Luc : « J’allais visiter mon frère, j’ai rencontré un pays. »

by dave

(Chaque fin ou début du mois, Luc me fait parvenir via courriel, la publication mensuelle d’un journal que lui et moi aimons particulièrement, un partage généreux. Cette fois-ci, la livraison du facteur est accompagnée d’un court mais si beau récit d’un récent séjour de Luc sur la Côte nord. Je partage avec toi cette invitation au voyage dans un récit de séjour.)

De : Luc
Mercredi 30 Juin 2021 – 06h28

Salut mon frère,

Je t’envoie la lecture du mois. Je reviens d’un séjour sur la Côte nord. Je suis en train de découvrir mon pays. L’histoire par la géographie. Curieux pays tout de même, où le pendant de la Côte nord s’appelle Bas du fleuve. Et que la route 138 longe successivement la côte et la rive nord. L’eau qui touche la côte est salée. Celle qui atteint la rive est douce. À la jonction, Tadoussac et son fjord.

J’ai rencontré des gens qui ont grandi dans une ville fondée par des usines. Baie Comeau. L’usine ferme, la ville disparait. Cela donne une mentalité de nomades. Sur l’autre rive, à Rimouski, on parle de sédentaires. Ils cultivent la terre. J’ignorais tout cela. Ce n’est pas que je l’ignorais, je n’y avais jamais pensé. Comme quoi l’information seule ne suffit pas. Il faut la former.

Pour mon prochain voyage, j’aimerais aller à Churchill Falls, en passant par Baie Comeau et la Manicouagan. Je veux voir à quoi ressemble une ville avec des infrastructures et des trottoirs, mais plus de maisons. « Gagnon, la ville enfouie sous la terre », titre Radio-Canada.

Ce type de vie n’existe pas de la même façon à Mtl.

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1746605/ville-gagnon-fermeture-demolition-mine-fer-cote-nord-archives

J’allais visiter mon frère, j’ai rencontré un pays.

J’espère que tu vas bien.

Ton autre frère

« La ville minière de Gagnon sur la Côte-Nord a connu une bien courte vie avant d’être complètement rayée de la carte du Québec en 1985. »

De : Dave
Mercredi 30 Juin 2021 – 10h10

Hey mon frère,

Merci de la livraison mensuelle mon facteur préféré.

Je lis ce matin ton échappée belle et je vis un récit à la fois photographique, sonore, cinématographique, documentaire, humain, et tant de choses. C’est inclassable de beauté (méditation, observation, réflexion, etc.). Je reconnais bien là ton plume. Merci de le rester, c’est toujours aussi inspirant. J’ai hâte de lire / vivre ta prochaine échappée belle, rencontrer avec et comme toi d’autres pays peuples individus dans un même pays peuple individu.

Comment ne pas aller bien quand le facteur m’offre une telle livraison. Oui, je vais bien, très bien même, luc, mon inestimable Autre Frère.

Ton frère

De : Luc
Mercredi 30 Juin 2021 – 16h57

Hé mon frère,

Je vois que tu es en forme. Notre histoire est relativement simple. Les Premières Nations sont arrivées à pied, il y a 20 000 ou 35 000 ans. Les Français, il y a 500 ans. Les Anglais, 250.

La colonisation de la Côte nord date d’un peu plus de 100 ans. Ce territoire raconte aisément son histoire. Elle est davantage contrastée dans les régions, dont la Beauce, la Gaspésie, le Saguenay, le Témiscamingue et l’Abitibi, vu sa simplicité. Tu soulèves une roche et te voilà aux origines. Ce n’est rien à côté de l’Europe, l’Asie et l’Afrique, qui ont connu tant de couches de migrations et de civilisations. Je serais bien embêté de remonter mes origines au-delà de la France (Lyon et le Poitou). Je peux te nommer mes ancêtres ici, ainsi que les dates et leur lieu de résidence.

C’est un peu comme la Louisiane. Les conflits internes actuels américains sont à l’image de l’histoire louisianaise. L’extermination, l’esclavage et le capitalisme. Tous sauvages. Aller en Floride est ennuyeux. Lorsque tu rentres de la Louisiane, tu rapportes une perspective que le douanier ne peut saisir. Le voyage, c’est la route et les gens.

Ça sent la coupe, ça sent la poule.

Amitiés
Luc

De : Dave
Mercredi 30 Juin 2021 – 17h08

Hey mon frère,

Tu le sais, je partage pleinement, et bien plus même. Tu finis toujours en apothéose : « Lorsque tu rentres de la Louisiane, tu rapportes une perspective que le douanier ne peut saisir. Le voyage, c’est la route et les gens. » Qu’ajouter de mieux Luc? Juste absorber cette lumière de parole, écouter son silence résonner et faire écho – en moi et autour de moi.

Effectivement, mon frère : « Ça sent la coupe, ça sent la poule. » Go Habs (!) (?) et vive notre prochaine dégustation du célèbre bipède sans plumes.

Ton frère

by dave

Lectures supplémentaires – complémentaires / Curiosité(s) / Invitation(s) au voyage :

