Café matinal en compagnie de Yann

Ce samedi matin, j’étais en compagnie de yann, je prenais mon café en le lisant, j’ai adoré. Adoré : le café (pour ne rien changer), le texte de yann (toujours d’une plume d’une sophistication extraordinaire et d’une formulation rafraîchissante des choses), et yann (auteur au goût exquis des mots dont l‘authentique personnalité savoureuse – ce fameux être soi ou être soi-même – ne déserte jamais son propre écrit). J’ai adoré ce moment (première séquence très agréable d’une journée que j’espère continuera sur cette lancée, qui m’offrira un tel plaisir). Et je me suis dit que je devais le partager avec toi.

Yann est une plume que j’admire beaucoup (les critiques littéraires sont quasi unanimes : son style – un peu baroque – d’une grande exigence est flamboyant), je l’ai rencontrée il y a plus d’une décennie au cours de l’une de mes traversées des mondes, cette plume et ses productions m’ont substantiellement transformé en m’emportant vers des ailleurs dont la beauté est en fait dérisoire en comparaison de toutes les richesses de leurs lieux (de saint john perse au marquis de sade en passant par tant d’autres). Ces ailleurs du possible ou des possibles, rencontres de sensations diverses dont l’exposition et l’intégration mutuelles créent fatalement des re-nominations d’une sauvagerie salutaire, ces ailleurs de traduction ou de formulation littéraire et poétique d’un réel dont on ne sait jamais s’il est véritable ou simplement dans notre tête ou véritable parce qu’il est justement dans notre tête, yann j’avais quoi entre 20 ans et 25 ans m’a emporté vers ces ailleurs et je n’ai jamais plus été le même.

Yann a écrit un formidable livre il y a quelques années : Plantation Massa-Lanmaux (« l’histoire d’une révolte des esclaves noirs d’une plantation située dans une île au XVIIIe siècle et dirigée par des aristocrates. Scènes violentes avec tortures dans une écriture qui doit beaucoup aux auteurs du XVIIIe, en particulier au marquis de Sade. En sous-écriture une satire du colonialisme et du néo-colonialisme actuel. ») Ce livre n’a pas plu à tout le monde, avec ce type de sujet (en plus de ces rencontres de sensations diverses d’une sauvagerie qui rendait – pour certains yeux – plus civilisés les primitifs que cette civilité des civilisés-barbares) le jugement (ou la critique même) n’a que peu de chose à voir avec la qualité (littéraire) de l’oeuvre, tout se passe ailleurs (du moins, c’est une hypothèse).

« Yann Garvoz est un écrivain français, francophone – ainsi qu’il le revendique – né en 1970. Agrégé de Mathématiques, il passe néanmoins une Licence de Lettres Classiques puis une Maîtrise de Lettres Modernes pour mieux aborder ses projets dans l’écriture. Il quitte la France après ses études et découvre la Guadeloupe – le passé colonial de la France – où il se fixe quelques années et où est établie une partie de sa famille. Ensuite, il effectue plusieurs séjours dans des endroits retirés et sauvages de l’Amérique du Nord (comme le Maine), où le jeune homme s’adonne à l’écriture. Yann Garvoz est installé maintenant à Toronto (Canada) et enseigne au Lycée Français. Il exprime à travers son œuvre un intérêt affirmé pour le fait colonial français ainsi que pour la langue française et son évolution à travers les siècles. Auteur de plusieurs nouvelles primées dans des concours, Yann Garvoz présente son premier roman en 2011, qui marque l’aboutissement de son premier projet littéraire. Plantation Massa-Lanmaux est son titre : une satire du colonialisme et du néo-colonialisme actuel. L’action se déroule au 18ème sur une île siècle dans une plantation où a lieu une révolte d’esclaves. Le terme Massa-Lanmaux est un jeu de mots en résonnance au terme créole Mas a Lanmò qui signifie masque de la mort, une figure des défilés de Carnaval aux Antilles. Nous retiendrons également dans ce roman l’art de combiner le langage du 18ème siècle au français contemporain. Les nouvelles de Yann Garvoz sont à paraître chez le même éditeur (Maurice Nadeau) qui a publié Plantation Massa-Lanmaux. L’auteur travaille à l’écriture d’un deuxième roman « La Bibliothèque des Sables (titre provisoire), qui explore ce lien entre le terrain et la langue l’histoire et la géographie, la littérature, la France ».« 

