et influé sur les décisions de politique monétaire. Au regard des textes, cette interprétation n’est pas fondée. Dans l’article 32.1 des statuts de la BEAC, la seule question pour laquelle l’unanimité des administrateurs est requise concerne la modification des statuts de la Banque centrale. Pour le reste, les statuts sont clairs du moins pour la BEAC et certainement pour la BCEAO. L’article 31 est sans équivoque : « Les décisions du Conseil d’administration sont prises à la majorité simple des administrateurs présents ou représentés. »

La participation de la France aux instances de gouvernance se fait au titre d’une coopération monétaire entre partenaires se faisant mutuellement confiance. Dans l’absolu, cela ne devrait pas poser de problème de souveraineté, encore moins d’ingérence. L’État français n’étant pas actionnaire dans le capital social des Banques centrales de la ZF, il participe à leurs Conseils d’administration comme « administrateur indépendant » – cette notion faisant désormais partie des meilleures pratiques de gouvernance, encouragée par les institutions financières internationales. Par exemple, dans le secteur bancaire, la réglementation d’Afrique centrale oblige les établissements de crédit à avoir au sein de leur Conseil d’administration au moins un « administrateur indépendant ». Certains pays vont encore plus loin en désignant comme Gouverneur de la Banque centrale des citoyens de nationalités étrangères – à l’exemple du Royaume-Uni.

La suppression de l’obligation de dépôt

Cette décision met fin au fantasme selon lequel la France ponctionnerait les richesses des pays africains pour financer ses déficits budgétaires. À titre de rappel, la masse monétaire de l’ensemble des pays de la ZF représentait en 2019 à peine 2,80 % du PIB de la France. Par ailleurs, l’existence des comptes d’opérations n’est pas une invention française, et n’est pas associée à la présence française. Toutes les Banques centrales ont des comptes de correspondants similaires auprès d’autres institutions financières (banques centrales, banques commerciales ou autres institutions financières) pour les opérations de compensation. De plus, il est clair que les dépôts en comptes d’opérations représentent une contrepartie de la création monétaire. La principale est constituée des crédits à l’économie, alors que les avances aux Trésors sont considérées comme source potentielle d’inflation, donc proscrites ou limitées aux situations exceptionnelles car compromettant l’objectif de stabilité des prix assigné à la Banque centrale.

Certains analystes ont pourtant argué que la garantie associée à l’existence de ces comptes d’opérations serait davantage théorique que réelle : les dispositions liées à leur fonctionnement seraient telles que les pays africains assureraient eux-mêmes la convertibilité de leur monnaie, puisque celle-ci ne joue que si l’une des unions monétaires est globalement déficitaire – mais cette situation n’est intervenue que très rarement. De plus, ils soutiennent que, quand le déficit global s’est creusé dans les années 1990, la France a été contrainte de pousser les pays de la ZF à un sévère ajustement monétaire.

Deux données doivent ici être relevées. Premièrement, les montants en compte d’opérations sont trop faibles pour améliorer ou dégrader significativement les finances publiques de la France. Par exemple, en décembre 2018, l’ensemble de ces dépôts représentaient 16 % d’un déficit budgétaire de 87,4 milliards de dollars et 0,82 % du PIB français. Deuxièmement, les soldes créditeurs de ces dépôts sont rémunérés au taux marginal de la BCE, au moment où ceux à 10 ans français sont négatifs. Leur suppression constitue donc une perte qui devrait affecter le compte d’exploitation de la BCEAO ; et une faible économie pour les finances françaises, à moins que les avantages anciennement accordés aux dépôts statutaires soient reportés sur ceux qui pourraient être faits dans le cadre d’une nouvelle convention avec le Trésor, ou une autre institution publique française ou européenne.

Elle offre toutefois à la BCEAO des ressources supplémentaires pour effectuer des placements dans un environnement international risqué avec des marges de gains incertaines.

La garantie française, ou la réincarnation de la ZF

La crédibilité acquise par l’ancrage fournit une garantie implicite pouvant encourager les firmes et banques nationales à emprunter sur les marchés internationaux de capitaux à des taux plus faibles que ceux du marché national. Mais le risque que le taux de change d’ancrage crée un problème d’aléa moral est bien réel : il peut se traduire par un surendettement accroissant la vulnérabilité de l’économie face à d’éventuels chocs. Le régime d’ancrage est généralement considéré comme plus favorable aux pauvres, car stabilisant l’inflation qui les affecte en raison de la nature souvent fixe de leurs revenus (petits salaires, aides sociales) et d’un patrimoine exclusivement monétaire.

Pour conforter le choix du régime fixe des pays de la ZF, on peut arguer de la nocivité de l’instabilité du taux de change pour la croissance, notamment en raison du faible développement financier, où les entreprises sont rationnées par les banques pour faire face à l’instabilité de leurs profits et à leur besoin de liquidités. Bien plus, les avantages associés au régime de change flexible, dont la grande autonomie donnée aux autorités monétaires pour le choix de leur objectif d’inflation, exigent quelques préalables : en particulier la profondeur et la liquidité des marchés de change nécessaires pour encourager les intervenants à analyser régulièrement les déterminants fondamentaux du taux de change, et à mieux gérer leur risque.

Ceci explique que les pays qui ont abandonné la parité fixe pour le flottement de leur monnaie y ont été contraints par une situation de crise sévère. Toute décision future de laisser fluctuer le taux de change, si les conditions sont réunies, ne devrait être que progressive. Cette progressivité consisterait à passer par une construction des marchés de change, en éliminant les réglementations restreignant leur activité (telle l’obligation faite aux exportateurs de rétrocéder à la Banque centrale une part de leurs recettes en devises), un développement d’instruments liés aux opérations à termes destinés à couvrir le risque de change, etc.

La France : de codécideur à garant financier

À la demande des pays de l’UEMOA, la France a consenti à garantir la convertibilité de l’eco à un taux de change fixe par rapport à l’euro, alors que la suppression du compte d’opérations, fondement de cette convertibilité, a été actée. Mais les modalités de son application n’ont pas été précisées. Elles devraient faire l’objet de négociations à venir. Même si, selon la communication du Directeur du Trésor français à la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale du 23 décembre 2019 : « La garantie apportée par la France fonctionnera sur le même principe qu’actuellement : si la BCEAO fait face à un manque de disponibilités pour couvrir ses engagements en devises, elle pourra se procurer les euros nécessaires auprès de la France. » Dans l’attente d’une clarification, cette nouvelle disposition appelle quelques commentaires.

Premièrement, la suppression de l’obligation de déposer au moins 50 % des réserves extérieures des pays de l’UEMOA auprès du Trésor français n’équivaut pas à une interdiction stricte. Dans le cadre de la nouvelle coopération, une part des réserves peut toujours être déposée dans un compte ouvert à la Banque de France ou à la BCE, compte tenu de la place importante qu’occupent la France et l’Europe dans le commerce extérieur des pays de l’UEMOA. Ces réserves pourraient alors servir d’indicateur d’alerte quant à la conjoncture de ces pays. »

– Avom, D. (2020). Zone franc : fin et réincarnation. Politique étrangère, Été(2), 115-127.

