Multitude aux Temps des Humiliés

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« On nous répète à l’envi que le monde serait devenu de plus en plus complexe et indéchiffrable. À l’ordre de la Guerre froide aurait succédé un nouveau désordre géopolitique menaçant de sombrer dans le « chaos ». Affaiblissement des États-Unis, émergence de nouveaux géants économiques, irruption des prétendus « États voyous » et d’organisations terroristes incontrôlables : autant de sujets d’inquiétude nourrissant parfois la nostalgie d’un ordre ancien… qui n’a pourtant jamais eu la stabilité qu’on lui prête.

Dans cet ouvrage tranchant, Bertrand Badie rompt avec les explications paresseuses ou consensuelles. Il nous rappelle que nous ne sommes plus seuls au monde, qu’il est temps de se départir des catégories mentales de la Guerre froide et de cesser de traiter tous ceux qui contestent notre vision de l’ordre international comme des « déviants » ou des « barbares ». Il interpelle la diplomatie des États occidentaux, qui veulent continuer à régenter le monde à contresens de l’histoire, et en particulier celle d’une France qui trop souvent oscille entre arrogance, indécision et ambiguïté.

Le jeu de la puissance est grippé. L’ordre international ne peut plus être régulé par un petit club d’oligarques qui excluent les plus faibles, méconnaissent les exigences de sociétés et ignorent les demandes de justice qui émergent d’un monde nouveau où les acteurs sont plus nombreux, plus divers et plus rétifs aux disciplines arbitraires. Pour cette raison, cet ouvrage offre aussi des pistes pour penser un ordre international sinon juste, en tout cas moins injuste.« 

 

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« Pour tout lecteur quelque peu avisé, l’humiliation n’est pas un thème récent dans les ouvrages des relations internationales. Cette remarque est particulièrement vraie chez Bertrand Badie dans la mesure où, apparaît souvent dans ses écrits la critique d’une société internationale basée sur l’exclusion des faibles par les forts.

Le temps des humiliés – Pathologie des relations internationales s’inscrit dans cette lignée. Il est écrit dans un style clair et parsemé de références historiques qui le rendent aussi accessible aux lecteurs aguerris qu’aux novices. Cette simplicité est confirmée par l’approche tripartite classique adoptée par l’auteur dans sa démonstration : les cas historiques d’humiliation (Partie 1), ses manifestations (Partie 2) et ses conséquences dans les relations internationales (Partie 3).

Définie comme « toute prescription autoritaire d’un statut inférieur à celui souhaité et non conforme aux normes énoncées », l’humiliation apparaît comme une pathologie car elle innerve les rapports sociaux et provoque un dérèglement du système international en favorisant des rapports asymétriques entre États (de fort à faible ou de faible à faible et non plus entre forts). L’auteur en fait la démonstration en rappelant quelques cas historiques. Le premier cité a lieu en 1998, alors que le président indonésien Suharto sollicita l’aide du FMI, celui-ci apparut penché, au bord des larmes, signant un document dans lequel il lui était exigé de mettre en œuvre un plan de rigueur pour son pays, pendant que le même plan montrait M. Camdessus, président de l’Institution, le surplombant de sa stature « debout, les bras croisés, tout dans son attitude semblait humiliant » .

Le deuxième cas concerne la stratégie d’expéditions punitives mise en place par la reine Victoria sous forme de châtiments contre l’empire de Chine dont le paroxysme fut atteint avec la cession par la Chine de Hong-Kong par le traité de Nanking en 1842 jusqu’à sa rétrocession en 1997. Mais c’est depuis 1535, lorsque le roi de France François Ier mit en place le régime de capitulation au sein de l’Empire ottoman que l’humiliation s’est vraiment « juridicisée ». Désormais dit-il, « l’humiliation se pare de lois, de traités et de droit : elle n’est plus seulement affaire d’actes individuels, mais aussi de normes ; elle n’est pas limitée à une relation, elle devient très vite effet de système » .

Mais assurément, c’est dans les causes et typologies des humiliations proposées par l’auteur qu’il faut rechercher la quintessence de son livre – à notre sens. Il ne se contente pas seulement de décrire les humiliations, il analyse également leurs origines et les conséquences qu’elles ont sur le comportement des sujets humiliés et des acteurs internationaux : il propose une véritable systématisation. Il nous semble donc évident, qu’étudier cette œuvre d’une manière classique – c’est-à-dire de façon linéaire ou en suivant sa structure – plutôt que thématique, c’est risquer de sous-estimer cet apport scientifique original. Pour comprendre les types d’humiliation, il faut donc d’abord en comprendre les causes.

Concernant d’abord les causes de l’humiliation, l’auteur en recense principalement deux : la « socialisation » de la guerre et de la vie internationale et la mondialisation.

