La « Mondialisation » n’est pas nouvelle

Au début des années 1990, je faisais partie de cette génération de gamins à qui l’on enseignait comme on gave des oies dans un élevage industriel que la mondialisation était cette nouveauté extraordinaire qui bouleversait à jamais notre monde. L’URSS morte (La Ferme des animaux, république animaliste de citoyens-kamarades aux cornes et sabots parlant révolution en broutant l’herbe pas toujours grasse, république de dirigeants-porcs gras comme des cochons s’empiffrant du labeur et de l’éprouvante misère des travailleurs-animaux faméliques et sans avenir, bradée à vil prix à) l’Empire étatsunien triomphant sur tout (et de tout/tous), les institutions internationales telles que l’Onu la Banque mondiale le Fmi l’Omc (etc.), les organisations internationales non-gouvernementales à l’instar d’Amnesty international Greenpeace (etc.), les multinationales comme McDo Coca cola Microsoft Ibm (etc.), redéfinissaient à la fois l’ancienne réalité mondiale et remodelaient irréversiblement toute notre conception de la modernité. On nous le matraquait, un peu comme dans une église born again un dimanche matin, la mondialisation c’était la paix la sécurité la liberté l’égalité la démocratie pour tous dans un monde plus que jamais une seule et même chose : fraternel.

Devant ce discours un brin 1984, nous gamins heureux comme tout d’hériter d’un monde presque édénique, de tous les possibles en mieux, enfin heureux comme des bigots croyant voir dans cette apparition presque mariale qu’était cette mondialisation à l’aura christique le salut de nos âmes – frappés ainsi de paréidolie : nous avons loué l’Éternel, crié des Amen, et imploré que la volonté des nouveaux dieux se fasse, prié tous ces dieux pour que les paroles presque saintes sortant de la bouche des prophètes de ce miracle mondialiste recouvre de lumière l’humanité entière. Nous n’étions pas les seuls gamins à hurler des Alléluia dans la nouvelle église, dans le nouveau temple, au fond dans la nouvelle Ferme des animaux, presque tous les gamins du monde au début des années 1990 nous ressemblaient.

Et bien sûr, nous avions oublié que dans l’ancienne Ferme des animaux : tous les animaux étaient égaux, mais certains l’étaient plus que d’autres. Nous l’avions oublié une Ferme des animaux, nouvelle ou ancienne, restait tout de même une Ferme des animaux, et que même si nous n’étions plus en 1984 il n’en restait pas moins que 1994 lui ressemblait beaucoup.

Le même credo, la même devise, désormais planétaire : « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force », cela s’est vu dans les guerres dites justes (en Irak, dans les Balkans, etc.), dans cette norme instaurée du « Arbeit macht frei » ou « Le travail rend libre », cette idée qu’il faut choisir entre être libre ou se reposer, cette idée que l’esclave ne saurait être autrement libre qu’en étant esclave, cette idée que tout savoir qui ne sert pas le travail la société productiviste la société de (sur)consommation est non seulement inutile mais aussi dangereux pour l’homme la société que purement faiblesse. Nous avons hurlé des Amen et des Alléluia dans la Grande Cathédrale du mondialisme – nouvelle religion d’un monde athéiste. Oies gavées de paroles saintes comme dans un élevage industriel, nous étions heureux comme tout, mondialisés, mondialistes, addicts, accros, junkies, à fond la caisse.

Personne ne nous avait faire lire Wallerstein et ses écrits hérétiques, un peu blasphématoires. Dans ce nouveau monde très Equilibrium à la Kurt Wimmer et dans des sociétés de plus en plus comme celles dans V pour Vendetta de James McTeigue, Wallerstein l’hérétique et le déviant nous était soigneusement caché. Il ne fallait pas « perturber » les gamins, il fallait les « protéger » – « agir pour leur propre bien ». Ainsi, ni « La fin de quelle modernité ? » (Wallerstein, Immanuel. « The end of what modernity?. » Theory and society 24.4 (1995): 471-488) ni le « Bilan de trente ans de « globalisation » », encore moins « La restructuration capitaliste et le système-monde » et surtout Le Capitalisme historique (1983), ne se trouvaient dans les lectures recommandées par nos prophètes. Et quand nous avons pu avoir accès par des voies non-officielles à ces écrits, il était déjà trop tard, nous étions gras de mondialisme, accros, addicts, junkies, à fond la caisse.

 

« Lorsque j’étais à l’Université vers la fin des années quarante, on nous apprenait les vertus et les réalités de la modernité, du fait d’être moderne. Aujourd’hui, presque un demi-siècle plus tard, on nous enseigne les vertus et les réalités de la postmodernité. Que diable est-il arrivé à notre modernité pour que, d’unique voie de salut, elle se voit déchue au rang de piètre démone ? La modernité dont on nous parlait alors, était-ce bien la même que celle dont il est question aujourd’hui ? A la fin de quelle modernité nous trouvons-nous ? […]

L’autre grand indicateur culturel qui fait signe vers le conflit entre les deux modernités est – de prime abord actif dans les lettres et les sciences sociales – ce mouvement qu’on appelle le Postmodernisme. J’espère avoir établi par ce qui précède que ce Postmodernisme n’est en rien postmoderne. C’est un des modes du rejet de la modernité de la modernisation technologique à la faveur de la modernité de libération. Si on l’a présenté sous ce dehors linguistique bizarre et amphigourique, c’est parce que ses partisans ont cherché par tous les moyens à briser l’encerclement discursif de l’idéologie libérale.

