Le cosmopolite enraciné

« The New Transnational Activism » de Sidney Tarrow publié en 2005 a pour cœur de réflexion l’examen des évolutions et des transformations récentes de l’activisme transnational. En effet, depuis la bataille de Seattle (1999) l’activisme transnational a connu une mue aussi rapide que d’ampleur à tel point qu’il est désormais une donnée politique significative à la fois dans les politiques mondiales que dans l’espace interne national. Il ne s’agit plus de groupes épars relativement désorganisés et isolés, mais de véritables réseaux d’influence mobilisés pour l’atteinte d’objectifs politiques déterminés tels que l’illustrent selon l’auteur les diasporas ethniques mondialisés, le mouvement mondial pour la justice, les coalitions d’activistes locaux associés aux groupes de défense internationaux, les alliances transnationales, les réseaux mondiaux des droits humains, etc.

Dès lors, Tarrow a pour projet d’analyser ce nouveau visage de l’activisme transnational en se posant une question principale : comment et en quoi les nouvelles pratiques, expériences, stratégies de l’activisme transnational transforment les acteurs domestiques, leur agir (moyens et formes de revendication ainsi que d’intervention) ? Questionnement soutenu et complété par deux interrogations sous-jacentes : est-ce que cette évolution de l’activisme transnational reste dans le jeu des politiques internes ou au contraire crée une nouvelle arène politique dans laquelle les conflits internes et internationaux s’entremêlent ? Et dans la dernière situation, comment ce développement affecte-t-il l’internationalisation et la traditionnelle division entre les politiques internes et internationales ? Je voudrais m’arrêter sur la figure du « cosmopolite enraciné » – activiste transnational particulier émergent.

 

« Les cosmopolites enracinés forment aujourd’hui une partie importante des groupes et des individus impliqués dans le militantisme social. S’appuyant sur les changements technologiques, l’intégration économique et les réseaux culturels, ce phénomène trouve son expression la plus frappante dans la mobilisation de jeunes militants à des manifestations organisées hors de leur propre pays, ce qu’on nomme le militantisme transnational. À partir de la définition relationnelle (et non cognitive) du cosmopolitisme, plusieurs figures du « cosmopolitisme enraciné » sont présentées, qui correspondent à autant de formes distinctes de militantisme transnational. » – Tarrow, S. (2007). « Cosmopolites enracinés et militants transnationaux. » Lien social et Politiques, (58), 87–102.

 

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La figure du « cosmopolite enraciné » : archétype de l’activiste transnational

Si l’activisme – entendu comme l’attitude politique qui recourt à l’action directe (propagande, boycott, mobilisation et manifestation, etc.) afin d’atteindre des objectifs précis (d’influence) – transnational a connu une évolution majeure depuis la fin des années 1990 c’est aussi parce que l’activiste transnational a subi une transformation. Il est désormais un « cosmopolite enraciné » c’est-à-dire malgré sa localisation géographique dans les ailleurs (un autre pays par exemple) il entretient des liens denses avec sa communauté d’origine (nationale, ethnoculturelle, etc.) Une relation étroite qui en fait un individu engagé plus ou moins « éclaté » ou « écartelé ». Un état dualiste se manifestant dans le double rôle qu’il incarne : un passeur (transmission du savoir-faire acquis dans sa communauté d’adoption – son pays de résidence par exemple) et un organisateur (mobilisation des ressources domestiques pour mener des actions de l’activisme transnational).

La figure en elle-même n’est pas nouvelle comme le mentionne l’auteur, seulement dans notre contemporanéité de changements structurels des politiques mondiales (émergence des institutions internationales offrant un espace de mobilisation pour les activistes transnationaux qu’ils doivent négocier avec le – toujours – (pré)dominant acteur étatique) il a su tirer profit de la mondialisation avec ses opportunités de mise en commun (horizontalisation) des enjeux (partage d’expérience ou l’internationalisation de la communication, rapprochement des problématiques avec la théorisation des revendications, créations d’alliances et des formes de socialisation), de l’intensification de la mobilité (circulation des idées et mouvements des personnes favorisant une sorte de contamination des rhétoriques de résistance et d’interpénétration des réalités, etc.), de telle sorte que l’activisme transnational nouveau est un mélange de particularisme et d’universalisme. Réel qui tout en restant localisé dans l’intériorité étatique réduit la distance avec l’international, ou tend à partir du local pour s’inscrire dans une perspective globale (externationalisation ou projection verticale). La nouvelle arène politique est donc glocale. L’autre spécificité de cette donne étant que les questions globales peuvent servir à nourrir des revendications locales, il y a d’après l’examen de Tarrow une bidirectionnalité de l’influence dans l’activisme transnational. Et la plupart du temps, une véritable fusion.

L’activiste transnational comme cosmopolite enraciné est un sujet un brin schizophrène (pluri-appartenance identitaire), marqué par la duplicité (multiple loyauté), sédentarisé (« nesting pigeons ») et nomade (« birds of passage ») est un ensemble de contradictions. Il est de ce fait d’après moi l’un des grands intérêts de la réflexion de Tarrow… et son talon d’Achille.

En effet, dans un monde qui est ébranlé par le supposé Choc des civilisations (le livre est publié après le 11 septembre 2001), la montée du populisme du nationalisme et autres ismes de la haine, cet activiste reste tout de même fortement en cage. Prisonnier des dynamiques principalement internes érigeant des murs (de séparation avec les Autres), affaiblissant cet universalisme de la « cause juste » (surtout dans le cas des mouvements sociaux transnationaux), limitant la réceptivité de l’information et circonscrivant la mobilisation, sans parler des questions de légitimité. Le cosmopolite activiste transnational a un discours-monde ou glocal dans un environnement domestique qui s’exprime et pense de plus en plus en patois national, ethnoculturel. Il est de façon pressante invité à restreindre sa pluralité et son universalité, à choisir un camp. Cela selon moi déteint sur l’efficacité de son activisme. Alors je me pose la question : quelle(s) solution(s) envisagée(s) ?

 

 

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