« L’arme nucléaire a retrouvé dans les affaires du monde une visibilité qu’elle n’avait plus eue depuis la guerre froide. On la pensait, par optimisme, idéologie ou ignorance, devenue marginale, voire obsolète, et elle réapparaît en écho aux multiples signes de dégradation de l’environnement stratégique. De la mer Noire aux contreforts cachemiris de l’Himalaya, de la mer de Chine méridionale au compte Twitter de Donald J. Trump, les regains de tensions entre États possesseurs de l’arme nucléaire donnent désormais lieu à des manœuvres d’intimidation qui nous rappellent la persistance du risque d’escalade, et illustrent les formes renouvelées qu’il peut emprunter au xxie siècle.

L’entrée dans une ère de compétition entre puissances de plus en plus désinhibée fait hélas peu de doute, et entraîne dans son sillage les mécanismes de contrôle et de régulation de l’armement nucléaire établis dans la deuxième moitié de la guerre froide. Les traités contraignant les arsenaux américano-russes voient leur durée de vie raccourcie, tandis que le domaine de l’armement nucléaire semble en passe de se transformer par des ruptures technologiques – de l’Intelligence artificielle à l’hypervélocité –, faisant ressurgir les craintes de « course aux armements ».

Ce terme même de « course aux armements » charrie un imaginaire largement hérité de la guerre froide, une conception de l’évolution des arsenaux nucléaires qui ne correspond que très imparfaitement à l’histoire. Bien que reflétant une part de la réalité d’aujourd’hui, ce modèle s’avère insuffisant pour comprendre les enjeux d’une compétition stratégique contemporaine qui, bien que porteuse de risques, n’est ni globale, ni purement nucléaire.

La course aux armements, un modèle contesté »

– Brustlein, C. (2020). La multipolarité nucléaire : mythes et réalités de la compétition. Politique étrangère, Été(2), 99-113.

« On aime, il est vrai, souligner aujourd’hui la diversité d’origine caractérisant le français. Il ne faudrait tout de même pas oublier que la proportion des quelques dizaines ou centaines de mots que notre langue a pu emprunter à d’autres idiomes comme le gaulois, les parlers germaniques, l’anglais et même l’arabe, est sans commune mesure avec la masse des vocables venus du latin ou du grec ; sans parler du fait que près de la moitié des mots anglais proviennent, d’une manière ou d’une autre, et souvent via l’ancien français, du latin… »

– Grandazzi, A. (2020). « Retournons à l’Antique, ce sera un progrès ». Commentaire, numéro 170(2), 455-458.

« Ian Stewart a écrit, dans une prose claire et avec une impressionnante maîtrise des principales sources, une histoire intellectuelle de la réflexion politique de Raymond Aron qui couvre toute la vie et la pensée d’Aron. Ce livre bénéficie de plusieurs points forts : il accorde de l’attention aux premiers écrits d’Aron des années vingt et du début des années trente qu’il étudie, mais en étant peut-être trop convaincu de leur importance ultime ; il reconnut que le libéralisme d’Aron tant vanté puise souvent dans des sources conservatrices et extra-libérales (bien que cette reconnaissance soit entachée d’un soupçon à peine dissimulé : Aron aurait été influencé par des idées non libérales) ; l’ouvrage inclut un excellent développement, quoique succinct, sur l’éloignement d’Aron du relativisme historique excessif de son Introduction à la philosophie de l’Histoire (1938). Cet éloignement, dû en partie à Leo Strauss, explique qu’Aron soit revenu avec vigueur aux dimensions « classiques » de la pensée de Montesquieu et Tocqueville (p. 191-200). Il y a d’autres bons passages, dont une analyse lucide de la dette d’Aron à l’égard de Robert Marjolin et de son dialogue avec lui dans les années trente. Marjolin était un socialiste libéral qui rejeta les postures idéologiques et comprit vraiment le fonctionnement de l’économie politique moderne (p. 9 et 125-128).

Stewart rend également très bien compte du renouveau de la pensée libérale et antitotalitaire en France dans les années 1970 et 1980. Il parle en termes justes du caractère dialectique de la nouvelle philosophie politique antitotalitaire de cette période : des penseurs aussi divers que Claude Lefort et Pierre Manent comprirent à la fois l’opposition entre démocratie et totalitarisme et leur complicité dans le développement de certaines possibilités pathologiques de la politique moderne (p. 222-225). La présentation par Stewart du retour du « politique », dû à Aron, mais qui prit des formes distinctes chez Claude Lefort, Pierre Manent, François Furet et Marcel Gauchet, est généralement exacte. On peut trouver une analyse plus complète de ce sujet, plus axée sur la philosophie politique que sur l’histoire des idées, dans ma contribution « The New Liberalism » à The Cambridge History of French Thought, édité par Michael Moriarty et Jeremy Jennings (Cambridge University Press, 2019). La présentation de Stewart est généralement digne d’éloges, mais elle est minée par une pointe de soupçon. En effet, il essaie, sans y parvenir, d’attribuer à une odieuse influence schmittienne le retour, humain et modéré, d’Aron à la perspective politique contre diverses formes de réductionnisme socio-économique et historiciste. À la fin, à contrecœur, Stuart rétablit les choses : comme le remarqua Julien Freund en 1964, Aron laisse une ample place aux dimensions conciliatrices et agonistiques de la vie politique (p. 158).

Mais, si Stewart s’intéressait davantage à l’analyse politique, et donc à la question de la vérité, il aurait consacré du temps à un article d’Aron écrit en 1960 qui fait vraiment autorité sur ce sujet, « Thucydide et le récit historique », où son étude du politique ne doit rien à Schmitt et tout à Aristote et Thucydide. Avec les classiques, Aron assimile la politique au meilleur d’elle-même à la « raison, [la] vertu et [la] paix » (qui « ne se réalisent qu’en de brèves périodes heureuses »). D’une part, la guerre est une « négation » de la politique, de l’autre, le véritable homme d’État ne permet jamais aux passions de la guerre d’échapper, ou d’échapper totalement, au contrôle « politique ». Telles sont les leçons qu’Aron tirait d’Aristote, Thucydide, Montesquieu et Clausewitz. Ni pacifiste ni Machtpolitiker, Aron incarne la modération et la prudence inhérentes à la perspective politique. Carl Schmitt dans ce contexte n’offre qu’une fausse piste ou une digression inutile. Et le fait qu’Aron ait lu Carl Schmitt entre 1931 et 1933 et correspondu avec lui après la Seconde Guerre mondiale n’est pas une preuve des prétendues influences et affinités schmittiennes.

