Sucer ce n’est pas tromper

Dans une galaxie pas si lointaine de la nôtre, la fellation était inconcevable. Les moins de trente ans ne l’ont pas connue. Dans cet ailleurs qui semble de nos jours tellement moyenâgeux ,sucer était une « horrible perversion ». Une époque terrible. Aujourd’hui, les choses sont de retour à la normale. L’ héritage de Cléopâtre – cette légendaire « grande bouche » luxurieuse (Thierry Leguay, La fabuleuse histoire de la fellation) – est sauf. Sucer, c’est maintenant comme donner une bise.  Jacques André dans La sexualité masculine le confirme :  la fellation est à l’heure actuelle « une figure imposée de la vie sexuelle – au même titre que le cunnilingus ». Pour dire, un incontournable. Quelques fois, sucer remplace la bise. Surtout s’il y a risque d’un baiser; or le baiser, vous le savez est une infidélité quasi impardonnable.

« Émotionnellement, le baiser sur la bouche est très impliquant. Souvent plus que la relation sexuelle ». Embrasser, avec ou sans la langue, c’est de l’amour, de la tendresse, c’est intime. Dans la norme sociale et la convention des mœurs, en couple on n’embrasse qu’une bouche. Au cinéma, dans les livres, dans la culture, embrasser c’est la communion des cœurs, l’accord de sentiments. La bouche signe au bas du parchemin. Avec ou sans langue.

Dans la vie quotidienne, embrasser la bouche d’une personne est le rituel réservé et exclusif à ceux qui s’aiment (dans sa réflexion intitulée Le baiser : Le corps au bord des lèvres (2005) Alain Montandon y consacre tout un ouvrage, dans lequel on apprend d’ailleurs qu’il est une construction culturelle – occidentale – et que chez certains peuples il pouvait être associé au cannibalisme). Ainsi le matin quand vous vous levez, vous déposez vos lèvres désireuses sur celles de votre tendre moitié en suivant une « tradition » séculaire, et vous ne comptez pas le nombre de fois que vous le répétez dans la journée.

Il y a dans ce simple geste une confiance une complicité un attachement une affection un « instantané de bonheur ». On donne, offre, une part de soi. On prend, reçoit, une part de l’autre. L’échange. Une affirmation, une promesse. Une déclaration. Un engagement. Le contexte est intérieur, un jardin, un huis-clos. La bouche est le medium, le medium est le message, comme dirait l’autre. Des paroliers inspirés l’ont écrit avec beaucoup plus de finesse poétique que tout mon charabia indigeste :

 

Des milliers de baisers, des milliers de milliers

Un à un de mes lèvres à tes lèvres déposées

Des millions de secondes, instantanés de bonheur 

Des milliers de baisers, des milliers de milliers

Un à un de nos lèvres sur des peaux déposées

Des milliers de pensées, de moments d’éternité

– « Des milliers de baisers », texte de Jean-Jacques Goldman et Erick Benzi.

 

Goldman l’a résumé en un titre génial : Sache que je.

« Le baiser amoureux et érotique, déjà esquissé dans le modèle de l’amour courtois (Nelli, 1963) occupe une place centrale dans la structuration des rapports amoureux contemporains en Occident, devenant le signe d’une relation privilégiée, essentiellement intime » – Denise Medico et Joseph Josy Lévy, « Le premier baiser », revue Adolescence, mars 2005, numéro 53, p. 709-716.

 

Le baiser est sacré, ou a été sacralisé, au fil des âges (Gerald Cahen dans Le baiser, premières leçons d’amour. (1997), le mémoire de Denise Medico Pratiques et représentations contemporaines du baiser amoureux (1999) et Le baiser (1999) toujours de Denise Medico et Joseph Josy Lévy observent l’évolution à travers le temps de ce geste pas aussi vieux comme le monde).

Voilà sans doute pourquoi, embrasser quelqu’un d’autre que son cocontractant dans la relation dite amoureuse est pour certains une véritable trahison. On trompe en laissant une bouche étrangère s’introduire dans le huis-clos intimiste, on partage avec une autre bouche ce qui devrait être un « Je t’aime » exclusif ; c’est donc beaucoup plus inacceptable que le sexe oral. Sucer n’est pas tromper.

