Le retrait de l’Etat : la dispersion du pouvoir dans l’économie mondiale, de Susan Strange

The Retreat of the State : The Diffusion of Power in World Economy, publié en 1996, est un essai de la spécialiste de l’économie politique internationale, Susan Strange. La version traduite en français de l’ouvrage de l’auteure – Le retrait de l’Etat : la dispersion du pouvoir dans l’économie mondiale paru en 2011 est l’objet de cette lecture critique.

Précisément, nous examinerons les chapitres 1 – « Le déclin de l’autorité de l’Etat », 4 – « Politique, pouvoir, légitimité », et 13 – « Le problème de Pinocchio et autres conclusions » du livre dont la thèse centrale est que l’économie du marché ou plus précisément « les marchés » sont désormais des « forces impersonnelles » « plus puissantes que les Etats », et que ces derniers n’incarnent plus « l’autorité politique ultime sur la société et l’économie » (mondiales).

Le « retrait de l’Etat » n’étant pas la fin de l’Etat en tant que disparition de la seule entité traditionnellement reconnue (d’un point de vue réaliste, et du droit international) comme détentrice de l’autorité (politique et économique) dans le système mondial, mais le transfert de cette autorité à des entités non-étatiques – par exemple les Sociétés transnationales (ci-après STN) – dont la place prise dans les affaires mondiales vient de leur influence (pouvoir) dans l’économie mondiale (marchés, finances, industries, commerce, etc.).

Pour Susan Strange, le pouvoir (ou l’autorité) – compris comme la capacité à influencer le cours des évènements, à posséder les moyens d’administrer la société et l’économie (mondiales) et aussi à soumettre les différents acteurs (contraindre ou persuader) dans l’accomplissement d’objectifs qui ne sont pas les leurs et des actions qu’ils n’ont pas désirées – naguère tributaire (et quasi exclusif) de l’Etat dans le système international est dans les années 1990 à la fois une capitulation de l’Etat et un transfert effectif dudit pouvoir aux marchés.

Ce sont donc désormais les marchés qui détiennent le pouvoir, au vu de leur influence sur les aboutissants (p. 104). Autrement dit, comme jadis (au XIXe siècle avec la City (la finance) et la politique (interne et internationale) du gouvernement britannique) « le gouvernement de Washington » n’est plus que « le comité exécutif de la bourgeoisie » [capitaliste].

Si Susan Strange est moins affirmative dans son texte que nous le sommes, nous croyons qu’il importe de lire entre les lignes. Car au fond ce pouvoir qui s’est « déplacé latéralement des Etats vers les marchés », de fait crée à la fois des « autorités non étatiques dont le pouvoir dépend de leurs parts de marché » et devant la perte de « maîtrise de la situation » ou du « contrôle moins affirmé, une diminution de l’action décisive du politique » qui n’a plus « le destin économique des sociétés » entre les mains, des « Etats de façade » ayant une « simple apparence de l’autonomie et de la souveraineté ».

La thèse de Susan Strange est soutenue par de multiples arguments tirés de son observation empirique (avec les lunettes de l’économie politique internationale) et son examen historique (une façon de dire grosso modo qu’il n’y a rien de véritablement nouveau sous le soleil et qu’il faille pour comprendre tout au moins en partie ce qui se passe présentement se plonger dans les annales de l’histoire) que l’on retrouve dans les chapitres susmentionnés. Dans les lignes qui suivent, nous faisons ressortir ces arguments, justifications, et nous les critiquons.

 

 

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I/ Le déclin de l’Etat ou le retour à la féodalité

Dans son chapitre 1, le livre de Susan Strange débute par le constat que la perte de l’autorité des dirigeants politiques (chefs de gouvernement) sur les sociétés et les économies nationales est une illustration de la fin de « l’ancien monde » ou du « monde moderne » – tel que conçu ou interprété par les réalistes – caractérisée par le « processus [passant] par le transfert de l’autorité étatique vers des institutions internationales et autres entités non étatiques (STN, associations, organisations locales et régionales ». C’est-à-dire le changement de la relation de pouvoir entre les Etats (autrefois « maîtres du marché ») et les marchés (désormais non seulement émancipés de l’autorité politique étatique – acceptation par les Etats de l’idée de leur autorégulation et de l’interventionnisme (économique) étatique minimal (respectueux de la pensée de Hayek et celle de Milton Friedman), mais également devenus « maîtres des gouvernements nationaux »).

