Pandémie Globale : Question(s) éthique(s) & « technosolutionnisme »

Utilisation d’une application mobile intégrant l’intelligence artificielle pour la surveillance de la COVID-19 au Québec
L’actuelle pandémie de maladie à coronavirus (COVID-19) met sérieusement à l’épreuve la capacité de réponse des autorités de santé publique et des populations en temps de crise. D’un point de vue de santé, l’action des autorités mise sur l’identification des personnes infectées par le virus, la recherche de ceux et celles ayant été en contact avec ces dernières et pouvant devenir des vecteurs de transmission du virus, ainsi que la gestion des risques dans une perspective de protection des personnes en plus grande situation de vulnérabilité.
D’un point de vue pratique, les mesures préconisées au Québec pour répondre à la crise se sont traduites par la distanciation physique pour tous et l’isolement volontaire ou obligatoire pour d’autres plus à risque. Rendues acceptables par la priorité accordée à la santé et au bien-être des populations, les mesures de confinement s’accompagnent néanmoins de répercussions sociales et économiques très importantes. Dans la perspective de migrer vers un retour progressif à une vie sociale et économique plus active, des applications mobiles et des systèmes d’intelligence artificielle (SIA) sont en développement. En fait, la grande majorité des pays cherche actuellement à développer ou à soutenir le développement d’applications permettant la gestion des cas et des contacts (identifier les personnes infectées et les personnes avec qui elles ont été en contact) et la surveillance plus générale de la progression de l’infection.
C’est dans ce contexte qu’un comité de travail spécial a été mis sur pied, le 1er avril 2020, pour prévoir et analyser les enjeux éthiques soulevés par l’utilisation de technologies numériques et d’intelligence artificielle dans la lutte à la pandémie de COVID-19. Plus particulièrement, le comité se penche sur l’offre d’applications mobiles visant à détecter les contacts entre utilisateurs et à retracer les personnes ayant été en contact avec une personne infectée; à déterminer un score individuel basé sur l’estimation du risque d’infection, au moyen de données collectées et traitées par un algorithme d’intelligence artificielle (machine learning); ou à collecter et fournir des données pour alimenter les modèles épidémiologiques des autorités de santé publiques.
Démarche
La démarche du comité est itérative et évolutive, en ce qu’elle s’appuie sur des échanges constants avec les autorités publiques et les développeurs pour alimenter et orienter la réflexion éthique de manière qu’elle soit partie intégrante du processus de conception (ethics by design).
Pour ancrer sa réflexion, le comité s’est penché sur un projet d’application parmi les plus avancés et pour lequel une quantité suffisante d’information était disponible, c’est-à-dire le projet d’application mené par l’Institut québécois d’intelligence artificielle ou MILA (Université de Montréal). L’application utiliserait un système de messagerie de pair à pair (peer-to-peer) pour établir un « jeton de contact » entre deux utilisateurs, par exemple un numéro unique qui établit un lien anonyme entre les deux utilisateurs. Le contact serait détecté lorsque les téléphones se trouvent à une certaine distance l’un de l’autre, distance évaluée par la force d’émission du signal Bluetooth ou par la géolocalisation. Lorsqu’une personne est testée positive, les utilisateurs qui ont été en contact avec cette personne pourraient être joints automatiquement et dirigés vers un centre de dépistage. Le projet vise aussi à entraîner un algorithme d’intelligence artificielle pour estimer le niveau de risque d’exposition au virus et d’infection de chaque utilisateur, de manière personnalisée et en temps réel. Les données utilisées seraient, entre autres, le contact avec une personne infectée, la cote de risque des autres utilisateurs rencontrés, la géolocalisation et un questionnaire médical volontaire. Enfin, la grande quantité de données collectées dans le cadre du projet pourraient être rendue disponible, sous une forme agrégée et anonymisée, aux autorités de santé publique pour soutenir leur prise de décision.
Le choix de ce cas de figure ne doit en aucun cas être interprété comme une prise de position en faveur ou en défaveur d’une application en particulier ou du recours à des solutions technologiques plus généralement. Les conclusions du comité visent à être applicables aux autres applications ayant des fonctionnalités similaires.
Objectifs
Déterminer rapidement les principaux enjeux éthiques soulevés par l’adoption de cet outil technologique ou d’autres outils aux finalités similaires ;
Fournir une analyse de ces enjeux aux concepteurs de l’application et aux décideurs publics pour soutenir leur processus de décision ;
Formuler des recommandations concernant les conditions sous lesquelles l’application pourrait être acceptable sur le plan de l’éthique en lien avec la santé publique.
Le comité rend public un premier rapport d’étape le 22 avril 2020
L’objectif de ce rapport d’étape vise à tracer le portrait de ce vers quoi tend le comité en matière de principales conditions d’acceptabilité éthique pour la conception et la potentielle utilisation de telles technologies. Son contenu peut ainsi être appelé à changer. Il n’engage aucunement les institutions dont sont issus les membres du comité spécial.
Devant la crise historique de la COVID-19, le Comité d’éthique de santé publique (CESP) et la
Commission de l’éthique en science et en technologie (CEST) jugent pertinent de produire une
déclaration commune portant sur certaines dimensions éthiques de la situation inédite de
pandémie que nous vivons. L’objectif en est d’établir et de définir les principales valeurs phares
qui émergent dans le contexte actuel, et d’explorer la manière dont elles s’articulent dans les
choix difficiles qui doivent être faits1
. Ce faisant, le CESP et la CEST espèrent contribuer à la
clarification des argumentaires proprement éthiques invoqués en appui aux décisions en santé
publique et participer à la réflexion citoyenne sur les conséquences de la pandémie2
. Ce texte
n’a pas pour objectif d’offrir des lignes directrices sur les décisions à prendre lorsque des
dilemmes éthiques se présentent, mais simplement d’en éclairer les contours.

