Mot-dieu

Chaque année, on traverse indifférent le jour de notre mort [traduction libre du roumain]

Valeriu Butulescu, Fragmentarium, 2014

Emil Michel Cioran disait dans l’ « Écartèlement »: plus encore dans le poème, c’est dans l’aphorisme que le mot est dieu. En ce sens Valeriu Butulescu dans « Fragmentarium », recueil d’aphorismes virevoltants, transforme avec une force redoutable des mots qui – dans l’usage courant – ont été recouverts de fade banalité.

L’auteur va au cœur des choses, écartant avec un talent inouï les superficialités encombrantes, les effets de style et les artifices, que l’on retrouve dans des œuvres aussi pédantes que désespérantes. Des aphorismes construits sur une idée sans prétention mais ô combien complexifiée, étudiée, passionnée, abandonnée : le temps.

Le questionnement que soulève cette œuvre bâtie dans une clarté rigoureuse et une sorte de démarche intuitive, est celui du temps, non pas de la conception philosophique ou trop intellectualiste, mais de ce temps-observation, cette observation contemplative dans un sens méditatif, ce temps-écoulement, cet écoulement-fataliste dans un sens qui ne relève pas de l’abandon, mais  de la lucidité, ce temps fugace, qui emporte tout sur son passage. Après, lui, seules survivent les sagesses impérissables que nous redécouvrons tous les jours, et que nous oublions au même rythme. 

De l’observation des mutations sociales aux éternuements idéologiques en passant par la peinture drôlement caustique des mœurs, l’œuvre de Valeriu Butulescu est une chronique faussement candide d’où l’on voit poindre à chaque bout de phrases une indignation forte, maîtrisée, dont l’effet principal est celui de l’obligation de changer de perspective.

Valeriu Butulescu observe l’écoulement du temps, tente de saisir sa quintessence. C’est périlleux, hautement improbable. Mais le poète est animé par l’utopie et moulé dans le chimérique, c’est pourquoi il excelle dans son art.  Nul autre que lui ne peut avec une telle virtuosité écrire l’indicible, se mettre dans les conditions, à risque, du voyage dans l’intrinsèque, le substantiel et l’existentiel. Le poète fait  parti de cette race particulière de scribes qui mettent en mots, en sons, en images, l’impossible.

Valeriu Butulescu est un poète qui s’essaie à l’aphorisme, prétention vauvenarguesienne, exquis dans la justesse de la formule et le saisissement de l’idée, produits de la rencontre du verbe et de la pensée.  

Avec Valeriu Butulescu, tout est là. Et « Fragmentarium », cette calligraphie du temps, de ses aléas, de ses déchirures, de ses déflagrations, de ses espérances, de ses errances, de ses hommes et et de leurs paradoxe, est une oeuvre dans laquelle le mot est définitivement dieu. 

Histoire de la littérature roumaine contemporaine (1941-2000). En commentant la création littéraire de Valeriu Butulescu, l’auteur de l’ouvrage, Alex Ștefănescu, écrit : « Il a atteint le plus haut niveau dans l’aphoristique (roumaine) ».