Au creux de l’été.. (des Purs Hommes & d’Autres)

« L’expression anglaise pour décrire là où nous en sommes dans la saison – et la campagne – est «the dog days of summer»: le creux de l’été. La nouveauté des temps chauds, les premiers festivals sont déjà derrière nous, les vacances aussi, pour plusieurs; les vitrines affichent déjà la mode d’automne, et, […], le temps est venu de penser à acheter les fournitures scolaires…

Le mois d’août est à l’année québécoise ce que le dimanche est à la semaine: un jour de congé, certes, mais un peu mélancolique, parce que demain ce sera lundi. Dans notre calendrier social bouleversé, lundi prochain sera effectivement un jour de rentrée…prématurée »

Le creux de l’été.

« Un secret qu’on se dit, qu’on se dit à soi-même sous une forme claire, est déjà perdu. Il ne peut exister qu’en nous, en ce soi trouble, ce cloître mal éclairé où la vérité doit non seulement toujours s’entourer d’ombres, mais encore être une part de cette ombre. Un vrai secret n’est jamais clair, même à sa propre conscience. Alors deux consciences pour un secret, c’est trop à mes yeux. Dès qu’on le dit, on le trahit et doublement : d’abord parce qu’on a mis des mots sur ce qui était un réseau mystérieux de vérités n’ayant de sens que dans notre silence intérieur ; ensuite parce que les mots qu’on a choisis pour le confesser ne resteront pas les mêmes dans la mémoire de celui qui le reçoit. Les mots du secret, qui sont la première trahison du secret, seront immanquablement trahis à leur tour dans l’esprit de celui à qui on le confie, qu’il le garde ou le répète.« 

« Cette année, dix-sept pays africains fêtent le soixantième anniversaire de leur indépendance, dont quatorze anciennes colonies françaises. Nous avons choisi de donner la parole à de jeunes auteurs de la diaspora et du continent, afin qu’ils nous en parlent soit à travers leur expérience, soit à partir d’œuvres africaines qui les ont marqués. Né au Sénégal, en 1990, Mohamed Mbougar Sarr, lauréat de nombreux prix littéraires dont le prix Ahmadou Kourouma 2015, ou encore le prix littérature monde 2018 du festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, nous parle du désenchantement postcolonial. Son dernier roman, De purs hommes, est paru aux éditions Philippe Rey. Une série proposée par Christian Eboulé.

La force de L’âge d’or n’est pas pour demain du ghanéen Ayi Kwei Armah repose sur le dilemme qui tourmente son protagoniste (simplement nommé « l’homme ») : comment, dans un pays récemment indépendant mais moralement failli, garder son intégrité malgré la pauvreté à laquelle elle condamne ?

Modeste cheminot, « l’homme » contemple, en refusant d’y participer, la corruption généralisée du Ghana, que les indépendants (et Nkrumah [Nkwame Nkrumah, premier président du Ghana indépendant, NDLR]) ont précipitée. Devant l’attitude de son mari, Oyo, qui rêve de sortir de la misère, le qualifie de « chichido », oiseau « qui déteste les excréments mais mange les asticots qui s’y complaisent ».

C’est donc sur une double scène (conjugale et collective) que le drame de l’homme, être seul mais lucide, se joue. Un putsch éclate (occasion d’un inoubliable passage où Koomson, ministre corrompu et camarade d’enfance de « l’homme », échappe aux militaires en passant par des latrines débordant de merde). Mais le nouveau pouvoir fera-t-il mieux ? L’âge d’or n’est pas pour demain, lit « l’homme » à l’arrière d’un car. Prédiction pessimiste ou foi en un avenir radieux, lointain mais possible ? »

Indépendances africaines 1/10 : à quand l’âge d’or ? par Mbougar Sarr

« Mohamed Mbougar Sarr est un brillant observateur de l’humanité. Sa plume sublime, dénuée de tout jugement, explore avec intelligence et perspicacité la source de l’intolérance, des craintes et de la grande solitude que chacun porte en soi.

Dans ce troisième roman, il parvient, par l’exploitation d’un seul thème, à travers son cheminement personnel et la confrontation de ses propres préjugés, à transcender les cultures et les frontières et à sonder l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus rassembleur : ses multiples contradictions.

Les purs hommes, ce sont « les seuls au Sénégal à qui on refuse une tombe. Les seuls à qui on refuse à la fois la mort et la vie ». Les góor-jigéen, les hommes-femmes, les homosexuels. Sujet tabou s’il en est un, dans ce pays de la Teranga, qui se targue de son hospitalité, que l’auteur exploite avec sensibilité, sans volonté de choquer, mais plutôt dans celle d’abaisser les défenses.