 

« Hayek est apparu en « prophète » du « renouveau libéral » lors des tournants de politique économique pris à partir des années 1980 : aux États-Unis, ce furent d’abord les Reaganomics, nommées d’après le président Reagan, dont les effets furent accentués sous les administrations Bush père et fils ; en Grande-Bretagne, les gouvernements conservateurs de Margaret Thatcher furent suivis par ceux, travaillistes, de Tony Blair. Pour un large public, le nom de Hayek devint un symbole (c’est-à-dire le signe conventionnel, quasi figuratif et surtout abréviatif) de cette transformation de politique économique, ce qu’on nomma la « révolution libérale » – quoiqu’elle fut, par ailleurs, conservatrice du point de vue de la morale et des pratiques sociales. Dans la Revue de philosophie économique, Alain Leroux et Robert Nadeau écrivaient en 2000 que « pour le plus grand nombre, Hayek n’[était] donc pas seulement le principal refondateur du libéralisme moderne, il est surtout le prophète des temps nouveaux »

Les temps changeaient : le refrain contestataire américain des années 1960, « we shall overcome », avait changé de camp depuis les années 1980 jusqu’à… la présente crise. Le balancier reviendrait-il vers son lieu d’origine contestataire ? Dans ce cas, la forme radicale de défense des marchés libres qu’illustre mieux que tout autre sans doute la pensée de Hayek serait en première ligne du front soumis aux attaques à venir. Que s’est-il d’ailleurs passé pour qu’elle soit dans cette position ? Parce qu’il avait longtemps été écarté de la scène par les thématiques dominantes marxistes (sous ses diverses formes vulgarisées) et keynésiennes (« keynésianistes » serait plus exact, quoique moins élégant), Hayek a vu de manière inattendue à partir des années 1970 sa Weltanschauungreçue d’autant plus positivement qu’elle paraissait rafraîchie et décapante tant par rapport au libéralisme traditionnel qu’aux pensées adverses désormais sur la défensive. » – Campagnolo, Gilles. « Pourquoi la crise ne dément pas Hayek », Cités, vol. 41, no. 1, 2010, pp. 51-70.

 

Ce « Nouveau monde » fait éclater les bulles paradigmatiques dans lesquelles les vieilles « réalités contenues dans des cadres figés » sont obsolètes (comme grille de lecture du nouvel ordre mondial ou du « désordre mondial »). En plus de ce transfert de pouvoir, Susan Strange note aussi « l’asymétrie croissante entre les grands Etats disposant d’un pouvoir structurel et les plus faibles qui en sont privés », ce qui signifie concrètement – et entre autres choses – que le schéma historique (classique) de domination (d’exploitation) économique Nord-Sud (ou entre les Etats dits faibles et les Etats forts exerçant sur les premiers une influence globale ou régionale par-delà les frontières) creuse l’écart (déjà) abyssal d’inégalité entre les deux sphères de telle sorte que les pays du Sud restent relativement pauvres – d’autant plus que le système mondialiste capitaliste (ou d’obédience néolibérale) rend difficile une coopération équitable et une concurrence juste entre les Etats.

Dans ce premier chapitre, Susan Strange invite à « repenser les hypothèses de la science sociale conventionnelle » : les limites de la politique comme activité sociale, la nature et les sources du pouvoir dans la société, la nécessité (comme une indivisibilité) de l’autorité dans l’économie de marche, la nature anarchique de la société internationale et la remise en question du comportement supposé rationnel des Etats entendu comme acteurs principaux au sein de la société internationale.

