De l’Impossible Deuil..

Esther – Mère
Marie Ruth – GrandMère

La semaine dernière, j’ai eu une longue conversation matinale avec mon très cher oscar. Une très longue conversation audio-video sur un réseau social. Oscar est un de mes plus vieux amis, je l’aime beaucoup et entre lui et moi cela n’a pas toujours été un long fleuve tranquille ; pour dire, je ne suis pas évident, comme lui aussi, et en fait lorsqu’il me regarde c’est son propre reflet qu’il voit. Un reflet d’imperfections et une réalité peu confortable de soi, cela n’est ni facile ni agréable. Oscar et moi, il nous a fallu du temps pour trouver une façon adéquate d’être ensemble, aujourd’hui lorsque l’on nous observe entre lui et moi cela semble si évident, naturel, une imbrication plus ou moins harmonieuse du divers et de nous faits divers.

Je n’ai pas besoin de parler pour que oscar me comprenne, il n’a pas besoin de dire ou de me dire pour que je sache, il n’a pas besoin d’expliquer ou de se justifier pour que je saisisse toutes ses raisons et tous ses sens de lui-même et des choses parce que depuis toutes ces années il m’a donné accès à ses lieux propres, aux espaces de son intériorité, à son plurivers composé d’un nombre considérable d’univers avec chacun une multitude de dimensions, je n’ai pas besoin d’expliquer ou de justifier parce que j’ai fait pareil avec lui ; et malgré le temps, lui et moi, nous nous découvrons toujours un peu plus à la fois semblables et autrement (et quelques fois autrement semblables). Avec tout ça, j’ai toute confiance en oscar, il peut parler pour moi lorsque je ne suis pas, faire mon récit de soi quand je ne suis pas en mesure de le faire, il peut exiger à ma place lorsque je suis empêché, je lui fais confiance car je sais qu’il m’a vu réellement dans ce que je suis, il a vu ma face – ce clair-obscur pas toujours très net et aux plurielles nuances, et à bien des égards avec le temps la sienne a un peu les mêmes contours, les mêmes traits, sans jamais être tout à fait pareille. Voilà aussi l’un des sens de ce « Tu es mon Autre ». Oscar est mon Autre.

Oscar m’a rappelé que cela faisait 13-15 ans que nous n’avions pas re-vu la face de l’autre, il m’a fait la remarque que la mienne restait toujours aussi adulescente (black don’t crack, dit-on) et la sienne d’une barbe grisâtre (de maturité) à la justin trudeau (qui passerait très bien en couverture de rolling stone magazine). Durant cette conversation, comme tu peux le deviner nous avons passé en revue l’essentiel de ce que nous avons manqué dans l’existence de l’un et de l’autre, nous avons rigolé comme des gamins, nous avons constaté à quel point nos rêves de jeunes idéalistes n’étaient pas totalement morts tout en sachant que nous n’y arriverons pas pour une diversité de raisons (de nos conditions personnelles de vie aux conditions même de notre temps / de notre époque / de nos mondes, etc.), nous nous sommes titillés dans un esprit bon enfant (oscar est doué pour le sarcasme ravageur d’une grande subtilité, pour l’ironie incisive très souvent imperceptible), et nous avions l’impression que cela ne faisait pas plus d’une décennie que nous nous étions pas vraiment parlés, nous avions le sentiment que c’était hier la dernière fois que nous nous avions partagé une bonne bière bien frappée (comme il se dit d’où je viens) et non que cela faisait environ 15 ans.

Au bout de cette conversation, dans les formules de conclusion qui clôturent généralement de tels échanges, oscar m’a demandé comment je vivais le deuil de mère. Je lui ai répondu que je ne le vivais pas puisque je n’en étais tout bonnement pas capable. Ce deuil m’est impossible. Oscar m’a regardé et il m’a vu pour la première fois dans une souffrance, une douleur, une fragilité qu’il a souvent devinée sans jamais en faire l’expérience. Il a vu les larmes brûlantes du polaire, larmes qui perlent dans le regard mais qui jamais ne sortent, oscar a gardé un long silence et m’a dit « Je n’ai pas de mots », j’ai souri et lui ai répondu « Le silence me suffit ».

Cela fait des mois que je garde le silence, que j’essaie de me rendre inaudibles tous les cris et hurlements intérieurs causés par cet évènement traumatique, que je crie et je hurle toute ma colère ma frustration mon sentiment de culpabilité sans jamais dire un mot, que j’ai des pleurs qui surgissent de nulle part à des moments de la journée qui n’ont rien à voir avec cette réalité, que j’ai les mains le corps qui tremblent sans que je ne m’en rende compte et ne comprenne pourquoi (et c’est Princesse J. qui m’a fait remarquer ces tremblements), que je me mets en position fœtale sous la douche sans que je ne sache pourquoi j’ai besoin de l’être, que je n’ai plus vraiment goût à rien et même que je ressens une profonde indifférence pour plus de choses qu’à l’accoutumée, etc. Depuis ce printemps, une partie de moi est morte avec mère.

