Sous le Sapin

« Un essai invitant à renouer avec la nature et le cosmos en modifiant ses manières d’être afin de construire en urgence un monde nouveau, notamment en luttant contre le réchauffement climatique, l’appauvrissement des sols, les pandémies ou la disparition des espèces. »

Penser le tout-vivant, Séverine Kodjo- Grandvaux

African Philosophies: A Relational Perspective | Lecture by philosopher Séverine Kodjo-Grandvaux

« Effets de miroirs des philosophies africaines avec Séverine Kodjo-Grandvaux »

Les vagabonds sans trêves

« Penser le tout-vivant

Séverine Kodjo-Grandvaux »

« Un des intellectuels les plus respectés de notre temps se raconte.

Dans cet ouvrage, Souleymane Bachir Diagne retrace son parcours de jeune Sénégalais élevé dans la tradition d’un islam soufi et lettré, devenu philosophe par admiration pour Sartre et aujourd’hui professeur dans la prestigieuse université de Columbia à New York, après avoir enseigné à Dakar et à Chicago. Chacun des neuf chapitres rend hommage à un lieu cher à l’auteur, des lieux où cet homme de trois continents a vécu et continue de se rendre régulièrement : Saint-Louis-du-Sénégal, la ville qui l’a vu naître, Ziguinchor où il a commencé ses études chez les sœurs catholiques et à l’école coranique, New York où il habite aujourd’hui, en passant bien sûr par Dakar et Paris. Nous faisant voyager avec lui, Souleymane Bachir Diagne nous confie ce que chaque ville représente à ses yeux : ainsi, Saint-Louis est accueil et hospitalité ; Ziguinchor, pluralisme ; les quartiers de la Sicap, à Dakar, métissage et cosmopolitisme ; New York, la ville où chacun peut se sentir chez soi ; Paris, le second amour de tous…

Bien plus, Souleymane Bachir Diagne présente les livres, les maîtres et les amis qui ont été décisifs dans la manière dont il a construit sa trajectoire intellectuelle, lui, enfant de Saint-Louis aujourd’hui membre de l’Académie royale de Belgique et de l’Académie américaine des arts et des sciences, spécialiste dans des domaines aussi différents que la philosophie dans le monde islamique, l’histoire de la logique algébrique ou encore les philosophies africaines. Il revient sur ses rencontres avec Louis Althusser et Jacques Derrida qui furent ses maîtres à la rue d’Ulm, le philosophe Jean-Toussaint Desanti dont les chats l’adoptèrent, Léopold Sédar Senghor, Paulin Hountondji, Ngugi Wa Thiong’o et d’autres qui ont eu pour sa réflexion une grande importance. Cet homme qui vit entre différentes langues et cultures décrit ce qu’il appelle dans ses ouvrages un  » universel de traduction « , et ce que signifie pour lui un islam des Lumières, ouvrant par là une stimulante réflexion sur notre monde fait de tant de passerelles. »

Le fagot de ma mémoire

Souleymane Bachir Diagne 

Pour le treizième épisode de notre émission « Des/Confinés », Maya Ksouri accueille Felwine Sarr, écrivain, philosophe et économiste sénégalais.

« Ce texte célèbre le voyage et son charme essentiel : la rencontre de l’inattendu. Felwine Sarr y évoque les lieux qu’il découvre lors de ses pérégrinations, mais aussi les paysages intérieurs que ceux-ci dessinent en lui. Car si le voyage est une déambulation sensible sur les chemins du monde, il est parfois immobile et se fait au point nul de l’errance. 

Des endroits de son enfance au Sénégal jusqu’aux villes visitées – Kampala, Douala, Mexico, Mantoue, Le Caire, Istanbul, Port-au-Prince, Cassis… –, l’auteur donne à voir, à sentir et à entendre le quotidien, ses angles morts et ses lignes de fuite : les seaux pleins de mollusques portés par des femmes qui « marchent sur l’eau » vers l’île de Kooko, le rythme d’un fado entonné dans une rue de Lisbonne, ou la saveur toute particulière des derniers mètres d’une course à pied… Justesse d’une poésie oubliée du monde, rugosité de ses échos troublés.