« Devrait-on se passer d’outils technologiques plus sophistiqués que ceux employés présentement par les autorités de santé publique ?

Les applications mobiles conçues pour soutenir les mesures de lutte contre la propagation du nouveau coronavirus soulèvent les passions au Québec et ailleurs dans le monde.

Au Québec, on sait qu’une dizaine de groupes ont soumis au gouvernement des propositions d’application mobile ayant différentes finalités. Celle dont on parle le plus est développée par le renommé chercheur en intelligence artificielle Yoshua Bengio et son équipe à l’Institut québécois d’intelligence artificielle (Mila).

Il est difficile pour les non-initiés de s’y retrouver tant le débat est polarisé.

Bien que cela ne soit pas facile, je vais tenter d’éviter le sophisme, qui consiste à présenter un contraste entre deux positions extrêmes et caricaturales afin de donner à la mienne un air de modération et de raisonnabilité.

Le technosolutionnisme
D’un côté, ce que le chroniqueur du Guardian Evgeny Morozov a appelé le « technosolutionnisme » consiste à présenter les innovations technologiques comme des réponses nécessaires ou particulièrement efficaces à des problèmes sociaux complexes et persistants.

On peut penser, par exemple, à la décision de miser sur les technologies de l’information pour contrer le décrochage scolaire ou sur l’internet des objets pour décongestionner les grandes villes. Au mieux, il s’agit de réponses utiles mais très incomplètes aux problèmes identifiés. Au pire, les technologies aggravent le problème ou produisent des effets secondaires indésirables.

Le technosolutionnisme est souvent le fait de chercheurs et d’ingénieurs qui pensent que leur expertise technoscientifique propre est particulièrement pertinente eu égard au problème social identifié. Comme le veut l’adage, lorsque l’on a un marteau dans les mains, tout ressemble à un clou.

Le catastrophisme
De l’autre côté, les critiques des solutions technologiques sont parfois incapables d’admettre que la technologie proposée puisse contribuer positivement à la résolution du problème identifié. Leur analyse porte entièrement sur les risques engendrés par l’utilisation de la technologie.

Lorsqu’il s’agit des technologies numériques, les exaspérantes références à Big Brother ou à la société du contrôle et de la surveillance thématisée de façon hyperbolique par Michel Foucault sont autant de spasmes de la pensée. Les risques – la plupart du temps bien réels – de violation de la vie privée, d’exclusion, de discrimination et de stigmatisation sociales sont savamment détaillés, alors que les bénéfices éthiques probables de l’utilisation de la technologie sont occultés. Or, une évaluation éthique en bonne et due forme exige une comparaison entre les effets positifs et négatifs d’une solution technologique.

