Luc : « Le changement viendra de l’intérieur »

Mercredi 29 avril

Salut mon frère,

J’ai toujours considéré les moments de crise comme bénéfiques. Ils dépoussièrent et nous mènent ailleurs. Celui-ci est drastique et nécessaire. La nature dit à Sapiens c’est assez. Tu n’as pas compris avec les changements climatiques. Cette fois-ci, le message devrait passer.

Le changement viendra de l’intérieur. Je ne vois pas les gouvernements se ruer vers une baisse des gaz à effets de serre pour contrer une éventuelle pandémie. Je vois plutôt des réflexions individuelles de chacun chacune, comme un sentiment d’avoir raté quelque chose. « Je sens confusément quelque chose », dit Ratanplan, le chien le plus bête de l’Ouest, dans Lucky Luke. Inénarrable René Goscinny, mon maitre à écrire.

Nous avons l’obligation de réfléchir. Nous n’avons pas le choix. Nous sommes obligés d’arrêter la course économique, de tout penser en fonction d’elle. Soudain, il y a notre voisin. Je dois penser à lui. Dans son magnifique « La part d’ange en nous », Steven Pinker suggère que le bien collectif est une des raisons de la baisse de la violence dans le temps. Tu m’es utile, je te suis utile, nous sommes plus efficaces à deux. Une raison de moins pour nous occire. Elle sert surtout à ça, la pandémie, apprendre à lire. Les premières victimes sont les poules grillées. Je nous en souhaite une dans pas long.

Amitiés
luc

« Hier, Luc et moi avons eu notre G2, notre rituelle rencontre de deux Je qui sont à la fois complémentaires et supplémentaires, deux Je qui sont l’un égale l’autre tout en étant l’un en devenir de l’autre. Sur la table, pas de porto comme ce fût le cas de la dernière fois, juste de la blonde fraîche, bière bien tapée comme on le dit d’où je viens, ça tape sur les nerfs et ça les clame un tout petit peu.

Sur la table, poulets grillés à la façon ibérique, le portugal abritait encore une fois ce sommet de deux entités frères puisque de la même souche autochtone – c’est-à-dire originaires malgré leurs différents parcours millénaires d’un même berceau de la civilisation.

Dans le G2, j’ai l’habitude de dire à Luc que c’est lui la super-puissance, moi je suis celui qui prend des notes, le communiqué final est rédigé par lui puisque non seulement il est la super-puissance mais davantage super-puissance parce qu’il est l’Aînée, le Me Jedi, et dans les marches entre les mots incontestablement le plus doué d’entre nous.

Dans le communiqué final, il y a toujours les mêmes mots : re-définir le sens des mots, re-signifier les réalités, par exemple en regardant des édifices y voir des textes et des phrases bien que simplement des constructions de pierres. Voilà en quoi Luc est aussi cette imposante super-puissance pour laquelle je voue un amour et un respect infinis. Il m’ébranle toujours. Et à chaque fois je me dis : être Luc ou mourir, en essayant. »

Je = 2

Mercredi 29 avril

Mon frère tu me pardonneras de publier ce dernier message, car il est riche et profond, c’est juste un cri d’espoir. J’ai l’obligation de partager ce cri d’espoir, cette vision de l’après, cette force du propos, un propos à la fois limpide précis universel et d’une grande complexité. Merci, et oui cela fait du bien de te lire. Tu fais un diagnostic et une proposition qui rejoint un certain nombre de personnes, il y a un cap et un horizon, individuellement comme tu dis nous devons y réfléchir.

Comme l’autre dirait, on ne pense jamais seul, on pense toujours avec les autres, et je dirais même que lorsque l’on dit « je » il y a avant tout les « je » des autres (identifications, influences plurielles, expériences intersubjectives, rencontres humaines, modèles de référence, interactions avec le vivant et la nature, etc.) et personne ne saurait dire avec certitude quelle est la part de son « je » propre dans cette multitude intériorisée de « je » (des autres) quand ce « je » pense, quelle est la part de compénétration des « je » (des autres) dans son « je » singulier et très affirmatif de son « moi » empirique ou de la phénoménalité de son « soi » rendu tangible compréhensif et saisissable par le « moi ». C’est aussi pourquoi je trouve merveilleux ce « nous avons l’obligation de réfléchir », d’autant plus que le « nous n’avons pas le choix » dans une perspective téléologique comme visée de l’action rend définitivement et catégoriquement impératif l’obligation d’agir.