Cela fait quelques semaines que je me dis que je devrais prendre la plume et l’écrire, que cela me ferait du bien et que cela pourrait être d’une quelconque utilité à tous et toutes ceux et celles qui ont vécu un tel évènement traumatique qu’est la perte (brutale) d’un(e) proche, qui vivent une telle perte, qui la vivront. Prendre la plume afin de verbaliser ce que je ne peux dire, ce que je n’ai pas véritablement envie de partager autour de moi (même avec mes propres intimes), ce que je ne sais pas vraiment formuler mais qui est là à la fois fortement présent et invisible impalpable diffus confus tumultueux cimetière mais que je ressens dans mes entrailles dans ma chair mon esprit mon âme. Prendre la plume pour sortir ce que j’ai bien conscience qu’il doit sortir parce que plus le temps passe plus j’ai cette terrible nausée de l’existence et cette irrépressible envie de vomir, d’ailleurs je ne compte plus le nombre de fois depuis des mois que j’ai vomi comme ça pour rien. Prendre la plume pour (me) survivre, encore peut-on réellement (se) survivre, ce que l’on puisse faire je crois c’est essayer au mieux de ses moyens de ne pas totalement sombrer, ou qu’en sombrant ou en s’ombrant d’espérer que la chute ne sera pas indéfinie et qu’elle aboutira bien quelque part (que l’on souhaiterait un choc plus ou moins gérable ou relativement encaissable) et à partir de ce quelque part l’on (re)partirait à nouveau (si possible) vers des destinations plus ou moins inconnues (ou peu connues), des lieux d’espérance, de délivrance. Prendre la plume pour se mettre sur les chemins difficiles de la guérison, pour se mettre en quête de lieux d’espérance, de délivrance. Des destinations de renaissance.

J’ai souvent dit ici je crois que l’une des raisons me poussant à écrire est purement égoïste, il s’agit de moi et de ma quête de guérison de toutes ces choses que je n’ai jamais depuis mon enfance clairement identifiées, et pourtant j’ai fait des études en psychologie, j’ai lu freud jung frankl et les autres, j’ai cherché des réponses dans les spiritualités humaines de toutes sortes, dans une pluralité de lieux et d’espaces et d’univers, dans les hédonismes les épicurismes les ascétismes et tous les -ismes philosophiques, dans les littératures et les arts, dans les biographies des individus, dans tant et tellement d’expériences d’une si grande diversité. Je n’ai jamais pu clairement identifier toutes ces choses, alors je me suis dit enfant qu’il me fallait écrire pour (les) vomir : c’est pourquoi j’ai dès le départ qualifié, j’avais quoi 9-11 ans mes premiers écrits de « vomissures ». Et « vomissures » fût l’un des premiers titres auquel j’ai pensé en nommant ce blogue (avant finalement d’opter pour les « 50 nuances de dave » – un titre plus adéquat par rapport à ce plurivers), c’est cette idée qui est sous-entendue dans le fait de me dire « scribouilleur ». L’on ne peut se prétendre auteur lorsque ce que l’on fait c’est « vomir » et non vraiment « écrire ». Personne n’est (ou ne peut être) prétentieuse ou présomptueuse quand elle vomit, personne n’est remarquable quand elle vomit, personne n’est exceptionnelle ou que sais-je encore quand elle vomit, pareil quand elle défèque ou lâche des flatulences. J’avais 9-11 ans, j’ai commencé à et par vomir, au début de l’adolescence à / par péter, et depuis ma vingtaine à / par déféquer. Écrire, purement et proprement égoïste, les Autres n’existent pas, il ne s’agit que de moi. Moi. Moi. Moi. Rien que moi.

J’ai souvent dit ici je crois que l’une des raisons me poussant à écrire est un besoin thérapeutique, il s’agit de mes maladies de toutes sortes et des maladies du monde que j’ai chopées, j’écris comme un patient se racontant (couché ou assis) sur le divan et s’adressant à un thérapeute (qui est en fin de compte un double de moi). J’écris comme un thérapeute écoute des patients se racontant au double d’eux-mêmes, et nulle véritable guérison à espérer de tout ça, il est simplement question de pouvoir dire et de le dire comme on le veut ou tel que l’on en est capable. Le dire thérapeutique avec ces moi pluriels et ses je à la fois personnels et impersonnels comme l’incorporation des je-Autres en soi (les maladies du monde des je-Autres), le patient qui parle de lui, et lui ce sont en (large) partie les je-Autres qui prennent la parole tandis que lui tient la plume (et encore la tient-il vraiment), le thérapeute qui écoute avec les oreilles (de toutes sortes) des je-Autres et qui si souvent croit s’entendre dire, se raconter. Bref, écrire non pas pour sauver le monde (comment saurais-je, pourrais-je sauver le monde, alors que j’ai toutes les misères du monde à me sauver moi-même, et même je ne veux pas sauver ce putain de monde, j’attends de lui un minimum de respect de lui-même), mais d’abord comme une quête de guérison, un besoin thérapeutique, et tant d’autres raisons dont je n’ai pas encore trouvé l’adéquate formulation ou dont je ne suis pas tout à fait certain.

Ce samedi matin, en prenant mon café, j’ai pris la plume pour vomir, (me) survivre, comme un besoin thérapeutique. Et la vomissure, la survie, la thérapie, a la gueule pas joli-joli de ce texte. Il parle d’une chute de l’être causée par la perte d’un être qui faisait partie de soi, de la mort d’une partie de soi, de toute l’impossibilité de pouvoir vivre le deuil de cette partie morte de soi. J’écris sans avoir penser à quoi que ce soit (pour ne rien changer) : peut-on vraiment penser à comment on va vomir, à la structure de son vomissement, au style du vomissement, etc. Question rhétorique. On vomit, on pète, on chie, etc., comme ça vient, l’essentiel est ailleurs.