Le Postmodernisme en tant que concept explicatif conduit à la confusion. Le postmodernisme en tant que phénomène doctrinal annonciateur relève sans nul doute d’une intuition profonde sur l’avenir. Car nous allons en effet désormais dans la direction d’un autre système historique. Le système-monde moderne va sur sa fin. Cela va demander au moins une cinquantaine d’années de crise terminale, c’est-à-dire de « chaos », avant que nous puissions espérer voir l’émergence d’un nouvel ordre social.

Notre tâche actuelle, et pendant les cinquante prochaines années, va être celle du développement d’une utopistique. C’est-à-dire la tâche de la conceptualisation au niveau de l’imaginaire de ce nouvel ordre social, en même temps que la participation à la lutte pour le créer. Car nous ne sommes en rien assurés que la fin de notre système historique inégalitaire actuel va automatiquement déboucher sur un système meilleur. La lutte reste ouverte.

Nous avons aujourd’hui besoin de définir les institutions concrètes grâce auxquelles la libération humaine pourra enfin parvenir à s’exprimer. Nous avons vécu jusqu’au bout sa prétendue expression au sein de notre actuel système-monde, alors que l’idéologie libérale tentait de nous convaincre de l’existence d’une réalité contre laquelle les libéraux en fait eux-mêmes luttaient, réalité d’une égalité et d’une démocratie croissantes. Et nous avons traversé l’amère désillusion des mouvements anti-systémiques vaincus, mouvements qui étaient eux mêmes davantage parti-prenant du problème qu’ils disaient vouloir résoudre autant qu’ils ne participaient effectivement de sa solution.

Il nous faut nous engager sans tarder dans un immense multilogue planétaire, car les solutions sont tout sauf évidentes. Ceux qui souhaitent la perpétuation du présent sous d’autres formes sont très puissants. A quelle fin de modernité sommes-nous ? Puisse-t-il s’agir enfin de la fin de la fausse modernité, et du surgissement à l’horizon pour la première fois d’une véritable modernité de libération.

Le 4 août 1995″ 

– Immaneul Wallerstein, “The End of What Modernity ?” Theory and Society, XXIV, 4, Aug. 1995, 471-88.

 

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« La mondialisation n’est pas nouvelle » texte de la postface de la seconde édition de Le Capitalisme historique, Immanuel Wallerstein n’y va pas de main morte, et je comprends pourquoi pour le Culte officiel il posait problème. Pour l’hérétique, poursuivant dans la lancée de son Le Capitalisme historique (1983, la même année que L’Ère du vide de Gilles Lipovetsky) la mondialisation est capitaliste, le capitalisme est mondialisé, mondialiste, mondialisation.

La mondialisation, c’est la planétarisation du capitalisme historique, celui dont l’esprit et les structures (les règles, les logiques, avec ses propres contradictions) sont déjà connus, en ce sens il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

 

« Depuis le début des années 1990, la « mondialisation » désigne une nouvelle phase dans l’intégration planétaire des phénomènes économiques, financiers, écologiques et culturels. Un examen attentif montre que ce phénomène n’est ni linéaire ni irréversible.

« Avant, les évènements qui se déroulaient dans le monde n’étaient pas liés entre eux. Depuis, ils sont tous dépendants les uns des autres. » La constatation est banale, hormis le fait que celui qui la formule, Polybe, vivait au IIe siècle avant J.-C. ! La mondialisation, cette création d’un espace mondial interdépendant, n’est donc pas nouvelle. Certains la font même remonter à la diffusion de l’espèce humaine sur la planète…

Dès l’Empire romain, une première mondialisation s’est organisée autour de la Méditerranée. Mais il faut attendre les grandes découvertes, au XVe siècle, pour assurer la connexion entre les différentes sociétés de la Terre et la mise en place de cette « économie-monde » décrite par l’historien Fernand Braudel.

Une mondialisation centrée sur l’Atlantique culmine au XIXe siècle : entre 1870 et 1914 naît un espace mondial des échanges comparable dans son ampleur à la séquence actuelle. Ouverture de nouvelles routes maritimes, avec le percement des canaux de Suez et de Panama, doublement de la flotte marchande mondiale et extension du chemin de fer, multiplication par 6 des échanges, déversement dans le monde de 50 millions d’Européens, qui peuplent de nouvelles terres et annexent d’immenses empires coloniaux…, la naissance de la mondialisation telle que nous la connaissons aujourd’hui a commencé il y a un siècle et demi. »

 

 

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Le capitalisme comme « système intégral, unique » suit une certaine linéarité dont la mondialisation (qui elle ne suit pas une dynamique linéaire) telle qu’elle apparaissait et telle qu’elle est observée aujourd’hui n’est qu’une étape dans un processus entamé depuis plusieurs siècles (cf. L’Ethique protestante et l’Esprit du capitalisme (1905) de Max Weber).

Au début des années 2000, Wallerstein remarque que ce processus a atteint sa fin et que le capitalisme est traversé par une « crise structurelle » qu’il n’est plus/pas capable de résoudre (il a épuisé tous les moyens de résolution, toutes ses stratégies d’ajustement). Depuis les années 2000, nous vivons donc une époque transitoire, ce qui se passe c’est la construction et la mise en place d’un autre système.

En ce sens, il convient sans doute de lire à la suite de Wallerstein, l’ouvrage de Michael Hardt et Antonio Negri : Empire (2000). Peut-être aussi Multitude : Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire (2004) des mêmes Hardt et Negri (qui est la suite de Empire), La Culture-monde. Réponse à une société désorientée (2008) de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy.