En fait, c’est toute une série de défauts importants qui empêchent Stewart de rendre vraiment justice à Aron. En l’abordant à travers les lentilles réductrices de la vision selon laquelle il faut saisir « les idées dans leur contexte » (ce qui est presque une forme d’historicisme), il ne pose pas la question de savoir si la pensée politique d’Aron fournit une analyse vraie et convaincante de la nature humaine, de la politique moderne, de l’assaut totalitaire contre la liberté et la dignité de l’homme, ou encore du spectre nihiliste et de la répudiation de la culture comme de la civilisation qui inquiétèrent tant Aron après les « événements de mai 1968 ». Il ne reconnaît pas non plus la grandeur d’Aron ni ne manifeste de sympathie pour lui en tant qu’être humain ou penseur. Le totalitarisme est écarté comme un concept imparfait et polémique qui a été « en pratique notoirement confus » (p. 77). Si ce jugement expéditif est à la mode dans un certain monde universitaire, il risque de justifier la plus grande menace à la liberté et à la dignité humaines de notre époque. Jeanne Hersch, étudiante suisse de Karl Jaspers, elle-même une philosophe profonde et éloquente, voyait Aron comme « le prince de la Vérité », car il avait eu le courage de percer le mensonge au cœur du totalitarisme communiste et de le dénoncer avec autant de clarté que d’éloquence. Alors que Jean-Paul Sartre faisait l’éloge de la « fraternité-terreur », Aron défendait les libertés fondamentales, humaines et politiques, et le caractère sacré de la conscience humaine, bien qu’étant un (peu conventionnel) non-croyant. Après 1968, Aron s’opposa au nihilisme libertaire qui, non seulement célébrait l’autonomie individuelle illimitée, mais voyait dans la « culture de répudiation » l’occasion de rejeter tout l’héritage moral, politique, spirituel et culturel du monde occidental. À cette occasion, Aron était au côté de Charles de Gaulle, authentique patriote et conservateur antitotalitaire, contre les cultes de Mao et de Che Guevara. Plus encore, Aron pratiquait ce qu’il prêchait, non une fausse neutralité ou une objectivité, irréalisable et indésirable, qui élude les dimensions morales de la vie politique, mais une conception de la justice et de l’équité propre à un jugement politique humain et équilibré.

Aron fut l’un des grands anticommunistes du xxe siècle, mais il aborda le marxisme de Marx exactement dans le même esprit. Pourtant, Stewart ne reconnaît aucune grandeur à Aron et, très souvent, essaie de suggérer (jamais trop directement ou trop agressivement, il est vrai) qu’Aron faisait preuve d’indulgence à l’égard du fascisme (préférant s’en prendre à l’idéologie « antifasciste » démagogique), ou, Dieu nous en garde, qu’il puisait en fait dans des courants d’idées extérieurs à un libéralisme décadent et sur le déclin dans les années trente. Le lecteur perspicace en vient à se demander si Stewart respecte Aron, s’il croit qu’il exprime une vision et un mode d’analyse politique et de critique idéologique qui persistera au-delà du « contexte » de son époque. Il est difficile de répondre avec certitude à cette question. Mais on ne peut pas dire que Stewart admire Aron et qu’il voie quoi que ce soit d’admirable dans sa « voix », son témoignage politique et moral et son modèle de raisonnement politique (qu’Allan Bloom qualifiait de manière évocatrice de « prudence d’homme d’État »). Masqué sous une analyse historique apparemment mesurée, on trouve un désir pas vraiment dissimulé de contester Aron parce qu’il n’est pas le pur « libéral » ou « progressiste » qu’il aurait dû être. En vérité, la grandeur d’Aron réside précisément dans sa capacité et son désir de se servir d’une vieille sagesse pour dépoussiérer ce qu’il y a de meilleur et de plus durable dans l’ordre libéral.

Comme d’autres historiens des idées, Stewart est clairement convaincu que la première vague d’études aroniennes, en Amérique du Nord et ailleurs, était trop pétrie d’admiration, ou trop straussienne, ou insuffisamment historique. Un premier problème de la méthode des « idées dans le contexte » est que l’on fait peu de distinctions entre les plus grandes œuvres d’un auteur et ses œuvres éphémères et de jeunesse. Le second est de ne pas prendre les arguments pour ce qu’ils sont. (Un autre historien des idées de la même génération est obsédé par le fait qu’il nous est arrivé à Brian Anderson et à moi d’écrire pour la revue religieuse First Things. Un pur sophisme, selon moi.) Une fois encore, cette interprétation est guidée par une bouffée de suspicion, où l’on se préoccupe de tout sauf de la vérité d’un argument et d’une analyse.

Pour ma part, contrairement à ce que Stewart insinue en un endroit (p. 24), je reconnais totalement ce qu’Aron doit à Max Weber, le « héros » de sa jeunesse, selon la formule de Pierre Manent. Le rejet par Aron du déterminisme historique (ainsi que la défense qui l’accompagne du « probabilisme ») et son pessimisme envers la réconciliation ultime de la science et des valeurs humaines doivent beaucoup à Weber. Mais Stewart lui-même reconnaît qu’Aron ne partageait pas l’extrême pessimisme de Weber, sa séparation trop radicale des faits et des valeurs et son acceptation « pathétique » de « la guerre des dieux » de Nietzsche. Aron se trouvait à cet égard bien plus proche d’Aristote, Montesquieu et Tocqueville, de la sobriété classique, antique et moderne. Il croyait à la possibilité du « choix raisonnable » et il pratiqua et théorisa une morale de la prudence, éloignée du relativisme et de l’expressionnisme d’une grande partie de la pensée historique allemande. J’expose tout cela, dans « Raymond Aron’s Model of Democratic Conservatism », au chapitre 9 de mon ouvrage The Conservative Foundations of the Liberal Order (ISI Books, 2010), sans ignorer ni ce que doit Aron à Weber ni son éloignement significatif du courant nietzschéen sous-jacent de la pensée de Weber, qui n’a pas été pleinement compris par les sciences sociales dominantes ou par le monde des études wébériennes. Je suis à tout le moins fidèle à la connaissance de soi d’Aron. Elle rend, selon moi, justice à une appréciation raisonnée et équilibrée du choix raisonnable comme moyen terme, reposant sur des principes, entre le pathos du décisionnisme et l’attrait de la certitude absolue dans le jugement politique et moral. En un mot, ni relativisme, ni idéologie, ni d’autres formes déplacées d’absolutisme. Aron recherche toujours la voie de la modération fondée sur des principes et des idées claires.

