Flavors of Youth

Tout commence par un bol fumant de bouillon de nouilles de riz. Un souvenir d’une enfance qui n’est plus. Cette enfance qui grave sur la personnalité de l’adulte en devenir des impressions constitutives de son identité. Dans le « Je suis » il y a beaucoup de vécu – de moments d’instants de photographies du temps qui court. Et malgré nos pas pressés nous ne rattrapons jamais. Dans le « Je suis » il y a tant et d’abord des passés et les sentiments qui y sont liés. Nous venons d’hier, nous transitons par aujourd’hui, nous nous dirigeons vers demain. Et chacun de ces temps écrit ce que nous sommes, ce que nous sommes est un point d’ancrage nous permettant d’envisager la suite. Le saut dans le vide. Le saut de l’ange. L’envol. La chute. Ou dans une autre perspective, nous permet de nous expliquer le présent, de construire l’instant d’après ou tout au moins de spéculer sur notre devenir. Il y a dans le « Je suis » un regard nostalgique sur le passé que l’on magnifie, un regard dur sur le passé que l’on vomit.

Nous venons du passé, nous venons d’instants précis et d’évènements particuliers, de rencontres singulières, subis dans la douleur ou plongés dans l’exaltation joyeuse, dans lesquels nous forgeons ou qui forgent ce « Je » compliqué que nous sommes.

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Dans le cas de Flavors of Youth, le film d’animation de Jiaoshou, Haoling Li et Yoshitaka Takeuchi, il y a le passé magnifié mais essentiellement un retour aux sources de l’individu. Source de compréhension de la personne qu’elle est devenue, source de lecture des actes de l’adulte, source du sens du contemporain. L’œuvre cinématographique aurait pu s’intituler « Racines » illustrant la part endogée des trajectoires personnelles, la part enfouie taboue silencieuse ou de cet intime qui protège les secrets bien gardés que sont les blessures et les fragilités, mais l’œuvre triptyque a fait le choix de recréer les saveurs d’un âge tendre bouillant délicat. Un peu comme si l’âge de la maturité n’était que fadeur. Une fadeur mal maquillée par les artifices. En ce sens, le film pourrait répondre au titre proustien suivant : à la recherche du goût perdu des choses. Le goût des choses simples, des petites joies qui étaient si merveilleuses, le goût des sentiments naissants et balbutiants avec toute leur nature indicible. Le goût de nous fait de tous ces riens – seuls ingrédients nécessaires – que sont un regard attendrissant, un sourire généreux, une présence attentionnée et affective, un moment réellement avec – pour dire, ensemble.

Flavors of Youth est une mémoire des saveurs du bonheur. Du bonheur des choses ô combien inenvisageables insignifiantes dérisoires ou même dangereuses pour notre modernité – que dis-je notre postmodernité : l’oisiveté ou le temps de prendre du temps, l’absence de certitude ou l’idée d’oser affronter l’inconnu – de juste respirer lâcher prise et accepter de foncer ou d’être submergé. Du bonheur de nous, singuliers et singularités dissouts dans une masse d’industrialisation brutale, de consommation sauvage, de compétitivité barbare. Du bonheur vrai, pour nous qui sommes si portés à le confondre à notre besoin de sécurité. Les saveurs du bonheur sont l’hymne chanté par ce remarquable bijou cinématographique.

Et quelque part, il s’agit aussi d’une question : que te souviens-tu de ces épisodes de ta vie qui ont transformé ton « Je » en cet être du présent te faisant face dans le miroir ? Elle est posée d’entrée de jeu dans « Hidamari no chōshoku » et prend la forme d’un poème d’une finesse peu commune. A la fin du premier acte, il y a des mots ensoleillés qui caressent l’horizon, le souffle d’une âme qui s’éteint, le vent inespéré d’une renaissance. Point de réponse. L’horizon s’ouvre.

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La même interrogation est reprise dans le second acte, « Chiisana fashion show ». Là, une jeunesse flétrie est jetée à la poubelle dans le monde impitoyable de la mode qui a déifié le corps quasi immortel de la jouvencelle et en a fait un culte. Les filles pré pubères sont le visage de la beauté et de l’élégance, des enfants deviennent des objets de la sexualisation l’érotisation la pornographie du beau, des gamines nues ou peu vêtues sont transformées en prêtresses du sublime, déesses presque anorexiques et très souvent laiteuses arrachées au berceau pour un podium où dans les tribunes des pédophiles qui ne s’assument pas toujours comme ça bavent et s’extasient de cette fraîcheur appétissante.