« La fellation n’est en rien une application parmi d’autres du « principe » : « Un trou est un trou » – ce n’est probablement qu’aux confins de la schizophrénie que cette formule sonne psychiquement juste […]. Une version rassurante fait de la fellation la réinterprétation par la sexualité adulte de la scène de l’allaitement, sexualisant ce qui ne l’était pas. » –  Jacques André, La sexualité masculine (2013)

 

Une pipe, ce n’est pas si offensant, on l’entend quelques fois cela ne veut pas dire ce que ça pourrait signifier. Les circonstances les motivations peuvent atténuer ou relativiser l’acte, « Une fellation, ça ne compte pas ! » affirment plusieurs hommes et femmes. Tout ce beau monde a ses raisons, sa conception et son acceptation de ce qui est infidélité. On ne reprochera jamais à une bouche de s’empiffrer – faut bien se nourrir – en essayant d’autres saveurs, mais on lui en voudra de partager les sentiments les plus intimes qu’elle a choisis de ressentir pour nous avec d’autres. On lui en voudra de les offrir à autre que soi, puisqu’elle nous a implicitement promis l’exclusivité. Il est là le pacte tacite passé par le baiser. C’est fortement sentimental. Embrasser une autre bouche, c’est briser ce pacte et provoquer le grand drame des sentiments trahis.

« Les dauphins pratiquent parfois la fellation, les écureuils se masturbent, il existe des canards homosexuels ainsi que de la zoophilie : on a vu des éléphants monter des rhinocéros. La nature est souvent exubérante, parfois même libertine. » – Jean-François Dortier, « La sexualité, des tomates aux Étrusques » in Le sexe en 69 questions, Sciences humaines, vol. 284, numéro 8, 2016

 

En fait, à ce moment de votre lecture, vous vous posez sans doute la question de savoir ce qu’est l’infidélité. Vous avez sans aucun doute une idée fixe sur le sujet. Elle est – et j’en fais le pari – tributaire de la norme sociale et culturelle façonnée de toutes pièces. Jacques Arènes dans La fabrique de l’intime : Le couple, le sexe et l’enfant reprenant les études scientifiques et philosophiques sur la monogamie analyse l’impossibilité de cette construction sociale et ce choix politico-culturel.

La fidélité est un concept foncièrement artificiel, elle n’existe nulle part ailleurs dans la nature. Les êtres vivants par essence sont polygynes. Les sentiments amoureux ne sont pas permanents et éternels, le désir sexuel ne peut pas être constamment être provoqué par une seule personne – des recherches en neurobiologie l’attestent dans un couple « au bout de quelques années, perd notablement de son intensité ». L’être humain est une entité de mouvements et en mouvement, de découvertes et en découverte. Il ne peut être figé, ni dans une définition fermée ni un réel immuable.

Le « couple » fabriqué autour de la relation d’exclusivité (sexuelle, sentimentale, juridique) est à cet effet un produit civilisationnel. Un tel produit permettant de réguler un certain nombre de situations bien plus qu’un élan ou une disposition naturels. Cette réalité factice du couple imposée aux personnes prend ses racines dans une multitude d’intentions, pour ne citer que quelques-unes on pourrait penser au modèle de société égalitariste qui voit au couple un moyen de limiter le pouvoir « despotique » de certains individus qui s’accaparent toutes les « bonnes ressources » disponibles ou prétendant y avoir des « droits ». On songe à la constitution des harems. Le couple est dès lors sur cet aspect une manifestation de l’organisation sociale égalitariste, chacun a le droit à une personne à la fois. Cela a aussi l’avantage d’assurer un minimum de paix sociale (l’élimination de la « compétition spermatique » par exemple), de stabilité (l’équilibre « complexe » dans les rapports entre les différents groupes sociaux), de sécurité (matérialiste).

De l’autre côté, la monogamie consacre le christianisme, le couple et la fidélité conjugale devenant l’une des assisses de l’emprise du religieux (l’infidélité associée à une rupture de l’alliance sacrée du mariage, mais également de Dieu). Les sociétés prétendues modernes ont sorti le religieux du corps social à grands coups de laïcité tout en transformant des principes moraux essentiellement religieux en règles athéistes universalisables. Elles ont changé l’habit, le moine est demeuré.

Nous avons culpabilisé l’infidélité. L’infidélité est devenue mal, la polygamie inacceptable (sans parler de la polyandrie), grâce à la seule volonté des hommes. Des hommes, pas des femmes.

Vous me direz le féminisme y est aussi pour quelque chose. Vous aurez raison. Mais la question que je vous poserai alors est de savoir s’il est possible que les arguments féministes n’aient pas renforcés la mainmise de l’homme sur la femme dans le sens que la fidélité est restée d’abord de facto et trop longtemps de jure une obligation concernant la femme bien plus que l’homme. Et que consacrer la fidélité du couple fût l’acte brillant du patriarcat afin de s’assurer du contrôle et de la soustraction de la femme.

