Double Pénétration Automnale

« L’individu au temps des pharaons« 

Le texte inachevé qui suit est un extrait d’un que j’ai commencé une nuit insomnieuse avec un verre de scotch et je n’y ai plus touché depuis deux semaines (je n’y suis plus revenu : relecture et reprise d’écriture), faute de temps ou d’envie ou de doute quant à sa nécessité ou que sais-je encore. Bref, je le vois traîner dans mon dossier « Brouillons » et je fais « bof », comme avec tant d’autres.

Je suis une personne qui écrit sur le vif ou je n’écris pas, si je commence un texte c’est parce que l’idée me hante / me possède dans le moment et il me faut la sortir, quelques fois ce n’est pas tant une idée que c’est une vibration ou un questionnement voire une errance dans ma tête qui va dans tous les sens et toutes les expériences vécues plus ou moins récemment. Je n’écris pas parce que j’ai quelque chose à dire ou à partager ou etc., j’écris quelques fois parce que cela doit sortir de ma tête, cesser de me hanter, donc sur bien des aspects l’écriture est chez moi un quasi exorcisme ou l’acte d’écrire une séance d’exorcisme, j’en conviens cela n’est que très rarement une réussite. Comme je l’ai souvent dit ici, au-delà de livrer un texte, en fait je me délivre d’un texte.

Celui qui suit a été provoqué par un agacement. Cela fait quelques mois (pour dire quelques années) que l’on me fait particulièrement chier sur le fait de savoir si je suis de gauche ou de droite, socialiste ou libéral, etc., que l’on me les brise (je parle des couilles) un peu beaucoup sur le fait que je me déclare radical et anarchiste. J’ai écrit plusieurs billets de clarifications là-dessus ces dernières années et l’un d’eux est « Irré(cul)pérable Anarchiste Radical » qui résume jusqu’à présent assez bien dans une perspective idéologique occidentale certaines choses composantes de ce que je suis (et pas mécaniquement de qui je suis).

Si je dis « perspective idéologique occidentale » beh c’est parce que mes interlocuteurs sont occidentaux et je leur parle un langage idéel qu’ils comprennent, car en réalité d’où je pars « anarchiste et radical » ne veut rien dire, ce qui importe aux gens c’est la liberté et la justice (je veux dire entre autres choses l’égale dignité notamment), et encore faudrait que ces interlocuteurs comprennent que « liberté » et « justice » peuvent incorporer certaines nuances non-occidentales. Donc, au fond, de cette part culturelle en moi non-occidentale, je dirais sur la question de savoir si je suis de gauche ou de droite : « Je ne réponds pas à cette question idiote ». Je ne dirais pas « Sans étiquette » qui signifie tout de même se mettre une étiquette avec un blanc qu’est un vide de réponse. Je refuse de répondre à cette question et d’être réduit totalement à quelque chose – même si c’est un vide.

Pour finir, avant de te laisser découvrir ce texte inachevé, je souhaite devant tout le tralala un peu ignorant voire très souvent de mauvaise foi ou de malhonnêteté dire que si la radicalité est synonyme de violence faudrait que l’on s’accorde sur le sens donné à violence afin de nous éviter ou nous épargner de guerres inutiles. De quoi on parle réellement? De la brutalité de la force? De la négation d’Autrui comme dignité humaine? De la haine? Des inégalités injustifiables? Des injustices injustifiables et plus qu’avant injustifiées? Des séparatismes (pardon de « l’islamisme radical », ou de « l’ensauvagement de la société », des « indigènes », des « citoyens de papier », voire de seconde zone, etc., puisqu’au fond c’est de cela dont il s’agit)? Des intégrismes? Des fondamentalismes? De la destruction? Du brutalisme? Des biopolitiques? Etc.