« Le navire épuisa son mouvement en dérivant avec mollesse jusqu’au milieu du golfe tranquille, puis il s’immobilisa à une demi-encablure du rivage ; l’équipage, sans prêter plus d’attention à une vue qui lui était habituelle, ferlait tranquillement les voiles et tentait de faire adhérer l’ancre sur le fond sableux. Pendant ce temps les passagers s’étaient relevés et rhabillés avec des gestes gourds. Ils quittèrent un à un l’abri de toile pour procéder aux préparatifs de débarquement, chacun tâchant de repérer et de rassembler l’approvisionnement qui lui était propre parmi le lot commun. Pas plus que les noirs ils ne s’attardaient sur le paysage, qui n’était pour eux que le lieu banal de leur affairement quotidien. Un seul des passagers ne s’associait pas à l’activité générale, et ne se pressait pas de quitter sa position : c’était un jeune homme maigre et pâle, aux longs cheveux noirs, aux vêtements sombres et austères, boutonnés jusqu’au col, peu adaptés au climat suffocant. Le dernier à s’extraire de sous le tendelet, un gaillard, quant à lui, de forte carrure, à la physionomie énergique et hâlée, encadrée de larges favoris grisonnants, lui lança avant de s’éloigner à son tour : « Vous voilà de retour chez vous Donatien. » »

Je me souviens que quelques mois après sa parution, yann (que je n’ai jamais physiquement rencontré) m’écrivait (nous avions l’habitude de la conversation épistolaire) qu’il se faisait violemment attaquer par une meute de racistes etc. Son message vibrait de colère, avec un peu de tristesse, avec beaucoup de rage, et c’est cette sensation entre ça et cela que je percevais de son message qui m’a fait ne jamais l’oublier. J’avais entre 20 ans et 25 ans et ce fût l’une des premières fois que je me posais cette autre grande question de ma minable et misérable existence : « suis-je le gardien de mon frère?« , et yann (comme bien et tant d’autres) m’offrait une réponse d’une foudroyante clarté.

Tu comprends donc, pour toutes ces raisons et tellement d’autres, pourquoi j’aime tant lire yann. Ces textes souvent résultent de ses exils dans les lieux de solitude, ils sont quelques fois des carnets de voyage dans la solitude, des récits de sensations diverses d’un voyageur de solitude, des traversées solitaires des grands espaces et des mondes qui comme il l’écrirait sans doute sont si souvent ceux de (la) solitude.

Mais, ainsi qu’il le soulignerait peut-être également, même dans les solitudes nous ne sommes jamais tout à fait seul(e)s. Nous ne quittons jamais les autres, les autres sont ce ‘ce qui ne meurt jamais’. Les autres nous habitent, nous possèdent, nous obsèdent, nous inspirent, et tant de fois nous ramènent à quelque chose que l’on croit être soi-même – parce que ce quelque chose est un sens de nous-mêmes. Nous ne pouvons quitter les autres, nous ne voulons quitter les autres, et bien des fois nos voyages (ou nos fuites) dans la solitude et de solitude (ou quelque chose qui y ressemble) ont au fond pour destinations ces autres-là comme des quêtes dont nous ne savons jamais toujours à quoi elles renvoient ni pourquoi sont-elles pour nous si nécessaires voire impératives. Quêtes anarchiques et leurs improbables dérivations avec des productions prolifiques de nous-mêmes, nous de basse extraction, nous de basses strates, nous strass (et peut-être trop souvent paillettes) presque stellaires, nous ombres avec toutes nos ombres ainsi que celles des autres, nous constamment en germination et en fructifications plurielles stoppées si souvent brutalement par la mort, nous exhibitions clair-obscur de l’obscur avec toutes ses nuances et ses variations d’intensité – de densité, nous en pointillé..

