Au-revoir Mère

À Esther, hier Reine au Royaume des Hommes, aujourd’hui Reine au Royaume des Anges..

« […] Ma mère a été frappée dans sa vie. Frappée par des hommes. La première fois que j’ai assisté à une telle scène, c’était un jour dans son bureau, un collègue frustré par je-ne-sais-quoi est entré et a commencé à la traiter de pute et salope, et autres trucs du genre.

J’avais quoi neuf ans ou dix ans, j’étais assis en face d’elle.

A un moment, il s’est avancé et lui a filé une claque, puis des coups, il a fallu l’intervention d’autres collègues pour stopper la furie phallocrate s’abattant sur cet autre sexe à l’époque rien du tout.

On n’oublie jamais une telle scène, jamais. On grandit avec, et ça fait un homme.

Ma mère vira le bonhomme, elle porta plainte, et bien entendu comme il était normal à l’époque il s’en tira à bon compte, c’est-à-dire une plainte classée sans suite, c’était juste un homme qui tabassait une femme, pas de quoi en faire tout un plat.

La seconde fois que j’ai vu ma mère être frappée par un homme, c’était quelques années plus tard. Des gifles et des coups de poing d’un client faussement insatisfait. Ma mère a virevolté, tournoyé sur elle-même, elle s’est écroulée. Coups de pieds, crachats. La dame au sol, recouverte de tout ce qu’une personne peut balancer de mépris à une autre personne. J’avais douze ou treize ans. Je ne l’ai jamais oublié.

Ma mère s’est relevée, elle a attrapé les testicules du mec, les a tordus avec toute la colère qu’elle ressentait, et lui a rendu ses claques et ses coups. Ses employés l’ont arrêtée avant d’émasculer l’animal. J’étais là, près d’elle, je braillais, parce que j’avais la rage. Et j’étais si fier de ma mère, une tête brûlée, la digne fille de sa mère.

[…]

Ma mère ne l’a pas eu facile dans la vie. Mère monoparentale dans une société et une époque qui ne pardonnaient pas qu’une femme célibataire seule éleva des bambins. Elle traînait la réputation de pute et de salope, c’était comme ça à l’époque, le sort réservé à ce type de femmes.

D’où le fait que j’étais traité de « fils de pute » au collège jésuite – d’autant plus que les autres ne digéraient pas que cette mère pute et salope soit la seule femme à siéger au conseil d’école.

Quand les autres n’ont pas d’arguments autres pour vous affronter, quand ils ne savent plus quoi faire pour vous terrasser, ils ne restent que ça : l’insulte, le caniveau, l’humiliation.

J’ai été souvent très humilié parce que les autres n’avaient rien d’autre à part ça à sortir, pour m’écraser. Je suis donc un peu beaucoup immunisé contre l’humiliation et j’ai appris en m’inspirant de ma mère à être impitoyable dans ce genre de situation. J’émascule, je détruis, et je m’en fous complètement.

[…]

Je suis la fille de ma mère, celle qu’elle a toujours voulu avoir.

J’ai été très longtemps la copie caractérielle de ma grand-mère et elle avait souvent envie de m’étriper, personne n’est toujours heureux de faire face à sa propre image, d’entendre son propre écho, cela nous confronte à tout ce que l’on est et ce n’est pas toujours plaisant.

Charly a toujours été son « p’tit mari », et chrispy son « associé » – une façon de dire son complice, son confident. Nous, les trois mecs, nous sommes leurs produits, chacun ayant acquis des traits particuliers de chacune d’elles. Charly a pris le côté scientifique et analytique de ma grand-mère, chrispy le côté businesswoman de ma mère et ce génie des affaires, et moi la personnalité rebelle de ma grand-mère.

Mais tous les trois nous avons en commun les caractéristiques de ces deux femmes fortes : nous ne ployons pas les genoux, nous encaissons et rendons les coups. Pour ainsi dire, nous sommes à nous trois des femmes fortes. »

Femme(s) forte(s)

« […] J’ai pensé à ma mère ces derniers jours. Ma mère a fait les Beaux-Arts, elle a toujours eu l’âme artistique et douée pour la philosophie. Je suis tombé sur une de ses photos de jeunesse en rangeant mon bordel de cds gravés de souvenirs d’où je viens, elle est sur la scène et dégage d’une présence absolument exceptionnelle. Cette jeune femme devant la foule de spectateurs n’était pas ma mère, c’était une autre. Cette autre qui a renoncé à ses rêves pour répondre à toutes les responsabilités compliquées d’élever seule dans une société qui ne lui faisait aucun cadeau Charly, Chrispy, Davy, trois gaillards qui à part le fait d’être sortis d’un même ventre n’avaient en commun que les y qui clôturent leurs prénoms. Ma mère a renoncé à ses rêves pour être responsable, elle s’est sacrifiée pour offrir à sa progéniture une vie aussi aristocratique que leur sang. Et je me suis rendu compte en regardant la photo que à chaque fois qu’elle a mis un vinyle de musique c’était pour se rappeler tout ce qu’elle aurait pu être et qu’elle n’était pas. Plusieurs décennies plus tard, ces derniers jours, j’ai eu l’impression de ressembler à ma mère.

Se sacrifier pour offrir à sa progéniture, sa p’tite princesse une vie digne. Et comme elle, en mettant des musiques le matin à cette fille qui ne sait pas encore à quel point elle est une princesse, j’ai eu ces derniers temps le sentiment de dire à celle qui est encore trop jeune pour comprendre, à celle pour qui au fond j’écris ces lignes, tout ce à quoi un être humain doit renoncer par responsabilité pour l’autre. J’ai eu l’impression de transmettre un héritage, de m’assurer que la mémoire de ceux qui nous ont précédé ne soit pas effacée. La princesse quand elle grandira découvrira ce blogue et tout ce qui est son paternel derrière le « papa d’amour », elle se trouvera se perdra se retrouvera et en fera ce qu’elle voudra. Mais, elle saura. Comme une photo de ma mère m’a fait savoir. Ma mère, cette autre d’elle-même.

[…]

En bande sonore, l’album de Chet Baker : Let’s Get Lost. La première fois que j’ai écouté du Baker pourrait s’intitulée « Chrispy, For Heaven’s Sake » – en fait je crois qu’il devrait s’intituler de la sorte, mon grand-frère au nom du ciel (ou de cette fabulosité sonore venant d’une respiration incroyablement humaine) volait haut dans des atmosphères qui faisaient sourire ma mère. Baker comme Offenbach, comme Joe Dassin ou quelques musiciens de la même singularité, donnait toujours le sourire à ma mère. En la regardant sur la photo, devant un micro, accompagnée de musiciens qui se tenaient à l’écart, en regardant l’autre photo où elle jouait dans Esther de Racine devant un public scotché, en la voyant si autre, cet autre un peu bohème, que cette figure maternelle imposante d’un conservatisme rigide et implacable, j’ai compris. Le sacrifice, le fait de renoncer à soi pour être ce que l’on doit être pour l’autre à qui on tient plus que tout. Ma mère était responsable, elle avait souvent le sourire, qu’importe la saison. Comme le fruit qui ne tombe jamais très loin de l’arbre, j’ai le même sourire, ma fille aussi. Et nous ne sommes en automne. »

Negro Spiritual

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