L’application du Mila
Valérie Pisano et Yoshua Bengio étaient à Tout le monde en parle dimanche pour présenter l’application mobile d’évaluation du risque individuel d’infection développée par le Mila. Grâce à l’excellente réputation de Bengio et du Mila, leur projet jouit d’une grande visibilité depuis que le chercheur a annoncé qu’il développait une application à la fin du mois de mars.

L’application, si elle est déployée, permettra aux téléphones qui en sont dotés de s’échanger des données via le protocole Bluetooth. Ainsi, si j’ai été à proximité d’une personne qui a été déclarée positive au SARS-CoV-2, l’application recalculera mon score de risque et m’offrira des recommandations afin que je modifie mon comportement en conséquence. Je pourrais ainsi décider de m’isoler et de me faire tester.

Personne ne sait jusqu’à quel point ces recommandations personnalisées feraient une différence dans la transmission du virus. On peut penser que la différence sera mineure pour les personnes qui respectent assez rigoureusement les consignes de santé publique. Après tout, si je croise à plus de deux mètres le chemin d’une personne qui héberge le virus, mon score de risque ne devrait pas nécessairement augmenter. L’application ne sait pas si la personne infectée a toussé en ma direction ou si elle portait un masque. Contrairement à ce que Mme Pisano a affirmé à TLMEP, l’application ne « comprendra » rien ; elle calculera et repérera des corrélations dans les données analysées.

Les personnes qui respectent moins les consignes sanitaires vont-elles utiliser l’application ?

L’application du Mila fera un pas de plus que celles utilisées ailleurs dans le monde en incorporant un algorithme d’intelligence artificielle qui sera en principe capable de prédire de façon précoce les fluctuations dans le score de risque individuel des utilisateurs. Considérant que des porteurs asymptomatiques du virus peuvent contribuer sans le savoir à sa propagation, cela serait un gain important dans la lutte contre la transmission communautaire. Il convient toutefois de préciser que l’efficacité de l’algorithme prédictif demeure entièrement à démontrer et que l’utilisation de l’intelligence artificielle ajoute des risques éthiques additionnels par rapport aux applications moins ambitieuses.

Préoccupée par les enjeux éthiques que soulève le recours à des applications mobiles d’identification des contacts d’une personne infectée et d’évaluation du risque, la Commission de l’éthique en science et en technologie (CEST) a rapidement mis sur pied le 1er avril dernier un comité spécial interdisciplinaire pour analyser les propositions d’application mobile soumises au gouvernement du Québec.* Bien qu’il n’y ait pas de raison de douter de la volonté de bienfaisance du Mila, la CEST n’a pas eu accès, au moment d’écrire ces lignes, aux informations nécessaires à une analyse détaillée du projet.**

Quelle autorité ?
L’un des aspects du projet du Mila dont il faut impérativement débattre est ce que l’on pourrait appeler la philosophie politique sous-jacente aux choix de conception qui ont été faits.

Dans l’entrevue accordée à TLMEP, Mme Pisano et M. Bengio ont dit que le retraçage « manuel » réalisé par les autorités de santé publique des contacts d’une personne infectée était insuffisant, tout en affirmant que leur application ne fournirait aucune donnée à la Santé publique. On ne peut que constater qu’une suspicion envers l’État, le gouvernement ou la Santé publique imprègne le projet. L’application est conçue pour les citoyens, et les données seraient gérées par un organisme à but non lucratif créé par le Mila. Dans le contexte d’une crise sanitaire démontrant l’importance névralgique de la santé publique comme champ de recherche et d’intervention, cette suspicion est-elle justifiée ? Le technosolutionnisme rejoint ici la tendance libertarienne qui anime certains discours catastrophistes.

Le Mila dit attendre l’autorisation du gouvernement pour aller de l’avant, tout en ayant choisi de ne pas mettre son application au service des autorités de santé publique. Le Mila pense pouvoir se porter garant de l’utilité de l’application dans la lutte contre l’épidémie. Cela soulève un enjeu épistémologique important : à qui devrait-on reconnaître l’autorité de concevoir les interventions de santé publique ?

