Luc : « Connais-tu Pierre Foglia? » & le « Vortex » ?

La publicité séduit, les relations publiques influencent et la promotion vend. Pourtant, tous ces secteurs ont en commun qu’ils démarrent à partir de la même réflexion. Ils obéissent aux mêmes règles de la communication, car ils ont pour but de véhiculer un message à un public précis, en fonction de stratégies déterminées. Chacun commande une écriture sur mesure. « J’ai écrit ce livre-là pour mes étudiants mais il s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la communication publique », dit l’auteur Luc Panneton, invité d’Entre guillemets.
Best Commercial Kids Promotion for McDonald’s International 1992
Réalisateur: Jean-François Pouliot
Concepteur: Sylvain Daoust et Luc Panneton

De : Luc

À : Dave

Objet : Dans un autre ordre d’idée

Connais-tu Pierre Foglia?

En voici un morceau.


De : Dave

À : Luc

Objet : Dans un autre ordre d’idée

Hey Luc, sais-tu que j’ai découvert foglia grâce à toi? Durant ton cours, lors d’une présentation d’un(e) invité(e) je crois, je suis tombé sur un de textes parlant de lui et expliquant à quel point il avait influencé ton écriture. Plus tard, au cours d’une de nos dégustations, tu m’as aussi parlé de foucault (« surveiller et punir » – je crois) comme une de tes grandes influences dans ta façon d’écrire, et si je me souviens bien c’est foucault – entre autres choses – qui t’a décidé à t’engager dans des études supérieures en communication tandis que foglia a structuré ta rédaction professionnelle (notamment).

C’est donc comme ça mon frère que j’ai eu la curiosité de m’intéresser à foglia et à revenir sur foucault que j’avais étudié au secondaire (sans trop vraiment saisir à la fois la richesse, la complexité, la profondeur, et la contemporanéité, de sa pensée – et grâce à toi de son écriture). Cette redécouverte de foucault a ces 5 dernières années grandement influencé mes travaux (je le mobilise d’ailleurs – en partie – dans mon plus récent travail lorsque je parle de ‘gouvernementalité‘ d’après sa réinterprétation de ce concept). Cette découverte de foglia m’a permis de mieux te saisir en tant rédacteur ou d’apprécier (sans doute) davantage (de façon appropriée) ton écriture, d’apprécier (peut-être) adéquatement ta personnalité (puisque comme tu le dis souvent l’écriture doit être l’extension, le prolongement, la manifestation de la personnalité, c’est en quoi elle est également authentique).

Je ne te remercierai jamais assez pour tout ça, et bien plus encore mon frère 💜

Ton frère.

[Réponse de Luc : Tu ne peux pas sortir indemne d’un cours de Foglia. Ça laisse de belles blessures.]



De : Luc

À : Dave

Objet : Vortex

Dans la même veine, il y a « Vortex », de Michel Lemay, Québec-Amérique. Un relationniste pro qui fait une analyse critique de 400 pages du traitement de presse au Québec. Un espresso bien tassé combiné à un exacto. Je n’en évidemment jamais entendu parler dans les médias. Ce travail aurait dû être fait par un journaliste. Mystère.

Je suis étonné (faut-il l’être?) du peu d’échos dans les médias. Ce travail est pourtant bien documenté. L’abondance d’exemples constitue la deuxième surprise.

Nous vaincrons.

Ton frère.

[Réponse de Dave : Effectivement mon frère un tel propos mériterait plus d’attention médiatique, son absence en dit long sur le tabou ou le déni d’une auto-critique du soi médiatique. Comme tu le dis Luc, faut-il vraiment s’en étonner?

Nous vaincrons mon frère, malgré tout, cela ne fait absolument aucun doute pour moi, ce sont nos enfants qui en bénéficieront 💜

Ton frère]

La vaste majorité des journalistes font de leur mieux pour rendre compte honnêtement des événements. Mais ils sont englués dans un système qui tolère, voire cultive et met en vedette l’information fausse, le spectacle ou le commentaire, déplore l’auteur. Michel Lemay relève de nombreux cas de dérapages ou d’entorses à la vérité, tant dans la presse nationale que dans la presse étrangère. Sa réflexion s’appuie sur une recherche rigoureuse, entreprise il y a plus de dix ans.
De toute urgence, les journalistes et les entreprises de presse doivent selon lui se recentrer sur les valeurs fondamentales de la profession. En premier lieu vient le respect de la vérité, ce qui suppose équité, impartialité et exactitude. C’est ainsi que l’on pourra peut-être endiguer cette crise de confiance de plus en plus grande entre le public et les médias.
Souvent démunis face au tourbillon d’information qui envahit leur quotidien, les citoyens trouveront dans cet essai matière à exercer leur jugement critique. On ne voit plus les médias du même œil après avoir lu Vortex…

« Fruit d’un travail patient et rigoureux entrepris depuis plusieurs années, Michel Lemay décortique d’une manière chirurgicale, à l’aide de nombreux exemples concrets, bien choisis et documentés, d’ici ou d’ailleurs, récents ou plus lointains, les fréquentes dérives journalistiques qui, selon lui, finissent par avoir des effets très pervers sur notre vie démocratique. Il mentionne, entre autres, les atteintes nombreuses et injustifiées à la réputation des individus ou des entreprises, à la perte de crédibilité des journalistes et des médias, de même que les distorsions importantes dans l’information diffusée et accessible limitant la capacité du grand public de se faire une opinion éclairée sur plusieurs évènements et enjeux de nos sociétés.

Une des grandes réussites de ce livre sera de rendre accessible à un public beaucoup plus large, des débats autrefois réservés aux chercheurs et spécialistes des grandes facultés universitaires de journalisme et de communication occidentales.

Alors pourquoi ce relatif silence public autour de la publication de ce livre, tant du côté des professionnels en relations publiques que des journalistes?

