Acte I d’une réflexion personnelle post-pandémie

« Ceci est une micro ethnographie.

Dans micro, il y a un plan individuel. Dans ethnographie, il y a une étude sur le terrain de la culture et du mode de vie de communautés ou de milieux sociaux. L’on est dans le domaine des sciences sociales. Dans ethnographie, il y a autant de l’anthropologie que de la sociologie, et – cela est ma conviction – une approche pluridisciplinaire beaucoup plus large.

Il ne me semble pas judicieux au XXIe siècle d’observer les phénomènes humains et sociaux seulement à partir d’une seule perspective, il est grand temps peut-être de revenir aux fondamentaux de l’esprit scientifique comme il en était question jadis. Avant le XXe siècle. Un esprit scientifique foncièrement pluri (dimensionnel, disciplinaire). Regard(s) de politologue, de philosophe, de sociologue d’économiste d’anthropologue de mathématicien de physicien de psychologue de biologiste etc. sur le même objet par le même œil. Jadis c’est ainsi qu’il en était, l’œil décloisonnait, il y avait de la transversalité, du lien et de la connexion entre différentes facettes d’une réalité protéiforme. C’était jadis.

La modernité a compartimenté, cloisonné pour mieux observer et elle n’a pas beaucoup vu. La preuve : c’est sur les Anciens et leur vision du monde que repose trop souvent notre vision de notre époque, comme si nous étions incapables d’apprendre à voir comme eux notre contemporanéité. S’il n’y a rien de nouveau sous le soleil comme le dirait l’Ecclésiaste, certaines réalités apparaissent sous un nouveau jour, c’est en ce sens que le Vieux Monde des Anciens n’est pas totalement le nôtre, et nous devons (ré)apprendre à voir. Nous, notre époque, nos temps postmodernes. Notre époque n’est pas le monde des Anciens, notre époque a une singularité, et je veux la comprendre.

Au début du XXe siècle, l’on a décidé d’éliminer la pluridisciplinarité au profit de l’expertise, sauf que l’expertise c’est bien et ça ne va pas très loin quand on tente de trouver une explication à des phénomènes complexes comme ceux de nos temps postmodernes. Notre époque a besoin de l’aspect technique du savoir ou de la connaissance, la maîtrise ultra pointue d’un domaine, mais elle a tout aussi besoin d’esprit capable de sortir du box et de faire des liens avec l’en-dehors du box. Partir d’une habilité particulière pour construire une compréhension du complexe – notre réalité – qui fasse sens pour l’ordinaire vivant. Nous sommes tous devenus des experts en quelque chose (ou en rien, ce qui est aussi d’une certaine façon quelque chose), et nous nous plaignons de la perte de sens – de notre perte de sens.

Au début du XXe siècle, l’on a dit aux gens qu’ils n’avaient pas besoin de connaître un million de choses provenant de plusieurs perspectives, qu’il fallait qu’ils soient les meilleurs dans leur domaine et d’y exceller, sauf que ils ont été meilleurs et sont passés généralement à côté des sens de leur temps.

Au début du XXe siècle, l’on a dit aux personnes qu’avoir de la curiosité et une base de connaissances pluridisciplinaires ne rendaient pas nécessairement performants au travail et ne payaient pas les factures. Au final, l’on se retrouve au début du XXIe siècle à se demander où est passé l’esprit critique et la capacité de l’individu – ce vivant ordinaire – d’adopter de se questionner de remettre en question de prendre le temps d’aller et venir entre plusieurs perspectives pour d’abord cesser d’être ce mainstream panurgique (tellement valorisé de nos jours) et ensuite développer une véritable singularité (unicité, authenticité). L’esprit critique est dans la singularité, la voix unique, la pensée authentique. Aujourd’hui, de plus en plus, on se rend compte des ravages terribles de la perte de l’esprit critique, de la richesse de la pluridisciplinarité. Les maux de notre époque viennent de ce crime originel. Du moins, c’est mon opinion.

La complexité de notre époque oblige ce retour aux fondamentaux. Mais, il est possible que nous ne soyons pas (tous) d’accord sur ce point, qu’à cela ne tienne le plus important reste sans doute de faire avancer le savoir – c’est le but ultime. Surtout de redonner à tous, au peuple d’en bas, un accès véritable à ce savoir et à sa diversité.