Ndéné Gueye, jeune professeur de lettres sénégalais déçu par l’enseignement, visionne une vidéo virale où le cadavre d’un homme homosexuel est déterré puis traîné hors d’un cimetière par une horde de gens en colère.

D’abord indifférent, le jeune homme se retrouve vite au cœur du débat, le doyen de l’université souhaitant interdire, au grand dam de Ndéné, l’enseignement de certains auteurs, dont Verlaine, connus pour leurs relations bisexuelles.

Dès lors, l’intellectuel, fatigué de l’hypocrisie morale d’une société engluée dans la tradition et muselée par la religion, cherche à comprendre le rejet et la cruauté dont sont victimes les homosexuels.

À travers ses rencontres avec différents personnages — son amante, Rama, bisexuelle et libre, son père, l’imam pour qui les préceptes religieux sont sacrés, Samba Awa, un travesti étoile du folklore local —, il trouvera le courage de fonder et de respecter ses propres convictions, l’audace d’être lui-même.

Bien que le roman s’attarde aux tares de la société sénégalaise, son propos et sa lutte pour l’ouverture, la bonté et la justice sont universels et résonnent plus que jamais à une époque où les acquis de l’égalité se fragilisent. Une œuvre magnifique et poignante. »

«De purs hommes»: Mohamed Mbougar Sarr et le courage d’être soi

« Ce sont de purs hommes parce qu’à n’importe quel moment la bêtise humaine peut les tuer, les soumettre à la violence en s’abritant sous un des nombreux masques dévoyés qu’elle utilise pour s’exprimer: culture, religion, pouvoir, richesse, gloire… Les homosexuels sont solidaires de l’humanité parce que l’humanité peut les tuer ou les exlure. On l’oublie trop souvent, ou on ne veut pas s’en souvenir: nous sommes liés à la violence, liés par elle les uns aux autres, capables à chaque instant de la commettre, à chaque instant de la subir. Et c’est aussi par ce pacte avec la violence métaphysique que chacun porte en lui, par ce pacte, autant que par tout autre, que nous sommes proches, que nous sommes semblables, que nous sommes des hommes. Je crois à la fraternité par l’amour. Je crois aussi à la fraternité par la violence. »

« Véritable fil rouge de son roman « De purs hommes », le thème de l’homosexualité permet à Mohamed Mbougar Sarr d’exprimer les contradictions d’une société.

En toile de fond, le Sénégal. Plus précisément sa capitale, Dakar, et son lot de paradoxes… Dans De purs hommes, Mohamed Mbougar Sarr livre un récit multidimensionnel avec, pour fil rouge, le thème de l’homosexualité.

Une question ô combien épineuse dans un pays où le goorjigeen (« homme-femme », en wolof) est considéré comme une aberration de la nature, un individu dépourvu du droit d’existence, un criminel tant au regard de la loi des hommes que de celle de Dieu, qui, socialement, pèsent lourd. Sarr part d’un fait-divers : la violente exhumation d’un corps dans un cimetière musulman. Un corps qui, étant exhibé nu, à la merci de la vindicte populaire, est « mis à mort » une deuxième fois.

Paradoxalement, dans cette scène décrite avec un luxe de détails saisissants, le lecteur est pris à la gorge mais éprouve à la fois une fascination morbide. Car dans ce roman, entre apprentissage et introspection, l’auteur livre un récit complexe, subtil, qui renvoie au cheminement de son héros. Celui-ci, un jeune professeur de lettres sénégalais, tombe sur une vidéo de l’exhumation. Et cette humiliation post-mortem filmée au téléphone portable le plonge dans un profond désarroi avant de le conduire à emprunter de dangereux sentiers.

Une société homophobe

L’auteur tire le fil de l’abominable, usant d’une verve nerveuse parsemée de subtiles évocations érotiques, mais surtout gorgée de convictions profondes – comme le droit à la différence – assénées tels des coups de hache. À travers les pérégrinations du héros, Sarr exprime les contradictions d’une société comme abrutie par des préceptes dont on ne situe plus vraiment l’origine. Comment comprendre l’admiration d’une société homophobe pour le superbe danseur aux jal-jali (ceintures de hanches), lourdement fardé, aux ongles vernis, à la robe pailletée et à la longue chevelure, qui vient amplifier la délicieuse folie du sabar, cette enivrante danse des corps ?