En effet, à l’exception de quelques interventions de Stéphane Baillargeon (Le Devoir), de Marie-Claude Ducas (Journal de Montréal) ou de Michel Désautels (Première chaîne Radio) dans les médias, ou de la chronique du collègue Mathieu Sauvé dans le blogue Zone franche, à ce jour, peu de médias ont couvert et peu de relationnistes ont commenté publiquement cet essai qui devrait pourtant susciter un débat vigoureux et salutaire au sein même de nos deux professions, mais aussi entre les artisans des deux métiers.

Est-ce parce que la démonstration, par sa rigueur, est difficilement contestable et que les journalistes se sentent mal à l’aise de traiter du sujet ou d’en discuter parce que trop déstabilisante? Le récent congrès de la FPJQ n’aurait il pas constitué une occasion rêvée d’inviter l’auteur pour en débattre?

Est-ce parce que les relationnistes, dont plusieurs partagent sûrement le point de vue de l’auteur derrière des portes closes, hésitent à dévoiler le leur ou d’en discuter publiquement, de crainte de nuire à leurs propres relations avec les journalistes dans le cadre de leurs activités professionnelles au nom de leurs clients, de leurs institutions ou de leurs entreprises? N’est-il pas un peu kamikaze, ce Lemay, d’attaquer ainsi si durement celles et ceux avec qui il doit travailler quotidiennement afin de diffuser de l’information et gérer la réputation de sa propre organisation? A-t-il bien mesuré la capacité du 4e pouvoir toujours se sortir de situations délicates et de retourner continuellement la situation contre ses éventuels détracteurs?

Il a fallu, en effet, une bonne dose de courage et de détermination à Michel Lemay pour poursuivre cette aventure jusqu’à sa conclusion alors qu’il oeuvre toujours dans le métier et côtoie régulièrement les professionnels des médias dans le cadre de son travail.

Il faut souligner aussi la grande ouverture de son employeur qui lui aura permis de publier ce livre alors que son contenu aborde directement et avec force détails un évènement médiatique majeur survenu dans l’entreprise (le vol. 236 d’Air Transat avec le commandant Piché aux commandes) que l’auteur utilise abondamment pour illustrer une panoplie de failles déontologiques chez plusieurs membres de la presse qui ont couvert ce dossier.

Évidemment, la majorité des journalistes exercent cette exigeante profession avec beaucoup de professionnalisme. L’auteur ne manque pas de le souligner d’ailleurs. De plus, les accrocs déontologiques n’appartiennent pas qu’aux professionnels des médias dans cette relation délicate entre eux et nous. Les journalistes s’en donnent régulièrement à coeur joie au sujet de ce qu’ils estiment êtres des dérapages de relationnistes ou des opérations de « relations publiques » comme si rien de plus épouvantable et pernicieux n’existait sur terre! D’ailleurs un essai québécois de qualité tout aussi dévastateur pour notre profession, pourrait surement être publié, si un jour un journaliste y mettait la même rigueur, la même énergie et le même courage que Lemay.

L’auteur de Vortex en conviendrait surement, mais là n’était pas son propos et l’on ne peut le lui reprocher.

Quelqu’un d’autre s’en chargera peut-être et si c’est le cas, il faudra en tenir compte et l’analyser avec ouverture d’esprit et sans complaisance.

En attenant, il est essentiel que le propos de Vortex, cet essai de grande qualité, soit l’objet de la plus grande diffusion possible et que les questions qu’il soulève soient débattues publiquement.

La qualité de l’information transmise au public en dépend. »

Vortex: ce livre que l’on voudrait oublier le plus vite possible?

La particularité de l’essai de monsieur Lemay est de donner une foule d’exemples précis tirés de notre quotidien et de notre monde réel afin que l’on comprenne la teneur de ses propos, par exemple l’atterrissage d’urgence aux Açores du commandant Piché, le scandale du Watergate, les accommodements raisonnables, etc.).

« Une partie de l’information que nous livre la presse est fausse. Ou recueillie, mise en forme et présentée de manière à manipuler le public, ce qui revient au même. Tel est le constat brutal que dresse Michel Lemay dans cet essai percutant. »

Vortex: La vérité dans le tourbillon de l’information

de Michel Lemay

« Des élections américaines à la crise du Covid-19, tout événement s’accompagnerait désormais d’une vague de fake news. Mais cette épidémie est-elle si nouvelle ? Depuis le XIXe siècle, les médias traditionnels qui se dressent pour défendre la vérité enchaînent bobards et faux scoops. »

Fake news, une fausse épidémie ?

« Menée au nom de la vérité et de la factualité, la bataille internationale contre les « fake news » est d’abord une lutte politique : elle transpose dans l’univers des médias l’offensive des partis centristes contre les dirigeants dits « populistes », qu’ils soient bolivien, nord-américain ou français. Elle charrie aussi le mépris des populations urbaines, diplômées, expertes, à l’encontre des classes populaires supposées incultes, crédules et influençables. »

I. En guerre contre le « populisme »

« Du « bourrage de crâne » lors de la première guerre mondiale aux mensonges contre les mouvements sociaux, la désinformation suit le journalisme comme une ombre. Quand ils ne peuvent plus nier un bobard, les dirigeants éditoriaux concèdent un « dérapage ». Et proclament que le vrai danger vient des « fake news » véhiculées sur les réseaux sociaux : la presse établie défend son monopole de la falsification légitime. »

II. Les « fake news » officielles

« … telle pourrait être la devise de la course à l’audience engagée dans les médias au début des années 1980 au nom de la concurrence. Celle-ci devait revivifier le pluralisme. Elle a engendré un monstre à mille têtes, dont chacune s’emploie à raconter la même histoire avant l’autre, sans se soucier d’enquêter ou de vérifier. Avec les médias numériques, l’information-marchandise atteint son plein accomplissement. »

III. Plus vite, plus faux, plus fort…

« Quelques exemples de petits arrangements avec les nombres ou de ruses de visualisation utilisés ici ou là pour masquer une opinion subjective d’un vernis de neutralité. »