La femme sexuellement assujettie à « un » homme, enlevée du harem-baisodrome pour une chambre à coucher-prison. Le « Tu m’appartiens » restant l’expression mâle d’une chosification totale et d’un usage exclusif de la femme. Peut-on regarder les gains apparents du féminisme dans ce champs précis qu’est le couple hétérosexuel comme le maintien d’un statu quo.

De nos jours, l’impitoyable condamnation sociale des infidélités féminines comparativement à celles des hommes démontrent qu’au fond l’évolution claironnée partout est discutable. La femme infidèle est encore la salope, personne n’oubliera la pute qu’elle est, elle est foutue. L’homme infidèle est un salaud qui peut se faire réélire, avoir une promotion professionnelle, mener une belle carrière à la Bill Clinton et consorts, être un « connard » fini en étant tout de même perçu comme un « vrai mâle », il est loin d’être foutu. La charge de fidélité n’a pas un poids pareil si on a un pénis ou un vagin ; de telle sorte qu’en reprenant de façon inversée et en la modifiant la formule de Michel Onfray dans sa Théorie du corps amoureux, la fidélité est un égalitarisme misogyne.

Si l’infidélité est naturelle chez l’être humain et que la fidélité est contre-nature, il n’en reste pas moins que dans la vraie vie nous pensons différemment. Ainsi, nous décidons de ce qui est considéré ou non comme une infidélité en l’inscrivant souvent dans une intensité dramaturgique.

En couple, le corps de l’autre devient une espèce de copropriété indivise, nous nous sentons investis (par la société et par autrui lui-même) de l’autorité d’y exercer les droits inhérents, « nos » droits. Nous ne nous arrêtons pas au corps en tant que matière, les pensées dans lesquels libidos et désirs sont refugiés n’y échappent pas. Autrui notre amoureux cocontractant doit nous avoir pour fantasme, nous devons être « sa » source d’excitation et de jouissance. La fidélité au-delà des fondements de sa fabrique se manifeste aussi comme une exigence égoïste et égocentrique de nos propres besoins psychologiques, et ils sont nombreux. La fidélité est une idée narcissique. C’est une idée intenable, puisque tout le monde finit par tromper tout le monde, par la pensée ou la chair, à un moment donné ou à un autre. Inévitablement. Naturellement. 

Nous sommes des personnes libres, nous ne pouvons accepter de perpétuer une tradition qui n’a aucun bon sens. Le couple ne devrait pas être un enfermement, l’autre ne devrait pas devenir une forme d’objet exclusif. Ce n’est pas sain. Nous devrions pouvoir définir un cadre relationnel amoureux personnalisé, répondant à la spécificité de chaque couple, au lieu de nous contenter de celui que nous avons hérité et de nous l’appliquer indifféremment de nos attentes, de nos satisfactions. La personnalisation, l’adéquation, la fin de la morale bourgeoise, devraient être le maître-mot. La norme. Le choix de ses propres règles du jeu (amoureux) sans en subir le courroux social. Libres. 

 


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« Il est classique depuis Freud de distinguer d’une part le plaisir orificiel, la succion, l’ingestion qui met en rapport le dehors et le dedans, et d’autre part la réplétion et la satiété comme sensation globale venant de l’intérieur du corps. C’est aussi le rapport au sein et au corps de la mère, et, par là, la forme première de dépendance. Le sevrage, quelle qu’en soit la forme, signifie la confrontation à l’absence et situe la place de l’auto-érotisme comme générateur des fantasmes et comme capacité d’être seul. » – Bernard Brusset, « Oralité et attachement », Revue française de psychanalyse, vol. 65, numéro 5, 2001, pp. 1447-1462

 

« Ce titre, « Il n’y a pas de “perversion” sexuelle », est un peu racoleur, provocateur, paradoxal. Il est analogue au « Il n’y a pas de rapport sexuel » où c’était le mot « rapport » qui était mis entre guillemets, et mis en cause dans son acception mathématique et logique. La formule de Lacan n’a jamais empêché personne de faire l’amour depuis. De même, qu’il n’y ait pas de « perversion » sexuelle n’empêchera pas qu’il y ait des pervers. Mais les guillemets mettent l’accent sur ce que le mot pervers, associé, couplé, à sexuel, dont il apparaît indissociable dans le discours commun, emporte d’idées préconçues, de morbidité latente, de jugement de valeur, de critères moraux, avec leurs contextes répressifs. » – René Tostain, . « Il n’y a pas de « perversion » sexuelle », Figures de la psychanalyse, vol. 7, numéro 2, 2002, pp. 123-127

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