Dans ce monde-là, vieillir ne pardonne pas, les gamines qui deviennent de jeunes femmes sont poussées par leurs cadettes hors du podium, hors des couvertures des magazines, hors des panneaux publicitaires gigantesques, hors de l’existence. Enterrées dans l’ombre et le néant. C’est à ce moment précis que certaines d’entre elles tentent de se souvenir des saveurs du bonheur, du goût des choses, du goût d’eux-mêmes. Les moins chanceuses finissent mal, car le pire qui puisse arriver à un être sorti de l’existence c’est sans doute que personne ou presque ne s’en souvienne. C’est cela la double mort dont parle Kundera dans Le livre du rire et de l’oubli.

Alors, pour tenter de se survivre, comme un ultime sauvetage de ce qui disparait, l’on se remémore. La question qui s’était faite discrète jaillit de la pénombre, grâce à un rien – une musique, une boîte de souvenirs, une personne, un objet, une odeur, une couleur, un rien. A cet instant, nous avons le choix : soit y faire face soit esquiver. Dans « Chiisana fashion show », Irin fait le choix du face-à-face aidée par Lulu, le seul être qui lui reste. Irin se sauvera, et reprendra goût à la vie.

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Le tableau final, « Shanghai koi », a pour décor une ville en construction de sa modernité. Les traces du passé sont gommées par l’urbanisation à marche forcée – ce bulldozer. Limo est un jeune cadre et architecte au bord de l’implosion, une façon euphémique de dire qu’il est à une corde près de se balancer dans le vide. Limo a le visage du travailleur postmoderne, l’exemple que l’on célèbre dans les revues et autres publications du « leadership » et du « management ». Flexible jusqu’à l’indignité ou sans fierté aucune de soi. Exemplaire par son envie de réussite coûte-que-coûte quitte à vivre dans un permanent état dépressif, exemplaire par sa capacité à encaisser les humiliations un peu beaucoup sadiques de son supérieur hiérarchique un brin psychopathe – l’idéal contemporain du leader et du gestionnaire, exemplaire en tout point et au fond si jetable. Limo se sauvera grâce à Shaoyu. Ou grâce au souvenir de Shaoyu. Amour de jeunesse, premier amour, seul grand amour, oublié pour avancer, ressuscité par hasard et au moment opportun pour retrouver goût à la vie. Retrouver la saveur du bonheur.

Dans la vie, nous tombons amoureux de personnes dont nous ne devrions pas, ou on se convainc que l’on n’y a pas le droit. L’on aime des personnes sans oser l’avouer ou se l’avouer. Et pour des raisons pas toujours évidentes qui sont au fond des occasions manquées, nous passons à autre chose ou nous croyons passer à autre chose. Mais, il n’en est souvent rien. Ce que l’on ressent ne peut être tué par le déni, l’évitement, la mise à distance. Ce que l’on ressent est mis temporairement en sourdine. Un jour ou l’autre, un rien, un manque, un souvenir, ressuscite ce que l’on croyait enterré, passé, dépassé, esquivé. Le cri du sentiment amoureux que l’on a tenté de bâillonner est semblable à celui de Munch, à la seule différence qu’il n’y a pas de terreur, seulement des intensités en ondes de choc qui nous distordent et qui distordent notre réalité. L’on n’échappe pas indéfiniment à l’amour. A l’amour d’une vie. Une de nos nombreuses vies. C’est difficilement une réussite que de résister au sentiment amoureux, naissant présent tourmenté. Brûlant. « Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation est d’y céder. Essayez de lui résister, et votre âme aspire maladivement aux choses qu’elle s’est défendues », Oscar Wilde l’avait déjà compris.

Limo reprendra goût à la vie, ira à la quête des saveurs de sa jeunesse, loin d’une brillante carrière d’architecte comme la conceptualisation contemporaine de réussite professionnelle l’impose. Il se retrouvera, se sauvera. Osera. Et ce dernier poème au rythme du sens retrouvé, du goût retrouvé des choses, du goût retrouvé de soi, se termine sur une lueur ensoleillée. A l’image de ce film.

Flavour of Youth

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