L’île de Niodior est la matrice, un point d’ancrage et de désancrage où Felwine Sarr revient périodiquement. Car si les voyages provoquent l’émerveillement face à l’ailleurs, ils sont surtout un retour à soi-même, et une invite à écouter ses voix les plus intimes. »

La saveur des derniers mètres

Felwine Sarr

« L’impérialisme postcolonial n’est pas l’impérialisme qui viendrait après la colonisation. Il est l’impérialisme noir, l’impérialisme invisible, de la Race ou de la Bête, c’est-à-dire de la valeur et de la libido, de l’Argent et du Sexe. Il est le point aveugle que partagent la théorie postcoloniale et ses contempteurs. Le spectre du Noir colonise l’imaginaire du Blanc. Mais, plus encore, le colonial est colonisé par le colonisé lui-même, son opposé qui est aussi sa création, et qui le mine de l’intérieur.

Avec rigueur et truculence, Joseph Tonda, l’un des penseurs les plus originaux du continent, poursuit sa réflexion sur le pouvoir en analysant les éblouissements de l’Afrique centrale comme de l’Occident. Prises dans une même destinée, nos sociétés sont chahutées entre enchantements et violences, entre calculs et folie, entre croyance et consommation, dans l’indiscernabilité du réel et de l’irréel, du passé et du présent, c’est-à-dire dans l’imaginaire. En faisant défiler sous nos yeux, eux aussi éblouis, les images-écrans, les images d’images de la mondialisation néolibérale qui ont saisi toutes les sociétés, il nous prouve une nouvelle fois qu’il n’est pas si facile de « tuer les yeux », en tout cas les siens.

Joseph Tonda est professeur de sociologie à l’Université Omar Bongo de Libreville. Il a publié, chez Karthala, La guérison divine en Afrique centrale (2002) et Le souverain moderne. Le corps du pouvoir en Afrique centrale (2005). Il est aussi l’auteur de romans, dont Chiens de foudre (Éditions ODEM, 2013) et Tuée-tuée mon amour (Éditions CLE Yaounde, 2015).

Table des matières

Ouverture des seuils. Éblouissantes puissances noires de l’impérialisme postcolonial

Seuil 1. Johnny Chien Méchant et Oussama Ben Laden. Agents de l’impérialisme postcolonial

Seuil 2. Points d’ancrages

Seuil 3. Éclairages

Seuil 4. Corps-sexes, seins-obus, DVD et VCD éblouissants

Seuil 5. Bombes et foudres

Seuil 6. Nafissatou Diallo, DSK, Sarkozy et l’impérialisme postcolonial

Seuil 7. Éblouissements littéraires

Seuil 8. Africanisme et impérialisme postcolonial

Anaconda, seuil critique de l’impérialisme postcolonial

Postface, par Peter Geschiere

Ils en ont parlé

« Si certaines thèses avancées dans l’ouvrage suscitent le débat, notamment au niveau de la déconstruction radicale de l’hybridité (critiquée par J. Tonda mais pourtant constitutive de ce monde pluraliste que nous partageons) ou bien  de la représentation dite obscène ou pornographique des « corpssexe » noirs (les représentations hyper-sexualisées ne sont-elles pas aussi une façon subversive de montrer publiquement la sexualité à travers le monde des arts ?), l’analyse de J. Tonda a le mérite de démontrer la façon dont les populations anciennement colonisées peuvent renverser ou faire basculer les rapports de domination avec « l’Occident », en s’imposant elles aussi dans les sphères  culturelles hégémoniques des sociétés mondialisées. Critique de l’ouvrage par Jean Zaganiaris pour la Revue française de science politique (mai 2016)

https://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2016-3.htm

Joseph Tonda : «Les images de la colonisation ont colonisé nos inconscients»

Une interview de Joseph Tonda dans Libération (juillet 2016)

Joseph Tonda, penseur fertile des «éblouissements»

Une recension par Sabine Cessou dans RFI (juillet 2016)

L’ouvrage de M. Tonda était le thème de l’édition 2017 de la biennale de Lumumbashi.