 

« Empire a pour thèse centrale que la « mondialisation » et la « globalisation » en cours ne doivent pas être interprétées ni a fortiori diabolisées (à la manière dont le font certains « antimondialistes ») comme s’il s’agissait de la lame de fond du capitalisme triomphant, mais qu’elles sont bien plutôt liées à l’événement d’une mutation profonde et structurelle touchant nos formes et nos paradigmes mêmes d’autorité et de production et se produisant comme une réponse et une réaction de la domination à la récente et historique montée en puissance des mouvements de contestation et des désirs de libération de la « multitude ».

C’est ainsi, selon Negri et Hardt, que c’est en riposte aux luttes anti-impérialistes, antiségrégationnistes, anti-autoritaires, etc., des années 1960-1970 que s’effectueraient aujourd’hui l’abandon du dispositif de la souveraineté moderne – avec ses caractéristiques de transcendance et de représentativité, ses appareils de compartimentage et d’ordonnancement disciplinaire de la société et ses matrices d’oppositions binaires et exclusives – et sa substitution par un tout autre dispositif, de type postmoderne, consistant dans une intégration universelle de toutes les différences dans un espace ouvert, expansif et sans frontières couplée à leur assujettissement à un processus permanent d’autorégulation dynamique de l’ensemble et aux contraintes systémiques de flexibilité, d’adaptabilité, etc., qui en découlent.

Mais c’est aussi en réponse à ces luttes que viendraient à prendre fin de manière connexe le paradigme de la production industrielle des biens de consommation et le modèle de la société-usine, laissant place à une configuration radicalement différente, de nature biopolitique, caractérisée par l’extension de la qualification productive à tout l’ensemble des activités sociales et par la recompréhension de la société comme société d’informations, de communications et de services travaillant de façon immanente à l’autoproduction et reproduction de sa vie.

Cette révolution des régimes d’autorité et de production donnerait naissance à un nouvel ordre politique, social, économique, juridique et culturel que Negri et Hardt nomment « Empire », en le distinguant soigneusement de la forme (moderne) de l’impérialisme et en le rapprochant du type d’organisation de la Rome impériale et notamment de son dispositif de gouvernement mixte tel qu’analysé par Polybe. »

– Nordmann, Jean-François. « Michael Hardt et Antonio Negri : empire », Les Études philosophiques, vol. 63, no. 4, 2002, pp. 549-552.

 

 

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Un nouveau monde – qui est une « révolution des régimes d’autorité et de production » se fait sous nos yeux, avec nous et sans nous. Avec nous parce que nous en sommes l’un des acteurs – peut-être l’acteur le plus incontournable à son élaboration et à sa mise en place, sans nous parce qu’il se fait au détriment de notre volonté réelle et sans que nous en n’ayons vraiment conscience.

Un nouveau monde aux racines lointaines, qu’il ne faille a priori ni diabolisé ni angélisé, mais qu’il faille regarder avec vigilance afin qu’il ne soit pas une nouvelle Ferme des animaux en 1984.

 

« Multitude est la suite attendue d’Empire (Paris, Éd. Exils, 2000), l’un des ouvrages les plus emblématiques de la raison politique altermondialiste. Michael Hardt et Antonio Negri l’ont notamment écrit en réponse aux critiques – parfois vives – qui avaient été formulées à l’encontre de leur opus et, plus globalement, contre la pensée « néo-zapatiste ». Pensum philosophique pleinement assumé, ce livre a pour objectif de donner plus d’épaisseur à la notion-clé de « multitude » présentée dans leur précédent livre. Pour les auteurs, la multitude se présente avant tout comme un projet politique en devenir « qui n’exprime pas seulement le désir d’un monde d’égalité et de liberté, [qui] ne revendique pas seulement une société démocratique globale, ouverte, [mais qui] se donne [également] les moyens de réaliser ce désir » (p. 5). Précisément, l’objet de Multitude est de dégager les bases conceptuelles de ce nouveau projet démocratique, d’en analyser les fondements ontologiques, sociaux et politiques.

En premier lieu, Michael Hardt et Antonio Negri expliquent que le principal obstacle à la mise en place d’une démocratie mondiale est l’état de guerre global, caractéristique de la période et de la forme du nouvel ordre politique (l’Empire) et correspondant à une phase inédite d’accumulation du capital. Mais face à cette forme de souveraineté à laquelle participent les institutions supranationales, les entreprises transnationales et les États-nations les plus puissants naissent aussi de nouvelles expressions de la critique sociale qu’incarne la multitude. Celle-ci n’est équivalente ni au peuple, ni aux masses, ni à la classe ouvrière.

C’est une entité qui ne saurait se confondre à une identité ou à une uniformité. C’est une multiplicité de différences singulières dont la caractéristique principale est d’engendrer du « commun ». Nouveau sujet politique, la multitude inclut potentiellement tous les individus qui, d’une manière ou d’une autre, sont soumis aux nouvelles formes du capital mondialisé : « Il n’y a pas de différence qualitative séparant les pauvres des diverses catégories de travailleurs. En revanche, il est une condition existentielle et une activité créative partagée qui définit la multitude dans son ensemble » (p. 168).

Outre l’ouverture de l’ère de la guerre civile impériale, la période se définit aussi de façon forte par l’émergence de nouvelles subjectivités de la résistance et consacre l’avènement d’une « intellectualité diffuse ». Le travail immatériel caractéristique des formes contemporaines d’exploitation décrit un « modèle communicationnel » des rapports de production où la force de travail est capable d’organiser son propre travail et ses relations avec l’entreprise. Il recèle « un énorme potentiel de transformation sociale positive » (p. 89).

Ce à quoi nous assisterions, c’est à la transformation totale de la force de travail en une « intellectualité de masse » dont le devenir est d’être un sujet socialement et politiquement hégémonique. Michael Hardt et Antonio Negri envisagent cette intellectualité de masse comme un processus de subjectivation, une qualité principielle de toute la force de travail de l’époque post-fordiste.