Que l’on me dise quelle révolution ou véritable changement historique radical(e) ne s’est pas fait(e) dans une certaine violence (ici entendue comme une force brutale)? Les droits de la femme? Les droits humains? Le socialisme? Le communisme? Le léninisme-marxisme? Le libéralisme? Le capitalisme? Le néolibéralisme? Etc. Quel système contemporain ne s’est pas mis en place dans une certaine violence? La révolution conservatrice néolibérale reagan-tchatter et le ‘consensus de washington’ dans les années 1970-80? Même les discours dits « apaisés » de redéfinitions identitaires ou de définitions de soi (individuel ou groupal) voire de postmodernité, sont essentiellement violents car sans le crier haut et fort ils ont un effet de puissance d’un haut degré d’intensité qui ébranle comme un tremblement de terre ou un tsunami l’ordre établi ou l’orthodoxie (d’où les résistances réactionnaires, les forteresses mentales de conservatisme, les « fences » de toutes sortes renforcées, etc.).

Nul besoin d’élever la voix pour être d’une rare violence, ghandi martin luther king jr et autres ont compris que la « non-violence » qui n’élève jamais la voix était d’une rare brutalité. La preuve : ghandi avec son mouvement de rejet du matérialisme occidental, de désobéissance civile, de non-soumission aux lois vues comme injustes car coloniales, de boycott (qui est un cri politique de haute intensité) de produits commerciaux du colon britannique était rapidement devenu la bête noire du système impérial. Martin luther king jr en encourageant la désobéissance civile, le mouvement de boycott, afin d’obtenir l’égale dignité humaine des afro-étasuniens était considéré à son époque par une large partie de l’opinion publique étasunienne non-afro comme un « extrémiste » (pour l’une des personnes les plus ‘dangereuses’ pour la sécurité nationale selon le fbi d’edgar hoover) et je ne te parle même pas des autres.

Aujourd’hui, le mouvement de boycott des produits commerciaux et économiques israéliens est considéré d’une telle violence que cela dans de nombreux pays équivaut à de l’antisémitisme alors qu’il ne s’agit là que d’une désapprobation des politiques inhumaines menées par des gouvernements non véritablement représentatifs des valeurs de dignité humaine partagées par une grande partie de la population juive. Alors, je pose la question de quelle violence me parle-t-on?

De celle que je subis chaque jour dès l’aube en empruntant des rues qui portent les noms de personnages racistes et colonialistes qui m’auraient nié tout droit à l’existence en tant que personne humaine mais seulement en tant que chose ou sous-chose? Des statues que je dois me taper à chaque coin de rue qui représentent des personnages ayant ‘génocidé’ d’autres êtres humains du fait de leur différence, et qu’en compagnie de ma fille (cette princesse de sang mêlé, c’est-à-dire métisse ou pour le formuler selon les propos d’un ‘esprit des Lumières’ une bâtarde car produit du noir et de la blanche) je dois me taire face à ses questions pressantes (« Papa dis c’est qui ce monsieur? ») en faisant comme si ces statues de « notre histoire » (sur ce point méprisable, je souligne et surligne) étaient invisibles pour ne pas avoir à lui expliquer qu’elle pour ces personnages-là serait presque une sous-humaine? De quelle violence me parle-t-on?

