« Psychologie d’une crise financière » : « Les marchés sont-ils fous ? »

by dave
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Les foules raisonnables

Une image a hanté les esprits durant toute la phase la plus aiguë de la crise, d’octobre à décembre 2008 : celle de milliers de petits épargnants qui se précipitent au guichet de leur banque pour retirer leurs économies. On avait en tête les images de 1929 : le « jeudi noir » et les files d’attente devant les banques. Des petits porteurs paniqués se ruant au guichet pour retirer leurs économies, vendre leurs titres et, ce faisant, précipitant la chute des cours et la faillite de leurs banques, incapables de mobiliser suffisamment de liquidités pour faire face à leurs demandes.

Ces images ont alimenté la thèse de foules hystériques et crédules, qui cèdent facilement à la rumeur, puis à la panique. De là l’angoisse du chaos provoquée par une rumeur transformée en « prophétie autoréalisatrice » où la peur provoque elle-même le mal redouté.

Or, rien de tout cela n’a eu lieu. D’août 2007, début de la crise des subprimes aux États-Unis jusqu’au printemps 2009, début du rétablissement de la bourse, il n’y a eu aucun mouvement de retrait massif des petits épargnants de leurs comptes. Au contraire, les millions de petits actionnaires américains, européens ou asiatiques sont restés chez eux à attendre, espérant que les choses allaient s’améliorer. Ce faisant, beaucoup ont vu fondre leurs économies sans réagir. Pourquoi ? Parce qu’ils se sont comportés pour la plupart en investisseurs avisés des risques systémiques, avisés aussi du fait que les cours finissent toujours par remonter. La plupart ont pensé qu’il serait dommage de vendre à perte et qu’en se précipitant pour vendre, non seulement ils entérineraient définitivement leurs pertes mais ils participeraient à un mouvement collectif conduisant à l’effondrement des cours. Par intérêt personnel, il était donc inutile de vendre. Par civisme aussi, il valait mieux s’abstenir. C’est ainsi que beaucoup de petits épargnants ont gardé leur sang-froid… et se sont retrouvés ruinés au bout de quelques semaines. Voyons de plus près comment les choses se passent.

Les petits porteurs d’actions investissent en général sur le long terme. Aux États-Unis par exemple, les placements en bourse sont des placements destinés à financer la retraite ou les études des enfants. Ces placements sont donc stables : voilà d’ailleurs pourquoi ils sont tant courtisés par les banques. L’actionnariat populaire a connu un véritable boom depuis les années 1990.

Tout au long des années 1990 et au début des années 2000, la bourse n’avait cessé d’apporter des revenus à leurs actionnaires. Même les crises successives des années précédentes avaient été vite résorbées. Les George Soros, Warren Buffet et autres spéculateurs avisés, qui avaient bâti leur fortune sur la bourse, suscitaient de plus en plus les convoitises. Au fil du temps, voyant la bourse grimper pendant des mois et des années, le cours des actions, du CAC 40, le Dow Jones ou le Nasdaq atteindre les sommets, de nombreux petits épargnants se sont lancés à leur tour dans l’aventure. Ils se sont décidés enfin à investir. Mais beaucoup sont arrivés trop tard pour profiter de l’aubaine. Ainsi procèdent les petits épargnant amateurs : en général, ils achètent tardivement, à prix fort, et en fin de cycle.

Le petit porteur attend pour acheter. Et il attend pour vendre. La psychologie de l’homme de la rue est marquée par l’attentisme. « Gardons les nerfs solides, et attendons la remontée des cours », pense-t-il. Vendre, ce serait sanctionner une perte, alors que dans quelques semaines peut-être les choses seront revenues dans l’ordre. Malheureusement, les semaines passant, la dégringolade a continué à un rythme vertigineux. Et paradoxalement, cela renforçait l’attentisme. Répugnant à solder son compte, le petit porteur se voit finalement contraint d’assister, impuissant, à la chute des cours. Loin d’être les acteurs des cycles brutaux des krachs, les petits épargnants en sont les victimes. Arrivés tardivement sur le marché, ils en profitent peu. Quand le marché se retourne, ils tardent à réagir et perdent beaucoup.