Selon eux, nous assistons au développement hégémonique de formes productives et reproductives qui ne seraient pas seulement caractéristiques des tâches confiées aux salariés les plus qualifiés, mais structureraient également l’ensemble des formes de l’activité de tout sujet productif. Les rapports de production ne définiraient donc plus seulement un régime d’asservissement des classes exploitées mais aussi un processus « biopolitique » de subjectivation autonome. »

– Fabien Granjon, « Michael Hardt, Antonio Negri, Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire », Questions de communication, 7, 2005, 455-457.

 

 

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Pour Wallerstein, face aux « bouleversements » majeurs du monde contemporain (néolibéralisme, guerres asymétriques, guerres « justes »), il est dit que les « anciennes analyses » du monde (comme grille de lecture, de compréhension, d’interprétation, d’explication) sont obsolètes et périmées, ce qui est pour lui n’est pas tout à fait vrai.

Défendant son analyse du capitalisme comme historique (en 1983) il trouve qu’elle reste toujours pertinente, et tout son texte vise à démontrer pourquoi et en quoi. Sa thèse centrale étant donc qu’il n’y a pas un « nouveau » capitalisme dans une mondialisation qui en elle-même n’est pas nouvelle.

La mondialisation est un système avec trois arènes : l’arène économique (celui du marché), l’arène politique (celui des États), l’arène culturelle (celui des idéologies et des structures du savoir).

Pour la plupart des observateurs (contemporains ou relativement contemporains), la mondialisation est nouvelle par la présence de trois éléments : 1/ les flux internationaux de capitaux et de biens (libre-échangisme), 2/ l’absence d’alternative (réelle) à cette réalité, 3/ la puissance hégémonique étatsunienne.

Pour leur répondre, Wallerstein remonte aux origines post-Seconde guerre mondiale de ce libre-échangisme à la sauce étatsunienne. Il rappelle qu’historiquement le Plan Marshall considéré comme une « aide » étatsunienne aux pays européens ravagés économiquement par la guerre était en fait une volonté de créer un marché de consommateurs des produits étatsuniens et que le Vieux Continent n’était donc qu’un débouché économique de la production industrielle étatsunienne. Le Plan Marshall n’était donc pas une espèce de mission humanitaire, c’était une stratégie de conquête économique, de domination politique, et d’impérialisme culturel (idéologique).

Wallerstein montre que si le monde post-Seconde guerre mondiale devient bipolaire c’est parce que l’URSS devait servir de faire-valoir, l’URSS était l’épouvantail brandi pour convaincre et faciliter l’adoption du modèle étatsunien à d’anciens alliés affaiblis par la guerre. La Conférence de Yalta (ou les accords de Yalta) instaurant une sorte de statu quo étatsunien-soviétique, créant de facto la bipolarisation du monde, a permis à l’influence étatsunienne de s’étendre sur le reste de l’europe qui n’avait pas rejoint le pacte de Varsovie.

L’URSS présentée comme le mal absolu (comme l’URSS présentait l’Empire étatsunien comme le mal absolu) a ainsi été d’une grande utilité pour que la domination étatsunienne puisse s’imposer et qu’elle puisse dicter l’ordre politique mondial, maintenant sous contrôle sa zone d’influence planétaire. L’URSS, un adversaire nécessaire à la consolidation de cette zone d’influence, un ennemi opportun et volontairement surévalué aux fins de justification de l’hégémonie et de légitimation de son caractère impérial. C’est de cette façon donc que le libre-échangisme a pu autant politiquement qu’idéologiquement devenir (aussi rapidement) une quasi norme planétaire.

Les mouvements tiers-mondistes (la Conférence de Bandung, le bloc des Non-Alignés composé de nations afro-asiatiques) n’ont pas résisté très longtemps au rouleau compresseur libre-échangiste (ils se sont fait manu militari quelques fois écrasés – on pensera aux renversements de régimes politiques récalcitrants à l’ordre impérial occidentalo-étatsunien par des « coups d’état » et autres « putschs », à ces manipulations électorales et autres sauvetages de régimes dits « amis », plus ou moins directement orchestrés par la Cia ou les agences de renseignement occidentaux ; on pensera aussi à ces institutions internationales à l’instar de la Banque mondiale et le Fmi qui ont forcé l’adoption de la « Bonne gouvernance » à ces tiers-mondistes, etc.).

 

 

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« Le Guatemala, le Congo, la République dominicaine, le Vietnam, le Brésil, le Chili, et maintenant l’Iran… Ces sept pays ont en commun d’avoir vu leur gouvernement renversé, pendant la seconde moitié du XXe siècle, par des coups d’Etat clandestinement soutenus par les Etats-Unis… avant d’être officiellement reconnus. Foreign Policy en a dressé la liste – sans compter les renversements dans lequel le rôle de la CIA est seulement suspecté.

C’est donc le cas de l’Iran, en 1953. Lundi, des documents déclassifiés ont permis de révéler officiellement ce qui était devenu un secret de Polichinelle depuis des années, à savoir le rôle actif de la CIA dans la destitution du premier ministre Mohamed Mossadegh. L’homme, qui avait eu la mauvaise idée de nationaliser le pétrole de son pays, géré par l’Anglo-Iranian Oil Company (l’ancêtre de BP), a fini sa vie en résidence surveillée. Sur le trône, le shah Mohammad Reza Pahlavi devint un proche allié de Washington, jusqu’à son renversement lors de la révolution islamique de 1979.