Tu le constates bien, l’un des effets sur moi du décès de mère est que plus que jamais (plus qu’avant) je n’en ai absolument rien à branler de ce que x y z pense, juge, etc., (négativement ou positivement) de ma personne. Plus que jamais, je regarde ça et.. rien.. rien du tout. Cela m’indiffère plus que jamais, et si je réagis (quelques fois) à certaines choses c’est parce qu’elles sont foncièrement des actes de mépris, d’irrespect, d’humiliation, et souvent d’inhumanité, je réagis non pas parce que cela me fait un truc mais simplement parce que je ne puis accepter, tolérer, le mépris, l’irrespect, l’humiliation (qui dit substantiellement infériorisation) et l’inhumanité. Je réagis proportionnellement au degré, à l’intensité, à la densité même, de tels actes. Une réaction souvent d’une grande condescendance, brutalité, férocité, violence, proprement d’une certaine incivilité, c’est voulu ainsi.

Que les gens racontent des tas de trucs, c’est leur problème, mais qu’ils ne viennent pas trop me faire chier en me traitant comme de la merde (ou en voulant me faire passer pour une merde, etc.) et espérer de moi que je les embrasse sur la bouche, ou sur la joue – je ne suis pas le christ (et je ne le serai jamais). Tu me diras « il y a des manières de faire » à quoi je te répondrai « oui effectivement ».

Tu sais la civilité (par exemple) peut sous bien des aspects n’être qu’une forme de domination, une injonction à un conformisme qui permet de contrôler les individus en les maintenant dans le rang et à leur place (qui n’est pas toujours celle de l’égale dignité), la civilité peut être une façon d’imposer au dire des modalités qui atténuent (voire vide) la force naturelle du dire (ce qui a pour conséquence de la neutraliser). La civilité peut être sous cet angle-là un bâillonnement de la dénonciation ou de la contestation, un étouffement de la légitime et juste colère, etc. De l’autre côté, ceux et celles qui prétendent faire preuve de civilité ne se gênent pas trop (sous le vernis de politesse, de bienséances, de ‘bonnes manières’) de faire preuve d’une incroyable sauvagerie envers les Autres, d’être absolument (sous couvert d’un beau vocabulaire propre sur lui mais d’une extraordinaire violence) primitifs ou barbares, d’être très peu civilisés en mobilisant un registre soutenu de la langue, d’être grossiers obscènes indécents vulgaires en usant de grands mots tout académiciens intellectuels littéraires (des grands mots de la ‘bonne société’, de la ‘bonne éducation’, de la ‘haute / grande société’, de la ‘grande / haute éducation’, etc.).

J’y réponds généralement sans subterfuges, avec des mots de rien du tout qui sentent mauvais comme des pets ou l’haleine fétide des abysses, des mots sales ou qui ne savent pas se tenir à table, des mots qui rotent dans un ‘je-m’en-foutisme’ jouissif ou qui ont l’odeur pestilentielle de la vomissure, des mots de merde sortant mon trou de balle, des mots-urine qui pissent sur cette connerie, des mots d’une brutale nudité obscène vulgaire indécente grossière qui sont le reflet de la bêtise de cette ‘civilité’ de barbares de sauvages de primitifs. Dans ce genre de situation, j’emmerde profondément cette connerie, cette bêtise, et je veux qu’elle la sente dans son être en espérant (vœu pieux sans doute) lui faire comprendre, de mon point de vue, à partir de ma personne humaine, un ou deux trois trucs d’une certaine importance.

Au-delà de la manière de dire, il y a aussi les idées, les formulations qui associent des termes dépréciatifs (qui expriment pour l’Autre un regard d’une rare violence de condescendance, de mépris, d’humiliation, etc.) dans un tout discursif d’une infériorisation, déshumanisation, sous-humanisation, épouvantable. Par exemple, tu as des personnes qui parlent des tiers-mondes, avec civilité, en associant systématiquement pauvreté + tiers-mondes, guerres + tiers-mondes, violences sexuelles faites aux femmes + tiers-monde, corruptions + tiers-mondes, retards intellectuels + tiers-mondes, exotismes et folklores + tiers-mondes, bon / bonnes sauvages + tiers-mondes, etc. Autre exemple, ces derniers temps, tu l’as peut-être noté, on parle de plus en plus « d’ensauvagement de la société », une expression qui a une résonance d’extrême-droite (nazi) particulière, tu as des gens qui en étant d’une remarquable civilité viennent t’expliquer à quel point toi (par exemple minorité visible puisque ce n’est pas bien entendu la majorité visible qui contribue selon eux / elles à l’ensauvagement de la société) tu es au fond non seulement un grand problème contemporain mais aussi (surtout) un péril pour la ‘civilisation’. Ainsi que ce soient des idées, des formulations d’idées, je ne m’encombre pas (toujours) de ‘civilité’ (dans le sens définitoire que ces eux / elles lui donne) et je te fais sentir toutes les puanteurs de ta merde avec ma propre merde. A un moment donné, faut vraiment (vraiment vraiment) arrêter de prendre les Autres pour des débiles finis, des demeurés finitos, des rien ou des rien du tout envers lesquels l’on peut tout se permettre.