Illusions à la carte

Fake news, une fausse épidémie ? – « Manière de voir » #172 , août-septembre 2020

« En 1991, Guillebaud (dans son article intitulé « Crise des médias ou crise de la démocratie » paru dans la revue Le  Débat en 1991) posait la question de savoir si l’on assistait à une crise des médias ou à une crise de la démocratie (Guillebaud 1991). Dans un contexte (mondial) de guerre du golfe, où il était question dans le discours socio-politique et intellectuel (universitaire) de « l’instrumentalisation caricaturale de l’information par les propagandes militaires », du « triomphe généralisé du « médiatique » sur les ruines […] de la pensée, celles de l’Université ou des sciences humaines », de « l’apothéose des médias dans la société moderne » posant l’interrogation – érigée en « doute fondamental » – de l’illégitimité des médias, le débat sur la crise des médias montrait le malaise des uns et des autres sur la prétention de tels médias à exercer une forme de « régence » de la pensée, le tout dans une « sorte d’hystérie soupçonneuse » qui sur le plan de l’analyse critique « encombre ainsi une réflexion [n’étant] qu’à ses balbutiements ». Régence pour d’aucuns « insatisfaisante et usurpée » (Guillebaud 1991, 58). Les médias étaient accusés de toucher à tout (s’accaparant tous les territoires, les espaces, les champs, socio-politiques et culturels) – que ce soit sur le plan national qu’international – et cela sans forcément posséder l’expertise suffisante sur les composantes de ce tout (domaines politique, militaire, sociologique, culturel, etc.), mais également qu’ils avaient tendance à se faire passer pour experts (l’usurpation de titre et celle de l’autorité flirtant avec une forme d’imposture). S’ils touchaient effectivement à tout, l’on leur reprochait aussi d’imposer des règles et des rituels aux différents acteurs / agents non-médiatiques (ou ne faisant pas partie de l’espèce de sérail médiatique – pour dire les vrais ou légitimes experts) évoluant, existant, dans ces territoires, espaces, champs (Guillebaud 1991).

La toute-puissance impériale des médias – paradoxalement d’ « effervescence désordonnée et versatile », ses « inclinations mimétiques » – et ses « logiques [du spectacle, de la vitesse, du marché] devenues folles dont les journalistes eux-mêmes subissent la tyrannie » posant certaines questions que sont la corruption, la connivence (des journalistes entre eux, des médias et de leurs différents partenaires) ; autrement formulé, elle posait l’autre question plurielle et essentielle : de la vérité (« dilatée à l’infini »), de la pluralité réelle des opinions dans l’espace public, de la définition et du sens de la vie démocratique (fonctionnement – organisation des institutions et des espaces d’expression et d’action publiques, transparence, corruption, non-invisibilité de communautés politiques, non-exclusion / interdiction du débat réellement contradictoire qu’est le désaccord raisonnable, reddition de compte des gouvernants, choix libre et éclairé du citoyen, etc.).

Comme le souligne Guillebaud (1991), cette toute-puissance, gouvernée par personne (ou « bien moins contrôlée de l’intérieur qu’on ne l’imagine ») s’exerçant, au début des années 1990, en plein vide politique qui se médiatisait, se heurtait à une critique forte des intellectuelsces derniers revendiquant « avec hauteur tel ou tel territoire perdu » tout en guignant « du coin de l’œil l’accès au petit écran ». Des universitaires – qui exigent l’élaboration d’un discours scientifique sérieux et rigoureux à partir d’une méthodologie satisfaisante – « résistent mal à l’envie de bâcler un livre en trois semaines pour profiter d’une opportunité médiatique ». Critique forte des politiciens et des dirigeants d’entreprise pour qui les médias sont souvent des « sottises de journaleux » « mais s’empressent de sacrifier aux lois du spectacle dès que la demande leur en est faite ». Critique forte des diplomates regrettant « sur un ton navré l’irresponsabilité d’un scoop mais chaque voyage officiel mobilise prioritairement un charter de journalistes ». Critique forte de la politisation des médias « mais [une politisation] au degré zéro », ceux-ci « littéralement saisis par l’argent ». Un débat public, passionné, passionnel, aux opinions virulentes et aux attitudes contradictoires voire paradoxales des uns et des autres, dans lequel s’observait finalement pour Guillebaud (1991, 59) une « confusion généralisée » « au milieu de lamentations générales ». Débat public semblable à une « empoignade » ayant un côté « scène de ménage » dans laquelle il était peu évident en fin de compte de distinguer qui était effectivement la victime, qui était réellement le bourreau (Guillebaud 1991).

En réalité, les médias comme le notait Guillebaud fascinent tout autant qu’ils irritent, ils sont courtisés en même temps fustigés, et la « crise des médias » – sujet d’un sempiternel rabâchage – est au fond « un serpent de mer mais qui se mord la queue ». Le sujet « médias » généralement « favorise plus la polémique et le ressentiment que l’analyse à froid » ; les médias, avec leur « imperium solitaire et maladroit », agissant sans indifférence et ne laissant personne indifférent. Des « médias ivres d’eux-mêmes » et « affolés à mesure » dont « la tâche qui leur est assignée, en effet, n’est pas seulement au-dessus de leur force, elle est intrinsèquement ridicule ». La « crise des médias » « ne saurait être ramenée à une conjoncture malheureuse, à la médiocrité d’une époque ou aux conséquences de la privatisation ratée de l’audiovisuel », elle « marque tout à la fois un changement de nature et un malaise de la démocratie représentative elle-même », elle « désigne un vide bien plus béant encore que celui qui résulterait d’une panne de la pensée ou d’un effacement provisoire des intellectuels ». La crise des médias est ainsi la manifestation d’une crise bien plus profonde : celle de la démocratie elle-même. Celle avec « des institutions malades comme la justice ou l’enseignement, à des relais politiques comme le parlement, à des structures d’encadrement comme les syndicats ou les partis […] ». Les médias étant « sommés, mine de rien, […] » de pallier cet état voire de « se substituer » à ces institutions et espaces de la démocratie représentative en déliquescence, c’est en quoi cette tâche est « ridicule ».