Un entretien de l’organisateur de la biennale (octobre 2017)

« Si, dans ses précédents ouvrages, Tonda insistait sur le capitalisme colonial et ses effets sur l’Afrique contemporaine, dans ce dernier livre, l’auteur inscrit ses réflexions dans les débats sur l’universalisme et sa critique, en convoquant tour à tour les théoriciens du panafricanisme, de la négritude et leurs héritiers. Ainsi, sans renier son approche marxienne des faits sociaux, Tonda convoque la race, notamment nègre, en mettant au cœur de sa réflexion une Afrique et son imaginaire remplis de noirceurs qui colonisent l’esprit de ses contemporains. Le déroulement des chapitres de son ouvrage en huit « seuils », « qui produisent et qui ouvrent » les portes d’un « autre monde, le monde de l’imaginaire », est une suite de réflexions issues, pour la plupart, de lectures à la fois de collègues chercheurs en sciences sociales et de notes critiques sur les arts littéraires, cinématographiques ou de la scène musicale.« 

Une recension par Kadya Emmanuelle Tall pour les Cahiers d’études africaines [En ligne], n°229 (mars 2018)

« Dans son dernier ouvrage, L’Impérialisme postcolonial, Joseph Tonda dénonce une société du spectacle techno-capitaliste qui éblouit ses sujets. […] Bienvenue dans une néocolonisation de l’imaginaire aux conséquences bien réelles.« 

Un entretien par Matteo Maillard dans Le Monde Afrique (juiln 2018)

« Les écrans sont la nouvelle forme de colonisation de l’imagination des Africains ». Joseph Tonda décrypte la domination des écrans sur les populations en Afrique. Nicki Minaj, télévision, tablettes, téléphones portables, cinéma, le sociologue gabonais analyse la massification des écrans.

Joseph Tonda est l’invité du Mag (à partir de 14’30mn) dans le journal télévisé de TV5 Monde – Afrique (octobre 2018) »

L’impérialisme postcolonial

« Suzanne Césaire (1915-1966), épouse d’Aimé Césaire, est l’auteure d’une œuvre trop longtemps méconnue mais essentielle pour l’histoire littéraire antillaise et l’écocritique postcoloniale. Cofondatrice et pilier théorique de la revue Tropiques (1941-1945) où elle a publié plusieurs articles, elle est aussi l’auteure d’une pièce de théâtre et a entretenu une correspondance littéraire avec nombre d’intellectuels de son temps. Cet ouvrage analyse la pensée de cette théoricienne martiniquaise des cultures caribéennes à travers ses écrits, tout en décryptant les marques de sa présence dans les œuvres de ses contemporains (André Breton, Aimé Césaire, René Étiemble, Michel Leiris) et les résonances de sa grammaire émancipatrice et humaniste chez Kamau Brathwaite, Ina Césaire, Édouard Duval Carrié, Fabienne Kanor, Lénablou et Daniel Maximin. Anny-Dominique Curtius élabore une méthode d’archéologie littéraire et artistique pour comprendre les raisons d’un si long silence sur l’œuvre de Suzanne Césaire et explore l’originalité et la modernité de sa pensée critique. L’approche comparatiste, interdisciplinaire et genrée de cet ouvrage puise dans l’esthétique qu’a privilégiée Suzanne Césaire elle-même pour façonner ses grilles conceptuelles et épistémologiques. Sa réflexion cannibale, audacieuse et libre s’inscrit dans ce qu’elle appelle une «lucidité totale» sur la Caraïbe.
Anny-Dominique Curtius est enseignante-chercheure en études francophones et en théorie culturelle à l’Université d’Iowa (États-Unis). Sa recherche interdisciplinaire est au carrefour de l’écocritique postcoloniale, du cinéma, des arts visuels et de l’art performance en Afrique subsaharienne, dans la Caraïbe et les Mascareignes. La muséologie et la statuaire postcoloniales ainsi que la patrimonialisation de l’esclavage sont au cœur de ses recherches sur le trauma, les nœuds et les lieux de mémoire. Elle est l’auteure notamment de Symbioses d’une mémoire. Manifestations religieuses et littératures de la Caraïbe (L’Harmattan, 2006).
« 

« Le Souverain moderne, c’est la puissance qui gouverne, de l’intérieur, les multitudes africaines, les sujets qui les composent autant que ceux qui les dirigent, et la violence multiforme qui s’exerce sur les corps et les imaginaires depuis la colonisation jusqu’à l’ère post-coloniale.