Un cas mémorable est celui d’Isaac Newton, grand génie de la physique mais petit actionnaire peu avisé. En 1720, devant la montée continue des cours de la Compagnie des mers du Sud, il s’était enfin décidé à investir. Quelques semaines plus tard, les cours s’effondrèrent et il se trouva presque ruiné. Ce qui l’amena à reconnaître, avec amertume : « Je sais calculer les mouvements des corps pesants mais pas la folie des foules. » C’est la même aventure qui est arrivée récemment aux 60 % de salariés américains qui ont massivement investi en actions pour leur retraite. En quelques mois, ils ont vu fondre leurs économies comme neige au soleil. Beaucoup savent maintenant qu’ils vont devoir retarder leur retraite de deux, trois ou cinq ans.

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« Mon dieu, je vais devoir travailler jusqu’à ce qu’on me mette dans la tombe », plaisante amèrement John Howe, soixante-cinq ans, un salarié des transports qui pensait pouvoir partir en retraite à la fin de l’année prochaine…

Durant la crise : le choc traumatique

Les petits épargnants sont donc des victimes impuissantes des crises plutôt que des responsables. Les conséquences psychologiques, en terme de stress et d’angoisse, sont dévastatrices mais elles n’interviennent pas comme des causes agissantes de la crise.

Aux États-Unis, depuis 2007 et le début de la crise financière, les indicateurs du stress étaient passés au rouge. L’American Psychological Association a publié en octobre 2008 une enquête annuelle sur le stress qui montrait une évolution alarmante. Huit Américains sur dix éprouvent alors un stress croissant liés aux craintes économiques. Les femmes étaient plus particulièrement touchées. La plupart des particuliers qui voient leurs économies s’évanouir connaissent les symptômes du stress : angoisses nocturnes, agitation, difficulté à se concentrer, idées noires.

Ces angoisses prennent le visage effrayant de scénarios catastrophes (la peur du déclassement et de la ruine), accompagné de sentiment autodénigrement et de culpabilisation (« je n’ai pas prévu »). Durant la crise financière, la demande d’aide psychologique a connu une forte augmentation aux États-Unis. Pour certaines familles ruinées, le choc causé par le krach a été comparable à celui du 11 septembre 2001 : un véritable syndrome de stress post-traumatique.

En octobre 2008, Karthik Rajaram, cadre financier de quarante-cinq ans de Los Angeles s’est donné la mort après avoir tué sa femme et leurs trois enfants. Il a laissé une lettre où il explique son geste par sa « situation économique désespérée ».

Ce lien entre suicide et crise n’est pas une nouveauté. Les sociologues Émile Durkheim et Maurice Halbwachs avaient déjà établi cette relation à leur époque. Pour M. Halbwachs, l’augmentation des suicides en période de crise n’est pas forcément une relation directe (la personne ruinée qui met fin à ses jours). La corrélation crise/suicide est plutôt une relation générale entre un climat de dépression et un climat suicidaire. « Ce n’est pas la crise comme telle […], c’est la période de dépression qui suit la crise qui détermine une augmentation des morts volontaires » et fait qu’un « sentiment obscur d’oppression pèse sur toutes les âmes », qui peut s’ajouter à d’autres raisons de « désirer la mort » .

En résumé, la panique des petits épargnants ne saurait expliquer les crises financières par effet de contagion. Les réactions d’angoisse, de stress, existent, mais ce sont le plus souvent des réactions ex post, postérieures au choc. Elles n’ont pas de pouvoir explicatif pour rendre compte des fluctuations boursières, qui se jouent ailleurs : dans les salles de marché. C’est là-bas qu’il faut aller voir ce qui était en train de se passer.

Le mythe de la « panique boursière »

« Panique ». Le mot évoque une foule de gens affolés qui perdent leur contrôle et se précipitent chez les banquiers pour retirer leurs économies suite à la moindre rumeur. On pense aussi aux « scènes de panique » dans un bâtiment en feu : les gens se bousculent, pour se diriger vers la sortie ; ce faisant, ils bloquent, se piétinent les uns et autres et entraînent leur propre perte.