La crise des médias est également celle des « passions menteuses » qui gouvernent « donc très largement toute réflexion » sur ladite crise, il convient pour Guillebaud de s’efforcer « dès à présent, à plus de calme » et « de distance », malgré « l’urgence » de la question (qui se posait déjà au début des années 1990 et dont on peut retracer l’existence dès les premières manifestations du phénomène « médias » dans les sociétés modernes ou les sociétés issues de la démocratie moderne). Il convient aussi pour Guillebaud d’avoir conscience (et de l’accepter) que dans cette crise des médias, autant que dans la crise de la démocratie, « tout demeure provisoire et approximatif » ; qu’il faille peut-être « risquer, ici et là, quelques coups de pioche en profondeur ». C’est dans cette idée que je construis et je me penche sur cette question de la crise des médias indissociable de celle de la démocratie (précisément une crise qui illustre d’une « régression de cette démocratie pacifique et éclairée qu’on pouvait espérer voir prospérer avant la fin du siècle [XXe siècle] dans les pays industrialisés »).

Tel que le fait remarquer Charaudeau dans son ouvrage Les médias et l’information : L’impossible transparence du discours (2011) : « Le discours d’information est la base de la démocratie » – dans la mesure où, entre autres choses, me semble-t-il, il est une composante fondamentale du choix libre et éclairé du citoyen de la société dite démocratique; or, les médias sont d’importants producteurs d’un tel discours qui n’est pas sans effets sur ce choix tout autant que sur la réalité sociale (sa construction et son évolution), sur les institutions et les pratiques institutionnelles, etc. La notion ou le concept de démocratie, en reprenant Balibar dans l’entretien accordé à la Revue internationale et stratégique en 2017 dont le titre est « De la victoire du capitalisme à la défaite de la démocratie ? », est comprise principalement par « une distribution des pouvoirs et une certaine norme constitutionnelle », loin d’être un « régime constitué » le régime démocratique réfère à « un état social variable dans lequel les institutions, les mouvements sociaux, la participation civique tendent à conférer au plus grand nombre la plus grande responsabilité possible dans le gouvernement des intérêts collectifs ». La définition de la démocratie dans cette approche critique se comprend comme « une définition dynamique, relationnelle, conflictuelle », de telle sorte que aucune cité « n’est en soi démocratique : elle l’est plus ou moins à différents moments de son histoire et par comparaison avec d’autres, dans une proportion qui n’est jamais fixée à l’avance et ne saurait être définitive ».

[…]

La démocratie comme régime politique est dans les faits plus ou moins autoritaire et plus ou moins discriminatoire dans l’espace intérieur de toute communauté politique, il est affirmatif du gouvernement de soi tout autant qu’il est restrictif d’un tel gouvernement. Une des différences majeures avec les autres régimes politiques me semble-t-il réside dans l’obligation de justification des restrictions du gouvernement de soi, des discriminations et des autoritarismes, à l’aune des principes de la liberté et de l’égalité dont le respect est une clause fondamentale du vivre-ensemble démocratique. L’autre différence majeure est dans la reconnaissance principielle et effective du statut d’égale et libre participation de chaque citoyen dans le gouvernement des intérêts collectifs mais aussi dans la reconnaissance de la nécessité de contre-pouvoirs institutionnels (ou politiques) afin à la fois de sauvegarder la diversité des intérêts particuliers et de maintenir un relatif équilibre entre les intérêts particuliers divergents. Les contre-pouvoirs dans la conceptualisation moderne de la notion de démocratie sont impératifs pour plusieurs raisons ici je n’en retiendrais que deux : la neutralisation de l’hégémonie d’un pouvoir (institutionnel ou politique) sur les autres, la pleine et effective existence du pluralisme (dans le fonctionnement de la société).

Or, de nos jours, les sociétés dites démocratiques, en général, souffrent d’un affaiblissement significatif de telles raisons. Et le régime politique qu’est la démocratie semble éprouver d’importantes difficultés à résoudre cet état des choses, d’où aussi sa « crise ». Le discours d’information considéré comme la base même de la démocratie réunit dans l’idée de contre-pouvoir la neutralisation du pouvoir hégémonique et le pluralisme des idéologies (perceptions, croyances, argumentations, traductions, etc.), dans les deux cas il semble ne plus remplir effectivement ou efficacement cette double fonction.

Mais, d’autre part, à l’échelle du citoyen et même des acteurs socio-politiques, il véhicule l’idée selon laquelle la démocratie est fondamentalement le régime du pluralisme discursif et de l’information plurielle produite par différentes instances. Cette information est constitutive de la formation de l’opinion du citoyen qui est appelé à faire librement et de façon éclairée le choix d’une adhésion politique ou non à une proposition politique ou plusieurs propositions politiques s’inscrivant dans le gouvernement de l’intérêt collectif. Le choix exercé par un tel citoyen comme consentement apporté à quelque proposition politique est la source de toute légitimité démocratique. Seulement, la « crise de la démocratie » montre à cette échelle du citoyen la fragilisation d’une telle capacité et de la valeur même de ce choix opéré dans la mesure où l’information cruciale dans la formation d’une opinion éclairée est problématique autant dans sa production que dans le discours.