  • Les mots pour le dire, par Luc Panneton
    • [extraits : « Je suis sur la Côte nord. Cela veut dire la Côte nord du fleuve St-Laurent. Le long de la route 138, cela veut aussi dire: quelque part entre Natashquan et Tadoussac. 792 kilomètres de côte. Côte sous-entend eau salée. Vous traversez le fjord du Saguenay, de Tadoussac à Baie Sainte-Catherine. Vous reprenez la même 138, mais sur la rive. Rive sous-entend eau douce. Le fjord du Saguenay marque la rencontre des deux eaux. La côte opposée à la Côte nord devrait être la Côte sud. Les gens d’ici parlent de la rive sud. La carte du Québec la désigne Bas du fleuve. Au Québec, le pendant de la Côte est la rive ou le Bas. Côte désigne une bande de terre vue du large. Au lieu de dire « Terre! Terre! », la vigie aurait pu dire « Côte! Côte! ». La côte est donc vue d’un bateau. Ou du Bas. Ou de la Rive sud. Rive, fleuve, côte. Steak, blé d’Inde, patates. Merci Robert, Larousse, Wiki, Linternaute et Usito. »]
    • [« Sur la Côte nord, les communautés se construisent autour des usines. L’usine ferme, la communauté aussi. Cela crée une mentalité de nomades. Comme Gagnon. Une ville avec pas de maison. La minière Québec-Cartier a fermé ses portes. Gagnon aussi. « Gagnon, une ville enfouie sous la terre », titre Radio-Canada. Tourne à gauche à Baie Comeau. Suis la 389, passe la Manicouagan. Quand tu arriveras à Gagnon, il se peut que tu ne la voies pas.« ]
    • [« Dans le Bas du fleuve, on cultive la terre. Cela crée une mentalité de sédentaires. Entre les deux, il y a le fleuve. La Côte nord. L’industrie et la nature. L’environnement comme un bar ouvert. J’allais visiter mon frère. J’ai rencontré un pays. »]
  • Gagnon, la ville enfouie sous la terre – Archives Radio Canada
    • [« Avez-vous entendu parler de la ville de Gagnon, sur la Côte-Nord? Cette ville minière a connu une bien courte vie avant d’être complètement rayée de la carte du Québec en 1985. »]
    • [« Gagnon n’est pas une ville fantôme. C’est une ville qui n’existe plus, car elle a été rasée, puis enterrée. »]
    • [« Un peu plus d’un quart de siècle s’est écoulé entre la fondation de la ville de Gagnon par la compagnie minière Québec Cartier en 1957 et sa fermeture en 1985. »]
    • [« L’économie de cette ville lointaine et isolée de la Côte-Nord reposait uniquement sur l’extraction du fer. Un premier coup frappe la région en 1976 avec l’épuisement du premier gisement de fer sur les rives du lac Jeannine. Sidbec-Normines, entreprise indépendante de Québec Cartier, entreprend alors l’exploitation d’un second site au nord de la ville, le gisement du lac Fire. La crise mondiale du fer au début des années 80 vient toutefois affecter le rendement de la minière, qui décide de cesser complètement ses activités à Gagnon. En 1984, 80 % des 3500 habitants de Gagnon travaillent pour Sidbec-Normines. La survie de la ville sans cet employeur unique paraît inconcevable.« ]
    • [« La fermeture : Il était 8 h hier soir dans la ville minière de Gagnon lorsque le conseil municipal a demandé aux citoyens par l’entremise de la radio de se rendre à l’église pour 22 h . – Le journaliste Claude Desbiens. Téléjournal, 12 octobre 1984″]
    • [« La décision irréversible de fermer la ville minière de la Côte-Nord est annoncée le 11 octobre 1984. Les Gagnonais encaissent la nouvelle avec calme et amertume. Depuis deux ans, ils ne font que recevoir de mauvaises nouvelles sur l’avenir de leur ville mono-industrielle. Le maire René Coicou souhaite maintenant se battre pour que tous soient traités de façon juste et équitable. La fermeture définitive de Gagnon fait consensus entre les élus, l’employeur de la ville et le syndicat des travailleurs.« ]
    • [« Deux ans plus tôt, l’arrêt des activités minières de la compagnie Iron Ore du Canada à Schefferville a été catastrophique pour la population. Désertée par 90 % de ses habitants, la ville de Schefferville est au bord de la faillite et ses services sont réduits à leur plus simple expression. En disparaissant complètement, Gagnon souhaite éviter de connaître le même sort. « En juin prochain, la ville de Gagnon devrait être normalement déserte », conclut le journaliste Claude Desbiens au Téléjournal du 12 octobre 1984. « De nombreux espoirs et des centaines de millions de dollars auront été perdus. »« ]
    • [« La destruction : Les habitants de Gagnon doivent quitter leur ville avant le 1er juillet 1985. La ville cesse alors d’exister et son administration repose sur le ministère des Affaires municipales du Québec. La compagnie Sidbec-Normines paye les dettes municipales de Gagnon, rachète les commerces, les maisons et offre un dédommagement de 15 000 dollars à chacun de ses employés. Elle se charge aussi de la démolition de la ville. Comme en témoigne ce reportage au Téléjournal du 14 août 1985, la ville de Gagnon est complètement rasée. Ce sont 1000 bâtiments et maisons qui doivent être démolis. Tout sera ensuite enfoui sous terre.« ]
    • [« La désolation : En plus de perdre leurs racines, les anciens habitants de Gagnon voient avec la démolition de la ville leur lieu d’appartenance disparaître. Cet épisode est traumatisant pour nombre d’entre eux, d’autant plus qu’il s’étire dans le temps. »]
    • [« Trois ans après sa fermeture officielle, le journaliste Pierre Stéa se rend sur le site de la ville de Gagnon pour le Téléjournal. La nature y reprend tranquillement ses droits, mais puisque seul le haut des bâtiments a été rasé, certains vestiges de la ville demeurent bien visibles. Une ville dort toujours sous les décombres, constate le journaliste. Les caméras de Radio-Canada nous montrent des bouches d’égout à découvert, des trottoirs brisés et de nombreux dépotoirs à ciel ouvert. Contrairement aux voleurs professionnels, les démolisseurs ont tout emporté de la banque, sauf son coffre-fort. – Le journaliste Pierre Stéa »]
    • [« Une trentaine de travailleurs s’affairent toujours à terminer le démantèlement des installations de Sidbec-Normines. Sur le site de la mine, le journaliste Pierre Stéa s’inquiète de trouver des barils de BPC dans un entrepôt non sécurisé. Des tonnes de ferrailles et des transformateurs électriques jonchent également le sol. »]
    • [« Le spectacle de la ville détruite de Gagnon est particulièrement désolant. Comme le souligne le journaliste, la démolition de Gagnon doit être approuvée par le gouvernement québécois avant que la ville ne soit complètement abandonnée. Loi sur la cessation d’existence de la ville de Gagnon est sanctionnée le 21 novembre 1990. »]
    • [« La nostalgie : Gagnon n’est plus qu’un souvenir, souligne le journaliste Sébastien Bovet dans ce reportage au Téléjournal du 27 juillet 1995. Un souvenir qui éveille la nostalgie pour les ex-Gagnonais qui se rassemblent en grand nombre à chaque anniversaire de la fermeture de la ville.  Ce n’est pas nous qui avons choisi de s’en aller, exprime une ancienne habitante en se remémorant cet exode forcé. On nous a poussés, on nous a mis dehors de Gagnon.« ]
  • Le genou et le cou, par Luc Panneton
    • [extraits : « La caricature montre le genou d’un soldat israélien, posé sur le cou d’un homme Palestinien. Cette caricature de Godin a été publiée le 25 mai, dans Le Devoir. Il y a eu plusieurs commentaires de la part de membres de la communauté juive de Montréal. Le sujet de cette caricature est la haine. Un sentiment aveugle, à l’origine de la scène. C’est le genou d’un policier Blanc sur le cou d’un homme Noir aux États-Unis. L’homme Noir, George Floyd, en est mort. C’est le genou d’un char d’assaut sur le cou d’un lance-pierre. Le genou du génocide sur le cou de la nation. Le genou de l’apartheid sur le cou de la justice. Le genou du Canada sur le cou des enfants autochtones. Le genou de la haine. Je ne suis jamais allé en Israël ou en Palestine. Je ne connais aucun ressortissant de ces deux États. Je lis les journaux. J’écoute la télé. J’ai lu des commentaires un peu partout. Ma perception n’a pas changé. Le genou du gros méchant Israël est posé sur le cou du petit méchant Palestine. Une dame écrit que cette analogie est « totalement erronée et ne sert qu’à faire la promotion d’un discours haineux ». Elle a raison. Cette caricature illustre un discours haineux. Celui pratiqué par des états. Celui véhiculé par les médias qui fabriquent les perceptions. Ce dessin caricature la bêtise. Œil pour œil, dent pour dent, encore et toujours. Les différends entre états ne diffèrent pas tellement de ceux entre frères et sœurs. Le plus intelligent arrêtera le premier, disait ma mère. Eh bien non. Ce dessin caricature la bêtise de l’humanité. Elle croit toujours tout régler avec un genou. Cette situation perdurera jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de cou. Ce jour-là, nous n’aurons plus besoin de genou.« ]
  • [via partage courriel – dimanche 27 juin 2021 – de la part de mon très cher Normand : Un article fort intéressant du socio/anthropologue Gérard Bouchard: Rapports interculturels et tyrannie des minorités dans la journal Le Devoir (Montréal), le 26 juin 2021]
  • 9 juin 93, par Luc Panneton
    • [extraits : « Durant la partie, nous allons chercher les bières, quatre à la fois. Les deux premières périodes ne sont pas différentes d’une partie régulière. La troisième période ouvre le chemin vers la 24ème coupe. Un son monte, comme un crescendo de 20 minutes. Les cris deviennent un sillement strident, aigü. Des milliards de criquets. Il n’y a plus de cris, seulement une distorsion. Ssssssssssssssssssss. La seule fois que j’ai entendu ce son, c’est sur un enregistrement d’un concert des Beatles au Shea Stadium, le dimanche 15 août 1965. Écoutez ça sur youtube, ça vaut le détour. Ça commence au moment où le présentateur Ed Sullivan annonce le groupe. Après la victoire, au lieu de tourner à gauche, nous tournons à droite sur Sainte-Catherine. À gauche, c’est le saccage. Nous allons récupérer nos voitures chez Cossette et fêter ça à St-Sauveur. Il y a beaucoup de monde dans nos têtes. Je me réveille dans mon auto, sur le bord de la 15, près de Mirabel. Il est 2 h du matin. Je prends le chemin de Montréal et rentre à la maison. Jacques a fini la soirée dans les bars et j’ai pris le bord de mon lit. J’ai assisté à la parade avec mon fils Louis Karim, 4 ans, dans les bras. En passant devant nous, le gardien Patrick Roy a regardé Louis droit dans les yeux. Personne ne s’en souvient. J’ai gardé mon billet. Il n’a pas de prix.« ]
  • La nouvelle école, par Luc Panneton
    • [extraits : « J’ai rencontré une fois Serge Bouchard. C’était au Salon du livre de l’Outaouais, à Gatineau. Mon éditrice exposait mon premier livre. Serge Bouchard présentait un des nombreux siens. Les gens arrivaient dubitatifs à mon livre, admiratifs au sien. Je ne pensais pas à cela à ce moment. Je rencontrais mon professeur de la nouvelle école. La nouvelle école est celle de la vérité des faits. De la réflexion et de l’intelligence. Tous les livres sont signés. L’étudiant choisit la matière et les professeurs. Il creuse comme bon lui semble. Le temps ne compte pas. La seule note est la satisfaction d’assouvir sa curiosité. Un désir de vengeance envers un système dépassé. Entre le professeur et l’élève, il y a la fascination de la matière. Serge Bouchard fait partie des auteurs qui ont écrit notre histoire. La vraie. Il a fouillé les textes. Il a appris les mots, vécu le terrain. Il a mis l’histoire à l’endroit. Que faites-vous lorsque vous débarquez du bateau? Vous faites connaissance avec vos hôtes des Premières Nations. Vous vous installez. Vous visitez les environs avec vos hôtes. Vous apprenez leur langue. Ils vous apprennent le territoire. Vous désapprenez l’Europe et vous prenez le bois. Chemin faisant, vous parcourez ce qui deviendra l’Amérique. L’histoire du gros bon sens. Serge Bouchard ne sort pas d’un livre. C’est le livre qui sort de lui. Les Canadiens français ont été les premiers européens à courir toute l’Amérique. Toute? Oui. Dans la nouvelle école, Serge Bouchard est entouré de Joséphine Bacon, Mathieu Mestokosho, Ghislain Picard, Michelle Audette, Stanley Vollant, Florent Vollant, Alanis Obomsawin, d’épinettes noires, de diesel et de coureuses d’Amérique. Une école laïque, racontée par les faiseux et les faiseuses. Lorsque Serge était jeune, le directeur de l’école primaire a dit à sa mère que le quotient intellectuel de son fils avoisinait 102. Une coche au-dessus du débile. Je m’en foutais complètement, dit Serge Bouchard, dans le documentaire Le Moineau sauvage. Je savais que j’étais plus intelligent que tout le monde. Ce genre de prof. Celui qui écrit une thèse de doctorat sur des camionneurs et ne se demande pas s’il s’agit d’anthropologie. Du diesel dans les veines, chez Lux. Ce prof qui a appris par coeur le nom des cinq cents communautés autochtones d’Amérique. Qui a rencontré un ours, et dix mille caribous. J’ai rencontré tellement, tellement de monde dans ma vie, dit-il au journaliste Patrice Roy. Chaque personne a une histoire à raconter. Même un poteau de téléphone ou une corde à linge. Nous avons causé quelques minutes. Le temps de varloper quelques curés. Il y a l’histoire qui rapetisse, la religion, l’apartheid et le génocide. Il y a l’histoire qui grandit, celle de l’humanité. Serge Bouchard écrit celle-là. Les remarquables oubliés. Tu es un Innu, Serge, dit Le peuple rieur. Innu veut dire humain. Les camionneurs ont de la peine. Les camions sont en deuil. Il nous a accompagnés dans notre guérison, dit la militante Innu Michelle Audette. Un professeur ne s’éteint pas. Le passé de vos histoires fait partie de notre avenir. »]
  • Une philosophie pratiquée depuis des décennies : le naturisme – Archive Radio Canada
  • MLK’s Economic Legacy
  • Protecting Capitalism: The Past and Future of Empire – by John Shovlin
    • [« Could we see a return to formal empire? It seems far-fetched. But earlier imperial collapse gave way eventually to new phases of empire building. And there are signs that we’re heading in this direction again. »]
    • [« Empire would begin to make sense again in a world of competing protection regimes for global commerce—a world where the security of one power’s trade might mean ruin for a rival. The resurgence of formal empire might appear implausible right up to the moment when it becomes inevitable. »]
  • The Cognitive Empire and Gladiatory Scholarship, by Sabelo J. Ndlovu-Gatsheni
  • Intelligence de la complexité. Épistémologie et pragmatique. Hermann, 2013 – Jean-Louis Le Moigne, Edgar Morin (dir.)
    • « « Intelligence de la complexité » : un nouveau commencement », Jean-Louis Le Moigne éd., Intelligence de la complexité. Épistémologie et pragmatique. Hermann, 2013, pp. 438-448.
      • [« extraits : « Dans l’histoire de la pensée et des actions sociales, il y a eu des moments de constitution cruciaux qui, par la suite, ont été repérés ; je me demande dans quelle mesure nous sommes dans un tel moment. «  »]
      • [« La question est que, pour qu’il y ait une éthique de la compréhension, comme le dit si bien Edgar Morin dans le tome VI de La Méthode, ne faudrait-il pas qu’il y ait en plus une compréhension de l’éthique et un travail plus explicite sur l’éthique dans son lien avec la pragmatique et l’épistémè ? »]
      • [« J’ai constaté aussi que cette assemblée directrice était constituée de vieux, dans lesquels je me mettais et nous avons depuis encore vieilli. Alors, le phénomène nouveau et positif, c’est que je vois maintenant qu’il y a des jeunes qui se lancent dans la complexité. Moi, je vous propose que notre prochain thème majeur soit « Jeunesse et pensée complexe ». Et qu’on mobilise d’autres milieux, qu’il y ait des sommités et des porteurs de la pensée complexe, mais également d’autres représentatifs de la nouvelle génération. On pourrait aussi peut-être arriver à recentrer des thématiques qui ont une valeur dans la société dans sa globalité, sur des problèmes comme celui de l’atmosphère, et donc de l’eau. »]
      • [« En posant à Edgar Morin la question « comment dé-complexifier ? », j’ai cru entendre dans sa réponse, peut-être à tort, un « je ne sais pas » et je suis resté sur ma faim. Je fais un lien entre ce propos, celui de Mioara Mugur-Schächter et les interventions précédentes. J’userai d’une métaphore – avec toutes ses limites – pour esquisser les questions suivantes : supposons que je sois une « chenille positiviste » et que j’aspire à devenir « un papillon de la complexité », dans mon milieu et mon contexte actuels. Comment je modélise le passage de la chenille au papillon ? Comment formaliser la composition d’une résilience de la chenille avec le projet d’espérance de papillon, dans le contexte où j’évolue – sociologique/économique/culturel… ? Comment modéliser la transformation ? Comment constituer une intelligence pratique de la complexité de la métamorphose ? Le lien entre « comment dé-complexifier ? » et ces questions se constitue à partir de mon expérience de propositions et réalisations de recherche-action se voulant constructiviste. Quand mes interlocuteurs « embrayent », je me trouve assez souvent dans le cas de figure suivant. Tout d’abord, une phase d’intérêt, voire de grand « appétit », qui autorise une ouverture sur la complexité du problème et de la situation. Le travail de description enrichie est apprécié, puis apparaissent de petites phrases du genre : « Tout ça est très intéressant mais, concrètement, comment je fais ? Je décide quoi et quand compte tenu de mes contraintes… ? » Ces questions installent la confrontation des référentiels d’efficience des acteurs en présence. Elles mettent en jeu également notre compétence à rendre probant, pertinent, le « pari » proposé dans la perspective d’un changement de paradigme. Comment ce pari peut être « gagnant-gagnant » sans être perçu comme un saut dans le vide mais comme un cheminement « guidant » « suivant » une métamorphose ? Pouvons-nous modéliser plus avant les processus concourant à la mutation ? Quelle éthique dans la violence assumée de la transformation ? La référence « constructiviste » couvre un large spectre d’interprétations et pratiques – entre l’état de l’art émergent et le « canada dry » rusé et opportuniste qui, avec quelque virtuosité sémiologique, repeint le positivisme (l’aspect éthique : déontologie). Nos tentatives de mise en œuvre de ce changement de paradigme nous confrontent immédiatement aux régulations vivantes entre le penser et le faire, constituées par la division du travail existante, division du travail où positivisme et taylorisme règnent en maîtres. L’enracinement – épistémologique, culturel, social, économique… – de la division du travail nourrit, renouvelle les résistances aux changements des systèmes de représentation des acteurs mais aussi des écologies du milieu, des organismes, du projet, des acteurs en présence en interactions et en coévolution. Les nouvelles articulations proposées entre le penser et le faire investissent, nécessitent des temporalités différentes de celles qui nous configurent jusqu’ici. Aussi, en évoquant la mue de la chenille « positiviste » en papillon « constructiviste », je manifeste un désir de formaliser, modéliser la métamorphose. Devons-nous ? Pouvons-nous penser / agir l’entre-deux « chenille / papillon » ? Pouvons-nous penser des temporalités, stratégies et éco-pilotages de la transformation ? Certes, je sais qu’il existe moult compétences, expériences et connaissances dans le domaine de la « conduite de changement ». Elles contribuent à l’exploration de la complexité de la métamorphose. Je ne suis pas sûr que cette exploration revisite les modes de production, les termes de l’échange. »]
      • [« Cela amène à une troisième question, la recherche d’un lieu : nous ne sommes pas encore capables de concevoir et de pratiquer « des lieux d’élucidation des enjeux collectifs ». » – « Ce n’est pas un problème institutionnel. » – « Il reste que dans cette aptitude à restaurer la délibération dans nos relations, à abandonner notre idéal-type d’une construction cohérente sinon parfaitement rationnelle, avec un but, des moyens, une action, une mise en œuvre, une boucle de contrôle, on repart pour l’étape d’après ! Ne pouvons-nous nous attacher à respirer et à aborder autrement notre conception de l’action collective, cette « aventure extraordinaire dans laquelle le genre humain, s’éloignant peut-être des conditions premières de l’espèce, s’est engagé » (P. Valéry) ? » – « Mais la chaleur de vos regards, la gentillesse de vos conversations, la vivacité de vos interpellations, votre aide confraternelle aux deux ou trois moments où j’ai eu des passages difficiles dans la reconstruction de l’agenda et, bien sûr, l’esprit du lieu…, tout a permis une merveilleuse convivialité. Une convivialité qui donne joie à se passionner pour ce projet que nous voulons tous, projet civique, pouvant infuser dans nos institutions, qu’elles soient professionnelles ou académiques ; projets de citoyens se voulant responsables et solidaires. »]
  • « L’exercice de la pensée complexe permet l’intelligence des systèmes complexes », Hermès, La Revue, vol. 60, no. 2, 2011, pp. 157-163.
    • [extraits : « Edgar Morin a, pendant de longues années, côtoyé la systémique. Pouvez-vous nous éclairer sur ses relations avec cette « science des systèmes » ? Sur les liens ou les oppositions de cette science avec la complexité ? Jean-Louis Le Moigne : Puis-je reformuler la question ? Ici le mot systémique est devenu un mot fourre-tout dans lequel chacun met de ce qu’il veut, compromettant ainsi une communication réflexive : ici « science des systèmes », là, « théorie (générale ou mathématique) des systèmes », ailleurs « théorie du système général », voire souvent l’oxymore « analyse de système », ou même le laxiste « approche système ». Le substantif « la systémique » a été forgée en France au cours des années 1970 pour tenter d’éviter une confusion avec le holisme que suggérait le promoteur du concept de « système général », le biologiste théoricien Ludwig von Bertalanffy (Prouteau, 2006 ; 2009). En intitulant le recueil d’anciens articles (publiés entre 1945 et 1967) qu’il avait regroupé sommairement sous le titre General System Theory (1968), il faisait passer un patchwork d’essais consacrés à l’illustration des effets pervers des méthodologies réductionnistes et mécanicistes appliquées alors à la recherche en biologie, pour une théorie scientifique « générale ». À partir de 1973-1974, je pris conscience de la légèreté épistémologique de la « théorie générale » dans cette formulation, tout en reconnaissant qu’on pouvait en revanche en inférer une théorie bien construite de la modélisation; théorie de la modélisation que l’on pouvait alors qualifier de systémique, alternative correctement argumentée à la théorie de la modélisation analytique établie axiomatiquement sur les quatre préceptes du Discours de la méthode cartésien. Considéré comme un attribut et non plus comme un substantif, le mot « systémique » perd son aura de démonstration scientifique « résolutoire » auquel aspirait la General System Theory (GST) – comme sa quasi-jumelle dans le champ des « nouvelles sciences », la « cybernétique, science de la communication et de la commande dans les systèmes naturels et les systèmes artificiels » –, mais il éclaire l’argumentation des problématiques « exploratoires et opératoires » en qualifiant la modélisation comme l’action de conception – construction, à l’aide d’artefacts symboliques, de représentations de phénomènes perçus ou conçus par un « observateur-descripteur ». Edgar Morin soulignera cela dès les premiers chapitres du tome 1 de La Méthode (1977) : « Bien qu’elle comporte des aspects radicalement novateurs, la théorie générale des systèmes (TSG) n’a jamais tenté la théorie générale du système ; elle a omis de creuser son propre fondement, de réfléchir le concept de système. Aussi le travail préliminaire du système reste encore à faire, interroger l’idée de système » ? ou, écrit-il aussi : « ouvrir la problématique systémique » (La Méthode, t. 1, 1977, p. 101). Et, pour qui lit les six tomes de La Méthode, n’est-ce pas cette interrogation permanente qui constitue le fil conducteur de ses explorations approfondies de « l’Archipel Système » ? (La Méthode, t. 1, 1977, p. 99). Aussi ne peut-on parler de « côtoiement pendant de longues années » d’Edgar Morin avec la problématique systémique qu’il aurait aujourd’hui délaissée voire oubliée. La problématique systémique est, aujourd’hui comme hier, permanente dans toute son œuvre (y compris, fût-ce, implicitement dans ses ouvrages bien antérieurs à la parution aux États-Unis de la General System Theory, 1968). Et, pour ma part, l’enracinant aussi à d’autres sources, de Léonard de Vinci à Giambattista Vico, ou de Paul Valéry à Herbert A. Simon, je les retrouve totalement assimilées dans et par la problématique systémique telle qu’Edgar Morin la développe puis la « paradigmatise ».  Ce qui peut justifier votre question tient à l’incomplétude manifeste de la culture épistémologique de la plupart des auteurs, chercheurs scientifiques autant que professionnels de l’enseignement et de la formation, tous légitimement fascinés par la renaissance dans les cultures scientifiques du concept de système. Plus les effets pervers du « réductionnisme de méthode (tenu pour) indispensable à la pratique scientifique » (Atlan, 1986, p. 15), (et par là tenu pour garant de « La vérité dans les sciences ») devenaient manifestes, plus s’affirmait l’aspiration à la prise en considération des interactions « médiates et immédiates » que symbolise l’idée de système. Le courant de la General System Theory bertalanffyenne devenait celui de la Systems Approach (Churchman, 1968 ; Ackoff, 1974) que l’on traduisit en français L’Analyse de Systèmes dès 1974, sans percevoir l’oxymore qui allait faire subrepticement de la modélisation systémique, une des variantes de la modélisation analytique. Ce glissement allait inciter les informaticiens et mathématiciens appliqués à s’approprier une analyse de systèmes redevenant analytique donc, par-là, scientifique à leurs yeux. Ceci d’autant plus aisément qu’à partir de 1980 (Lesourne, 1981), ce courant assimila les formulations dégagées par ceux de la « première cybernétique » (1948) et de la « dynamique des systèmes » (Forrester, 1961). Au prix de quelques hypothèses fortes de fermeture des modèles, ne pouvait-on l’appliquer aux systèmes cybernétiques formulés à l’aide d’analyses dites de systèmes, permettant de mettre en œuvre les formalismes postcartésiens familiers, en s’aidant de diverses extensions dans le champ des formalismes du « non linéaire » ? En rebaptisant souvent du nom de Science(s) des systèmes ce domaine défini sur des objets virtuels appelés systèmes, eux-mêmes définis « à la volée par une interrelation d’éléments constituant une unité globale » (La Méthode, t. 1, 1977, p. 101). À ce stade (1980), l’appel d’Edgar Morin : « Il faut concevoir ce qu’est un système… On a toujours traité les systèmes comme des objets ; il s’agit désormais de concevoir les objets comme des systèmes » (La Méthode, t. 1, 1977, p. 100) n’était plus guère entendu, au moins par les institutions scientifiques françaises. La parution en 1982 de Science avec Conscience dont la troisième partie s’intitule « Pour la Pensée complexe », (le concept de « pensée complexe » apparaît là pour la première fois alors, avant celui de « systèmes complexes » qui ne sera visible en tant que tel qu’à partir de 1985) met bien valeur cette transition : en 1977, il écrit : « J’oppose à l’idée de théorie générale ou spécifique des systèmes l’idée d’un Paradigme systémique (irréductible à la vision trop simplifiante du Tout du Holisme) » (Morin, 1977, repris dans 1982a, p. 173). Puis, à partir de 1980, il développe « l’incompressible Paradigme de Complexité » (Morin, 1982a, p. 173 et 295), englobant et légitimant « le paradigme systémo-cybernétique » (La Méthode, t. 2, 1980, p. 351) à partir du « Paradigme de l’Organisation » qu’il avait introduit dans les deuxièmes et troisièmes parties du tome 1 (1977), puis dans le tome 2 de La Méthode (1980). Ainsi pouvait s’argumenter la légitimation épistémologique du concept scientifique de système entendu inséparable de celui du concept d’organisation, lui-même entendu au cœur de « l’incompressible paradigme de la Complexité ». On comprend dès lors qu’il n’ait plus privilégié les concepts de système et de systémique de façon dominante dans ses intitulés, sans pour autant l’ignorer, loin de là. Mais il lui fallait constater que la plupart des auteurs des nombreuses publications sur le concept de système n’assumaient pas l’effort de critique épistémique interne qu’appelait la problématique systémique, critique dont il avait souligné la nécessité en l’illustrant. N’est-ce pas pourtant à cet exercice de critique épistémique auquel il s’était attaché dès le tome 1 de La Méthode, à l’aide de laquelle il avait dégagé le primat du concept d’organisation se formant dans « la boucle des interactions entre ordre et désordre », boucle ouverte que négligent encore les promoteurs de la théorie générale des systèmes et de ses divers avatars tant cybernétiques qu’analytiques ? Il faudrait ici rappeler l’importance des multiples autres sources qui ont irrigué la formation du paradigme épistémologique de la complexité dans et par l’œuvre d’Edgar Morin. En examinant la liste des contributeurs des actes du colloque L’Unité de l’homme qu’il anima avec Massimo Piatelli en 1972 (anthropologie, biologie, sciences de la cognition et de la communication… ; Morin et Piatelli-Palmarini, 1974a), on verra que la problématique systémique ne s’éclaire qu’en s’intégrant dans ces contextes transdisciplinaires entrelacés. Je suis tenté de privilégier ici l’influence de l’œuvre d’Heinz von Foerster, dont l’article de 1959 sur « Les systèmes auto organisateurs et leur environnement » fut et demeure décisive pour la formation du paradigme de l’organisation. Edgar Morin ajoutera sûrement bien d’autres sources ayant irrigué la formation de La Méthode – Gregory Bateson, Gotthard Gunther (2008), Anthony Wilden, Ilya Prigogine… Je ne les mentionne ici que parce que les tenants des courants de l’analyse des systèmes, comme ceux de la science des systèmes formalisés ne s’y réfèrent pas fréquemment, alors qu’ils font grief à Edgar Morin de ne pas faire état de textes classiquement méthodologiques rarement accompagnés de la critique épistémique qu’appelle pourtant le quatrième précepte cartésien, ou l’hypothèse de fermeture, sur laquelle ces méthodes reposent. Suffit-il de mettre le mot « système complexe » dans le titre pour que son auteur soit dispensé du travail épistémique que son contenu devrait appeler ? Si bien que je peux achever ma réponse à la question du rapport du paradigme systémique et du paradigme de la complexité générale en la renversant. En tentant de se différencier hors du champ des sciences de la complexité, la science des systèmes ne peut que s’étioler lorsqu’elle ne veille pas à assurer ses enracinements épistémologiques, donc gnoséologiques : quelle est la genèse, la nature, la légitimation et l’usage de la connaissance qu’elle produit et qu’elle veut « considérer comme un processus plus que comme un état » (Piaget, 1970, p. 9) ? Ne doit-elle pas, dès lors qu’elle ne prétend plus tenir les systèmes (artefacts) pour des objets (naturels), être attentive à la connaissance de la connaissance qu’elle produit ? Connaissance que l’on ne peut réduire à des considérations méthodologiques nécessairement fermées (être assuré de ne rien omettre exige le quatrième précepte du discours cartésien), impérativement formalisées et par là inattentives aux contextes et aux projets, comme à leurs interactions évolutives, pour lesquelles on les mobilise.« 
  • La théorie systémique, c’est concevoir le monde comme un tout – par Cécile Dutriaux
    • [extraits : « Théorisée par Ludwig von Bertalanffy, elle définit chaque phénomène comme un système composé d’un ensemble complexe d’interactions.« ]
    • [« «C’est systémique!», entend-on chroniquement lorsque quelqu’un veut couper court à une discussion sur laquelle personne ne parvient à formuler ni une explication ni une solution satisfaisante. Mais, qu’englobe réellement ce mot presque systématiquement employé?« ]
    • [« Dans La Théorie générale des systèmes, paru en 1968, Ludwig von Bertalanffy nous expose –de manière très structurée– la quintessence de ses travaux scientifiques, ceux-là même qui l’ont conduit à la formulation de la théorie systémique. Et, dans une période de volonté politique de grandes transformations, justement dans une perspective dite systémique, il nous offre de précieuses clés de compréhension. »]
    • [« Des systèmes partout : La théorie des systèmes –ou systémique– est basée sur un postulat selon lequel tout type de phénomène doit être considéré comme un système, ou peut être conceptualisé selon une logique de système, c’est-à-dire comme un ensemble complexe d’interactions. Cet angle d’attaque en fait l’opposé des méthodes traditionnelles utilisées en Occident où, portés par une longue tradition cartésienne, on a encore aujourd’hui l’habitude de procéder de manière analytique. Cette méthode, adossée à une logique réductionniste, consiste à découper un problème en petites parties, puis à analyser celles-ci individuellement, sans se préoccuper du fonctionnement global de l’ensemble. Et c’est là où un petit souci méthodique, passé jusque-là presque inaperçu, apparaît. «Le problème qui se pose dans les systèmes est essentiellement celui des limites de la procédure analytique appliquée à la science», souligne von Bertalanffy. En effet, pour que la méthode scientifique classique puisse être appliquée, elle suppose deux préalables: d’une part, que les interactions entre les parties soient nulles ou négligeables et, d’autre part, que les relations qui décrivent le comportement des parties soient linéaires. Ce n’est que sous la réunion de ces deux conditions que leur sommativité devient possible. Posée ainsi, on se rend bien compte que cette méthode analytique est insuffisante à la compréhension et à la gestion des organisations humaines, ces systèmes ouverts aux multiples interactions. Cela est particulièrement vrai aujourd’hui, à l’ère des réseaux qui –adossés à l’informatique et à la mondialisation– englobent le quotidien de chacun d’entre nous. Et comme c’est bien pour qualifier des organisations humaines que le mot systémique est de nos jours le plus couramment employé, cela donne une idée à la fois de l’actualité de ce changement de paradigme et de la marge de progression extraordinaire que ce renversement de perspective nous offre! »]
    • [« Le tout est plus que la somme : Le premier concept sur lequel la systémique repose est, évidemment, celui de la totalité. Et surtout, sur le fait que cette totalité constitue quelque chose de plus. Ainsi, la simple addition des parties ne suffit pas, selon cette perspective, à définir un phénomène. Cette pensée holistique est le fondement même de la systémique, comme l’a si bien synthétisé l’homme d’État sud-africain, Jan Christiaan Smuts, dans son ouvrage paru en 1926, Holism and Evolution. Ce sont bien dans les liens entre les parties, leurs interactions et leurs conséquences –on pense, en particulier à la notion de rétroaction (ou feed-back), si employée de nos jours en pédagogie et en management– que se trouvent, pour von Bertalanffy, être ces éléments indispensables à une compréhension totale d’un système. Mais, même si cela semble déjà –et ça l’est!– un éclatement des frontières de la compréhension, considérer la systémique comme une simple logique de réseau serait réducteur. Une deuxième notion essentielle constitue le socle et même précède dans son essence la théorie systémique. Il s’agit de sa perspective téléologique. Cette doctrine des causes finales en effet –contrairement à la vision mécaniste à laquelle nous sommes coutumiers–propose d’expliquer les situations en fonction de leur buts et non en fonction de leur cause. Et, en perspective sociétale, cela change tout. Au lieu de chercher dans le passé des explications sur les raisons d’une situation, on passe sur une logique résolution de problèmes en axant le regard et donc, les moyens d’action qui l’accompagne. Appliquer cette logique en politique publique cela semble une évidence. Mais combiner une vision téléologique, tout en tenant compte de l’intégralité des stakeholders, ces multiples parties prenantes aux objectifs différents, mais surtout, en tenant compte des rapports et interactions qu’ils entretiennent entre eux demanderait de combiner à la fois vision prospective et une plongée des mains dans le cambouis. Articuler les deux, demande de savoir jongler entre top-down et bottom-up, entre théorie et terrain, soit une certaine agilité, qui, jusqu’ici, était peu vue comme l’apanage des politiques publiques, malgré la mode de la notion de gouvernance. Et c’est bien ainsi que von Bertalanffy entend la systémique, non pas substituer l’un à l’autre mais trouver un moyen de faire coexister les deux : «Nous pouvons cependant concevoir une compréhension scientifique de la société humaine et de ses lois d’une façon un peu différente et plus modeste. Cette connaissance peut nous enseigner, non seulement ce que le comportement humain et la société ont en commun avec d’autres organisations, mais aussi ce qui leur est spécifique. Le dogme principal sera alors: l’homme n’est pas seulement un animal politique, il est d’abord et avant tout, un individu.» Une logique d’actualité : Révolutionnaire il y a 50 ans, cette méta-théorie a donc gagné peu à peu du terrain. En effet, plus personne, de nos jours, ne peut évacuer la dimension systémique dans un raisonnement. Mais il demeure un dernier souci et d’importance: les choix de pondération qui ont été faits – consciemment ou inconsciemment, et c’est là une question essentielle– dans la prise en compte des différents éléments et interactions d’un phénomène, dans une logique dite systémique. Bien sûr, toutes les sciences sur lesquelles cette méta-théorie entend s’appuyer n’ont pas le même poids et les sciences dites humaines demeurent très largement distancées dans une logique d’analyse pourtant revendiquée comme globale. C’était déjà vrai à l’époque de von Bertalanffy, mais ça l’est, hélas, toujours aujourd’hui. Les différentes sciences que la systémique espérait réconcilier ne se sont pas développées à la même vitesse. C’est ainsi que le bond extraordinaire des sciences dites exactes, telles les mathématiques et la branche statistique en particulier, ont créé un tel enthousiasme, que l’on a cru –par certains aspects, que l’on croit toujours– pouvoir concevoir un système optimum en se concentrant, très majoritairement, sur des mesures scientifiques mathématiques et en proposant des modélisations pour quasiment toutes les questions de politiques publiques. Évidemment, il serait absurde de nier leur rôle essentiel en terme de pilotage. Mais cela ne doit pas empêcher de souligner leur important défaut: en faisant en grande partie l’impasse sur les individualités, elles ne tiennent pas suffisamment compte du fondement simplement humain des organisations. «Le Léviathan de l’organisation ne peut avaler l’individu sans sceller du même coup sa perte inévitable», explique von Bertalanffy. Au moment où le pouvoir politique impulse des grands travaux de refonte –santé, retraites, fonction publique…–, la question de la systémique mérite donc bien d’être posée. Mais elle doit être posée totalement. D’abord pour les évidentes solutions globales qu’elle pourra apporter, principalement en termes de gestion de bien commun. Aussi pour la question essentielle de la place que l’État pourrait occuper dans cette vision. Comme le rappelait si justement von Bertalanffy dans son essai, lorsqu’un État cherche à tout englober de manière scientifique, dans le meilleur des cas cela donne Le Meilleur des Mondes, dans le pire, 1984… Pour l’État, tant que l’individu ne sera qu’une mesure, si scientifique et rigoureuse soit-elle, le but poursuivi sera forcement manqué. Alors, pour tenter d’adopter définitivement ce nouveau paradigme et achever de renverser la vision limitée de l’homme-machine –ce simple réceptacle de stimulus externes sans aspiration propre– plongeons-nous avec délices dans cet ouvrage scientifique qui mêle joyeusement toutes les sciences, qu’elles soient exactes ou humaines, mathématiques et psychologiques, économiques et sociologiques, sciences naturelles et sciences physiques et imaginons ensemble, dans un ailleurs pas si lointain, l’unité de la science, non seulement pour le plaisir intellectuel mais aussi –et surtout– pour les solutions concrètes qu’un tel syncrétisme pourrait nous apporter. »]