La thèse soutenue dans ce livre est que la puissance souveraine de l’humanité lignagère, dont le corps sert de médium en Afrique centrale, est un rapport social historiquement constitué et culturellement sédimenté par la violence de l’imaginaire et des réalités de l’Etat, du Marché et de l’Eglise. »

Le souverain moderne

Joseph Tonda 

« La politique, le christianisme, l’argent, les marchandises, le corps-sexe, la sorcellerie, l’État, toutes ces notions (et d’autres) sont ici réunies et analysées pour constituer un concept unique : « le Souverain moderne ». Cette notion a été créée par Joseph Tonda dans le but de nous permettre d’appréhender une réalité complexe et hétérogène. Le Souverain moderne est décrit comme une puissance hégémonique unique ayant pour principe la violence de l’imaginaire (ou violence du fétichisme). Cette puissance peut aussi se lire sous la forme d’un rapport social dans la mesure où elle s’exprime à travers les sujets sociaux, s’exerce par les tourments et les charmes dans des non-lieux lignagers et commande le rapport aux corps, aux choses et au pouvoir au Congo, au Gabon et plus généralement en Afrique centrale.

La puissance du Souverain moderne, considérée comme un fétiche, est elle-même constituée par la puissance de l’État et par l’ensemble des structures de la société. Le Souverain moderne est issu de la violence de la « rencontre primordiale » de la colonisation et est constitué par les mésinterprétations du système symbolique chrétien. Ainsi, l’auteur, en puisant dans une grande profondeur historique, présente le concept du Souverain moderne comme la résultante d’interactions issues de temporalités en décalage mais s’inscrivant dans une même contemporanéité. Le Souverain moderne est donc un concept récapitulant la totalité des structures de causalité concevables.

Voici comment présenter au plus court cette notion créée par Joseph Tonda et qui lui permettra de condenser une réalité complexe et protéiforme, travail ardu transformant la première lecture en un exercice extrême de concentration. L’introduction nous plonge en effet directement au cœur d’une multitude d’objets et de notions inconnus qui seront, fort heureusement, très bien développés et analysés tout au long de l’ouvrage.

Ainsi, le Souverain moderne aurait pour fondement la violence de l’imaginaire, qui s’exprime par la transgression de l’ordre coutumier des traditions. Celle-ci sera redoublée par la violence du fétichisme, qui trouve pour sa part son fondement dans la reconnaissance de la réalité d’entités imaginaires tels que les génies ou les ancêtres et dont l’action concrète s’exerce à travers notamment des mots ou des images dans des espaces de dérégulation.

Ces deux notions, violence de l’imaginaire et violence du fétichisme deviennent synonymes lorsque cinq modalités sont réunies : premièrement, lorsque des entités imaginaires ou invisibles se matérialisent en violence physique ; deuxièmement, lorsque la violence sur les corps est le fait des images de soi ou des autres construites à travers un travail permettant de rendre le corps beau, grâce par exemple aux cosmétiques ; troisièmement à travers la violence que produisent les portraits des présidents ou des figures religieuses (en temps de paix) sur les corps et les imaginations des dominés ; quatrièmement par les effets que produisent les images cinématographiques et télévisuelles, et cinquièmement les deux termes seront synonymes dans un contexte de « dérégulation de l’imaginaire ».

Nous prendrons ici le temps de bien faire figurer les notions les plus importantes car leur maniement permettra la compréhension d’une théorie ingénieuse mêlant des éléments hétérogènes. À titre d’exemple, pensons à cette idée qui présente le Christ comme détenteur de la puissance de la Technologie, de la Science, de la Chose (la sorcellerie, l’Evus), de de Gaulle, de la Rose-Croix, de la Franc-Maçonnerie et du Capital. Ainsi, à l’intérieur de cet ouvrage, tous les objets sont analysés à travers le schème du Souverain moderne où tout se mêle et se croise mais où tout trouve sa place.