Bref, ce matin, j’ai pris mon premier café de la journée en compagnie de mon très cher yann, je n’ai pas assez de bons mots pour te dire à quel point j’ai adoré. La journée, cet autre voyage spécial ou ordinaire (on verra bien), s’annonce bien (le cas échéant, on fera avec, au mieux, avec la modestie des moyens – du possible, des possibles).

« Fui… Un double voyage m’a conduit au salutaire et bel estrangement de soi.

Il est de commune sagesse d’en remontrer à ceux qui, négligeant – dit en tout cas l’observateur de commune sagesse – de s’affronter à leurs contradictions, à leurs noeuds intimes, à leurs douleurs électives, choisissent plutôt de partir vers un bel ailleurs, où on ne les y prendra plus. Avec cette remontrance que l’on m’a bien tôt faite, je suis en désaccord: il est faux je crois de dire qu’on ne résout rien en partant. Après tout Alexandre a tranché d’un coup d’épée le noeud Gordien, avant que d’entreprendre un très grand et très inoubliable voyage, et parfois – je dis bien parfois – mieux vaut rejeter nos nodosités internes à leur obscur, emmi nos taillis et sous-bois de basses strates, où il se pourrait bien qu’avec le temps elles se dissolvent, englouties dans les germinations prolifiques, les poussées et les fructifications anarchiques, les dérivations et renominations sauvages, qui là règnent. (J’ai lu que le noeud Gordien aurait été fait d’un bois de cornouiller.) Je plains ceux qui tant d’importance accordent à la fade illusion d’être eux-mêmes, qu’ils ne peuvent ni ne souhaitent s’en décrocher un instant: ombres d’une ombre.

La première échappée m’a été offerte, et ce n’est pas nouveau, par la littérature. Journal du 28 mars 2020: « Docteur Jivago: immense début, pathétique, tout de suite de plain-pied avec le plus grand tragique de la condition humaine. Si loin des minableries, de l’acharnement au détail plat et mesquin d’un livre français contemporain. » Durant deux mois Jivago m’accompagnera dans les forêts de bouleaux et les tempêtes de neige, ouvrant à un vent sauvage et vivifiant les voies communi(c)antes entre le monde du texte et celui que l’on dit « réel ». Si je l’avais lu dans un autre contexte le livre m’aurait emporté de même dans son tumulte, mais il se produit parfois – souvent – le petit miracle d’une adéquation entre ce que l’on vit et ce que l’on lit, entre les paysages intérieurs dressés par les incantations de l’auteur et ceux que parcourt l’oeil ; ou encore entre la corde tendue d’une émotion intime oubliée et la vibration d’une phrase qui vient lui rendre vie.

Puis le 30 juin je me suis physiquement échappé. A l’aube j’ai roulé ma valise sur les pavés d’un monde froid et silencieux; l’espace était dépeuplé par la peur. Dans ma pochette quelques laissez-passer que l’on aurait crus désuets : lettres signés et certificats. Affublé de la nouveauté du masque chirurgical j’ai embarqué dans une sorte de RER entièrement vide – je ne savais même pas s’il circulerait, ni si j’avais le droit de me déplacer, ni si un contrôle ne m’arrêterait pas dans ma fuite. Il n’y eut aucun contrôle, à peine y eut-il quelqu’autre humain, si ce n’est en silhouettes esquissées, dubitatives et méfiantes, en marge de ma vue ; peut-être s’agissait-il, se rendant à leurs offices, des travailleurs de ces infrastructures qui continuaient à fonctionner à vide. Car le wagon désert glissait dans le grand tube de béton impersonnel, dans les boyaux d’un monde inconnu ; et la plate-forme de changement de train était tout aussi vide, on ne savait même plus ce qu’éclairait la lumière des néons dans ce souterrain. « Ils » maintenaient tout en fonction, mais « ils », quels qu’ils soient et où qu’ils fussent, auraient pu tout aussi bien tout abandonner à l’obscurité. Les publicités n’avaient pas été changées et vantaient des magasins fermés. Enfin j’arrivai à l’aéroport, tout aussi vide et silencieux, avec ses esplanades livrées à la joie des oiseaux, ses commerces morts, barrés des rubans jaunes que l’on associe dans les films aux scènes de crime. Un seul écran en fonctionnement, où s’annonçaient une majorité d’annulations et aussi quelques destinations subsistantes, surréelles dans un monde pétrifié : Tel-Aviv, Houston, Toronto… Qui existait là-bas? Moi peut-être, bientôt ? Cages de verre glissant dans le silence, les reflets passent sur les parois d’une lumière d’après les hommes… Coeur mécanique paradoxal des trottoirs roulants, angoisse le silence… Portes fermées, partout : personne dans les longs couloirs et les salles d’attente démesurées, personne aux sièges tendus de rubans jaunes, les mêmes rubans jaunes que ceux barrant les portes des magasins et interdisant les tables des cafés.