  • Morin, E. & Le Moigne, J. (2013). Ouverture. Dans : Jean-Louis Le Moigne éd., Intelligence de la complexité: Épistémologie et pragmatique (pp. 3-9). Hermann.
    • [extraits : « Assumant cette reconnaissance de la dimension de l’imprédictibilité et donc du point de vue pris sur le réel, le paradigme de la complexité générale privilégie l’exercice des capacités de déploiement de l’intelligence humaine : appelant et proposant une nouvelle réforme de l’entendement, à la fois reliante (pragmatique) et critique (épistémique), il nous invite à ne pas réduire l’intelligible au formellement simplifié. Tout phénomène pouvant tomber sous la connaissance des hommes peut être entendu intelligiblement par un système complexe sans que celui-ci soit réduit à une appréhension simplifiée et décontextualisée. » – « L’intelligence de la complexité, qu’est-ce à dire ? C’est dire tout d’abord une intelligence capable de comprendre que la connaissance qui isole les objets les uns des autres, les disciplines les unes des autres, n’arrive qu’à une intelligibilité restreinte et mutilée. C’est une intelligence apte à relier les données, informations et connaissances séparées. C’est une intelligence qui sait que l’intelligence du réel n’est pas un reflet de la réalité, mais une traduction / reconstruction de cette réalité à partir d’un esprit / cerveau humain. C’est une intelligence qui nécessite une intelligence de l’intelligence, donc une épistémologie. Cette intelligence qui relie doit savoir relier la connaissance et l’action, et au second degré l’épistémique à la pragmatique. L’intelligence de la complexité, entendue par les entrelacs des « faire » et des « comprendre », les pragmatiques nourrissant les épistémiques qui, à leur tour, les nourrissent, fut dès l’origine l’argument pivot de l’entreprise collective, rendue visible par le colloque de Cerisy en juin 2005, entreprise qu’exprime cet ouvrage. Il ne s’agissait pas d’en appeler au scientisme d’experts invitant les praticiens à appliquer leurs savoirs formels, mais de susciter l’interaction réfléchie par laquelle de multiples expériences cherchent à se transformer en science avec conscience. Il s’agit de l’aventure d’une connaissance qui s’inscrit dans l’humaine histoire de la pensée et lui apporte peut-être une pertinence nouvelle.« ]
    • [« Cette entreprise collective a mobilisé beaucoup de générosité et de confraternelle attention. Nous exprimons notre gratitude à tous ceux qui ont contribué par leur enthousiasme et leurs interventions à la longue préparation et à l’animation du colloque, comme aux collaboratrices et collaborateurs du CCIC qui n’ont pas ménagé leur peine pour faire de cette ample réunion (plus de cent participants venant de neuf pays, en résidence pendant une semaine !) une rencontre conviviale, « un banquet de l’intelligence », dira joliment une participante. »]
  • Botbol, M., Garret-Gloanec, N. & Besse, A. (2015). L’empathie: Au carrefour des sciences et de la clinique. Doin.
    • [« L’empathie au carrefour des sciences et de la clinique »]
    • [« Au centre des préoccupations scientifiques et sociales, l’empathie interroge la capacité à reconnaître le semblable au-delà du différent. Définie comme la capacité de se mettre à la place de l’autre, cette notion suscite un intérêt renouvelé, au carrefour de la philosophie, des neurosciences, de la psychologie cognitive et de la psychanalyse. Ce que l’empathie incarne, c’est l’ambiguïté même de la notion d’esprit… »]
    • [« La découverte récente des neurones miroirs et les nombreuses recherches qui lui ont succédé en neurosciences ont ouvert une nouvelle voie dans l’explication du « fossé de la transmission » entre soi et autrui. L’empathie offrirait-elle une piste pour comprendre la complexité de l’humain à partir de l’exploitation cognitive et psychique de la mécanique cérébrale ?« ]
  • Grèzes, J. & Dezecache, G. (2015). Chapitre 4. Bases cérébrales et cognitives de la communication émotionnelle. Dans : Michel Botbol éd., L’empathie: Au carrefour des sciences et de la clinique (pp. 99-112). Doin.
    • [extraits : « Comprendre les messages émotionnels véhiculés par les gestes d’autrui et y répondre de façon adaptée déterminent la qualité de notre vie sociale. De fait, les émotions coordonnent nos interactions sociales, que ce soit entre deux individus (interactions dyadiques) (Keltner & Haidt, 1999) ou un grand nombre d’individus, comme en témoignent certains comportements collectifs tels que les paniques de foule (Le Bon, 1895 ; Raafat et al., 2009). Au cours de nos interactions sociales, nous observons nos congénères, sommes attentifs à leurs mouvements, analysons automatiquement les changements subtils qui animent leurs muscles faciaux et pouvons aisément reconnaître un vaste répertoire de gestes et de postures. Cette capacité est essentielle à la bonne tenue de notre vie sociale : les expressions d’autrui représentent son état émotionnel et motivationnel, les décoder correctement nous permet de prédire ses intentions d’agir sur le monde, sur nous-mêmes ou sur autrui. Elle joue également un rôle dans l’apprentissage social en nous informant sur l’état du monde. Par exemple, une expression de peur peut représenter la présence d’une menace dans l’environnement immédiat de celui qui l’exprime mais également de l’observateur. Pareillement, une expression de dégoût peut fournir à l’observateur des informations sur la présence d’un élément infectieux aux alentours. Enfin, des expressions comme la joie et la tristesse permettent à l’observateur de s’informer sur les événements qui ont pu affecter l’état émotionnel de l’individu observé. Pour ces raisons, les expressions faciales, gestes et postures sont autant de signaux qu’il convient de traiter rapidement et efficacement. La bonne tenue de la vie sociale et, plus largement, la survie, en dépendent. »]
    • [« Les représentations partagées : La perception des signaux émotionnels peut induire chez l’observateur un état émotionnel réflexif. En effet, de nombreux travaux en psychologie cognitive et en neurosciences indiquent que la compréhension des actions, des émotions ou des sensations d’autrui repose en partie sur la mobilisation des ressources cognitives et neurales utilisées pour produire nos propres actions, émotions ou sensations. Ainsi, l’observation des actions d’autrui implique des mécanismes qui nous permettent de produire ces mêmes actions. De la même manière, l’observation de certaines sensations et émotions chez autrui engage des processus qui sont également mis en jeu lorsque nous ressentons nous-mêmes ces émotions ou sensations. Autrement dit, il semble que nous utilisions spontanément notre propre perspective pour comprendre celle d’autrui. Voyons comment ce phénomène a été mis en évidence dans le domaine de l’observation de l’action et dans celui de la compréhension des émotions et sensations. »]
    • [« Comprendre les actions d’autrui : La capacité à reconnaître les actions d’autrui semble reposer sur l’existence d’un lien entre le système de représentations de nos propres actions et celles d’autrui. Plus précisément, la perception d’une action active, dans le cerveau de l’observateur, une représentation similaire à celle qu’il aurait formée s’il avait lui-même exécuté cette action (Berthoz, 1997 ; Jeannerod, 1994). Cette idée, ancienne – le lecteur pourra se rapporter au chapitre de Jacques Hochmann de cet ouvrage ­, a trouvé un fondement physiologique important avec la découverte de neurones miroirs au sein du cortex prémoteur et du cortex pariétal du macaque, qui s’activent lorsque le singe exécute une action dirigée vers un but (attraper, casser) et lorsqu’il observe cette même action (Gallese et al., 1996). Cette correspondance entre percevoir et agir est décrite sous le terme de représentations partagées (Jeannerod, 1994) et/ou de résonance motrice (Rizzolatti et al., 2001). » – « L’idée que notre propre perspective nous permet de comprendre celle de l’autre est encore renforcée par le fait que l’activation de ces réseaux est d’autant plus forte que l’action de l’autre fait partie de notre propre répertoire moteur. D’une part, le mouvement perçu doit respecter les lois de production motrice qui sous-tendent la génération de nos actions : seuls les mouvements biologiques sont donc à même de donner naissance à ce phénomène de résonance (Perani et al., 2001 ; Shiffrar & Freyd, 1990 ; Stevens et al., 2000). D’autre part, le niveau d’activation du système de résonance est modulé par le niveau d’expertise de l’observateur pour réaliser l’action perçue : nous semblons donc mieux prédire et comprendre les actions appartenant à notre propre répertoire moteur (Buccino et al., 2004 ; Hasegawa et al., 2004 ; Calvo-Merino et al., 2005, 2006 ; Umilta et al., 2009). » – « Enfin, d’autres arguments en faveur de l’idée que nous utilisons notre perspective pour comprendre l’autre proviennent du fait que le niveau d’activation au sein du système dit miroir dépend également de qui l’on est, un homme ou une femme (Cheng et al., 2006), de ses capacités propres à changer de point de vue (Gazzola et al., 2006) et du degré d’interaction potentielle perçu avec l’autre (Kilner et al., 2006 ; Oberman et al., 2007 ; Wang et al., 2011). L’ensemble de ces données suggère enfin que l’activation du système moteur pendant l’observation des actions d’autrui n’est pas automatique mais dépend du contexte social et des capacités propres de l’observateur. » – « En conclusion de cette première partie, le cerveau semble donc posséder un système spécialisé dans la prédiction des actions (le système moteur), basé sur une émulation en première perspective des commandes motrices nécessaires à la réalisation de l’action perçue (Flanagan & Johansson, 2003 ; Knoblich & Prinz, 2001 ; Kilner et al., 2004 ; Csibra, 2005). La prédiction des actions d’autrui permettait ainsi d’y répondre de façon adaptée et de partager des expériences avec autrui (Barresi & Moore, 1996 ; Jeannerod, 1997 ; Prinz, 1997). Si ce système permet de comprendre des actions simples, déjà dans notre répertoire moteur, familières et pour lesquelles le but ne doit pas être inféré à partir du contexte (le quoi et le comment, définis par Thioux et al., 2008), il n’est cependant pas suffisant pour comprendre des actions nouvelles, non attendues, pour lesquelles le but doit être inféré à partir du contexte (Gangitano et al., 2004 ; Grèzes et al., 2004 ; Brass et al., 2007) (le pourquoi défini par Thioux et al., 2008). Dans ces dernières situations, le cerveau pourrait comprendre les actions d’autrui en utilisant des systèmes d’inférence (inférence directe, intuitive ou indirecte, réflexive, Mercier & Sperber, communication personnelle) sous-tendus par des régions qui appartiennent au cerveau dit « social », le sillon temporal supérieur, les pôles temporaux et le cortex médial préfrontal.« ]
    • [« Comprendre les sensations et émotions : Au-delà du domaine moteur, il semblerait que nous utilisions nos propres ressources, notre perspective propre, pour comprendre les sensations et les émotions d’autrui. La psychologie expérimentale nous apprend en effet que la perception des expressions faciales d’autrui donne lieu, chez l’observateur, à l’activation de muscles sous-tendant la production de la dite émotion, y compris lorsque le sujet ne perçoit pas consciemment le visage (Dimberg, 1982 ; Dimberg et al., 2000 ; Hess & Blairy, 2001). Ce mimétisme chez l’observateur est tel que des participants, filmés à leur insu pendant une tâche de reconnaissance d’émotions, sont capables de retrouver l’émotion qu’ils étaient en train de juger à partir d’une vidéo montrant leurs propres expressions faciales pendant la tâche (Wallbott, 1991). Enfin, une perturbation temporaire des mécanismes de production des expressions faciales (en demandant, par ex., aux sujets de mordre un crayon) donne lieu à une diminution des performances de reconnaissance des émotions (Niedenthal, 2007). » – « En neuro-imagerie, un ensemble d’études a également mis en évidence que les processus propres à la production des émotions sont activés par l’observation passive des émotions d’autrui. Là encore, il semble donc que nous utilisions nos propres représentations, notre propre perspective, pour mieux appréhender le point de vue d’autrui. Ainsi, les mêmes aires cérébrales (e.g. l’insula et le cortex cingulaire antérieur) sont impliquées lorsque les sujets ressentent du dégoût (Wicker et al., 2003) ou de la douleur (Jackson et al., 2005) et lorsqu’ils observent une personne éprouvant les mêmes sensations. En parallèle, il a été montré que des patients porteurs de lésions des cortex somato-sensoriels, cortex impliqués dans l’expérience sensorielle, présentent des difficultés pour reconnaître les expressions émotionnelles faciales (Adolphs, 2001 ; Adolphs et al., 2000). L’étude de Pitcher et al. (2008), plus récente, montre en outre que l’inhibition transitoire par stimulation magnétique transcrânienne de ce même cortex somato-sensoriel diminue les performances de reconnaissance des expressions émotionnelles faciales, suggérant que la reconnaissance des émotions d’autrui nécessite en partie d’accéder à l’éprouvé de l’autre en simulant l’expérience sensori-motrice perçue. » – « De même que pour la perception d’une action, l’idée que notre propre perspective nous permet de comprendre celle de l’autre est encore renforcée par le fait que le niveau d’activation au sein des systèmes émotionnels dépend de qui l’on est, un homme ou une femme (Singer et al., 2006 ; Yang et al., 2009), de son expérience, par exemple en tant que médecin face à la douleur d’autrui (Decety et al., 2010) et du degré d’intimité (Cheng et al., 2010) et/ou de similarité/dissimilarité avec l’autre, par exemple en termes d’appartenance à un groupe social (Lamm et al., 2011 ; Decety et al., 2011 ; Perry et al., 2011 ; Hein et al., 2010). Enfin, ce niveau d’activation est corrélé au score d’empathie des sujets et permet de plus de prédire les comportements d’aide de l’observateur vers la personne en détresse (Hein et al., 2010 ; Masten et al., 2011). Ces modulations suggèrent cependant aussi que le phénomène de résonance avec autrui n’est pas automatique.« ]
    • [« Les expressions émotionnelles sont des affordances sociales : Réconcilier les composantes de contagion et de réaction émotionnelle pour obtenir un modèle satisfaisant de la compréhension des émotions d’autrui suppose vraisemblablement de clarifier le rôle respectif de l’émetteur et du récepteur (qui est un observateur engagé dans l’interaction sociale) dans l’échange émotionnel. Il convient également de préciser la nature de l’information transmise entre les individus. Une possibilité théorique consiste à dire que les expressions émotionnelles sont des affordances sociales : produites par l’émetteur pour agir sur le récepteur, elles préconditionnent l’observateur pour l’action, en fonction de la nature de l’émotion exprimée, du contexte social, des aptitudes socio-affectives et du répertoire moteur des agents. Selon cette position théorique, les signaux émotionnels basiques (principalement la joie, la peur, la surprise, la colère, la tristesse et le dégoût) ont été sélectionnés au cours de l’évolution pour leurs fonctions. En les produisant, un émetteur réalise différentes intentions – comme nous l’avons souligné plus haut, ces intentions d’agir pas nécessairement conscientes ont des conséquences sociales différentes et donc des degrés de socialisation variés – en agissant sur le récepteur. En conséquence, ces signaux ne possèdent pas une forme arbitraire. Dans le domaine animal, il a été montré que les cris d’alerte des vervets ont des propriétés acoustiques (un design) bien particulières, propriétés telles qu’elles peuvent produire chez les congénères un état de préparation à la fuite (Rendall et al., 2009b ; Scott-Phillips, 2010). Pour valider notre hypothèse, il faudrait montrer que chez les humains, les propriétés physiques des signaux émotionnels ont pour effet de préparer le récepteur à l’action. Différents travaux dans le domaine des relations mère-enfant (Purhonen et al., 2001 ; Swain, 2010 ; Kim et al., 2011) mettent en évidence les propriétés aversives des cris des bébés humains. Ces travaux sont à rapprocher de travaux en éthologie, en particulier chez le babouin (Rendall et al., 2009a) qui montrent que lorsque les jeunes babouins ressentent le besoin d’être nourris par leur mère, ils produisent des cris aux propriétés acoustiques très aversives, très aigus, de fortes amplitude et fréquence, qui ont un effet direct sur le système nerveux de la mère. Sauf exagération anthropomorphique, on est enclin à analyser le comportement d’allaitement subséquent de la mère comme une tentative obligée de faire cesser les cris de l’enfant (Rendall et al., 2009b). On voit ainsi comment, par la production d’un signal sélectionné pour ses propriétés aversives, l’enfant peut influencer sa mère pour la pousser à le nourrir. » – « Même si elle est prématurée et risquée, la transposition de ces propriétés de la communication animale à la communication émotionnelle humaine est une hypothèse théorique stimulante. Elle permet de faire sens de la continuité phylogénétique entre les différents représentants de l’ordre des primates et d’ouvrir une véritable réflexion sur l’évolution de la communication non ostensive. Comme le souligne l’éthologue Franz de Waal dans un article récent (Kim et al., 2011 ; de Waal, 2011), le concept d’émotion devient indispensable pour analyser le comportement des primates non humains. En effet, comment comprendre les comportements de formation et d’entretien du lien social (comme l’épouillage) sans supposer que les individus en question sont animés par des états motivationnels qui les poussent et les guident dans la réalisation d’actes sociaux, autrement dit, par des états émotionnels ? » – « En plus d’établir une continuité phylogénétique, cette approche a un avantage important par rapport à une approche purement mimétique (contagion) car elle rend bien compte de la divergence d’intérêts qui peut exister entre l’émetteur et le récepteur dans la communication émotionnelle. Lorsqu’il produit une vocalisation, l’enfant n’entend pas faire partager une représentation (son état de faim) à sa mère ; il entend atteindre un état de satiété : produire ces signaux est une façon particulièrement efficace de réaliser ce but. Pareillement, quand nous nous mettons en colère, nous ne souhaitons pas qu’autrui partage une représentation qui porterait sur notre état de colère. Nous souhaitons plutôt obtenir un changement dans l’interaction, en provoquant chez lui un état de peur ou d’appréhension (Dezecache et al., 2013). Cette divergence d’intérêts dans la communication a des implications importantes pour la compréhension des relations entre contagion et réaction émotionnelle. Alors que pour certaines émotions, le signal a pour fonction de faire réagir le récepteur (la colère), pour d’autres émotions, le signal a pour fonction de contaminer le récepteur (la peur) en le préparant à agir d’une manière congruente. Encore une fois, il n’est pas nécessaire que l’émetteur se représente consciemment ses intentions d’agir sur autrui ou sur l’environnement. Il suffit que le signal ait été sélectionné parce qu’il permet à l’émetteur d’agir efficacement sur le récepteur, et au récepteur de réagir adéquatement aux événements sociaux. » – « Bien entendu, ces propositions doivent être testées empiriquement. Mais elles ouvrent une possibilité théorique à la question du fonctionnement de la communication émotionnelle et à celle du traitement des signaux émotionnels produits par autrui. Selon ces hypothèses, la communication émotionnelle ne consisterait pas en un échange d’informations portant sur un état émotionnel et/ou sur un état de l’environnement. Elle consisterait plutôt à chercher à influencer autrui. L’observateur serait ainsi préconditionné à l’action, comme contraint de réagir au signal émotionnel en fonction de différents paramètres (entre autres, en prenant en compte la relation avec l’émetteur et la nature du signal émotionnel). La compréhension de l’émotion d’autrui ne consisterait donc pas en un travail cognitif d’évaluation de la portée informationnelle du signal reçu. Elle consisterait plutôt en une évaluation de la réaction à adopter, en fonction de plusieurs paramètres, dont la nature du signal émotionnel. En d’autres termes, les expressions émotionnelles d’autrui seraient des affordances sociales car elles suggèrent à l’observateur différentes réactions à adopter.« ]
  • Bonard, C. (2021). Émotions et sensibilité aux valeurs : quatre conceptions philosophiques contemporainesRevue de métaphysique et de morale, 110, 209-229.
    • [extraits : « Imaginez un monde où vous n’éprouveriez aucune émotion. Personne n’éveillerait en vous la moindre attraction. Jamais vous ne ririez entre amis. Nina Simone, Chopin, peu importe, vous resteriez froids à toute musique. Recevoir les nouvelles des pires des atrocités ne provoquerait ni indignation, ni compassion, ni dégoût. Il n’y aurait pas d’angoisse de mort. Pas de joie de vivre. Quelle valeur donneriez-vous aux choses dans un tel monde ? Trouveriez-vous la plaisanterie drôle ? La musique sublime ? Auriez-vous un sens moral ? La vie aurait‑elle encore de l’intérêt ? Ne répondriez-vous pas négativement à certaines de ces questions, sinon à toutes ? Selon cette intuition, ne pas pouvoir ressentir d’émotion implique d’être aveugle au moins à certaines valeurs. Appelons cela l’intuition de la cécité aux valeurs. Pourquoi cette intuition ? En quoi ressentir des émotions nous permettrait‑il de « voir » la valeur de telle ou telle chose ? Jusqu’à preuve du contraire, les émotions ne sont ni des organes perceptifs ni des instruments de mesure. Mais alors, qu’est-ce qui, dans leur nature, occasionne cette intuition ? Les philosophes d’aujourd’hui s’entendent en général pour en rendre compte par l’hypothèse que les émotions sont des réactions évaluatives. Cette conception a notamment pour conséquence le rejet d’une opposition excessive entre raison et émotions. En effet, reconnaître que les émotions sont des réactions évaluatives revient à considérer que les émotions ont pour fonction de nous faire réagir à ce qui est perçu comme important. Ainsi, plutôt qu’être des obstacles, elles contribuent utilement à la raison pratique. Un exemple classique : Phineas Gage, contremaître des chemins de fers dans le Vermont au milieu du xix e siècle, subit un accident terrible : une explosion propulse une barre de fer à travers son crâne. Après son rétablissement, Gage conserve intactes ses aptitudes intellectuelles ; mais ses aptitudes émotionnelles se trouvent radicalement altérées. Selon les mots de son médecin, son humeur est devenue changeante, son tempérament grossier, capricieux, impatient, irrévérencieux. Avant l’accident, Gage était considéré comme sérieux, attentionné, sociable, fiable. Après l’accident, il est devenu un vagabond socialement inadapté, multipliant les décisions désastreuses et autodestructrices, perdant la confiance de ses employeurs et l’amitié de ses proches. Selon Damasio, c’est bien la perte d’aptitudes émotionnelles qui explique ce changement : les émotions sont des guides pour nos choix de vie et elles sont au cœur de notre rationalité, car elles nous permettent de nous adapter à ce qui est négatif ou positif. Gage, en perdant ses aptitudes émotionnelles, a perdu une part essentielle de ses capacités d’adaptation. Un autre cas typique permet d’introduire la conception des émotions comme réactions évaluatives : les psychopathes n’ont en général aucun déficit intellectuel, mais ils font preuve d’un manque frappant de capacités émotionnelles. Cette déficience émotionnelle semble avoir de nombreuses conséquences néfastes pour eux-mêmes et leur entourage. Ainsi, les psychopathes ont tendance à ne pas pouvoir saisir la différence entre des règles morales et des règles purement conventionnelles, par exemple entre des règles comme « il ne faut pas agresser d’autres élèves » et des règles comme « les garçons ne portent pas de jupe ». La conception des émotions comme réactions évaluatives promet d’offrir une explication aux cas de Phineas Gage et des psychopathes. Selon elle, les émotions sont des expériences psychologiques qui impliquent une évaluation positive ou négative de ce sur quoi elles portent. L’objet de l’émotion – ce dont nous avons peur, ce qui nous énerve, nous attriste, etc. – est appréhendé, à travers l’épisode émotionnel, comme étant doté de telle ou telle valeur – comme étant terrifiant, insultant, tragique. Par « valeur » ou « propriété évaluative », on se réfère aux façons dont quelqu’un ou quelque chose est plus ou moins bon ou mauvais, a des caractéristiques positives ou négatives. L’émotion constitue une réaction face à la détection présumée de ces propriétés. L’émotion est une réaction évaluative. Les déficits émotionnels de Phineas Gage et des psychopathes les priveraient de la capacité à saisir l’importance que certaines choses ont à nos yeux et d’y répondre comme nous. Leurs comportements antisociaux et leurs choix autodestructeurs dépendraient de cette carence. Incapables de ressentir du remords, de la honte, de la sympathie, ils seraient dépourvus d’une sensibilité aux valeurs. On devine aussi comment la conception des émotions comme réactions évaluatives permet d’expliquer l’intuition de la cécité aux valeurs : sans émotion, il serait difficile, voire, dans certains cas, impossible, de détecter et réagir à certaines propriétés évaluatives. L’intuition peut être limitée à certains types de valeurs. Par exemple, on pourrait penser que sans hilarité rien ne nous apparaîtrait comme hilarant et, dans le même temps, que nous pourrions très bien détecter l’intelligence sans ressentir d’émotion. »]
    • [« Quatre ingrédients de l’émotion : Il n’existe pas de définition des émotions qui fasse l’unanimité. Néanmoins, dans les études interdisciplinaires des émotions et autres affects qu’on appelle « sciences affectives », on s’accorde sur le fait que les épisodes émotionnels paradigmatiques possèdent quatre composants : (1) la catégorisation antécédente du stimulus, (2) les tendances à l’action, (3) les changements corporels et (4) le ressenti . Passons en revue ces composants : La catégorisation antécédente du stimulus [appraisal] est le processus mental qui déclenche l’épisode émotionnel. Elle est censée expliquer pourquoi telle émotion est provoquée par un stimulus. Maria ressent de la joie lorsque l’Olympique de Marseille remporte le match, Sam en est triste et Pauline s’en moque, parce qu’ils ne catégorisent pas cet événement de la même manière. Maria le considère comme une victoire, car elle est une fan de l’OM. Sam était pour Paris Saint-Germain et il s’agit donc d’un échec. Pour Pauline, cet événement est indifférent. Ce sont trois catégorisations du même stimulus qui expliquent les trois réactions différentes.  Les tendances à l’action d’une émotion sont ce qui nous pousse à agir de telle ou telle manière lorsqu’on est effrayé, en colère, admiratif, etc. Typiquement, lorsqu’on se fâche, on aura tendance à être agressif. Lorsqu’on a peur, on aura tendance à fuir, à se cacher ou à éviter par d’autres actions ce que l’on a catégorisé comme une menace. Toute émotion semble ainsi pousser à faire certaines choses. Cela comprend les actions apathiques : dans un épisode de tristesse, la tendance à l’action peut être de rester cloîtré chez soi. Changements corporels : tout épisode émotionnel implique des modifications physiologiques et la plupart impliquent des changements moteurs. Les changements physiologiques incluent les changements du rythme cardiaque ou respiratoire, de la pression sanguine, la dilatation des pupilles, la transpiration, ou encore la sécrétion d’hormones et l’activation neuronale. Les changements moteurs incluent les modifications dans la tension de nos muscles et donc de notre expression faciale, posturale ou vocale (par la tension des cordes vocales notamment). Les changements corporels sont généralement observables, voire mesurables. Enfin, les émotions étant en général des épisodes mentaux conscients, elles se caractérisent par un certain caractère phénoménal, une impression subjective, qu’on peut dénommer le « ressenti ». Il s’agit de « l’effet que cela fait » de vivre l’émotion. Ce ressenti est en général plaisant ou déplaisant, tonique (comme la colère) ou léthargique (comme la tristesse). Il est souvent ineffable par sa richesse et son idiosyncrasie. Typiquement, il est influencé par les composants émotionnels (1)-(3). Par exemple, dans un épisode de colère déclenchée par une remarque désobligeante, on peut avoir l’impression que cette remarque est une vraie insulte (catégorisation antécédente), on éprouvera l’envie de rétorquer, voire de se battre (tendances à l’action), et on pourra sentir ses muscles se contracter, sa poitrine se gonfler et son cœur s’emballer (changements corporels). Un ordre temporel se dégage de ces quatre composants, qui est en partie expliqué par leur fonction biologique : la catégorisation antécédente déclenche les tendances à l’action, car il s’agit de réagir au stimulus. La tendance à l’action déclenche à son tour des changements physiologiques et moteurs, car ceux-ci servent en grande partie à préparer le corps à agir – dans la colère, les muscles se contractent, le rythme cardiaque et respiratoire s’accélère, la digestion s’arrête et tout cela, vraisemblablement, est une préparation à se battre, c’est-à-dire à réaliser la tendance à l’action typique de la colère. Enfin, comme en (4), les ressentis émotionnels impliquent en général les ressentis des autres composants (catégorisation, tendance à l’action, changements corporels). On arrive ainsi au schéma de la Figure 1 (les flèches indiquent une relation temporelle et une relation de causation partielle). Cet enchaînement est pratiquement instantané puisque le tout survient entre la détection du stimulus émotionnel (par exemple, apprendre qu’on va sûrement rater l’avion) et le ressenti (« Nom d’une pipe ! »). Notons que ce schéma est une simplification à deux égards au moins. Premièrement, si on s’accorde à estimer que le paradigme de l’émotion comporte ces quatre composants, ils ne sont pas tous présents dans tout épisode émotionnel. Par exemple, il est généralement admis que certaines émotions sont inconscientes. De même, il peut y avoir des épisodes émotionnels qui n’impliquent aucune catégorisation antécédente, par exemple des émotions engendrées lors de manipulations du cerveau par stimulation électrique ou chimique. Cet ordre paradigmatique souffre des exceptions. En effet, il y a des influences rétroactives [feedback] et des épisodes émotionnels où l’ordre des composants est inversé. Par exemple, les changements corporels peuvent influencer notre catégorisation du stimulus comme dans les fameux cas d’« attribution erronée d’excitation » [misattribution of arousal]. Ainsi, on a tendance à évaluer une personne comme étant plus attirante (catégorisation) lorsque l’on se trouve sur un pont suspendu, car on interprète à tort l’excitation de notre corps comme étant causée par la personne alors qu’elle est due à la peur du vide.  »]
    • [« Forces et limites des principales options théoriques : Le judicativisme – « Partant de ce constat, le judicativisme est la conception qui définit l’émotion comme constituée par une croyance, par exemple la tristesse par le jugement qu’on est privé d’une chose à laquelle on tient ; être triste implique la croyance qu’on subit une perte. » – Le perceptionnisme – « D’après le perceptionnisme, en ressentant une émotion, on aurait ainsi un accès direct aux valeurs, un accès dont on ne pourrait pas autrement jouir. En ressentant de la peur, on comprend quelque chose de la nature du danger. » Le viscéralisme – « William James propose d’imaginer un épisode émotionnel duquel on aurait soustrait tout ressenti corporel – qu’on se le figure sans la perception de tension musculaire, d’un cœur palpitant, de mains moites, de bouffées de chaleur, etc. Selon lui, il n’en resterait qu’une perception intellectuelle, neutre et froide, dénuée de tout trait émotionnel. Il suggère que l’essence d’une émotion doit se trouver dans un ressenti du corps qui réagit instinctivement face à la perception d’un fait excitant. Les promoteurs contemporains de cette théorie insistent sur l’idée qu’un épisode émotionnel n’a pas besoin d’être cognitif, dans le sens où il n’a pas besoin d’être causé par une croyance sophistiquée – contrairement à ce qu’indiquent les judicativistes – ou par une perception sophistiquée – tel le voir-comme de Roberts. Certaines émotions sont instinctives, tout à fait indépendantes de nos pensées (en tout cas de nos pensées conscientes), incontrôlables et profondément corporelles – et il s’agit des cas paradigmatiques selon le viscéralisme. Ces émotions sont en cela comparables aux réflexes et aux réactions viscérales telles que mal de mer, vertige ou syncope – voilà pourquoi j’appelle cet ensemble de théories « viscéralisme ». En psychologie, Damasio en est un représentant éminent. James et Lange en sont les pionniers. Mais comment le viscéralisme peut‑il expliquer le constat du judicativisme et du perceptionnisme, à savoir que les différents types d’émotions sont des réponses à la détection de propriétés évaluatives réelles ou apparentes ? Comment, en faisant fi de toute cognition, pourrait‑on expliquer que nous soyons rendus tristes par ce qui constitue une perte ou apeurés par ce qui représente un danger ? Ne doit‑on pas croire ou percevoir que l’on a perdu quelque chose pour être triste ? Considérer qu’on est en danger avant d’être apeuré ? Pas nécessairement. Il est probable que, dans certains cas, nous réagissons émotionnellement de façon automatique, c’est-à-dire sans passer par un traitement cognitif de haut niveau, comme une croyance évaluative ou une perception sophistiquée. L’évolution ou le conditionnement nous feraient donc réagir instinctivement à des stimuli, presque par réflexe. Il n’est pas nécessaire que soit formée une croyance évaluative ou une perception sophistiquée pour que le corps réponde aux propriétés évaluatives ; il suffit qu’une forme d’association instinctive soit mise en place entre stimuli et réponses corporelles. Ces réponses corporelles seraient ensuite ressenties. Dans la peur, on pourrait ainsi ressentir l’accélération du rythme cardiaque et respiratoire, l’augmentation de la pression sanguine, la sudation ou encore la tension musculaire. Ces ressentis corporels, pour le viscéralisme, constituent le sentiment de peur. Selon cette théorie, les cas paradigmatiques d’épisodes émotionnels sont donc des cas où il y a une réponse corporelle automatique, instinctive, presque réflexe, à un stimulus et un ressenti de ces changements corporels. Le viscéralisme ne revient pas à nier qu’il y a des épisodes émotionnels non réflexes, où un certain traitement cognitif antécédent est nécessaire. Néanmoins, il souligne que, même dans ces cas, c’est le ressenti des changements corporels qui rend le sujet conscient de son épisode émotionnel. Et c’est à travers le ressenti de son corps que le sujet prend conscience qu’il est dans une situation positive ou négative. Voici comment Prinz le présente : Chaque émotion est à la fois un moniteur interne du corps et un détecteur de dangers, de menaces, de pertes ou d’autres sujets de préoccupation. Les émotions sont des réactions viscérales [gut reactions] ; elles utilisent notre corps pour nous dire comment nous nous débrouillons dans le monde. Pour le viscéralisme, le fait que les émotions sont des réactions évaluatives provient donc prioritairement de l’un des composants présentés ci-dessus : les changements corporels. Ce sont le corps et ses automatismes qui servent de signaux d’alarme évaluatifs. C’est ressentir ces changements qui nous indique que quelque chose va bien ou va mal dans notre environnement. Ainsi, le viscéralisme aurait tendance à expliquer les cas de Phineas Gage et des psychopathes par l’hypothèse qu’ils ne peuvent sentir leur corps réagir aux situations pertinentes comme nous autres le pouvons, soit parce que les automatismes corporels sont absents chez eux, soit parce qu’ils n’arrivent pas à ressentir les changements corporels pertinents. L’avantage du viscéralisme sur le judicativisme et le perceptionnisme est qu’il souligne l’importance du corps, ce dernier étant pratiquement absent des deux dernières théories auxquelles on peut donc reprocher une surintellectualisation des émotions. En pointant du doigt des automatismes non cognitifs, le viscéralisme met en évidence une facette importante des émotions que les philosophes ont eu tendance à mettre de côté. Un inconvénient du viscéralisme est qu’il ne se concentre que sur les émotions instinctives, sur les réactions à des stimuli stéréotypiques auxquels on s’est adapté à travers l’évolution ou l’apprentissage. Or, l’explication des réactions émotionnelles à de nouveaux stimuli nécessite de postuler une catégorisation antécédente non instinctive. Le judicativisme et le perceptionnisme s’en sortent mieux que le viscéralisme à ce niveau-là. Un autre inconvénient est que le viscéralisme a tendance à négliger les aspects du ressenti émotionnel qui ne sont pas corporels. Le ressenti caractéristique d’une émotion peut être – et est souvent – dirigé vers l’objet de l’émotion, et vers la réaction appropriée, plutôt que vers les changements corporels. Dans l’exemple d’Irène, on peut s’imaginer que sa peur porte surtout sur la glace qui se craquelle et sur la manière de s’en sortir saine et sauve. C’est vers cela que se dirigent ses pensées, et non sur ses battements de cœur ou ses mains moites. Il est bien sûr possible de se concentrer sur les ressentis de son corps dans un épisode émotionnel, mais, dans la plupart des cas, la situation demande que notre attention soit focalisée sur autre chose. Ainsi, le ressenti émotionnel n’est pas seulement un ressenti du corps. Un dernier inconvénient est que les émotions ne sont pas que des détections de ce qui va bien ou va mal pour nous. Ce sont aussi des réactions à ces situations par lesquelles nous agissons de certaines manières. D’ailleurs, c’est souvent pour se préparer à réagir – à courir, à se battre, à se reproduire – que les émotions impliquent des changements corporels. Dans ces cas, les changements corporels ne sont donc pas des signaux d’alarme, mais plutôt des préparations à l’action.  » – L’actionnisme – « Les émotions, de façon générale, nous motivent à agir, et à chaque type d’émotion correspondent des actions types. La colère est intimement liée à l’hostilité et à l’agression, verbale ou physique. Dans la joie, on souhaite festoyer, partager, embrasser. Quand on se sent coupable, on cherche à s’excuser, à réparer le mal qui a été fait, à montrer que cela ne se reproduira plus. Le dégoût pousse à éviter tout contact avec son objet, voire avec tout ce qui s’y apparente ; la peur, à fuir ou à attaquer préemptivement. L’actionnisme place les tendances à l’action des émotions au centre de son analyse. Pour Deonna et Teroni , les émotions consistent à faire l’expérience de son corps comme étant prêt à agir d’une certaine manière face à un stimulus ; ce sont des attitudes corporelles ressenties (différentes pour chaque type d’émotion). Pour Scarantino, les émotions sont des systèmes de contrôle de l’action conçus pour donner la priorité à la poursuite de certains buts par rapport à d’autres. Pour Hufendiek, ce sont des représentations de choses à faire, par exemple la peur représente un danger-à-éviter. L’actionnisme souligne que le type d’actions associé à une émotion ne l’est pas par hasard : il correspond au type de réactions censées être appropriées face à la situation et en particulier face aux propriétés évaluatives. La fuite et l’attaque préemptive sont censées aider le sujet apeuré à s’extirper du danger. L’évitement du dégoût sert à se prévenir d’une contamination par l’objet dégoûtant. La jubilation de la joie sert à maintenir et renforcer ce qui est bon pour nous, par exemple en communiquant aux autres cet événement positif et en les encourageant à faire en sorte que cela se reproduise. La repentance de la culpabilité aide à diminuer l’impact du mal qui a été fait par la personne concernée, par exemple en aidant à restaurer une relation de confiance. Cela suggère une quatrième façon de concevoir la nature évaluative des émotions : les émotions sont des réactions évaluatives en ce que, quand tout se passe bien, leurs tendances à l’action correspondent aux propriétés évaluatives pertinentes. Cela est représenté par la Figure 2 où les tendances à l’action d’une émotion et les propriétés évaluatives pertinentes sont symbolisées par deux formes qui correspondent ou conviennent l’une à l’autre (l’anglais fitting est utilisé à la fois pour la correspondance de formes géométriques et pour le caractère approprié des réactions émotionnelles à leur objet). En d’autres termes, la nature évaluative des émotions s’explique par le type d’actions que motivent les émotions, car ces actions ont pour fonction de faire écho aux propriétés évaluatives pertinentes. La colère peut motiver l’agression. Cette action a peut-être pour fonction de répondre à un affront et de rétablir un statut bafoué. Selon l’idée suggérée par l’actionnisme, la colère constitue une réaction à l’affront en cela qu’elle motive des actions qui sont appropriées en cette circonstance. L’attitude corporelle – poing fermé, mâchoire serrée, le cœur battant, etc. – correspond à la situation ; un peu comme la forme d’une clef correspond à la forme d’une serrure (d’où la Figure 2). L’actionnisme peut‑il contribuer de façon originale à expliquer ce que nous avons appelé l’intuition de la cécité aux valeurs ? Oui, pour autant qu’on accepte que la compréhension des valeurs passe par la connaissance des actions émotionnelles. L’idée est qu’il est nécessaire de comprendre quelles sont les actions émotionnelles qu’une situation mérite ou motive pour comprendre quelles sont ses propriétés évaluatives. On comprend donc les propriétés évaluatives en creux, ou en négatif, par rapport aux actions émotionnelles (imaginez ne connaître que la forme de droite dans la Figure 2). Par exemple, les moqueries seront considérées (dans certaines circonstances) comme motivant de façon méritée une réaction hostile ; et comprendre cela est nécessaire pour comprendre qu’il s’agit d’un affront plutôt que d’une taquinerie bénigne. En d’autres termes, ce qui distingue un affront d’une taquinerie est notamment que cette dernière ne mérite pas une réaction hostile. Ainsi, en l’absence d’émotions, on ne peut pas tout à fait comprendre la valeur de certaines situations, car on ne peut pas identifier quelles réactions émotionnelles sont méritées et motivées par ces situations. L’actionnisme peut prendre en considération d’autres composants des émotions liées aux tendances à l’action. Par exemple, pour Deonna et Teroni, les émotions impliquent des changements corporels qui sous-tendent les tendances à l’action ainsi que leur ressenti. Une personne qui n’a jamais ressenti d’hilarité, par exemple, ne peut comprendre ce que c’est vraiment que l’hilarant, faute de l’expérience corporelle appropriée. Même si elle est capable de percevoir ce qu’il y a de drôle ou juger qu’il y a matière à rire (remplissant les conditions des perceptionnistes et judicativistes), parce qu’elle n’a jamais fait l’expérience des tendances à l’action de l’hilarité, elle manque un aspect important de l’hilarant. Notons toutefois que si cette personne peut en effet croire qu’une plaisanterie est drôle ou la percevoir comme telle, elle n’est alors pas aveugle à sa valeur. De façon générale, si un sujet est capable de catégoriser une situation comme étant positive ou négative et qu’il en a conscience, quand bien même les changements corporels et les tendances à l’action sont absents, il attribue une valeur à la situation. En cela, l’actionnisme – tout comme le viscéralisme – n’explique pas l’intuition que, dans un monde sans émotion, nous serions aveugles à certaines valeurs. En d’autres termes, il suffit de remplir les conditions du judicativisme ou du perceptionnisme pour ne pas être aveugle aux valeurs. Qu’en est‑il des cas de Phineas Gage et des psychopathes ? L’actionnisme peut fournir l’explication originale suivante : parce que les émotions consistent essentiellement en des tendances à l’action appropriées à certaines situations, les déficits émotionnels de ces personnes les empêchent de réagir de façon appropriée à certaines situations. Tout comme un lapin privé de peur aura plus de chance de se faire attraper, car il aura moins tendance à s’enfuir que ses congénères, les malheurs de Phineas Gage et des psychopathes s’expliqueraient par un manque de réactions émotionnelles. Par exemple, après avoir commis une faute morale, les psychopathes auront tendance à être indifférents alors qu’il aurait été profitable de réagir avec culpabilité – en présentant ses excuses, en promettant que cela ne se reproduira plus, en faisant preuve d’humilité, en cherchant à restaurer la confiance. On voit comment ce genre d’explications permet d’expliquer pourquoi l’absence de certaines émotions conduit à une vie autodestructrice et solitaire. Néanmoins, il semble que l’actionnisme ne soit pas nécessairement dans la meilleure des positions pour expliquer d’autres aspects de la psychopathie. Revenons au fait que les psychopathes ont du mal à distinguer les règles morales des règles conventionnelles. Comme on l’a vu, le judicativisme et le perceptionnisme peuvent dire que les psychopathes en question ne croient pas ou ne perçoivent pas que faire pleurer quelqu’un en lui tirant les cheveux est plus immoral qu’un garçon qui porte une jupe. C’est cette absence de croyance ou de perception morale qui expliquerait également leur manque d’émotion morale. Or, la manière dont les tendances à l’action permettent d’expliquer ce cas-là n’est pas claire. L’actionnisme peut emprunter des concepts à d’autres théories, comme le fait par exemple Scarantino en utilisant le concept d’appraisal, mais cela revient, semble-t‑il, à utiliser les solutions proposées par le judicativisme ou le perceptionnisme. On voit comment l’actionnisme apporte sa pierre à l’édifice et fournit une explication originale de la nature évaluative des émotions. Qui plus est, cette théorie semble plus riche que les précédentes parce qu’elle prend aisément en compte trois composants des émotions : les changements corporels peuvent être compris comme des préparations à l’action, alors que le ressenti émotionnel sera analysé comme une expérience de tendances à l’action (et donc des changements corporels les sous-tendant). Toutefois, le revers de la médaille est que, à l’inverse des trois théories précédentes, l’actionnisme se concentre sur les émotions comme réactions aux valeurs et met de côté l’idée que les émotions sont des détections de valeurs. Or, en se concentrant uniquement sur les tendances à l’action, on a plus de mal à rendre compte de l’intuition que le monde nous apparaît comme étant doté de valeur à travers nos épisodes émotionnels. »]
    • [« En somme, le judicativisme voit les émotions comme des réactions évaluatives parce qu’elles impliquent une croyance évaluative et se focalise donc sur la catégorisation du stimulus [appraisal]. Le perceptualisme se concentre sur le ressenti des émotions et notre façon de percevoir l’objet de l’émotion pour expliquer en quoi les émotions sont des réactions évaluatives. Selon le viscéralisme, ressentir nos changements corporels nous informe de la présence de propriétés évaluatives dans notre environnement. Enfin, l’actionnisme se concentre sur les tendances à l’action. Le débat contemporain devrait prêter davantage attention à la manière dont ces options théoriques répondent ensemble à la complexité des phénomènes étudiés, qui perd beaucoup aux simplifications unilatérales. S’il est possible de rendre compte des émotions comme réactions évaluatives à chacun de ces quatre niveaux : catégorisation du stimulus, tendances à l’action, changements corporels et ressenti émotionnel, c’est qu’ils doivent être tous considérés. Pour cette raison, les différentes théories présentées ici sont plus complémentaires que leurs auteurs ne veulent, semble-t‑il, le faire accroire. En effet, chacune des principales approches tend à dramatiser les oppositions entre les options théoriques comme des incompatibilités. En réalité, ces théories offrent des analyses de la nature évaluative des émotions qui, par les différentes accentuations qu’elles proposent, se complètent, s’équilibrent et contribuent ensemble à notre instruction.« ]
  • Maury, L. (1993). « What is an emotion ? ». Dans : , L. Maury, Les émotions de Darwin à Freud (pp. 49-64). Presses Universitaires de France.
    • [extraits : « James est américain. Il a fait des études de médecine mais ne l’exerce pas. Il commence par être professeur de physiologie à l’Université de Harvard. Le premier cours de James, qui date de 1876, porte sur « les relations entre la physiologie et la psychologie ». Cette préoccupation théorique, James la met en pratique, en devenant, en 1889, professeur de psychologie dans la même université. Dès 1890, il commence à publier un important ouvrage, dont le titre – Les Principes de psychologie – évoque à s’y méprendre celui du premier ouvrage de Spencer. James veut-il prendre la place de Spencer ? Disons-le tout net : oui, assurément, et il y parvient. Il sera le vrai fondateur de la psychologie. Mais, pour parvenir à réaliser ce projet, il lui faut l’imprimatur de la philosophie.« ]
    • [« Dans ce début d’article, James décrit son passage – aller-retour – de la physiologie vers la psychologie. Ce déplacement est somme toute pratique, puisqu’il s’agit de sa carrière. Pourquoi dès lors utilise-t-il un langage aussi sophistiqué ? On verra plus tard quelle est la raison d’être profonde, et l’efficacité indéniable, de ce chassé-croisé, constant dans les textes de James, entre la théorie et la pratique. Une fois installé sur le terrain des émotions, James est confronté à deux auteurs : d’une part, bien entendu, Darwin, et de l’autre, par le truchement de la psychologie, Bain. Bain est un disciple de Stuart Mill, c’est-à-dire un représentant de l’association des idées. Forcément James va le combattre. C’est pour cela, précisément et uniquement, qu’il rencontre et utilise – au sens instrumental du terme – l’ouvrage de Darwin. Mais, on l’a vu plus haut, Darwin lui-même s’oppose à Bain, et aussi à la psychologie. Dès lors James cherche l’impossible : utiliser Darwin contre lui-même.« ]
    • [« En effet, James déplace l’ouvrage de Darwin, du terrain des sciences naturelles, auquel il appartient de toute évidence, vers celui de la psychologie, qu’il évite. C’est à ce déplacement qu’il doit, comme c’est le cas dans tout rêve, la condensation du titre et du problème initialement posés par Darwin. Ce dernier se réduit à la question simple, de l’émotion, tout court et au singulier. En voici la réponse : « Le sens commun dit que nous perdons notre fortune, nous sommes tristes et nous pleurons ; nous rencontrons un ours, sommes effrayés et courons, nous sommes insultés par un rival, sommes en colère et frappons. L’hypothèse que nous défendrons ici dit que l’ordre de cette séquence est incorrect, que l’un de ces états mentaux n’est pas immédiatement induit par l’autre, que les manifestations corporelles doivent d’abord s’interposer entre eux et que l’énoncé le plus rationnel est que nous nous sentons tristes parce que nous pleurons, en colère parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons, et non que nous pleurons, frappons ou tremblons, parce que nous sommes tristes, en colère, ou effrayés, selon le cas. Sans les états corporels qui suivent la perception, ces derniers seraient de pures formes cognitives, pâles, décolorées, dénuées de toute chaleur émotionnelle. Nous pouvons dès lors voir l’ours, et juger que le mieux est de courir, recevoir l’insulte et estimer juste de frapper, mais nous ne pouvons réellement sentir la peur ou la colère. »« ]
    • [« Dans l’article de James, le nom de Darwin apparaît deux fois. Voici la première : « Les travaux de Darwin et de ses successeurs sont tout juste en train de commencer à révéler le parasitisme universel de chaque créature spéciale sur les autres choses spéciales et la façon dont chaque créature apporte la signature de ses relations spéciales estampillées dans son système nerveux avec elle sur la scène. » Cette formulation, pour autant qu’elle correspond à une théorie quelconque, n’a rien à voir avec celle de Darwin. S’agit-il de celle de Spencer ? Cela se peut bien, car James, on va le voir, doit quelque chose à Spencer. Mais dans ce cas, on ne comprend pas bien le mot de « successeur ». Car Spencer, et selon Darwin lui-même, est un précurseur de la théorie de l’évolution. D’ailleurs Darwin n’est mort que depuis deux ans, pourquoi James l’enterre-t-il si vite ? Peut-être pour prendre sa place. La deuxième occurrence du nom de Darwin est plus explicite : « Dans les livres anciens sur L’expression, écrits essentiellement d’un point de vue artistique, seuls les signes de l’émotion visibles de l’extérieur ont été pris en compte. Dans sa célèbre Anatomie de l’expression Sir Charles Bell notait les changements respiratoires ; les traités de Bain et de Darwin ont encore approfondi l’étude des facteurs viscéraux concernés – changements dans le fonctionnement des glandes et muscles et dans l’appareil circulatoire. Mais même un Darwin n’a pu énumérer de façon exhaustive toutes les affections corporelles caractéristiques des émotions standards. » Pourquoi ne pas donner le titre exact de l’ouvrage de Darwin ? Pour pouvoir le confondre, sous le terme générique de « traité », avec celui de Bain. Cette confusion en entraîne une autre, et plus grave : celle de l’ouvrage de Darwin avec celui de Sir Charles Bell, dont Darwin prend, systématiquement et explicitement, le contre-pied. Ainsi, comme on l’a dit plus haut, James met bien Darwin en contradiction avec lui-même. S’il gagne, cela est indéniable, une thèse simple de l’émotion, celle-ci contient en elle la contradiction sur laquelle elle est fondée. En effet, à la fin du passage qu’on vient de lire, on remarque une expression curieuse : les émotions « standards ». De quoi s’agit-il ?« ]
    • [« « Cognition et émotion sont séparées même dans cette dernière retraite – qui dira que leur antagonisme n’est pas simplement une phase du vieux combat mondial entre l’esprit et la chair – un combat dans lequel il est bien certain qu’aucune partie ne peut l’emporter définitivement sur l’autre. » L’esprit, qui ici s’oppose à la chair, n’est pas le mind, objet habituel de la psychologie, mais the spirit. James, comme son frère Henry, le romancier, est imprégné du puritanisme de la Nouvelle-Angleterre.« ]
    • [« James, très franchement s’en explique, et dans un passage qui s’intercale très exactement entre l’introduction de son article, qu’on a reproduite plus haut, et sa thèse, qu’on vient de lire. « Je dirais tout d’abord que les seules émotions que je me propose de considérer ici sont celles qui ont une expression corporelle distincte. Qu’il y ait des sentiments de plaisir et de déplaisir, d’intérêt ou d’excitation, reliés à des opérations mentales, mais n’ayant pas pour conséquence une expression corporelle évidente, sera, je suppose, considéré comme vrai par la plupart des lecteurs. Certains arrangements de sons, de lignes, de couleurs, sont agréables, et d’autres, à l’inverse, sans que le degré du sentiment soit suffisant pour accélérer le pouls ou la respiration, ou pour impulser des mouvements du corps ou du visage. Certaines séquences d’idées nous charment autant que d’autres nous fatiguent. C’est un réel délice intellectuel de résoudre un problème et un réel tourment intellectuel de le laisser inachevé. Le premier groupe d’exemples, les sons, les lignes et les couleurs sont soit des sensations corporelles, soit les images correspondantes. Pris ensemble, ils semblent prouver qu’il existe des plaisirs et des peines inhérents à certaines formes d’actions nerveuses spécifiques, quel que soit le heu où cette action se produit. Nous allons pour l’instant laisser totalement de côté le cas de ces sentiments, limitant notre attention aux cas plus complexes où une vague de perturbation corporelle, de quelque sorte que ce soit, accompagne la perception de vues ou de sons intéressants, ou le passage d’un train excitant d’idées, surprise, curiosité, extase, frayeur, colère, convoitise, envie et d’autres analogues deviennent dès lors les noms des états mentaux dont la personne est possédée. Les perturbations corporelles sont dites les “manifestations” de ces quelques émotions, leur “expression” ou “langage naturel” ; et les émotions elles-mêmes, étant ainsi solidement caractérisées à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, peuvent être appelées émotions standards. »« ]
    • [« « Les seules bases solides sur lesquelles la véracité du jugement introspectif peut être maintenue, sont empiriques. Si nous avons de bonnes raisons de penser qu’il ne nous a jamais trompés, nous pouvons continuer à lui faire confiance. C’est sur ce terrain que s’est placé M. Morr dans un récent petit ouvrage. “Les illusions de nos sens, dit l’auteur, nous ont conduits à sous-estimer notre croyance en la réalité du monde extérieur ; dans la sphère de l’observation intérieure notre confiance est intacte, car nous ne nous sommes jamais trouvés dans l’erreur à propos de la réalité d’un acte de pensée ou de sentiment. Nous n’avons jamais été trompés en pensant que nous ne doutons pas ou ne sommes pas en colère lorsque ces conditions étaient réellement établies dans notre conscience”. » « Mais, si ce raisonnement est sain, j’ai bien peur que ses prémisses ne soient pas correctes ; et je me propose dans cet article d’ajouter un supplément au chapitre de M. Sully sur les illusions de l’introspection, en montrant quelles immenses portions de notre vie intérieure sont laissées de côté et falsifiées par nos autorités psychologiques les plus reconnues. »« ]
    • [« Sully est un philosophe anglais, grand admirateur de Darwin, et qui s’intéresse à la psychologie. C’est la raison pour laquelle il fait un séjour en Allemagne, dans le tout nouveau laboratoire de Wundt, l’assistant de Helmholtz. Son livre, intitulé Les illusions des sens et de l’esprit est une réflexion sur la psychologie expérimentale allemande ou psychophysique. Si James ici se propose d’ajouter un supplément à l’un des chapitres du livre de Sully, c’est, tout simplement, pour s’opposer à la psychologie allemande, sans le dire.« ]
    • [« En termes clairs Spencer donne à James la possibilité de confondre deux points de vue : le point de vue subjectif et le point de vue objectif. C’est la raison pour laquelle cet article, comme celui sur l’émotion, se termine par un remords. Une note où James, craignant un malentendu sur son « attitude à l’égard de l’Ego », s’en explique. Voici la fin de la note : « Quelle est la différence entre votre sentiment connu par moi, et un sentiment expressément connu par moi comme mien ? Une différence d’intimité, de chaleur, de continuité, analogue à la différence entre une perception sensitive et quelque chose de simplement imaginé – qui semble désigner un contenu spécial dans chacun des flux de conscience, pour lequel Ego est peut-être le meilleur terme spécifique. » Lorsque James écrit cela, il n’a sans doute pas encore lu l’article du Dr Strümpell. Car il propose carrément de confondre le point de vue de l’observateur et celui de l’observé. Derrière cette note, bien entendu, on perçoit un problème. Quel est-il ? L’une des difficultés de la psychologie associationniste, et que Taine a particulièrement bien mise en évidence, est le parallélisme psychophysique ou, ce qui revient au même, psychophysiologique. Spencer offre une bonne solution à James : la confusion entre le psychisme et le physique, l’intérieur et l’extérieur, ou encore le psychologique et le physiologique. Tous ces termes reviennent, somme toute, à confondre l’âme et le corps. Dans l’article sur l’émotion, remarquons-le, James les oppose après les avoir, ici-même, confondus. Il est vrai que sa thèse de l’émotion se prête à ce jeu. Bergson, de son côté, fera une critique systématique de ce parallélisme. Elle paraît d’abord – en 1904 – sous le titre « Le paralogisme psychophysiologique », dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Il reprendra plus tard cet article sous un titre plus direct : « Le cerveau et la pensée : une illusion philosophique », dans L’Energie spirituelle. Sur ce point, qui est fondamental, Bergson s’oppose à Taine, et, bien entendu, à James. Et ce n’est pas le seul. »]
    • [« Revenons aux émotions et à Darwin. James, en déplaçant le livre de Darwin sur le terrain de la psychologie, y injecte l’introspection, c’est-à-dire, on vient de le constater, la théorie de Spencer. C’est ainsi qu’il vide l’ouvrage de Darwin de la sienne. Une nouvelle comparaison avec Bergson s’impose ici. Bergson, comme tout un chacun à la fin du xixe siècle, est un grand lecteur de Spencer. Mais plus tard, et pour proposer sa propre théorie de l’évolution – L’Evolution créatrice –, il prendra très explicitement le contre-pied de l’évolutionnisme spencérien. Lui-même s’en explique : dans l’évolution achevée et statique de Spencer, il introduit le temps. C’est précisément cela, le temps, que James a évacué de l’ouvrage de Darwin, c’est-à-dire, en termes clairs, sa théorie de l’évolution. C’est à cette condition aussi, on l’a vu, que la psychologie doit son statut de science.« ]
    • [« James réédite, en miroir, la démarche de Taine. Son projet, contrairement à celui du philosophe français, est couronné de succès. Il est plus facile de transformer la métaphysique en science que l’inverse. Mais mieux vaut ne pas se demander quel est l’objet de cette science. Répondons d’un mot à notre question initiale, sur les relations entre la psychologie et l’œuvre de Darwin. La psychologie naît de la négation de L’Origine des espèces. Reste à se demander comment elle peut éclairer celle de l’homme. »]
    • [« Reste une question : le titre de cet article, son style et la thèse qu’il propose, sonnent comme une provocation. James est-il bien persuadé de la vérité – un mot qui revient tant et plus sous sa plume – de ce qu’il affirme ? L’article de James se termine curieusement, par un très long post-scriptum. Celui-ci porte sur un article du Dr Strümpell, qui avait échappé à sa vigilance. Or, il contient l’étude d’un cas d’anesthésie totale, susceptible, selon James lui-même, de « faire tomber sa théorie ». Le patient du Dr Strümpell, un jeune cordonnier de quinze ans, anesthésique complet, à l’exception d’un œil et d’une oreille, semble avoir manifesté de la honte, après avoir souillé son lit, et de la peine, à l’idée (sic) de ne plus pouvoir goûter de son plat favori. Il y aurait donc des émotions sans expression corporelle ? La réponse de James est toute prête. Le docteur, préoccupé sans doute par ses propres hypothèses, n’a pas posé à son patient les questions correctes : des « questions introspectives directes ». Dès lors ces émotions peuvent n’être émotions que pour le docteur, et non pour le patient lui-même. Aussi James peut-il terminer ce post-scriptum, et son article, sur une note optimiste : « Nous pouvons beaucoup mieux définir les émotions purement psychiques en partant d’une telle hypothèse qu’en n’ayant pas d’hypothèse du tout. Ainsi la publication de mon article aura été justifiée même si la théorie qu’il soutient est, à parler rigoureusement, erronée. La meilleure chose que je puisse dire pour elle, est que, en l’écrivant, je me suis presque persuadé moi-même de sa véracité. »« ]
    • [« James est l’inventeur d’une nouvelle vérité, à l’américaine – à chacun la sienne en quelque sorte – et dont on comprend facilement le succès. C’est là aussi le fond du pragmatisme. Voilà la raison pour laquelle, et pendant plus de cinquante ans, sa thèse a fait l’objet d’une discussion aussi acharnée qu’inutile. Ne la trouve-t-on pas, explicitement posée et discutée, dans l’ouvrage de Sartre, Esquisse d’une théorie des émotions, qui date de 1939 ? Cette thèse est tout simplement irréfutable, ou plus exactement et pour reprendre les termes de son auteur : de deux choses l’une, ou bien on la rejette sans y entrer, ou bien, et c’est ce que fera la psychologie, on l’accepte. Mais dans ce dernier cas, on en accepte aussi forcément les conséquences, et les prémisses qu’on va voir maintenant. »]
  • Sander, D. & Scherer, K. (2019). Chapitre 1. La psychologie des émotions : survol des théories et débats essentiels. Dans : David Sander éd., Traité de psychologie des émotions (pp. 1-39). Dunod.
    • [extraits : « Définition : qu’est-ce qu’une émotion ? « Qu’est-ce qu’une émotion ? » est le titre d’un des articles les plus influents en psychologie. Cet article écrit par William James, l’un des pères fondateurs de la psychologie expérimentale, apparut en 1884. Dans cet essai, James défend ce qu’il considère comme une thèse révolutionnaire concernant la nature des émotions : l’idée selon laquelle les changements corporels suivent directement la perception d’un fait excitant et que le sentiment de ces changements quand ils se produisent est l’émotion (James, 1884/1968, p. 19). Il est à noter que James propose cette définition pour les émotions qui s’accompagnent de ce qu’il qualifie comme un certain ébranlement corporel, telles que la surprise, la curiosité, l’exaltation, la peur, la colère, la luxure ou l’avarice mais qu’il ne se prononce pas sur les émotions qu’il qualifie alors comme dépendantes exclusivement de « processus des centres d’idéation » avec un effet corporel qui serait faible ou même inexistant. Ces émotions sont souvent qualifiées d’émotions subtiles.« ]
    • [« La théorie de James-Lange : James a illustré son point de vue par un exemple qui est devenu classique : nous sommes face à un ours dans la forêt, notre cœur s’accélère, nos genoux se mettent à trembler et c’est parce que nous percevons ces changements physiologiques que nous ressentons de la peur. Un an après la parution de l’article de James, le physiologiste Danois Carl Lange (1885) publie un modèle de l’émotion qui suggère un mécanisme fondamental similaire à celui étant proposé par James (voir Nicolas, 2006). Ainsi, la position de Lange est synthétisée dans la question suivante qu’il pose dans sa publication : « Si je commence à trembler parce que je suis menacé par un pistolet chargé, est-ce que tout d’abord un processus psychique se produit, la terreur apparaît, et c’est cela qui cause mes tremblements, mes palpitations du cœur, et la confusion de la pensée ; ou alors, est-ce que ces phénomènes corporels sont produits directement par la cause terrifiante de telle sorte que l’émotion consiste exclusivement en une modification fonctionnelle dans mon corps ? » Lange est convaincu que la seconde alternative est la bonne : les changements corporels sont à l’origine de l’émotion. Cette importance donnée aux changements corporels en tant que cause de l’émotion étant similaire à celle proposée par James, cette proximité des théories fait que l’on parle classiquement de la théorie de l’émotion de James-Lange. Cette théorie est également connue comme la position « périphérique » ou « périphéraliste », parce qu’elle suggère que la cause de l’émotion provient de variations au sein du système nerveux périphérique (voir chapitre 5). Selon cette théorie, une émotion est déclenchée chez un individu lorsque celui-ci perçoit dans son corps un pattern spécifique de changements. Ainsi, selon cette proposition, le processus émotionnel peut être caractérisé par la séquence suivante : un stimulus, des réponses corporelles, la sensation de ces changements périphériques et, finalement, l’émotion. James développe sa pensée et fonde en 1892 les bases de théories que l’on peut qualifier de théories de la rétroaction corporelle (proprioceptive feedback theories) ; en effet, James (1892) écrit : « Si notre théorie est vraie, elle devrait avoir pour corollaire nécessaire que : toute évocation volontaire et dépassionnée de ce que l’on croit être les manifestations d’une émotion particulière devrait nous procurer cette émotion elle-même. » Dans ce contexte, les recherches empiriques se sont principalement intéressées à l’expression faciale, ce qui a donné naissance à l’hypothèse de rétroaction faciale (Facial Feedback Hypothesis) selon laquelle des mouvements faciaux modulent le ressenti émotionnel (voir le chapitre 3). Cette hypothèse se fonde sur le postulat de Tomkins (1984) selon lequel l’expression du visage joue un rôle central dans la régulation émotionnelle. Trois questions de recherches principales ont été dérivées de cette proposition : est-ce qu’une expression faciale appropriée est nécessaire pour le ressenti émotionnel ? est-ce qu’une expression faciale est suffisante pour produire un ressenti émotionnel ? est-ce que la force de l’expression faciale est corrélée positivement avec l’intensité du ressenti émotionnel ? De façon générale, les recherches ont indiqué que les variations de l’expression faciale sont corrélées positivement avec les variations du ressenti émotionnel (voir Soussignan, 2002). »]
    • [« L’émotion en tant que concept hypothétique et multicomponentiel : Un élément clé de l’approche contemporaine de l’émotion consiste à établir une définition de travail de l’émotion en la décomposant en plusieurs composantes, ce qui permet notamment une conception nouvelle du lien entre émotion et sentiment. Cette approche est d’autant plus utile qu’il semble exister autant de définitions de l’émotion qu’il existe de théories de l’émotion (Kleinginna et Kleinginna, 1981 ; Strongman, 1996), et que, de façon générale, la spécificité de ce qu’est une émotion est souvent absorbée par un cadre flou incluant d’autres phénomènes affectifs tels que les affects, les sentiments (feelings), la motivation, le désir, la passion, l’humeur, le style affectif, les attitudes, les préférences, les jugements, ou encore les pulsions. Ainsi, Kleinginna et Kleinginna (1981) ont recensé quasiment cent définitions de l’émotion qui rendent compte de la variabilité avec laquelle l’émotion est conceptualisée. Dans ce cadre, les différentes classes de définitions ont été regroupées selon qu’elles se référaient particulièrement à la dimension subjective, aux catégories de stimuli déclencheurs, aux mécanismes physiologiques, à l’expression des comportements, aux effets adaptatifs, ou encore aux effets perturbateurs de l’émotion. Il est important de souligner que, comme pour beaucoup d’autres termes en psychologie provenant de la psychologie populaire ou de la psychologie scientifique, l’émotion est un concept hypothétique qui ne peut pas être observé directement, mais dont on infère l’existence à partir d’un nombre d’indices.« ]
    • [« Malgré cette variabilité conceptuelle, les psychologues s’accordent sur l’idée selon laquelle le terme « émotion » ne devrait pas être utilisé de manière interchangeable avec le terme « sentiment » comme cela a pourtant souvent été le cas dans le passé (notamment chez James), et même encore actuellement (Barrett, 2006). En général, le sentiment est maintenant considéré comme l’une de plusieurs composantes de l’émotion (voir chapitre 7). Deux autres composantes clés reconnues par l’ensemble des théoriciens sont d’une part la réponse psychophysiologique (voir chapitre 5) et d’autre part l’expression motrice (du visage, de la voix et des gestes ; voir chapitres 3 et 4). Les psychologues se réfèrent souvent à ces trois composantes – sentiment subjectif, réponse psychophysiologique et expression motrice – en les désignant comme constituant la triade de la réaction émotionnelle.« ]
    • [« Au-delà de cette triade, une quatrième composante émotionnelle est essentielle : la tendance à l’action, comme par exemple le désir de s’enfuir ou de se cacher lorsque l’on a peur (voir chapitre 6). Selon certains auteurs, cette composante, qui est une forme de préparation à l’action, représente la facette la plus importante d’une émotion parce qu’elle est typique à chaque émotion, par exemple vouloir s’enfuir serait typique de la peur tandis que vouloir attaquer serait typique de la colère (Frijda, 1986, 1987, 2003, 2007 ; Plutchik, 1980). Il est important d’attirer l’attention sur le fait que la plupart des psychologues de l’émotion distinguent la tendance à l’action du comportement instrumental effectif auquel elle peut éventuellement conduire. Contrairement aux tendances à l’action, les actions elles-mêmes comme courir ou frapper quelqu’un ne sont généralement pas considérées comme des composantes de l’émotion, mais plutôt comme des conséquences comportementales de l’émotion.« ]
    • [« La cinquième composante qui est, comme nous le verrons plus loin, souvent considérée comme celle qui détermine les changements dans les quatre autres, est la composante d’évaluation cognitive (ou appraisal, voir chapitre 2). Cette composante représente le processus cognitif par lequel un événement externe ou interne va être évalué, même de façon implicite, de sorte que la réponse émotionnelle constituée des quatre composantes mentionnées ci-dessus est déclenchée et se différencie en une émotion spécifique, telle que par exemple la joie, la peur, la colère, la tristesse, le dégoût, la honte, la culpabilité, la fierté ou encore l’intérêt. L’existence de ce processus évaluatif à la source du déclenchement et de la différenciation des émotions explique notamment la grande variabilité intra- et inter-individuelle dans le domaine de l’émotion : un même événement peut déclencher des émotions très différentes chez un même individu selon le contexte et chez deux individus différents (voir chapitre 12). Voilà pourquoi, si l’on considère l’exemple classique de l’ours décrit par James, un chasseur d’ours évaluera de manière très différente l’apparition de l’ours que ne le fera une personne qui se promène tranquillement. Ce processus d’évaluation cognitive change souvent rapidement quand nous avons de nouvelles informations à notre disposition. Si l’on considère l’exemple précédent, nous allons évaluer l’homme avec le couteau à la main très différemment si nous nous apercevons tout d’un coup qu’il a taillé un bâton pour un petit garçon qui joue à côté et qu’il s’est blessé légèrement à la main.« ]
    • [« Les différentes composantes de l’émotion, c’est-à-dire le sentiment subjectif, les changements psychophysiologiques, l’expression motrice, les tendances à l’action ainsi que l’évaluation cognitive, recrutent la plupart des systèmes psychologiques. Comment peut-on alors différencier l’émotion d’autres formes de processus psychologiques ?« ]
