Crépuscule du tourment – Volume 1 (Melancholy) de Léonora Miano

Léonora Miano est un drôle de spécimen. Écrivaine talentueuse – Prix Femina, Prix Goncourt des Lycéens, etc., dramaturge inspirée, nouvelliste émérite, figure discrète – si on ose la comparaison avec d’autres, les Alain Mabanckou, Gaston Kelman, Calixte Beyala, Fatou Diome et consorts – à la plume afropéenne et assumée comme telle, au regard sans complaisance (alléluia), au style déconcertant – celui qui mène à quelque chose, là où les attentes préfabriquées ne sont pas satisfaites, où le « prêt-à-penser culturel » ne se trouve pas parce qu’il n’y a aucune place. Le mianorisme est une écriture qui vibre. Retentissante et sonnante. Littérairement. Cela se lit, s’entend et se ressent. Simultanément.

Crépuscule du tourment – Volume 1 (Melancholy) coule de source. Une vibration à quatre cordes. Toutes au féminin. Inégales en intensité, dissemblables dans le caractère, mais incroyablement puissantes.

Une Mère qui en veut et s’en veut, une Amante que l’on a fuie et qui s’est enfuie, Une Fiancée qui quitte et va se retrouver, une Sœur qui n’existe et qui sert à exister, toutes libres tout en n’étant pas émancipées de cette ombre distante qu’elles tentent de saisir.

L’ombre est le fils récalcitrant, l’amoureux torturé, le compagnon de solitude, le frère lointain. Une présence permanente, qui ne se montre jamais.

Chaque vibration est un monologue, long telle une récrimination, brutal comme une colère, direct à l’instar d’un uppercut, un peu désespéré dans un match dont on a conscience que de toutes les façons il est perdu d’avance. Nu comme une vérité qui laisse tomber les oripeaux dont elle s’est encombrée durant une éternité.

L’heure n’est plus à la mise en scène. Le moment de vérité exige de jeter aux orties les artifices, de mettre fin à la douleur qui dévore les entrailles, silencieusement. Car l’on sent bien que ce soleil qui se couche et cette nuit orageuse en pleine saison sèche vont tout ravager, tout ce que l’on a été, tout ce que l’on a laissé vivre.

L’instant crépusculaire tremble de tout son être, dans la boue comme dans la fortune, des pans de soi seront déracinés par le souffle, de la mort – cette autre renaissance.

Chaque monologue fuse. Flamme incendiaire qui fond la muraille de glace, le sarcophage de froideur dans lequel on s’est emmuré.

Protestation contre un crime impardonnable, ou pour dire les choses de manière appropriée dont on a nié à la victime la souffrance parce que l’on s’est refusé de porter la culpabilité, d’assumer sa juste part de responsabilité, il n’y a pas de réconciliation possible.

Cri munchien dont les ondes créent sur le réel des distorsions, des anamorphoses, que l’on s’empresse de considérer comme vérités afin de donner un sens à ce que l’on sait des tréfonds de son être échappe à l’entendement.

Éclats mosaïques d’un soi polymorphique, contraire à la sage image policée que l’on a construite pour tromper les yeux qui par ailleurs n’ont jamais vraiment poser sur cette personne artificielle le moindre regard.

Chandelle allumée non pas pour éclairer l’obscurité, encore moins pour y voir plus clair, mais pour examiner ses propres scarifications, fruits de cette lutte incessante pour un bonheur, une libération, qui se tient à distance, dans l’ombre.

Chaque monologue fuse et se répand sur les 280 pages d’un livre ne laissant aucun répit. À la fin, le lecteur prend conscience qu’il n’en a pas tout à fait fini avec chacun d’eux. On n’en finit jamais avec un excellent roman. Les paroles résonnent et cognent durement dans l’esprit salement amoché, les mots qui violentent son ordinaire, ses illusions, ses mensonges, l’achèvent, le ressuscitent, le trépassent, lui redonnent vie. Il ne sera plus le même, car il ne saurait oublier. Faire comme si. Il ne connaîtra plus de répit. C’est foutu.

Il n’y a pas de vérité dans ce livre, seulement des perspectives. Nécessairement subjectives. Ce que le lecteur voit à travers Madame, Amandla, Ixora, Tiki, ce sont des dimensions d’une humanité qui expriment des identités. Rougeâtres, bleuâtres, violacées, grisâtres. Sans aucune naïveté. Au contraire avec une lucidité qui ressemble tant à un fatalisme.

Quatre vérités, identités, perspectives, quatre femmes, à la fois antagonistes et complémentaires, qui auraient pu former un ensemble détonnant si un jour elles s’étaient parlé. Ou rencontré. Vraiment. En cela, l’œuvre de Léonora Miano est d’abord un texte sur les rencontres qui n’ont pas eu lieu, des rendez-vous manqués, des occasions qui n’ont pas été saisies, des paroles qui n’ont pas su être prises. Un livre pour que celles-ci s’écoutent et se comprennent. Soient écoutées et soient comprises. Enfin.

Si le roman choral de Léonora Miano vaut une attention des plus particulières, ce n’est pas uniquement en raison d’un féminisme vociférant, souhaitant venger toutes « ces femmes amputées du clitoris » (p. 73), encore moins de ce portrait oscillant entre le trait vitriolique et l’ode amoureuse  à un pays tiers-mondiste prenant ses « ordres de l’extérieur » (p. 53), ou la peinture contemporaine de ce « Nord » qui abhorre la « culture de la pauvreté » tout en étant foncièrement misérable, une Civilisation « moribonde ».

Non plus à cause du voyage mémoriel dans la richesse, philosophique et spirituelle, d’un Continent que l’on a longtemps dépeint comme sans passé. Ni pour la justesse de la critique sur ces « descendants » qui ne savent que manier la plume et la langue des autres tout en ayant jamais rien réalisé, et qui portent la domination avec une obscénité sans égale.

Si l’œuvre de Miano vaut le détour, qu’elle sort du lot, faisant de l’auteure l’une des pionnières de la littérature moderne – celle qui écrit son siècle avec la singularité de son temps – c’est parce qu’elle vient des rythmes et produit du mouvement. Déplaçant les visions, les regards, plongeant dans le grand foutoir que sont les mondes, les existences, les identités, sans vouloir y mettre de l’ordre, sans chercher à l’ordonnancer, à évangéliser, parce que ce n’est pas son rôle.

Léonora Miano a tout compris de la nature de l’écrivain(e) au XXIe siècle. Rien que du mouvement et de la vibration. Au lecteur de ressentir, d’être ébranlé, de se mettre en branle.

Ou pas.

 


Quelques citations 

  • « Ce qui nous semble intangible et qui souvent se dérobe à notre vue est ce que nous devrions appréhender. Et comprendre » (p. 115)
  • « Il est impossible de fraterniser avec ce qui se croit supérieur » (p. 99)
  • « J’accepte l’obscénité de ce que nous sommes, notre monstruosité, et ne comprends pas les batailles qui te semblèrent nécessaire pour t’en extirper » (p. 260)