Mère n’aurait pas toujours approuvé, mais de son vivant devant certains trucs elle n’a pas souvent réagi avec du savoir-vivre, elle a été sans civilité, et dans ces situations-là elle n’en avait rien à foutre. Je l’ai dit plusieurs fois ici : je suis le fils de mère, la fille qu’elle n’a jamais eue. Ce qui lui importait était d’être une source de fierté pour ses enfants, fierté non pas une question d’amour-propre (de suffisance, d’arrogance, de prétention, etc.) mais profondément une question de courage seulement compréhensible dans le sens de dignité humaine. Comme elle me le disait très souvent : « Toutou, ne tolère aucun manque de respect ! Tu ne peux laisser les autres te mettre à genoux pour qu’ils se sentent grands ! Tu ne peux être un paillasson sur lequel les autres viennent essuyer leurs immondices ! » Mais aussi : « Toutou, ne te laisse jamais aliéner par les compliments, les bons sentiments, le plaisir, le désir, la gloire, le prestige, la renommée, la réputation, la peur ! » J’avais entre 9 ans et 11 ans. J’ai ainsi fait très tôt du respect inconditionnel de la dignité humaine quelque chose de fondamental pour moi, du refus entêté de toute forme d’aliénation un principe d’existence duquel découlent certaines attitudes / comportements / façons d’être, du rejet catégorique de toute poursuite de la gloire du prestige de la renommée de la réputation (d’exiger et de vouloir être dans l’ombre par exemple et non sous les projecteurs), de la vigilance obsessionnelle quant à mes propres désirs et des plaisirs.

Voilà, depuis que j’ai 9 ans, pourquoi je n’ai rien à cirer (dans son sens d’indifférence) de ce que x y z pense, juge, etc., de ma personne ; pourquoi j’ai pu en déconsidération de ce ‘qu’en dira-t-on’ me présenter tant de fois sans honte et sans peur devant les Autres ; pourquoi je me suis toujours assumé comme à la fois singularité non-négociable et commun (banalité, ordinaire) sans jamais accepter de répondre aux injonctions abusives de justification de soi (mais en offrant des clarifications de soi si seulement j’en suis capable) ou de me conformer à ce ‘tu dois rentrer dans le rang’ (‘tu dois suivre les règles’) qui loin d’être un appel à une nécessaire cohésion (d’ensemble, du groupe, de l’être-ensemble collectif) est un abus d’autorité (un autoritarisme illégitime) qui se veut une domination, un contrôle, une désintégration de soi. Je ne me suis jamais vraiment soucié des grammaires de la reconnaissance, j’ai trop souvent (depuis l’âge de 9 ans) violé de telles règles car elles me paraissaient abusives et injustifiables. J’ai toujours fait mon truc, anonymement, dans mon coin, et quant aux restes tel que j’ai l’habitude de le dire : alea jacta est. Pour dire, on verra bien.

On a souvent pris cela pour de l’effronterie, même au sein de ma propre famille, j’ai reçu des châtiments corporels (à l’école, dans ma famille, etc.) comme non pas seulement punition mais volonté de ‘briser l’animal’ aux fins de ‘domestication’ comme un de mes enseignants jésuites me l’a une fois balancé au primaire (en m’infligeant 100 coups de fouet aux fesses – nues bien sûr). Mes frères charly et chrispy aussi m’ont (très sévèrement) châtié (et très très souvent humiliés) parce qu’il fallait ‘civiliser toutou’ leur cadet, mes ‘ami(e)s’ d’enfance m’ont souvent rejeté et stigmatisé du fait de ma ‘singularité’ qui voulait dire leur complète incompréhension de qui j’étais, j’ai au cours de ma modeste existence reçu tellement de violences parce que j’étais comme je suis que je suis incapable de m’en souvenir (mais est-ce que je le veux vraiment). Toi qui lis ça tu en as sans doute reçu pire, tu comprends donc pourquoi tu as peut-être l’impression que je te comprends ou de ce lien entre toi et moi, d’autres dans le monde en reçoivent encore de nos jours pire et je les comprends sans jamais affirmer que nous sommes pareils. Je suis donc un peu immunisé contre certaines choses, tu comprends donc pourquoi certaines choses m’indiffèrent.