    • [« Dans le but de proposer une définition de l’émotion, nous suggérons d’utiliser le terme « émotion » pour désigner un ensemble de variations épisodiques dans plusieurs composantes de l’organisme en réponse à des événements évalués comme importants par l’organisme. Au lieu d’utiliser le terme « d’état émotionnel » celui d’« épisode émotionnel » est plus approprié car il souligne le fait que l’émotion est un processus dynamique d’une durée relativement brève. Ceci nous permet de différencier l’émotion d’autres phénomènes affectifs tels que par exemple l’humeur, celle-ci étant considérée en général comme étant plus diffuse, durant plus longtemps et n’étant pas nécessairement déclenchée par un événement spécifique (Scherer, 2005). En effet, une caractéristique importante de l’émotion est qu’elle se réfère toujours à un objet qui la déclenche. Certains arguments suggèrent d’ailleurs que l’émotion peut être déclenchée même si l’objet de l’émotion n’est pas perçu consciemment (Ruys et Stapel, 2008). Une manière de souligner la caractéristique particulière de l’émotion en tant que réponse urgente à une situation de crise (dans le sens positif comme dans le sens négatif) est de postuler que les différentes composantes psychologiques et physiologiques interagissent de manière très particulière durant l’épisode émotionnel. Scherer (1984, 2001) a suggéré que les sous-systèmes d’un organisme qui fonctionnent de manière indépendante et autonome d’habitude deviennent synchronisés ou couplés pendant le processus émotionnel afin de permettre à l’organisme de faire face à la situation d’urgence créée par l’événement provoquant une émotion. Reprenons notre exemple : pendant que vous êtes en train de vous promener dans le parc avec votre ami(e), votre système nerveux végétatif est impliqué dans le processus de digestion du déjeuner, votre respiration et la fréquence cardiaque sont ajustées idéalement pour assurer le niveau d’oxygène dont vous avez besoin pour vous promener et parler en même temps, vos muscles faciaux sont occupés à faire des sourires variés et vos pensées tournent autour de la conversation avec votre ami(e) et la planification des activités à venir dans l’après-midi. Au moment où vous apercevez l’homme, le couteau et le sang, votre digestion se modifie brusquement, votre respiration et votre fréquence cardiaque changent radicalement, vos muscles faciaux se rigidifient, vos sourcils se lèvent, votre bouche s’ouvre, la conversation s’arrête et vos pensées se focalisent sur la situation pour essayer de comprendre ce qui se passe et décider de la réaction comportementale à adopter. En même temps, l’apport sanguin vers la partie inférieure de votre corps est augmenté afin de préparer les muscles des jambes pour un effort accru. Les systèmes corporels et mentaux sont donc coordonnés et synchronisés, en recrutant toutes les ressources disponibles pour pouvoir faire face à ce qui pourrait être une situation d’urgence majeure, une situation qui risque de menacer l’un des buts majeurs dans la vie : survivre et rester sain et sauf. Pour conclure cette section concernant la définition de l’émotion, il apparaît que si l’émotion est définie comme un épisode de changements interdépendants et synchronisés de ces composantes en réponse à un événement hautement significatif pour l’organisme, le problème de la séquence devient alors une question qui concerne les interrelations dynamiques entre les composantes d’un épisode émotionnel particulier. Dans une approche plus fonctionnelle que purement descriptive, une question intimement liée à celle de la définition est abordée dans la section suivante : quelle est l’utilité de l’émotion ?« ]
    • [« Pourquoi avons-nous des émotions ? »]
    • [« L’émotion comme système social de signalisation : L’expression de l’émotion d’un organisme permet aux autres d’inférer non seulement la réaction de l’émetteur à un événement ou une action particulière, mais elle transmet aussi une certaine tendance à l’action (par exemple, l’agressivité dans le cas de la colère) ce qui peut influencer le processus d’interaction qui s’ensuit. Supposons que l’homme avec le couteau à la main est un agresseur novice. Une grande partie de l’interaction dépendra alors des signaux émotionnels que vous lui envoyez. Si vous restez figé en poussant un cri apeuré, l’homme verra qu’il vous a effrayé et qu’il peut vous demander de lui donner votre portefeuille s’il réussit à vous empêcher de vous enfuir. Si, par contre, vous lui criez dessus en vous approchant de lui (étant donné que vous êtes champion de karaté), il est probable que votre agresseur se rende compte du fait que vous êtes en colère et que vous pourriez l’attaquer. Il est évident alors qu’une interaction dépend des signes émotionnels envoyés par les partenaires de l’interaction. La psychologie de l’interaction humaine démontre également l’importance des signes émotionnels dans l’établissement de nos relations avec d’autres hommes et femmes, dans l’interaction des groupes et dans beaucoup d’autres domaines sociaux (voir Feldman et Rimé, 1991 ; Fridlund, 1994 ; Tcherkassof, 2008). Des études empiriques (voir par exemple, Scherer et Grandjean, 2008 ; Yik et Russell, 1999) démontrent que, pour une expression faciale donnée, nous sommes tout à fait à même de reconnaître des signaux, que cela soit en termes catégoriels d’émotions données (par exemple, « je suis en colère »), de messages (par exemple, « poussez-vous ou je vais vous attaquer »), de tendances à l’action (par exemple « je veux frapper cette personne ») ou d’inférences d’évaluations cognitives (par exemple, « ceci bloque mes buts et je vais faire ce qu’il faut pour avoir ce que je veux »), avec une facilité particulière pour les catégories d’émotions et les inférences d’évaluations cognitives (Scherer et Grandjean, 2008). »]
    • [« L’émotion permet un comportement plus flexible : L’émotion, quant à elle, découple le stimulus de la réponse : elle sépare l’événement de la réaction en remplaçant l’automatisme de réactions instinctives potentielles par plusieurs réactions alternatives. En d’autres termes, l’émotion permet à l’organisme de « choisir » entre plusieurs réponses possibles pour un événement donné. Ceci est un mécanisme flexible qui permet une certaine liberté à l’organisme, même si un certain automatisme perdure. Les émotions nous préparent pour des types de comportements adaptatifs particuliers (Scherer, 1984b, 2001). »]
    • [« Quelques notions philosophiques : La plupart des philosophes qui se sont intéressés au lien entre les situations et les émotions déclenchées ont suggéré que, par exemple, une insulte touchant notre honneur déclencherait évidemment la colère, alors qu’une attaque par un ennemi puissant déclencherait évidemment la peur. Cette approche normative juge l’adéquation d’émotions particulières en réponse à des situations en postulant une correspondance claire entre le type de situation et l’émotion provoquée. Il peut ainsi sembler surprenant que cette question suscite un débat en psychologie : il semble pourtant clair que quelqu’un réagit avec une émotion particulière dans une situation particulière, par exemple que l’on ait peur lorsque l’on rencontre un ours ou un homme avec un couteau. Or il se trouve que l’information sur la situation elle-même ne suffit souvent pas pour prédire quelle émotion sera provoquée. En effet, un chasseur pourrait être content de voir un ours dans la forêt, ou un policier pourrait être soulagé d’enfin trouver l’agresseur qu’il cherchait depuis longtemps. Il semble donc qu’un des facteurs clés dans le déclenchement et la différenciation des émotions soit, non pas l’événement en tant que tel ou ses caractéristiques objectives, mais plutôt la signification subjective de cet événement pour un individu donné à un instant particulier. Voilà pourquoi les philosophes éminents qui se sont intéressés aux émotions ont défini soit explicitement, soit implicitement, les différents types d’émotions en termes de la signification de l’événement pour la personne ou, autrement dit, en termes de l’évaluation effectuée par la personne en fonction de ses besoins fondamentaux, ses buts et ses valeurs. Même James, défenseur de l’hypothèse révolutionnaire que l’émotion ressentie est déterminée par la perception de patterns de changements corporels, a admis que la nature de ces changements corporels était déterminée par l’« idée » prédominante de la signification de la situation en ce qui concerne le bien-être de l’organisme (par exemple, la probabilité que l’ours nous tuera ou que nous le tuerons ; James, 1894, p. 518 ; voir Ellsworth, 1994). Ceci s’approche de la notion de l’évaluation ou appraisal de l’événement en fonction des besoins, des buts et des valeurs importants de l’individu (voir chapitre 2). »]
    • [« Les théories de l’évaluation cognitive (appraisal) : Magda Arnold (1960) a été l’une des premières psychologues à suggérer explicitement que la signification d’un événement induisant une émotion est établie par un processus d’évaluation (appraisal) de l’événement basé sur un ensemble de critères qui sont propres à la personne. Quelques années plus tard, Richard Lazarus (1966) a apporté une contribution majeure en proposant l’existence d’un processus d’évaluation (appraisal) mais également d’un processus de réévaluation (reappraisal) pouvant modifier les premières impressions ainsi que l’émotion déclenchée. Par exemple, dans une expérience classique, Lazarus, Speisman, Mordkoff et Davison (1962) ont montré qu’il est possible de changer les réponses physiologiques des participants en réponse à un film émotionnel (par exemple, un documentaire concernant une cérémonie avec incisions corporelles) en modifiant le commentaire verbal (par exemple, soit en mettant l’accent sur l’expérience douloureuse de la personne incisée, soit en insistant sur la fonction sociale du rite cérémonial en question). Lazarus a également introduit la distinction entre ce qu’il appelle l’évaluation primaire (primary appraisal) et l’évaluation secondaire (secondary appraisal) d’un événement. L’évaluation primaire concerne l’évaluation de l’événement sur sa dimension d’agrément et sur sa dimension d’opportunité au but. L’individu évalue à quel point l’événement est agréable ou désagréable, et à quel point l’événement l’aide ou l’empêche d’assouvir un besoin ou d’accomplir un but (voir chapitre 2 pour plus de détails). Selon Lazarus, l’évaluation secondaire spécifie quant à elle à quel point la personne sera capable de faire face (coping) aux conséquences d’un événement en fonction de ses propres besoins, buts et ressources. En interagissant, ces deux types d’évaluations détermineraient la différenciation de l’émotion (ou le niveau de stress ressenti ; Lazarus, 1968, 1991). Comme cela est détaillé dans le chapitre 2, une progression théorique majeure concerne la spécification des critères qui permettent l’évaluation (voir Ellsworth et Scherer, 2003 ; Roseman et Smith, 2001 ; Sander, Grandjean et Scherer, 2005 ; Scherer, 1999 ; Scherer, Schorr et Johnstone, 2001 ; Smith et Lazarus, 1993). Des exemples de tels critères sont la nouveauté et l’anticipation d’un événement, son agrément, sa faculté d’aider ou d’empêcher l’individu à atteindre ses buts et à quel point l’individu peut faire face aux conséquences. Revenons à notre exemple du parc : lorsque vous voyez l’homme avec le couteau à la main, un processus cognitif rapide d’évaluation de la signification de cet événement par rapport à votre bien-être s’ensuit. Ceci permet d’illustrer quelques-uns des critères d’évaluation centraux suggérés par les théoriciens de l’émotion : quelle est l’intention de cet homme (causalité et agentivité) ? Est-ce que ses actions affecteront mes propres besoins et buts, tel que rester sain et sauf (congruence aux buts) ? Est-ce que je serai en mesure de faire face à une attaque, en d’autres termes est-ce que je suis plus fort que lui ou est-ce qu’il vaudrait mieux appeler à l’aide (potentiel de maîtrise) ? Le résultat de l’évaluation sur la base de ces critères, ainsi que d’autres, détermineront la réaction émotionnelle. Le chapitre 2 décrit ce processus de manière plus détaillée. Beaucoup de recherches en psychologie de l’émotion ont testé quelques-unes de ces prédictions ou ont étudié la relation entre les résultats de l’évaluation et les réponses émotionnelles de manière plus inductive. Dans ce type d’études, il est habituellement demandé aux participants de se rappeler des épisodes d’émotions typiques, comme des moments de colère, de peur ou de honte. Il leur est ensuite demandé de répondre à des questions portant sur les processus d’évaluation cognitifs (Roseman, Spindel, et Jose, 1990 ; Smith et Ellsworth, 1985 ; Scherer, 1997a). Dans une variante de cette procédure, Scherer (1993) a utilisé un système expert informatique pour obtenir des éléments concernant les critères d’évaluation utilisés par des participants en réponse à des événements importants qu’ils ont vécu. Ce système expert a été utilisé pour prédire, sur la base des propositions théoriques, quels termes émotionnels les participants allaient utiliser pour décrire leur ressenti. L’obtention d’un pourcentage de reconnaissance d’environ 70 % a confirmé le caractère prédictif des critères d’évaluation cognitive. Une stratégie alternative est de construire des scénarios ou des vignettes sur la base de profils d’évaluations prédits et de demander ensuite aux participants de s’imaginer cette situation et d’indiquer leurs réactions émotionnelles probables (Smith et Lazarus, 1993). De telles études ont généralement validé les prédictions théoriques formulées par les théoriciens de l’appraisal (voir Reisenzein et Hofmann, 1993 ; Scherer, 1999). Une autre approche empirique consiste à choisir un événement particulier induisant une émotion et ayant une répercussion sur un grand nombre de personnes simultanément, comme les examens finaux pour des étudiants, et en tirer des informations sur les évaluations de la situation ainsi que sur les types de réponses émotionnelles. Ce type d’études montre notamment l’importance des mélanges d’émotions (emotion blends), c’est-à-dire que ces études mettent en évidence le fait que l’évaluation d’un événement donné par une personne particulière va probablement déclencher un mélange de plusieurs émotions plutôt qu’une seule émotion (Folkman et Lazarus, 1985 ; Smith et Ellsworth, 1987). Une étude sur le terrain, dans un aéroport, a confirmé cette hypothèse. Scherer et Ceschi (1997) ont filmé et interviewé des passagers ayant perdu leurs bagages. Les données de cette étude ont illustré non seulement le fait que les émotions sont souvent mélangées, mais également l’idée centrale de la théorie de l’appraisal : même si l’événement est le même pour tous les passagers (la perte de ses bagages), le mélange d’émotions produit dépend de l’évaluation subjective spécifique de la signification de l’événement par chaque passager. Ainsi, les passagers ayant jugé que la perte des bagages interfère de manière importante avec leurs projets et ayant évalué comme relativement faible leur potentiel de maîtrise (coping potential) face à cette perte, ont eu tendance à avoir davantage de mélanges d’émotions négatives, surtout incluant la tristesse. Un problème méthodologique pour la mise à l’épreuve empirique des théories de l’appraisal vient du fait que la plupart des recherches mentionnées auparavant se sont basées sur des comptes rendus verbaux rétrospectifs concernant la nature de l’évaluation précédant l’expérience émotionnelle. Cette approche expérimentale est très limitée car il est impossible d’exclure la possibilité que les participants ne construisent leur réponse concernant leur évaluation cognitive sur la base d’idées culturelles partagées (représentations sociales) concernant le type d’événement supposé produire une émotion particulière. Le même problème s’applique à l’usage d’études de vignettes ou de scénarios (voir Parkinson, 1997, 2001 ; Parkinson et Manstead, 1993). Une manière d’éviter le danger de circularité dans ce type d’approche est de manipuler les situations de façon à prédire les émotions déclenchées sur la base des évaluations cognitives supposées être impliquées. Évidemment, un éventuel problème pourrait être que les participants n’évaluent pas la situation selon les attentes de l’expérimentateur, en particulier si leurs besoins, leurs buts et leurs ressources diffèrent de manière importante de ceux des autres participants. Même si ces études sont difficiles à opérationnaliser, elles représentent la seule manière de résoudre le problème méthodologique posé par le rapport verbal. Une approche prometteuse dans cette direction est d’aller au-delà de la simple présentation de stimuli visuels ou auditifs en utilisant des jeux d’ordinateurs qui permettent aux chercheurs de manipuler les événements auxquels les participants se trouvent confrontés (comme par exemple l’apparition soudaine d’obstacles aux buts, ou encore la capacité de faire face aux ennemis). En plus, des adeptes aux jeux d’ordinateurs montrent une implication personnelle importante dans le jeu, ce qui est la condition principale nécessaire pour pouvoir induire des émotions en laboratoire (voir Scherer et al., 2000 ; van Reekum et al., 2004). De façon générale, et comme cela est développé dans le chapitre 2, l’avantage d’utiliser une approche empirique visant à manipuler les situations est qu’il est possible de mesurer non seulement des indices comportementaux et verbaux, mais également psychophysiologiques et cérébraux (voir Aue et Scherer, 2008 ; Grandjean et Scherer, 2008 ; Siemer, Mauss et Gross, 2007). »]
    • [« Différences individuelles et culturelles dans l’appraisal des événements : En psychologie, les théories de l’évaluation cognitive sont particulièrement utiles comme cadre de référence pour expliquer les différences intra-individuelles, et inter-individuelles, notamment culturelles, dans le déclenchement et la différenciation des émotions. En effet, comme cela a été évoqué plus haut, selon ces théories, la subjectivité est une dimension essentielle à considérer : un événement donné peut déclencher deux émotions différentes chez deux personnes différentes ou chez une même personne à deux moments différents car l’évaluation de l’événement est fonction des motivations et des valeurs d’un individu donné à un moment donné. Comme cela est détaillé dans le chapitre 2, même si certains traitements de l’évaluation cognitive sont universaux, ce n’est pas systématiquement le cas puisque de nombreux buts, besoins et valeurs sont essentiellement déterminés culturellement (voir Mesquita, Frijda et Scherer, 1997). Par exemple, dans une étude interculturelle conduite dans trente-sept pays, Wallbott et Scherer (1995) ont montré que chez les participants des cultures dites individualistes (qui attribuent une grande valeur aux droits et intérêts des individus), il y avait relativement peu de différence entre la honte et la culpabilité : dans les deux cas, le comportement ayant provoqué l’émotion était considéré comme étant fortement immoral. Dans les cultures dites collectivistes (qui donnent la priorité aux intérêts de la famille et aux groupes sociaux), par contre, les sentiments de culpabilité étaient provoqués plus fréquemment par des événements jugés comme beaucoup plus immoraux que ceux déclenchant la honte. De façon cohérente, les données ont également montré des différences frappantes qui relèvent d’autres composantes de ces deux émotions. Les expériences de honte dans les cultures collectivistes sont intenses et brèves, sans conséquences majeures. En revanche, dans les cultures individualistes, les profils de réaction des expériences de honte ressemblent beaucoup à ceux de culpabilité ayant des effets à long terme sur les auto-évaluations. Il semble donc que le système de valeurs socioculturelles puisse moduler l’émotion de manière importante. Une autre origine potentielle des différences interculturelles dans l’évaluation cognitive est liée à des différences dans les structures de croyances. Dans l’étude mentionnée ci-dessus, les participants des pays africains ont attribué plus de causalité externe et d’immoralité aux événements provoquant des émotions que les participants d’autres cultures. Une explication possible de ce résultat est que certaines croyances sont largement répandues dans beaucoup de pays africains. Précisément, ces résultats pourraient s’expliquer par l’existence de croyances dans une structure privilégiant les attributions externes et l’assignement de blâme moral aux agents, présumés non naturels, d’événements nocifs (Scherer, 1997b). Les différences ne sont pas seulement liées à des variables culturelles. Les buts et les valeurs diffèrent souvent parmi les classes sociales, parmi les générations ou parmi les affiliations politiques, rendant probable le fait que le même événement provoque des émotions différentes parmi les membres de ces groupes différents, même s’ils appartiennent à la même culture. Au-delà des différences culturelles et de groupes, il y a également des différences individuelles non négligeables dans l’évaluation cognitive (voir chapitre 12). Les différences dans la structure du concept du soi jouent également un rôle important. Par exemple, Brown et Dutton (1995) ont montré que les participants ayant une faible estime de soi ont des réactions émotionnelles plus marquées face à l’échec que les personnes ayant une bonne estime de soi. Ceci est particulièrement vrai pour les émotions impliquant directement le soi (p. ex la honte ou l’humiliation). Il y a également des données qui suggèrent que l’organisation du soi pourrait être affectée par le système de valeurs culturelles (voir Markus et Kitayama, 1994). Un autre facteur important est la tendance dispositionnelle à attribuer la responsabilité pour des événements plutôt à soi-même ou plutôt à autrui (attribution interne ou externe ; Weiner, 1986 ; voir le chapitre 12 du présent traité). Une revue des déterminants potentiels des différences interindividuelles dans l’évaluation cognitive a été documentée par Van Reekum et Scherer (1997). De façon générale, il est probable que de nombreux troubles émotionnels aient pour origine des biais ou déficits dans le processus d’évaluation cognitive (voir Scherer, Sangsue et Sander, 2008 ; voir le chapitre 13 du présent traité). »]
    • [« Primauté de l’évaluation cognitive : Un débat fondamental, fortement lié à la question de la différenciation de l’émotion, concerne les relations entre les concepts hypothétiques « émotion » et « cognition ». En effet, trouvant ses racines dans la philosophie, en particulier platonicienne, la distinction entre un « système cognitif » et un « système affectif » a été défendue par plusieurs écoles en psychologie. En ce qui concerne le déclenchement et la différenciation de l’émotion, un débat important s’est déroulé dans les années 1980 entre Robert Zajonc et Richard Lazarus. Zajonc défendait l’idée d’une primauté de l’affect par rapport à la cognition (Zajonc, 1984), alors que Lazarus défendait au contraire l’idée d’une primauté de la cognition par rapport à l’affect (Lazarus, 1984). Ce débat autour de la question de l’indépendance et de la primauté entre affectif et cognitif a eu un impact substantiel sur l’étude des niveaux de traitement dans l’émotion, en particulier sur les recherches s’intéressant aux processus émotionnels automatiques. Un résultat expérimental très influent (mais difficilement réplicable), mis en avant par Zajonc (1980, 1984) pour suggérer la primauté de l’affect, est l’effet dit de la « simple exposition » (mere exposure effect). Selon cet effet, la simple exposition répétée à des stimuli neutres, même s’ils ne sont pas reconnus comme familiers et même s’ils sont présentés de façon à ne pas pouvoir être identifiés, génère une préférence à leur égard (par exemple, Kunst-Wilson et Zajonc, 1980). Ainsi, le fait que de nouvelles réactions affectives, telles que les préférences, puissent se former sans participation apparente d’évaluation cognitive a conduit Zajonc à défendre l’idée selon laquelle les inférences (cognitives) ne sont pas nécessaires pour l’apparition de préférences (affectives). Sur cette base, Zajonc (1984) argumente qu’« une réponse émotionnelle pourrait se produire directement sur la base d’information sensorielle non transformée », indiquant ainsi qu’un traitement sensoriel, par conséquent non cognitif selon Zajonc, peut déclencher une émotion. Notons que cette vision n’est pas sans rappeler celles de Lange ou de James. En effet, Lange (1885) écrivait que les « phénomènes corporelles sont produits directement par la cause terrifiante ». James (1892) écrivait que « grâce à une sorte d’influence physique immédiate, certaines perceptions produisent dans le corps des modifications organiques ». Notons d’ailleurs que ces termes « directement » ou « influence immédiate », qui peuvent certainement être traduits en termes computationnels comme l’équivalent du concept « automatiquement », auraient dû contribuer à poser une question fondamentale : quel mécanisme permet une évaluation automatique (directe, immédiate) d’un événement émotionnel ? Au contraire, la vision de James, Lange et Zajonc a contribué à écarter cette question et a été considérée comme une solution au problème de l’évaluation sans qu’il apparaisse nécessaire d’expliquer la cause des variations périphériques par l’intervention d’un mécanisme causal. Or la caractérisation des mécanismes automatiques, y compris de ceux dits de haut niveau tels que l’évaluation, représente un objectif majeur de la psychologie. Zajonc défend également l’idée selon laquelle les états affectifs pourraient être induits par des procédures non cognitives telles que la prise de drogues ou la rétroaction faciale. En réponse à cette critique, Lazarus a proposé que dans tous ces cas, des activités cognitives ont pu être impliquées avant que la réponse émotionnelle n’apparaisse car la définition de cognition implicitement adoptée par Zajonc est beaucoup trop restrictive. Cette question de la définition est également très importante pour les autres arguments développés par Zajonc. Par exemple, Zajonc propose que les réactions affectives seraient phylogénétiquement et ontogénétiquement primaires par rapport à la cognition. Cependant, comme l’explique Lazarus, il n’existe aucune évidence fiable pour soutenir cette position. Au contraire, les enfants et autres espèces sont potentiellement capables de processus cognitifs, même de bas niveaux mais suffisants pour déclencher des émotions. De même, l’argument de Zajonc selon lequel des structures neuro-anatomiques seraient séparées pour affect versus cognition est critiquable selon Lazarus, notamment concernant l’asymétrie hémisphérique (voir Sander et Koenig, 2002). Ainsi, selon Lazarus, non seulement aucun argument de Zajonc ne prouve que la cognition n’est pas impliquée, mais de nombreux arguments (telles que ceux présentés plus haut dans cette section) suggèrent que l’évaluation cognitive peut être impliquée. De plus, le fait que Zajonc ne donne pas de définition de l’émotion et prenne en compte un grand nombre de phénomènes non suffisants pour constituer une émotion telle que l’activation (arousal) ou la préférence remet en cause la spécificité des phénomènes discutés par Zajonc. Au contraire, Lazarus argumente que l’activité cognitive est une condition nécessaire à l’émotion : l’individu doit comprendre la relation entre son bien-être et l’environnement pour qu’une émotion puisse être déclenchée. Lazarus note également que la théorie de Zajonc ne propose pas de mécanisme causal, et est moins parcimonieuse car elle propose que l’émotion soit parfois causée par la cognition mais que parfois elle ne le soit pas. Une dizaine d’années après le débat entre Zajonc et Lazarus, la question de l’indépendance et de la primauté entre affectif et cognitif a été à nouveau débattue, mais cette fois sur le terrain de la neuroscience cognitive. Ainsi, dans son article intitulé « Cognition versus emotion, Again – this time in the brain », LeDoux (1993) expose les arguments en faveur de la primauté de l’affect et de l’indépendance entre affect et cognition. Cet auteur note que l’approche de type « Systems neuroscience » considère que le cerveau est constitué de systèmes ayant chacun une fonction spécifique. Par conséquent, il serait tout à fait possible de concevoir la coexistence d’un « système affectif » et d’un « système cognitif ». Suivant cette argumentation, il suggère l’existence d’un système cérébral (incluant l’amygdale) qui assure des fonctions affectives et qui peut fonctionner indépendamment du système cérébral (incluant l’hippocampe) qui assure des fonctions cognitives. Les computations effectuées dans ces deux systèmes seraient de nature différente. Les computations cognitives auraient pour but l’élaboration du stimulus d’entrée et la génération de « bonnes » représentations du stimulus. En revanche, les computations émotionnelles auraient pour but l’évaluation de la signification du stimulus en termes de pertinence pour le bien-être de l’individu. De plus, le système affectif serait primaire grâce à la voie sous-corticale vers l’amygdale qui est très rapide et ne nécessite pas de traitement cortical (voir Phelps, 2006). Cette vision séparatiste a été fortement critiquée par Parrott et Schulkin (1993), selon qui les arguments apportés par LeDoux ne sont pas en faveur d’une dissociation entre affectif et cognitif. À nouveau, la question de la définition de la cognition est centrale à ce débat. Parrott et Schulkin adoptent une définition relativement stricte de la cognition en définissant un processus cognitif comme un processus impliqué dans l’interprétation, la mémoire, l’anticipation ou la résolution de problème. Il est intéressant de noter que, malgré la relative spécificité d’une telle définition, celle-ci permet d’argumenter en faveur de la vision selon laquelle la cognition est à l’origine de l’émotion. En effet, Parrott et Schulkin remarquent une incongruence dans les propos de LeDoux quand ce dernier propose que le système émotionnel implique des interprétations permettant l’évaluation de la signification du stimulus, et ce, tout en étant non cognitif. Si un processus est impliqué dans l’interprétation, peut-il ne pas être cognitif ? L’approche défendue par Parrott et Schulkin permet d’éviter de confondre la distinction Émotion/Cognition avec la distinction Sensation/ Cognition telle qu’elle était apparente notamment chez Zajonc. De plus, cette vision n’est pas en contradiction avec l’approche de type « Systems neuroscience » car elle soutient l’existence de « cognitions émotionnelles » et de « cognitions non émotionnelles ». En conclusion de ce débat autour de la question de l’indépendance et de la primauté entre affectif et cognitif, il est important de noter que le débat concernait principalement la question de la nécessité, et non de la suffisance, de l’évaluation cognitive lors d’une émotion typique. Il faut noter l’existence d’un accord sur le fait que la cognition délibérée et consciente n’est pas nécessaire à l’émotion. En effet, la critique souvent portée par des auteurs comme Öhman, Berkowitz ou Zajonc à l’encontre des théories de l’évaluation cognitive est que, bien que ces dernières puissent expliquer certains types de réactions émotionnelles, dans de nombreux cas, les émotions seraient produites par des facteurs non cognitifs. Cependant, il est très important de remarquer que l’essence de cette critique concerne finalement la définition de « cognition ». Par exemple, si l’on accepte que le processus d’appraisal s’effectue sur plusieurs niveaux de traitement (Leventhal et Scherer, 1987 ; Robinson, 2009) incluant des processus automatiques et non conscients que l’on peut qualifier de cognitifs, alors la controverse disparaît. La question de savoir dans quelle mesure les émotions esthétiques, notamment celles déclenchées par la musique, sont typiquement déclenchées par des évaluations cognitives est particulièrement controversée (voir par exemple, Juslin et Västfjäll, 2008 ; Zentner, Grandjean et Scherer, 2008). »]
    • [« Notons finalement que l’on peut identifier avec Sander et Koenig (2002) un certain nombre de raisons au fait que les sciences cognitives ne considèrent pas l’émotion comme un système cognitif typique. Tout d’abord, il y a des raisons épistémologiques pour l’opposition Émotion/Cognition. En effet, si la cognition est assimilée à la raison et l’émotion à la passion, alors l’opposition actuelle se fonde en partie (et à tort) sur l’opposition Passion/Raison. De façon encore plus ancrée que l’opposition Passion/Raison, il est aussi probable que l’opposition actuelle trouve son origine dans le système platonicien décrivant l’opposition Thumos/Logos. Il y a également, comme cela a été abordé plus haut, une raison définitionnelle à l’opposition Émotion/Cognition. Dans ce cas, si une définition relativement inclusive de la cognition est utilisée, comme cela est de plus en plus le cas en sciences cognitives pour intégrer l’intelligence artificielle, alors l’opposition Émotion/Cognition ne tient plus. Il est en effet fréquent de considérer comme processus cognitif tout processus, naturel ou artificiel, qui traite de l’information servant à l’acquisition, l’organisation et l’utilisation de connaissances. Selon ce type de définition, l’émotion peut être considérée comme étant de nature cognitive. Finalement, une raison qui a probablement joué également un rôle important est d’ordre méthodologique : les méthodes récentes des sciences cognitives, en particulier l’imagerie cérébrale, permettent d’étudier les processus émotionnels avec des paradigmes similaires à ceux utilisés pour étudier les systèmes cognitifs classiques. Dans l’ensemble, ces arguments plaident non seulement pour un rôle causal de l’évaluation cognitive dans le déclenchement d’une émotion typique, mais également pour considérer le système émotionnel comme un système cognitif à part entière, au même niveau intégratif que par exemple le système attentionnel ou le système mnésique. »]
    • [« Réaction : y a-t-il des patterns de réponse spécifiques pour différents types d’émotions ? »]
    • [« Conclusion : Avec ce chapitre, nous avons souhaité présenter un survol des théories et débats majeurs en psychologie des émotions, tout en se référant aux chapitres du traité qui analysent de façon approfondie des sujets qui nous semblent particulièrement importants. Alors que les avancées méthodologiques et les développements conceptuels ont été extrêmement importants depuis la psychologie de l’émotion de James ou de Wundt, il est intéressant de noter à quel point certains débats séculaires intéressent la psychologie moderne. Ainsi, les questions autour de la spécificité des réponses émotionnelles pour des émotions de base, de l’universalité de ces réponses, de la nature du déclenchement de ces réponses, du rôle du corps dans l’émotion ou encore de la relation entre les concepts « émotion » et « cognition » sont encore très débattues. L’exemple le plus célèbre des débats classiques est celui de la séquence, tel qu’introduit au début du chapitre : est-ce que l’on fuit parce que l’on a peur ou, au contraire, est-ce que l’on a peur parce que l’on fuit ? Les avancées théoriques consistent souvent à se poser différemment les questions classiques. En fait, la vision multicomponentielle décompose ce phénomène : la fuite serait déclenchée, non pas par l’émotion de peur en tant qu’entité, mais par l’évaluation cognitive de l’événement, par exemple en tant que potentiellement dangereux et difficile à maîtriser. L’émotion de peur en tant que telle, et le fait d’en prendre conscience, résulteraient alors de la cohérence entre les composantes 1) d’évaluation cognitive (par exemple, « l’événement est potentiellement dangereux et difficile à maîtriser »), 2) d’expression motrice (par exemple, « forte ouverture des yeux et de la bouche dans l’expression faciale »), 3) de réaction du système nerveux autonome (par exemple, accélération cardiaque) et 4) de tendance à l’action (par exemple, « préparation à la fuite »). Par conséquent, selon cette approche, la tendance à l’action de fuir, à l’origine du comportement de fuite, contribue à l’émotion tout en étant déclenchée par une de ses composantes (la composante d’évaluation cognitive). En abordant, autour de ces débats, les théories classiques de James-Lange et de Cannon-Bard, ainsi que les approches plus récentes que sont la théorie bi-factorielle, les théories de la rétroaction corporelle, les théories de l’émotion incarnée (embodiment), les théories des émotions de bases, les théories bidimensionnelles et les théories de l’évaluation cognitive, nous espérons justement avoir démontré l’intérêt de l’approche componentielle de l’émotion pour analyser la définition de l’émotion, ses fonctions, sa différenciation et les réactions qui la caractérisent. »]
  • Dan Glauser, E. (2019). Chapitre 7. Le sentiment subjectif. intégration et représentation centrale consciente des composantes émotionnelles. Dans : David Sander éd., Traité de psychologie des émotions (pp. 223-257). Dunod.
    • [extrait : « L’expérience émotionnelle subjective, appelée feeling en anglais, et classiquement nommée « sentiment », fait partie intégrante de la notion d’émotion. Dans la littérature, les termes « émotion » et « sentiment » ont souvent été utilisés pour désigner la même notion. Mais selon la théorie des composantes, le sentiment subjectif constitue une sous-partie d’un ensemble de systèmes impliqués dans les processus émotionnels (voir chapitre 1). Comme nous le développerons dans le présent chapitre, l’appellation « sentiment » est spécifique à un ressenti personnel et subjectif. Nous présenterons également une caractérisation du sentiment subjectif dans le modèle des processus composants (voir section 1), puis, nous verrons comment le sentiment subjectif est considéré par rapport à l’émotion en mettant en perspective l’intégration multimodale de l’information. Enfin, nous détaillerons les différentes méthodes permettant d’appréhender cette notion et présenterons une brève revue des études visant à cerner les processus cérébraux en jeu. »]
  • Korb, S. (2019). Chapitre 8. La régulation des émotions. Dans : David Sander éd., Traité de psychologie des émotions (pp. 259-288). Dunod.
    • [extraits : « Nos émotions constituent un élément adaptatif et fondamental pour assurer notre survie, de même qu’elles jouent un rôle déterminant dans la vie de tous les jours (Scherer, 2001). Elles nous permettent de réagir de manière rapide à des changements pertinents de l’environnement, comme lorsque l’on s’immobilise d’un coup à la vue d’un serpent sur un chemin de montagne. Elles nous permettent aussi de former des représentations sur les résultats possibles de situations et comportements, et guident ainsi nos actions et pensées. Par exemple, le souvenir d’un mauvais résultat d’examen scolaire et les émotions négatives liées à cet événement nous pousseront peut-être à étudier plus pour mieux réussir la fois suivante. Même si nous ne pouvons pas survivre sans émotions, et que le ressenti émotionnel joue un rôle important aussi dans des fonctions cognitives traditionnellement réputées comme étant « rationnelles » (par exemple la prise de décision, voir Damasio, 1994), des réactions affectives privées de tout contrôle peuvent rapidement devenir un élément négatif dans un contexte privé et social et constituer un obstacle important à l’atteinte de nos buts. Pour cela, il est important de savoir maîtriser ses affects – une faculté dont nous acquérons les fondements pendant l’enfance, mais que l’on peut également entretenir à l’âge adulte. Car des difficultés dans la régulation des émotions peuvent aboutir à des pathologies plus ou moins graves comme, par exemple, la dépression. » – « Ce chapitre sera dédié à cette faculté extraordinaire qu’est la régulation des émotions. Nous présenterons son histoire, ses effets psychologiques et physiologiques, ainsi que ses bases neuronales ; nous distinguerons différents types et différentes formes de la régulation des émotions avec leurs avantages et désavantages respectifs. »]