Le masque aussi participe de la minoration du monde, en tranchant par le milieu le champ de vision. Comptoir. Une employée masquée et affairée, aux yeux plissés par le souci, procède à l’enregistrement: nous ne sommes qu’une poignée de momies anonymes à guetter en silence les gestes de l’opératrice… Puis d’autres couloirs vides à parcourir, et toujours cette impression d’être dans le monde comme l’unique passager d’un paquebot dont les machineries seraient activées en coulisse et en sourdine par un équipage invisible (j’avais fait autrefois un tel rêve d’un immense vaisseau interstellaire, vide, à part moi et ma famille). La derréalisation habituelle des espaces préalables aux transports entre les pays et les continents – lieux toujours en pointillés, abolis par les attentes et les anticipations de ceux qui ne font que passer – s’amplifie de leur vacuité et de leur clôture partielle. Dans la salle d’attente attribuée à mon vol patientent en silence, assises, éparses, d’autres momies absorbées dans leurs mondes intérieurs (ou leurs téléphones). Devant moi apparaît enfin, encore indécis, le tunnel de la délivrance – un coude en dérobe les directions à la vue, et le petit jour gris d’un matin qui peine à se lever, sourdant des lucarnes, ne mitige la pénombre que d’une lumière brouillée et sinistre.

Devant les bornes informatisées levées de part et d’autre de l’entrée de ce tunnel, un grand homme en costume, suant, les yeux cernés, procède à des vérifications; chaque passager est conduit à l’écart, il faut soudain de très grandes raisons pour avoir le droit de voyager. Je lui présente mes sauf-conduits ; l’homme, qui paraît plus fiévreux et accablé que n’importe quel malade éventuel qu’il lui faudrait refouler, me reproche quelque chose que je ne comprends pas bien: que je n’aie pas mes originaux d’actes de naissance, certificats de mariages, et autres !? Mais entreprend t-on un voyage incertain chargé des originaux parfois uniques de ses documents importants !? L’homme est très tendu, il téléphone à l’ambassade du Canada, me passe sans aucune précaution son téléphone professionnel, dans lequel il vient de parler sans masque, moi non plus je n’ai pas encore acquis les gestes du virus, j’enlève mon masque pour pouvoir répondre et parler plus aisément : au bout du fil j’entends un accent québécois, une voix d’abord suspicieuse puis chaleureuse, lorsque j’explique: oui Canada… habitant… Toronto… marié… enfant… donné des cours à l’université… nominé au Prix Trillium… Cette dernière mention emporte l’affaire, un escroc de hasard n’inventerait sans doute pas un truc comme ça ! La voix du diplomate coule comme un miel dans mes oreilles et sur mon coeur : lecteur cette phrase est bien kitsch, mais n’oublie pas que depuis des jours et des semaines je sombrais sans fin dans un cul de basse-fosse, et que cette voix m’accorde la sortie, la rémission ! Le diplomate s’étonne que je n’aie pas tout simplement demandé la résidence canadienne, puis conclut en me souhaitant bon voyage. Je redonne son portable, peut-être couvert des germes mêlés de plusieurs passagers, au grand cerbère, qui s’agite encore un peu et se scandalise, veut convaincre son interlocuteur : comment mais il n’a pas ses documents originaux ! Qu’en a-t-il à faire de me laisser partir au Canada, et que je lui débarrasse le plancher ? Ne devrait-il plutôt s’en satisfaire ? Finalement l’escogriffe raccroche et me redonne mes documents, et ma carte d’embarquement : coupon du passage entre les mondes.