Permettez-moi d’illustrer ma critique par un autre exemple. Stewart et moi (dans mon chapitre mentionné ci-dessus de 2010 sur « Raymond Aron’s Model of Democratic Conservatism ») accordons tous les deux une grande attention à la communication d’Aron donnée en juin 1939 devant la Société française de philosophie sur « États démocratiques et États totalitaires ». Je soutiens que c’est la première fois qu’Aron parle vraiment de la voix si caractéristique de sa « maturité » : sa défense des sociétés libérales assiégées est aussi une défense du « conservatisme démocratique » contre toute forme de nihilisme et de dictature révolutionnaires. Comme Jeanne Hersch, je vois le jeune Aron, qui n’avait que 34 ans à l’époque, comme « le Prince de la Vérité », en cette occasion comme en maintes autres (et je le dis sans sentimentalité et dans l’esprit de la vraie science, non de l’hagiographie). Il défend admirablement et courageusement la liberté politique et économique tout en critiquant le « moralisme abstrait » et « les idées de 1789 ». Il rejette à la fois la manipulation des âmes de Machiavel et l’esprit pacifiste qui permettra au totalitarisme de triompher. Le lecteur peut comparer nos deux analyses (pour celle de Stewart, voir p. 84-96 de son livre). Là où Aron en appelle aux « valeurs suprêmes de la tradition occidentale – respect de la personne, de l’esprit » –, Stewart voit un appel illibéral aux courants de pensée catholiques et autres courants extra-libéraux. Dans l’évocation de l’âme humaine par Aron, je vois au contraire un rapprochement réfléchi, raisonnable et avisé de la sagesse libérale avec la sagesse traditionnelle. Rejetant le cynisme machiavélien ou nietzschéen et l’indulgence humanitaire ou la lâcheté, l’évocation par Aron du nécessaire respect des personnes dans un État de droit rend justice tout à la fois aux traditions kantienne, biblique et libérale. Son libéralisme d’inspiration conservatrice est bien plus juste et plus vrai que la doctrine décadente, quasi relativiste et antipolitique à laquelle on donne trop souvent ce nom. L’analyse par Stewart de l’allocution de 1939 est rigoureuse et non sans mérites. Mais, en cherchant des influences extrémistes sur la pensée d’Aron, il ignore le libéralisme conservateur qui forme un tout dans l’ensemble de la réflexion politique d’Aron de la fin des années trente à sa mort à l’automne 1983 (et inclut aussi son jugement sévère, mais exact de Mai 68).

Donc, non, l’antitotalitarisme n’a pas affaibli le libéralisme au xxe siècle (p. 243), il lui a permis de surmonter sa dérive vers le relativisme et le nihilisme pour défendre une civilisation à la fois libérale et largement chrétienne, éminemment digne d’être défendue. L’antitotalitarisme, entendu dans le vaste cadre moral et politique défini par Aron, n’a nullement « restreint » ou diminué le libéralisme. Il l’a élevé et lui a donné la noble tâche de défendre le riche héritage qu’est la civilisation occidentale.

En tout cas, je salue le livre de Ian Stewart qui redonne de la vigueur à un débat dans lequel je crois que la philosophie politique et l’histoire politique écrites dans le respect des principes de l’auteur considéré doivent jouer un rôle éminent. Relire Aron me rappelle que pour voir les choses comme elles sont exige parfois de renouveler sa capacité d’admiration. L’ouverture à la vérité et à ceux qui ont le courage de la défendre et de l’exprimer, voilà le début de la sagesse. »

– Mahoney, D. (2020). Lire et bien comprendre Aron. Commentaire, numéro 170(2), 452-455.

I had played with the concept of idea of what I called « right workerism, » the way in which work, and the value of work, became not a critical perspective on capitalism but its justification previously on this blog. The protests against lockdowns in various states has provided the opportunity to reflect on its meaning again.
Some skepticism towards these protests are necessary. First, there is evidence to suggest that they are « astroturf, » grassroots in appearance only and actually funded by conservative organizations. Second, many have noted that these protests seem to be aimed less at the cessation of work than the cessation of consumption. This would at least explain the signs demanding haircuts, massages, and other services. The idea that consumption, or the consumer, would be pitted against the worker is an observation at least as old as Marx’s Capital. When Marx observed that the sphere of exchange was the sphere of « freedom, equality, and Bentham, » he was demonstrating that consumption produces a different way of looking at the world, a different ideology, and even a different subjectivity. What Marx stressed was the difference between sphere of exchange and that of production. In the former we are all more or less interpellated as equal individuals, as potential buyers. This has become even more the case with the breakdown of the styles and comportment that would differentiate classes.
A world of CEOs in hoodies means that for the most part we can all walk into stores and be treated the same (unfortunately, exclusions of race and ethnicity still apply). This is the utopian aspect of the market that appeals to liberals and libertarians. In the sphere of production capitalist and worker are differentiated and divided, one commands the other obeys, one buys and the other has only his or her hide to sell. Frédéric Lordon has argued that in contemporary politics the interpellation as consumer negates and marginalizes the worker. As Lordon writes, “The justifications offered for contemporary transformations in employment practices—from longer work hours (‘it allows stores to open on Sundays’) to competition-enhancing deregulation (‘it lowers prices’)—always contrive to catch agents by the joyful affects of consumption, appealing only to the consumer in them.” The split is less between two spheres than it is two ways of looking at the same thing–two different spontaneous ideologies, or, in Lordon’s case, two different affective orientations. As a consumer I love low prices and quick delivery but as a worker, or someone in solidarity with workers, the same practices undermine the power of workers. The consumer is the death of the worker, a point that is underscored by people willing to have others die so that they can consume.
Of course it is important not to neglect the fact that work is the primary means people have for surviving, for paying for rent and food, and the demand for work could just be a demand for survival. Even if we factor out the engineered nature of the protests, and how many people are protesting not so much the interruption of work but the interruption of consumption, there does seem to be a remainder that seems to be demanding that people work not out of survival but on principle. Some people seem to be angered that work has stopped not because they need to work in order to collect a pay, or even because someone’s work would provide them with what they need or desire, but because it disrupts some overarching sense of order and propriety. This is what I would call right workerism. It is possible to find traces of this notion in the history of philosophy. If philosophy begins with Plato it also begins with the idea that work does double duty. It is at once the foundation of the city, an expression of humanity’s lack of self sufficiency and the expression its highest ideal. Everyone in their place, doing what they are supposed to, and nothing more is justice. It is Hegel, however, that always strikes me as the architect of right workerism. Hegel’s Philosophy of Right places labor at the foundation of both the individual’s self-respect and social recognition, providing the linchpin between the individual and society. What Hegel stresses is not the recognition of the labor of the individual because of the particular job or task in producing particular use values; it is not a matter of recognizing the work of the farmer, baker, or university professor in terms of their particular craft but in terms of the general ideal of work as a norm. Work is a process of education, an education inscribed in the materiality of things and the interconnectedness of social relations:
Practical education through work consists in the self-perpetuating need and habit of being occupied in one way or another, in the limitation of one’s activity to suit both the nature of the material in question and, in particular, the arbitrary will of others, and in a habit, acquired through this discipline, of objective validity and universally applicable skills.
Work sands off the rough edges of particularity, making individuals interchangeable and dependable. It is precisely the universality of need and the interchangability of functions that is the basis for recognition and respect. To translate this into current values and vernacular, one is worthy of respect not because one provides a valued service or produces a needed commodity, but simply because on has a job. The worker is the antechamber of the citizen: it is only because individuals are made universal and interchangeable in the workplace that they can be treated as such by the state. For Hegel work is not just an economic activity, a condition for the production of goods and services necessary for the material condition of the state, but an ethical one as well. Ethical not in the sense of its rules or norms that determine a sense of right or wrong, but ethical in the sense of an ethos, or ethical life, it is the basis of the constitution of the basis of collective and individual identity. This is only one side of the situation, as Hegel understands, work is an economic activity as well as an ethical one, and it is the contradiction between those two sides that defines a problem at the heart of the state. In Hegel’s text this problem takes on many forms from the rabble, to colonialism. The latter of which attempts to stitch together what capital itself tears asunder. Departing from Hegel we could say the state must continually maintain the connection between the ethical and the economic meaning of work, between work as discipline and work as the production of necessary goods and services repairing what capital itself unravels with the automation of jobs. It is the state that says all jobs are essential. The ruling ideology that tells us « we work for a living, » presenting an artificial and mediated relation as a natural one, collapsing the more complex fact that we work for an employer who provides a wage that we use to buy the commodities into a natural fact of life. Which is why any deviation, any separation between work and the satisfaction of needs and desire must be policed and monitored. This is where the entire mythology of the welfare queen enters, as well as its more mundane variant of anger at people spending stimulus checks on inflatable dinosaur costumes and dildos.
This brings us to where we are now. I am not going to make any prediction about the future or what this all means. The connection between work and being worthwhile has been severed, at least temporality, partially, and cheaply, twelve hundred dollars does not leave much in the budget for dinosaur costumes (are they really that cheap? I sort of want one). Despite the dinosaur costumes and dildos, one could also argue that the connection between consumption and pleasure has been severed as well. There is not much shopping going on, and shopping has become more of exercise in fear rather than joy, fear of stores running out, of getting sick, etc., People don’t just want the malls to open they want the joys it used to represent. The two pillars of the spontaneous ideology of capitalism, work as a measure of worth and consumption as its reward, have been suspended, broken. As much as there are people clamoring to repair the rift, to go back to work so they can reward themselves with a nice haircut, this is the kind of opening that makes it possible to reimagine the world, as Kim Stanley Robinson argues. As he writes,
« Schools and borders had closed; the governor of California, like governors elsewhere, had asked residents to begin staying at home. But the change that struck me seemed more abstract and internal. It was a change in the way we were looking at things, and it is still ongoing. The virus is rewriting our imaginations. What felt impossible has become thinkable. We’re getting a different sense of our place in history. We know we’re entering a new world, a new era. We seem to be learning our way into a new structure of feeling. »
It is my hope that this new structure of feeling will open up to a new way of living a transformation of values beyond the worth of work and consumption.