    • [« Définition de la régulation émotionnelle : Fournir une définition du concept de régulation émotionnelle qui soit acceptée par la majorité des chercheurs est une tâche extrêmement difficile. Et ceci d’autant plus que les pensées concernant la régulation des émotions datent d’au moins 2000 ans, comme nous le verrons plus loin. Dernièrement, James Gross, de l’université de Stanford en Californie, a néanmoins produit une définition qui semble être largement acceptée. Ainsi, Gross (1998b) conçoit la régulation émotionnelle comme « le processus par lequel les individus influencent quelles émotions ils ont, quand ils les ont, et comment ils ressentent et expriment ces émotions » (p. 275, traduction par l’auteur). Naturellement, cette définition est extrêmement large et comprend donc une multitude de processus, comme l’identification, la compréhension et l’intégration de l’information émotionnelle, et en même temps la gestion de son propre comportement en accord avec ses buts personnels et sociaux (Zeman, Cassano, Perry-Parrish et Stegall, 2006). Scherer (2007) identifie trois éléments déterminants pour la régulation émotionnelle : 1) le reflet et l’intégration des sous-composantes de l’organisme (la physiologie, l’expression, les tendances à l’action et le sentiment subjectif), 2) un juste équilibre entre traitement conscient et inconscient, et 3) la présence d’un bon et fidèle feedback proprioceptif. En termes généraux, la régulation émotionnelle requiert donc la gestion et l’organisation, de la part de l’individu, de ses différents systèmes et sous-composantes dans le but d’adapter son comportement émotionnel au contexte et aux normes socioculturelles et/ou pour faciliter l’atteinte de ses buts et besoins. D’après Gross (2002) (voir aussi Gross et Thompson, 2007) les processus de régulation émotionnelle peuvent être à la fois conscients et inconscients, automatiques ou contrôlés, et peuvent servir à augmenter, diminuer ou maintenir l’intensité d’émotions positives et négatives. Ils peuvent aboutir à des changements éventuels dans l’ampleur, la durée (globale et de propagation et d’extinction du signal) et la latence des réponses dans les sous-composantes de l’organisme. Il est important de souligner que la régulation émotionnelle n’est en soi ni positive ni négative, tout comme des réactions émotionnelles ne sont pas positives ou négatives dans l’absolu, mais deviennent mal adaptées, voire pathologiques,seulement en relation à un contexte spécifique.« ]
    • [« Le concept de régulation émotionnelle est proche d’autres notions importantes en psychologie, comme le coping, les « mécanismes de défense », et l’« autorégulation » (self-regulation en anglais). Le coping (terme anglais signifiant « faire face à ») est défini comme l’ensemble des pensées et comportements utilisés pour gérer les besoins intérieurs et extérieurs des situations qui sont évaluées comme stressantes (Folkman et Moskowitz, 2004). Ce concept de la psychologie sociale, qui a été étudié principalement à travers l’utilisation de questionnaires, met l’accent sur deux questions : la gestion de situations négatives (qui provoquent du stress) et la diminution de sentiments désagréables (dont le stress), essentiellement à travers l’utilisation de stratégies conscientes. Par contre, la régulation émotionnelle (telle que conçue par Gross) peut servir à diminuer et à augmenter des émotions négatives et positives. La régulation émotionnelle comprend aussi des états et des actes non conscients et automatiques, alors que des stratégies purement conscientes sont plutôt examinées dans la tradition du coping (ceci étant principalement dû à l’utilisation de questionnaires comme principale source de données). Néanmoins, Folkman et Moskowitz (2004) proposent de concevoir les formes de régulation émotionnelle étudiées par Gross et ses collègues comme une forme de coping centrée sur les émotions. Dans la même lignée, Scherer (2007) met également l’accent sur le lien étroit entre les concepts de coping et de régulation émotionnelle et suggère qu’une tentative de les intégrer au niveau théorique et empirique leur serait bénéfique. »]
    • [« L’étude des mécanismes de défense procède de l’approche psychanalytique et est principalement basée sur des études cliniques de cas individuels. Selon la théorie psychanalytique, le moi recourt à des défenses contre les pulsions instinctuelles originaires du ça et les affects qu’y sont liés (Freud, 1946). Ces mécanismes de défense sont d’habitude « considérés comme inconscients, involontaires, relativement rigides, orientés vers les conflits internes et liés à la psychopathologie », alors que les processus de coping, au contraire, sont « considérés comme conscients, volontaires, flexibles, comportementaux, orientés vers l’adaptation positive à la réalité externe, et liés à la santé mentale et au bien-être » (Chabrol et Callahan, 2004, p. 3). Même si les mécanismes de défense et le coping intéressent des domaines fort différents – la psychanalyse et la psychologie sociale – ils peuvent aussi être vus comme les deux extrêmes d’un même continuum (Chabrol et Callahan, 2004). Une coupure nette ou une distinction claire entre les deux concepts ne semble pas exister, car leurs définitions se chevauchent partiellement. De plus, mécanismes de défense et coping sembleraient tous les deux intégrer le concept de régulation émotionnelle.« ]
    • [« Clairement, les concepts de coping, « mécanismes de défense » et « régulation émotionnelle » ont beaucoup de points en commun. Une intégration et une mise en commun des connaissances acquises dans les différents domaines dont ils découlent constituent des objectifs que les chercheurs en sciences affectives devraient se forcer d’atteindre. En outre, certains auteurs (Ceschi, 1997) conçoivent la régulation émotionnelle essentiellement comme des processus automatiques qui ont lieu tout le temps et qui font partie intégrante de la genèse des émotions, alors que des processus plus conscients sont regroupés sous le terme de contrôle. Pour notre part, nous préférons adopter ici la terminologie plus courante qui est aussi prônée par Gross, selon laquelle il existerait un continuum allant des phénomènes de régulation émotionnelle automatique à ceux qui sont plus de l’ordre du conscient et du volontaire. Enfin, la définition de Gross est centrée sur les formes de régulation intrinsèque, c’est-à-dire la régulation de la part du sujet de ses propres émotions. D’autres, en revanche (surtout dans le domaine de la psychologie du développement), incluent aussi la régulation extrinsèque : c’est le cas de la mère qui essaye de calmer son enfant, ou d’un adulte qui essaye de soulager un ami (ou une collègue) en montrant de la compréhension et de l’empathie.« ]
    • [« Un cas similaire de proximité sémantique se présente entre les concepts de régulation émotionnelle et d’autorégulation (appelée self-regulation en anglais). Certains auteurs (Baumeister et Vohs, 2004) conçoivent l’autorégulation comme un terme plus vaste qui comprend, entre autre, le coping et la régulation émotionnelle. D’autres (voir les travaux de Beauregard), par contre, utilisent les deux termes de manière presque interchangeable et n’établissent donc pas de distinction claire. Ici aussi, des définitions plus précises et un accord commun entre les chercheurs sur quel phénomène est représenté par quel terme seraient hautement recommandés.« ]
    • [« En résumé, la régulation émotionnelle, qui comprend une multitude de processus plus ou moins conscients, volontaires et contrôlés, consiste à moduler le type et l’intensité des émotions ressenties et exprimées par le sujet. Les différences et similarités entre régulation émotionnelle, autorégulation, coping, et mécanismes de défense restent à définir avec plus de clarté.« ]
    • [« Les stratégies conscientes de la régulation émotionnelle nécessitent un certain effort cognitif de la part du sujet, qui est souvent mesurable sous forme d’une augmentation de son activation physiologique. Par ailleurs, un effort plus important est nécessaire pour implémenter la stratégie de suppression de l’expression émotionnelle – appliqué seulement après la genèse d’une réponse émotive et ayant peu d’effets sur le sentiment subjectif – que pour l’utilisation de la stratégie de réévaluation cognitive – qui, elle, aboutit à la modification profonde de la signification d’un stimulus émotionnel avant qu’il puisse susciter une réponse psychophysique. Il s’agit ici des propos de Gross et collègues (Butler et Gross, 2004 ; Gross, 2002), qui ont été appuyés par plusieurs études (Butler et al., 2003 ; Gross, 1998a ; Gross et Levenson, 1997) dans lesquelles la suppression de l’expression émotive était accompagnée d’une réponse augmentée du système nerveux sympathique, affectant entre autre le système cardiovasculaire. En même temps, la stratégie de réévaluation cognitive ne semble pas être accompagnée d’une réponse physiologique augmentée. Reste à dire que, même si la plupart des études récentes indiquent que la suppression de l’expression va de paire avec une réponse sympathique, d’autres études n’ont pas trouvé de différence physiologique entre la suppression de l’expression et la réponse émotionnelle spontanée (Bush, Barr, McHugo et Lanzetta, 1989 ; et première expérience dans Butler et al., 2003). Elles ont abouti à des résultats mixtes (Gross et Levenson, 1993) ou ont même trouvé une diminution de l’activation physiologique associée à la suppression (Zuckerman, Klorman, Larrance et Spiegel, 1981). Ces divergences peuvent éventuellement s’expliquer par des différences culturelles : les effets négatifs de la suppression de l’expression émotionnelle semblent être réduits si le régulateur adhère à des valeurs de type asiatique, que s’il croit dans des valeurs occidentales (Butler, Lee et Gross, 2007). »]
    • [« De plus, contrairement à la réévaluation cognitive, la suppression de l’expression de son ressenti émotionnel semble affecter massivement les ressources cognitives du sujet et détériorer ses capacités mnésiques concernant les informations à caractère social (par exemple noms propres, occupations). Richards et Gross (1999) ont montré des images évoquant de faibles ou de fortes émotions négatives à des jeunes femmes saines et ont demandé à la moitié d’entre elles de supprimer toute sorte d’expression émotionnelle, de manière à apparaître aux yeux d’un éventuel observateur sans aucun ressenti émotionnel. Les participants devaient aussi mémoriser des informations qui étaient données de manière auditive au moment de la présentation de chaque image. Les résultats de cette étude ont démontré que les sujets auxquels on avait demandé de supprimer toute expression émotionnelle se souvenaient moins bien des informations auditives présentées avec les images, en comparaison avec des sujets qui n’avaient pas reçu la consigne de supprimer. De plus, la suppression de l’expression était associée à une activation physiologique, qui, selon les auteurs, n’a néanmoins pas été la cause directe du dysfonctionnement cognitif.« ]
    • [« Une autre publication des mêmes auteurs (Richards et Gross, 2000) rapporte trois études qui dans l’ensemble suggèrent que : la rétention de détails visuels et sonores d’un film élicitant des émotions négatives est détériorée quand le sujet s’engage dans la suppression de l’expression ; la suppression de l’expression, par opposition à la réévaluation cognitive, affecte négativement la rétention d’information verbale présentée en même temps que des images émotionnelles négatives ; le lien entre suppression et détérioration mnésique semble exister aussi en dehors du laboratoire, au quotidien.« ]
    • [« La réévaluation cognitive semble donc constituer une stratégie de régulation émotionnelle plus recommandable que la suppression de l’expression émotionnelle. La réévaluation serait en fait plus effective dans la réduction du sentiment subjectif provoqué par des émotions négatives. Elle susciterait moins d’activation physiologique (qui peut amener à des problèmes de santé, surtout en cas de chronicité), et elle ne causerait pas (ou moins) de détérioration des processus d’encodage et/ou de rétention mnésique de l’information. De plus, comme décrit ci-dessous, il est préférable de réévaluer au lieu de supprimer non seulement pour préserver notre propre santé physique et mentale, mais aussi pour la santé et le bien-être des gens qui nous entourent (Butler et Gross, 2004). »]
    • [« Concernant la question des effets de la régulation émotionnelle sur des tiers, Butler et al. (2003) ont étudié les conséquences de la suppression de l’expression et de la réévaluation cognitive au sein de dyades de femmes qui ne se connaissaient pas et auxquelles ils ont demandé de discuter d’un film bouleversant visionné auparavant. Ces auteurs sont partis du raisonnement que si la suppression expressive diminue les expressions émotionnelles et les ressources cognitives du sujet qui s’y engage, et en même temps provoque du stress physiologique, alors elle devrait aussi avoir des conséquences négatives sur des éventuels partenaires sociaux, et sur la communication avec ces partenaires. En effet, plusieurs pistes de recherche suggèrent qu’un manque d’expression d’émotions (surtout positives) de la part d’une personne (par exemple le mari) peut nuire aux relations et aux communications dans lesquelles cette personne s’engage, et ceci parce que ses tiers (par exemple, l’épouse) ressentent ces situations comme étant stressantes et/ou insatisfaisantes (voir Butler et Gross, 2004 pour une revue de la littérature). En revanche, Butler et al. (2003) ont fait l’hypothèse que la réévaluation cognitive n’aurait pas ces effets négatifs sur les partenaires sociaux, car elle diminue principalement l’expression d’émotions négatives (et non pas positives), consomme moins de ressources cognitives, et évoque moins ou pas de réponses physiologiques de stress chez le sujet qui l’utilise.« ]
    • [« En résumé, les recherches les plus récentes, menées en grande partie par Gross et collègues, se sont surtout intéressées à comparer la stratégie de réévaluation cognitive à celle de la suppression de l’expression émotionnelle. Les résultats empiriques et les hypothèses théoriques déduites de la littérature suggèrent que la suppression de l’expression émotionnelle comporte plus d’inconvénients que d’avantages pour le sujet qui l’applique, tout comme pour les partenaires sociaux avec lesquels il interagit. Concrètement, la suppression expressive est généralement efficace dans l’inhibition de l’expression des émotions (même si le résultat est souvent imparfait) et dans la réduction du ressenti d’émotions positives. Elle est par contre moins efficace pour diminuer le ressenti d’émotions négatives et s’accompagne de plusieurs « effets secondaires », comme la diminution des ressources cognitives et mnésiques, et l’augmentation de l’état d’activation physiologique. Enfin, la suppression de l’expression émotionnelle détériore les relations avec autrui et génère des sensations de stress chez les partenaires sociaux, s’exprimant également par une réponse du système cardiovasculaire.« ]
    • [« Clairement, un des buts de futures recherches devra être d’établir avec plus de précision dans quels contextes la suppression de l’expression émotionnelle peut être avantageuse. Cette stratégie pourrait par exemple aider à établir une certaine distance entre soi-même et les personnes avec lesquelles on interagit. D’autres cultures pourraient valoriser d’avantage un fonctionnement entre individus basé sur la suppression de l’expression émotionnelle (voir Butler, Lee et Gross, 2007). Dans l’état actuel des connaissances, nous conseillons néanmoins plutôt la réévaluation cognitive de la situation ou d’un élément de la situation afin de modifier son effet émotionnel (stratégie appelée reappraisal dans la littérature anglophone). Comparée à la suppression expressive, la stratégie de réévaluation cognitive semble être plus efficace dans la réduction des sentiments négatifs. Elle serait moins coûteuse en termes de ressources cognitives, ne provoquerait pas d’activation physiologique importante et créerait moins de sentiments d’aliénation et de distance dans les rapports avec autrui. Il se peut aussi que l’utilisation d’une forme de régulation émotionnelle ne soit pas toujours préférable à une autre stratégie. Plutôt, ça serait la flexibilité dans l’emploi de stratégies différentes – les plus adaptées à la situation – qui démarquerait le sujet psychologiquement équilibré et sain (Bonanno, Papa, Lalande, Westphal et Coifman, 2004 ; Westphal et Bonanno, 2004). »]
  • Hazanov, O., Kaiser, S. & With, S. (2019). Chapitre 9. Stress et coping : un état des lieux. Dans : David Sander éd., Traité de psychologie des émotions (pp. 289-313). Dunod.
    • [extraits : « Le fait d’être confronté à des stresseurs plus ou moins fréquents et intenses est connu pour avoir un effet délétère tant sur le bien-être que sur la santé physique et mentale (Avison et Gotlib, 1994 ; DeLongis, Folkman et Lazarus, 1988 ; Lester, 1994). Les effets potentiellement négatifs de l’exposition fréquente à des stresseurs sont modérés par différents facteurs, dont notamment les stratégies de gestion dites de « coping » (Holahan et Moos, 1994 ; Turner et Roszell, 1994). »]
    • [« De manière générale, la notion de coping se réfère à toutes les stratégies comportementales et cognitives qu’il est possible de mettre en œuvre pour faire face à une situation stressante. À ce jour, plus d’une trentaine de définitions du concept de coping ont été élaborées et discutées (De Ridder, 1997). Ces définitions diffèrent les unes des autres principalement quant à la stabilité ou à la variabilité des choix de coping individuels en fonction des paramètres changeants d’une situation, quant à la nature automatisée ou consciemment planifiées des stratégies de gestion, et enfin quant à l’étendue du domaine d’application des stratégies de coping (fonctionnement général versus limité à des situations stressantes). »]
    • [« Origines du concept de coping : Historiquement, le concept de coping peut être relié à deux domaines de recherche éloignés, tant d’un point de vue théorique que méthodologique : l’expérimentation sur le comportement animalier d’un côté et le courant psychanalytique de la psychologie du moi de l’autre (Lazarus et Folkman, 1984). Dans l’approche expérimentale suivant une tradition évolutionniste darwinienne, des auteurs comme Miller ou Ursin – cités par Lazarus (Lazarus et Folkman, 1984, p. 118) – ont montré que la survie d’un animal dépendait de sa capacité à découvrir dans son environnement ce qui est prédictible et contrôlable pour éviter ou surmonter des dangers. D’après Lazarus (Lazarus et Folkman, 1984), le coping chez l’animal est un mécanisme vital, qui consiste à agir pour contrôler les conditions environnementales aversives, dans le but de réduire d’éventuels troubles psychophysiologiques, principalement au moyen de comportements de fuite et d’évitement. Différents auteurs (Parker et Endler, 1996 ; Snyder et Dinoff, 1999) situent les premières recherches sur le coping dans les années 1960, dans le cadre de travaux psychanalytiques portant sur les mécanismes de défense tels qu’initialement décrits par Freud, puis surtout développé par sa fille Anna (Freud, 2001). La fonction de ces mécanismes de défense serait de maintenir, voire de restaurer, une sorte d’« homéostasie psychologique » lorsque celle-ci est menacée par des conflits d’origine intrapsychiques (Vaillant, 1971, p. 107). Plusieurs modèles classifient les mécanismes de défense sur un continuum allant des stratégies les plus archaïques et inadaptées aux plus matures et typiques d’un fonctionnement adaptatif (Haan, 1965, 1969 ; Vaillant, 1971). Initialement conçus comme des mécanismes principalement inconscients, l’accent a ensuite de plus en plus été mis sur les stratégies conscientes qu’il est possible de mettre en œuvre pour faire face à une situation stressante, autonomisant progressivement l’étude des stratégies de coping du domaine de la psychanalyse dont elle est partiellement issue (Parker et Endler, 1996 ; Snyder et Dinoff, 1999). »]
    • [« Principaux résultats et discussion sur les stratégies de gestion du stress : Conformément à la première hypothèse, à chacune des trois phases de l’étude, la plupart des sujets (94 %) utilisent tour à tour des stratégies de coping centrées sur le problème et des stratégies centrées sur l’émotion. En ce qui concerne la deuxième hypothèse, les résultats montrent qu’il y a des changements importants dans le choix des stratégies de coping en fonction de l’évolution dynamique de la situation. Ainsi, le coping centré sur le problème est utilisé principalement au temps 1, par contre au temps 2 l’utilisation de cette stratégie diminue de façon importante. Ce changement s’explique par le fait que dans la phase d’anticipation, le coping centré sur le problème soutient la préparation à l’examen, tandis qu’au temps 2 cette même stratégie devient peu pertinente car l’issue de l’examen n’est plus influençable. En ce qui concerne la régulation du vécu émotionnel, au temps 1, les auteurs observent notamment des auto-injonctions d’optimisme et la recherche active de soutien émotionnel par un tiers. Après l’examen (temps 2) la prise de distance émotionnelle augmente significativement par rapport au temps 1. Selon les auteurs, cette stratégie est utilisée surtout dans les contextes où, il n’y a rien d’autre à faire qu’à attendre. Entre le temps 2 et le temps 3, aucune stratégie de coping ne semble augmenter de manière significative pour l’ensemble du groupe. En fait, au temps 3, le recours à une stratégie de coping n’est plus un phénomène partagé par tout le groupe, mais dépend de la performance individuelle des étudiants. Les étudiants ayant obtenu une mauvaise note font plus appel à des stratégies de coping centrée sur l’émotion que les étudiants pour lesquels l’examen a été réussi. »]
  • Garcia-Prieto Chevalier, P. (2019). Chapitre 10. Émotions intergroupes : l’application des théories de l’évaluation et de la différentiation des émotions (théories de l’appraisal) aux relations intergroupes. Dans : David Sander éd., Traité de psychologie des émotions (pp. 315-331). Dunod.
    • [extraits : « La recherche sur les émotions intergroupes représente une avancée majeure pour la compréhension des préjugés et de la discrimination entre groupes sociaux. Proposé pour la première fois en 1993 par Eliot R. Smith (voir aussi Smith, 1999), le concept d’émotion intergroupe bouscule les modèles plus traditionnels qui distinguent « préjugé » (émotion négative envers un groupe), « stéréotype » (évaluation négative d’un groupe) et « discrimination » (comportement négatif envers un groupe). Smith propose d’appliquer les théories de l’évaluation et de la différentiation des émotions (Frijda et al., 1989 ; Scherer, 2001), qui étudient les liens entre cognition, émotion et comportement, au domaine des relations intergroupes. Ainsi, les comportements observés lors de conflits intergroupes peuvent être rattachés à des émotions spécifiques et à des schémas précis d’évaluation cognitive d’un événement ou d’une situation.« ]
    • [« Mais la recherche sur les émotions intergroupes représente aussi un pas important pour la psychologie des émotions qui marque de plus en plus son intérêt pour les aspects sociaux du phénomène (Garcia-Prieto et Scherer, 2006 ; Parkinson et al., 2005 ; Van Zomeren et al., 2004). En effet, peu d’études ont directement examiné l’effet du contexte social (Jakobs et al., 1997 ; Kappas, 1996), en dépit du fait que les théoriciens de l’appraisal reconnaissent que ce dernier peut avoir un impact important sur les émotions (Lazarus, 1991), et que les émotions ont elles-mêmes d’importantes fonctions sociales (Frijda et Mesquita, 1994). En réalité, les théories de l’appraisal ont souvent été critiquées pour trop se focaliser sur l’expérience émotionnelle de l’individu en dehors de son contexte social (Manstead et Fischer, 2001 ; Parkinson et Manstead, 1993). Ainsi, la recherche sur les émotions intergroupes permet d’identifier certains des mécanismes psychosociaux (catégorisation sociale, identification sociale) par lesquels le contexte intergroupe influencerait l’évaluation cognitive des événements, les émotions et les tendances à l’action. Le modèle théorique proposé (figure 10.1) suggère que les émotions intergroupes seraient déterminées par l’interaction entre la catégorisation sociale et l’identification ressentie par l’individu à cette catégorie dans un contexte donné (voir Gordijn et al., 2006 ; Yzerbyt et al., 2006). Les émotions intergroupes seraient alors déclenchées par des événements pertinents pour le bien-être de ce groupe social, indépendamment de la pertinence de l’événement pour le bien-être de l’individu, et elles auraient principalement une fonction de régulation des comportements intergroupes (Mackie et al., 2004). »]
  • Wranik, T. (2019). Chapitre 12. La personnalité et les émotions. Dans : David Sander éd., Traité de psychologie des émotions (pp. 359-382). Dunod.
    • [extraits : « Cet exemple illustre un phénomène bien connu : face à un même événement, les gens réagissent de manière différente. De plus, si nous observons les comportements de Georges et de Céline sur la durée du semestre et que nous voyons ce premier fréquemment anxieux et la seconde souvent joyeuse, nous en déduirons que nous connaissons un peu de leur personnalité. » – « Qu’est que la personnalité ? Dans le langage courant, ce concept fait référence au charisme ou à l’habileté à susciter des réactions positives chez autrui. Ainsi, nous disons d’un individu qu’il a ou non de la personnalité. Une autre définition plus précise, et d’ailleurs plus pertinente pour la psychologie, décrit le terme de personnalité comme reflétant les caractéristiques les plus marquées ou les plus dominantes d’une personne. Dans ce sens, nous pourrions dire que « Céline est une personne gaie » et que « Georges est une personne anxieuse ». Ces traits, qui décrivent le vécu émotionnel des individus, sont basés sur des postulats implicites concernant la personnalité.« ]
    • [« En psychologie, on étudie le concept de personnalité pour pouvoir comparer les individus les uns aux autres. Pour cela, il est nécessaire de vérifier ces postulats implicites avec des tests scientifiques et des observations. Par exemple, un premier postulat est qu’il existe des différences individuelles. Si nous disons « Georges est une personne anxieuse », nous supposons qu’il est plus anxieux que la majorité des gens. Cela implique également que nous avons une certaine idée quant à l’intensité moyenne et la fréquence auxquelles nous éprouvons généralement de l’anxiété. On peut alors situer la personne observée sur une échelle. Deuxièmement, nous supposons une certaine stabilité dans ces comportements : Georges était déjà anxieux durant l’enfance et se comportera plus fréquemment sur un mode anxieux face aux situations futures. Si nous pensons que les caractéristiques de la personnalité sont vraiment stables, nous conviendrons alors que nous ne pouvons pas grand-chose pour améliorer l’anxiété de Georges. Par contre, si notre concept de personnalité permet une certaine flexibilité, nous pouvons supposer que l’anxiété de Georges peut varier en fonction des contextes et/ou se modifier selon son parcours de vie. Troisièmement, nous supposons que derrière le comportement observé se trouve une organisation cohérente, qui permet d’expliquer l’origine et le fonctionnement de ces traits de personnalité. Ainsi par exemple, nous pouvons émettre l’hypothèse que Georges est anxieux parce qu’il a grandi auprès d’un père lui-même anxieux ou parce qu’il présente certains déficits biologiques ou biais cognitifs. Tous ces postulats que nous avons au sujet de la personnalité influencent la manière dont nous interagissons avec Georges, et si et comment il pourra apprendre à gérer son anxiété.« ]
    • [« Qu’est-ce que les émotions ? L’affect, souvent utilisé comme un terme général qui inclut l’émotion et l’humeur, fait référence plus particulièrement soit à un sentiment qui implique l’agréabilité ou la désagréabilité au sens large des termes (Frijda, 1994), à un trait de personnalité (Diener, Smith, et Fujita, 1995 ; Watson, Clark et Tellegen, 1988) ou à une attitude (Scherer, 2000). L’humeur fait plutôt référence à un état affectif diffus, faible en intensité, relativement de longue durée, sans cause particulière (Ekman, 1994 ; Forgas, 1991 ; Frijda, 1994). Finalement, l’émotion est souvent définie comme un épisode dans le temps qui implique un changement visible dans le fonctionnement de l’individu déclenché par un événement précis, qui peut être externe (tels que les comportements d’autrui, un changement dans le courant des choses ou lors de la rencontre avec de nouveaux stimuli) ou interne (tels que les pensées, souvenirs ou sensations) (Ekman, 1992 ; Scherer, 1993). La majorité des théories contemporaines dans le domaine des émotions postulent qu’une définition multi-componentielle de l’émotion inclut des processus cognitifs, une activation physiologique, l’expression motrice, le sentiment subjectif ainsi que les tendances à l’action (Frijda, 1994 ; Izard, 1991 ; Scherer, 2000 ; voir les chapitres 1 et 2 pour plus de détails). Dans ce chapitre, nous examinons comment la personnalité et les émotions interagissent. »]
    • [« La personnalité et les émotions : du point de vue de l’individu »]
    • [« Différences individuelles et émotions dans les processus sociaux »] / [« Compétences émotionnelles ou « intelligence émotionnelle » : Les émotions et autres phénomènes affectifs reflètent généralement la tentative de l’organisme à s’adapter à son environnement. Dans les sociétés occidentales, les défis et les opportunités sont principalement associés à des interactions sociales. En effet, la plupart d’entre nous souhaitent pouvoir bien s’entendre avec sa famille, se faire des amis, trouver un emploi, collaborer avec ses collègues/ clients. Manœuvrer dans cet environnement social complexe nécessite une panoplie de compétences émotionnelles. Nous devons percevoir les émotions des autres et savoir comment réagir face à celles-ci (par exemple, exprimer de l’empathie et du soutien à un ami qui vient de perdre sa femme). Il peut également être utile d’être conscient de la manière dont nous manifestons nos propres émotions, de savoir comment les gérer et les réguler efficacement lorsque nécessaire (par exemple, ne pas montrer sa colère face à son employeur). Enfin, dans un environnement multiculturel tel que le nôtre, savoir que d’autres règles peuvent régir le ressenti et l’expression émotionnels d’individus provenant de cultures différentes, et adapter notre comportement en fonction, peuvent être des atouts. » – « Même si la plupart d’entre nous possèdent les structures biologiques – et donc le potentiel – pour une adaptation réussie, il existe également très clairement des différences individuelles dans les compétences et habiletés émotionnelles. Et ceci parce que les compétences sociales et émotionnelles s’acquièrent dans la cellule familiale et s’imprègnent des normes sociales et culturelles dans lesquelles nous évoluons (Denham, 1998). Durant les dix dernières années, il est devenu courant de parler de ces compétences en termes d’« intelligence émotionnelle ». » – « Le terme d’« intelligence émotionnelle » (IE) a été introduit dans la littérature psychologique en 1990 (Salovey et Mayer), afin de comprendre les différences individuelles dans les phénomènes affectifs. En effet, bien qu’une importante avancée dans le domaine de la recherche sur les émotions ait permis de faire progresser notre compréhension des différences individuelles à la fin des années 1980, les études étaient menées selon des méthodes et dans des buts différents, et les résultats étaient dispersés. Par exemple, alors que la psychologie cognitive et la psychologie sociale s’appliquaient à identifier et à décrire les différences individuelles liées à des phénomènes tels que la perception, l’encodage, le traitement et la régulation des affects, les psychologues cliniciens examinaient les compétences émotionnelles et cherchaient à savoir si on pouvait les développer. La psychologie affective semblait prête pour une intégration de ces résultats dans un cadre théorique unique. Ce cadre allait permettre de placer les différences individuelles dans les processus émotionnels sur un continuum allant du pathologique au normal, différences qui pourraient être ainsi décrites, mesurées et peut-être même entraînées. Dans le courant des années 1990, dû à l’air du temps et au best-seller Emotional Intelligence, Why it Matters more than QI de Daniel Goleman (1995), ce modèle qui devait encourager le développement théorique et empirique dans la recherche sur les émotions est devenu un concept populaire. Ce livre donnait l’impression qu’il y avait un consensus sur la définition de l’intelligence émotionnelle, et que ce concept était relativement facile à mesurer. À sa suite, toute une série de tests psychologiques ont vu le jour. Comme nous le démontrerons plus loin, même si ces tests peuvent avoir un intérêt pour la psychologie du travail et le management, la majorité est loin de mesurer les compétences émotionnelles. Cette confusion entre l’approche scientifique et l’approche populaire a alimenté de nombreux débats (Matthews, Zeidner et Roberts, 2002). Afin d’apprécier pleinement les avantages et limites de l’IE dans la compréhension des différences individuelles liées aux aptitudes affectives, nous allons brièvement discuter les deux principales visions de l’IE, soient l’intelligence émotionnelle comme compétence (ability IE) et l’intelligence émotionnelle comme trait (trait IE). »]
    • [« L’intelligence émotionnelle comme compétence (« ability EI ») » : « La perception des émotions » / « La compréhension des émotions » / « L’utilisation des émotions pour faciliter la pensée » / « La gestion des émotions »]
    • [« L’intelligence émotionnelle comme trait (« trait EI ») : Trait EI est de loin le modèle prédominant de l’IE dans le monde du travail et de l’éducation. Selon ce modèle, l’IE est composée de caractéristiques personnelles non cognitives qui sont bénéfiques au fonctionnement et aux succès de l’individu (Bar-On, 1997 ; Goleman, 1995). On parle également des modèles de trait EI comme de « modèles mixtes » (Mayer, Caruso, et Salovey, 2000), car ils rassemblent plusieurs habiletés, traits de personnalité, humeurs et facteurs motivationnels qui sont potentiellement intéressants pour l’adaptation sociale et le succès professionnel.« ]
    • [« Synthèse et conclusion : Les émotions et les humeurs sont des processus complexes comportant d’innombrables effets et conséquences personnels et interpersonnels. Les nombreuses variables concernant les différences individuelles qui peuvent influencer les processus émotionnels sont au cœur de cette complexité. La personnalité, les valeurs culturelles ainsi que les variables contextuelles influencent la manière dont les événements et les situations sont évalués, et par conséquent, quelles émotions en découlent. Par ailleurs, les compétences et habilités émotionnelles, déterminées tout d’abord par les expériences passées et l’éducation, influencent la manière dont les individus perçoivent, comprennent, utilisent et régulent leurs émotions. Dans ce chapitre, nous avons présenté les modèles et méthodes dominants afin d’illustrer comment les différences individuelles peuvent jouer un rôle dans les processus affectifs. Les émotions ne sont en soi ni positives ni négatives (Solomon et Stone, 2002). Le caractère approprié de l’évaluation et l’émotion qui s’en suit relativement à un contexte spécifique vont plutôt dépendre de l’adaptabilité d’une émotion pour la santé et le bien-être de l’individu, ainsi que de l’acceptabilité sociale de cette émotion (Parrott, 2002). Les individus qui surévaluent constamment l’urgence d’une situation ou sous-estiment leur marge de manœuvre lors d’événements importants vont fréquemment éprouver des émotions contre-productives, des émotions qui ne vont pas leur permettre un comportement des plus adaptés dans ce contexte. De plus, les individus qui ne savent pas comment gérer leurs émotions ou celles des autres rencontreront plus souvent des difficultés dans les situations sociales. La compréhension des émotions qui ne prend pas en compte ce type de différences individuelles reste sévèrement limitée. Ceux qui sont intéressés par les émotions et leurs conséquences sont ainsi invités à se référer aux modèles présentés dans ce chapitre pour guider leur compréhension. En combinant les connaissances sur les processus émotionnels avec celles sur la personnalité et les compétences émotionnelles, la compréhension des émotions devient plus claire.« ]
  • Glauser, J. & Ceschi, G. (2019). Chapitre 13. Biais d’évaluation cognitive et phobie sociale. Dans : David Sander éd., Traité de psychologie des émotions (pp. 383-413). Dunod.
    • [extraits : « Dans le monde occidental, les dysfonctionnements émotionnels les plus courants sont les troubles anxieux et de l’humeur (Kessler, Chiu, Demler et Walters, 2005). Par leur forte incidence et par les coûts individuels et de santé publique qui y sont associés, une bonne compréhension de leurs mécanismes constitue un défi de taille aussi bien d’un point de vue scientifique que socio-économique. Fort de ce constat, ce chapitre propose une lecture de l’émotion dysfonctionnelle fondée sur le modèle des processus composants (MPC ; Scherer, 2001). Bien que ce modèle décrive les bases cognitives du fonctionnement émotionnel « normal », nous montrerons qu’il constitue également un atout à la compréhension de l’émotion « pathologique ». Le MPC nous permettra de dépasser quelques limites des modèles cognitifs classiquement utilisés en psychopathologie. Dans ce sens, le MPC fournira un cadre théorique validé empiriquement pouvant guider l’élaboration d’une nouvelle psychopathologie basée sur l’émotion. Nous commencerons ce chapitre par une brève présentation de l’approche cognitive classique des troubles émotionnels (Beck, 1976) ainsi que de ses limites. Nous nous centrerons sur le MPC et plus particulièrement sur la composante d’évaluation cognitive des événements. Nous nous focaliserons ensuite sur un certain nombre de biais d’évaluation pouvant caractériser les troubles émotionnels et illustrerons ce propos à l’aide d’exemples issus de la phobie ou de l’anxiété sociale. »]