Bien qu’il ne définisse pas explicitement la notion de socialisation, elle s’entend comme la traduction d’un phénomène en tant qu’effet de société. Il s’ensuit que la socialisation de la guerre est l’expression d’un antagonisme social et partant, elle n’est plus l’expression de la puissance mais plutôt un vecteur de la banalisation de l’humiliation  aboutissant au rejet de la souveraineté. La puissance des États devient en quelque sorte « l’otage » d’un jeu social dont elle est elle-même à l’origine. C’est à ce stade que la socialisation de la vie internationale entraîne le dérèglement d’une société basée depuis le système westphalien, sur la souveraineté et l’égalité des États.

Ainsi, la socialisation opère une « réorientation […] de la puissance » qui dérègle la morale de la société et justifie certains types de conflictualités. D’évidence, ce phénomène a servi de fondement au retour de la « guerre juste » contenue désormais sous le vocable de la responsabilité de protéger qui a connu des applications controversées en Libye et Côte d’Ivoire.

L’autre facteur est la mondialisation qui fait naître dans la société internationale, un certain nombre d’acteurs jusque-là, exclus par le modèle traditionnel westphalien. La mondialisation a donc facilité la coopération entre des acteurs disparates : petits États humiliés, grands États puissants, ONG, multinationales et même personnes physiques. Sur ce point, l’auteur en déduit que la mondialisation est inadaptée au système westphalien celui-ci étant trop structuré, trop fonctionnel, exclusif et spontané. En étant elle-même vecteur de nouvelles humiliations par le multilatéralisme qui la caractérise, la mondialisation n’a donc pas permis le dépassement complet du système westphalien.

Concernant ensuite la typologie des humiliations, l’auteur en recense quatre : le rabaissement, le déni d’égalité, la relégation et la stigmatisation.

D’abord, l’humiliation par rabaissement, considérée comme le modèle le plus ancien est liée à l’évolution de la guerre. Elle vise à « imposer aux vaincus une réduction brutale de son statut de puissance, et à créer à partir de là un choc émotionnel au sein de l’opinion » .

En réalité, si ce type d’humiliation apparaît essentiellement en période post-conflit, c’est qu’elle favorise une vision subjective de la défaite en créant une justice des vainqueurs. Aussi l’Allemagne n’a-t-elle pas été mise à l’écart de la SDN et de l’ONU après les deux Guerres mondiales et le Japon connut une internationalisation de sa constitution en 1947 (l’article 9 sur la renonciation à la guerre est révélateur de ce rabaissement). Il n’est donc pas surprenant que le rabaissement soit à l’origine de la montée d’un sentiment national, d’un « revanchisme » entraînant parfois une animosité, voire des provocations de l’État humilié à l’encontre de l’humiliant. Plus grave encore, le rabaissement peut être à l’origine d’une crispation des rapports entre les États concernés.

Ensuite, le déni d’égalité et c’est sans doute cette catégorie d’humiliation qui caractérise le mieux le dérèglement d’un système westphalien fondé sur des relations entre sujets égaux.

Or, cette catégorie d’humiliation tend à créer de nombreuses strates entre États. On aboutit donc à cette incongruité que certains États sont plus égaux que d’autres. Ainsi, les plus puissants auront accès à la décision et les autres seront considérés comme des États passifs. Le déni d’égalité se traduit chez les États les plus forts par le fait qu’ils considèrent les États inférieurs comme des intrus au système westphalien. Ces rapports prennent alors la forme de « capitulation, mise sous tutelle, [ou de] concessions territoriales […], accords de coopération, Françafrique » et conduisent à instaurer un réseau d’alliance dans lequel le plus faible reste au service des plus forts qui en contrepartie lui assure sa « protection ». Il s’ensuit que ce type d’humiliation entraine une compétition entre puissances.

Les plus faibles, dans une situation d’humiliés, adoptent une posture souverainiste pouvant aller jusqu’à une certaine arrogance à l’origine de blocage dans des relations multilatérales. Il n’est donc pas surprenant que les nombreuses négociations internationales sur le climat aient abouti à du droit mou (du fait de la diplomatie souverainiste chinoise en la matière).

Aux deux premiers types d’humiliation susmentionnés, s’ajoute la relégation. C’est la conséquence immédiate du déni d’égalité. Elle consiste à refuser à un semblable le statut auquel il a droit en l’excluant de l’arène internationale. Dès lors, le principal cynisme de cette méthode est qu’elle est basée sur le rejet de l’altérité et d’une présupposée supériorité de l’humiliant sur l’humilié. Ainsi, il suffit de constater que depuis la création de l’ONU, les États émergents ont été exclus de nombreux cercles influents de décision comme le P5 ou le G8. Poussée à l’extrême, cette pratique crée même une sélectivité entre des acteurs normalement égaux dans le système westphalien. Ainsi en va-t-il de la farouche volonté des États détenteurs de la bombe nucléaire de ne pas voir accéder l’Iran à ce club, alors que dans le même temps,

« l’Inde a été « pardonnée » de son refus de signer le traité [Traité de non-prolifération nucléaire de 1968], jusqu’à bénéficier, dès 2006, d’un accord de coopération nucléaire avec les États-Unis, Israël a été discrètement aidé à obtenir la bombe, le Pakistan a bénéficié d’une indifférence bienveillante »

Cette diplomatie du mépris entraine donc une position contestataire des humiliés. Ce fut le cas de la Conférence de Bandung en 1955 qui vit naître le mouvement des non-alignés, riposte des États du Tiers-monde à la bipolarité.