« Aron distingue une définition large et une définition étroite de l’idéologie, ou « définition faible » et « définition forte ».

La première assimile tout ensemble d’idées à une idéologie. Elle élargit à toutes les productions de l’esprit le soupçon d’idéologie. Dans ce cas : « … on appelle idéologies toutes les œuvres de l’esprit, du moins toutes celles qui s’expriment sous forme de propositions et peuvent passer pour composées d’idées.

On n’appellera pas idéologie le Parthénon ou la Joconde mais on appellera idéologie la Prière sur l’Acropole ou les variations sur le mystérieux sourire. »

Afin d’éviter une appellation trop large Aron distingue l’idéologie, de la vérité ou de la science ; l’idée est définie comme idéologique parce qu’elle est orientée vers l’action et ne possède pas de fin intrinsèque.

Malgré ces distinctions, une certaine équivoque est maintenue, exprimée dans une phrase qui termine l’analyse des variations sur le thème faible : « L’homme pense idéologiquement parce que des forces non rationnelles asservissent la raison, la mettent au service de la vie ou du combat. »

La définition faible est toujours en rapport avec un certain degré de soupçon. S’agit-il même d’un « système symbolique » qui est à la fois partie prenante de la réalité et instrument d’appréhension de cette réalité, l’idéologie se rapporte à la réalité mais se distingue de la science. Si elle prend des éléments à la croyance et à la science sans se confondre avec elles, mais en montrant un visage que la généalogie de son paradigme historique — le léninisme — met au jour, elle apparaît alors non comme un instrument mais comme un objet de croyance ou, lorsque ses thuriféraires sont à la tête de l’Etat, comme le pouvoir lui-même.

Dans la typologie d’Aron elle est un mixte d’expression de volonté ou d’intérêt et d’adaptation aux exigences de l’action, sans se confondre avec l’une de ses variantes puisqu’elle est englobante : l’intellect perd sa richesse en s’y abîmant. Une explication sociologique peut aussi être fondée sur une définition an-historique qui se veut neutre. L’idéologie est alors une « doctrine reposant sur une argumentation scientifique et dotée d’une crédibilité excessive ou non fondée ».

Alors l’idéologie se pose en se distinguant de la science et rappelle la théorie des dérivations de Pareto. Ces définitions ont en commun d’exprimer la volonté de leurs auteurs de rester neutres — même si leur argument premier contient l’essence négative recélée par le mot idéologie ; de balayer le spectre des variantes concrètes — même si c’est au prix de l’insistance sur un aspect considéré comme prépondérant ; de situer l’idéologie par rapport aux autres productions sociales ou intellectuelles des hommes. »

– Launay, S. (1995). La critique des idéologies. Dans : , S. Launay, La pensée politique de Raymond Aron (pp. 79-117). Presses Universitaires de France.

« L’autre remarque m’amuse : le contraste entre la maladie dans sa simple et inexorable brutalité et l’efflorescence des analyses. Beaucoup ne trouvent dans ces circonstances que la confirmation de leurs opinions, ils ont réponse à tout et annoncent des changements radicaux conformes à leurs aspirations. Rien ne manque : la mondialisation, l’Europe, le marché, la finance, la consommation de masse, le tourisme, le climat, les compagnies aériennes, la contrainte budgétaire, la croissance, la pollution, les inégalités seraient la cause de nos malheurs épidémiques et le remède résiderait dans la refonte de l’univers ou le retour à la terre. Sur ce point les écologistes sont comiques, ils voient dans la pandémie la revanche de la nature nourricière, ce qui est curieux. Le virus, plus naturel que l’homme et qui le précède sur terre (comment être plus naturel ?) appartient plutôt à l’espèce meurtrière. Reconnaissons aussi que les temps sont changés et que d’en haut on nous épargne la providence, la pénitence, le poids de nos péchés et l’infamie de nos fautes. À vrai dire les racines de ces attitudes sont toujours les mêmes : d’un côté, la crainte devant la maladie amplifie l’effroi, et d’un autre côté, l’ignorance des causes et des remèdes favorise la déraison et la confusion chez tous ces prédicateurs.