L’intention de l’auteure étant de réviser les acquis découlant du modèle stato-centriste. L’Etat n’étant plus le centre (unique) – ou seule centre de décision – des affaires mondiales. Comme le montre sa déficience dans les secteurs fondamentaux à l’instar de l’économie (diminution de son rôle dans la création des richesses, la production des biens et des services, par ses politiques de privatisation des ressources, de sa perte de contrôle sur les politiques économiques liées au crédit, au secteur bancaire et à la monnaie) du social (diminution de la protection du travailleur par exemple et l’accès de plus en plus difficile à des services publics à même de contrebalancer les effets du libéralisme économique sur les conditions individuelles) que comblent les acteurs non étatiques et transnationaux. Cette situation confirme pour l’auteure l’affaiblissement de « l’autorité réelle » de l’Etat sur la politique (entendue comme « toutes les activités par lesquelles certains sont persuadés ou contraints de collaborer à l’accomplissement d’objectifs conçus et désirés par d’autres ») dans le système mondial.

Une situation pas toujours ressentie comme telle par le quidam puisque l’un des paradoxes du nouveau paradigme c’est le sentiment que « l’intervention de l’administration publique dans la vie quotidienne des citoyens » est accrue (Michel Foucault lui donnerait sans doute raison, le philosophe français est l’un des théoriciens des notions de biopouvoir et biopolitique caractérisées par la surveillance (la discipline) et la punition s’exerçant autant sur les corps que sur la vie elle-même des individus – un renforcement de la puissance et autorité souveraine de l’Etat).

 

« Foucault donne ensuite trois exemples visant à clarifier la distinction entre discipline et biopouvoir : la ville, la disette et l’épidémie. Dans chacun des cas, il veut montrer qu’opère, entre la fin du XVIIIe siècle et le début du siècle suivant, un déplacement dans l’objet du pouvoir qui justifie le préfixe « bio ». Vers 1800, pour qui gouverne une population, celle-ci est devenue un objet dont il est impératif de maximiser le nombre et la vitalité.

Prenons tout d’abord le cas de la ville. Selon Foucault, à la fin du XVIIIe siècle, celle-ci est saisie de manière nouvelle : à l’espace de souveraineté peuplé de sujets de droit et à l’espace de surveillance se surimpose la ville pensée comme « milieu », c’est-à-dire comme un ensemble de conditions matérielles déterminant les caractéristiques biologiques de la population. Le concept de milieu, nous dit Foucault, est paradigmatique du biopouvoir, car il est précisément ce qui agit à distance, sur des individus pris en masse

Pour Foucault, le pouvoir devient biopouvoir lorsqu’il se confronte à la notion de population, c’est-à-dire à une entité échappant à son emprise juridique ou disciplinaire mais obéissant à des lois biologiques. Le biopouvoir n’agit pas directement sur la population, mais infléchit son devenir. La discipline surveille et contrôle, redresse et punit, elle touche et contraint ; le biopouvoir anticipe, laisse faire, travaille de manière oblique et actionne les phénomènes à distance. Il repose sur les principes de minimisation des risques et de maximisation de l’espérance. Son infrastructure intellectuelle est fondamentalement probabiliste : son objet n’est pas l’événement mais la probabilité de l’événement. Pour illustrer cette dimension probabiliste du biopouvoir, Foucault prend deux exemples de la seconde moitié du XVIIIe siècle : la gestion libérale de la faim et l’inoculation de la petite vérole. » – Fressoz, Jean-Baptiste. « Biopouvoir et désinhibitions modernes : la fabrication du consentement technologique au tournant des XVIIIe et XIXe siècles », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 60-4/4 bis, no. 4, 2013, pp. 122-138.

 

Pourtant, pour Susan Strange, cette « expansion » de l’intervention de l’administration publique « cache » « à beaucoup de gens le déclin général du pouvoir de l’Etat ». En même temps, Susan Strange relèvera dans le chapitre 13 de son livre que le sentiment du citoyen que le vote (nous disons la démocratie) devient « symbolique » – ne changeant rien à la nouvelle donne (l’absence d’autorité réelle des gouvernements élus sur les marchés), permet de constater des limites de cette espèce de surpuissance de l’Etat. Doit-on comprendre la résurgence des velléités indépendantistes ou des séparatismes récents dans les sociétés comme une tentative de reprendre la main sur un destin qui semble échapper à l’Etat et au peuple (ou à ses représentants) ? Nous croyons que c’est en effet possible.