Par exemple, il y a quelques années, les pitoyables (peut-être adéquatement pathétiques) tentatives d’un jeune enseignant à l’université qui a tout fait pour me ‘briser’ en m’humiliant par des évaluations minables difficilement justifiées et justifiables. Le mec s’est toujours arrangé à me filer qu’importe la qualité de mes travaux de recherche une évaluation en-deçà de la moyenne de mon groupe, tu sais un 69% (et dieu seul sait à quel point le 69 est une des positions du kama sutra que j’apprécie beaucoup) alors que la moyenne du groupe était 70%, la seule fois que j’ai reçu un 98% de sa part (et encore avec une critique personnelle mi-figue mi-raisin de sa part de ma performance) c’était par ce qu’il ne pouvait me donner un 69% sans justifier d’une telle évaluation d’un travail et présentation de groupe (applaudis par la quasi-totalité de nos confrères et consœurs comme ‘meilleur’ de la session) auprès de mes collègues. S’il me donnait 69% il l’attribuait aussi à ces collègues-là, le mec n’a pas osé. Mon travail de recherche pour cette session (du séminaire) a reçu une note je crois de 34.5 / 40 de la part d’une évaluatrice externe (dont je n’ai jamais su l’identité et elle ne me connaissait pas) qui a eu des critiques et remarques très riches et enrichissantes, le mec a reçu ma note et tu sais ce qu’il a fait ? Il m’a enlevé 5 points (donc de 34.5 ma note est tombée à 29.5). La raison ? Avais-je commis une faute impardonnable tant sur le fond que sur la forme qui justifierait une telle sanction négative si sévère ? Non, j’avais simplement produit un travail de recherche d’environ 80 pages, et selon lui je méritais une telle sanction au nom de (accroches-toi) : du respect du principe d’égalité (car contrairement à mes collègues, confrères et consœurs, j’avais produit un travail volumineux sur une question d’une grande complexité puisqu’il s’agissait de réfléchir et d’analyser sur les états contemporains de la diversité culturelle dans la globalisation / la mondialisation). Le mec n’avait jamais communiquer sur le nombre de pages maximal pour les travaux (contrairement à la plupart des enseignant/e/s), il avait écrit dans son plan de cours que le minimum était 20 pages, et le mec était le type d’enseignant qui obligeait les étudiants à lire des chapitres de bouquins d’universitaires d’une cinquantaine de pages chacun alors qu’une vingtaine de pages aurait largement suffit à introduire à la thématique (il a d’ailleurs essayé de forcer – en insistant très lourdement – mon groupe de travail et de présentation à augmenter le nombre de pages des textes d’appoint à notre présentation, une de mes collègues lui a répondu que 20-30 pages c’était assez pour saisir la thématique, et le mec a répondu un truc du genre que cela ferait certainement plaisir aux collègues mais dans le sens que c’était une façon / une stratégie pour nous de les mettre dans notre poche alors que mes collègues et moi ne trouvions pas 50-60 pages de lectures obligatoires nécessaires). Le mec passait son temps à nous sortir des trucs pompeux sur foucault, engels, marx, etc., à la fois pour étaler son ‘savoir’ (genre : ‘j’en ai une très grosse dans le pantalon’, ce qui produit souvent la perception inverse) et pour se rassurer sur ses propres insuffisances et complexes d’infériorité (de supériorité, que sais-je, j’suis pas son psy). Il possédait la science infuse, et lorsque d’autres lui offraient des interprétations différentes de tels auteurs, il les balayait d’un revers de la main ou tentait de les humilier (ce n’était que des étudiants insolents du type ‘pour qui vous prenez-vous ?!’), et ces audacieux / audacieuses n’étaient pas moi, je ne suis jamais intervenu durant son séminaire, pourquoi ? parce ce que dès le premier cours j’ai tout de suite vu qui j’avais affaire, c’était sans intérêt (d’ailleurs, je ne me suis même plus gêné pour assister à ses cours, trop de narcissisme, trop d’obscurantisme, etc., nan pas le temps à perdre). Le mec a passé, en lisant ses notes comme il se faisait dans les années 1970-1990 au lieu de vraiment ‘enseigner’ comme au XXIe siècle, le temps à nous matraquer sa propre vision idéologique des phénomènes contemporains globaux sans jamais y apporter une quelconque perspective critique, c’était bonnement de l’évangélisation, et beaucoup dans la salle faisait « amen ». J’ai toujours pensé que ce mec était extrêmement dangereux comme enseignant, car enseigner ce n’est pas le matraquage de faits sans perspective critique à des étudiants qui sont souvent trop jeunes pour saisir ce qui relève du discours propagandiste de l’enseignant et ce qui est ‘effectivement’ le ‘réel’ dans toute sa complexité. Einstein disait que l’enseignement n’était pas l’apprentissage des faits mais des manières de penser, avec cet enseignant nous étions (très) loin du truc. Tu me diras que je te raconte tout ça parce qu’il m’a coulé, il n’a pas réussi, il a essayé de le faire, un truc personnel indéniablement, mais il n’y est pas parvenu. Et en fait il ne pouvait pas m’arrêter, il ne le savait pas, je pars de loin, j’ai connu tout ça, j’ai traversé bien pire, et ce que j’ai fait cette dernière décennie n’était pas pour moi mais pour mère. Je ne me suis jamais arrêté ou abaissé à toute cette petitesse, car celle pour qui j’ai autant travaillé dur dans cet exil était mère, je voulais qu’elle soit fière, et lui dire qu’elle ne devait plus souffrir de m’avoir obligé et laissé partir seul et sans rien vers des lieux si loin. Ce mec perdait, sans le savoir, son temps, et je crois qu’il continue à le faire, d’après ce que l’on me rapporte. Quand je te dis que c’est personnel.. Bof..