Quand des personnes minorisées / racialisées revendiquent le fait que leur existence importe ce n’est pas parce qu’elles n’ont aucune confiance dans ce qu’elles sont (ou doutent de ce qu’elles sont) mais simplement parce qu’elles vivent – malheureusement – dans des sociétés où cette existence ne vaut vraiment pas grand-chose comparativement à la majorité (comme l’autre l’a montré : « toutes les vies ne se valent pas« ). « Mon existence importe », d’autant plus qu’elle est encore assujettie du fait d’une construction idéologique de la différence qui chosifie ou sous-chosifie autrui. « Notre existence importe », ce n’est pas un embrigadement mental dans un discours de justification de soi mais effectivement une volonté de sortir de cet enfermement mental qui s’impose à soi que l’on le le veuille ou non, dans chacun des aspects de l’existence, de l’aube au crépuscule (si on réussit à survivre jusque là). Ce n’est donc pas tant la couleur, la condition, la situation, de la personne qui importe, c’est l’égale valeur humaine, on aura beau se persuader intérieurement de celle-ci mais dans la vie dite « réelle » chaque évènement est susceptible de nous rappeler que le regard chosifiant ou sous-chosifiant (le regard qui nous exécute) d’autrui sur soi est d’une telle violence que l’on ne saurait faire comme si (faire toujours fi) à bien des égards. Ces personnes minorisées / racialisées qu’elles le veuillent ou non sont exposées et subissent des violences systémiques inouïes et si souvent fatales, sans égard de comment elles se conçoivent s’acceptent se vivent s’expérimentent comme identité singulière plurielle originale et commune. Il importe dans ces cas de relever ce regard inacceptable et de lui opposer avec une grande puissance proportionnelle à sa force de brutalité ou à sa violence l’idée de cette égale valeur humaine.

« Nos existences importent », ce n’est pas tant un acte de revendication de sa valeur que ce cri est un rappel à autrui complètement sourd et aveugle depuis tant de lustres de l’égale valeur de chaque vie indifféremment de sa coloration, de sa symbolisation (ou de sa construction représentationnelle en tant que valeur signifiée particulière) de son origine, de son orientation etc. Derrière ce cri il n’y a pas de demande d’attestation de soi par autrui (ces personnes qui crient n’attendent pas des autres une validation de ce qu’elles sont) mais bien plus véritablement une exigence de respect de soi (historiquement, systémiquement, institutionnellement niée) comme un Même dans une société du divers ou dans la divers-Cité. Il est plus que légitime et même salutaire qu’il y ait ce cri, ces voix qui s’élèvent, qu’elles hurlent leurs souffrances et leurs espérances, qu’elles hurlent leur humanité et que ce hurlement porte haut et fort leur affirmation (moins que revendication) de leur dignité humaine.

Oui, quelques fois, rarement d’ailleurs et ceux et celles qui me fréquentent dans la vie le savent, j’élève la voix et ce n’est pas pour me faire entendre ni me faire comprendre mais pour exprimer toute ma colère accumulée. Je ne le fais pas pour le dialogue amical ou fraternel, je le fais pour sortir tout cet excès d’inhumanité subie à travers mépris déconsidération stigmatisation humiliation etc. Et je me fiche royalement si les autres reçoivent ou non cette colère. Quand on en est rendu à ce point c’est parce que l’on a bien conscience que cela fait trop longtemps que les autres sont complètement sourds à nos propos, que l’on a essayé la politesse le savoir-vivre la décence la civilité et tout le tralala et rien n’a vraiment changé. Ils font semblant d’acquiescer, t’applaudissent et la minute d’après sortent des opinions rétrogrades salissantes déshumanisantes qui réduisent à pas grand-chose cet autrui. On n’élève pas la voix pour changer la donne que l’on sait difficile à changer, on élève la voix pour hurler son humanité et dire aux autres ceci : « ça ‘fucking’ suffit! » C’est la voix de colère brutalement juste, c’est la voix de colère de la justice.

Le texte inachevé qui suit a pour titre « Sur les Questions Idiotes », ce n’est pas de la colère, je n’ai pas choisi ce titre il s’est imposé à moi (comme souvent chez moi un titre s’impose et le texte en découle), il n’est pas une insulte ou une injure mais davantage une « fatigue ». Je suis fatigué de certaines questions qui me sont (continuellement, sempiternellement, etc.) posées, que tout ce que l’on puisse faire soit toujours étiqueté ou catégorisé vidant ou diluant ainsi tellement de fois la substance de son propos ou à partir de cette étiquette subisse des regards d’inadéquates interprétations voire d’évaluations (appréciatives, dépréciatives, etc.). Des étiquettes, des mises en cage, des immobilisations de toutes sortes, des injonctions qui n’en finissent plus, des méconnaissances qui m’insultent, etc. Ce texte inachevé (pas relu du tout) est celui de cette fatigue, une façon d’en finir et de ne plus y revenir. Le titre de ce billet est une référence sexuelle assumée, c’est vulgaire obscène etc. Comme pour moi toutes ces questions idiotes.