La perspective à long terme
Cela dit, et en réponse aux discours catastrophistes, on peut se demander si la science et la pratique de la santé publique devraient, à moyen et à long terme, se passer entièrement du recours à des applications mobiles permettant d’obtenir des données en grande quantité et d’identifier plus rapidement les personnes potentiellement infectées.

On le sait, il y aura vraisemblablement différentes phases de confinement/déconfinement dans la lutte contre la propagation du nouveau coronavirus et, malheureusement, l’émergence de nouveaux pathogènes demeure toujours possible. Ce faisant, devrait-on se passer d’outils technologiques plus sophistiqués que ceux employés présentement par les autorités de santé publique ? Probablement pas, du moins si des mesures robustes d’atténuation des risques éthiques inhérents au déploiement de telles technologies sont mises en place. Mais c’est aux experts en épidémiologie, en maladies infectieuses et en santé publique de définir les besoins en la matière, et à des experts en éthique indépendants de se pencher sur les risques éthiques.

Mme Pisano et M. Bengio ont dit souhaiter la tenue d’un débat démocratique sur les projets d’application. Le Mila jouit depuis le début de tribunes publiques extraordinaires. Il est maintenant temps que d’autres points de vue, qui ne s’épuisent pas dans le catastrophisme, se fassent entendre.

  • La CEST a publié un rapport d’étape proposant cinq conditions d’acceptabilité éthique des projets d’application mobile comme celui du Mila le 22 avril 2020.

** Le « livre blanc » rédigé par le Mila exposant les spécifications de l’application a été acheminé à la CEST et rendu public le 18 mai 2020. »

Jocelyn Maclure, Entre le technosolutionnisme et le catastrophisme.

« CONDITIONS

D’ACCEPTABILITÉ ÉTHIQUE

Application MILA – The COVI Project

Ce document de travail a été réalisé par le comité de travail spécial

sur l’utilisation des technologies numériques et d’intelligence

artificielle pour la surveillance et le traçage de la COVID-19.

Ce comité a été mis sur pied le 1er avril dernier par la Commission

de l’éthique en science et en technologie, un organisme du

gouvernement du Québec.

Le présent outil de réflexion n’entend pas formuler des

conclusions définitives du comité. L’objectif vise à tracer le portrait

de ce vers quoi tend le comité en matière de principales conditions

d’acceptabilité éthique pour la conception et la potentielle

utilisation de telles technologies. Son contenu peut ainsi être

appelé à changer.

La démarche du comité est itérative et évolutive, en ce qu’elle

s’appuie sur des échanges constants avec les autorités publiques

et les développeurs pour alimenter et orienter la réflexion éthique

de manière qu’elle soit partie intégrante du processus de conception

(ethics by design).

Le contenu de ce document ne doit pas être interprété comme

une prise de position en faveur ou en défaveur d’une application

en particulier ou du recours à des solutions technologiques plus

généralement. Il n’engage aucunement les institutions dont sont

issus les membres du comité spécial.

Réaliser une évaluation rigoureuse

et continue de la pertinence du projet

Être vigilants et transparents en ce qui concerne les limites

techniques et les conditions de succès de l’application

et de son utilisation, en tenant compte de l’ensemble

des déterminants de sa fiabilité

Respecter l’autonomie et la dignité des personnes tout en adoptant

les mesures qui s’imposent dans le contexte de crise sanitaire

Assurer la protection de la vie privée dès la conception

de l’application en prenant en considération l’ensemble

de son cycle de vie et de ses données

Établir une structure de gouvernance claire et faisant large place

à la concertation avec différentes instances d’évaluation et de suivi » –

« Mme Arbour devient présidente honoraire de COVI Canada, le nouvel organisme à but non lucratif indépendant qui va s’assurer de la protection de la vie privée et des droits de la personne des citoyens qui téléchargeront l’application COVI.

Mise au point en deux mois, COVI permet de se protéger des personnes infectées en utilisant un téléphone cellulaire. Ainsi, si une personne passe près de quelqu’un de très contagieux, le téléphone va indiquer un niveau de risque plus élevé et donnera des recommandations sanitaires en ce sens. Les données seront stockées au Canada et supprimées régulièrement.