 

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Nous croyons que si la démocratie est devenue symbolique, expression ou manifestation tangible du « retrait de l’autorité de l’Etat » dans la quotidienneté, si l’Etat n’est plus maître du jeu – en suivant la logique derrière « La dialectique du maître et de l’esclave » de Hegel dans sa Phénoménologie de l’Esprit, – alors il est esclave des marchés (les peuples aussi, par ricochet), dès lors que veut dire encore la démocratie (dans le sens donné par Abraham Lincoln dans son Discours de Gettysburg en 1863 : « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peule ») ?

Notre réalité mondialiste nous semble avoir des traits connus de féodalité. Comme au Moyen-Âge le déclin de l’autorité publique est acté, produisant une espèce de « confédération » de principautés, de seigneuries, de fiefs, dans laquelle le « peuple » – celui n’appartenant pas à la caste des Princes (des Seigneurs), celui qui est de plus en plus endogé, celui qui n’a pas vraiment droit de cité – est un serf et les dirigeants politiques des vassaux.

Dans notre réalité, ce serait tout aussi les « cartels » technologiques et oligopolistiques – les GAFA (Google Amazon Facebook Apple), de la communication et de l’information, que les « mafias » telles que les pétrolières, les banques, les firmes pharmaceutiques, etc. Ainsi, lorsque Susan Strange parle de « retrait de l’autorité de l’Etat » nous voyons et entendons retour à la féodalité (les suzerains étant les marchés – ou ceux qui les contrôlent). Notre opinion dans une certaine mesure fait écho au Nouveau Moyen Age d’Alain Minc, d’ailleurs cité par Susan Strange.

 

« L’optimisme historique s’efface : un règne de plus de trois siècles s’achève, qui avait postulé à la fois le progrès et l’ordre. Progrès, croyait-on, de notre civilisation, puisque, malgré ses faux pas, l’Histoire se devait d’aller dans la bonne direction : le millénarisme communiste n’aura fait que pousser jusqu’à l’absurde cette conviction. Ordre, parallèlement, du monde qui finissait par trouver un équilibre, impérialisme, colonialisme ou concert des nations aidant… Un cycle ne se bouclerait-il pas qui, par une apparente régression, nous ramènerait vers un nouveau Moyen Âge ?


Tout ne procède certes pas de la chute du communisme, mais tout s’y ramène. À l’aune des grands effondrements, l’onde de choc est sans égale depuis peut-être la disparition de l’empire romain. L’après-communisme ne se résume ni au triomphe incontesté de l’économie de marché, ni à la vengeance des nations, ni à un hypothétique imperium américain. C’est cette incapacité de découvrir le principe fondateur du monde postcommuniste qui, à sa manière, nous ramène à un nouveau Moyen Âge.


À nous de penser l’incertain avec le même soin qu’autrefois le probable, d’inventer de nouveaux concepts, de réestimer le rôle de l’État, d’essayer de réagencer les jeux complexes de poulies et de contrepoids qui structurent les rapports internationaux. Hier, nous avions le droit d’être fatalistes par optimisme ; nous devons désormais être audacieux par pessimisme.« 

 

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L’argument principal de Susan Strange témoignant du « retrait de l’Etat » est que ce transfert de pouvoir « repose largement sur l’accélération du changement technique », l’évolution rapide (et disruptive) des sciences de la technique ou du progrès scientifique – « facteur négligé » de l’analyse du système mondial – entraîne des « transformations du pouvoir des Etats comme celui des marchés dans le sens que la technologie a mis à mal la fonction étatique de protecteur et de défenseur du « royaume » (c’est-à-dire en termes de sécurité des biens et des personne sa capacité à « repousser les attaques des autres » comme le montrent les nouvelles guerres dites technologiques où il n’est plus besoin de mobiliser des troupes sur un territoire pour atteindre et fragiliser l’adversaire – piratage des réseaux informatiques, et la problématique des drones (ainsi que la notion contemporaine de la « guerre propre »).

De l’autre côté, le « confort » produit par le technologisme nourrit le conservatisme politique dans la mesure où les gens ne veulent pas toujours s’engager dans des « conflits extérieurs » susceptibles de leur faire perdre les acquis technologiques facilitant leur vie.

