Les Métamorphoses du Vampire

La première fois que j’ai vu Jacques, comme dirait Barbey d’Aurevilly en parlant de Baudelaire, j’ai vu… « Dante d’une époque déchue ». C’était simplement surréaliste de ressentir et de dire son temps avec cette facilité d’enfant, un peu cancre, avec un accent grave et sans grandes inventions. Des vers athées, l’orthodoxie répudiée comme une apostasie, sans fleurs et couronnes, des vers avalés par des sables mouvants, des mots sortis du droit chemin, allant se perdre dans le paysage changeur. Le Grand Homme, Prévert, pervers pour mes congénères des belles familles, m’a donné quartier libre et ce fût pour moi une épopée. Un ordre nouveau. C’était l’automne, je ne sais pas s’il pleuvait sur Brest, ce dont je suis certain c’est que l’éclipse enterrait sous les ténèbres la morale de l’histoire. Prévert sur son cheval rouge, la cigarette écarlate, l’air blasé par les paroles d’un temps perdu, récitait un pater noster un peu pute comme Barbara libre, un pater noster de la même connerie que la guerre. Dans les cieux, il y avait des nuages qui crevaient comme des chiens, et le reste allait pourrir au loin. Jacques m’a dit : « Tu vas voir ce que tu vas voir », j’ai ouvert les yeux et mon esprit a vu. Les paris stupides de mon époque, les dîners de têtes de cons, l’orgue de barbarie, et ce peuple désespéré assis sur un banc attendant que l’Homme le pousse dans le vide. Jacques et moi n’avons eu aucune conversation, ce n’était pas dimanche, nous n’étions pas à l’église, nous étions aux champs, dans le champs, chantant à tue-tête la mélodie des escargots qui vont à un enterrement, pas loin de la Riviera. Ce fût le premier jour de mon existence et des restes surréalistes. Je n’avais que dix-neuf ans. 

La première fois que j’ai lu Charles, comme dirait le Vieux dégueulasse dans ses chroniques sacrilèges blasphématoires et immondes, j’ai vu… chaque expression de mon temps écrite par moi. C’était la libération du zoo en moi, pas de chaussettes ni de préservatif j’ai su que moi aussi je pouvais faire comme la politique : enculer les mouches. Les fauves lâchés comme une machine à baiser, j’ai compris que l’unique façon de vivre ces temps cons comme le christ était de faire comme dans un bordel salvateur dans une oasis puritaine : baiser, enculer, et vivre avec l’ennemi public n°1. Bukowski a rigolé, est allé se saouler, est revenu et m’a demandé de pisser sur le monde. J’ai vomi. Bourré comme au bon vieux temps. Charles satisfait m’a offert son journal de l’underground, il a dit : « T’as trouvé ton maître, salaud! » J’ai pris le journal dont la première de couverture était illustrée par une chatte blanche, et frappée d’un titre lumineux : Érections, Éjaculations, Exhibitions, et contes de la folie ordinaire. Il m’a dit : « Te fais pas de bile, t’es un suicidé en puissance! » Je n’étais pas inquiet, j’étais prêt. A me faire la plus jolie fille de la ville, ce mouroir qui voyait crever dans ces cieux douze singes volants qui ne sont jamais arrivés à baiser. J’étais ivre, je suis devenu ivrogne. Ce fût le premier jour de ma vie humaine. Je n’avais que vingt-trois ans. 

La première fois que j’ai lu Luc, comme le dirait Baudelaire en parlant de son « frère spirituel » Poe, j’ai vu… des phrases pensées par moi. C’était purement inconcevable d’écrire aussi simplement ce qui ne peut être facilement dit ou montré, chaque phrase transformée en un court-métrage, qui pourrait être retirée de l’ensemble sans être orpheline puisqu’elle se suffirait. Chaque phrase était son début et sa fin, chaque mot d’une légèreté qui facilitait l’élévation; des mots-héliums, lâchés dans les airs, l’esprit du lecteur qui y était enfermé s’enivrait de l’éther. Panneton, celui qui emprunte à qui le veut bien son plume, avec sa façon de marcher entre les mots, de photographier les émotions, de dire le verbe comme s’il ne faisait que respirer alors qu’un tel souffle balayait les poussières pour laisser découvrir des trésors trop longtemps restés cachés, Luc fût une météorite qui me tomba dessus. Ce fût l’extinction du dinosaure. Et le début d’un nouvel âge. Je n’avais pas encore trente ans.