Prenons deux exemples. Ce serait la faute à la mondialisation ? Pourtant Taiwan compte 24 millions de Chinois, ils sont proches du continent et en étroit contact avec lui, ils sont totalement plongés dans le commerce mondial, leur régime est une démocratie, elle est donc réputée impuissante par les demi-habiles. Par-dessus le marché, les Taiwanais ont été écartés de l’Organisation mondiale de la santé. Chez eux pourtant la pandémie a été rapidement maîtrisée. Pourquoi ? Pour les trois seules raisons qui valent : l’expérience, la clairvoyance et la détermination. L’exemple devrait nous éclairer et pourrait éclairer cette arrogante République Populaire de Chine, ces autocrates de Pékin, tapis sur le continent face à Taiwan, dont l’irresponsabilité, le silence et les mensonges ont contribué à étendre l’épidémie.

On dit aussi que nous comptons beaucoup de victimes à cause de la « rigueur » et de la contrainte budgétaire qui règnent en France ? Pourtant l’Allemagne est moins endettée que nous et elle bénéficie d’un budget en équilibre. Malgré cela, elle dispose, me dit-on, de trois fois plus de lits de réanimation. Le déficit illimité ne serait donc pas la solution ? Des dépenses publiques judicieuses comme les équipements et la recherche scientifique importeraient davantage ? Et pour relancer l’économie, ce qui sera bien nécessaire, puisqu’avec le confinement nous organisons la récession, ne vaut-il pas mieux partir d’une situation comme celle de l’Allemagne plutôt que d’une situation d’incorrigibles débiteurs comme celle de l’Italie ou de la France ? »

– Casanova, J. (2020). La gratitude, la peine et le souci. Commentaire, numéro 170(2), 421-423.

« Il n’y a pas de modèle parfait, mais il y a des modèles d’imperfection (dans le sens le plus irresponsable) qu’il ne faut pas suivre. Il y a des pistes à explorer ou des solutions à expérimenter en les transposant de façon adéquate dans les réalités particulières de toute société. Il y a beaucoup de ‘diseurs de vérité’ qui devront assumer leurs responsabilités quand le temps viendra, car oui on doit être libre de dire sa ‘vérité’ cela implique aussi d’en porter toute la responsabilité. Il y a beaucoup de blablabla intello-scientifique et beaucoup trop de péremptoire, une telle crise exige le conditionnel et la prudence mais surtout la vigilance et dans l’incertitude ambiante le choix du principe de précaution. Pour dire, beaucoup, beaucoup, d’humilité et d’humanité. L’un des grands responsables politiques allemands déclarait il y a quelques jours que non nous ne sommes pas en ‘guerre’ mais que nous vivons un moment de ‘test de notre humanité’, je ne saurais en dire moins. Échouerons-nous ce test ? »

Je n’enverrai pas ma fille à l’école

« Que signifierait, dans la société contemporaine, prendre au sérieux, comme faisant partie de notre définition d’une société bonne, les valeurs du care– prévenance, responsabilité, attention éducative, compassion, attention aux besoins des autres – traditionnellement associées aux femmes et traditionnellement exclues de toute considération publique ? » Telle est la question que pose la théoricienne féministe Joan Tronto dans ce livre majeur qui a largement contribué à renouveler le champ de la philosophie politique dans le monde anglo-saxon. Le care a longtemps été compris comme une qualité féminine moralement positive. La « moralité des femmes » est même apparue à certains comme une stratégie convaincante pour provoquer le changement politique. Or les femmes restent encore largement exclues du pouvoir.
Pour sortir de cette impasse théorique et politique, affirme Joan Tronto, il faut cesser d’associer le care à la « moralité des femmes », comme le fait encore Carol Gilligan dans Une voix différente. Il s’agit plutôt de présenter une défense politique de l’éthique du care, défini comme « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible ». Tronto considère qu’à condition de déplacer les frontières entre morale et politique, raison et monde des sentiments et entre vie publique et sphère privée, le care peut apparaître comme un concept politique utile, susceptible de nous aider à repenser la coopération démocratique d’êtres qui sont tous fondamentalement vulnérables, comme l’est aussi leur monde commun.
Coronavirus : Qu’est-ce que l’« immunité collective » et pourquoi c’est un pari très risqué ?

« Cependant, à un certain moment de l’époque moderne, d’autres critiques sont apparues ébranlant de plus en plus l’édifice logique. Voyons, non pas tous ces temps, mais les principaux. Nous en avons retenu cinq : le temps Mandeville, celui des utilitaristes, celui des pragmatistes, le temps Duchamp et celui des philosophies postmodernes.

Mandeville : la redéfinition paradoxale du Bien

Platon, nous venons de le voir, faisait du bien l’idéal qui tenait les autres idéaux ensembles. On peut le dire autrement : rien de fâcheux ne pouvait arriver au logos tant que le bien restait en place. Un verrouillage qui pouvait durer longtemps puisque faire voler en éclat l’idéal du bien risquait fort de retomber en premier lieu, non pas tant sur l’objet visé que sur celui qui, commettant cet attentat, se discréditait par là mêmeOr il est arrivé quelqu’un qui a pris ce risque : Bernard de Mandeville (1670-1733), auteur de la fameuse Fable des abeilles.

Le rapprochement des textes anciens et de ce texte majeur du xviiie siècle, trop oublié aujourd’hui, fait apparaître une surprise de taille : le retour en force de l’attitude sophistique au cœur de la pensée des Lumières anglaises, qui donnera naissance au libéralisme. Car, qu’est-ce que le propos de Mandeville dans sa fameuse Fable, sinon un propos de type sophistique ? Dans la Fable, comme dans toute bonne fable, on trouve en effet, dans la position de la morale (ce dont on doit absolument se souvenir), cet énoncé renversant : « Les vices privés font la vertu publique. » Autrement dit, le bien procède du mal.

Les sophistes, on le sait, contrairement aux philosophes, ne se soucient pas de la vérité, ils ne cherchent qu’à persuader leur auditoire, quelle que soit la proposition à soutenir. Pour obtenir ce résultat, ils profitent donc des ambiguïtés du langage afin de produire des raisonnements d’apparence solides, ayant celle de la rigueur démonstrative, mais contenant en réalité un vice, volontaire ou non, permettant de provoquer l’adhésion de l’auditeur. C’est pourquoi Socrate, aux prises avec un sophiste, cherche souvent à montrer que son argumentation contient en fait un vice logique ou paralogisme : un « sophisme ». On sait à cet égard comment la philosophie a dû se développer pour ne pas tomber sous la coupe de la sophistique, se faisant forte de démontrer tout et son contraire : en établissant une science de la logique, visant à classer les différentes formes de raisonnement en faisant le tri entre ceux qui sont réellement cohérents et ceux qui sont fautifs bien que présentant l’apparence de la cohérence. C’est ainsi qu’Aristote écrira plusieurs traités, comme l’Organon, les Réfutations sophistiques et la Rhétorique.