Pour arriver à ses fins, la CIA a acheté des partisans de Mossadegh, des journaux américains et iraniens pour qu’ils ternissent sa réputation, et des manifestations dans les rues de Téhéran pour justifier le changement de pouvoir. Elle a aussi versé 5 millions de dollars au général Fazlollah Zahedi, ensuite nommé premier ministre. Bref, cette opération « de politique étrangère » américaine, menée sous le nom de code « TPAJAX », n’est que « l’un des nombreux coups d’Etat soutenus par les Etats-Unis pour s’établir partout dans le monde » pendant la guerre froide, qui a touché des dictateurs comme des leaders démocratiquement élus, relève Foreign Policy.« 

 

Les mouvements tiers-mondistes n’ont pas fait long feu. Comme l’URSS d’ailleurs.

Ainsi, au début des années 1990, la messe était dite, comme l’évangélisait Francis Fukuyama nous vivions La Fin de l’histoire et le Dernier Homme (1992), c’est-à-dire le triomphe du libéralisme de Rangoon à Berlin en passant par Pékin (sans oublier bien évidemment Moscou), la macdonaldisation de la société désormais mondiale (The Mcdonaldization of society, George Ritzer, 1993). Grosso modo, le monde meilleur.

 

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L’une des choses fascinantes, que j’ai trouvée fascinante, du texte de Wallerstein c’est son historicisme et son analyse économique de l’évolution du capitalisme au début du XXe siècle.

En effet, il montre et explique que les Trente Glorieuses ont été la phase A du modèle de Kondratieff (ou Kondratiev), la plus grande phase A dans l’histoire de l’économie-monde capitaliste.

Dans le modèle de Kondratieff, un cycle économique dure généralement 40 à 60 ans et se déroule en deux phases : la phase A est ascendante (c’est une période d’expansion économique qui dure environ 20 ans), la phase B est descendante (c’est une période de dépression qui dure environ 20 ans), entre les deux il y a une période de récession dite primaire (encore appelée « Plateau ») qui dure environ 10 ans).

Les Trente Glorieuses débutent au lendemain de la Seconde guerre mondiale et se terminent dans les années 1970 (avec le premier choc pétrolier de 1973 et le second de 1979).

Pour certains économistes, la fin des années 1970 signe la fin d’une ère de forte et constante de développement économique du Nord (des pays industrialisés) et le début de ce qu’ils nomment les « Trente Piteuses » (dont l’un des évènements marquants est vu dans la crise économique de 2008) – pour certains ils s’agit des Trente Frileuses.

Pour Wallerstein, la fin des Trente Glorieuses est celle du début de la phase B du modèle de Kondratieff avec la stagnation ou la régression économique mondiale. Dans cette phase B, le monde souffre des effets du succès économique des Trente Glorieuses, il y a une surproduction des marchandises (la concurrence est plus nombreuse et forte) et des biens (saturation de l’offre par rapport à une demande de plus en plus faible), la baisse des taux de profits liés à la production industrielle (ainsi puisque les taux de profits engendrés par la production sont faibles, que la consommation diminue, la spéculation apparaît comme une solution afin d’obtenir « des profits ») rend plus intéressant (séduisant) le développement de la spéculation (les activités financières) et pousse au développement d’un système de crédit afin d’inciter à la reprise de la consommation.

La dette grâce au crédit permet de soutenir artificiellement la production et la consommation, un état (l’endettement) permettant « à certains d’en tirer de grands profits spéculatifs dont d’autres paient le prix ». Dans cette phase B, l’on observe une « mini crise » de la dette tous les 10 ans environ.

De l’autre côté, pour les États, l’endettement augmente pour « ne pas trop faire descendre le niveau des dépenses courantes » créant finalement un « problème pour rembourser les dettes ». Aussi dans cette phase B, l’on assiste à la réduction des coûts de production (par exemple les salaires, l’externalisation des activités de production vers des zones « accessibles » « attractives » « moins coûteuses » – les délocalisations des usines et des activités) qui devient plus importante que la réduction des coûts de transaction.

Conséquence directe : le plein-emploi qui caractérisait la phase A souffre, l’emploi régulier devient incertain (insécurité de l’emploi), le taux de chômage bat des records de hausse. Également, dans cette phase B, pour palier au manque de profitabilité des « vieux produits » de consommation, l’innovation devient un maître-mot, innover pour séduire et faire vendre. La phase B : fin dans années 1970 jusqu’au début des années 2000.

 

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Un autre point abordé par Wallerstein que j’ai trouvé tout aussi fascinant c’est son analyse de l’impact de la prise de pouvoir étatique par les mouvements anti-système sur la transformation du monde.

Pour lui, une telle prise de pouvoir n’est pas gage de transformation du monde comme le montrent les Trente Glorieuses. En effet, l’année 1968 a été celle d’une sorte de « révolution mondiale ». 1968 « enterre le grand consensus libéralo-centriste qui domine le monde politico-culturel depuis 1848 », c’est-à-dire « la foi dans une diminution graduelle de la polarisation économique à travers les actions réformatrices des États ». Autrement dit, les reformes étaient visaient à la fois le développement économique et le développement social, il s’agissait de trouver un équilibre entre les deux pôles.

Ce qui s’est passé en 1968, c’est une « révolution mondiale » qui est en fait une « Contre-révolution » conservatrice et néolibérale dont le reaganisme et le thatchérisme en seront les fers de lance.

 

« Les médias, leurs chroniqueurs économiques formatés pour la plupart par l’idéologie du libéralisme néoclassique et ses avatars des XXème et XXIème siècle et la plupart des femmes et hommes politiques tentent de nous convaincre que la cause du phénomène réside en une dérive incontrôlée des dépenses publiques. C’EST FAUX.