On note aussi une admirable charge poétique portée par l’inclination d’un vivant envers un mort, socle d’une interrogation constante sur ce qui fait que l’on est homme ou qu’on ne l’est pas. Sur la frontière si poreuse entre le pur et l’impur. « Ils appartenaient de plein droit à l’humanité pour une raison simple : ils faisaient partie de l’histoire de la violence humaine. » C’est ce que déroule Mohamed Mbougar Sarr dans ce roman percutant : les traits de la violence entre « purs hommes ». »

Et il est comment le dernier… Mohamed Mbougar Sarr ?

« Mohamed Mbougar Sarr, l’écrivain qui colle à la peau de la littérature

Djihadisme, migrants, homosexualité : dans ses deux prochains romans, le Sénégalais s’attaque aux réalités contemporaines, toujours habité par le verbe des grands auteurs.

Petite chemise col Mao, vieilles baskets blanches et mains cachées au fond des poches… Au Salon du livre de Paris, vendredi 24 mars, Mohamed Mbougar Sarr aurait pu passer inaperçu s’il n’était pas, à seulement 26 ans, considéré comme l’écrivain sénégalais le plus prometteur de sa génération. Repéré grâce à sa nouvelle, La Cale, qui a reçu le prix Stéphane-Hessel en 2014, il a été adoubé, l’année suivante, par le prix Ahmadou-Kourouma et le Grand Prix du roman métis pour sa première œuvre Terre ceinte (éd. Présence africaine).

Originaire de la ville de Diourbel, à une centaine de kilomètres à l’est de Dakar, l’aîné des sept garçons d’un médecin et d’une mère au foyer est conscient d’être un « privilégié ». C’est dans un français précis, où chaque mot est soupesé, qu’il s’adresse à ses interlocuteurs. Attentif à ses lecteurs plus qu’à la presse, il fera patienter l’intervieweuse d’un Facebook Live pour finir tranquillement une dédicace. Bref, le portrait craché d’un jeune écrivain qui, pour paraphraser le Général de Gaulle, a « une certaine idée de la littérature ».

Entre Kidal et Alep

« Dialoguer avec les morts est plaisant, ils ont écrit de si belles choses. » Et c’est ce que semble faire Mohamed Mbougar Sarr lorsqu’il peine à fixer ses interlocuteurs et lève les yeux au ciel pour trouver les mots justes. Malick Fall, Ousmane Sembène, Honoré de Balzac, Victor Hugo, Léon Tolstoï : « Je ne m’enorgueillis que de ce que j’ai lu. » Poussé par ses parents d’abord, puis par ses professeurs du Prytanée militaire de Saint-Louis – le meilleur établissement d’enseignement secondaire du Sénégal –, il explore les méandres et les exigences de l’écriture réaliste, qu’il va faire sienne.

Ce qui ne l’empêche pas d’agiter son imagination et de planter le décor de Terre ceinte dans une ville introuvable sur les cartes. Son nom, Kalep, sonne familièrement à l’oreille. Une sorte de contraction entre Kidal, dans le nord du Mali, en proie à la rébellion touareg en 2012 – au moment où il commence à écrire –, et Alep, en Syrie, où s’est engagée une bataille interminable entre l’armée du régime et les rebelles. « C’est un roman imaginaire mais qui s’ancre dans l’actualité. » Car la vie qu’on mène à Kalep, elle, est bien réelle. L’Armée des ombres, écrite en 1943 par Joseph Kessel, en pleine seconde guerre mondiale, l’a inspiré pour décrire au mieux le joug des djihadistes, la vie dans la peur et la survie dans la résistance.

« C’est compliqué de prendre en charge une Histoire en cours, de prendre à bras-le-corps une situation qui me préoccupait et préoccupait le reste du monde. » Mais il sait que son rôle est là : amener le lecteur à une réflexion plus profonde qu’à la lecture des journaux, une réflexion sur l’universalité et sur ce qui, dans les situations les plus inhumaines, nous rend le plus profondément et paradoxalement humain.

Deux romans dans les cartons

Mohamed Mbougar Sarr n’est pas naïf : « L’écriture est une arme fort dérisoire face à la réalité des attentats. » Pour lui, la littérature n’a plus le pouvoir d’influencer le monde. Aujourd’hui, la parole de l’écrivain n’a de valeur que littéraire. Malgré tout, il s’échine à écrire, se pliant à ce qu’il considère le paradoxe des écrivains : « La littérature ne peut pas changer le monde, mais défier la réalité en fait toute la beauté. » Et puis un roman est comme une dette : il a tant reçu des grands écrivains qu’il est de son devoir de transmettre à son tour. Alors il aide, déjà, de son mieux les tout jeunes et range dans son sac, à côté de l’imposant premier volume des Œuvres complètes d’Albert Camus, le premier petit roman d’une Sénégalaise à qui il a promis un retour.