    • [« La phobie sociale : La phobie sociale représente une peur intense ressentie par une personne lorsqu’elle se trouve ou anticipe une situation sociale. Cette réaction se caractérise par une motivation à faire une bonne impression sur les autres, combinée à des doutes quant à sa propre compétence (Schlenker et Leary, 1982). Dans une perspective évolutionniste, cette forme d’anxiété est considérée comme adaptative car l’affiliation à un groupe présente une valeur de survie (Gilbert, 2001). Malgré son caractère adaptatif, pour certains individus les coûts liés à l’anxiété l’emportent sur les bénéfices de l’intégration sociale (Ledley et Heimberg, 2006). Dans ces cas, l’anxiété s’associe facilement à un retrait social qui n’est ni désiré, ni bénéfique. En effet, l’évitement de la situation sociale redoutée diminue l’anxiété sur le court terme, mais contribue à son aggravation à plus long terme. Ainsi, par exemple, éviter de parler en public ne permet pas de réévaluer à la hausse l’évaluation de ses propres compétences de maîtrise de la situation. De fait, ce type d’évitement ne permet pas d’infirmer les doutes quant à sa propre performance en situation redoutée. Au contraire, cet évitement contribue à « confirmer » les évaluations cognitives dysfonctionnelles. En retour, ces croyances tendent à renforcer l’anxiété ressentie lors des situations comparables. Dans la classification diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV-TR ; American Psychiatric Association, 2000), la phobie sociale est définie comme une peur intense et persistante des situations sociales. Ce trouble anxieux peut se manifester sous plusieurs formes comme une incapacité à parler en public, une peur intense à monter sur scène (le trac) ou encore comme une impossibilité d’écrire ou de manger en public. Les personnes ont peur d’être scrutées par autrui et anxieuses à l’idée de se comporter, face à eux, de manière embarrassante voir même ridicule. Les personnes souffrant de ce trouble reconnaissent généralement le caractère excessif de leurs peurs. Cependant, elles ont tendance à éviter l’exposition à des situations sociales craintes. Au-delà des formes sévères d’anxiété sociale, il est très courant de ressentir de telles émotions dans des contextes publics. Pour que le diagnostique puisse être posé, l’anxiété doit interférer de manière significative avec le fonctionnement de la personne. De plus, même sous sa forme extrême et dysfonctionnelle, la prévalence sur la vie de la phobie sociale est élevée. D’après Kessler et al. (1994), 13,3 % de population américaine en souffre. Ceci fait de la phobie sociale le troisième trouble mental du monde occidental après la dépression et l’abus d’alcool (Kessler et al., 1994). »]
  • Niedenthal, P., Krauth-Gruber, S. & Ric, F. (2009). Chapitre 2. Structure et fonctions des émotions. Dans : , S. Krauth-Gruber, P. Niedenthal & F. Ric (Dir), Comprendre les émotions: Perspectives cognitives et psycho-sociales (pp. 47-84). Mardaga.
  • Elster, J. (2003). Les émotions avant la psychologie. Dans : , J. Elster, Proverbes, maximes, émotions (pp. 83-157). Presses Universitaires de France.
    • [extraits : « Nous avons établi deux structures perverses ou irrationnelles : (i) aider un autre est la cause que je l’aime, et (ii) lui faire du mal est la cause que je le hais. Deux structures inverses, également irrationnelles seraient, (iii) que recevoir de l’aide d’un autre soit la cause que je le haïsse, et (iv) qu’être blessé par une autre soit la cause que je l’aime. Bien qu’aucun des moralistes n’exprime (iv) dans sa forme pure, La Rochefoucauld combine (iii) et une version atténuée de (iv) quand il écrit que les hommes « haïssent même ceux qui les ont obligés, et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des outrages. L’application à récompenser le bien et à se venger du mal leur paraît une servitude à laquelle ils ont peine de se soumettre » (M 14). » – « Pour leur plus grande part, ces émotions irrationnelles ne reposent pas sur des mécanismes causaux spécifiques. Pourquoi haïrions nous ceux à qui nous faisons du tort ? Supposez que, dans la poursuite de son intérêt, une personne fasse du mal, par imprudence, à une autre, qui alors tourne contre lui sa colère. Pour certains individus, admettre qu’ils ont mal agi reviendrait à se penser eux-mêmes comme des gens mauvais, ce qui est intolérable pour leur estime d’eux-mêmes. Au lieu de quoi, ils s’engagent dans la recherche d’une faute, pour pouvoir dire de l’autre, aussi bien à eux-mêmes qu’à de tierces parties : « il n’a eu que ce qu’il méritait ». Ce processus est étroitement relié à celui dépeint dans la figure 2. » – « Conclusion : Comme chez Aristote, les écrits des moralistes peuvent nous apprendre beaucoup à la fois sur les émotions en général et sur la place des émotions dans la société dans laquelle ils vivaient. Leur contribution la plus importante et la plus nouvelle a été d’introduire une troisième dimension dans la relation entre émotion et cognition. Aristote faisait remarquer que les émotions ont des antécédents cognitifs et des conséquences cognitives. Les moralistes ont ajouté l’intuition que les émotions peuvent elles-mêmes être les objets de la cognition. Assurément, elles peuvent exister sans devenir des objets de conscience. Dans ce cas, je les appelle des proto-émotions. Quand nous sommes conscients d’elles, cependant, nos cognitions peuvent déclencher des émotions de second ordre ou des méta-émotions. Le déclencheur du déclencheur, pour ainsi dire, est l’amour-propre, sous les formes jumelles du désir pour l’estime et du désir pour l’estime de soi. Dans sa première forme, l’amour-propre induit un jeu élaboré de cache-cache émotionnel. Dans sa seconde forme, la méta-émotion peut induire un changement dans la cognition originelle et dans l’émotion de premier ordre correspondante, comme le montre la figure 2. Il faut l’admettre, les moralistes n’ont pas élaboré en détail toutes les étapes causales. Je n’ai pas non plus tenté de dessiner un tableau historique exact. J’ai utilisé les écrits des moralistes d’une manière délibérément anachronique, en reprenant à chacun d’eux des fragments pour créer un tableau composite qui a de l’intérêt en lui-même. Je crois, cependant, que l’interprétation globale est cohérente avec leurs idées de base. Les écrits des moralistes jettent aussi des éclairages sur la société dans laquelle ils vivaient. Ils rendent très explicite que le comportement dans la société de cour française manifestait une affirmation de soi agressive, mais aussi que le combat pour l’honneur et la gloire était fortement limité par les normes sociales. La « mode du duel » (Pensées, 529 bis) – le duel est en fait « le triomphe de la mode » (Caractères, XIII, 3) – était un système hautement réglé et organisé d’affirmation de soi. De plus, l’affirmation de soi prenait place dans un système élaboré de voiles et de masques qui était presque une propriété constitutive de la société de cour. L’expression de l’émotion était aussi sujette à ces contraintes. Les femmes, comme La Bruyère le suggère, étaient supposées voiler leurs sentiments, tandis que les hommes étaient soumis à l’impératif social de séduire en revêtant un masque d’adoration. La règle du comportement de cour n’est pas seulement de masquer et de voiler ses propres émotions, mais aussi de les démasquer et les dévoiler, en testant les autres pour révéler leur émotions réelles. L’envie s’exprimait par des compliments à double sens, et les insultes sous la forme d’une politesse exagérée, qui visait à la fois à humilier la victime et à la rendre incapable de représailles. Indirectement, ces normes ne pouvaient que donner forme aux émotions elles-mêmes. Par des mécanismes que nous ne comprenons pas très bien, la vie émotionnelle dans la société de cour comportait une part de duperie de soi d’une importance inhabituelle. »]
  • Maury, L. (1993). « Le complexe et l’instinct ». Dans : , L. Maury, Les émotions de Darwin à Freud (pp. 115-120). Presses Universitaires de France.
    • [extraits : « « Si le complexe dans son plein exercice est du ressort de la culture, et si c’est là une considération essentielle pour qui veut rendre compte des faits psychiques de la famille humaine, ce n’est pas dire qu’il n’y ait pas de rapport entre le complexe et l’instinct. Mais, fait curieux, en raison des obscurités qu’oppose à la critique de la biologie contemporaine le concept d’instinct, le concept du complexe, bien que récemment introduit, s’avère mieux adapté à des objets plus riches ; c’est pourquoi, répudiant l’appui que l’inventeur du complexe croyait devoir chercher dans le complexe classique de l’instinct, nous croyons que, par un renversement théorique, c’est l’instinct qu’on pourrait éclairer actuellement par sa référence au complexe. » C’est Lacan qui parle. Ce paragraphe est extrait du premier chapitre, intitulé « Le complexe, facteur concret de la psychologie familiale », que Lacan a écrit pour le tome VIII – La vie mentale – de l’Encyclopédie française, et qui date de 1938. Wallon est le directeur de ce tome, dont il a par ailleurs rédigé une grande partie lui-même. C’est donc très certainement lui qui a fait appel à Lacan. Or, d’une part, Wallon n’apprécie sans doute pas outre mesure ce qu’écrit Lacan. Du moins, il n’en parle jamais, si ce n’est pour dire, une fois en passant, qu’il a du mal à admettre que la vie de l’enfant soit le « drame » décrit par Lacan. Mais, d’autre part, ici même, Lacan donne une version de son « stade du miroir », qui repose, on le sait, sur les observations fournies par Wallon dans Les Origines du caractère chez l’enfant (1934). Il n’est pas question pour nous de nous substituer aux auteurs, et d’essayer d’imaginer ce que Wallon a pu penser de tout cela. Mais nous pouvons cependant nous demander à quoi correspond le « renversement théorique » que Lacan a fait subir à « l’image spéculaire du corps propre » étudiée par Wallon. Avant d’y venir, il nous faut comprendre l’idée contenue dans le paragraphe précédent, et où Lacan explique que la compréhension de l’instinct est éclairée par celle du complexe. » – « En somme l’étude de l’homme éclaire celle de l’animal, et, par conséquent aussi, son origine. Pour cela, considérons l’introduction du texte de Lacan : « C’est dans l’ordre original de réalité que constituent les relations sociales qu’il faut comprendre la famille humaine. Si, pour asseoir ce principe, nous avons eu recours aux conclusions de la sociologie, bien que la somme des faits dont elle l’illustre déborde notre sujet, c’est que l’ordre de la réalité en question est l’objet propre de cette science. Le principe est ainsi posé sur un plan où il a sa plénitude objective. Comme tel, il permettra de juger selon leur vraie portée les résultats actuels de la recherche psychologique. Pour autant, en effet, qu’elle rompt avec les abstractions académiques et vise, soit dans l’observation du behaviour soit par l’expérience de la psychanalyse, à rendre compte du concret, cette recherche, spécialement quand elle s’exerce sur des faits de “la famille comme objet et circonstance psychique”, n’objective jamais les instincts, mais toujours des complexes. « Ce résultat n’est pas le fait contingent d’une étape réductible de la théorie ; il faut y reconnaître, traduit en termes psychologiques mais conforme au principe préliminairement posé, ce caractère essentiel de l’objet étudié : son conditionnement par des facteurs culturels, aux dépens des facteurs naturels. » » – « Lacan propose ici de prendre pour point de départ de la réflexion psychologique, non pas comme c’est la coutume, l’individu, mais le fait sociologique. De ce point de vue, indéniablement, il est sur les mêmes positions que Wallon, pour qui, rappelons-le, l’enfant est « organiquement sociable ». Mais c’est précisément sur ce point d’accord que va s’incruster la divergence. Le sociologique, pour Lacan, n’est pas organique mais culturel. C’est la famille, une réalité concrète. » – « Tout au long de ses Séminaires, Lacan recommande, et ce n’est pas une simple forme de style, la lecture de l’œuvre de Lévi-Strauss. De la projection du culturel sur le naturel, Lacan tire non seulement une définition du complexe, mais une mise en évidence de la différence entre complexe et instinct : « En opposant le complexe à l’instinct, nous ne dénions pas au complexe tout fonctionnement biologique, et en le définissant par certains rapports idéaux, nous le relions pourtant à sa base matérielle. Cette base, c’est la fonction qu’il assure dans le groupe social, et ce fondement biologique, on le voit dans la dépendance vitale de l’individu par rapport au groupe. Alors que l’instinct est un support organique et n’est rien d’autre que la régulation de celui-ci dans une fonction vitale, le complexe n’a qu’à l’occasion un rapport organique, quand il supplée à une insuffisance vitale par la régulation d’une fonction sociale. Tel est le cas du complexe de sevrage. Ce rapport organique explique que l’imago de la mère tienne aux profondeurs du psychisme et que sa sublimation soit particulièrement difficile, comme il est manifeste dans l’attachement de l’enfant “aux jupes de sa mère” et dans la durée parfois anachronique de ce lien. « L’imago pourtant doit être sublimée pour que de nouveaux rapports s’introduisent avec le groupe social, pour que de nouveaux complexes les intègrent au psychisme. Dans la mesure où elle résiste à ces exigences nouvelles, qui sont celles du progrès de la personnalité, l’imago, salutaire à l’origine, devient facteur de mort. » Le mot important est, bien entendu, le terme « imago ». Il est propre à la psychanalyse, aussi est-il juste d’en chercher la définition dans le Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis. La voici : « Prototype inconscient de personnage qui oriente électivement la façon dont le sujet appréhende autrui ; il est élaboré à partir des premières relations intersubjectives réelles et fantasmatiques avec l’entourage familial. » Mais un exemple peut aussi aider. « L’identification affective est une fonction psychique dont la psychanalyse a établi l’originalité, spécialement dans le complexe d’Œdipe, comme nous le verrons. Mais l’emploi de ce terme au stade que nous étudions reste mal défini dans la doctrine ; c’est à quoi nous avons tenté de suppléer par une théorie de cette identification dont nous désignons le moment génétique sous le terme de stade du miroir. « Le stade ainsi considéré répond au déclin du sevrage, c’est-à-dire à la fin de ces six mois dont la dominante psychique de malaise, répondant au retard de la croissance physique, traduit cette prématuration de la naissance qui est, comme nous l’avons dit, le fond spécifique du sevrage chez l’homme. Or, la reconnaissance par le sujet de son image dans le miroir est un phénomène qui, pour l’analyse de ce stade, est deux fois significatif : le phénomène apparaît après six mois et son étude à ce moment révèle de façon démonstrative les tendances qui constituent alors la réalité du sujet ; l’image spéculaire, en raison même de ses affinités, donne un bon symbole de cette réalité : de sa valeur affective, illusoire comme l’image, et de sa structure, comme reflet de la forme humaine. « La perception de la forme du semblable en tant qu’unité mentale est liée chez l’être vivant à un niveau corrélatif d’intelligence et de sociabilité. L’imitation au signal la montre, réduite chez l’animal de troupeau ; les structures échomimiques, échopraxiques en manifestent l’infinie richesse chez le Singe et chez l’Homme. C’est le sens primaire de l’intérêt que l’un et l’autre manifestent à leur image spéculaire. Mais si leurs comportements à l’égard de cette image, sous la forme de tentatives d’appréhension manuelle, paraissent se ressembler, ces jeux ne dominent chez l’homme que pendant un moment, à la fin de la première année, âge dénommé par Bühler “âge du chimpanzé” parce que l’homme y passe à un pareil niveau d’intelligence instrumentale. » Il n’est pas difficile de constater, rien qu’en se référant à l’âge de l’enfant, que « le stade du miroir » de Lacan prend très exactement la place du « stade émotionnel » de Wallon. D’où procède cette substitution ? »]
    • [« Une simple réflexion terminologique peut mettre sur la voie. La psychologie, et Wallon en particulier, parle de l’imitation chez l’enfant. Celle-ci suppose deux personnages, extérieurs l’un à l’autre, et dont les rôles ne sont pas symétriques. L’un imite l’autre, qui est le modèle. La psychanalyse, de son côté, parle d’identification. Dans ce cas, le modèle, ou plus exactement l’idéal, n’est pas extérieur au sujet, mais intérieur. De ce passage de l’extérieur vers l’intérieur dérivent toutes les conséquences que Freud a étudiées. Avec le « stade du miroir », Lacan, propose, comme il l’écrit lui-même, une théorie de l’identification. Ce faisant il dépasse, comme Freud dépassait Spencer, et Wallon et la psychologie. Mais, par un juste retour des choses, il retrouve, à l’état pur, l’origine de l’observation qui a servi de prototype à cette analyse. La voici : « A quatre mois et demi, il sourit à plusieurs reprises à son image et à la mienne dans un miroir et, indubitablement, il les prit pour de vrais objets ; mais il montra du bon sens en étant visiblement surpris d’entendre ma voix venant de derrière lui. Comme tous les enfants, il aimait beaucoup se regarder ainsi, et en moins de deux mois il comprit parfaitement que c’était une image ; car si je faisais silencieusement quelque grimace bizarre, il se retournait à l’instant vers moi. Il fut cependant troublé, à sept mois, étant dehors, quand il m’aperçut à travers une grande vitre, se demandant si c’était ou non une image. Un autre de mes enfants, une petite fille, ne se montra pas aussi perspicace et sembla très perplexe à la vue d’une personne réfléchie dans le miroir, et l’approchant de derrière. Les singes supérieurs que j’ai mis à l’épreuve avec un petit miroir se conduisirent autrement ; ils mettaient leurs mains derrière, et ce faisant ils montraient du bon sens, mais, loin d’éprouver du plaisir à se regarder, ils entraient en colère et se détournaient du miroir. » Cette observation est de Darwin. Elle date d’autour 1840, mais Darwin ne la publie qu’en 1877, dans le journal Mind. On le voit bien, ce que l’enfant, contrairement au singe, reconnaît dans le miroir, ce n’est pas lui-même, mais son père.« ]
  • Trevarthen, C. (2015). Chapitre 5. Une sympathie innée : comment les bébés établissent leurs relations émotionnelles avec les autres. Dans : Michel Botbol éd., L’empathie: Au carrefour des sciences et de la clinique (pp. 113-138). Doin.
    • [extraits : « Après avoir brièvement rappelé l’ensemble des découvertes récentes concernant les émotions chez le bébé, nous envisagerons comment ces émotions se développent et sont communiquées à autrui et comment elles sont aménagées pour se transformer en sentiments d’affection à l’égard des personnes reconnues. Le partage « sympathique » réciproque d’émotions avec une autre personne s’enracine dans l’adaptation des capacités de communication qui se développent dans le corps et le cerveau humains avant la naissance. Cette aptitude mène à la capacité d’une appréciation plus détachée, autrement dit des « interprétations », des sentiments et des états mentaux correspondants chez les autres, ce qui est aujourd’hui largement considéré comme définissant l’« empathie ». L’expérience est nécessaire pour comprendre de manière empathique les émotions et pour savoir comment les identifier et les réguler. Cette capacité se développe avec l’apprentissage des codes dans la pratique sociale. En revanche, les sentiments naturels de sympathie restent importants lorsqu’il s’agit de partager les principes esthétiques et moraux de coopération, quelles que soient les habitudes ou traditions qui ont été « enseignées ». Ces sentiments transcendent les différences de culture, de langage, d’enseignement de la rationalité. L’aptitude initiale à la communication émotionnelle permet le partage mutuel que l’on nomme « sympathie » ; cette capacité « sympathique » est essentielle pour harmoniser les différentes intentions, expériences et réactions émotionnelles. » – « Il faut distinguer entre les différentes fonctions des émotions innées au cours de la première année de vie : les fonctions qui concernent la régulation des états vitaux dynamiques du corps, celles qui concernent l’appréhension esthétique des objets et l’apprentissage de leur utilisation par les mouvements du corps et, enfin, celles qui concernent la régulation morale des affects positifs et des rivalités ludiques en partageant des intentions et significations avec des compagnons en interaction avec les autres (Trevarthen, 2011a). Nous évoquerons également les limites des théories actuelles sur les « réactions » imitatives et les « saisies » cognitives de l’empathie pour reconnaître les émotions d’autrui et pour le développement des comportements éthiques par les apprentissages sociaux et l’instruction. L’approche rationnelle de la communication émotionnelle implique l’« interprétation » des expressions des autres, impliquant l’identification d’« émotions » catégorielles et l’hypothèse du développement d’une « théorie de l’esprit » et des capacités de « mentalisation ».« ]
    • [« Nous nous appuierons également sur la théorie développée par Adam Smith (1759) concernant les motifs de la sympathie innée qui aboutit à la formation naturelle des relations, avec leurs différents degrés d’intimité, et à l’apprentissage intuitif, conduites conscientes et réflexives concernant les sentiments moraux de coopération sociale. Est également pertinente ici, la théorie que Charles Darwin a élaborée au XIXe siècle, concernant l’évolution des émotions en tant que fonctions naturelles de la coopération sociale chez les animaux, humains compris. Les connaissances actuelles sur les activités des systèmes cérébraux qui assurent la régulation des activités du self et la corrélation avec l’expérience des états et sentiments émotionnels des autres n’apporte pas d’argument en faveur de l’idée que l’« empathie » « pénètre » dans les émotions des autres, car elle est en faveur d’une théorie bien différente de la fonction biologique du partage actif d’états affectifs négociés dans la vie « avec les autres ».– « La nouvelle compréhension de la façon dont les motivations sont initiées, réfléchies et partagées dans le ressenti immédiat (Brºaten, 2009) confirme l’importance de ce que Daniel Stern (2010) a décrit comme « la dynamique adaptative vitale du mouvement ». Les façons de se mouvoir se transforment en passant des processus fondamentaux de contrôle moteur et de protection émotionnelle primaire aux qualités personnelles d’expression pour soutenir les proches, servir la reproduction, porter soins aux jeunes (Narvaez et al., 2012) et, de là, soutenir les intentions et projets de coopération, incluant le partage des savoirs et la création de nouvelles significations. » »]
  • Dellemotte, J. (2002). Gravitation et sympathie l’essai smithien d’application du modèle newtonien à la sphère socialeCahiers d’économie Politique, 42, 49-74.
    • [extraits : « L’influence de la révolution scientifique newtonienne sur la pensée des lumières est un fait bien connu de l’histoire des idées. C’est dans ce contexte intellectuel qu’Adam Smith élabora une œuvre composite, qui fut à tort jugée contradictoire  et suscite aujourd’hui encore de nombreux commentaires. Notre intention est de mettre l’accent sur le rôle joué par le principe de sympathie au sein de cette œuvre, en montrant que la référence newtonienne n’est pas bornée chez l’Écossais au processus de gravitation des prix de marché vers les prix naturels. Au-delà du domaine plus spécifiquement « économique » de la formation des prix, la dimension newtonienne du projet smithien apparaît avant tout dans la sphère plus générale de la vie sociale. Celle-ci, animée par le principe de sympathie, est le terrain de base fondamental sur lequel pourront naître et se développer les activités économiques. » – « C’est dans son Histoire de l’Astronomie (HA désormais) que Smith exprime son admiration pour Newton. C’est également dans cet essai, antérieur selon toute vraisemblance à la Théorie des Sentiments Moraux (1759, TSM désormais), que l’auteur expose sa conception de la recherche philosophique et intellectuelle. Si les systèmes astronomiques évoqués dans l’essai sont présentés par Smith comme de « pures inventions de l’imagination » (mere inventions of imagination), la crédibilité et la supériorité théorique de Newton sont relatives au fait que celui-ci explique la totalité des mouvements du monde physique par un principe unique « dont nous avons continuellement l’expérience », la gravitation. A travers ce constat, Smith annonce implicitement le projet qu’il tentera de mettre en œuvre en rédigeant la TSM : élaborer un système de philosophie politique et morale susceptible d’articuler les multiples dimensions de la vie sociale à un grand principe accessible au sens commun, à l’instar du rôle rempli par le principe de gravitation dans la mécanique newtonienne. Le principe de sympathie apparaît alors comme l’équivalent à la sphère sociale de ce qu’est la gravitation universelle au monde physique, en quelque sorte comme un principe de gravitation sociale.« ]
    • [« C’est en effet la sympathie qui permet aux jugements individuels de s’harmoniser, de converger et de « graviter » vers un centre commun (la norme), d’acquérir une dimension sociale et devenir des jugements moraux au sens plein du terme. Au monde d’individus originairement séparés et liés par des rapports essentiellement antagonistes décrit un siècle plus tôt par Hobbes, Smith oppose ainsi l’image d’une société en quelque sorte réconciliée, dont l’harmonie approximative est rendue possible par une disposition des individus à être affectés par les passions et les jugements de leurs semblables. Notre argumentation est organisée en trois parties. Dans la première, on fera quelques rappels préalables destinés à estimer l’importance respective de la TSM et de l’HA au sein des travaux de Smith ; la seconde partie tentera de dégager les grands traits de la conception smithienne de la recherche philosophique et intellectuelle ainsi qu’ils apparaissent dans l’HA, en particulier le fait que Smith présente la méthode newtonienne, telle qu’il l’interprète, comme le modèle de l’investigation intellectuelle. On évoquera également un cours de rhétorique enseigné par Smith à Glasgow en 1763, soit quatre ans après la publication de la TSM, dans lequel l’auteur réitère son admiration pour Newton. Dans la troisième partie, on montrera que la sympathie remplit non seulement, au sein du système exposé par Smith dans la TSM, un rôle analogue à celui joué par le principe de gravitation chez Newton, mais qu’elle apparaît sous bien des points comme un principe de « gravitation sociale », susceptible d’assurer la convergence des jugements moraux individuels aussi bien que la stabilité de l’ordre social.« ]
  • Cléro, J. (2001). Adam Smith (1723-1790) et son « problème » : égoïsme et sympathie. Dans : Alain Caillé éd., Histoire raisonnée de la philosophie morale et politique (pp. 462-469). La Découverte.
    • [extraits : « Si Adam Smith est universellement et légitimement connu pour être l’auteur de l’Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) dont la thèse centrale, affirmée dès les premières lignes, est que « le travail est le fonds primitif dont toute nation tire toutes les nécessités et commodités de la vie qu’elle consomme annuellement », tandis que la « division du travail » est la cause qui augmente sa productivité, on sait moins qu’il a écrit une Théorie des sentiments moraux (1759), rédigé un cours de Théorie du droit (Lectures on jurisprudence 1762-1763 ; 1766) qu’il professa à Glasgow, et publié de multiples articles ou essais portant sur le langage, la perception, l’éthique ou l’esthétique. L’influence de la philosophie de Hume est partout présente dans les domaines de la morale, de la politique, du droit, de l’économie ; et l’accord entre ces philosophies, contemporaines à une décennie près, porte sur les propositions les plus originales du Traité de la nature humaine (1740) et des deux Enquêtes (1748 ; 1751).« ]
    • [« La promotion de l’utilité et la fiction du spectateur impartial : La dissolution relative de la notion de « passion » s’est accompagnée d’une promotion de l’idée d’utilité. Smith ne se rend probablement pas encore compte du caractère subversif de l’utilité à l’égard de la passion ; mais il souligne que, contrairement à l’autorité, qui est un principe tory, l’utilité est un principe whig. Sans doute campe-t-il, en politique, sur des positions modérées, en apparence très proches de celles de Hume. L’auteur de L’origine du gouvernement avait fini par conclure que la politique n’était pas concevable sans l’alliance du principe d’autorité et du principe de liberté. De façon beaucoup plus utilitariste mais aussi de manière plus conforme, sinon à la politique de Hume, du moins à l’ontologie qui la sous-tend, Smith fait passer au second plan la liberté, dont l’existence avait pu être critiquée comme une fiction, et il laisse la place vacante à l’utilité. Ce qui le conduit à défendre des positions plus démocratiques et républicaines que celles de Hume [LJ, 317 sq.]. Aux critiques de la représentation politique de son temps [RN, 670] que les radicaux ne cesseront d’amplifier aux côtés de Bentham, tant la question électorale passera au premier plan des préoccupations politiques des premières décennies du xixe siècle en Angleterre, Smith ajoute les revendications d’indépendance de la Cour de justice par rapport au gouvernement [RN, 897-898] et des devoirs de la souveraineté à l’égard de l’individu, qui doit être libre de poursuivre son intérêt [RN, 784]. Sans qu’il analyse aussi finement que Bentham la question de l’utilité dans son essence et ses conséquences, il est toutefois entraîné comme lui, par la logique de l’utilité, dans un sens démocratique.« ]
    • [« Mais on aurait grand tort de chercher, dans les œuvres de Smith, la préfiguration de l’utilitarisme benthamien. Il n’y a pas, chez lui, de calcul des plaisirs, pas même sur le terrain économique, et le rôle du « spectateur impartial », convoqué sur les terrains de la morale et de la politique, ne se confond ni avec celui du législateur benthamien, ni avec celui du législateur tel que le conçoit Hume. En effet, la tâche que Hume définit au politique, celle de construire ou de favoriser la construction des passions selon la fameuse oblique, implique la connaissance précise de la compatibilité des plaisirs et des douleurs qui entrent dans la composition des passions. En revanche, Smith explore précisément le versant de la justesse du sentir, que Hume avait surtout dévolue à l’esthétique. Loin de faire la bonté du sentiment, de l’acte ou du caractère, la compatibilité ne suffit pas ; seule peut assurer de cette bonté la sympathie du spectateur impartial qui approuve ce qu’il considère. Le spectateur impartial figure l’intériorisation d’autrui en nous, qui nous permet d’être conscients qu’autrui nous voit [TMS, 83, 110 sq.] et de nous juger à cette aune, fût-ce au moyen de la culpabilité [TMS, 84]. La conscience qui s’exerce en nous par la présence d’autrui ne donne aucunement lieu au dénominateur commun, nécessaire à quelque « calcul de la félicité ». Non seulement parce que la sympathie avec autrui ne permet que fantasmatiquement de se mettre à sa place, mais encore parce que l’intersubjectivité obtenue par son moyen ne permet ni commensurabilité, ni égalité, ni, par conséquent, quantification. Le commerce luimême doit s’ouvrir à la « liberté de conscience » et opérer une sorte de révolution protestante. Il est étonnant de voir comment la figure du spectateur impartial a structure de fiction, dans le sens où la notion de sympathie, dont les inévitables fantasmes sont vivement critiqués par Smith, se trouve réinvestie d’une fonction positive, encore qu’elle ne soit strictement exercée par personne ; et qu’il n’y ait nul lieu privilégié pour observer le jeu global des désirs, des besoins, des passions et des intérêts. Smith note ironiquement qu’on est ordinairement mieux placé à l’extérieur d’un État qu’en sa capitale pour exercer les fonctions d’observateur impartial. Et pourtant, si fictive que soit cette imagination, elle ne laisse pas d’être, en politique et en morale, « the only criterion of propriety » [TMS, 294]. »]
    • [« On ne manquera pas de s’étonner que l’unité et la cohérence du corps social, l’efficacité des actions sur les collectivités et les individus puissent être confiées à une fiction ou à des gens censés lui donner chair ; plus proche de Mandeville qu’il a bien voulu le dire, Smith s’intéresse particulièrement au hiatus et à la tension qui existent entre l’image que les sociétés modernes se font des valeurs morales, qui ressemblent à peu près à celles que pratiquerait un moine [RN, 867], et la réelle effectuation des actions ; il les oppose à la proximité qui existait entre la vertu des Anciens et leur façon d’agir. L’hédonisme de la pratique moderne est une avidité généralisée dont l’envers fantasmatique est l’ascétisme individuel. Si les valeurs ne ressemblent pas à la réalité des pratiques qu’elles sont censées inspirer, elles n’en sont pas moins dans une relation qu’il importe d’inspecter. Mais il ne faudrait pas imaginer que Smith se soit fait, de cette distorsion entre la réalité économique ou sociale, d’une part, les valeurs, d’autre part, une conception idyllique. Moins optimiste que Kant sur les chances que le commerce abolisse la guerre entre les nations [RN, 558], il ne lui a pas échappé que celui qui, dans la société libérale qu’il décrivait et préconisait, n’avait rien que son corps à nourrir et ses bras pour œuvrer ne pouvait vivre l’obligation du « surtravail », sans lequel il n’y a pas de profit, que comme une violence [RN, 444]. « C’est ainsi qu’A. Smith polémique quelquefois contre les capitalistes », comme le note ironiquement Marx, dans La Sainte Famille ; ce qui ne l’empêche pas de s’opposer aux lois d’assistance, lesquelles portent atteinte « aux droits sacrés de la personne privée ». Il fait voir, enfin, au tréfonds des psychismes, les déchirures que provoquent les violences plus symboliques de la loi. Il n’est donc pas évident que Smith ait supposé, ainsi qu’on le lui a reproché, « comme un fait acquis la paix éternelle et l’union universelle ».« ]
  • Godbout, J. (2008). La sympathie comme opérateur du donRevue du MAUSS, 31, 201-208.
    • [extraits : « La sympathie d’Adam Smith : Étonnamment, cette question ne peut être mieux éclairée que par le fondateur de l’économie politique. L’auteur de La Richesse des nations reconnaît l’existence de la bienveillance. Mais il doute de son importance comme moteur de l’action. C’est pourquoi il préfère fonder la société sur quelque chose de plus sûr. L’intérêt ? Certes, comme l’affirme sans nuance sa célèbre phrase : « Ce n’est point de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme » [Smith, 1999a, p. 48]. Mais Adam Smith se limite-t-il à l’explication par l’égoïsme comme moteur de l’action humaine ? Comme l’ont montré tant d’auteurs, ce serait oublier l’autre ouvrage important du fondateur de l’économie politique. Pour Adam Smith, une société fondée uniquement sur l’égoïsme conduit à la violence, dégénère dans l’état de guerre de tous contre tous décrit par Hobbes. Rappelons la première phrase de la Théorie des sentiments moraux : « Aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux » [Smith, 1999b, p. 23]. Comme le montre Jean-Pierre Dupuy [1992], l’intérêt lui-même n’est pas une force isolée qui ferait barrière aux passions, selon l’interprétation habituelle de toute une école. L’égoïsme est une passion comme une autre. En réalité, Adam Smith reconnaît l’existence de plusieurs moteurs de l’action humaine. Dans la Théorie des sentiments moraux, il distingue les passions égoïstes, les passions asociales et les passions sociales. La bienveillance et la compassion appartiennent à ce dernier type. Il reconnaît même l’importance de la relation pour la relation, du lien voulu pour lui-même : « Il y a une satisfaction dans la conscience d’être aimé qui est plus importante pour le bonheur de la personne […] que tout l’avantage qu’elle peut espérer en dériver » [1999b, p. 75]. »]
    • [« Comment concilier toutes ces idées ? En réalité, chez Smith, les passions ne sont pas à proprement parler le moteur de l’action. Elles seraient plutôt, d’une certaine manière et pour poursuivre l’analogie, l’énergie dont le moteur a besoin et qui est donc à la source de l’action. J.-P. Dupuy montre que, chez Adam Smith, le véritable moteur de l’action est la sympathie, laquelle « contient » l’intérêt. L’intérêt est « contaminé » (Dupuy) par la sympathie. « Le terme de sympathie […] peut […] être employé pour indiquer notre affinité avec toute passion, quelle qu’elle soit » [Smith, 1999b, p. 27]. La sympathie n’est ni l’égoïsme ni la bienveillance. La sympathie est le dispositif par lequel les passions opèrent. « C’est le principe inné qui porte tout être humain à s’identifier à ses semblables » [Marouby, 2005, p. 22]. La sympathie est un « opérateur ». « Un opérateur n’est pas un principe ; la sympathie n’est pas une passion. C’est un processus qui doit pouvoir se répéter à chaque étape de la genèse. Il n’y a pas à lui donner de support, ontologique (la sympathie universelle) ou psychologique (l’affectivité). Il suffit d’en exposer le mode d’opération » [Malherbe, 2000, p. 412]. En quoi ces considérations s’appliquent-elles au don ? Cette idée d’opérateur rend compte du rapport de don. Comme l’a si bien observé Marcel Hénaff, tout se passe comme si « le rapport de don détenait cet étonnant pouvoir d’instaurer un lien plus puissant que les sentiments qui l’accompagnent » [2002, p. 197]. D’où vient ce pouvoir qui se situe au-delà des sentiments, des passions et des intérêts ? L’appât du don n’est pas une cause. Il n’est pas non plus qu’un sentiment. Comme le rappelle Vincent Descombes, le don n’est pas du domaine des « faits bruts ». Et si, comme la sympathie chez Adam Smith, le don était un opérateur, soit un postulat capable de rendre compte de la dynamique d’un système d’action, comme le postulat de l’intérêt ou celui de l’instinct stratégique ? Nourri souvent par la bienveillance, il ne repose donc pas entièrement sur elle, car il puise son énergie aussi dans les autres sentiments moraux, et dans les passions.« ]
    • [« Se conserver ou se dépenser : Dans son ouvrage sur Marcel Mauss, Camille Tarot analyse la manière dont les premiers anthropologues britanniques, au XIXe siècle, ont compris le don. Pour expliquer le don, Tylor « se reporte […] à “l’acte presque enfantin de donner pour donner” (Tylor), sans se soucier des sentiments qu’éveillera le don chez le récipiendaire. Pour Tylor, le don est donc bien un fait primitif, avec toutes les connotations évolutionnistes du mot à cette époque. C’est une sorte de fait souche qui repose sur une base indépendante » [1999, p. 589]. Pour Robertson Smith, au contraire, le don n’est pas primitif, car il suppose le droit de propriété [ibid., p. 590]. On ne peut donner que ce que l’on possède en propre. Ce qui est premier, pour cet auteur, c’est l’instinct de conservation. Se conserver ou se dépenser ? Voilà ce qui, au-delà des sentiments, est en jeu dans l’acceptation ou le rejet de l’Homo donator. Même chez les animaux, on ne peut pas postuler que l’organisme a pour seule fonction de se conserver. De nombreux auteurs ont montré l’importance de l’autoprésentation, de l’apparaître, de l’other-regarding – qu’on pourrait opposer au self-regarding. Pour le biologiste suisse Adolf Portmann, « à côté de la conservation de l’individu et de l’espèce, l’autoprésentation doit être considérée comme un fait fondamental du vivant, comme une donnée ultime de ces organismes » [cité par Dewitte, 1999, p. 54]. Chez les humains, l’appât du gain et le désir d’accumulation ne sont souvent, ultimement, qu’un moyen ayant pour but final le don, la dépense. Comme l’écrit Nietzsche : « Les physiologistes devraient réfléchir avant de poser l’“instinct de conservation” comme l’instinct cardinal de tout être organique. Le vivant veut avant tout dépenser sa force : la “conservation” n’en est qu’une conséquence » [1995, t. I, p. 228]. « Il faut critiquer l’assimilation de la notion de vie à la notion de poursuite d’une utilité, ou d’un propos intentionnel », écrit Maurice Merleau-Ponty [cité par Dewitte, 1997]. Si le boucher d’Adam Smith vend de la bonne viande dans son intérêt plus que dans celui de son client, c’est aussi pour faire vivre sa famille, lui offrir de la nourriture, bien sûr, mais aussi des vacances, des cadeaux, des folies, des excès. C’est aussi pour faire des cadeaux à ses amis, à ses proches. Ce boucher a aussi des « sentiments moraux ». Sa vie et sa rationalité ne s’arrêtent pas lorsqu’il sort de sa boucherie. Au contraire elles se chargent d’un méta-sens par rapport au modèle économique. Ce méta-sens qui peut même être présent avec ses « meilleurs » clients. Et il en va de même pour la cliente qui achète sa viande. Bref, comme l’écrit Jean-Pierre Dupuy, l’intérêt est contaminé par d’autres logiques d’action.« ]