«COVI Canada a une mission bien définie de protection de la santé, de la vie privée et de la dignité des citoyens», a dit dans un communiqué Louise Arbour, qui a aussi été haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme de 2004 à 2008.

«L’application offre des outils aux citoyens pour leur donner un pouvoir d’action sur leur bien-être personnel et celui de notre société. Son modèle de gouvernance est construit autour des valeurs fondamentales de responsabilité et de transparence. Je me sens très interpellée par ce projet et suis heureuse de m’y joindre pour soutenir la lutte contre la COVID-19», a-t-elle ajouté.

Outre Mme Arbour, l’organisation a annoncé que Louise Otis serait présidente du conseil d’administration. «Selon l’Université d’Oxford, l’approche utilisée par COVI est la plus efficace pour contenir la pandémie et pourrait avoir un impact significatif sur le nombre de vies sauvées, a mentionné Mme Otis. De plus, c’est une solution technologique qui sera ouverte, accessible à tous, et qui place la protection des droits de la personne au cœur de sa démarche.»

Développée par le directeur scientifique à l’Institut québécois d’intelligence artificielle (Mila) Yoshua Bengio et son équipe, l’application COVI ne sera pas utilisée à des fins commerciales ou vendue à des entreprises privées, a-t-on spécifié. »

Application contre la COVID-19: Louise Arbour s’implique

« Je parle plutôt de cette propension au laisser-aller et à enfreindre des règlements mineurs avec son vélo, son joint ou sa bière dans le parc. Cette petite délinquance est bien plus marquée au Québec qu’en Ontario, où attendre cette silhouette universelle que nous appelons communément le bonhomme avant de traverser est mieux respectée. Quand vous posez un pied sur la traverse piétonnière en Ontario, les automobilistes s’activent rapidement pour vous laisser passer. Proche de chez nous à Longueuil, sur le boulevard Saint-Laurent, il m’arrive régulièrement de remercier le premier automobiliste qui a eu la générosité de respecter mes droits et de me laisser passer sur la traverse piétonnière.

Ces petites incivilités, que j’associe au côté latin, sont à la fois porteuses de charme et sources de problèmes quand il faut serrer les rangs. Côté positif, j’ai toujours pensé que la grande créativité des Québécois devait en partie à cette tendance à ne pas toujours suivre les chemins balisés. Autrement dit, ici, quand on dit d’une chose qu’elle ne se fait pas, vous pouvez être certain qu’il y en a un quelque part qui se prépare à l’essayer pour voir. Combinée à l’isolement linguistique, cette « génétique » de désobéissance ou d’insoumission sociale est à mon avis un des moteurs de l’originalité créatrice des gens d’ici, surtout dans les arts.

Ce « baba-coolisme », proche d’un hakuna matata existentiel, est très charmant. Surtout quand on le découvre jeune et assoiffé de liberté comme je l’étais en débarquant ici en 1991. Une soif de liberté étanchée à grandes gorgées de Molson Ex en compagnie d’une joyeuse bande de fêtards qui te donnent ta citoyenneté directement après le premier pichet en te chantant leur fameux hymne national « et glou, et glou, et glou… il est des nôtres ».

Mais avec ces temps de turbulence où nos écarts de conduite peuvent être dommageables pour les autres, ce potentiel d’incivilité pose un sérieux problème.

Il y a deux jours, j’ai enfilé un masque et des lunettes pour me rendre en vélo dans un magasin de mon quartier. Quand je suis arrivé, un garçon très consciencieux m’a reçu avec le masque et indiqué de respecter la distanciation. Quelques minutes plus tard, d’autres clients ont commencé à entrer. Dans cet établissement pas très spacieux, et malgré le discours sur la distanciation physique répété ad nauseam dans les médias, la grande majorité des gens arrivaient sans masque, collés les uns sur les autres. Une inconscience ou un incompréhensible je-m’en-foutisme qui m’a poussé à dire au jeune vendeur avant de quitter : « Si tu ne te protèges pas comme il le faut, ce ne sont pas les autres qui le feront à ta place. Il faudrait que tu mettes tout le monde dehors et que tu fasses entrer un client à la fois. »