Lui-même veut « bâtir une œuvre » avec une exigence sans cesse renouvelée pour que sa prose « soit digne d’être appelée “littérature” »Deux romans sont d’ores et déjà dans les cartons. « On dit toujours que le deuxième est moins bon que le premier, donc j’en ai écrit un deuxième puis, très vite, un troisième. » Le numéro deux, donc, qui sortira courant 2017, porte sur un village sicilien où la vie est rythmée par l’arrivée de migrants. Comme à Lampedusa ? Non, « ce roman est l’anti-Lampedusa tout en parlant de la même chose : l’accueil de migrants naufragés ». L’île italienne de 20 km2 est devenue un symbole médiatique, lui veut raconter l’envers du décor, « ce qu’il advient après le spectaculaire ».

Et, navigant de sujet délicat en sujet polémique, il a placé les homosexuels au Sénégal au cœur de son troisième ouvrage. Parfois déterrés dans les cimetières, souvent interdits par les mœurs et toujours punis par la loi. « Comme romancier, je n’ai qu’une seule arme : la langue ».

Marie Lechapelays »


« « Le présent ouvrage permet de lever certains préjugés qui veulent que l’homosexualité en Afrique soit uniquement pratiquée par les adeptes des cercles ésotériques ou les Blancs. L’exposé des faits est centré sur le Cameroun où l’auteur dévoile que les homosexuels, à travers leur minoration et la marginalisation dont ils sont l’objet, sont parvenus à monopoliser certains espaces sociaux pour en faire des marchés de traque sexuelle dans les grandes villes. » »

Charles Gueboguo

« « Sujet délicat mais qui mérite attention. Chaque jour une nouvelle vient nous dire la situation des homosexuels à travers le monde et en Afrique en particulier. Les homosexuels sont emprisonnés, pourchassés, tués, bref ils sont victime de répressions et sont obligés de se cacher même si dans certaines sphères ils s’organisent pour exister. Les homosexuels ont vécu cette situation en Europe et dans les pays développés et à force de luttes ils sont reconnus bon gré malgré, on parle même de leur pouvoir d’achat. Tous les parents n’acceptent pas la situation mais font avec. Qu’en est-il en Afrique ?

La situation est plus difficile en Afrique. Les infos venues du Sénégal ces derniers jours montrent à quel point la situation de ces gens est délicate. La pesanteur sociale, les traditions, les religions, jouent contre sa reconnaissance et le politique ne peut que suivre. Malgré les recours aux droits de l’homme, l’homosexualité a du mal à être visible en Afrique et c’est pourquoi il nous a semblé important d’inviter un chercheur qui vient de publier le seul livre paru sur la question et voici ses réflexions.

Ce travail de sociologie est un travail de recherche pour comprendre avant de juger, suivons- le.»

Source Grioo.com »

« « Homosexualité » en Afrique : construction historique.

L’homosexualité dans l’histoire de l’Afrique est souvent perçue à travers divers modèles incluant tantôt les classes d’âge, tantôt les rites d’initiation, tantôt la compensation de la présence féminine ou masculine.

C’est dire que toute construction de l’homosexualité dans l’histoire de l’Afrique doit nécessairement faire appel à l’univers des référents symboliques.

Ceux-ci sont alors porteurs de sens des pratiques sexuelles, et permettent de spécifier, d’éclairer les notions relatives auxdites pratiques en fonction du contexte d’appréciation.

Pratiques homosexuelles à travers les classes d’âge : les jeux érotiques chez les jeunes garçons. »

African Rainbow

« l’autre dispose librement de son corps et de ses pensées et réciproquement, chacun fait ce qu’il veut de son cul »

Tu fais ce que tu veux de ton cul

« « Afropea, Utopie post-occidentale et post-raciste de Léonora Miano.

En librairies fin septembre.

