« La politique aïnoue au Japon : entre (dé)limitation régionale et reconnaissance nationale »

« Histoires orales et sources primaires autochtones« 

by dave

« Les Aïnous (アイヌ?, « a.i.nu », qui signifie « humain » en aïnou), aussi appelés Utari (ウタリ?, qui signifie « compagnon »), constituent une population aborigène vivant dans le Nord du Japon et à l’extrême Est de la Russie. Vers -1300, leurs ancêtres auraient migré vers Hokkaidō, les îles Kouriles, l’île de Sakhaline et le sud de la péninsule du Kamtchatka, soit 1 000 ans avant les peuples de Wa qui sont les ancêtres culturels du peuple Yamato, formant l’essentiel des Japonais actuels, arrivés par l’île de Honshū (vraisemblablement depuis la Corée).

Ils étaient il y a peu en voie d’extinction ; on compte, de nos jours, entre 25 000 et 200 000 membres de ce groupe ethnique4, mais aucun recensement exact n’a été tenu car beaucoup d’Aïnous cachent leur origine ou, dans bien des cas, ne la connaissent même pas, leurs parents la leur ayant dissimulée pour les protéger de la discrimination et du racisme.

Ce peuple de chasseurs-pêcheurs et de cueilleuses-chamanes possède une structure sociale matriarcale et matrilinéaire (selon l’étude de Heide Goettner-AbendrothLes Sociétés Matriarcales) et polygamique. Leur religion est de type animiste : l’ours est la divinité de la montagne, l’orque divinité de l’océan. Kamui Fuchi est la déesse du feu de l’âtre, avec laquelle les femmes chamanes communiquent pour différents rituels. Les Aïnu prennent très grand soin de cette déesse, qui réside au centre de leur monde (le foyer du clan de la mère). La déesse Kamui Fuchi a donné son nom en partie au volcan Fuji-Yama. Une autre déesse imminente est la Femme Araignée.[…] » – Wikipedia

« Qui sont les Aïnous, peuple mystérieux à cheval entre Russie et Japon, dont l’existence est niée?« 

« Le Japon va reconnaître légalement les Aïnous comme peuple autochtone » – Radio-Canada

« La minorité aïnoue, pierre d’achoppement du Japon » – Gratianne Daum

« Peuple autochtone du Japon, originairement occupant principalement l’île de Hokkaido [1], il est estimé qu’il y a entre 20 000 et 200 000 Aïnous vivant aujourd’hui dans l’archipel japonais [2]. Les stigmas et la discrimination envers les Aïnous rendent difficile toute auto-identification dans la sphère publique. La tâche est compliquée au regard des processus historiques d’assimilation et de colonisation qui ont obligé les Aïnous à adopter des noms japonais et à abandonner leurs culture et traditions. Le contact prolongé avec les Wajin (Japonais ethniques) a par ailleurs amenuisé les distinctions physiques ou culturelles autrefois significatives [3]. Les disparités socio-économiques entre les Aïnous (identifiés) et les Wajin persistent en particulier vis-à-vis du travail, des revenus des ménages et de l’éducation [4]. En avril 2019, les Aïnous sont légalement reconnus par le gouvernement japonais comme peuple autochtone du Japon [5] à travers la loi de Promotion de mesures visant à réaliser une société respectant la fierté des Aïnous [6]. Un des aspects remarquables de cette loi (déjà évoqué dans une résolution de 2008) est la nécessité de prendre en compte les Aïnous en dehors du territoire de Hokkaido. Cet article propose de revenir sur la délimitation des questions aïnoues à Hokkaido jusqu’à l’introduction de cette nouvelle loi. Le but étant de mieux saisir les enjeux politiques émanant des tensions entre niveaux national et régional dans le traitement des affaires aïnoues.

La construction d’un « problème régional »

Les contacts actifs entre les Aïnous et les Wajin peuvent être retracés jusqu’au 13e siècle. Les transformations politiques durant la période d’Edo (1603-1868) et plus particulièrement l’ère Meiji (1868-1912) viennent redéfinir substantiellement les relations entre les deux parties [7]. En 1868, mû par des idéaux de modernisation, le gouvernement japonais fraîchement centralisé commence activement à développer des politiques visant à asseoir une autorité directe sur ses sujets [8]. Commence ainsi l’introduction de politiques d’assimilation et de colonisation des Aïnous. Ces politiques vont s’intensifier et se matérialiser avec la loi de Protection des anciens indigènes de Hokkaido de 1899. Son objectif est de « protéger la race qui se meurt » [9]. La loi affecte fortement les communautés aïnoues. Notamment, elle relocalise dans des plus grandes communautés fermières les foyers Aïnous dispersés sur le territoire [10]. Mis à part certains kotan (villages aïnous) tel que Nibutani, la plupart des kotan à Hokkaido aujourd’hui sont en réalité des créations artificielles découlant de mesures politiques [11].

