Louis T

Louis T est un humoriste québécois qui semble-t-il ne fait pas rire grand monde. Ou qui fait rire à ses dépens, dans ce cas c’est le public l’humoriste, et l’humoriste la blague. Le malheur de Louis T c’est d’être devenu malgré lui un sujet de raillerie, un humoriste ne s’attend pas toujours à ce drôle de renversement de situation. De mauvaises langues laissent courir la rumeur que bientôt le jeune homme sera l’objet d’un « show » présenté par un compère de la scène humoristique québécoise. On imagine l’affiche : « Le nouveau spectacle de XYLGBTZ ETC. : Louis T, la « joke » québécoise », d’ailleurs plusieurs chroniqueuses du Journal du Mouroir ont fait savoir (et ce avant même que le spectacle ne soit écrit) qu’elles le trouvaient génialissime, jouissif. Comme l’autre dirait, pour une fois qu’elles jouissent, on ne leur gâchera pas ce moment.

L’autre est un peu langue de pute, il faut le reconnaître. En même temps, il faut aussi le reconnaître il n’a pas tort. Le manque de savoir-vivre qu’est le fait d’interrompre une personne qui prend son pied est inexcusable et intolérable. Mais aussi, il est clair qu’elles ne sont pas accoutumées à la félicité du septième ciel, elles qui doivent se contenter du trottoir et de ses chiens écrasés, ou dans les bons jours des cadavres en putréfaction avancée découverts dans les caniveaux par les enquêteurs médiatiques, les grands reporters, les chasseurs de scoop et les putes du buzz, les prostituées du sensationnalisme. Louis T est une aubaine, presque un sex toy. La promesse d’un onanisme inespéré. Une manustupration, autant immanquable que généreuse bienfaitrice.

 

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Si Louis T ne fait pas rire grand monde, il en fait beaucoup jouir. En ce sens, il devrait être reconnu comme contribuant à la santé mentale ou au bien-être des gens, ses spectacles remboursés par l’assurance maladie et la sécurité sociale. Pour une fois que nos impôts serviraient à nous rendre heureux.

Louis T me fait jouir. Comme Desproges. « En tout cas, quelqu’un a dit à propos de Mozart : « Après une symphonie de Mozart, le silence qui suit est encore de Mozart. » C’est joli, non ? Alors qu’après un discours de Mauroy, le silence qui suit, c’est la France qui roupille. » Comme John Kennedy Toole dans sa Conjuration des imbéciles. Comme Camus dans Caligula. Comme Le joueur d’échecs de Zweig. Comme Martin Matte avec ses Histoires Vraies. Comme Hugh Laurie en docteur House. Comme Nicolas Bedos en pleine Semaine mythomane. Comme tout ce qui sait associer finesse d’esprit, intelligence du propos, un peu de cette audace qui n’enfonce pas les portes ouvertes – qui prend le risque véritable d’être vilipendé par tous ces amoureux de la liberté ne tolérant aucune critique non estampillée conforme à leur opinion. Corrosif, percutant, subtil, délicat, rentre-dedans, vache chien et cochon, humour noir et rire jaune, et jamais dans la facilité l’évidence la p’tite connerie.

Louis T me fait davantage jouir parce qu’il est de cette génération d’humoristes québécois qui se servent à l’instar des grandes figures du rire (littéraires ou non) du prétexte de l’exercice zygomatique pour sensibiliser sur les enjeux contemporains afin que les consciences soient mieux éclairées. Faire rire, comme tout art, ne devrait ni être un acte stérile ni un vide rempli de rien – mimant quelque chose. Fait rire ne devrait pas être seulement un « moment agréable » « relax », il devrait faire réfléchir. Ne pas seulement conforter ou réconforter les opinions, les questionner, les faire sortir de leur bulle, faire éclater les bulles, avec le sourire et dans les éclats de rire, et même dans le grincement des dents – le malaise, l’indisposition.

 

J.Matejko, Hofnarr Stanczyk - Court Jester Stanczyk / Matejko / 1862 - Le bouffon Stanczyk / Matejko / 1862

 

Le bouffon n’a pas toujours été pour le roi une partie de plaisir, et les illustres rois ne décapitaient pas leur bouffon à cause de leur impertinence. Le bouffon du roi était la personnification de la satire. Fou dans son sens suicidaire, suicidaire dans son sens transgressif, le bouffon est l’ancêtre des humoristes d’aujourd’hui, ceux-là même qui à force de courir à tout prix après le succès, la gloire, ou que sais-je encore, sont des bouffonneries bipèdes qui disent au « roi » et au « vrai peuple » ce qu’ils veulent entendre. Qui leur en voudrait, chacun de nous à une hypothèque à payer, une ou plusieurs dettes à rembourser, veut pouvoir manger, sécuriser des lendemains qui trop souvent déchantent. C’est compréhensible l’aplaventrisme, cela se justifie très bien, aussi le choix de devenir ou d’être un paillasson.

Louis T est un bouffon du roi. Le souverain est l’information (médiatique), les discours (populistes, mais pas que) émis et entendus dans la société, l’opinion de plus en plus majoritaire et largement nourrie de désinformation, les attitudes drolatiques – dans son sens étonnant ou « What The Fuck ! » de l’individu ordinaire, de notre comportement social en tant que quidam plongé dans la banalité du quotidien. Louis T n’est pas toujours pour ce roi une partie de plaisir.