  • Berthoz, A. (2015). Chapitre 3. Une théorie spatiale de la différence entre la sympathie et les processus de l’empathie. Dans : Michel Botbol éd., L’empathie: Au carrefour des sciences et de la clinique (pp. 77-98). Doin.
    • [extraits : « L’empathie est une faculté à facettes multiples du cerveau humain qui est fondamentale pour les interactions sociales. Comprendre ses mécanismes et sa pathologie est un défi interdisciplinaire important. Nous proposons ici une approche en partant d’une conception moderne de la tradition philosophique de la phénoménologie et du rôle primaire de l’incorporation des fonctions cognitives, une nouvelle théorie de l’empathie dans laquelle nous donnons un rôle important, mais non exclusif, aux mécanismes cérébraux qui sont également impliqués dans la connaissance spatiale. Nous suggérons qu’il y a une différence de base entre la sympathie et l’empathie. Tandis que la sympathie est apparentée à une contagion émotionnelle et n’exige pas que le sujet adopte le point de vue d’autrui, l’empathie exige une manipulation dynamique et complexe des références spatiales et de l’émotion. Nous appuierons cette théorie sur l’exemple d’une expérience utilisant la réalité virtuelle pour mettre le sujet face à un funambule artificiel. Nous discuterons également les différences interindividuelles, et de genre, dans les stratégies employées par les sujets. »]
    • [« Nous avons d’abord montré que des sujets sains mis en face de la funambule adoptaient les deux comportements (Thirioux et al., 2009). Cela à permis de valider le paradigme puisque les sujets adoptaient les deux stratégies en fonction des conditions, etc. De plus, nous avons fait des enregistrements de l’activité cérébrale pour étudier si les deux comportements impliquent des réseaux cérébraux différents sur des participants en bonne santé. On trouvera dans les publications correspondantes les résultats qui indiquent clairement que les réseaux différents dans le cerveau sont activés pendant les deux stratégies de symétrie en réflexion et en rotation qui correspondent, selon nous, aux deux comportements en sympathie et en empathie (Thirioux et al., 2010, Thirioux & Berthoz, 2010). Nous avons récemment appliqué ce paradigme à des patients schizophrènes en coopération avec le service de psychiatrie de l’Hôpital de Poitiers (Thirioux et al., 2014b). L’utilisation de ces stratégies peut également dépendre du contexte. Par exemple, il est possible qu’un contexte émotionnel puisse déclencher la réflexion (sympathie) plutôt que la symétrie de rotation (empathie), c’est-à-dire déclencher la tendance à s’identifier à autrui par l’intermédiaire d’un processus de contagion motrice. Il est également imaginable que ces stratégies puissent être employées différemment selon l’état psychologique des sujets. Il nous semble que, dans l’étude complexe de l’intersubjectivité, il nous reste à parcourir un chemin long et passionnant pour appréhender les multiples facettes de ces processus. Nous n’en avons abordé ici qu’un aspect très particulier mais la coopération entre neurosciences, psychologie et psychiatrie devrait, à l’avenir, nous faire mieux saisir les bases neurales ou même sociales (Tisseron, 2010) et culturelles des différentes formes d’empathie. »]
  • Tisseron, S. (2015). Chapitre 10. L’empathie, au cœur du jeu social. Dans : Michel Botbol éd., L’empathie: Au carrefour des sciences et de la clinique (pp. 193-202). Doin.
    • [extraits : « Après être tombé en désuétude au XXe siècle du fait de l’importance exclusive donnée au langage, l’intérêt pour l’empathie est actuellement relancé par des découvertes en sciences cognitives (Berthoz & Jorland, 2004), la mise en évidence du rôle de l’imitation (motrice, émotionnelle et verbale) dans le développement du bébé (Trevarthen & Aitken, 2003) ainsi que par des travaux en éthologie animale (de Waal, 2010). La plupart de ces travaux s’attachent à décrire la fonction de l’empathie et son rôle dans les comportements ; ils tendent en revanche à négliger un aspect pourtant essentiel : la facilité avec laquelle nous pouvons inhiber l’empathie, y compris parfois en clinique et avec les patients dont nous avons la charge… » – « Les multiples dimensions de l’empathie : L’empathie n’est ni la sympathie, ni la compassion, ni l’identification. Dans la sympathie, on partage en effet non seulement les mêmes émotions, mais aussi les valeurs, les objectifs et les idéaux de l’autre. C’est ce que signifie le mot « sympathisant ». La compassion, elle, met l’accent sur la souffrance. Elle est inséparable de l’idée d’une victime et du fait de prendre sa défense contre une force hostile, voire une agression humaine. Son principal danger est qu’elle fait peu de place à la réciprocité et s’accompagne même parfois d’un sentiment de supériorité. Quant à l’identification, elle n’est que le premier degré de l’empathie, qui en comporte trois. L’empathie peut en effet être représentée sous la forme d’une pyramide constituée de trois étages superposés, correspondant à des relations de plus en plus riches, partagées avec un nombre de plus en plus réduit de personnes (FIG. 1). » – « Conclusion : L’empathie est bien plus qu’un partage des vécus. La façon dont chacun éprouve ce que l’autre ressent n’en constitue que le premier étage. Dans sa forme complète, elle fait intervenir non seulement les sentiments éprouvés « pour » l’autre et « avec » lui, mais aussi la conviction partagée d’une complémentarité. L’empathie complète est autant intimité que réserve, autant abandon que discrétion. Elle reconnaît toutes les singularités et pose l’horizontalité des relations (à travers la reconnaissance mutuelle et le désir d’extimité) comme leur première et principale composante, avant leur caractère hiérarchique ou vertical. La construction de relations interpersonnelles et la reconnaissance des parcours de vie différents de chacun y sont posées comme une source d’enrichissement mutuel permanent. Enfin, dans l’intérêt actuellement porté à l’empathie, deux révolutions conceptuelles sont en route. La première concerne le fait qu’un autre désir que la conquête et la jouissance guide l’être humain : celui de venir en aide à son prochain et d’établir avec lui une relation de confiance qui le sécurise et l’enrichit. La seconde concerne la place du corps comme support de relation et, plus encore, de symbolisation psychique : c’est parce que nous avons des gestes, des attitudes et des mimiques que nous pouvons avoir des émotions, et c’est parce que nous avons des émotions que nous pouvons penser.« ]
  • Collignon, S. (2015). Chapitre 11. L’économie politique de l’empathie. Dans : Michel Botbol éd., L’empathie: Au carrefour des sciences et de la clinique (pp. 203-225). Doin.
    • [extraits : « La popularité croissante du concept d’empathie se nourrit de l’espoir qu’un monde empathique est un monde meilleur. Ainsi, philosophes, moralistes et religieux ont souvent avancé que l’empathie pourrait rendre le monde plus juste, plus doux, plus éthique. Si bien qu’on peut légitimement se demander si c’est l’empathie qui change le monde ou si c’est le monde qui a changé l’empathie ? Serait-il possible d’envisager que, si l’empathie prend une telle importance, c’est parce que le monde a changé ? Derrière cette question s’en cache une autre : l’empathie est-elle une caractéristique humaine ? Les experts en neurosciences montrent que l’empathie s’enracine dans notre cerveau. Il y aurait donc une disposition naturelle à l’empathie quasiment universelle chez tout être humain. Mais les philosophes ont insisté sur le fait qu’un état cérébral (brain state) n’est pas la même chose qu’un état mental (mind state) qui est focalisé sur les objets et donne un sens à la vie. Même s’il existe une propension biologique à l’empathie, les objets de notre empathie demeurent culturellement déterminés. Jean Decety et al. (2011) affirment ainsi que « les liens contextuels qui relient nos émotions morales aux normes sociales sont sans aucun doute variables et formés par la culture ». Examinons ici comment l’objet de l’empathie structure ce lien et donne une forme à un comportement social historiquement déterminé. Notre thèse fondamentale est que l’empathie, telle que nous la comprenons aujourd’hui, est étroitement liée à la reconnaissance d’autrui comme égal à moi et que cette compréhension de l’empathie est une conséquence de l’émergence de l’économie monétaire moderne. Nous traiterons dans un premier temps la structure de la normativité moderne qui sous-tend l’empathie. Dans une seconde partie, nous examinerons la manière dont la normativité moderne a pu devenir une pensée presque universellement partagée. » – « L’empathie comme normativité moderne : L’empathie est une forme de relation humaine qui est fondée sur la capacité imaginée de ressentir les émotions (souffrance, joie) d’un autre. Pour être universelle, cette capacité doit être mutuelle, ce qui implique une certaine égalité entre les hommes. Mais comme cette égalité n’a pas toujours été reconnue, l’empathie n’apparaît pas comme universelle. Dans les sociétés traditionnelles, les sentiments comme la souffrance (ou la gloire) émergent de la confrontation de l’individu avec les structures, normes et règles de la société, et non d’un rapport entre individus. L’égalité entre hommes y est dominée par un rapport hiérarchique entre groupes, castes et communautés. Cette inégalité empêche de pouvoir sentir les sentiments d’un autre comme s’ils étaient les nôtres. Regardons l’œuvre d’Homère, le plus grand poète de notre culture antique, si ce n’est le premier. Dans l’Odyssée (9.39-42), Ulysse raconte : « Loin de Troie, le vent m’entraîna chez les Cicones. Je pillai Ismaros et massacrai ses défenseurs. On emmena beaucoup de biens et les femmes loin de la ville, et le juste partage en fut approuvé par chacun ». Où est l’empathie ici ? Visiblement Ulysse ne « ressentait » pas la douleur des hommes vaincus et des femmes « emmenées », mais « le juste partage » entre les hommes de sa communauté fut visiblement important. Aujourd’hui, il serait inimaginable qu’un leader politique déclare : « Nous sommes allés en Lybie, nous avons pris les femmes et les biens, et nous allons maintenant les partager entre nous ». Il existe une différence manifeste entre les deux époques. Dans la tragédie grecque, l’émotion n’est pas causée par la souffrance d’un autre en tant qu’individu. Ce qui fait souffrir, c’est la tension morale entre l’individu et les règles de la communauté auxquelles les hommes doivent se soumettre. Pourquoi Œdipe, qui a tué son père et épousé sa mère dans l’ignorance, est-il damné et fait-il souffrir toute la ville de Thèbes ? Son crime n’est pas le meurtre d’un homme inconnu, mais le meurtre du père et le mariage avec la mère. Le mal réside dans l’occupation d’une place qui n’est pas la sienne dans la hiérarchie sociale. En fait, la souffrance de Thèbes, qui est un mal collectif, n’est absolument pas comparable à la souffrance d’une mauvaise conscience individuelle, telle qu’elle pourrait être décrite par Fiodor Dostoïevski dans Crimes et châtiments (1866). » – « L’empathie n’est pas universelle, y compris à notre époque. Prenons un autre exemple plus récent : dans quelle mesure l’empathie des Allemands envers les juifs se manifestait-elle sous le régime nazi ? Si l’empathie était universelle, on serait en droit de se poser cette question. Et, en effet, le procès Eichmann a démontré que le monstre lui-même fut frappé par l’horreur : « Alors j’ai vu quelque chose de plus horrible que tout ce que j’avais vu jusque-là. Le camion se dirigea vers un fossé béant, on ouvrit les portes et on jeta les corps qui semblaient encore en vie, tant leurs membres étaient lisses. Ils furent précipités dans le fossé, et je vois encore l’homme habillé en civil qui leur arrachait les dents avec des pinces de dentiste. Alors je suis parti, j’ai sauté dans ma voiture et je n’ai plus ouvert la bouche. À partir de ce jour-là, il m’arrivait de rester assis des heures à côté de mon chauffeur sans échanger un seul mot avec lui. Là, j’en avais eu assez. J’étais achevé. Je me rappelle seulement qu’un médecin en salopette blanche m’a dit de regarder par un trou dans le camion quand ils y étaient encore. J’ai refusé. Je ne pouvais pas. Il fallait que je m’en aille».  Adolf Eichmann avait beau être doté d’une certaine empathie, il se soumettait volontairement à une structure hiérarchique imposée par le régime nazi. Dans l’idéologie nazie, les juifs n’étaient pas égaux aux Aryens. A. Eichmann acceptait cette idéologie, puis suivait les ordres. » – « L’empathie n’est donc pas un concept universel et éternel. C’est un concept lié à l’individualisme moderne. Comprendre « autrui » nécessite la reconnaissance de l’autre en tant qu’individu égal à soi-même, ce qui ne va pas de soi. L’individu moderne a sa personnalité, sa sensibilité, mais surtout il est défini par sa volonté propre, c’est-à-dire par sa liberté. Cette liberté est protégée par le fait que l’individu est une personne privée, qui possède un espace dans lequel l’autre ne doit pas s’immiscer. En revanche, la société traditionnelle, qui structure les rapports humains dans un monde prémoderne ou non moderne, considère essentiellement l’autre comme un membre (ou non) d’une communauté où l’individu est public. L’individu moderne est donc un phénomène historique. Cependant, la société traditionnelle a une vision très différente du rôle de l’homme ou de la femme. L’homme y fait partie d’un tout, et son rôle est de faire fonctionner la société dans son ensemble. Karl Popper (1945) et Louis Dumont (1966, 1983) ont appelé cette vision « holiste ». Dans une société holiste et traditionnelle, une personne occupe une place déterminée dans la hiérarchie d’une communauté, et son comportement doit être en accord avec ce que les autres lui demandent. Sa place lui est assignée par la communauté au regard de règles qui sont définies par les autorités, souvent religieuses. Autrement dit, les personnes sont des êtres publics, et les règles de l’ensemble dominent l’individualité de chacun. Dans la société traditionnelle, l’individu autonome n’existe donc pas ; l’homme appartient à la communauté. La sensibilité individuelle est soumise à la hiérarchie communautaire. Le cas de Socrate illustre parfaitement cette soumission : Socrate avait une perception très individualiste des relations entre les hommes et de leur capacité de réflexion personnelle ­ c’était d’une certaine façon un enfant des Lumières, avant l’heure. Toutefois, sa vision de l’individu étant corrosive, Socrate fut accusé de « corrompre les jeunes », c’est-à-dire de miner les fondements de la société holiste, par son individualisme intellectuel. C’est pourquoi le tribunal que forma la ville d’Athènes lui fit savoir qu’il était allé trop loin, que son individualisme intellectuel entravait le fonctionnement de la société dans son ensemble et qu’il devait mourir. Socrate s’inclina ; il accepta de boire la ciguë et en mourut.« ]
    • [« L’empathie est un phénomène moderne qui émerge au XVIIIe siècle, avec l’individualisme et « l’invention de l’autonomie » pour reprendre l’expression de Jérôme B. Schneewind (1998). Au cours de cette période, de nombreux changements se produisent dans la perception de la personne en tant qu’individu. On observe, par exemple, l’avènement de l’isolement corporel des personnes : les gens ne couchent plus dans la même pièce et dans le même lit. Ils cessent de cracher progressivement et commencent à avoir une hygiène corporelle. Certaines activités, qui étaient autrefois considérées comme publiques, se font désormais à part, dans une sphère devenue privée. Cette individuation est aussi bien corporelle et sociale que philosophique. Elle sépare les individus de leur contexte et en appelle, en même temps, à la nécessité d’une nouvelle forme d’être avec « les autres ». L’invention de l’autonomie ouvre la porte à une émancipation de l’individu, qui sera d’abord de nature juridique, puis donnera lieu à une « révolution sentimentale ». Cette émancipation juridique définit toute personne qui n’est pas soumise à l’autorité d’un seigneur et qui possède des droits. Ces droits naissent des revendications consenties (claim-rights) dans une relation contractuelle . L’émancipation consiste positivement dans l’affirmation d’une autonomie qui permette de s’engager par le biais d’un contrat avec un autre individu libre. Elle est conquise et avancée par la classe des marchands, en premier lieu dans les grandes républiques de l’Italie de la Renaissance, puis dans la République hollandaise. Dans l’Angleterre de George II, elle guide la nouvelle morale d’une classe moyenne de petits propriétaires. Mais elle ne deviendra une norme juridique généralement acceptée qu’avec les révolutions américaine et française et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui a permis aux individus de toute classe sociale d’avoir des droits et d’entamer librement des relations contractuelles avec un autre. L’autonomie de l’individu aboutit ensuite à l’âge de raison : la raison requiert que je puisse réfléchir par moi-même et que je n’accepte plus uniquement ce qui est dit par les autorités, la Bible et l’Église. Enfin, l’autonomie définit le « moi » comme différent de « l’autre ». À ce moment-là, une « révolution sentimentale » s’avère inévitable : les sentiments des autres font désormais partie d’un espace qui leur est propre, qui est privé et intime, et qui est de ce fait difficile à comprendre. Dans ce nouveau contexte moderne, l’empathie offre une passerelle d’un individu à l’autre.L’empathie est une pratique culturelle qui repose sur la sensibilité personnelle. Son émergence historique est graduelle. En 1780, Samuel Jackson Pratt décrit le mot « sentiment » comme « une invention récente, exprimant une vieille émotion de façon nouvelle ­ un terme que beaucoup de gens utilisent, encore plus pour se donner des allures, alors que peu le comprennent, et encore moins le ressentent ». Une étape essentielle dans la généralisation de l’empathie en tant que valeur sociale est la sensibilisation aux douleurs physiques et émotionnelles. Ce développement est reflété dans le genre littéraire du « roman sentimental » au milieu du XVIIIe siècle. En Angleterre, Samuel Richardson écrivit deux romans, Pamela (1740) et Clarissa (1747), qui connurent un succès extraordinaire : les gens les lisaient et pleuraient… hommes, femmes tous confondus ! Jean-Jacques Rousseau reprit ces thématiques et eut un succès similaire en France avec Julie ou la nouvelle Héloïse (1761), puis Johann Wolfgang von Goethe un peu plus tard avec Les souffrances du jeune Werther (1774). Ces récits dépeignaient les conflits entre les sentiments intérieurs du nouvel individualisme et les règles sociales d’une société hiérarchique traditionnelle. Le succès de ces écrivains illustre une nouvelle sensibilité intérieure et individuelle. Un autre phénomène prouvant que l’empathie est une question de pratique culturelle est la première campagne contre la torture qui voit le jour au milieu du XVIIIe siècle. Cela commence par l’affaire Calas, à Toulouse, que l’intervention de Voltaire rendit célèbre. Jean Calas est un protestant accusé d’avoir tué son fils, retrouvé pendu, après que ce dernier a émis le désir de se convertir au catholicisme. Après un jugement sans avocat, il est condamné au supplice de la roue et à l’étranglement. Soumis à « la question », une longue séance de torture, il meurt en 1762, en clamant son innocence jusqu’au bout. Cette affaire met en émoi toute la France et pousse Voltaire, qui avait beaucoup critiqué ce procès, à écrire son Traité sur la tolérance (1763), dans lequel il affirme que la torture ne peut tirer de confession allant à l’encontre de la vérité intérieure d’une personne. À cette même époque, Cesare Beccaria (1764) écrit le premier livre contre la peine de mort, Des délits et des peines, et connaît un grand succès, vu que son ouvrage est traduit dans de nombreuses langues, en très peu d’années. Cette période est donc propice au développement d’une empathie, qui jusque-là n’existait pas, vis-à-vis de la souffrance de l’autre.« ]
    • [« Or, très vite cette sensibilité va s’attacher aux droits des individus. La Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique (1776) proclame : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les Hommes sont créés égaux ; ils reçoivent du Créateur certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Dans ce texte, on peut remarquer plusieurs choses : premièrement, ces vérités sont considérées comme allant de soi ; elles sont « évidentes », ce qui signifie que la vision moderne de l’individu est déjà devenue un fait communément admis. Deuxièmement, la référence au droit qui apparaît confirme l’autonomie de l’individu par rapport aux autorités et à la communauté. Enfin, la recherche du bonheur fait appel à un sentiment intérieur, à une émotion. Ce document est donc la première manifestation d’une profonde transformation des normes de la société.« ]
    • [« Le concept contemporain de l’empathie décrit un mécanisme à travers lequel un individu croit pouvoir comprendre les sentiments et les émotions d’une autre personne. Il faut dès lors distinguer deux sortes d’empathie. La première est l’empathie émotionnelle : la compassion, c’est-à-dire une prédisposition à la perception et à la reconnaissance de la douleur d’autrui entraînant une réaction de solidarité active. La seconde est l’empathie cognitive qui est un concept plus récent, de plus en plus discuté dans les écrits psychologiques : comprendre les croyances et les états mentaux non émotionnels des autres. Or, le concept de l’empathie pose deux questions : comment peut-on savoir ce qui est « dans l’esprit de l’autre » ? Et, ensuite, quel est l’objet de l’état mental empathique ? Ludwig Wittgenstein est et l’un des premiers et plus importants philosophes à s’être posé la question, notamment dans ses Investigations philosophiques (1974). Pour lui, les émotions et les pensées sont toujours individuelles et « privées », de même que tout ce qui traverse notre esprit. Personne ne peut jamais vraiment savoir ce qu’est le sentiment d’un autre, mais on peut néanmoins communiquer à l’aide d’un langage. L. Wittgenstein prend l’exemple métaphorique d’une petite boîte où l’on mettrait un insecte. Si chacun possède une telle boîte, nul ne sait ce que la boîte de l’autre renferme. Cependant, par ce qu’il appelle Sprachspiel (le jeu de langage), nous apprenons à nous référer aux contenus des boîtes des autres sans jamais en voir le contenu, à partir de la description qu’ils en font. Notons que le jeu de langage est une pratique sociale. Ainsi, les expériences individuelles restent toujours privées, encore qu’elles puissent être « exprimées » à travers le lien entre le sentiment et le langage, via la pratique des jeux de langage. Il en va de même pour les sentiments physiques comme la douleur, car Wittgenstein insiste sur ce point : il faut apprendre à employer un langage spécifique à la douleur. De la même façon, le langage empathique nécessite une pratique qui traite « autrui » comme « égal à moi ». Autrement dit, l’objet de l’état mental empathique est « un autre » que je pourrais imaginer comme étant « moi-même ». Mais ceci n’est possible que si la société ne dresse pas de barrières qui m’empêchent de me mettre à la place d’un autre. L’objet de mon empathie est donc un autre individu qui m’est semblable, sinon je ne peux pas éprouver d’empathie. Autrui est conçu comme l’alter ego, c’est-à-dire un autre moi. Autrui est donc à la fois mon semblable et un sujet différent de moi. Mais en quoi l’autre est-il semblable ? C’est là que l’aspect culturel de l’empathie entre en jeu, car l’empathie n’est possible que dans une société d’individus libres et égaux. Or, cette liberté transcendante est constitutive d’une économie de marché, et la projection qui permet à une personne de s’imaginer dans la situation d’une autre est précisément ce que les économistes-philosophes comme Arrow, Hare, Harsanyi et Amartya Sen appellent « la sympathie élargie » (extended sympathy) (MacKay, 1986). L’idée a une longue tradition derrière elle. David Humes dans son Traité de la nature humaine (1740) dit que la nature a une certaine force de sympathie : « Les esprits humains sont identiques dans leurs sentiments et leurs opérations et personne ne peut être mu par une affection dont les autres ne soient pas, à certains degrés, susceptibles. De même que, pour des cordes également tendues, le mouvement de l’une se communique aux autres, toutes les affections passent promptement d’une personne à une autre et engendrent des mouvements correspondants en toute créature humaine ».« ]
    • [« Adam Smith dans Theory of Moral Sentiments (1759), qu’il considérait comme une œuvre beaucoup plus importante que The Wealth of Nations, déclare : « Quel que soit l’égoïsme supposé de l’homme, il y a de toute évidence des principes dans sa nature qui font qu’il s’intéresse à la fortune des autres et qui lui rendent leur bonheur nécessaire, même s’il n’en tire aucun avantage si ce n’est le plaisir de le voir » . Autrement dit, voir l’autre heureux nous rend heureux. C’est A. Smith, l’économiste libéral, qui a introduit l’empathie dans la logique économique : « De cette sorte est la pitié ou la compassion, l’émotion que nous ressentons pour le malheur des autres quand nous le voyons ou le concevons de manière très vive. […] Ce sentiment, comme toutes les autres passions propres à la nature humaine, n’est en aucun cas limité au vertueux et à l’humain, quoiqu’ils puissent peut-être le ressentir avec la sensibilité la plus exquise ». Autrement dit, pour ces penseurs de la nouvelle modernité émergente, l’empathie n’est pas une vertu, elle est devenue une norme universelle : chaque être humain peut la ressentir. Smith insiste sur ce point en ajoutant que « La pire des brutes, le violeur des lois de la société le plus endurci, n’en est pas dans son ensemble totalement dépourvu ». « ]
    • [« Cependant, la question de l’empathie cognitive pose un problème important aux économistes, puisqu’elle est au cœur de l’économie moderne : comment la comparaison interpersonnelle des utilités. est-elle possible ? Les auteurs qui ont travaillé sur les questions d’utilité au début de la révolution marginaliste et néoclassique en économie reliaient le concept de l’utilité à un sentiment, à un état d’esprit. Ils avaient même imaginé que l’on puisse concevoir un util comme mesure d’utilité. Or, très vite les économistes se sont aperçus qu’une mesure objective de l’utilité était impossible car l’utilité est une valeur attribuée. Comme le disait William Stanley Jevons : « Chaque esprit est inscrutable par un autre et aucun dénominateur commun de sentiments n’est possible ». Par la suite, le concept d’util a été remplacé par ce qu’on appelle l’utilité ordinale, c’est-à-dire une hiérarchisation des préférences. Sans entrer dans les détails, le problème de fond reste toujours de savoir comment connaître l’utilité ou l’ordre des préférences d’un autre. Paul Samuelson (1947) a proposé de remplacer le concept d’utilité par celui de préférence révélée (revealed preference). La préférence intérieure est révélée par les actes extérieurs d’une personne, par ses choix et ses actes qui démontrent qu’elle y a attaché une certaine utilité qui demeure néanmoins un sentiment intérieur . Ce concept s’apparente cependant à une tautologie : la préférence révélée ne veut pas dire grand-chose d’autre que « cela s’est passé comme cela ». Le dilemme de la comparaison interpersonnelle d’utilités pourrait peut-être trouver une solution dans le concept de l’empathie cognitive si l’on reprend l’idée de Wittgenstein : même si vous ne pouvez voir l’insecte dans ma petite boîte, nous pouvons communiquer en établissant un jeu de langage qui nous permette de nous référer au contenu de la boîte. La question qui se pose alors pour les économistes est de savoir s’il y aurait un Sprachspiel, un jeu de langage spécifique à l’économie. La réponse semble affirmative. Nous pouvons certainement communiquer nos évaluations d’utilité à travers le langage commun ­ cela est simple. Mais un problème supplémentaire se pose : est-ce bien une communication sincère et correcte ? Sincère au regard de ce qui est vraiment notre sentiment et correct au vu de ce que sont les règles du jeu évaluatif . Ce problème est particulièrement pointu dès que l’on considère les promesses qui sont à la base de tout contrat. Dans ce contexte, la monnaie joue un rôle particulier : son transfert confirme la sincérité des promesses contractuelles ; elle éteint toute dette et garantit que les évaluations subjectives ont une validité objective. Nous y revenons. »]
    • [« La normativité de l’empathie : Nous avons vu que l’empathie nécessite la capacité de penser l’autre comme égal à moi. Or, nous pouvons distinguer un concept moderne du moi d’un autre concept plus ancien et holiste. Le « moi moderne » est celui d’un individu autonome. Un autre individu me ressemble puisqu’il est autonome comme moi. Et nous sommes égaux puisque notre autonomie nous rend également libres. C’est donc la liberté qui rend égaux les individus modernes. Cette vision moderne de la liberté et de l’égalité était au cœur de la Révolution française. La fraternité ne viendra que bien plus tard, avec la Commune de Paris, et pour des raisons différentes. En revanche, ce que nous pouvons appeler le « moi ancien » était une position, c’est-à-dire un statut dans la société, assigné dans le contexte holiste d’un univers clos et hiérarchiquement structuré . Dans la société traditionnelle, l’autre me ressemble et est égal à moi s’il a le même statut que moi. Mais dans ce cas, il est impossible de comprendre l’autre qui est d’un autre niveau sociétal. Les penseurs holistes à l’aube de la modernité, comme l’ennemi de John Locke, Robert Filmer, ont utilisé cette impossible empathie cognitive pour justifier la monarchie contre la démocratie : « Les lois furent créées par les rois pour la raison suivante : quand les rois étaient occupés par les guerres, ou bien distraits par les affaires publiques, l’homme privé n’avait guère accès à leurs personnes et ne pouvait donc pas connaître quels étaient leurs volontés et leurs plaisirs. C’est pour palier ce besoin que les lois furent inventées. Ainsi, tout sujet particulier pouvait s’enquérir du plaisir de son prince, qui était décrypté pour lui sur les tables de sa loi […] » . Cela nous mène à la distinction normative entre holisme et individualisme. La société traditionnelle est caractérisée par la domination des valeurs organiques et holistes, tandis que la société moderne est fondée sur l’individualisme et le contrat. Les différentes articulations de ces valeurs créent le sens de la communauté et de la fraternité pour les premiers, et la liberté et l’égalité dans la société moderne. Benjamin Constant l’a très clairement expliqué dans son célèbre discours de 1819, De la liberté des anciens comparée à celle des modernes. Pour J. Locke, les hommes sont libres et égaux dans l’état naturel. Une telle chose aurait été impensable un siècle plus tôt. Le philosophe K. Popper dans La Société ouverte et ses ennemis (1945) reprend cette phrase de Platon pour définir l’holisme : « La partie existe pour le bien de l’ensemble, mais l’ensemble n’existe pas pour le bien de la partie… Vous êtes créés pour le bien de l’ensemble et non pas l’ensemble pour votre bien ». Popper ajoute : « L’individu devrait se soumettre aux intérêts de l’ensemble (l’univers, la ville, la tribu, la race, etc.) ». L. Dumont (1977) définit l’holisme comme une orientation générale des valeurs dans des sociétés « qui valorisent en premier lieu l’ordre, donc la conformité de chaque élément à son rôle dans l’ensemble, en un mot la société comme un tout ». L’holisme est donc une idéologie, c’est-à-dire un système normatif, qui néglige et subordonne l’individu. La contre-proposition logique à l’holisme est l’individualisme. Pour Popper, « L’individu est une fin en soi. La société (l’ensemble) est là pour servir l’épanouissement individuel ». Jacob Burckhardt (1990), historien suisse et spécialiste de la Renaissance (période où l’individualisme moderne a vu le jour), a écrit : « À la Renaissance, l’homme s’affirme et se reconnaît comme individu (uomo singolare, uomo unico) ». L’individualisme, en tant que système normatif, naît donc avec l’invention de l’autonomie et la révolution sentimentale. Néanmoins, même si la distinction logique entre principes holistes et individualistes est très claire, Dumont a toujours insisté sur le fait que dans toute société les deux principes coexistent simultanément. La question est : lequel de ces deux principes domine et apporte une caractéristique spécifique à une société donnée ? De l’articulation des deux logiques au sein d’une même société émergent deux conceptions de l’empathie : une variante traditionaliste et holiste, qui repose sur l’appartenance à une communauté, partage des valeurs, mœurs et coutumes où l’autre m’est semblable puisqu’il réagit comme moi. C’est la certitude de la ressemblance et l’incertitude de l’étranger. C’est donc le « nous » contre « eux ». C’est ce sur quoi le concept de la fraternité est fondé, mais aussi celui de la xénophobie et du chauvinisme ; une variante moderne et individualiste, qui s’appuie sur la reconnaissance de l’autre comme être humain, comme un individu pourvu d’une dignité en tant qu’homme, qui est indépendante de son rang social. Ici, l’empathie se fonde sur une ressemblance entre les hommes en vertu de leur autonomie et de leur liberté, et du fait que nous avons tous des désirs, des émotions et la capacité rationnelle de juger de l’utilité, puisque la vie est fragile et incertaine pour chacun. C’est ce qui rend possible la rencontre du « moi » avec « toi » et l’avènement de l’empathie solidaire. Ainsi, la fraternité serait la valeur traditionaliste ou holiste de l’empathie, tandis que la solidarité serait sa valeur moderne. Or, les normes et valeurs n’ont de sens et ne sont soutenables dans le temps qu’à condition d’être ancrées dans les pratiques quotidiennes d’une société. Nous devons donc maintenant analyser comment la normativité empathique est reproduite dans et par les pratiques économiques d’une société moderne. »]
    • [« Conclusion : Nous avons analysé l’empathie comme un état mental dans lequel un individu se projette « dans les chaussures d’un autre ». Cet état mental nécessite qu’un individu puisse reconnaître l’autre comme égal à lui-même. Or, cette capacité empathique ne peut émerger que dans un contexte normatif où les individus sont censés être libres et égaux. Nous avons proposé que ce contexte normatif ne soit pas seulement généré par l’économie contractuelle, mais que l’économie monétaire, qui est fondée sur le principe du contrat de crédit, ait une dynamique inhérente à l’universalisation de ce système normatif. L’empathie naît alors avec les normes de la liberté et de l’égalité, et elle conquiert le monde sur le dos de l’économie monétaire. Le dynamisme de l’économie monétaire, qui a commencé à la Renaissance, génère aujourd’hui la globalisation des marchés et l’universalisation des principes du contrat. Mais cette émergence d’un fondement normatif de l’empathie ne se passe pas sans frictions, puisqu’il existe des conflits et des violations du principe même sur lequel elle repose. Le problème moral de la globalisation est celui de l’affrontement entre holisme et individualisme. La transition est souvent violente et risque de détruire le fondement du système normatif qui génère l’empathie. Dumont (1983), analysant Mein Kampf d’Hitler, explique que la tentation totalitaire existe dans des sociétés suffisamment avancées dans l’individualisme où il y a des forces qui veulent retourner à l’holisme traditionnel et l’imposent par la force : on retrouve ce « retour en arrière » dans le communisme de Lénine, dans le fascisme de Mussolini et d’Hitler, mais aussi dans les tentations fondamentalistes aujourd’hui. Ces idéologies ont peu de compréhension pour l’empathie en tant que valeur universelle. La légitimité des normes individualistes, et donc de la norme empathique, est fragile, en particulier quand le système capitaliste n’arrive plus à limiter l’écart entre une validité normative et sa facticité. Dans ce cas, il est possible que les individus maintiennent leur propension à l’empathie mais observent le manque d’empathie dans la réalité de leur société. Le conflit entre la normativité empathique et sa réalité pourrait générer une tentation communautaire et chauvine, qui circonscrirait l’empathie à un espace social familier. Or, un tel mouvement détruit d’abord les valeurs d’une modernité empathique et, ensuite, les structures économiques sur lesquelles la normativité est fondée. La tentation holiste est toujours un refus de l’empathie qui finit par la suppression de la liberté et de l’égalité. Autrement dit, l’empathie moderne est une lutte permanente pour une économie et une société ouvertes. C’est ainsi que l’empathie changera le monde.« ]
  • We Are in the Midst of a Global Transformation (pt. 1 of 2)
    • [« Prolific author and philosopher Ervin Laszlo discusses his most recent books, in which he outlines how the latest discoveries in science converge with spiritual insights and point to the ways in which society might evolve in ways that will help overcome contemporary crises. »]
  • Mets ta langue dans ma bouche
  • Gros, P. (2021). La signification des « survivances » vitruviennes dans la pratique architecturale de l’EmpireRevue archéologique, 71, 105-127.
  • Chandezon, C. (2021). Le coq et la poule en Grèce ancienne : mutations d’un rapport de domesticationRevue archéologique, 71, 69-104. 
  • Maury, L. (1993). Les émotions d’un naturaliste. Dans : , L. Maury, Les émotions de Darwin à Freud (pp. 121-124). Presses Universitaires de France.
by dave
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