Ce qui se passe aujourd’hui c’est une ségrégation sociale par l’ignorance et cette sorte d’analphabétisme dit fonctionnel qui s’assure que ce peuple-là soit opérationnel pour l’usine le travail, et ne sache jamais rien d’autre. L’ignorance comme une stratégie de rendre la masse populaire docile, intimidé par les sachants de l’Olympe ce peuple ferme sa gueule d’humilié ou bêle parce sa sécurité en dépend (il vaut mieux être dans le troupeau de moutons qu’une brebis galeuse). L’ignorance comme politique d’assujettissement et de fabrication de serfs. L’analphabétisme fonctionnel le nouveau standard de notre époque.

Faire avancer le savoir et le rendre accessible, ceux qui ont cette prétention se doivent de faire preuve d’humilité, de descendre de leur piédestal et de plonger dans les abîmes. Faire avancer le savoir et le rendre accessible ,c’est apprendre à se salir et à constater sa pauvreté. C’est être entre Socrate et Diogène de Sinope.

Faire avancer le savoir et le rendre accessible, c’est même cela la mission première de ce qui pense et cherche le sens ou les sens. Nous ne sommes pas tous d’accord là-dessus. A chacun donc sa conviction.

Ceci est une micro ethnographie.

Je ne savais rien de l’ethnographie avant le mois de septembre dernier. Je n’en avais jamais entendu parlée. J’ignorais toutes ses théories, ses méthodologies, ses styles, j’étais un parfait ignorant, de la discipline. En septembre dernier, la curiosité (mais aussi mon vécu en terre étrangère) m’a poussé à m’inscrire à un séminaire en communication interculturelle, je ne savais pas trop à quoi m’attendre, et l’ethnographie m’est tombée dessus.

J’ai adoré. J’ai été ébranlé. Par la découverte de textes scientifiques d’une richesse incroyable, d’auteurs géniaux, de regards si rafraîchissants. Chaque étape de ma vie ici au Québec en tant que migrant trouvait une proposition d’explication dans des réflexions de penseurs stupéfiants. J’ai trouvé depuis le mois de septembre dernier des sens à tout ce que j’ai vécu ici en terre québécoise.

Et comme je le disais récemment à la professeure Kirstie son séminaire devrait être conseillé à toute personne qui va dans les ailleurs pour la première fois de sa vie pour s’y installer durablement. Elle y trouvera des clés de compréhension de son expérience, des outils théoriques mais si pratiques qui pourraient lui faciliter l’aventure ou l’exil. Je n’ai pas eu une telle opportunité, et je souhaite que d’autres en lisant ceci aient accès à ce que je n’ai pas eu.

Le travail de recherche qui suit n’est rien d’autre qu’un examen d’un séminaire. Et il est donc scientifiquement du rien, du rien du tout. Mais le rien, le rien du tout, c’est le mieux que j’ai pu offrir et que je vous offre. En espérant que malgré ça, cela vous sera d’une quelconque utilité.

Cette micro ethnographie est une mise en relation avec l’Autre culturellement différent de moi. De découverte, d’analyse(s) théoriques, de réflexivité. Ce n’est pas un effleurement, mais une plongée en apnée (en l’Autre et en moi). L’Autre pourrait ne pas s’y reconnaître, y voir de la caricature, ne pas se rendre compte ou ne pas prendre conscience de tout ce qu’Il a pu dire (avec sa parole, ses yeux, son corps), c’est l’observateur qui pose un regard et tend l’oreille, il est à l’extérieur de l’Autre et pénètre son intérieur pour essayer de trouver du sens et de faire sens. Il arrive quelques fois par le regard de celui qui nous observe de prendre conscience de cette réalité de nous dont on ignorait l’existence; il arrive aussi que l’œil qui regarde et l’oreille qui entend soit dans la projection de Soi. C’est pourquoi dans cette micro ethnographie je prends soin d’essayer de faire la part des choses et de relativiser autant que possible ce que je vois ce que j’entends ce que j’interprète au moment contextuel et dans la situation particulière de l’observation. Pour dire, cette micro ethnographie est d’abord un point d’interrogation avec des réponses qui finissent par des points de suspension.