Il y a donc dans ce technologisme une sorte de désensibilisation au réalisme (classique), ce que Strange veut dire par là est que pour l’opinion publique et les dirigeants politiques « gagner des parts de marché » par le développement technologique, la production des biens et des services, l’innovation – « la business » – a remplacé la lutte pour le territoire ou pour le contrôle des ressources naturelles du territoire (extérieur).

La conquête territoriale si chère au paradigme réaliste n’apparait plus comme un moyen d’acquérir des richesses et la perte d’un territoire comme un affaiblissement du pays.

Notre critique est que Susan Strange sous-évalue la part militaire des « guerres économiques ». En effet, le technologisme n’est pas constitué d’objets construits à partir de matériaux ou de ressources se trouvant dans l’éther.

Le progrès technique n’est rien sans matières premières – qui sont dans la terre, nos ordinateurs nos iPhones sont faits grâce à l’exploitation des ressources naturelles d’un territoire se situant géographiquement quelques fois en dehors de nos frontières étatiques. Dans ce cas, l’histoire récente montre que le contrôle de ces ressources peut impliquer une occupation militaire ou armée d’un Etat dans un territoire n’étant pas le sien, ainsi les guerres économiques sont encore hégémoniques dans le sens réaliste du terme (ou peuvent prendre la forme de zones d’influence néocoloniale (exemple : la françafrique, la chinafrique, l’Irak, la Russie et les anciens satellites de l’URSS, etc.).

 

« Les ressources naturelles ont depuis longtemps figuré parmi les explications des causes de conflits armés. Des craintes malthusiennes aux « ressources stratégiques » de sécurité nationale comme l’uranium ou le pétrole, en passant par les chasses gardées des empires coloniaux, certaines ressources ont été au cœur des préoccupations géostratégiques des puissants tout comme l’ont été celle des craintes de famines et de conflits intercommunautaires parmi les plus démunis. Entre la sécurité des riches et la peur des pauvres, l’accès aux ressources naturelles et la transformation de la nature en produits commercialisables constituent des processus profondément politiques, impliquant souvent des conflits de droits de propriété, de travail, ou de répartition des coûts et bénéfices.

Parmi les conflits les plus récents, le séparatisme armé en Indonésie ou au Nigeria, les tentatives d’annexion du Koweït ou de provinces de la République démocratique du Congo, les guerres civiles en Angola ou aux Philippines, et les coups d’État en Iran ou au Venezuela incorporent tous des dimensions associées aux ressources. Le terrorisme islamique affectant actuellement les États-Unis est dans une certaine mesure un contrecoup des intérêts pétroliers occidentaux dans le golfe Persique et de la présence sur place de troupes américaines.

Cet article suggère que l’économie politique des ressources naturelles et leurs caractéristiques jouent un rôle significatif dans la formation et la conduite des conflits armés. Les spécificités des ressources présentent un effet un certain nombre d’enjeux et d’opportunités participant à la formation et aux pratiques de conflits armés qui leur sont caractéristiques. Territorialisées, certaines ressources entraînent des enjeux de contrôle territoriaux ne se rencontrant pas aussi systématiquement dans la plupart des autres secteurs économiques. Leur proximité géographique ou politique vis-à-vis du pouvoir central, ou bien de populations ethniques marginalisées, ou encore de frontières disputées ou très perméables peut jouer un rôle important dans la construction et la pratique d’un conflit. » – Le Billon, Philippe. « Matières premières, violences et conflits armés », Revue Tiers Monde, vol. 174, no. 2, 2003, pp. 297-321.

 

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L’autre aspect de cet argument faisant de la technologie un facteur du « retrait de l’Etat » est que le coût des innovations techniques étant importants, seules les multinationales ou entités non étatiques disposant de capitaux conséquents et rapidement mobilisables (à même de soutenir des domaines autrefois contrôlés par l’Etat, incapable de suivre le rythme effréné du progrès technique) deviennent des partenaires incontournables pour les Etats (à la fois pour les pays d’accueil souhaitant bénéficier de leurs investissements (« profiter des investissements d’une multinationale sans en subir le coût principal ») avec la promesse de croissance et développement économiques, et pour les pays en quête de débouchés économiques – dans ce cas nous soulignons le rôle « Cheval de Troie » des multinationales dans la pénétration et la conquête par un Etat du marché intérieur d’un autre).