Dans cette suite mais sous un autre angle, je te dirais mon frère que dans l’individu (socialisé ou enraciné dans les règnes du vivant), il y a originairement un « nous » (d’humains, d’humanité, de tous les règnes du vivant, de la nature et du cosmos), l’individu n’est donc jamais vraiment insulaire de fait; il choisit juste de se ghettoïser ou de se tribaliser (comme l’autre le dirait), de s’autocentrer, de se narcissiser à outrance, de se faire hobbes-soudre dans une vision pessimiste (dans son sens égocentrique et égoïste) de l’humain (de l’humanité, de la nature, des règnes du vivant, du cosmos), etc. Etc. Etc. L’individu qui est produit par ce choix (normalisé, institutionnalisé, moralisé, etc., bref de la fabrication de cette espèce de cadre symbolique issue de la conceptualisation de la ‘modernité’ et diffusé par la ‘mondialisation’) se voit et s’entend très bien dans l’individualisme (contemporain) triomphant (pour dire, le ‘me myself and i’ qu’il soit ‘animal politique’, être politique, être social, être économique, être culturel, être technologique, être moderne ou être postmoderne, etc.) et sa maladivement obsessionnelle morale de l’intérêt pervertissant (presque) tout et rendant tout (ou presque) irrécupérable (l’économie, la société, la démocratie, etc.) C’est cet individu comme tu le remarques justement qui est ce « Sapiens » que la nature (dramatiquement comme souvent) rappelle à l’ordre : « c’est assez », tu me permettras d’ajouter un « ! » d’exclamation.

Tu le dis avec beaucoup de lucidité : « Le changement viendra de l’intérieur ». Effectivement, d’abord de l’intérieur de l’individu, ressuscitant ce « nous » originairement / originellement intériorisé, ou consubstantiel à l’individu. Une ‘re signification’ nécessaire du cadre symbolique ‘mondialisé’ tel un retour aux fondamentaux – je veux dire l’essentiel. C’est toujours dans un cadre symbolique ou en étant inscrit dans un cadre symbolique que l’on pense et l’on agit, d’où l’importance voire la nécessité de le remanier en sens et significations (cela est connu et su). L’essentiel, tu le montres (avec toujours ta grande acuité d’esprit) mon frère : « Nous sommes obligés d’arrêter la course économique, de tout penser en fonction d’elle. Soudain, il y a notre voisin. Je dois penser à lui. Dans son magnifique « La part d’ange en nous », Steven Pinker suggère que le bien collectif est une des raisons de la baisse de la violence dans le temps. Tu m’es utile, je te suis utile, nous sommes plus efficaces à deux. » Voilà le cap, l’horizon, une ébauche d’un retour aux fondamentaux, une proposition parmi tant d’autres et avec l’avantage d’un « « Je sens confusément quelque chose », dit Ratanplan » qui est déjà en soi une lueur d’espoir, une pensée d’espérance.

Te l’ai-je déjà dit que dans mon ordinateur, j’ai tous les Lucky Luke 😊? Je vais les relire les prochaines nuits, et essayer voir et ressentir le monde comme rantanplan 😉

Ton frère

« « Tout bon chercheur doit se soumettre humblement aux faits, même et surtout quand ceux-ci le dérangent. Puis ne pas hésiter à faire preuve d’arrogance en formulant des hypothèses osées. Quitte à se mettre tout le monde à dos.

Les hommes qui ont fondé la science moderne possédaient deux qualités qui sont loin d’être toujours ­réunies : une immense patience dans l’observation et une grande hardiesse dans les hypothèses », écrit Bertrand Russell dans Histoire de la philosophie occidentale à propos de la révolution scientifique du XVIIe siècle.

Je souscris entièrement à cette formule et serais tenté de la géné­raliser à n’importe quel scientifique sérieux.