Un peu plus tard nous embarquons, en troupeau hagard et maladroit. Puis assis dans un Boeing presque vide. Il faut garder le masque. Je n’aperçois que des fragments d’un autre passager plus loin dans ma zone: toujours cette impression d’être dans un monde fantôme, dans des machines continuant à fonctionner pour personne ou presque. Même les hôtesses ne s’approchent pas et deviennent des effigies animées : plus tard l’une d’elles, au visage invisible sous le masque, me tendra de loin une boîte en carton contenant un sandwich sans goût. Mais partout, la feuille d’érable rouge du Canada: ce pays m’accueille pour la deuxième fois en des temps bouleversés. A la vue de ce signe du nouveau monde, après les mois de tension et de restrictions progressives de mouvement, de libertés que l’on croyait définitivement acquises, je me mets à pleurer. Comme le faisaient peut-être les passagers des premiers navires atlantiques, lorsqu’ils apercevaient une feuille d’arbre dansant à la surface des flots.

Durant le vol, seul, je travaille, puis je regarde un film… Ad Astra ! Brad Pitt flotte vers les étoiles à la recherche de son père, tandis que glissent sur son casque de cosmonaute les froids reflets du cosmos. Moi je suis un père qui vole vers son fils. J’ai organisé ma quarantaine obligatoire à l’entrée sud de la Baie Géorgienne, immense échancrure de l’encore plus immense Lac Huron, là où la rivière Coldwater alimente la baie et le lac. (Nous parlons là d’un lac qui couvrirait approximativement un dixième de la france, dix départements, en gros). J’avais recherché sur internet un endroit où je pourrai accéder sans véhicule à de la forêt et à une étendue d’eau. J’ai trouvé et réservé un « cabin » sommaire mais bien placé (les locations touristiques étaient interdites pour cause de Covid mais n’ayant pas de résidence en Ontario je ressortais de l’assistance aux réfugiés). Pour le reste je n’ai obtenu que peu d’informations (cliquer) sur Waubaushene, puisque tel était le nom de l’endroit où je passerai ma quarantaine. Le mot serait transcrit d’un langage « natif-américain » (je n’ai pas trouvé de précisions, mais il est logique de penser, vu la région, qu’il s’agirait du langage des Wendat, ceux que nos explorateurs ont appelés Hurons du fait de leur coiffure) et signifierait peut-être « la terre des marais rocailleux ». Le trappeur français Etienne Brûlé (un personnage iconique de l’histoire franco-canadienne) y aurait été le premier européen en 1610. Champlain y conduisit un raid Franco-Wendat contre les iroquois en 1615. En 1649 deux missionnaires jésuites français y furent tués par les Iroquois. »

Coronablog 5 Voyage spécial par Yann Garvoz

« Littérature, cinéma, séries…, et si en invitant le lecteur à une aventure personnelle, la fiction contribuait à élargir et approfondir notre expérience morale. Là où les systèmes sont prompts à poser de grands principes abstraits et désincarnés, elle constitue un accès irremplaçable à la complexité de la vie éthique.