De la même façon, si le gouvernement continue à marteler le message qui consiste à associer le port du masque à un geste altruiste qu’on fait pour protéger les autres, il va rater une communication essentielle. Dans nos sociétés capitalistes et individualistes, beaucoup de personnes font les choses pour elles et pas pour les autres, et la seule façon de les convaincre est de leur dire de porter des masques pour elles-mêmes, car on est tous de potentiels porteurs asymptomatiques. Il faut dire qu’il y a un énorme problème de communication et de pédagogie autour de l’utilisation du masque ou tout autre couvre-visage. Je ne parle pas seulement ici du spectaculaire revirement des autorités canadiennes et québécoises au sujet de la pertinence de les mettre. Ces autorités de la santé publique et tous les spécialistes qui ont généreusement relayé leur message dans les médias sur la dangerosité du port du masque nous ont privé d’une belle occasion de distancer un peu plus le virus. Après deux mois passés à dire à la population que le masque peut être dangereux pour sa santé, il ne sera pas facile de lui déprogrammer, même s’il faut absolument le faire.

J’ai d’ailleurs beaucoup aimé la réflexion de Nimâ Machouf lancée à Tout le monde en parle sur le sujet. Elle demandait à juste raison en quoi tousser dans le pli de son coude, ce qu’on recommande à tous, pouvait être plus efficace que porter un masque. C’est comme si on attribuait au pli du coude humain la capacité de concentrer un flux microbien de gouttelettes en aérosol provenant de la bouche et du nez pour éviter que les germes ne passent de part et d’autre de notre bras.

Pourtant, on n’a pas besoin d’équation mathématique pour savoir que fermer les portes de sortie des virus que sont la bouche et le nez avec trois épaisseurs de tissus est bien plus efficace pour empêcher les germes de se disperser dans l’environnement.

Si ce n’était pas le cas, pourquoi, de la Chine à Taiwan en passant par Hong Kong et la Corée du Sud où la progression du virus a été efficacement ralentie, le port du masque est-il omniprésent ? Pendant deux mois, on a servi des banalités sur le sujet en appelant en renfort la science et en infantilisant les gens comme s’ils étaient incapables de porter un masque comme il le faut. Pourtant, la très grande majorité de la population est capable d’apprendre rapidement à bien porter et à s’habituer à un masque. Alors, si on veut que le port du couvre-visage soit efficace, il faut le rendre obligatoire. Il faut que les gens qui entrent dans les magasins sans masque et méprisent les règles de distanciation se fassent regarder comme on regarde ceux qui fument dans les endroits où la cigarette est interdite. Il faut qu’on regarde ces gens comme on dévisage irrespectueusement les personnes qui ne font pas la queue devant une caisse enregistreuse. Seules la peur de se faire rejeter dans le regard des autres et la perspective de vivre une anxiété d’exclusion sociale, si petite et furtive soit-elle, amènent certains humains à entrer dans les rangs.

Quant à ceux qui jouent les désinvoltes sans peur et entrent dans les bulles de distanciation de leurs collègues et proches, il faut les raisonner. Il faut rappeler à tous ces insouciants que lorsque leur comportement peut rendre les autres malades, engorger le système de santé et empêcher des personnes qui souffrent déjà de se faire traiter pour des cancers, des problèmes cardiaques et d’autres maladies très sérieuses, c’est qu’ils sont bien plus proches d’irresponsables citoyens que de courageux baba cool qui minimisent la menace virale. Si vous ouvrez les yeux, vous verrez que ces soi-disant esprits détachés de ce qu’ils considèrent comme une psychose collective sont partout autour de vous. Ce sont des collègues de travail, des voisins, des amis ou des personnes croisées dans la rue qu’il faut rappeler à l’ordre et remettre à leur place.

Décidé de riposter à ces trop latins, il y a quelques jours, j’avais pris la décision de désormais sortir de chez moi avec une bonbonne de poivre de Cayenne pour me défendre contre le prochain postillonneur qui viendrait me parler de palourde royale un peu trop proche. Finalement, j’ai changé d’avis. En cause, ma blonde m’a rappelé que les chances que la personne me tousse dans la face après l’attaque au piment sont fortement élevées.