La totalité des documents que tout un chacun peut consulter sans peine dans les différents pays du globe démontre que les causes premières de l’inflation des dettes publiques à partir des années 80 résident en une diminution des recettes alors que les dépenses sont globalement stables en dehors des phases critiques comme en 2009, et en l’effet boule-de-neige des intérêts des emprunts publics, tous deux conséquences de la réaction « néolibérale » anti-keynésienne de ces années-là. » 

 

L’objectif immédiat de cette « Contre-révolution » est de « défaire les avancées réalisées durant les Trente Glorieuses » notamment le niveau de salaires, les institutions redistributives du bien-être (l’État-providence, la sécurité sociale, les services publics, etc.) dont a bénéficié la génération baby-boomers. C’est une série d’attaques frontales contre le welfarisme (entendu comme une conception socio-économique du bien-être).

 

« Malgré les tentatives de certaine le mot social-libéralisme n’a pas été utilisé car, à l’approche de la Deuxième Guerre mondiale, l’objectif était plutôt d’arriver à un accord entre les différents courants libéraux. Néanmoins l’agenda du libéralisme alors adopté était particulièrement proche des préoccupations des sociaux-libéraux et du New Deal de Franklin Delano Roosevelt. Plus tard deux participants à ce colloque, Alexander Rüstow et Wilhelm Röpke compteront parmi les pères fondateurs de l’économie sociale de marché en Allemagne, alors que d’autres tel Robert Marjolin influeront sur le libéralisme économique qui sera adopté en Europe durant les Trente glorieuses.

Actuellement, le social-libéralisme se distingue particulièrement nettement du «néolibéralisme» ce mot désignant aux États-Unis à la fois des défenseurs et des opposants du libre-marché, comme les conservateurs mercantilistes qui ont fait leur retour à la faveur de la globalisation économique de la fin du XXe siècle. Le terme «néolibéral» sert aussi à qualifier la politique économique libérale de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher. Comme corpus idéologique, le néolibéralisme s’oppose à la plupart de positions adoptées par les sociaux-libéraux, surtout sur la question du libre échange et des programme sociaux. »

 

Cette « Contre-révolution » a eu aussi pour conséquence de pousser la « Vieille gauche » à abandonner progressivement le « discours socialisant historique » pour celui en faveur d’un marché « légèrement amendé ».

Mais, la « mort » de la « Vieille gauche » permet – la nature ayant horreur du vide – le « lent mûrissement d’une autre stratégie » inspiratrice et nourricière aujourd’hui d’une « Gauche mondiale ».

De nos jours, cette « Gauche mondiale » comme « Nouvelle gauche » est observée dans les mouvements féministes, écologistes, etc.) et elle illustre la « version mondiale nouvelle de la polarité classique entre le parti de l’Ordre et le parti du Mouvement, Davos contre Porto Alegre ».

Pour cette nouvelle « Gauche mondiale » les problématiques contemporaines socio-économiques et politiques doivent être traitées simultanément avec celles qui sont identitaires et environnementales, ainsi cet « esprit » Porto Alegre (altermondialiste précisément) ressemble un peu à celui du consensus libéralo-centriste ayant réalisé les progrès de justice sociale et de développement économique des Trente Glorieuses.

Donc en réponse à ceux qui considère qu’il n’existe pas d’alternative réelle (ou sérieuse) à la mondialisation du capitalisme historique, Wallerstein leur offre sa réponse.

 

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En ayant fait cette analyse historique et économique des origines de la situation contemporaine, Wallerstein va plus directement étudier les constats présentés par la plupart des observateurs de la « nouvelle mondialisation ».

Constat 1 :  les flux internationaux de capitaux et de biens sont plus globaux, dans un marché plus concurrentiel, et le monde est devenu plus libre-échangiste, pour la première fois avec un marché mondial ouvert.

Pour Wallerstein, premièrement, le monde comme économie-monde capitaliste n’est pas plus global qu’hier. « Le fait d’être global » n’est pas une nouveauté puisque « Depuis quatre siècles déjà, les flux des marchandises de capitaux et d’échanges de biens sont transnationaux et transfrontaliers » (une réalité factuelle soutenue dans une autre perspective par Samuel P. Huntington dans son « Transnational Organizations in World Politics » – Huntington, Samuel P. “Transnational Organizations in World Politics.” World Politics, vol. 25, no. 3, 1973, pp. 333–368).

Deuxièmement, le système capitaliste est de nature concurrentielle et l’a toujours été, être compétitif ne date pas d’aujourd’hui, dominer le marché mondial n’est pas le propre de nos temps contemporains (cf. le capitalisme aux XIXe siècle et au XVIIe siècle).

Troisièmement, le capitalisme n’a jamais connu un « moment de véritable libre-échange », il a toujours subi des entraves à la libre circulation des capitaux, des biens, des travailleurs etc. Le libre-échangisme c’est très souvent heurté au protectionnisme.

Autre point, dans le capitalisme l’on a toujours observé une tension historique entre les libre-échangistes et ceux qui craignent (sans être anti-capitalistes) de disparaître à cause justement du libre-échangisme, cette tension n’a jamais été durablement résolu.

Mais, Wallerstein pointe la « large hypocrisie » dans le discours libre-échangiste car les partisans (actuels comme d’hier) du libre-échangisme n’ont jamais hésité à pousser les gouvernements à prendre des mesures interventionnistes et protectrices lorsque leurs intérêts étaient menacés.