La première fois que j’ai lu Gérard, comme le dirait Les Chimères par des « Vers dorés » en parlant de « l’Homme, libre penseur ! », j’ai vu… des folies vécues par moi. C’était une hallucination qui m’a fait m’écrier : « Je suis l’autre. » Gérard, « Noir Val, Narval ou Nerval ? », l’autre et tous les siens. L’autre, cet « être obscur » dans lequel « habite un dieu caché » et dont le « pur esprit s’accroît dans l’écorce des pierres ! » Cet autre qui est sorti de moi, nu comme un spectre, « Soleil noir de la Mélancolie », étoile morte, qui déposa sur mon front rouge le seul baiser qui me consola, moi vainqueur de rien, présent dans un univers absent, dissout dans la nuit du tombeau, moi mystère d’amour né inconsolé d’un prince qui s’est noyé dans l’Achéron et d’une reine dont les cris de fée et les soupirs de sainte retentissent toujours dans ma grotte comme le corps d’un poète pendu parti rejoindre le seul monde qui le mérite. Cet autre m’a dit : « Tout est sensible ! » Et il m’a possédé. Je n’avais que seize ans.

La première fois que j’ai lu Alfred, comme le dirait, ému par La Mort du loupL’Esprit pur pris dans les fils des Destinées , j’ai vu… la grandeur du silence et la faiblesse du reste, la leçon donnée aux débiles que nous sommes par les sublimes animaux, et ce sauvage voyageur reposant son front sur son fusil sans poudre était moi. C’était la plume de fer, un errant sans nom ou d’un nom transmis sans gloire, et qui s’est jurée de faire illustre le rien qu’il était. Le voyageur a laissé ses empreintes dans ma chair comme des marques indélébiles. Il m’a indiqué la voie à suivre, comment quitter la vie et tous ses maux pour enfin aller droit au cœur de l’existence. Studieux et pensif, j’ai écouté de Vigny, j’ai souffert et je suis mort sans parler, et son dernier regard est venu lécher le sang coulant de mon âme. Le troisième jour, en ressuscitant, j’ai senti monter en moi la colère de Samson, la plume de fer ne s’est pas transformée en flûte, j’ai incendié la Maison du berger, saccagé le temple des Oracles, fait l’amour à La Sauvage, brisé La bouteille à la mer, et réduit en poussière Le Mont des Oliviers. Wanda, la gracieuse colombe avec ses ornements de fête, princesse bouffant du pain noir, objet de plaisir et de satisfaction des Czar, sous la lune enflammée, Wanda carbonisée est montée aux cieux comme une fumée blanche crachée par une Eglise souillée. Ce fût ma métamorphose. Et le début d’une entité nouvelle. Je n’avais que neuf ans.

La première fois que j’ai lu Charles, comme le dirait La Vampire, Madone insatiable, enterrée vivante dans un caveau d’insondable tristesse, j’ai vu… des litanies de Satan écrites par moi. C’était purement inconcevable ce travail d’orfèvre maudit, cet Hymne à la beauté épousant l’Harmonie du soir, sous une Lune offensée qui a tant vu La mort des amants des artistes des pauvres et pleuré la Muse malade. La Vampire, ma Muse vénale, a dans une Aube spirituelle éclairant une époque nue, petite horreur sympathique, fait couler la fontaine de sang, je m’y suis abreuvé. Dom Juan aux enfers, en pleine danse macabre, celle du serpent, je n’ai pas oublié. L’amour et le crâne. L’invitation au voyage. Toutes les femmes damnées qui ont succédé à La Vampire. La musique du Chant d’automne, les brumes et les pluies, j’étais le possédé au parfum exotique, j’ai décidé de faire de cette nouvelle existence un sonnet automnal. Je suis devenu ce peintre qu’un dieu moqueur a condamné à peindre sur et dans les ténèbres, un spectre dans la nuit – cette magnifique maussade hôtesse. Un cuisinier aussi, aux appétits funèbres, qui durant les jours de spleenitude fait bouillir et mange son cœur, dans le pur esprit païen. L’orfèvre maudit, ce Baudelaire pauvre âme solitaire, guérisseur familier de mon angoisse, a fait lever le crépuscule du matin sans soleil à l’horizon juste une lune triste sans éclats. Ce fût une renaissance. Et le début du voyage. Je n’avais que treize ans.

Et lorsqu’aujourd’hui des assassins, des chiffonniers, et tous les restes, me demandent : « Qui es-tu ? » J’indique les ténèbres, le silence, la destruction, la folie, le poète suspendu au temps pendu, l’errant voyageur, le possédé, le spectre. Et lorsqu’ils ne comprennent pas, ne voient pas, je leur réponds : « Je suis les Métamorphoses du Vampire ». Et souvent, ils prennent en pitié ma longue misère. Et moi, leurs horreurs sympathiques.

 

 

Un être libre, c’est rare, mais tu le repères tout de suite, d’abord parce que tu te sens bien, très bien quand tu es avec lui.

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