Pour saisir substantiellement l’enjeu (d’importance) des effets d’un tel discours (dans la société démocratique et sur le citoyen), il convient comme le fait Charaudeau (2011, 43-48) de considérer que : « Informer, c’est posséder un savoir ignoré de l’autre (« savoir »), avoir l’aptitude qui permet de le transmettre à cet autre (« pouvoir dire »), être légitimé dans cette activité de transmission (« pouvoir dire »). De plus, il suffit que l’on sache que quelqu’un ou une instance quelconque est en possession d’un savoir pour que l’on se crée un devoir de savoir qui nous rend dépendant de cette source d’information. Toute instance d’information, qu’elle le désire ou non, qu’elle le revendique ou le dénie, exerce un pouvoir de fait sur l’autre. Considéré à l’échelle collective des médias, cela permet de dire que les médias constituent une instance ayant une part de pouvoir social. » En outre, ajoute-t-il, « Tout revient à cette hypothèse que nous avons posée au départ, qui dit que la vérité n’est pas dans le discours mais seulement dans l’effet qu’il produit. En l’occurrence le discours d’information médiatique joue de cette influence en mettant en scène, de façon variable et avec des fortunes diverses, des effets d’authenticité, de vraisemblance et de dramatisation ».

En ce sens, en tant que producteurs de discours d’information, les médias sont un pouvoir (des acteurs ou agents de pouvoir, ils sont producteurs du discours d’information, ils agissent, ils exercent une action d’information), font le pouvoir : ils participent de la construction d’agents ou acteurs de pouvoir soit par leur discours d’information – faire prendre connaissance à ces agents d’un étant (conceptualisé ici distinctement de la conceptualisation heideggerienne qui oppose être et étant) qui leur donnerait soit des raisons d’agir soit des justifications de le faire, mais aussi servir de medium du pouvoir (instrument communicationnel du pouvoir) – objet au service du faire qu’est la manifestation du pouvoir. Dans une perspective politique, pouvoir – au-delà du faire – est entendu comme lieu socio-politique à partir duquel ces agents ou acteurs exercent leur volonté (ou autorité) sur les autres et sur l’espace public et sur différents territoires, sur plusieurs niveaux, sur plusieurs niveaux, de la vie socio-politique. Dans cet ordre de choses, le pouvoir des médias est cette capacité de rendre possible quelque chose (la possibilité d’être) et l’exercice de cette capacité (la réalisation de cette possibilité d’être). Ils peuvent permettre à travers le discours d’information à d’autres de faire le gain d’une capacité d’agir ou de renforcer leur capacité d’agir. Ils peuvent leur permettre d’élargir ou de renforcer leur position dans le champ social et politique (culturel, etc.) dans lequel d’autres agents se trouvent.

Les médias sont de la sorte un pouvoir, font ainsi le pouvoir. De plus, ils ont du pouvoir – dans la mesure où ils exercent une influence sur les autres agents ou acteurs possédant comme eux du pouvoir. Si nul ne peut être sans qu’il ne possède ce pouvoir d’être comme capacité d’être (préalable même à l’affirmation de son existence), de sorte qu’être (comme affirmation d’existence) est déjà pouvoir être (capacité d’affirmer cette existence) – ce qui est on le conviendra tautologique comme énoncé (voire d’une évidence, d’une banalité naïve), il n’en reste pas moins qu’être peut simplement être une reconnaissance (principielle ou formelle) d’un étant – comme il est (nature), en tant que ce qu’il est (singularité), et par-là même une reconnaissance de son pouvoir d’être ou tout au moins une présomption (affirmée) de son pouvoir d’être – sans que celui-ci reconnu comme étant (existence) n’ait effectivement le pouvoir d’être (capacité d’affirmer son être comme étant, en tant qu’étant). Dès lors, être (existence, réalité, étant) et pouvoir être (comme capacité de poser sa propre norme : faire, ne pas faire ; capacité de se faire et de se défaire) ne coïncident pas toujours ou ne sont pas toujours confondus (rassemblés ou mêlés dans un tout inextricable). L’on peut ainsi être sans pouvoir d’être, l’on ne peut en revanche pouvoir être sans être d’abord.

Cette précision me ramène à la question ici discutée, les médias sont un pouvoir parce qu’ils sont des producteurs du discours d’information, ils ont donc en soi ce pouvoir comme faire (faire, ne pas faire, se faire, se défaire), qu’ils exercent ce pouvoir qui est principalement le savoir et la connaissance, ce pouvoir crée une dépendance en même temps qu’il se présente comme une autorité légitime du savoir et de la connaissance, ce pouvoir leur permet de renforcer ou d’étendre leur position originelle dans le champ socio-politique (culturelle) tout autant que ce pouvoir participe de la construction d’un pouvoir chez d’autres partenaires ou participants de l’espace public (social et politique) : soit en tant que producteurs d’information soit en tant qu’objet de communication (objet ici dans le sens mediumatique, instrumental).

[…]

Le discours est compris par Charaudeau comme « l’intrication des conditions extradiscursives et des réalisations intradiscursives qui produit du sens ». Selon Charaudeau (2011, 29-42), le « sens n’est jamais donné par avance » parce qu’il « est construit par l’action langagière de l’homme en situation d’échange social » et ce « sens n’est jamais saisissable qu’à travers des formes » tout autant que toute « forme renvoie à du sens, tout sens renvoie à de la forme dans un rapport de solidarité réciproque ». En fin de compte, le sens « se construit au terme d’un double processus de sémiotisation : de transformation et de transaction. »

Le processus de transformation consistant à « transformer le ‘monde à signifier’ en monde ‘signifié’ en le structurant selon un certain nombre de catégories qui sont elles-mêmes exprimées par des formes », j’ajouterai à la suite de Charaudeau ces catégories sont identificatrices (elles identifient les choses comme telles : en les nommant, en les qualifiant comme choses auxquelles on assigne ou on a assigné des propriétés propres) et identificatoires (elles servent de processus d’identification : en rapportant au connu, au su). Nommer et qualifier « les êtres du monde » c’est s’engager en narrant et en argumentant, en évaluant et en modalisant (Charaudeau 2011, 29-42). Dès lors, selon Charaudeau, l’acte d’informer « s’inscrit donc dans ce processus en tant qu’il doit décrire (identifier-qualifier des faits), raconter (rapporter des événements), expliquer (fournir les causes de ces faits et événements) ».