Extrait:

« La France se distingue de bien des pays par l’histoire qu’elle a écrite en Afrique, et par une importante présence afrodescendante sur son sol. La dissymétrie de ses relations avec l’Afrique subsaharienne, les représentations qu’elle véhicule de cette région du monde, influent sur la perception que l’on a des citoyens français d’ascendance subsaharienne. À partir du nom que s’est donné cette composante de la nation, une appellation faisant fusionner l’Europe et l’Afrique, Afropea examine l’histoire de ces deux espaces, la possibilité pour eux de renouveler leurs rapports, et l’apport des Afropéens dans la réinvention de l’identité française. Afropea invite à une désoccidentalisation de la France, archipel se déployant sur plusieurs océans et dont les habitants ont tous les visages de l’humanité. Cette refondation est la condition de la fraternité« . » » –

« Afropea est une expression de l’« afrotopia ». Elle réinvente. Quand on ne peut se prétendre de la « souche » on invente autre chose, on permet d’autres possibilités et on remet en cause ce qui a été pensé comme la normalité, l’universel. Penser afropea, c’est reconfigurer les idées de culture et d’identité. Penser afropea, c’est « habiter la frontière », c’est être issu.e d’identités frontalières nées du viol, de la déshumanisation, de la violence, de l’arrachement, d’une dystopie qui creuse encore les écarts. « Pour les Suds, la dystopie n’est pas un genre comme elle peut l’être dans l’imaginaire occidental, car elle a déjà été vécue » nous dit Françoise Vergès. L’utopie est alors une arme politique de libération. En reprenant les concepts de liberté et d’égalité prônés par l’Occident, l’afrotopie concrétise par contre ses idéaux, la révolution haïtienne en est un symbolique exemple. Elle tire sa force radicale de sa position de l’entre-deux. La diaspora noire, dont afropea constitue une matrice, est le fruit d’identités frontalières faites de rencontres, d’échanges, d’alliances politiques et artistiques. Elle a continuellement irrigué la modernité occidentale d’héritages culturels, artistiques et politiques cependant toujours minorisés et passibles d’appropriation culturelle. Elle propose une autre mise en commun : des réalités afrotopiques qui ne répondent pas aux frontières nationales.

Marie-Julie ChaluPenser AfropeaAfricultures. »

Afropéen(ne)

« Si la parole subsaharienne semble encore étouffée, la raison n’est pas à rechercher dans la langue qui en est le véhicule. Cela a d’abord à voir avec la perception de soi.« 

– Léonora MianoL’Impératif transgressif.

« Les écrits rassemblés dans ce recueil ont été rédigés à des moments différents, pour répondre à des sollicitations extérieures, ou dans le but d’exprimer une pensée sur des questions importantes à mes yeux. Tous m’apparaissent justifier l’intitulé choisi pour l’ouvrage. En effet, il s’est agi pour moi de poser un regard inhabituel sur certains sujets. L’enjeu fut de révéler ou de proposer des approches subsahariennes, méconnues à mon sens. Il fut aussi d’interroger les pratiques, discursives notamment, au sud du Sahara, afin d’améliorer la prise en compte des singularités de cet espace et de soumettre, modestement, un apport épistémologique. A travers des réflexions prenant appui sur la littérature, la langue ou l’écriture de l’histoire, c’est à la réhabilitation de la conscience de soi au sud du Sahara que j’espère contribuer. Les rapports de l’Afrique subsaharienne et de la France ou le traitement réservé, dans l’Hexagone, aux personnes d’ascendance subsaharienne sont bien sûr évoqués. Dans la logique panafricaine qui est la mienne, ces questions participent d’un continuum théorique. L’Afrique subsaharienne est aussi une réalité déterritorialisée, une transversalité identitaire, historique et politique. Comme telle, elle est présente dans les espaces diasporiques. Un des textes de l’ensemble, intitulé Sacrée marginale, semble se détacher un peu des autres. Plus personnel car ancrée dans mon expérience d’auteur en France, il renforce la cohérence de l’ensemble. »

– Avant-propos, L’Impératif transgressif.

En pensant le rapport de l’Afrique au et à son monde, L’impératif transgressif s’inscrit dans les publications du moment comme l’Afrotopia de Felwine Sarr, ou les brillants essais d’Achille Mbembe. Les communications et réflexions qui composent cet ouvrage sont d’ailleurs minutieusement documentées et l’on sent, à la lecture, l’intellectuelle qui se dessine de plus en plus clairement derrière l’écrivaine.

Non pas révolutionnaire mais néanmoins radicale Léonora Miano est ici fidèle à elle-même. Quitte à agacer il ne faut pas avoir peur de mettre des coups de pieds dans la fourmilière, accompagnant par là le constant renouvèlement du monde.