Oui, je suis immunisé contre certaines choses. Par exemple, quelques semaines après la mort de mère, j’ai obtenu une reconnaissance prestigieuse, inattendue, surprenante. L’histoire de cette reconnaissance est incroyable. Lorsque la première fois j’ai été informé de l’appel à soumettre une candidature pour ce prix, j’ai mis le courriel dans la corbeille. Pourquoi ? D’un, je ne croyais pouvoir répondre aux hautes exigences ou conditions de ce prix (parce que voilà hein tu le sais je suis fortement convaincu d’être d’une profonde médiocrité) – donc je me suis ‘cela ne vaut pas la peine’ ; de deux, mère était morte, à quoi cela servait-t-il ? à rien. Elle était partie, tout ce pourquoi j’avais fait de tels sacrifices depuis une décennie n’avait plus de sens. J’ai mis le courriel à la poubelle. Quelques jours plus tard, je recevais un autre courriel me demandant si j’avais eu connaissance du prix a b c et m’encourageait fortement à y présenter ma candidature, je me suis dit : « Mmouais ». Mais, par respect, vraiment par respect pour la personne, la grande estime et considération que j’ai pour elle, tout en lui expliquant que je n’avais pas candidaté parce que je me trouvais médiocre (elle pourrait en témoigner), j’ai le même jour déposer ma candidature. Et je suis passé à autre chose. Plusieurs semaines plus tard, je recevais un courriel m’informant de l’octroi de cette inattendue, surprenante, impensable, reconnaissance. Je me souviens d’avoir écrit à mon frère luc et lui avoir dit à quel point cela était triste et douloureux pour moi car mère n’était plus là. Je ne pouvais plus appeler mère et lui dire « Vois-tu, tu as eu raison, j’y suis parvenu ! », c’était trop tard, personne n’aurait répondu à l’autre bout du fil. C’est donc, avec une certaine indifférence que j’ai lu ce courriel, avec une grande tristesse que j’ai reçu cette reconnaissance. Rien dans ma réponse à ce courriel ne laissait transparaître mon état d’esprit, cela aurait été inapproprié, et personne au fond n’en a rien à foutre (ce qui est tout à fait normal). J’ai obtenu cette reconnaissance, et tant d’autres ces derniers mois, mais je n’ai jamais été autant triste et je n’ai jamais autant souffert. Cela m’était sans plus aucun intérêt.

C’est mère qui m’a obligé à partir, à prendre les chemins de l’exil, elle avait conscience que qui j’étais n’avait aucune chance où j’étais, qu’importait mon appartenance sociale (ou tout le tralala), ce qui j’étais n’aurait pas survécu (autant face à la violence du système qu’au sein même des miens), elle m’a supplié de partir, elle a beaucoup pleuré pour me convaincre de partir, je ne voulais pas partir, j’ai refusé de partir, et je suis parti. Je me souviens de ma dernière nuit passée d’où je viens, c’était avec elle, elle m’a parlé de ses rêves, des tas de choses qui lui étaient très intimes, des espoirs qu’elle plaçait en moi (survivre, vivre, etc.), du fait qu’elle savait que malgré ma jeunesse (j’avais 25-26 ans) et sans personne pour m’accompagner et m’accueillir en terres inconnues j’avais ce truc de résilience. Elle me l’a dit, et ce fût notre dernière nuit de fils à mère. Mère a toujours craint que je me fasse éliminer pour qui je suis, que je me fasse détruire pour ce que je suis, je devais pour elle partir pour des lieux plus propices au qui et ce que je suis, c’est elle qui a choisi le canada et le québec, je n’ai pas eu le choix ni mon mot à dire. Pour elle, le canada, le québec, était une oasis de la liberté, des terres du possible recevant toutes les couleurs et les nuances de la diversité, des champs des possibles dans lesquels je pouvais poursuivre librement mes traversées des mondes. Elle avait choisi le canada, le québec. Le lendemain soir, à l’aéroport, on se disait aurevoir qui ce printemps est devenu un adieu. Attristé, elle m’a regardé et a lâché : « Toutou, pourquoi tu pleures, ne sois pas triste, est-ce que moi je pleure ? » Mère souriait, elle rayonnait, elle m’a serré contre elle et m’a dit « Va ! » et je suis parti sans me retourner. Je ne l’ai jamais plus serrée contre moi.

Depuis quelques mois, je ne sais pas comment j’arrive à respirer, je crois que si je respire c’est parce que je pense à ma fille. Désormais, c’est pour elle que j’essaie de me battre, c’est elle ma principale raison de vivre, c’est elle pour laquelle je fais tous ces choix dans mon existence afin qu’elle puisse être fière et qu’elle puisse dans ce monde de terribles violences de toutes sortes ne jamais craindre d’être ce qu’elle est, qui elle est, qu’elle apparaisse sans honte comme ce « this is me » envoyant chier tous ces trous de cul sauvages barbares primitifs avec ou pas de civilité. Elle ne perçoit rien de mon impossible deuil de mère, mais quelques fois comme tous les enfants je crois elle sent quelque chose de pas ‘normal’ alors là elle est colleuse comme on le dit au québec, je la rassure au mieux et elle en profite pour foutre le bordel. Je regarde le foutoir, je pense aux claques et autres de mon enfance et je lui fais toujours un câlin qui me fait le plus grand bien.

Je n’ai pas dit à oscar tout ça, le silence était suffisant. Oscar a saisi. D’autant plus qu’il a su que je n’ai pas pu assister physiquement à l’enterrement de mère à cause de la pandémie globale et des fermetures des frontières, j’ai assisté à son enterrement à travers les réseaux sociaux (des vidéos partagées par certains des miens). Aujourd’hui, je peux aller lui rendre hommage, vivre ce deuil, mais au fond je ne le puis : trop précarisé socialement, professionnellement compliqué, ma fille qui va faire sa rentrée scolaire, etc. Presque impossible. Et même si je le pouvais, vivre ce deuil, en aurais-je seulement la force ? Je ne sais pas, je ne crois pas, je me sens fatigué, vidé.