Et si tout cela n’était qu’un mythe ? Le 11 septembre 2001, les personnes qui étaient dans les tours du World Trade Center sont descendues calmement et dans l’ordre. Si elles s’étaient précipitées, il y aurait eu plus de vies sauves.

Contrairement à l’image courante, dans les situations de danger extrêmes, les gens ne cèdent pas forcément à la panique. Durant le krach financier de l’automne 2008, les particuliers n’ont pas cédé à la panique et ont gardé leurs titres.

La notion de panique n’est guère éclairante pour rendre compte des krachs. Elle renvoie à l’idée d’une terreur incontrôlée qui ne correspond ni aux faits ni à ce que l’on sait de la psychologie des émotions.

Joseph LeDoux, psychologue, spécialiste de la peur a mis en évidence l’existence de plusieurs formes de peur. Il y a la terreur incontrôlable (la peur des araignées chez une phobique par exemple, ou celle des « attaques de panique » qui est un syndrome psychopathologique précis). Cette peur passe par des circuits neuronaux qui la rendent non maîtrisable et peuvent engendrer la terreur. Mais la peur la plus courante n’est pas de la terreur. Elle passe la plupart du temps par un autre circuit – le cortex cérébral – qui permet de dompter et maîtriser en partie son émotion. Notre capacité réflexive permet d’évaluer un danger et de réagir avec contrôle.

Cette peur – celle du nageur novice qui hésite à se jeter à l’eau – on peut l’appeler la « peur raisonnée ». Elle n’a rien à voir avec la panique. Elle est au contraire un comportement maîtrisé et adapté.

La nouvelle psychologie des émotions (dont A. Damasio et J. LeDoux sont les représentants) montre que les émotions ne sont pas « irrationnelles ». Elles nous font même à réagir avec discernement – faute de rationalité parfaite – face à des situations nouvelles. Ainsi, la peur est vue comme un mécanisme d’alerte et de vigilance face à un danger.

Elliot, le patient frontal qui avait des troubles émotionnels (voir le chapitre « Du bon usage de la peur ») et n’avait plus peur de rien, s’était lancé dans des investissement financiers très périlleux qui l’avaient mis au bord du gouffre.

Qui sont « les marchés » ?

Les principaux opérateurs qui interviennent sur les marchés financiers sont des « gros comptes », ce sont des banques, des grandes sociétés, des fonds de placements (comme les hedge funds), des assureurs, des « fonds souverains » et quelques très gros investisseurs particuliers comme Warren Buffet ou George Soros.

Ces acteurs interviennent sur les différents marchés (marché des changes, des actions, des produits dérivés). Concrètement, ils placent et spéculent par le biais de professionnels – les fameux traders – et de toute une série d’intermédiaires chargés de les conseillers et de négocier les produits financiers.

Rendons-nous donc dans la salle de marché d’une grande banque. Devant trois écrans placés devant lui, un trader suit l’évolution des cours d’un secteur dont il a la charge. Son rôle consiste à prendre des positions (acheter des titres) puis à les revendre avec un bénéfice un peu plus tard. Un « day-trader » agit sur très court terme : c’est un « chasseur de tendance ». Comment opère-t-il ? Comme un chasseur bushman dans la savane. Il suit d’abord des traces qui indiquent la direction suivie par un troupeau. Un trader dispose d’informations sur les titres et sur l’évolution générale du marché, ainsi que des informations économiques du jour. Il est désormais assisté par des outils mathématiques et statistiques sophistiqués, qui lui signalent aussitôt les traces subtiles d’un retournement de tendance.

Admettons qu’un matin, à l’ouverture des cours, les titres achetés la veille s’orientent à la baisse, il cherche aussitôt à s’en défaire. Pourquoi ? Il suit en cela une bonne règle de trading qui veut qu’on doive « couper ses pertes » (c’est-à-dire vendre à perte au plus tôt). Cette stratégie va à l’encontre du comportement spontané du particulier et des novices qui, on l’a vu, ont tendance à conserver leurs titres dans l’espoir d’une remontée. Un peu plus tard, si le cours reprend une courbe à la hausse, notre trader va racheter ces mêmes titres.