Platon n’y allait pas par quatre chemins : il faut bannir le poète de la cité. Il nuit à la vertu, expliquait-il dans le livre X de La République : « Il flatte la partie de l’âme qui est privée de réflexion (…), il fabrique artificiellement des simulacres, et il se tient absolument à l’écart du vrai. » Art et éthique pour Platon ne font pas bon ménage ! Une idée que peu de philosophes aujourd’hui soutiendraient encore. Il est même de bon ton de s’appuyer sur quelques exemples littéraires en classe de philosophie. Citer Phèdre de Racine pour illustrer un cours sur les passions constitue presque un passage obligé. La littérature est souvent un plaisant faire-valoir pour les philosophes, un réservoir d’exemples grâce auxquels ils peuvent faire habilement montre de leur culture.

Une vision sans doute réductrice de l’apport de la littérature, et de la fiction en général, à la compréhension éthique. Que de nombreux artistes au cours des siècles se soient targués de faire œuvre de vertu, le fait est bien connu, notamment dans la littérature classique. Les Fables de Jean de La Fontaine sont dans toutes les mémoires. L’abbé Prévost au 18e siècle dans l’« Avis de l’auteur » qui accompagnait son roman, Manon Lescaut, l’affirmait sans détour : « Outre le plaisir d’une lecture agréable, on y trouvera peu d’événements qui ne puissent servir à l’instruction des mœurs ; et c’est rendre, à mon avis, un service considérable au public, que de l’instruire en l’amusant. » Une vision moraliste de la littérature largement déniée, notamment par les théories formalistes refusant d’asservir le texte à toute autre fin que lui-même.

De récents courants philosophiques entendent pourtant aujourd’hui montrer l’apport de la littérature à la philosophie morale. Non pour édifier, mais pour affiner notre expérience morale. C’est notamment le cas outre-Atlantique de Martha Nussbaum, qui a largement contribué à relancer la réflexion sur les liens unissant philosophie et littérature (1). L’intérêt que porte la philosophe à la littérature est indissociable du travail qu’elle mène pour réhabiliter les émotions.

Les méandres de la vie éthique

Pour elle, la lecture est une véritable « aventure de la personnalité » contribuant à l’éducation morale. M. Nussbaum commente ainsi longuement La Coupe d’or de Henry James (2). Dans ce roman, l’héroïne, Maggie Verver, aspire à une perfection morale sans faille. Elle a épousé un noble italien, le prince Amerigo qui peu avant leur mariage avait fait la rencontre de Charlotte Stants, une ancienne maîtresse. Maggie, ignorant la nature de leurs liens, convainc son père, Adam, d’épouser cette dernière. Mais le père et la fille très liés ne parviennent pas à satisfaire leur conjoint respectif. Les deux anciens amants délaissés finissent donc par céder à l’adultère. L’une des forces de ce roman pour M. Nussbaum est précisément de montrer toute la beauté de la quête morale de Maggie tout en mettant en évidence ses limites. Tant et si bien que l’infidélité apparaît inéluctable. Lorsque Maggie découvre l’adultère, elle pose un autre regard et apprend peu à peu à vivre dans un monde qui n’est pas le monde impossible de la perfection morale, mais un monde déchu où innocence et péché sont intimement liés. Elle décide alors de regagner son époux et persuade son père, auquel elle cache la vérité, de partir pour l’Amérique. « L’idée que nos amours et nos engagements sont liés de telle sorte que l’infidélité et le manque de sensibilité sont des aspects plus ou moins inévitables, même dans les meilleurs exemples d’amour, est une idée qu’un texte philosophique aurait du mal à construire par une argumentation directe », explique M. Nussbaum. Pour ceux qui refusent de voir dans la morale un système de règles étanches au réel, la littérature apparaît donc comme un outil précieux pour mettre au jour la complexité de la vie éthique qu’un long raisonnement serait incapable de restituer.