Or, quand on affirme que le vice peut se convertir en vertu, on se trouve exactement dans la position de celui qui affirme que le blanc peut être noir ou que le plomb peut se sublimer en or. On se trouve dans une position non logique ou non scientifique qui a cependant pour elle un grand avantage. Celui de surprendre l’auditeur commun, toujours prompt à se laisser séduire par des raisonnements magiques ou alchimiques ou paradoxaux. Osons cette hypothèse : le logos a été ébranlé comme jamais auparavant par un fulgurant trait d’humour. Ce qui l’atteste, c’est la réaction, face à ce propos de Mandeville, du plus malicieux des philosophes du xviiie siècle, Voltaire. Voltaire ne s’y est pas trompé en écrivant sur Mandeville : il a fait de l’humour sur l’humour. C’est pourquoi, dans Candide, il a renchéri sur Mandeville.

On a longtemps pensé que la seule cible de Voltaire, dans Candide, était Leibniz et sa théorie de la Théodicée (1710) – théorie qui permet de justifier Dieu en dépit du mal qui règne chez les hommes. Or, il existe au moins une autre cible dans Candide : Mandeville, qui va beaucoup plus loin que Leibniz. Jusqu’à la nécessité de partir du mal pour que le bien advienne. Il ne faut pas oublier, en effet, que Voltaire connaissait parfaitement La Fable des abeilles puisque c’était sa maîtresse, Mme du Châtelet, qui avait traduit ce texte en français en 1736 et qu’il en avait longuement discuté avec elle lors de sa retraite à Cirey [Badinter, 2006 (1983)]. On trouve d’ailleurs une allusion directe à Mandeville dans le chapitre IV de Candide, lorsque le professeur Pangloss justifie les multiples formes du mal :

« Tout cela était indispensable : […] les malheurs particuliers font le bien général ; de sorte que plus il y a de malheurs particuliers, et plus tout est bien. »

Ce qui permet à Candide de donner une définition de la philosophie de Pangloss :

« C’est la rage de dire que tout va bien quand on est mal ».

(chapitre XIX)

Voltaire se moque de ceux qui se laissent berner par Pangloss, baptisé professeur de « métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie », qui enseigne que « les choses ne peuvent être autrement : car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin ». Ce dont il apporte la « preuve » suivante : « Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes. » De même pour le mal, s’il existe, cela ne peut être que pour servir à la meilleure fin ! Le bien.

C’est pourtant cette « nigologie » qui a fini par triompher lorsque furent fondées, une génération plus tard, les sciences économiques. Pour ce faire, Adam Smith a repris les principaux concepts de Mandeville, notamment celui du self love, l’égoïsme, comme moteur de l’économie :

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ».

(Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776, T. I, chap. II, livre I)

De là à penser que l’économie libérale et néolibérale, dans laquelle le monde entier se trouve aujourd’hui plongé, est pensable comme une nigologie qui a réussi, il y a un pas… que nous sommes fortement tentés de franchir.

Les utilitaristes : la liquidation du Juste

La sophistique mandevillienne de la conversion des vices en vertus a donc permis la construction d’une nouvelle religion, celle du Marchédont Adam Smith s’est fait le prophète puisque, selon le libéralisme anglais, le plan divin se réalise tout seul à partir des propres intérêts de chacun. Mais elle a aussi permis la création d’un nouveau champ philosophique, celui de l’utilitarisme anglais, avec Jeremy Bentham, puis John Stuart Mill. Bentham se revendique d’ailleurs ouvertement de Mandeville, comme le montre ce passage de Science de la vie morale de 1834 :

« Quand Mandeville mit en avant sa théorie que ‟les vices privés sont des bienfaits publics”, il ne vit pas que l’application erronée des termes de vice et de vertu était source de confusions […] et que le principe qu’il défendait n’était autre, sous le nuage qui le couvrait, que celui de la maximisation du bonheur ».

[Bentham, 1834]

Cette annexion de Mandeville par Bentham eut une conséquence majeure vis-à-vis d’une grave question : ce qu’il est juste ou non de faire dans la vie pratique. Bentham affirme en effet que l’on n’a plus du tout à se soucier de savoir si une action est vertueuse au départ. Car la seule chose qui importe est qu’elle soit vertueuse à l’arrivée. C’est le second idéal antique – agir de façon juste – qui se trouve ébranlé.

L’utilitarisme anglais affirme en effet que le caractère juste ou injuste des actions n’est déterminé que par… le caractère utile ou non de leurs conséquences. C’est donc une autre morale, une morale téléologique, qui apparaît lorsqu’on prend les conséquences pour seul critère normatif. L’utilitarisme se caractérise donc par un oubli volontaire des causes et une valorisation exclusive des conséquences. C’est là ce qu’on appelle, depuis la fin des années 1950, un conséquentialisme. Peu importe donc au nom de quoi on entreprend une action, ce qui importe, c’est qu’elle soit supposée engendrer le plus de bonheur pour le maximum d’agents – le bonheur étant défini, selon l’utilitarisme, comme la maximisation des « vices privés » (commodément renommés donc comme « plaisirs »).

Cette nouvelle « morale » conséquentialiste prête le flanc à de graves critiques :

1) Tout d’abord, elle permet le plus grand cynisme de la part des décideurs de l’action qui pourront, par exemple, dire à leurs subalternes : « Vous ne comprenez pas que nous faisons cette action (par exemple, vous licencier) pour le bien futur du plus grand nombre. » Ces décideurs peuvent alors éventuellement ajouter : « Ne seriez-vous donc pas un peu égoïste ? » Un reproche que n’aurait pas désavoué Adam Smith, pourtant grand défenseur du self love, puisqu’il reprochait aux pauvres de trop souvent céder à une fâcheuse tendance : celle de se donner « une injuste préférence » (Traité des sentiments moraux, I. III).

2) Elle s’inspire très clairement de l’adage attribué à Machiavel selon lequel « la fin justifie les moyens » – ce qui relève d’une raison cyniquePas le cynisme philosophique originaire, celui d’un Diogène qui, pour contester l’ordre injuste du monde, affectait de s’en exclure en devenant mendiantMais le cynisme du puissant qui ne s’embarrasse pas du jugement d’autrui pour parvenir plus vite à des fins qu’il prétend supérieures.

3) Cette morale téléologique est très abusive car on ne sait jamais au juste, dans l’action pratique, quelle peut être la véritable conséquence à long terme d’une action. Par exemple, il a fallu attendre trois siècles de développement industriel pour comprendre les véritables conséquences de l’industrie sur l’environnement. Ainsi, à l’époque de Mandeville, ce qu’on n’appelait pas encore la pollution était traitée comme pouvant être bénéfique (se débarrasser des « immondices » crée beaucoup d’emplois). Il est donc possible que l’humour très britannique de Mandeville, qui s’amuse que les vices produisent des vertus, trouve ici une limite absolue puisque les conséquences à long terme risquent d’être catastrophiques.