Tout l’art consiste à tirer au mieux son épingle du jeu de yoyo subtil où il faut au jour le jour anticiper un peu avant les autres.

Cette pratique du trading fondée sur des opérations à court terme, l’analyse des risques et l’anticipation des comportements d’autrui (autrement dit, les tendances du jour) est appelée « chartiste » (ou « analyse technique »).

Au trading chartiste s’oppose une autre stratégie : celle des « fondamentalistes ». En matière boursière, les fondamentalistes sont ceux qui déterminent leur investissement sur la valeur « fondamentale » de l’entreprise.

On considère par exemple qu’une entreprise de cimenterie implantée en Chine ou en Inde, marché en plein développement où la construction de bâtiments est une tendance de long terme, relève d’une dynamique fondamentale. Peu importe que le titre ait pu baisser les jours précédents pour des raisons conjoncturelles.

Le fondamentaliste flaire les tendances lourdes et les choix à long terme. Il s’informe sur l’état d’une entreprise, d’un secteur, sur les données relatives à l’économie « réelle », et n’a pas les yeux rivés sur les petites oscillations du moment.

Warren Buffett est l’exemple type de l’investisseur « fondamentaliste ». Il possède l’une des trois premières fortunes au monde en 2010. « J’achète en supposant que le marché va fermer le lendemain et qu’il ne rouvrira pas avant cinq ans », aime-t-il à dire. C’est ainsi qu’il a construit sa fortune colossale. Il est aussi connu pour être un « contrarian », un anticonformiste qui aime aller à l’encontre des tendances. « Foncez quand tout le monde recule et reculez quand tout le monde fonce. »

La part du rationnel et de l’irrationnel

Dans les faits, la division entre techniques chartistes et fondamentalistes ne correspond qu’à des stratégies pures : elles peuvent se combiner dans la réalisation de portefeuilles d’action gérés par une banque ou un fond de placement. Mais revenons à notre question initiale : quelle est la part de la psychologie, de l’intuition et du calcul, de l’émotion ou de la rationalité dans ces choix d’investissement ? Deux écoles théoriques se sont longtemps affrontées pour répondre à cette question.

Pour l’approche néoclassique, largement dominante en économie, les financiers sont des « agents rationnels ». En d’autres termes, ils font des calculs raisonnés à partir de l’information disponible. La meilleure combinaison entre risque et opportunités peut être simulée sous forme de calcul algébrique. Le recours aux techniques mathématiques a même fortement influencé les pratiques financières depuis les années 1980.

Dans ce cadre, peu de place pour les caprices personnels. Pendant longtemps, ce modèle standard supposait que le marché était efficient et devait engendrer peu de perturbations. Puis, devant l’évidence des « bulles spéculatives » et de leur éclatement, il a fallu trouver des causes à ces « irrationalités collectives » que sont les bulles et les crises. Dans les années 1980, des économistes comme Olivier Blanchard ou Jean Tirole, ont utilisé la théorie des « d’anticipation rationnelles »  appliquée à la bourse.

Ces chercheurs ont montré la possibilité de formation de « bulles rationnelles ». Une bulle est dite « rationnelle » au sens où elle n’est pas due à des comportements déraisonnables des agents. En simplifiant, disons que lorsque les cours montent, les agents ont intérêt à acheter pour profiter de l’aubaine. Ce faisant, ils font grimper les prix et encouragent le cycle de hausse. En période de baisse, l’investisseur rationnel a intérêt à vendre au plus vite : même s’il contribue à la baisse générale. Le modèle est plus complexe, mais l’idée de base est simple : il est rationnel de quitter un navire qui commence à sombrer.

Une autre approche rivale des comportements financiers a pris un fort développement depuis quelques années : la finance comportementale. Elle conteste les hypothèses de l’école néo-classique. Initiée par Daniel Kahneman et Amos Tversky, cette approche expérimentale des comportements économique s’attache à montrer que les humains ne se comportent pas comme le voudrait l’Homo œconomicus théorique. Supposons par exemple que vous ayez gagné 500 euros un jour et que l’on vous propose de rejouer sachant que le lendemain vous pouvez doubler la mise mais aussi la perdre (et revenir à 0). Dans ce cas de figure 70 % des gens préfèrent retirer leur gain. Inversement, si vous avez perdu 500 euros et que l’on vous propose de les regagner le lendemain (et donc de revenir à 0) ou perdre encore : dans ce cas de figure, une grande partie des gens préfère rejouer.