Plus sérieusement, j’ai un conseil pour terminer. En toute circonstance, ne vous gênez pas pour dire à l’inconscient qui carbure à « il n’y a rien là », « les gens capotent ben trop » ou « wayon, on n’a même pas de cas icitte » de décoller de votre bulle de protection. Il ne faut pas se gêner, revendiquer ostensiblement le respect de son espace de distanciation, c’est aussi très latin. »

– Boucar Diouf, Pas si cool d’être baba cool

« La veille stratégique, définie comme un «processus systématique, continu, éthique et légal de collecte, d’analyse, de traitement et de diffusion de l’information […] visant à aider les gestionnaires, la haute direction ou l’organisation dans son ensemble à prendre de meilleures décisions et à alimenter la réflexion stratégique», est peu utilisée dans le milieu de la santé, a constaté la doctorante au début de sa recherche. Elle a décidé, de concert avec sa directrice, Dominique Maurel, et sa codirectrice, Christine Dufour, professeures agrégées à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information, de creuser cette question dans le cadre d’une étude de cas.

Après avoir réalisé une revue exhaustive de la littérature sur le sujet, Mme Drevon a mené des entretiens semi-dirigés auprès de 16 cadres intermédiaires et supérieurs d’organisations publiques de santé et de 5 veilleurs. Elle en a conclu que, pour optimiser les bienfaits de la veille stratégique en santé, les veilleurs doivent être le plus possible intégrés aux équipes de gestion. En outre, les besoins des gestionnaires doivent être bien ciblés. «Plus la veille est centrée sur les besoins des gestionnaires, plus elle est utilisée et donc plus elle est stratégique. Par conséquent, ce qui fait d’une veille une veille stratégique est notamment sa capacité à être centrée sur les besoins informationnels des gestionnaires», écrit-elle dans un résumé de son projet doctoral.

À quoi sert la veille?

Quand on demande aux gestionnaires ce qu’ils apprécient de la contribution des veilleurs, ils répondent que ceux-ci les aident à «s’inspirer des meilleures pratiques et légitimer des décisions, alimenter la réflexion, mieux comprendre les environnements externe et interne, réduire l’incertitude, se comparer aux autres organisations publiques de santé, préserver la réputation et mettre à jour leurs connaissances».

Une veille n’est pas automatiquement «stratégique». C’est l’usage qu’en fait le gestionnaire qui lui donne cette dimension. «Concrètement, un produit de veille stratégique devrait répondre à un besoin informationnel stratégique dans un format dynamique, attrayant et concis», précise Mme Drevon.

À noter, les veilleurs ne se limitent pas au monde québécois de la santé pour explorer les meilleures pratiques. Ils vont se documenter à l’extérieur de la province et du pays, et même dans des secteurs qui n’ont à priori rien en commun avec le milieu de la santé. «Les initiatives qu’on y voit peuvent servir de modèles à des gestionnaires du secteur public de la santé», dit Elsa Drevon.

Devenir veilleur

Les veilleurs stratégiques, qui sont très souvent des bibliothécaires, ont acquis une expertise par des formations au sein de la Communauté de pratique de veille en santé et services sociaux du Québec ou en étudiant la veille stratégique dans un cours à option au deuxième cycle, un cours que la doctorante a donné pendant plusieurs années. «Il existe différentes formes de veille. La veille scientifique porte sur les avancées de la recherche; la veille médiatique et la veille de réputation consistent à suivre les débats relatifs à une organisation dans les médias traditionnels ou sur les réseaux sociaux afin de connaître ce qui se dit sur cette organisation dans la société», indique Mme Drevon, qui vient d’obtenir un poste de conseillère aux affaires éducatives à la Fédération des cégeps. Son principal mandat est d’animer le Regroupement des bibliothèques collégiales du Québec.

Il n’y aurait guère plus de 25 bibliothécaires spécialisés en veille stratégique de santé au Québec actuellement. Mais on pourrait en compter beaucoup plus. »

La veille stratégique peut être utile au système de santé

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