Après grand-mère, je me retrouve donc dans cette impossibilité de vivre le deuil de cette mère qui est une partie de moi. Double impossibilité en effet. J’ai des nuits encore plus insomnieuses, je subis toute une série de réactions quasi incontrôlables et qui se manifestent à des instants qui n’ont rien à voir.

Ce samedi matin, je me suis dit qu’il fallait que je l’écrive comme je ressens le besoin de vomir, le besoin thérapeutique de vomir, le besoin de sortir certaines choses que je ne puis dire et livrer autour de moi, et tant d’autres choses.

Tu garderas stp pour toi ta ‘pitié’, je n’en ai rien à branler; tu éviteras de faire preuve de cette compassion paternaliste, humiliante, salissante, je n’en ai rien à foutre; bref, tu peux le faire tant que tu le gardes pour toi, je m’en fous.

Ce samedi matin.. Je ne sais pas.. J’espère que cette vomissure sera un jour pour les Autres d’une quelconque utilité. Je veux leur dire : je vous vois. Comme oscar et moi on s’est si souvent vus et re-vus, malgré tout.


« C’est un peu long, mais prenez le temps. Il y aurait bien plus à dire:

Quand vos adversaires vous assènent des coups bas, quand ils ne peuvent donner que ces coups-là, réjouissez-vous. C’est qu’ils reconnaissent leur faiblesse et leur défaite. Elle n’apparaît peut-être pas encore assez clairement à tous, mais c’est une évidence. Comme il faut craindre l’avenir, comme il faut se sentir dévalué, pour éprouver un tel besoin de dégrader les autres. « Si vous ne pouvez être grand que parce qu’un autre est à genoux, vous avez un sérieux problème », déclarait Toni Morrison dans un entretien avec Charlie Rose. C’est encore pire quand vous avez perdu votre puissance et ne savez plus quoi faire pour vous donner encore un peu d’allure.

En utilisant le visage de Mme la députée Danièle Obono pour illustrer un prétendu roman de l’été consacré à la participation des Subsahariens à la Déportation transatlantique (on ne peut les accuser de rien en ce qui concerne l’esclavage colonial), Valeurs Actuelles, magazine d’extrême-droite, révèle le désarroi d’une certaine France, son incapacité à endosser les ombres de son histoire sans tenter d’en transférer sur d’autres la responsabilité. Ecrasés par un sentiment de culpabilité éminemment narcissique car tourné exclusivement vers soi et n’ayant rien à voir avec la compassion, l’esprit de responsabilité et la nécessité de réparer pour permettre à tous d’habiter plus sereinement le monde, ceux qui ont piloté cette opération ajoutent au drame de la nation qu’ils prétendent défendre. Ce n’est pas ainsi que la France retrouvera sa grandeur perdue. Et faut-il souhaiter qu’elle la retrouve, si celle-ci n’est arrimée qu’à l’impérialisme et au besoin de lui trouver partout des justifications ?

Que des Africains aient pris part aux déportations transocéaniques est un fait. Le sujet ne nous dérange aucunement, ne suscite de notre part aucun embarras. Nous avons la faiblesse de croire le continent africain depuis toujours habité par des êtres humains, et l’humanité engendre partout des criminels. Il est, cependant, un peu commode d’employer toujours ce terme générique « les Africains », sans jamais nommer ceux que l’on vise, et qui ne se désignaient pas eux-mêmes de la sorte. « Les Africains », comme « les Noirs », sont d’abord une production de l’imaginaire des Européens de l’ouest qui les racialisèrent pour mieux les torturer – bafouant au passage tous les préceptes de leur religion –, précisément lorsque commencèrent les déportations transocéaniques, à la fin du 15ème siècle.

D’ailleurs, à cette époque-là, on ne parlait guère d’une collaboration des notables subsahariens : c’était le rapt pur et simple, parfois en pleine nuit, alors que les gens dormaient et qu’il était aisé de s’en emparer. Les captifs que l’on fit en ce temps-là, furent conduits en Europe. L’Amérique ne serait abordée qu’une cinquantaine d’années plus tard. Ces arrachements des débuts ne s’effectuèrent pas pour mettre en valeur les territoires dérobés aux autochtones du continent américain, mais pour satisfaire les caprices de l’élite européenne.

Mais revenons aux Africains, collectivement visés à travers Mme la députée Danièle Obono. Dans leur écrasante majorité, ils étaient des gens ordinaires, n’ayant pas voix au chapitre. Dans leur écrasante majorité, ils furent victimes du trafic humain transocéanique, soit parce qu’ils avaient été déportés, soit parce que des êtres chers leur avaient été ravis, ou encore, parce que, fuyant les trafiquants d’êtres humains, ils durent quitter leur pays natal pour s’abriter en un lieu plus sûr. Combien de familles déchirées, de couples séparés, de villages abandonnés… Combien de vies détruites pour que l’on se permette des caricatures comme celle offerte par Valeurs Actuelles ?

