Ton sommeil me va

Bande sonore : Almost blue – Chat baker.

J’aimerais tellement te dire ce que je ressens en écoutant Chet Baker jouer son Almost blue, te dire toutes mes émotions avec son doigté, sa sensibilité, son génie. Te dire avec des mots comme ses notes, des phrases comme son souffle, des rythmes comme lui. Mais, je suis incapable de le faire. Il n’y a qu’un seul Chet Baker, et ce n’est pas moi. Alors, tu me pardonneras de te dire mon ébranlement avec cette voix de crooner des années oubliées, fin des années 1940 et début des années 1950. Ma voix de crooner dans un groupe de Garage Punk qui va se suicider comme une suite logique à son Spleen tout baudelairien. Tu me pardonneras d’emprunter la voix de Frank Sinatra aussi grippé que Louis Armstrong, une voix aussi grave qu’une tombe, dans une douceur Carla Bruni à peine perceptible, une voix qui te fera du bien et ne te donnera pas envie comme moi d’être enterré vivant.

Depuis plus de quatre heures du matin, j’ai les yeux ouverts. Ma nuit n’a pas connu de sommeil, c’est bien pire que d’habitude, cela fait trois jours que je ne sais plus ce qu’est dormir. Cela fait une éternité que je ne sais plus ce qu’est rêver. J’ai les yeux ouverts, durs comme des pierres, le regard lourd, le système nerveux en ébullition comme un volcan en éruption, le cerveau en surtension. Je crame. Et je suis juste incapable d’arrêter. J’ai lâché l’affaire, j’ai abandonné. Cela fait plus de vingt ans. Et j’ignore comment et pourquoi je suis toujours vivant. Question karmique sans doute. J’ai encore des dettes à payer.

Almost blue. Not all good things come to an end. Cela vaut aussi pour les pires. La merde comme le dirait Chirac vole en escadrille. Cela quelques fois donne l’impression d’une obsession bien plus qu’un simple exercice de répétition générale pour le grand soir. La merde ne pratique pas.

Les cieux sont des pigeons qui éclaboussent ceux qui sont en bas, la chiasse tombant de l’Olympe a ce truc liquide de la société liquide de Zygmunt Bauman, les émanations fluides d’organes en putréfaction qui ne se demandent plus si ce qui sort d’eux est atomisé et insaisissable parce qu’ils sont bien conscients de leur état –  c’est-à-dire que c’est foutu.

La chiasse ne ment pas. Demandez à ceux qui dans des laboratoires médicaux examinent de près tout ce qui nous fait horreur afin de déceler à quel point nous sommes irrécupérables. La chiasse ne ment pas. Les pigeons volent dans des cieux presque bleus, en escadrille, et lâchent sur nos têtes ce que l’Olympe a décidé d’évacuer parce que trop encombrant, trop lourd, trop.

J’ouvre la gueule et je reçois tout sur la tronche. Facial, qu’ils disent. Comme mon ex beau-père le dirait quand t’es en enfer fais de ton mieux pour tirer le meilleur bénéfice de ta situation. J’ouvre la gueule.

Almost blues. Titre de ma nuit mauve avec Patricia K. La voix de la crooner me fait bander comme une éruption volcanique. « La nuit est mauve » « A des reflets lilas ». Nom de dios. Jamais une femme ne m’aura parlé comme ça. « Et dans l’alcôve » « Qu’est le creux de tes bras » « Je me repose » « Le cœur rempli de toi ». L’éruption est une éjaculation de laves. Nom de dios. « Mon banditos à moi » « Mon tendre fauve ». Les laves colorées dessinent des images figuratives qui brisent les chaînes et déclarent leur émancipation en intensité en éclat avec une virulence libertaire. Fauvisme. Patricia K. Me dévore. Sauvage comme Gauguin à Tahiti, je suis la pucelle autochtone et elle l’artiste qui me civilise. « Mon cœur explose » « Pour ton cœur qui bat » « Je dépose sur tes lèvres comme ça » « Un baiser rose qui te réveillera ». La civilisation n’aura jamais été aussi jouissive. Almost blue.

J’aimerais te dire ce que je ressens en écoutant Patricia Kaas chanter La nuit est mauve, te dire toute ma jouissance avec la délicatesse et la gravité de sa voix, une voix dans un gant de velours, son truc absolument génie et génial en plus d’être d’un sexy exquis. Te dire avec des mots comme ses paroles, des phrases comme ses respirations, des rythmes comme elle. Mais, j’en suis incapable. Il n’y a qu’une seule Patricia Kaas, et ce n’est pas moi. Alors, tu me pardonneras de te dire qu’elle m’a fait lâcher les fauves, les laves, en éruption. Et que même si la nuit est mauve, que la nuit se sauve parce « L’aurore pointe déjà », « Je me sens moins pauvre » « Je suis riche de toi », malgré les pigeons dans les cieux, l’Olympe qui chiasse les fesses en l’air, la société liquide en putréfaction, la merde qui vole en escadrille, le c’est foutu dans lequel toi et moi sommes à la fois le fou et le tu, toi « D’aujourd’hui, d’autrefois » « Mon banditos à moi » « Mon tendre fauve » « Ton sommeil me va ».

Bande sonore : La nuit est mauve – Patricia Kaas.

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