En fait la situation est exactement symétrique et le raisonnement devrait être le même dans les deux cas, mais l’expérience montre que la tendance courante est « l’aversion à la perte ». En résumé, on a tendance à se précipiter sur les gains et on hésite à lâcher ses positions en cas de perte. « L’aversion à la perte » est donc un phénomène émotionnel qui intervient dans les choix économiques et fausse la rigueur des calculs.

De tels facteurs psychologiques pourraient-ils suffire à expliquer les bulles ou les krachs ? En fait, pas vraiment. Tout d’abord les biais sont nombreux. Certains peuvent aller dans le sens de l’excès de prudence. « L’aversion à la perte » conduit les petits porteurs à garder leur titre alors que les cours sont à la baisse. Dans ce cas, cette tendance est plutôt contre-cyclique. Inversement la stratégie des traders, qui consiste à « couper ses pertes » rapidement quand les cours baissent, va dans le sens inverse, précipitant la baisse. La psychologie de la finance dévoile donc des craintifs et des téméraires, des moments d’euphorie et d’autres de crainte.

Par ailleurs, les biais de jugement, les routines mentales repérées par la psychologie de la finance peuvent influencer à la marge les comportements des investisseurs. Mais ces biais de jugement ne relèvent pas de la panique (une peur incontrôlée) ou de l’euphorie irraisonnée. À chaque moment de la crise, il y a de bonnes raisons individuelles de vendre ou de garder ses positions – ou, dans une phase de hausse, à précipiter le mouvement.

Comment en est-on arrivé là ?

Pour comprendre comment des acteurs rationnels – du moins raisonnables – en viennent à provoquer une situation qualifiée d’irrationnelle, examinons quelques mécanismes de la crise financière.

Rappelons d’abord l’enchaînement des faits. Tout a commencé durant l’été 2007 avec la crise de l’immobilier aux États-Unis. Des ménages américains surendettés ne parviennent plus à payer leur maison. Ils sont victimes d’agents peu scrupuleux qui ont vendu à la pelle sans tenir compte de leur capacité de remboursement, en leur faisant payer des taux exorbitants qui peuvent monter jusqu’à 15 ou 20 % en cas de baisse du marché : ce sont les « subprimes ». La défaillance des particuliers n’aurait dû entraîner que celle de sociétés de crédit et de banques engagées sur ces opérations aussi hasardeuses. Et l’on aurait pu en rester là. Pourquoi y a-t-il eu contagion à tout le système financier ?

Parce que tous ces crédits ne sont pas restés dans les caisses de quelques banques. Pour la plupart, ils ont été regroupés, transformés et redirigés dans les circuits des banques mondiales par une alchimie financière que l’on a appelée la « titrisation ». Les crédits « risqués » ont été recyclés sous une forme nouvelle et se sont diffusés sur les marchés financiers en les contaminant comme un virus invisible. Du coup, le risque porté normalement par les sociétés de crédit a été socialisé et disséminé. Le nombre d’intermédiaires et la complexité des circuits ont rendu le risque opaque.

Les banquiers qui ont investi dans les subprimes n’ont pas été rendu aveugles et irresponsables par la seule cupidité. L’appât du gain est une donnée de base de la spéculation financière et de l’économie en général, elle ne suffit pas à expliquer ses dérives. En fait la plupart des banques ignoraient qu’elles détenaient des titres toxiques, car le mécanisme même de la titrisation rendait les titres invisibles. À cela s’ajoutaient les techniques financières hautement sophistiquées qui étaient censées justement prévenir les investisseurs des risques. Le paradoxe même de cette crise est que ce sont des stratégies de prévention contre le risque qui sont l’une des sources de la crise.