Enfin, la stigmatisation est selon l’auteur, le dernier type d’humiliation. Il faut entendre par stigmatisation « la dénonciation infamante de l’autre dans ce qui le différencie de soi-même » .

Ce procédé encore récent – fin des années 80, début des années 90 avec la fin de la bipolarité – se caractérise surtout par le rejet de la différence. On pourrait se borner à rappeler l’invention par les États-Unis sous la présidence de Bill Clinton du concept de « rogue state » ou d’États voyous pour désigner les États qui appliquaient une diplomatie identitaire voire, autarcique. Très vite, avant même la structuration du concept, de nombreux États ­­– Cuba, Corée du Nord, Irak, l’Iran de Saddam Hussein et la Libye de Kadhafi – avaient déjà été qualifiés comme tels.

Cette stigmatisation morale de l’ « ennemie » est fondée sur la volonté de catégoriser les États selon qu’ils seront ou non de connivence avec l’État concerné : « la labellisation devient alors plus forte que la substance »  et crée pour l’humiliant une certaine crainte de l’autre – islamophobie, sinophobie – et pour l’humilié une diplomatie de déviance.

En somme, l’ouvrage de Bertrand BADIE est à la fois une réflexion poussée sur les relations internationales et une subtile critique des théories réalistes.

Selon ces théories, la vie internationale n’est pas une vie sociale comme les autres et que, seuls priment les intérêts des États, vrais acteurs de la société internationale. Influencé par l’approche durkheimienne de la socialisation  – qu’il applique dans les relations internationales – selon laquelle la société attire vers elle les individus qui doivent s’adapter à ses normes, B. BADIE conclut comme les réalistes que l’humiliation fait désormais partie des normes de la vie internationale.

Cependant il s’en démarque en critiquant cette vision cynique et pessimiste. Il prône ainsi une approche « idéaliste » qui intègrerait davantage les intérêts collectifs des États – et non plus des intérêts individuels – et qui prendrait en compte la différence entre les acteurs.

Ce processus encore inopérant ne pourrait avoir lieu que si la société internationale engoncée dans le réalisme procède à certains changements : reconstruire l’ordre international, associer les « humiliés », tordre les normes existantes, penser la différence dans l’altérité, favoriser le multilatéralisme au détriment de cercles plus restreints.

Il propose encore de manière plus concrète de réécrire la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 pour qu’elle devienne enfin universelle et de faire changer le discours des États les plus forts face aux plus faibles.

Le Temps des humiliés est donc un ouvrage engagé en faveur des plus faibles, un véritable réquisitoire contre l’humiliation et les théories réalistes dominantes ; un ouvrage à la fois idéaliste et critique. »

Mvé Ella, L. (2015). Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales, Bertrand Badie, Odile Jacob, 2014, 250 p.. Civitas Europa, 34(1), 313-317. 

 

 

« L’humiliation est devenue l’ordinaire des relations internationales. Rabaisser un État, le mettre sous tutelle, le tenir à l’écart des lieux de décision, stigmatiser ses dirigeants : autant de pratiques diplomatiques qui se banalisent. Ainsi se développe une « diplomatie de club », celle du Conseil de sécurité et du G7, tandis que les États émergents – Inde, Brésil, Turquie – ou les anciennes puissances – Russie – se voient dénier toute réelle capacité d’initiative ou contraints d’adopter des stratégies déviationnistes, souvent peu productives.

De quoi ces diplomaties de l’humiliation sont-elles révélatrices ? Les réactions des humiliés – de la conférence de Bandung en 1955 aux printemps arabes – n’invitent-elles pas à une autre gouvernance ?

Convoquant l’histoire et la sociologie politique, Bertrand Badie remonte aux sources de l’humiliation : la montée des revanchismes dans l’entre-deux-guerres, une décolonisation mal maîtrisée. Il montre que sa banalisation consacre l’émergence dramatique des opinions publiques et des sociétés sur la scène internationale, mais qu’elle trahit aussi l’inadaptation des vieilles puissances et de leurs diplomaties à un monde de plus en plus globalisé. Dès lors, il devient urgent de reconstruire un ordre international dans lequel les humiliés et leurs sociétés trouveront toute leur place. »

 

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