Pour être un bon chercheur, il faut posséder des qualités non seulement complémentaires, mais presque contradictoires : beaucoup d’humilité et, en même temps, beaucoup d’audace ; une bonne dose de docilité et aussi pas mal de mauvais esprit.

L’intelligence – au sens d’aptitude à réussir un test de QI – n’a rien d’indispensable :

un cerveau peut tourner très vite mais de façon tota­lement prévisible et répétitive sans ne jamais produire quoi que ce soit.

On ne pense jamais seul. On pense après et avec beaucoup d’autres […]»

– Emmanuel Todd. »

Éloge du mauvais esprit

Les journaux nous alertent sur les conséquences socio-économiques désastreuses du confinement ou les manifestations de trumpistes sans masque mais aucun article ne propose ni critique ni analyse critique : on ne nous donne pas les moyens de réfléchir à ce qui pourrait constituer un remède aux maux sociaux mis en évidence par le virus. Il revient donc aux intellectuels de porter les initiatives individuelles, de relayer les revendications de militants – de faire un travail qui consiste non plus à détailler à l’infini les injustices que cette crise n’a fait que rendre plus évidentes, mais à rechercher les refus qui pourraient se révéler les leviers pour ouvrir un autre avenir. Malgré les nombreux commentaires d’un certain nombre d’intellectuels publics, il y a peu de réponses à la question de savoir ce que l’avenir pourrait nous réserver, et encore moins à celle de savoir comment y parvenir. Ainsi, la pandémie a mis en évidence une autre des failles de notre époque : la difficulté de s’imaginer au-delà du monde actuel dans lequel nous vivons. Et, tout comme pour ces autres failles auxquelles nous reviendrons plus tard, le problème n’est pas nouveau, ainsi que nous le rappelle l’historien François Hartog lorsqu’il parle de « présentisme ».

« Pourtant, il ne faut pas s’y tromper, je ne suis pas un intello, un nerd, ou que sais-je encore. Et je l’ai si souvent dit et répété. Ce n’est ni de la fausse modestie ni de l’humilité mais seulement de la lucidité et un peu beaucoup de l’honnêteté. Pour être franc, j’ignore ce qu’est un(e) intello, et généralement le sens commun que l’on donne à « intellectuel/le » je l’associe presque mécaniquement à « masturbation ». Et la masturbation, ce n’est vraiment pas mon truc. Je ne crois pas qu’il faille être diplômé(e) ou sur-diplômé(e) pour être qualifié(e) d’intellectuel/le, le diplôme et le parcours académique dit le niveau d’instruction, et ce qui est instruit n’est pas nécessairement « intello ». La caste des instruits ou la classe sociale des instruits est un condensé d’individus qui savent penser et/ou dire la pensée sur la foi de leurs connaissances accumulées et intégrées, beaucoup ne sont que des perroquets. Du blablabla de vacuité, mimétique, fade, insipide, et souvent quand on y réfléchit quelquefois : stupide. Ce blablabla se voit tout de suite par cette profusion de grands mots, de formules ampoulées, de prétentions lexicales, de snobisme du vocabulaire. Trop d’artificialités pour finalement ne rien dire de substantiel ou qui soit inattendu dans le sens de progrès de la pensée humaine. Cependant, dans ce foutoir, une (ultra) minorité (à laquelle je n’appartiens pas et que je ne souhaite pas vraiment appartenir) est réellement intellectuelle, dans le sens qu’il s’agit véritablement du génie de cette activité de l’esprit qu’est la réflexion autant conceptuelle que livresque des choses. Ce n’est plus du blablabla, il y a là quelque chose de substantielle, de prodigieux, de remarquable, et d’inoubliable voire de transformationnelle pour l’esprit qui le voit et le lit. Certaines personnes instruites que j’ai rencontrées dans mon insignifiante existence sont de cette (ultra) minorité. Les restes restent essentiellement masturbation.

Si tu bandes ou tu mouilles seulement parce que le truc est intello, ou tu n’es attirée sexuellement ou autres que par des « intellos », c’est ton droit absolu et on a le devoir de le respecter, il est toutefois possible que ce soit d’une grande absurdité et que les autres aient le droit de le penser. »

Intellophilie

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