Contagion virale

Le virus des crédits immobilisés est resté inoffensif tant que le marché de l’immobilier était à la hausse. Quand il s’est retourné (en 2006-2007), les crédits sont devenus « toxiques ». Les banques devaient donc s’en débarrasser et purger leurs bilans de ces crédits douteux. Mais voilà, où se trouvaient-ils ? Le mécanisme de la titrisation les avait rendus invisibles, mélangés à d’autres titres dans tout le circuit de la finance. Dès lors, une « crise de confiance » s’est emparée des esprits.

En septembre 2008, faisant suite aux alertes concernant la défaillance d’institutions financières que l’on croyait indestructibles – Lehman Brothers, AIG – ou d’organismes semi-publics comme Fannie Mae (acronyme de « Federal National Mortgage Association ») et Freddie Mac (acronyme de « Federal Home Loan Mortgage Corporation »), il était logique et recommandable pour les autres institutions financières d’adopter une position de repli. Ne sachant pas si leurs partenaires étaient sûrs et solvables, elles avaient de bonnes raisons de limiter leurs transactions. Mais dès lors que les banques commencent à se méfier les unes des autres et ne se prêtent plus d’argent, ce comportement de protection devient dangereux pour le système. Dans une situation de chute brutale des cours, les traders qui, le matin, voyaient le marché s’ouvrir à la baisse, avaient intérêt à liquider leurs positions les plus risquées. Ce repli tactique est, on l’a vu, une règle de bonne gestion, (« couper ses pertes » quitte à laisser quelques plumes). L’hésitation à acheter des titres dont on ne connaît plus la valeur n’est pas forcément une attitude de panique : pas plus que le fait de rester chez soi pour éviter les contaminations dans le cas d’une épidémie.

S’ajoutent à cela ce que les spécialistes nomment les « ventes de détresse ». Là encore, pas de psychologie. Les hedge funds pratiquent des techniques d’investissement (par « effets de levier ») qui les obligent à liquider leurs actifs quand les valeurs baissent, ce qui provoque des effets de « stress systémique ». De tels mécanismes se combinent pour provoquer des effets conjugués d’effondrement. On en arrive enfin à la situation du 10 octobre 2008 que les traders américains nomment la « capitulation ».

Plus personne ne veut acheter, même sur des titres qui ont des fondamentaux sains. Tous ces facteurs poussent à la baisse des cours entraînant ainsi une chute auto entretenue, car il est très risqué d’acheter des titres quand leur valeur dégringole.

Le paradoxe de l’action collective

À chaque étape de la crise, on peut donc trouver de bonnes raisons, pour chacun des opérateurs, de se précipiter pour vendre et de se retirer provisoirement du marché, même si l’agrégation de ces choix individuels rationnels précipite la chute générale. Les informations sur la défaillance des banques n’étaient pas des rumeurs fumeuses qui ont trompé des actionnaires paniqués, le repli des investisseurs n’a pas été irrationnel : c’était le seul moyen à court terme de protéger au mieux son portefeuille.

Ce qui apparaît au final comme de l’irrationalité collective est le résultat d’une somme d’actions qui, prises individuellement, étaient tout à fait cohérentes.

Tel est le « paradoxe de l’action collective », bien mis en évidence par le sociologue Mancur Olson. Même si chacun sait qu’une action collective serait profitable à tous (en l’occurrence ici se mettre à acheter), en l’absence d’action coordonnée, chacun a intérêt à ne pas s’exposer et prendre des risques pour tous.

Inutile donc d’invoquer la panique des foules pour expliquer la plongée des cours et les crises. Les petits porteurs se sont comportés en gens avisés et raisonnables. Ils ont gardé leur sang-froid… et ont beaucoup perdu. Les traders qui misent sur le court terme réagissent rapidement, et précipitent la baisse. Mais ils ont de bonnes raisons de le faire, même si la somme de ces choix précipite la chute générale. Les banquiers qui ont acheté des titres « pourris », n’étaient pas aveuglés par la cupidité, du moins, pas plus qu’à l’ordinaire. Simplement le mécanisme de titrisation avait rendu le risque invisible.