Carte représentant Ainumoshir (terre des Aïnous en langue aïnoue) identifiant les zones traditionnelles de peuplement des Aïnous. Source : Association Aïnoue de Hokkaido, https://www.ainu-assn.or.jp/english/begin.html

La loi de Protection des anciens indigènes instaure également des prestations sociales dans plusieurs domaines tels que l’éducation et la médecine. L’éligibilité à ces prestations est déterminée par la reconnaissance de l’État du statut d’Aïnou. En théorie, les Aïnous sont les individus que « toute personne reconnaît comme indigène » [12]. En pratique, l’éligibilité est fortement liée à l’endroit de résidence dans les kotan afin de différencier les Aïnous des Wajin et ainsi faciliter le contrôle des demandes d’aide sociale. En d’autres termes, une fois que les Aïnous quittent les kotan, ils cessent d’être Aïnous aux yeux de l’État. Ainsi, en liant l’identité aïnoue au lieu de résidence dans les zones rurales de Hokkaido, le gouvernement japonais a de facto construit les questions aïnoues comme des questions régionales [13], normalisant Hokkaido comme frontière géographique et culturelle des Aïnous [14].

Des avancées politiques difficiles

Le transfert des questions aïnoues au gouvernement de Hokkaido inscrit dans un processus historique a limité l’influence politique des Aïnous au niveau national. Les interactions entre le gouvernement de Hokkaido et les Aïnous ont permis de créer des liens entre les parties, rendant le gouvernement régional plus réceptif aux revendications aïnoues. En contrepartie, cette dynamique a largement déresponsabilisé le gouvernement national des questions autochtones et réduit les points de contacts et d’influence des Aïnous. Cela a grandement facilité leur assimilation par l’État.

En 1984, la Hokkaido Utari Kyokai, l’organisation aïnoue la plus importante du pays, localisée à Hokkaido, adopte un projet de la « Nouvelle loi aïnoue ». Celle-ci prône l’abolition et le remplacement de la loi de Protection des anciens indigènes de Hokkaido de 1899. La nouvelle loi se veut résolument progressive. Elle fait appel aux droits autochtones et à une représentation politique, une demande de compensations financières et la mise en place de mesures contre la discrimination socio-économique des Aïnous. Le gouvernement de Hokkaido se montre à l’écoute de ces revendications. À l’exception de la mesure sur les quotas aïnous en politique, l’assemblée de Hokkaido approuve unanimement la nouvelle loi et la transmet pour approbation au gouvernement national en 1987. Suite à un processus péniblement lent, la Diète japonaise (parlement du pays) rejette le projet de loi. Elle passe peu de temps après la loi pour la Promotion de la culture Aïnous en 1997 [15]. Cette dernière reste muette sur les droits Aïnous mettant l’accent presque exclusivement sur la promotion et diffusion de la culture aïnoue [16]. Bien que représentant la première loi aïnoue au niveau national, l’accent sur la culture et l’absence de reconnaissance politique et juridique limite considérablement les possibilités pour les Aïnous de faire entendre leurs revendications et de participer à la vie politique.

L’ambivalence de la loi de 2019

La loi de 2019 marque à la fois une rupture et une continuation avec les politiques aïnoues passées. En reconnaissant les Aïnous comme peuple autochtone du Japon, la loi suggère la mise en place de politiques à l’échelle nationale. En ce sens, elle offre des ouvertures pour la reconnaissance de la modernité et pluralité de l’identité aïnoue répercutant ainsi la contingence historique des frontières géographiques et les possibilités d’émergence d’une identité autochtone urbaine [17]. Cette position du gouvernement japonais est indéniablement progressive sur la scène internationale.