Et c’est pourquoi lui et tous ceux de sa génération – je pense notamment à Fréderic «Fred » Dubé et le Front commun comique – son nécessaire et indispensable dans une démocratie que l’on dit de plus en plus malade à cause de ses illibéralismes. Dans notre démocratie aux injustices et inégalités (sociales) de plus en plus criardes. Dans notre démocratie atteint de ce cancer de plus en plus incurable qu’est la haine, ces phobies de l’Autre, ces –ismes de l’intolérance, l’ignorance crasse ou l’aveuglement volontaire. Notre société a impérativement besoin de ces bouffons-là.

Surtout lorsque le paysage humoristique québécois, sous le contrôle d’une espèce de caste oligarchique, est une saturation de cette convenance qui sied à la génuflexion. Beaucoup de fellation de cunnilingus et d’anulingus chez les humoristes et chez les artistes québécois, beaucoup trop de gorge profonde dans le monde élitiste québécois de l’art, beaucoup trop d’orgie dans le baisodrome, et tout ça pendant que Rome brûle.

 

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Louis T est un bouffon du roi qui ne taille des pipes à personne, il n’est pas très léchage de chatte de couilles ou de cul (du moins dans ses spectacles), il ne demande pas et n’attend pas le contraire des autres, il fait juste ce qu’il a à faire, de la manière la plus pertinente, la plus digne et la plus utile possible. Cela en nos temps postmodernes relève un peu de la folie pure, Louis T est un peu fou. Une sorte de « fou artificiel » :

« Le Fou n’est pas ici un homme qui a perdu la raison, mais un amuseur, un drôle. Sa folie est une démence apparemment contrôlée qu’il donne en spectacle pour le plaisir d’un public : il est en ce sens, écrit Baudelaire, un « fou artificiel ». Mais pour être un fou artificiel, sa détresse n’en est pas moins authentique, et son appel à la pitié vibrant. Le bouffon est un être scindé, qui se voue aux huées, dont tout l’art est de feindre la joie, d’affecter une exubérance qu’il n’a pas. Le sentiment d’exclusion dont il souffre engendre a minima une douleur cuisante et, dans des cas extrêmes, une folie qui n’a plus rien d’artificiel. On devine quel intérêt ce personnage incompris de tous, torturé entre des aspirations contraires, suscite chez le poète de la « double postulation », fasciné par les êtres « singuliers », « vaguement ridicules », dont les yeux sont rivés vers le Ciel. » – Fréry, Nicolas. « Le « fou artificiel » et ses avatars dans l’œuvre de Baudelaire », Romantisme, vol. 170, no. 4, 2015, pp. 127-144.

Même une telle folie nécessite un certain talent. Louis T est talentueux. Jouissif.

 

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Il y a quelques semaines, je suis allé le voir. Il présentait à Montréal, au premier étage d’un bar, dans une petite salle, son futur spectacle. Pour dire, il était en rodage. Louis T a commencé avec du retard et il a fini tard. Des préliminaires et le plaisir qui dure, qu’il fait durer. J’ai apprécié.

Durant ce spectacle en devenir, ou en construction, Louis T a abordé les sujets d’actualité en s’appuyant sur de nombreuses statistiques et des faits contextualisés, c’est le Louis T des capsules anti-désinformation de « Vérités et Conséquences » sans les espèces de graphiques, sans que l’on ne se croit dans une présentation orale universitaire, juste des propos intelligents partant de réalités factuelles indéniables dits de façon non péremptoire et avec une délicieuse touche sarcastique. Il a raconté des anecdotes sur sa vie privée afin de souligner le caractère souvent ubuesque des relations humaines, il a donné son sentiment sur le monde avec une franchise qui a quelques fois plombé l’atmosphère.

Dans ces moments-là, il y a eu des « ??? » et des « !!! » dans la salle. Réaction naturelle quand l’on est accoutumé à une certaine retenue. Voire une certaine hypocrisie. A la caresse dans le sens du poil. Au sourire du commercial, ce vendeur séduisant agréable et sympathique. L’on n’est plus très habitué à autre chose. Le « lâcher de salopes » bigardien, sans « sexisme » et sans « vulgarité », peut être ressenti comme une volée de bois vert. On ne l’oublie pas.

 

 

Je n’ai pas oublié. Ce que j’ai appris durant ce spectacle. Tout ce que j’ai ri. Tout ce qui m’a dérangé. Bousculé. Et quelques fois désarçonné. Le fou et le bouffon a rempli son rôle. Et je ne sais pas pourquoi je me suis dit en sortant de la salle qu’il n’aura pas une grande carrière. Dans le contexte contemporain québécois, mondial, le pessimisme est de mise. A tort ou à raison. Plus que jamais, j’espère avoir tort.

Tort pour Louis T, ce présumé coupable de gauchisme, et donc autant méprisable qu’inintelligible. Cet épouvantable « moralisateur » qui ne fait que questionner le discours ambiant sans tomber dans l’humiliation et la raillerie bête.

Cet auteur fait de son mieux avec la modestie de ses moyens pour que l’obscurantisme – profitant toujours au fond aux mêmes socialement surélevés, ceux qui font tout pour ne jamais tomber de leur piédestal, ceux qui règnent sans partage sur l’existence et l’avenir des restes – c’est-à-dire des « petites gens » ou comme l’autre dirait des « sans-dents » – ne devienne ni la norme ni un idéal. D’une certaine manière l’on comprend que ce ne soit pas drôle. Qu’il ne fasse pas rire grand monde. Et qu’il fasse jouir certains.

 

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