La méthode ethnographique est particulière : beaucoup du chercheur-observateur, beaucoup de l’objet ou du sujet de la recherche, un style ouvert. Le tout dans les conventions scientifiques établies par la discipline. Ce que j’ai aimé dans avec cette méthode c’est une sorte de liberté. C’est l’honnêteté, c’est la transparence, c’est le retour sur soi, la double dynamique de la découverte de l’Autre et de sa propre découverte de son Soi. Cette liberté, cette obligation pour le chercheur-observateur de prendre conscience de son degré de subjectivité, de l’influence de ses expériences archivées sur le regard qu’il pose sur l’objet de sa recherche me semble être l’avenir des sciences sociales et humaines.

La fausse neutralité, le faux ton détaché du chercheur alors qu’il n’est en rien neutre ou objectif, est une façon de faire de l’Ancien monde. Si les sciences sociales et humaines souhaitent avoir un avenir dans ce monde nouveau, qui se méfie de plus en plus de tout (surtout du savoir qui a construit et justifié voire soutenu la connerie contemporaine), il importe que ceux qui pensent et s’expriment fassent preuve d’honnêteté et de transparence, et oui d’une façon comme d’une autre se mettent à nu. Dans cette recherche donc, je suis à poil. Transparent. Authentique. Sans perdre de vue l’exigence scientifique. J’ignore si j’y suis totalement parvenu, c’est à vous de voir.

Je dédie cette recherche à deux personnes : à T. et à Kirstie. Merci pour tout.

Je remercie particulièrement l’incroyable source d’inspiration qu’est Patrice L., l’exceptionnelle générosité et gentillesse de Mme Carine, l’humaineté extraordinaire de Leïla, tous pour leur soutien dans cette odyssée.

Gratitude à J., pour les séances de torture, première personne chez qui je teste mes idées, à qui je fais part de mes réflexions, à qui j’impose l’écoute et qui se doit de supporter tout mon monologue terrible auquel souvent elle ne comprend rien et surtout souvent n’en a rien à cirer, merci à toi sublime soleil de m’écouter d’essayer de comprendre ainsi que de t’ouvrir à mes univers. Merci à toi de me dire quand je dis de la merde ou que je parle dans une langue d’alien et que je pense à côté de la plaque. Merci à toi de me pousser toujours à repousser mes propres limites, à garder les pieds sur terre. Merci d’être juste.

Sans eux, cette micro ethnographie ne serait pas.

« L’ethnographie selon Woods (1986), est un mélange d’art et de science: « les ethnographes ont beaucoup de points communs avec les romanciers, les historiens sociaux, les journalistes et les producteurs de programmes de télévision. Shakespeare, Dickens, D.H.Lawrence(…) entre autres font preuve d’une extraordinaire habileté ethnographique dans l’acuïté de leurs observations, la finesse de leur écoute, leur sensibilité émotionnelle, leur capacité de pénétration des niveaux de réalité, leur pouvoir d’expression, leur habileté à recréer des scènes et des formes culturelles et à leur « donner vie » et finalement, à raconter une histoire avec une structure sous-jacente.

« Les ethnographes doivent cultiver toutes ces aptitudes. Il ne s’agit pas de leur demander d’écrire des oeuvres de fiction (…mais de) représenter des formes culturelles comme les vivent les protagonistes. Cet ‘objectif est identique à celui de certains écrivains,(….). Ce travail implique de l’empathie, une capacité de « compréhension », -toutes choses qui sont des capacités surtout artistiques » (P.Woods, 1986). »

“Je ne sais de l’autre que ce que je vois par où je le vois, que ce que j’entends par où je l’entends, que ce que je touche par où je le touche. Mon corps senti-sentant est/devient la peau-membrane-résonance du ressenti-ressentant à même notre présence.”

– Cauquil, C. (2013). C’est au singulier que je nous conjugue. Cahiers de Gestalt-thérapie, 31,(1), p. 43. »

Señorita

Les commentaires sont fermés.

Ce site vous est proposé par WordPress.com.