Cérémonie aïnoue (Iomante) présentée dans le cadre de performances offertes par le nouveau musée et parc national Aïnou, Upopoy, prévu par la loi de 2019, ayant ouvert ses portes en juillet 2020 à Hokkaido. Source : UPOPOY, https://www.uu-hokkaido.com/upopoy/index.shtml#upopoy2

Toutefois, au regard de son champ d’application limité, les retombées concrètes de cette loi ne s’inscrivent pas dans le même élan. Par l’absence de discussion des droits collectifs et la persistance de l’accent sur la culture, elle échoue à satisfaire les demandes aïnoues. La réification de l’aspect culturel de l’identité aïnoue au passé contraste avec la modernité exprimée par les Aïnous hors de Hokkaido. La loi semble faire perdurer l’idée de protection de « la race qui se meurt »… Paradoxalement, la reconnaissance des Aïnous comme peuple autochtone du Japon, non de Hokkaido, complexifie un peu plus la question des droits fonciers autochtones revendiqués à Hokkaido. La construction de relations durables entre le Japon et les Aïnous sur la base de principes de justice sociale demeurera illusoire sans vision politique inclusive et participative se nourrissant de la reconnaissance de droits et de multiples déclinaisons des identités aïnoues, individuelles et collectives, à l’intérieur et hors de Hokkaido.

Légende de la vignette de couverture : Démonstration de leaders Aïnous pour la reconnaissance des droits autochtones dans la capitale de Tokyo en mai 2008. Source : Ann-Elise Lewallen, 2017, https://apjjf.org/2017/18/lewallen.html


[1] Ainsi que les îles de Sakhaline et Kouriles (Russie).

[2] Les chiffres varient grandement selon les sources (rapports officiels du gouvernement ou associations Aïnoues) et la méthode d’identification adoptée. Hudson, Mark, Lewallen, Ann-Elise, and Watson, Mark (eds), 2014. Beyond Ainu studies : changing academic and public perspectives. Honolulu : University of Hawai’i Press.

[3] Howell, David L. 2004. Making « Useful Citizens » of Ainu Subjects in Early Twentieth-Century Japan. » The Journal of Asian Studies 63(1) : 5-29.

[4] Watson, Mark K., 2014. “Japan’s Ainu Minority in Tokyo Diasporic Indigeneity and Urban Politics”. Routledge.

[5] Les Aïnous ont été reconnus comme peuple autochtone du Japon pour la première par une résolution non contraignante en 2008.

[6] Kantei, 2019. 「アイヌの人々の誇りが尊重される社会を実現するための施策の推進に関する法律案」を閣議決定, https://www.kantei.go.jp/jp/singi/ainusuishin/pdf/310215kakugi.pdf

[7] Walker, Brett. 2006, “Conquest of Ainu Lands.” University of California Press.

[8] Howell, David L, 2004. Making « Useful Citizens » of Ainu Subjects in Early Twentieth Century Japan. » The Journal
of Asian Studies 63(1) : 5-29.

[9] Siddle, Richard, 2002. “An Epoch-Making Event ? The 1997 Ainu Cultural Promotion Act and Its Impact.” Japan
Forum 14(3) : 405–23.

[10] Siddle, Richard, 2012. Race, Resistance and the Ainu of Japan, London : Routledge.

[11] Howell, David L, 2004. Making « Useful Citizens » of Ainu Subjects in Early Twentieth. Century Japan. » The
Journal of Asian Studies 63(1) : 5-29.

[12] Howell, David L, 2004. Making « Useful Citizens » of Ainu Subjects in Early Twentieth Century Japan. » The
Journal of Asian Studies 63(1) : 5-29, 12.

[13] Lewallen, Ann-Elise, 2016. “‘Clamoring Blood’ : The Materiality of Belonging in Modern Ainu Identity.” Critical
Asian Studies 48(1) : 50–76.

[14] Watson, Mark K., 2014. “Japan’s Ainu Minority in Tokyo Diasporic Indigeneity and Urban Politics”. Routledge.

[15] Stevens, Georgina, 2001. “The Ainu and Human Rights : Domestic and International Legal Protections.”
Japanese Studies 21(2) : 181–98.

[16] Stevens, Georgina. 2014. The Ainu, Law, and Legal Mobilization, 1984–2009. In M. J. Hudson, A.-E. Lewallen,
& M. K. Watson (Eds.), Beyond Ainu Studies : changing academic and public perspectives (pp. 200–222). Honolulu : University of Hawaii Press.

[17] Watson, Mark K., 2014. “Japan’s Ainu Minority in Tokyo Diasporic Indigeneity and Urban Politics”. Routledge. »

La politique aïnoue au Japon : entre (dé)limitation régionale et reconnaissance nationale, par Eléonore Komai

Lectures supplémentaires / complémentaires ( & autres.) :

  • The Taylor Wessing Photographic Portrait Prize 2020
  • Spotlight on Humour
    • What is humour? What makes something funny? Is laughter contagious? Why do horror and humour go together so well? What are the ethics of humour? Is it true that if you have to explain it – it’s not funny? How sexist is comedy? This collection explores philosophical writing linked to humour, comedy and laughter, covering the three main theories of humour, incongruity, superiority and relief.
by dave

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