Le revers de la médaille pour Susan Strange est que pour attirer cette manne financière – ou cette force de frappe en capitaux – les Etats acceptent d’adopter des politiques incitatives attrayantes et favorables aux multinationales, ce qui a pour conséquence leur assujettissement aux desiderata de celles-ci.

Susan Strange notera dans ce chapitre le rôle clé de l’argent dans l’économie politique internationale dont ne tiennent pas toujours compte ses confrères [terme générique] de la politique comparée (ce qui est difficilement compréhensible pour elle, car les aspects politiques de la création de crédit par l’économie de marché capitaliste et les changements de la structure financière globale ont un impact important sur les affaires mondiales).

« Politique, pouvoir, légitimité » sont au cœur de l’ouvrage de Susan Strange, son œuvre étant basée sur trois postulats : la politique comme activité n’est pas exclusive aux politiciens et aux fonctionnaires, le pouvoir ultime sur les évènements est exercé impersonnellement par les marchés (et souvent non intentionnellement), l’autorité dans la société et sur l’économie est exercée par des agents non étatiques (un état des choses reconnu par les Etats qui ont intégré comme norme une « économie de marché globale unique » et dissout en lui l’autorité des gouvernements). 

Lorsque l’auteure s’interroge sur la responsabilité des Etats sur cette dissolution de leur autorité, elle les dédouane (puisque ce n’est pas vraiment leur faute – encore moins de leur cause – c’est la nature même de l’économie libérale capitaliste mondiale et ses mécanismes historiques tels qu’analysés par Immanuel Wallerstein dans Le capitalisme historique (« La mondialisation n’est pas nouvelle »). Ce que nous jugeons un peu facile.

En effet, l’Etat ou les Etats ont une part lourde de responsabilité dans cette situation. Les Etats ne sont pas des victimes de l’économie du marché, ce ne sont pas des entités organiques autonomes, ce sont des fruits de l’agir des individus.

Les Etats sont des gouvernements, les gouvernements sont des partis politiques ou des responsables politiques, les responsables politiques et les dirigeants des gouvernements sont des humains agissant de façon rationnelle et animés de convictions idéologiques politiques précises (spécifiques).

Si les Etats ont succombé aux sirènes de l’économie de marché c’est parce que les gouvernements et les dirigeants ont été convaincus par le discours idéologique (néo)libéral (ouverture des marchés nationaux, abrogation des lois anti-trust, laisser-faire devant le fléau de l’évasion fiscale, précarisation et pauvreté du travailleur, etc.).

La révolution conservatrice (néo)libérale portée par le thatchérisme et le reaganisme dans les années 1980, justifiée intellectuellement – en autres courants – par l’Ecole de Chicago, et vendue par les institutions de Bretton Woods séduites par le Consensus de Washington, a eu des adeptes provenant de toutes les familles politiques (New Labour de Tony Blair, Les sociaux-démocrates allemands de Schröder, François Mitterrand et ses successeurs, l’Afrique du Sud de Thabo Mbeki, etc.). C’est donc consciemment (et sans doute sans conscience collective) que les gouvernements ont transféré leur autorité vers les marchés.

 

 » Plutôt donc qu’une doctrine plus ou moins cohérente, plutôt qu’une politique poursuivant un certain nombre de buts plus ou moins définis, je serais tenté de voir, dans le libéralisme, une forme de réflexion critique sur la pratique gouvernementale ; cette critique peut venir de l’intérieur ou de l’extérieur ; elle peut s’appuyer sur telle théorie économique, ou se référer à tel système juridique sans lien nécessaire et univoque.  » – Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France, 1978-1979, Paris, Gallimard/Seuil, 2004.

 

De même nous croyons que le « vide » laissé par ce transfert d’autorité en termes de responsabilités « fondamentales de l’Etat » dans l’économie de marché (puisqu’il est difficile de déterminer qui les assument dorénavant selon Susan Strange), est en reprenant l’expression de l’auteure une « fiction courtoise ».