Le processus de transaction « consiste, pour le sujet qui produit un acte de langage, à donner une signification psychosociale à son acte, c’est-à-dire à lui assigner un enjeu en fonction d’un certain nombre de paramètres : les hypothèses qu’il peut faire sur l’identité de l’autre, le destinataire-récepteur, quant à son savoir, sa position sociale, son état psychologique, ses aptitudes, ses intérêts, etc. ; l’effet qu’il veut produire sur cet autre ; le type de relation qu’il veut instaurer avec celui-ci et le type de régulation qu’il prévoit en fonction des paramètres précédents. » De la sorte que l’acte d’informer « participe de ce processus de transaction en faisant circuler entre les partenaires un objet de savoir que l’un est censé posséder et l’autre pas, que l’un est chargé de transmettre et l’autre est censé recevoir, comprendre, interpréter, subissant du même coup une modification par rapport à son état initial de connaissance. » C’est le processus de transaction qui commande le processus de transformation « et non l’inverse ».

L’individu « parle d’abord pour se mettre en relation avec l’autre, parce qu’il y va de sa propre existence, la conscience de soi passant par la prise en compte de l’autre, l’assimilation à l’autre et en même temps la différenciation d’avec cet autre », et ensuite il est question pour lui de « découper, décrire, structurer le monde ». Informer mobilise le langage qui « naît, vit et meurt dans une intersubjectivité », l’acte d’informer oblige à parler avec l’autre : « autrement dit, en parlant l’autre et en se parlant soi-même », c’est seulement de cette manière que « le monde, à cette occasion, est commenté, c’est-à-dire décrit et structuré ». En bout de ligne, le discours d’information est celui d’un monde signifié parce que décrit et commenté, et la tâche du producteur d’un tel discours est essentiellement celle de la signification du monde qui ne peut se faire qu’à travers une activité de description et de commentaire, cette signification doit impérativement se faire en parlant l’autre tout en se parlant soi-même – pour dire, l’impératif d’une traduction du monde afin de le rendre intelligible pour soi (et pour l’autre que soi) dont le résultat est sa signification en un langage compréhensible, l’impératif d’un langage (minimalement) commun ou partagé entre le producteur du discours et le destinataire du discours produit, l’impératif d’intégrer l’altérité dans son soi, l’impératif d’une réflexivité, l’impératif d’être présent et connecté ou en correspondance (en communication) : d’être-avec.

Le discours est ainsi « une mise en corrélation entre ces deux pôles » (transformation et transaction), et il est « toujours tourné vers autre chose que les seules règles d’usage de la langue » tout autant qu’il « résulte de la combinaison des circonstances dans lesquelles on parle ou écrit (l’identité de celui qui parle et de celui à qui il s’adresse, le rapport d’intentionnalité qui les relie et les conditions physiques de l’échange) avec la façon dont on parle » (Charaudeau 2011, 29-42). Si « le sens n’est jamais donné par avance », qu’il est un construit, il « n’est jamais saissable qu’à travers des formes » qui elles renvoient à du sens autant que « tout sens renvoie à de la forme dans un rapport de solidarité réciproque », il convient selon moi dans l’observation du phénomène médias et dans l’analyse de sa crise de s’attarder sur cette construction, sur cette mise en corrélation entre ces deux pôles structurés par des processus et dynamiques différents, sur les effets de vérité produit par le savoir transmis par le discours d’information, et de les saisir dans le contexte particulier de la société dite démocratique.

Pour Charaudeau (2011, 29-42), une réflexion menée sur l’information « revient à s’interroger sur la mécanique de construction du sens, la nature du savoir (résultat selon Charaudeau « d’une construction humaine à travers l’exercice du langage » et qui « consiste à rendre le monde intelligible en le catégorisant selon un certain nombre de paramètres dont la combinaison ne rend pas aisée sa description » mais aussi dont la « structuration dépend » de l’orientation du « regard de l’homme » « tourné vers le monde », regard qui dans cette perspective d’extériorité « tend à décrire ce monde en catégories de connaissance », regard qui dans une perspective d’intériorité c’est-à-dire tourné vers l’homme lui-même, « tend à construire des catégories de croyance ») qui est transmis et l’effet de vérité qu’elle peut produire sur le récepteur ». Je retiens ces trois éléments dans cette modeste analyse, ils me serviront de fil conducteur.

Pouvoir, ici, de façon générale, simplement, définit comme l’exercice de son influence sur autre que soi ou sur soi-même à travers une action modificatrice d’un état d’être qui vise l’atteinte d’un but (spécifique). Le pouvoir suggère dans son acceptation classique, quand il se comprend notamment comme action dirigée vers autre que soi, d’avoir un moyen de coercition (force) afin d’obliger cet autre à se conformer au vouloir, la coercition est inhérente au pouvoir sans nécessairement qu’elle s’entende seulement comme une capacité de sanction ou l’existence d’un régime de sanction mais elle peut s’entendre également ou différemment comme une forme de pression exercée sur cet autre dont on veut obtenir un agir conforme à son vouloir. Lorsque le pouvoir est une action dirigée de soi vers soi-même, elle consiste me semble-t-il à se persuader de quelque chose.

La persuasion comme le fait d’adopter une opinion, une attitude, sur le fondement de divers arguments intellectuels ou sentimentaux qui peuvent relever d’un devoir auquel on consent ou d’une désirabilité qui nous stimule, nous anime, rend quelque chose pour nous souhaitable et / ou souhaité.

Aussi, l’on peut ne pas exercer de pression sur cet autre afin qu’il agisse selon notre vouloir, on peut simplement le manipuler (par exemple en le séduisant, la séduction relève du soft power qui est en soi dénué de toute forme de coercition et de sanction – la coercition exprime la contrainte, la sanction dit la peine infligée ou qui serait possible de lui infliger).