La politique sera quant à elle analysée en fonction du lien que l’imagination populaire noue entre celle-ci, le sexe et la mort. Ambivalente, celle-ci associe la construction (des écoles ou des routes) et la destruction (des corps ou des familles). Historiquement marquée par le sceau de la corruption ainsi que de l’accès aux marchandises, l’un de ses déterminants primordial est le crime. L’homme politique sera alors puissant puisqu’il pourra non seulement acquérir des marchandises et de l’argent dont la valeur tient à l’incorporation en celles-ci de la « puissance-valeur » du corps blanc. Mais aussi parce qu’il aura pu acquérir des diplômes et que les rapports de connaissances sont, pour J. Tonda, au fondement des rapports de force politiques et socio-économiques.

De plus, ceux qui exercent leur domination sont aussi ceux qui disposent de l’organe de sorcellerie appelé Evus ou Kundu. Grâce à celui-ci et à la croyance commune des dominants et des dominés en la sorcellerie, leur domination devient naturelle. Cette dernière idée serait pour l’auteur l’une des clés de la stabilité du pouvoir gabonais.

Autre point à souligner, J. Tonda, à l’intérieur de cet ouvrage dense, remet en question certains concepts comme celui de « la politique du ventre » qui serait insuffisant pour rendre compte de toutes les ramifications rattachées au corps du pouvoir en Afrique. En effet, selon l’auteur il faudrait aussi mettre en avant : le corps des choses (marchandises, argent, corps-texte, corps sorcellaire…) ; les choses du corps (les objets du fétichisme) ; le corps politique (les fétiches politiques) ; les corps morts (corps du messianisme et du religieux politique) ; le corps de la Sape (le travail des apparences) et enfin le corps-sexe. Notions développées dans le livre. Il met aussi en cause la définition du sacré, considéré comme ambivalent dans l’anthropologie classique sans jamais avoir été réellement explicité, ainsi pour l’auteur cette réponse ne peut être qu’idéologique. De même, ce qu’il nomme l’imaginaire instituant se doit d’être analysé au sein des structures historiques de causalité, c’est-à-dire à travers l’action des hommes et non pas en fonction d’une notion telle que celle du Mana de Mauss « qui produit miraculeusement le réel des institutions » (p. 263), ou celle de Castoriadis qui suppose le caractère ontologique de l’imaginaire. L’auteur va aussi à l’encontre de Mbembe, (dont il reprend toutefois certaines idées notamment concernant le concept de pouvoir/commandements) lorsque celui-ci déclare que le pouvoir en postcolonie est un fétiche (dans la mesure où le rapport du peuple au pouvoir serait vécu comme un simulacre). Or, pour Tonda, il serait définitivement impossible de simuler le rapport au Souverain moderne.

Par ailleurs, l’auteur nous invite à lire ce livre comme un ouvrage s’instituant contre l’ethnologie de la pureté, revendiquant la présence de la globalisation dans l’objet anthropologique contemporain en Afrique et refusant de voir l’anthropologue déplacer une bouteille de coca pour rendre sa photo plus « authentique ». De même, il conteste l’idéologie de la « retraditionnalisation », notamment parce que celle-ci affranchit le fmi et la colonisation des malheurs en Afrique. Le concept du Souverain moderne doit donc permettre de faire barrage aux analyses partielles et de ne pas céder au dualisme tradition-modernité. Allant dans ce sens, l’auteur essaie de construire une anthropologie des mutations des corps et des imaginations « fétichés » par le Souverain moderne.