La nature a horreur du vide. Ce que l’Etat n’est plus à même d’assumer, d’autres entités le font. Il n’existe pas de « non-autorité » encore moins de « non-gouvernance » dans la réalité mondialiste contemporaine. La perte de la « maîtrise » du destin des Etats par ceux-ci n’est pas un « jeu à somme nulle ». Ce que les Etats ont perdu, d’autres l’ont gagné. Et ils sont non étatiques. Nous sommes convaincus que ce n’est pas parce que l’on ne voit rien, que c’est nécessairement vide. Peut-être faudrait-il changer de perspective ?

 

 

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II/ Les Nouveaux Maîtres, leur pouvoir et son origine

Le chapitre 4 examine comment la structure de production de l’économie mondiale bouleverse la politique et le système mondial. Selon Susan Strange, le changement vient du « passage d’une internationalisation de la production (c’est-à-dire que cette dernière est désormais « conçue et destinée à un marché mondial » plutôt qu’au marché national (intérieur) d’un Etat.

Le marché « multinational » ou mondial crée et transforme les entreprises nationales / locales en « sociétés transnationales ». Cette transformation en a fait des acteurs politiques (pour déterminer leur influence effective Susan Strange se pose la question du « Qui-obtient-quoi » ?). – et « en certaines circonstances » ces derniers peuvent être des « puissances derrière le trône ».

Nous pensons à Davos et autres forums économiques mondiaux (véritables institutions politiques entretenant des relations tout aussi politiques avec la société civile) qui réfléchissent aux stratégies d’internationalisation de la production.

Notre regard se tourne vers les consortiums de la finance (qui internationalisent leurs investissements et les profits (évasion fiscale, abris fiscaux, etc.) – tout en localisant ou nationalisant leurs pertes, et qui imposent la dérégulation du système financier global – ce qui semble désespérer Susan Strange dont la position sur cette question est la création d’une autorité hégémonique susceptible de coordonner de surveiller les actions des acteurs mais également d’harmoniser la diversité des règles et des normes).

Nous nous interrogeons sur la place prise par les « conseillers économiques » représentant les grandes industries qui sont invités à « éclairer » la décision des responsables politiques, ou le nombre croissant au sein de gouvernements d’anciens hauts cadres des entreprises privées et de propriétaires de multinationales (ce que le président français Macron nomme « la société civile »).  

 

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Si les STN sont devenues des acteurs politiques majeurs dans le système mondial grâce au champs libre laissé par les Etats, par le fait qu’elles n’ont pas nécessairement besoin de contrôler un territoire mais de s’assurer de contrôler les modes de production et de distribution des biens et des services (des richesses) –  ce qui leur permet de décider du modèle social (à l’intérieur des Etats), par le fait qu’elles ont réussi à se rendre indispensables (disponibilité des capitaux, prises en charge des risques, le rôle des investissements des STN selon Susan Strange ont permis de développer et de moderniser les sociétés bien plus que les aides gouvernementales comme le montre le cas des pays en développement, etc.) et ont convaincu d’être les seules « moteurs de croissance » ou « forces motrices » de l’économie mondiale à tel point qu’elles sont dorénavant les « organisateurs centraux » de cette économie, pour Susan Strange ces STN « n’ont pas arraché le pouvoir […] aux gouvernements ; ceux-ci le leur ont remis sur un plateau ». Une position qui nous rend perplexe.

Peut-être parce que l’auteure ne dit pas qu’au vu du niveau de connivence entre les dirigeants politiques et les acteurs principaux de l’économie mondiale il n’y a pas qu’une remise sur plateau des clés de l’autorité, il y a une dette à rembourser. Les multinationales dans un Etat aussi fort mondialement que les Etats-Unis ayant la possibilité de financer les carrières politiques. Ou de contrôler le débat politique en investissant massivement dans les campagnes de déstabilisation.

Depuis l’arrêt Citizens United v. Federal Election Commission en 2010, il n’y a plus au nom de la liberté d’expression de limites au financement des partis politiques de la part d’entreprises privées.