En France, Jacques Bouveresse est l’un de ceux qui s’attachent à montrer l’apport de la littérature à la réflexion éthique. Spécialiste de Ludwig Wittgenstein et fin lecteur de l’écrivain Robert Musil, il juge que la littérature permet précisément de mettre à nu les limites d’une certaine philosophie morale : « La meilleure façon dont la littérature puisse servir la cause de la vérité morale est celle qui consiste à combattre le mensonge moral par excellence, autrement dit l’idéalisme moral (3). » C’est précisément parce que la morale n’est ni simple ni univoque que la littérature apparaît précieuse. La littérature, explique-t-il, « peut nous apprendre à regarder et à voir – et à regarder et à voir beaucoup plus de choses que nous le permettrait à elle seule la vie réelle – là où nous sommes tentés un peu trop tôt et un peu trop vite de penser (4) ». La littérature nous offre un savoir irremplaçable sur les singularités et à ce titre est pour la réflexion éthique bien plus précieuse qu’un système de principes bien ordonné.

Mais la littérature n’est pas seule à nourrir notre expérience morale. Le cinéma également, comme l’a mis en évidence le philosophe américain Stanley Cavell. Il peut y avoir une contribution morale du cinéma, qui n’est pas sentencieuse mais se donne à voir à travers les situations, les conversations et les pratiques qui apparaissent à l’écran. Telles les comédies hollywoodiennes du remariage qui montrent à travers les retrouvailles d’un couple non pas la disparition du problème mais l’acceptation des différences et de notre finitude (5).

Des séries immorales ?

Aujourd’hui, l’essor des séries réinterroge la part que peut prendre la fiction dans l’enrichissement de notre vie morale. Voilà qui pourrait surprendre tant sont nombreux ceux à pointer combien les séries aujourd’hui semblent prendre plaisir à explorer précisément les voies nombreuses de l’immoralité. Violence, sexe, corruption… sont les ingrédients pimentés de nombreuses séries actuelles, qu’il s’agisse de Game of ThronesHomelandVikings ou House of Cards… La Télévision suisse romande a même jugé bon de renoncer à la diffusion de la série Dexter estimant qu’elle n’était pas compatible avec les valeurs d’une chaîne publique. Tant et si bien que le sémiologue Vincent Colonna donne pour titre L’Adieu à la morale, son deuxième tome de L’Art des séries télé (2015). Si les séries populaires tendent à être édifiantes et à valoriser les happy ends, celles destinées à un public plus exigeant jouent davantage sur le registre de la transgression : telle Breaking Bad dans laquelle un professeur de chimie atteint d’un cancer devient un producteur et trafiquant de méthamphétamine. Les séries seraient-elles devenues immorales ? Pas d’édification ou de touchants tableaux de la vertu mais de la matière néanmoins pour réfléchir aux valeurs et principes en situation. Plus en profondeur peut-être que d’autres voies. C’est ce que note la philosophe Mélissa Thériault dans son article « À quoi servent les séries télé » : « Une série télévisée peut favoriser la réflexion morale autant (sinon plus) que le roman ou le film en nous permettant de comparer différents modèles de comportements, justement parce qu’elle permet de mieux simuler une situation. La série permet quelque chose d’inédit, qui combine l’effet procuré par le roman (la durée dans le temps) et celui qui se produit à l’écoute d’un film (l’immersion visuelle). Cette durée qui excède de beaucoup celle de l’expérience cinématographique – même lorsqu’on regarde une série en rafale – permet de prendre du recul pour évaluer un problème, ce qui permet de modifier sa position ou de laisser celle-ci évoluer, de revoir la situation à la lumière d’autres contextes (6). » Analysant Game of Thrones, où meurtres, trahison et concupiscence ne cessent de rivaliser, Marianne Chaillan (7) met en évidence combien certains personnages peuvent incarner les grandes postures morales : Ned Stark donnant corps au déontologisme de Kant tandis que Tywinn Lannister suivrait une morale conséquentialiste proche de celle de Jeremy Bentham.

Peut-on soutenir pour autant que la fiction nous rendrait meilleurs ? À tout le moins est-il légitime de penser qu’elle affine notre perception morale. En allant au-delà de l’abstraction des principes philosophiques, elle nous permet d’explorer le champ de la singularité et la complexité du réel. » –

La fiction nous rend-elle meilleurs ?, par Catherine Halpern


Bande sonore d’une journée au creux de l’été

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