Présentons alors quelques notions créées pour appréhender et comprendre cette réalité comme celles du « contentieux matériel » qui trouve sa genèse au moment de la conversion au christianisme. Le contentieux matériel apparaît alors sous les figures du missionnaire et du colon, où aucune réelle séparation ne se fait entre la foi et la politique que ces deux figures symbolisent. Les convertis sacrifient alors leurs anciennes valeurs constitutives du pouvoir comme la polygamie contre de l’argent et des marchandises, valeurs de Dieu et productrices du nouveau pouvoir. La notion de « consommation/consumation », constitutive du régime du Souverain moderne est le fil directeur de la deuxième partie de l’ouvrage. Celle-ci désigne la concommation/consumation simultanées des biens marchands pillés et la destruction des corps ethnicisés et sexualisés.

Évoquons également la notion de « corps » que l’imagination scientifique et profane tient comme lieu central de la puissance politique, religieuse, sociale et économique. Et plus encore, celle de « corps-sexe », (surtout celui de la femme) qui apparaît comme un corps-pouvoir en puissance, ce qui signifie un fétiche. Le sexe de la femme contient de l’« énergie » que le pouvoir-serpent-argent mis en scène dans les récits urbains et les rumeurs doit « pomper ». Le corps de la femme à travers cet argent va aussi pouvoir s’entretenir et se reproduire. Le Souverain moderne fait du corps-sexe féminin une marchandise à consommer/consumer dans une relation qui permet à celle-ci de s’affranchir des contraintes familiales coutumières.

À travers toutes ces notions, Joseph Tonda entre au cœur des concepts de sorcellerie et de vampirisme, et montre que ceux-ci sont des « transfigurations des composantes de la puissance du Souverain moderne » (p. 276). La sorcellerie connote l’idée de pouvoir et condense des pratiques imaginaires, symboliques et idéologiques commandées par l’imaginaire de la Chose (Evus). Les fusils nocturnes sont par exemple le produit du travail de l’imagination mais constituent aussi une réalité sociale faisant ainsi perdre toute consistance à l’opposition classique entre invisible et visible. En effet, puisque l’invisible peut se faire visible lorsque Mami Wata est vue à Brazza avant la guerre de 1997 ou encore sur la route de Mekambo par tous les passagers d’un véhicule. La sorcellerie, travaillée par l’imaginaire et l’idéologie, à l’image de la vision de G. Balandier, représente pour l’auteur le lieu de contestation ou de négation de la tradition, opérant à l’inverse des rapports culturellement prescrits.

L’État quant à lui est vécu comme l’organisateur de ces forces criminelles ; ses dirigeants politiques sont alors forcément « Autres » : Omar Bongo Ondimba serait pour la population pygmée et congolais, L. Mba serait un sorcier équato-guinéen tandis que P. Lissouba serait un pithécanthrope incestueux et enfin Sassou-Nguesso I. un fils d’un génie de la forêt. Emancipés des logiques de la parenté, ils deviennent des fétiches politiques. Ces imaginaires politiques pourraient toutefois permettre d’obtenir un assujettissement réel des sujets sociaux.

De la sorte, une fois l’intégralité des concepts intégrés, la lecture s’éclaircit et ceux-ci deviennent des outils nous permettant de comprendre toutes les ramifications d’une réalité historique complexe. On y imagine l’auteur largement impliqué et fin observateur, se permettant d’utiliser d’autres disciplines telle que la psychanalyse pour nous faire découvrir de nouvelles significations.

Ainsi, la colonisation (ou « la rencontre initiale ») et la postcolonisation ont perturbé par leurs violences symbolique et matérielle les mondes autochtones, d’où est sorti le Souverain moderne. La science, le capital, la sorcellerie, l’État ou encore la technique deviennent alors des notions que récapitulent le Souverain moderne et qui, transformées par l’imagination, donnent naissance à des figures tels que Mami Wata ou de Gaulle.

Le Souverain moderne est un concept qui réussit à faire tenir ensemble des objets hétéroclites, à mettre en connexion les champs religieux, culturel ou encore politique et à expliciter d’une manière originale les trajectoires spécifiques d’une société. »

Mélanie Soiron, « Tonda, Joseph. – Le Souverain moderne. Le corps du pouvoir en Afrique centrale (Congo, Gabon) »,  Cahiers d’études africaines [En ligne], 184 | 2006

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