On dit peu combien les peuples de notre continent résistèrent à cette violence, se retournant parfois contre des notables corrompus, attaquant forts négriers et colonnes de captifs pour reprendre les leurs. On dit peu que, contrairement à la France où toutes les couches sociales consommèrent des denrées issues de l’esclavage colonial (sucre, café, tabac, coton, etc.), ils ne tirèrent aucun profit de ce crime contre l’humanité. On dit peu la noblesse de ceux qui perdirent la bataille, puisque ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire.

On voudrait faire peser, sur l’Afrique entière, le crime de quelques-uns, assez puissants pour sévir ou aidés en cela par les esclavagistes européens. La France, qui s’y connaît en collaboration, est mal placée pour donner des leçons : en Afrique subsaharienne, les résistances ne furent pas une fiction. Elles ne s’organisèrent pas de l’extérieur, l’intérieur s’étant trop compromis. Les Français savent combien il importe, face à une défaite de l’humanité telle que les déportations transatlantiques, de se remémorer la résistance des siens. Ce n’est pas sans raison qu’ils dénient cela aux Subsahariens.

Ce n’est pas non plus par hasard que Valeurs Actuelles s’appesantit sur le 18ème siècle, quand l’horreur avait débuté trois cents ans auparavant. L’Afrique subsaharienne du 18ème siècle est un territoire amplement reconfiguré par l’appétit vorace des esclavagistes européens, leur compétence pour ourdir des complots de toutes sortes, faire destituer les monarques récalcitrants et les remplacer par des fantoches, créer ou accentuer les inimitiés entre peuples locaux. Le 18ème siècle prépare la colonisation du continent africain, laquelle interviendra dans le prolongement direct des abolitions françaises.

On affranchit les esclaves des vieilles colonies pour s’en trouver d’autres, chez eux cette fois, puisque l’on avait rendu la chose possible. On voudrait partager les responsabilités – la culpabilité donc – de manière égale. Même en procédant avec la mauvaise foi la plus achevée, la chose est impossible. Pour plusieurs raisons :

1- Ce furent les Européens et eux seuls qui décidèrent qu’il serait dorénavant très chrétien de fabriquer des navires, de braver les mers, dans le seul but d’aller déposséder les uns de leur terre, les autres de leur liberté, de leur identité.

2- Ce n’est pas l’esclavage interne au continent africain, aussi terrible fut-il, qui façonna le monde moderne, disséminant des Subsahariens à travers tout l’espace américain. C’est là un des grands accomplissements de l’esclavagisme européen, celui des êtres supérieurs, dont on ne comprend pas qu’ils se comparent aux sauvages qu’il leur tarderait d’aller civiliser.

3- Quand on parle de complicité, d’égalité dans le crime, nous avons le droit de nous esclaffer, ne nous en privons pas : où a-t-on vu des gens se permettre de coloniser leurs partenaires, leurs égaux ? C’est une vaste blague, on pourrait même s’arrêter là.

L’Afrique fut colonisée par les puissances européennes esclavagistes. Ces dernières n’y avaient donc pas d’amis. Ceux des notables subsahariens qui prirent part à la macabre entreprise des déportations transocéaniques furent les dindons d’une farce encore à l’œuvre. Le continent eut ses criminels, à ses peuples de prendre en charge le sujet. Quant à la France, qu’elle rende justice à ses Afrodescendants, au lieu de chercher sans arrêt à faire diversion.

Que l’on veuille ou non l’entendre du côté de Valeurs Actuelles, la société française entière est post-esclavagiste. Ceux qui n’eurent pas d’esclaves incorporèrent, en consommant les denrées produites par une main-d’œuvre servile, la sueur, le sang, toute la souffrance de celle-ci. L’image du sang humain ingéré n’est ni fantaisiste, ni exagérée. De trop nombreux esclavagisés eurent les membres supérieurs arrachés par les moulins servant à broyer la canne. Le jus mêlé de sang fut tout de même exploité, conditionné, commercialisé. Il finirait dans le café, dans ces merveilleuses pâtisseries qui font la renommée de la France. Des citoyens français sont directement issus de cette violence. Ils demandent réparation, et c’est sur ce terrain-là que les journalistes du pays, ses intellectuels, ses citoyens sont attendus.

L’Afrique, elle, ne demande rien. Et même, elle vous emmerde. Oui, oui, elle peut. Parce que, sur la cinquantaine de ressources minières nécessaires au bien-être des pays du Nord, plus de la moitié se trouvent dans son sous-sol, et de façon exclusive. C’est pourquoi il faut la traumatiser en assassinant ses leaders (1), l’accabler, tenter de miner sa confiance en elle, faire en sorte qu’il soit éternellement possible de la piller. C’est parce qu’il n’y a pas de monde sans l’Afrique, pas de vie sans elle, qu’il faut maintenir un genou sur son cou, l’empêcher de respirer, de se retrouver. Mais elle ouvre les yeux, voit de plus en plus clair. Son heure arrive.

Force à Mme la députée Danièle Obono. J’espère qu’elle portera plainte et sera massivement soutenue.

Léonora Miano

(1) Je vous invite à faire le décompte. Vous verrez que nulle part ailleurs sur cette planète, on n’assassina autant de leaders acquis à la cause des leurs. L’impact de ces meurtres sur les peuples du continent est indéniable. »

Léonora Miano

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