Ce qui amène Wallerstein à dire que le marché mondial actuel n’est pas ouvert pour la première fois, il rappelle que l’une des plus grandes ouvertures du marché mondial s’est faite entre 1900 et 1913, et que l’ouverture du marché mondial est cyclique depuis 400 ans, bref que le marché mondial connaît des degrés d’ouverture selon les époques – si dans les années 1990 on a constaté un degré plus élevé d’ouverture du marché mondial, au début du XXIe siècle l’on a plutôt constaté le retour au protectionnisme dans plusieurs pays du Nord comme du Sud.

Constat 2 : la puissance hégémonique étatsunienne est un aspect significatif et indéniable de la nouvelle mondialisation.

 

« A l’échelle internationale, les Etats-Unis se retrouvent donc placés dans une situation de suprématie qu’aucune puissance n’a connue depuis plus d’un siècle. Désormais, « l’empire américain est le seul au monde, c’est une hégémonie exclusive, et c’est la première fois que ce phénomène étrange survient dans l’histoire de l’humanité ».

Certes, dans le monde contemporain, la prépondérance d’un empire ne se mesure plus à la seule emprise géographique. Outre de formidables attributs militaires, elle résulte essentiellement de la suprématie dans le contrôle des réseaux économiques, des flux financiers, des innovations technologiques, des échanges commerciaux, des extensions et des projections (matérielles et immatérielles) de tous ordres. A cet égard, nul ne domine autant la Terre, ses océans et son espace environnant que les Etats- Unis.

Consciente de ses atouts retrouvés, dopée par une économie flamboyante (en dépit de ses carences sociales), l’Amérique reprend ses prétentions à régenter le monde. »

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Pour Wallerstein, le pouvoir hégémonique étatsunien est dans les faits un « mythe », du moins à l’heure actuelle. Les étatsuniens ont perdu leur avantage économie, le commerce mondial n’est plus exclusivement étatsunien, l’arène financière connaît aussi un recul de la domination étatsunienne, ce qui a un impact politique sur les relations avec les autres nations.

Quant à la « supériorité militaire » étatsunienne, pour Wallerstein, c’est un pouvoir impossible à maintenir durablement (comme le note-t-il ce fût le cas de tous les Empires qui ont précédé l’Empire étatsunien, de Rome à l’Empire britannique) car au fond cette « supériorité militaire » s’use sur trois fronts : elle crée ses propres résistances, elle coûte très cher (dépenses militaires), elle perd ses appuis internes quand le coût en vies humaines devient fort (le soutien interne, l’adhésion de l’opinion publique) et que les conditions socio-économiques internes se dégradent (on peut le noter dans le choix du désengagement militaire du gouvernement étatsunien autant en Irak qu’en Afghanistan ou récemment en Syrie).

 

« Au cours des deux derniers siècles, les États-Unis ont amassé un capital idéologique non négligeable. Mais, ces temps-ci, ils le dilapident encore plus vite que leur excédent d’or dans les années 60.

Au cours de la prochaine décennie, deux possibilités s’offrent à l’Amérique : soit elle emprunte la voie des faucons, avec des conséquences négatives pour tous, mais surtout pour elle. Soit elle comprend que cette attitude est par trop néfaste. Les choix du président Bush paraissent extrêmement limités, et les États-Unis vont probablement continuer à décliner en tant que force motrice de la politique internationale.

La véritable question n’est pas de savoir si la superpuissance américaine est en déclin, mais plutôt
de voir si les États-Unis peuvent trouver un moyen de chuter dignement, sans
trop de dommages pour la planète et pour eux-mêmes. »

– Wallerstein, Immanuel. « The incredible Shrinking Eagle. The end of Pax Americana. » Foreign Policy 131 (2002): 60-69.

 

Une autre chose de l’analyse de Wallerstein sur ce « mythe » de la puissance hégémonique étatsunienne que j’ai trouvée très intéressante c’est le fait qu’il considère que ce « constat » est un « facteur socio-psychologique » de domination.

Comme il le dit ce « mythe » tel qu’il est véhiculé partout dans les discours d’experts et autres commentateurs des relations internationales des politiques mondiales est une part d’une stratégie de domination, d’hégémonie.

La fonction de la rhétorique dans la création et le maintien de cette croyance vise à consolider et à préserver l’impression de supériorité, c’est démontré « On est d’autant plus fort que tout le monde croit que l’on est ». Une observation qui validerait selon moi Saul David Alinsky qui disait dans son Être radical : Manuel pragmatique de radicaux réalistes (2012) : « Le pouvoir n’est pas seulement ce que vous avez, mais également ce que l’ennemi croit que vous avez. » (Rules for radicals (1971) de Saul David Alinsky). Je dirai même autant l’ennemi que l’allié.

 

« Les treize règles de Saul Alinsky

N’oubliez jamais la première règle bonne de la tactique du pouvoir : le pouvoir n’est pas seulement ce que vous avez, mais également ce que l’ennemi croit que vous avez.

Deuxième règle : ne sortez jamais du champ d’expérience des gens de votre groupe. […]

Troisième règle : sortez du champ d’expérience de l’ennemi chaque fois que c’est possible. […]

Quatrième règle : forcer l’ennemi à suivre à la lettre son propre code de conduite. […]

La cinquième règle recoupe la quatrième : le ridicule est l’arme la plus puissante dont l’homme dispose. […]

Sixième règle : une tactique n’est bonne que si vos militants ont du plaisirs à l’appliquer. […]

Septième règle : une tactique qui traîne trop en longueur devient pesante. […]

La huitième règle consiste à maintenir la pression, par différentes tactiques ou opérations, et à utiliser à votre profit tous les événements du moment.

La neuvième règle est que la menace effraie généralement davantage que l’action elle-même.