« La société que l’on a connue jusque-là n’est pas donnée comme telle pour l’éternité. […] Il convient donc de s’assurer que les graines germent à nouveau, quelle qu’en soit la manière, et que les champs demeurent fertiles, même s’il faut, pour cela, y mettre le feu. »

[…] »

– Alice Lefilleul.

« Pour la plupart des gens, la langue française appartient aux autochtones de ce beau pays de France. Ce n’est pas mon point de vue. Si le français a germé en France, il y a fort longtemps qu’il fut rempoté ailleurs, loin d’ici, où il pousse allègrement et de manière tout à fait inattendue. Dans ces territoires lointains, il a parfois un rythme, une couleur et une saveur particuliers. Puisqu’on ne pouvait plus faire autrement que le parler, il fallait pouvoir se l’approprier, y transvaser son esprit et sa culture, afin de pouvoir s’y reconnaître. C’est dans un de ces pays, le Cameroun, que j’ai vu le jour, dans les années soixante-dix. La colonisation était passée, et ce n’est pas sous la férule des civilisateurs que cette langue me fut inculquée. C’est celle que mes parents m’ont transmise petite fille, celle de nos échanges familiaux passés et présents. C’est donc une de mes langues, tout simplement, les autres étant le douala et l’anglais. Je ne l’ai jamais vraiment rattachée à la seule France, ni senti qu’elle m’était imposée.

D’ailleurs, les instituteurs puis les professeurs qui m’en ont enseigné la complexité n’avaient jamais quitté l’Afrique. Tous avaient étudié au Cameroun, et depuis que je vis en France il me semble qu’ils la parlaient bien mieux que ceux qui s’imaginent encore en être les seuls et uniques ayants droit. Si le français ne fut jamais pour moi la langue de la France métropolitaine, c’est parce que les programmes scolaires de mon pays l’utilisaient pour proposer la lecture de Molière, d’Aimé Césaire et de Richard Wright (puisque le Cameroun a également l’anglais comme langue officielle, nous lisions en anglais des auteurs africains comme Chinua Achebe ou Wole Soyinka, sans la plus petite pensée pour Shakespeare.). La langue française a naturellement été mon premier passage vers Langston Hughes, Countee Cullen, James Baldwin et Chester Himes, bien avant qu’il me soit donné de lire ces auteurs dans leur langue. Jamais aucune question ne m’a animée à ce propos. J’aimais les livres, j’habitais la partie francophone du Cameroun et les y trouvais donc plus aisément en français.

Dans le faisceau linguistique et culturel qui forme mon identité frontalière, éminemment métisse, le français est la langue de l’esprit, de la cérébralité. Je pense en français, et c’est donc en français que je produis une littérature dont les structures sont aux antipodes du roman français classique, mes influences étant ailleurs. Cette langue n’est pas en compétition avec les autres. Chacune a sa place dans mon système de fonctionnement particulier. Dans cet univers intérieur, le français qui régit mon mental n’a aucune raison de se sentir menacé.

Penser dans une langue, cela suppose que cette dernière influe fortement sur votre manière d’être au monde, dans la mesure où les langues ne sont pas simplement des outils de communication mais bel et bien des manières différentes d’envisager le monde. C’est en cela qu’elles sont le premier véhicule de la culture, et forcément un enjeu politique. C’est dans ce dernier registre que se classe la francophonie : c’est pour la France un des derniers symboles de sa puissance. Pour l’Afrique qui n’a pas encore osé affirmer ses droits sur son patrimoine colonial, qui peine encore à dire que cette langue est son trésor de guerre, qu’elle l’a payée rubis sur l’ongle et qu’elle ne la doit plus à quiconque, la francophonie semble encore n’être que l’instrument d’une fâcheuse infantilisation.

On peut en donner comme exemple le fait que les littératures africaines ou caribéennes de langue française ne jouissent pas du même prestige que la grande littérature française. Pourtant, il faudra peut-être un jour prochain que les Français aillent en Afrique, aux Antilles ou même en Haïti afin d’y réapprendre la langue de leurs pères, un peu comme Orphée descendant aux enfers pour chercher Eurydice. Dans le mythe grec, je crois me souvenir qu’Hadès retint la belle ? De même le français pousse désormais à l’ombre des baobabs. Les lianes de la forêt équatoriale du Cameroun l’enserrent puissamment, et le fleuve Wouri n’a pas fini de s’en saisir pour imprimer la longue épopée de ceux qui peuplent ses rives. Allez donc le reprendre ! »

Léonora Miano »Le français pousse à l’ombre des baobabs’. » –

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