Bref tout le monde était assez raisonnable, sans être totalement rationnel. Chacun avait de bonnes raisons d’agir comme il l’a fait au moment où il l’a fait.

Il y a une leçon théorique à la crise. Elle ne conforte ni le modèles des foules en délire ni celui d’individus aveugles. La finance comportementale est en partie raison. La théorie du choix rationnel n’est pas inconséquente. Ce qui apparaît comme de l’irrationalité collective est le résultat d’une somme d’actions qui, prises individuellement, sont cohérentes. Au final – et c’est tout aussi inquiétant – un système peut conduire à l’effondrement alors que chacun de ses membres s’est conduit de façon tout à fait raisonnable.

Moutons ou vautours ? Sur le « mimétisme » des marchés

Les actionnaires seraient-ils des moutons ? À la bourse, quand une dynamique est engagée vers la baisse, on se met alors à vendre en masse, quand les cours montent, on achète en masse. Les commentateurs parlent de « mimétisme » et de « comportement moutonnier » des marchés. On suggère ainsi qu’un instinct grégaire pousserait les acteurs financiers à se copier les uns les autres et à suivre aveuglément une tendance. Qu’est est-il vraiment ?

Sur le plan théorique, la notion de comportement moutonnier renvoie à la « psychologie des foules » de Gabriel Tarde et aux lois de l’imitation. Cette théorie suppose qu’il existe des mouvements de foule, dans lesquels l’individu perd son libre arbitre et se trouve emporté par une sorte de magnétisme invisible. Sur le plan psychologique l’imitation par contagion émotionnellerenvoie à l’expérience du fou rire collectif. En fait, l’imitation peut s’expliquer dans ce domaine par d’autres mécanismes.

Les choix des individus convergent parce qu’ils ont les mêmes contraintes et les mêmes préférences.

C’est le cas d’un embouteillage automobile ou de la queue au cinéma. On se retrouve dans une file parce qu’on a des goûts similaires (partir à la mer, voir tel film) et des contraintes identiques (les périodes de vacances, les horaires de cinéma). Dans ce cas, on ne cherche pas à s’imiter ; chacun préférerait même éviter la file. Ici, l’imitation apparente provient d’un phénomène d’agrégation des choix individuels.

Le phénomène de « ruée vers l’or » est comparable : les gens ne cherchent pas à s’imiter, mais tous partent à la recherche du filon et se retrouvent à bouchonner sur les mêmes lieux.

L’imitation consciente

Suivre la tendance est parfois un comportement stratégique. Dans le cas des comportements boursiers, où le prix d’un bien est déterminé par la valeur que d’autres lui accordent, on a intérêt à acheter quand les autres achètent (pour profiter de la courbe haussière) et vendre quand les autres vendent (pour éviter de trop perdre).

Keynes (1936) a donné une explication classique de ce comportement mimétique avec la métaphore de son « concours de beauté ».

Lors de l’élection d’une « reine de beauté » les organisateurs décident de récompenser par un cadeau tous ceux qui auront voté pour le trio gagnant. Dans ce cas, beaucoup d’électeurs vont voter non pas selon leurs propres préférences, mais en fonction de ce qu’ils pensent être les préférences des électeurs.

À la bourse, les « comportements moutonniers » ne sont pas ceux de foules hallucinées qui se ruent aveuglément dans la même direction. Les acteurs de la bourse ne sont pas des moutons et des brebis bêlantes. Ils adoptent plutôt une psychologie de vautours.

Les rapaces se retrouvent autour des mêmes carcasses en raison de deux mécanismes. D’abord, quelques-uns repèrent l’odeur d’un cadavre et s’orientent vers lui. C’est le mécanisme de l’agrégation par convergence des choix individuels. Puis les autres, voyant leurs congénères prendre une direction, se mettent à les suivre. Par intérêt : ils savent qu’il y a au bout un bon repas. Cette conduite d’imitation est parfaitement justifiée et ne relève pas d’un mimétisme aveugle et grégaire. »

– Dortier, J. (2009). Les marchés sont-ils fous : Psychologie d’une crise financière. Dans : , J. Dortier, Les Humains: Mode d’emploi (pp. 143-159). Éditions Sciences Humaines.

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