La dixième règle : le principe fondamental d’une tactique, c’est de faire en sorte que les événements évoluent de façon à maintenir sur l’opposition une pression permanente qui provoquera ses réactions […]

Onzième règle : en poussant suffisamment loin un handicap, on en fait un atout. […]

Douzième règle : une attaque ne peut réussir que si vous avez une solution de rechange toute prête et constructive. […]

Treizième règle : il faut choisir sa cible, la figer, la personnaliser et polariser l’attention sur elle au maximum. »

– Saul David Alinsky, Être radical :  Manuel pragmatique pour radicaux réalistes, trad. O. Hellier et J. Gouriou, Bruxelles, Éditions Aden, 2012, p. 182-186.

 

 

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« Radical :  1. Qui tient à l’essence, au principe (d’une chose, d’un être).
Changement radical. 
2. Qui vise à agir sur la cause profonde de ce que l’on veut modifier.
Prendre des mesures radicales. » 

 

 

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Pour finir, Wallerstein montre que dire que la mondialisation est une nouveauté ou est nouvelle est d’une certaine utilité rhétorique car cela sert certains intérêts (plus ou moins avouables, plus ou moins avoués), toutefois ce n’est pas un concept analytique utile.

La mondialisation n’est pas nouvelle, prétendre le contraire selon Wallerstein c’est proclamer le TINA thatchérien (le « There Is No Alternative ») qui a pour effet dans son injonction (ordre) à ne pas résister (ou à dire que toute résistance est vaine, irresponsable, absurde, irrationnelle) d’annihiler toute expression alternative.

Ce TINA ayant déjà servi de « cravache féroce », d’outil d’hégémonie et d’impérialisme, arme rhétorique et psychologique du libre-échangisme et du néolibéralisme, arme efficace dans un monde qui carbure au refus du risque, dans une société en quête d’abord de sécurité, ce TINA soutenu par des arguments scientifiques rend donc ainsi plus difficile une conceptualisation et la réalisation d’un monde autrement.

Le but du texte de Wallerstein – au-delà de son apport scientifique, en savoirs et en connaissances – vise en quelque sorte à démythifier une idée reçue, construite, maintenue, qui est au service d’un système global et historique. Je dirais que c’est un regard en rupture avec tout ce que l’on m’a enseigné et évangélisé dans les années 1990. Comme je le dis quelques fois, il est nécessaire d’avoir plusieurs regards vraiment différents pour se faire sa propre idée, d’avoir la possibilité du choix véritablement libre car il serait éclairé, en ce sens Wallerstein est (une fois de plus) fascinant.

Si le texte démythifie le « La mondialisation est nouvelle », Wallerstein considère que la nouveauté de notre ère actuelle est la crise du capitalisme. Nous vivons selon lui une « période de la transition vers un autre système ». C’est une période chaotique causée par un système historique en désintégration dont l’issue est incertaine.

La seule certitude pour lui étant que le système actuel ne peut plus durer et perdurer, il est entrain d’épuiser ses mécanismes d’ajustement, il n’est plus à même de résoudre ses propres contradictions, et nous nous dirigeons vers une nouvelle réalité déjà en construction.

À la fin de ma lecture de Wallerstein, la question que je me pose est de savoir si cette nouvelle réalité est une sorte de nouveau système-monde ou d’un monde de systèmes-mondes. Un Empire de systèmes-mondes ? Ou pour être optimiste : une nouvelle féodalité ? Comme me répondrait devant tant d’optimisme Axelle : « Baise-moi ». Un peu de l’ordre de TINA. 

 

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« Ainsi, à travers l’histoire, une lutte qui est la même dans ses lignes principales se répète sans arrêt. Pendant de longues périodes, la classe supérieure semble être solidement au pouvoir. Mais tôt ou tard, il arrive toujours un moment où elle perd, ou sa foi en elle-même, ou son aptitude à gouverner efficacement, ou les deux. Elle est alors renversée par la classe moyenne qui enrôle à ses côtés la classe inférieure en lui faisant croire qu’elle lutte pour la liberté et la justice.

Sitôt qu’elle a atteint son objectif, la classe moyenne rejette la classe inférieure dans son ancienne servitude et devient elle-même supérieure. Un nouveau groupe moyen se détache alors de l’un des autres groupes, ou des deux, et la lutte recommence.

[…]

Les masses ne se révoltent jamais de leur propre mouvement, et elles ne se révoltent jamais par le seul fait qu’elles sont opprimées. Aussi longtemps qu’elles n’ont pas d’élément de comparaison, elles ne se rendent jamais compte qu’elles sont opprimées.

[…]

Dans notre société, ceux qui sont le mieux éclairés sur l’événement sont aussi ceux qui sont le plus éloignés de voir le monde tel qu’il est. En général, mieux on comprend, plus on se leurre, plus on est intelligent, moins on raisonne sainement.

De la part des prolétaires, rien à craindre ; livrés à eux-mêmes, ils vont continuer de génération en génération et de siècle en siècle à travailler, se reproduire et mourir non seulement sans la moindre velléité de rébellion, mais sans même entrevoir que le monde pourrait être tout autre. Ils ne deviendraient dangereux que dans le cas où les avancées technologiques exigeraient qu’ils aient un niveau d’instruction supérieur ; mais puisque les rivalité militaires et commerciales n’ont plus d’importance, le niveau d’instruction du peuple baisse, au contraire. Les opinions, qu’il se fait ou ne se fait pas, sont considérées comme nulles et non avenues. On peut lui accorder la liberté intellectuelle puisqu’il n’a pas d’intellect.

[…]

Seul, libre, l’être humain est toujours vaincu.  »

– Orwell, George. La ferme des animaux. Gallimard. 1981.

 

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