De telle sorte que si hier la tirade de Jean Gabin dans Le Président d’Henri Verneuil – sur le fait que malgré le coût financier considérable d’une campagne électorale, pour « certaines grosses sociétés, c’est un placement amortissable en quatre ans. Et pour peu que le protégé se hisse à la présidence du conseil, alors là, le placement devient inespéré. Les financiers d’autrefois achetaient des mines à Djelizer ou à Bazoa. Eh bien ceux d’aujourd’hui ont compris qu’il valait mieux régner à Matignon que dans l’Oubangui, et que fabriquer un député coûtait moins cher que de dédommager un roi nègre. » – si hier cette tirade semblait excessive ou (science)fictionnelle, aujourd’hui elle paraît d’une acuité remarquable et d’une vérité assez sidérante).

Les STN jouent un « rôle significatif » dans le système mondial, c’est comme nous l’avons souligné Susan Strange constate qu’il y a eu l’intégration progressive de l’économie mondiale capitaliste et une dépendance de la quasi-totalité des Etats à cette économie dont l’auteure trouve qu’il est de plus en plus difficile de s’affranchir.

Alors nous interrogeons l’experte : est-ce si grave Docteure Strange ?

 

 

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III/ Solutions et pistes de réflexion

Le chapitre 13 traite des solutions envisageables, et aucune n’est la « gouvernance globale » – « cette chose » délibérément vague imprécise qui si elle existe « reste fuyante ».

Pour l’auteure, la gouvernance mondiale comme l’expression d’un « autre système que celui des Etats » mais qui est « subtilement différent d’un gouvernement mondial » souhaitant « administrer la société et l’économie » « de meilleurs manières » est une idée intellectuellement intéressante, mais dans les faits ce n’est ni une réalité (c’est une chimère) contrairement à ce que les institutionnalistes libéraux tendent à faire croire – puisque les Etats résistent face à cette idée en conservant encore les trois piliers du pouvoir étatique (l’usage de la force armée, la taxe et l’emprunt, le droit de déterminer le licite et l’illicite).

Cette opinion de Susan Strange est appuyée par un examen minutieux des articulations de la gouvernance globale à partir de trois questions fondamentales : « Qui, ou quoi » est responsable du changement dans le système mondial, « Qui, ou quoi », exerce l’autorité dans l’économie et la société mondiales, « Quels sont les changements finaux » de ce nouveau paradigme ?

 

 

En répondant à ces questions, Susan Strange montre que la gouvernance globale est un mythe puisque les décisions et actions entre autres choses qui produisent des changements finaux viennent de stratégies propres aux objectifs précis des entreprises (qui elles réagissent aux changements du marché et des technologies).

L’une des solutions proposées par le Docteur Strange est que « toute économie de marché a parfois besoin d’être adroitement pilotée entre les tourbillons de l’inflation et les récifs de la dépression et de la déflation », pour dire qu’il est impératif d’une régulation de l’économie de marché (par les Etats).

Susan Strange n’envisage donc pas de sortir du système capitaliste et l’économie libérale de marché, même si le système est défectueux et déficient (le marché ne fonctionnant plus de pair avec la règle de droit par exemple). L’auteure constate toutefois le manque de pouvoir (capacité) et de volonté (désir) de l’Etat de « dédommager les inconvénients de l’inégalité et de l’instabilité qui accompagnent » « la croissance et la transformation dans les économies ».

Nous croyons en effet que sans désir il est difficile d’être capable, et contrairement à l’auteure les récentes expériences vécues par l’économie mondiale de marché (crises, tentatives avortées de reformes, etc.), l’état de déliquescence du système mondial actuel, les malades (l’Etat et le Marché) sont irrécupérables, et qu’il serait sans judicieux de les laisser mourir afin d’envisager une alternative riche des leçons tirées des erreurs du passé.

C’est au moins notre « conscience individuelle » qui s’exprime, nous comme le dirait Susan Strange souffrant du problème de Pinocchio – ex pantin libre et pris de vertige face à son nouvel état de liberté, un peu perdu dans « un assemblage disparate de sources conflictuelles d’autorité », et se demandant : qui sommes-nous, que voulons-nous ? Point de départ du cheminement en dehors de la (longue) Route de la servitude.

 

 

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