La séduction s’articule autour de l’attraction (de l’attirance) et mobilise les notions de plaisir, d’admiration, de confiance. La séduction contrairement à l’adhésion provoquée par la coercition, la sanction, la crainte (la peur), est celle causée par la conviction, séduire c’est favoriser une conviction qui elle relève de la croyance, séduire pour la personne usant de cette stratégie vise l’atteinte du (statut de) convaincant.

Bien souvent, la frontière entre séduction (comme pratique de persuasion) et corruption (le fait d’amener quelqu’un à agir contre sa conscience ou son devoir ou ses intérêts véritablement propres en lui promettant quelque chose, ou bien encore d’avilir quelque chose en l’altérant ou en le pourrissant) est tenue. Le lien entretenu par les deux, entre autres choses, me semble-t-il, est celui de la promesse.

Séduire ou corrompre, c’est avant tout faire ou tenir une promesse. Séduire est porteur d’une promesse dénuée de menace. Corrompre est porteur d’une promesse qui peut dans bien des cas être supportée par la menace : par exemple, je te promets monts et merveilles si tu agis selon ma volonté (ou mon vouloir), mais si tu t’y refuses je te ferai subir des représailles (il y a là une double promesse conditionnée par ton choix de soumission ou ton choix de non-soumission à ma volonté). Ou être simplement la menace elle-même : par exemple, je te menace simplement de représailles si tu n’agis pas comme je le veux, la promesse explicite est les représailles et la promesse implicite est de t’assurer une tranquillité ou de t’épargner des représailles en cas d’obéissance ou de soumission.

De toutes les façons, la promesse est toujours présente dans la séduction ou la corruption et le pouvoir leur est intrinsèque. Ce dernier se manifeste comme une manipulation qui restreint l’espace d’actions possibles de celui qui est manipulé ou qui subit le pouvoir comme vouloir manifeste de l’autre, il y a dans le pouvoir une volonté d’épuration, d’exclusion, de discrimination, du non-souhaitable ou du non-désirable – une volonté de mise en ordre et aux ordres (d’ordonnancement), une dimension autoritaire et disciplinaire. Sur plusieurs plans, à plusieurs échelles et niveaux, les médias comme tout agent de pouvoir manipulent, corrompent, séduisent.

Leur pouvoir (comme capacité de faire et influence sur et exercice d’une telle influence) en m’inspirant de Guillebaud (1991) est à la fois de l’ordre de :  

l’information (faire / prendre connaissance et rendre accessible le savoir acquis à partir d’un fait / sujet; éclairer / ou produire une clarté / netteté sur un fait / sujet, sortir de l’invisibilité et de l’ignorance un fait / sujet, etc. – pouvoir de connaissance),

l’intimidation (d’une part, par l’autorité d’expertise et de sachant qu’il leur est reconnu qui force à la fois le respect de la parole et la considération de la parole ; d’autre part, par leur pouvoir de faire inspirant la soumission par la peur ou la crainte, suscitant la crainte ou la peur dans une perspective de mise en ordre, forçant par les injonctions – quelques fois dira-t-on par des admonestations – le respect d’une certaine normativité sociale politique idéologique culturelle) qui se situe autant au niveau de la capacité de persuasion et de la détention du savoir qu’au niveau de la fonction de surveillance qu’ils assument (surveillance des actions des acteurs / agents socio-politiques notamment) mais aussi qu’au niveau de la mise en ordre du discours social / politique / idéologique / culturel – dominant (voire de la mise aux ordres des discours minoritaires ou marginalisés, etc. – pouvoir d’ordonnancement),

la récupération (dans un entendement sémantique ordinaire définissant l’activité médiatique même – c’est-à-dire (re)trouver et / ou recueillir des traces, mais aussi dans un sens informationnel c’est l’analyse la présentation ou la mise en récit et l’interprétation des traces, etc.- pouvoir de traitement).

Un triple pouvoir donc : pouvoir de connaissance, pouvoir d’ordonnancement, pouvoir de traitement. C’est, me semble-t-il, dans le pouvoir de traitement situé dans l’ordre de la récupération qu’il s’observe la manipulation (entendue dans un double sens : le premier comme une action de maniement de quelque chose inscrite dans un processus de traitement de ladite chose dont le but visé par un tel processus est la production d’un savoir, d’une connaissance – c’est une obligation pratique propre au processus de traitement ; le second comme un abus de pouvoir parce qu’instrumentalisant – mettre au service de quelque politique – la trace à des fins autres que la simple production de la connaissance et de la transmission du savoir : orientation injustifiée, contrôle, domination, assujettissement, etc.). La manipulation, ici, dans mon propos, est qualifiée d’abusive lorsqu’elle découle du second sens, qu’elle s’en approche ou que l’on puisse l’en a rapproché par la simple observation analytique.

La manipulation est antérieure à l’information (comme savoir formé, connaissance constituée, le tout transmis ou communiqué), l’information (déjà manipulée) produit de l’influence sur ce qui la reçoit (influence entendue ici comme avoir un effet sur). L’influence est l’effet causé par une action modificatrice avant même qu’elle ne constitue une volonté de mise sous emprise de l’être sur lequel l’action s’exerce (ici dans le cas du discours d’information, le sens de manipulation n’est plus celui premier, il est davantage un abus de pouvoir observé ou situé dans l’intersubjectivité et s’inscrit à la fois dans une dynamique d’orientation injustifiée par rapport à la raison d’être même des médias et dans un but de contrôle, d’assujettissement, de domination de l’autre participant de l’intersubjectivité :  il ne s’agit plus d’exercer un pouvoir de connaissance mais d’exercer via le pouvoir de traitement un pouvoir d’ordonnancement).