4) Si on se place strictement du point de vue de l’intérêt économique, il est clair que l’action la plus dévastatrice sur une communauté humaine est ainsi celle qui a les meilleures conséquences économiques. Ainsi, déclencher une guerre, pourvu qu’elle soit bien destructrice, ne peut avoir que des effets économiques excellents puisqu’il faudra, après, tout reconstruire. Mais que vaudra cette « axiomatique de l’intérêt » [Caillé, 2005 (1993), chap. IV] lorsque tout sera détruit ?

5) Le conséquentialisme est imprudent : il incite à agir en fonction d’un futur (toujours hypothétique) en refoulant l’examen du présent (toujours certain). Il pousse donc à s’affranchir de la légendaire phronèsis grecque – « prudence », en français – qu’Aristote présente notamment dans le livre VI de l’Éthique à Nicomaque.

6) Cette morale d’un nouveau genre permet de se dispenser de tout examen de l’action à entreprendre pourvu qu’elle soit supposée apporter, plus tard, des résultats positifs. C’est donc la retenue kantienne (l’Achtung), la nécessité de l’examen critique avant d’entreprendre une action pour savoir si elle satisfait aux exigences morales vis-à-vis de l’autre, qui est congédiée. Pas étonnant que les sociétés libérales célèbrent si souvent le risque.

7) Le conséquentialisme a permis la production d’un nouveau sophisme, lourd de conséquences, c’est le cas de le dire, puisqu’à la morale, il a opposé l’éthique alors que les deux notions étaient traditionnellement liées. La morale (ce qui vaut pour tous) est ainsi devenue désuète, et l’éthique (ce que j’ose faire, y compris contre tous) promueL’éthique – c’est un comble – est ainsi venue justifier de nombreux passages à l’acte au motif que personne ne peut comprendre ce que je fais, ce qui ne m’empêche pas de faire quand même, au contraire, parce que cela peut induire, plus tard, des effets favorables.

8) Le conséquentialisme permet le développement de problématiques hautement sacrificielles à l’encontre de certaines composantes de la population. On les rencontre chez Mandeville au moins à deux occasions. D’une part, quand il préconise, dans Vénus la populaire, de sacrifier – c’est le mot exact qu’il utilise – un certain nombre de femmes pauvres en les assignant aux bordels publics afin que les femmes d’un rang plus élevé soient délivrées des trop fréquentes ardeurs des hommes. D’autre part, quand, dans son Essai sur la charité, il demande la fermeture des écoles de charité pour jeunes pauvres de façon à destiner ceux-ci aux tâches ingrates et pénibles afin que le reste de la population en soit exempté et puisse ainsi accroître ses plaisirs.

9) Enfin, l’utilitarisme, en faisant, comme John Stuart Mill le propose, du plaisir, de l’absence de souffrance, « les seules choses désirables comme fins » [Mill, 1988 (1863), p. 49], entend clairement se démarquer des fondements de la pensée grecque en prenant l’exact contre-pied des positions défendues pas Aristote dans L’Éthique à Nicomaque. Mais – surprise –, quand on relit ce texte, on s’aperçoit alors qu’Aristote a répondu comme par avance aux utilitaristes. Il met en effet en garde celui qui prônerait une telle position hédoniste en faisant remarquer que « le plaisir n’est pas le bien et que tout plaisir n’est pas désirable » (Livre X, 1174). Aristote va même plus loin en demandant à cet homme s’il pourrait « ressentir du plaisir en accomplissant un acte particulièrement déshonorant » (ibid.). Question non rhétorique car Aristote n’excluait pas que cela fût possible. Ce serait en effet le cas d’un homme qui aurait « choisi de vivre en conservant durant toute son existence l’intelligence d’un petit enfant désirant continuer à jouir le plus possible des plaisirs de l’enfance » (ibid.). À l’évidence, une telle retombée en enfance ne permet guère à l’individu de se retrouver en bonne position pour accéder aux grands idéaux du vrai, du beau, du juste et du bien. Il n’est donc pas étonnant qu’Aristote préconise une tout autre visée : le seul bonheur atteignable dans une vie ne relève pas des plaisirs, mais de l’amitié – l’amitié accomplie, construite, adulte : la philia. Laquelle implique un au-delà du simple intérêt et la création de relations de réciprocité, seules à même de nourrir l’être social. Faute de ce choix, il est à craindre que, plus les activités humaines se définiront par l’utilitarisme, plus apparaîtront certaines formes d’infantilisation dans le lien social, se soldant par un recul de la symbolisation et par la recherche de plus en plus ouverte de satisfactions pulsionnelles. Ce symptôme atteint déjà toute la société occidentale, du bas en haut, jusqu’à la Maison Blanche. »

Notre contemporanéité : « La mise à mort du Vrai, du Beau, du Juste & du Bien » (comme « renversement du logos » & retour triomphal du « mythos »)

Certains patients se sont rétablis du Covid-19 mais ont été testés positifs par la suite.
Les infections par les coronavirus, comme le rhume, entraînent normalement une immunité du patient. Qu’est-ce qui est différent avec ce virus ?
Un homme de 70 ans a été réinfecté après sa guérison, ce qui constitue une découverte surprenante et inquiétante pour les médecins.
Il a été placé en isolement dans un hôpital de Tokyo en février, après avoir été testé positif au coronavirus.
Selon la chaîne d’information japonaise NHK, il s’est rétabli et a repris une vie normale, en prenant même les transports publics.
Mais quelques jours après, il s’est senti de nouveau malade et a eu de la fièvre.
L’homme est retourné à l’hôpital et, à sa grande surprise (et à celle des médecins), il y a appris qu’il avait de nouveau été testé positif au Covid-19. Bien qu’il ne soit pas le seul cas de ce genre au Japon, la réinfection apparente ou la résurgence du Coronavirus chez des patients ne se produit que chez une minorité de personnes, ce qui constitue un nombre important de cas.
Mais pourquoi ?
Résurgence virale
Luis Enjuanes, virologue au Centre national espagnol de biotechnologie (CSIC), a déclaré à la BBC qu’au moins 14% des patients dont le test de dépistage de Covid-19 s’est révélé négatif sont ensuite à nouveau positifs.
Selon lui, il ne s’agit pas d’une deuxième infection mais d’un cas de « rebondissement » du virus.
« Mon explication, parmi beaucoup d’autres possibles, est qu’en général ce coronavirus immunise la population, mais la réponse immunitaire n’est pas très forte chez certains individu]« , dit Enjuanes.
La discrimination positive se trouve aujourd’hui de plus en plus critiquée aux États-Unis, mais personne — ou presque — ne conteste les statistiques ethniques.

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