L’influence comme effet modificateur n’est pas nécessairement conjointe d’une intentionnalité (la conscience d’être orienté vers un objet ou quelque chose) ou de l’intention d’orienter, de contrôler, de dominer, d’assujettir, etc. Elle se produit dès qu’il y a une modification d’un état de l’être, de la sorte tout un chacun est influencé par une pluralité d’êtres et influence une multitude d’êtres. L’être humain a une influence sur l’extériorité par ses actions modificatrices dont les conséquences changent l’état de l’étant (l’être qui existe comme tel), ces actions peuvent être dépourvues de toute conscience d’être orienté vers un objet ou quelque chose, elles peuvent être intentionnelles ou non, être directes ou indirectes, il n’en reste pas moins qu’elles ont de l’influence sur cet état de l’étant. Exercer son influence sur quelque être est une idée qui dit essentiellement que l’on change l’état d’un étant (d’une façon comme d’une autre).

Par ailleurs, dans l’intersubjectivité, toute influence n’est pas nocive ou dangereuse bien que toute influence chez l’être qui voit son étant modifié est une tentative d’atteinte à l’intégrité soit de son état d’indétermination (en lui affectant une détermination comme cela peut être le cas de la chose) soit de son pouvoir / sa possibilité de détermination (en restreignant ou en élargissant notamment son espace de prédicats possibles, en fragilisant ou en renforçant sa capacité de détermination, etc., comme cela peut être le cas des êtres vivants ou éprouvants).

Pour ce qui concerne l’être vivant (qui nous intéresse ici, le citoyen précisément), toute influence qui suggère donc une modification d’un étant est une tentative d’atteinte à l’intégrité de son autonomie de la volonté puisque l’influence serait susceptible de baliser sa liberté soit par une espèce d’altération des sens et significations de son cadre symbolique soit par une forme de conditionnement (obtention d’une réaction inconditionnelle suscitée par un stimulus inconditionnel, ou l’établissement d’un réflexe conditionnel déclenché par un stimulus artificiel : il y a dès lors un rapport mécaniciste entre la présence d’un tel stimulus et la réaction, l’attitude, le comportement voulu, attendu). Quand elle est plus atteinte que tentative d’atteinte c’est qu’elle a effectivement altéré le cadre symbolique et / ou conditionné l’être. La question de sa nocivité ou dangerosité se pose dès ce moment ; et, selon moi, cette question en pose une autre fondamentale qui est celle du degré d’atteinte.

En effet, quand le degré d’atteinte rend difficile l’assurance que cet être puisse effectivement se mettre à distance de ses influences en exerçant une critique de soi et des pouvoirs hétéronomiques (je veux dire que cet être puisse être effectivement en mesure de prendre conscience de telles influences – de tels pouvoirs hétéronomiques – et de les remettre en question : d’avoir et d’exercer l’esprit critique), ce degré d’atteinte devient problématique (pour dire inacceptable dans une société démocratique, fondamentalement contraire au concept moderne de démocratie). Un tel degré d’atteinte à l’intégrité de l’autonomie de la volonté, donc au fondement même de la liberté, est ainsi immoral (dans une perspective kantiste).

Les limites inacceptables (moralement parlant) de l’influence sont celles qui non pas fragilisent cette autonomie de la volonté (puisque d’une façon comme d’une autre dans le propre de l’être l’influence le fragilise en modifiant ou en altérant le cadre symbolique et / ou en conditionnant l’être) mais celles qui en le fragilisant vident la liberté de sa substance (c’est-à-dire que cet être influencé ne soit pas en mesure effectivement de poser sa propre loi en se détachant relativement des pouvoirs hétéronomiques et à penser ainsi qu’à se penser de façon éclairée – de se choisir sa propre norme de façon éclairée, dans une relative distance de pouvoirs hétérénomiques et des structures d’aliénation).

Il me semble qu’il est là le cœur même de l’enjeu de la liberté des citoyens dans la société démocratique. Dans le cas d’espèce, pour ce qui est des critiques formulées à l’encontre des médias accusés de ne pas être toujours neutres idéologiquement parlant, d’être biaisés – c’est-à-dire d’avoir un parti pris des choses, de ne pas être indépendamment de certains pouvoirs, etc., cette question fondamentale de l’effective exercice de la liberté qui s’entend dans celui du choix libre et éclairé met en exergue leur « trop » grande influence dans la formation d’une opinion véritablement libre et éclairée des citoyens. »

Pouvoir(s) Médias & Démocratie

De : Luc

À : Dave

Objet : Internet + 2020 = vortex?

On fait défiler en moyenne 12 étages par jour sur son cellulaire. Imagine quand on additionne pandémie, Black Lives Matter et vague de dénonciations. Bonjour les émotions.

Être aspiré par les mauvaises nouvelles, les anglophones ont un mot pour ça : le doomscrolling. Es-tu dans un vortex, toi aussi?

http://www.rad.ca/application

[Découverte partagée par Luc : Impostures Intellectuelles (ouvrage d’Alan Sokal et Jean Bricmont publié en 1997]

Au printemps 1996, une revue américaine fort respectée — Social Text — publiait un article au titre étrange :  » Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique.  » Son auteur, Alan Sokal, étayait ses divagations par des citations d’intellectuels célèbres, français et américains. Peu après, il révélait qu’il s’agissait d’une parodie. Son but était de s’attaquer, par la satire, à l’usage intempestif de terminologie scientifique et aux extrapolations abusives des sciences exactes aux sciences humaines. Plus généralement, il voulait dénoncer le relativisme postmoderne pour lequel l’objectivité est une simple convention sociale. Ce canular a déclenché un vif débat dans les milieux intellectuels, en France et à l’étranger.Dans ce livre, les auteurs ont rassemblé et commenté des textes illustrant les mystifications physico-mathématiques de Jacques Lacan, Julia Kristeva, Luce Irigaray, Bruno Latour, Jean Baudrillard, Gilles Deleuze, Félix Guattari et Paul Virilio, auteurs qui jouissent tous d’une grande notoriété aux États-Unis. Ils montrent que, derrière un jargon imposant et une érudition scientifique apparente, le roi est nu.

Les commentaires sont fermés.

Ce site vous est proposé par WordPress.com.