« Un soir, j’ai posé la question suivante à ma grand-mère : « dis mâa, es-tu de gauche ou de droite ? » Elle s’est tournée vers moi, le regard plus inexpressif qu’à l’accoutumée, a gardé un court mais si long moment de silence, m’a toisé et a détourné ses yeux pour un ailleurs beaucoup plus intéressant que le proche que j’étais. Plus de vingt années, plus tard, j’ai compris sa réponse silencieuse, ma question était bonnement idiote.

L’idiotie, pour grand-mère, n’était pas un manque ou une absence d’intelligence car pour elle tout le monde était intelligent. Toute personne pour elle possédait la faculté de comprendre, de connaître, de saisir par la pensée, faculté manifestée dans les aptitudes des gens à résoudre des problèmes (simples, complexes, compliqués), à s’adapter à des conditions / situations nouvelles ou complexes voire compliquées, à faire preuve de créativité / originalité face soit à des difficultés ou dans le saisissement des choses, à poser des actions de discernement qui impliquent une capacité à la réflexion, etc. Tout le monde était pour elle intelligent même les « débiles » – c’est-à-dire les personnes souffrant d’une déficience des facultés intellectuelles car pour elle qui en a accueillies et élevées un certain nombre les « débiles », malgré leur « déficience », compensaient par d’autres aptitudes cognitives qui les rendaient à la fois originaux et remarquables.

L’idiotie pour elle n’était donc pas un manque ou une absence d’intelligence, encore moins un manque ou une absence de bon sens parce que tout le monde était doté du bon sens, et pour elle l’on pouvait être doté du bon sens et être complètement idiot(e). Ainsi, simplement, elle considérait que l’idiotie était la forme la plus grave d’arriération mentale. Arriération mentale = le degré élevé de l’imbécilité et / ou de la stupidité, qui s’entendaient chez elle comme davantage de l’abrutissement ou du crétinisme pour dire un manque ou absence d’ouverture, de curiosité ou de regard véritablement curieux, de déplacement et d’imprégnation. Arriération mentale : cela s’entendait chez elle comme un aveuglement, un enfermement, mais plus profondément une immaturité – compréhensible et acceptable pour un certain âge. L’idiotie était de la sorte idiotie seulement parce qu’une telle arriération mentale était inattendue (causant ainsi presque de la stupeur) chez une personne d’un certain âge ayant reçu ce qu’il faut en termes de sens et de significations symboliques, d’apprentissage, de connaissance, de savoir, d’expérience, etc., afin d’être en mesure de penser comme ce qui est « normalement » attendu à cet âge-là.

J’avais 15 ans et je posais à grand-mère une question d’un gamin de 7-10 ans, alors que tout ce que j’avais reçu comme bagages de toutes sortes susceptible d’élargir mes horizons de la pensée – mes expériences dans tous nos lieux culturels propres, les héritages divers et autres capitaux (culturel, humain, social etc.), les sens et significations symboliques, les récits identitaires et les narrations mémorielles (dans le grand respect de cette ancestrale tradition qu’est l’oralité) racontés – comme on transmet un sens de soi et des sens du monde, de l’existence, de l’univers, de la nature, de la vie et de la mort, de l’au-delà de la vie, des divinités, etc. – souvent autour d’un feu de bois illuminant timidement les ombres de la nuit, tout ce que j’avais donc reçu à cet âge aurait dû me faire comprendre à quel point cette question était bonnement idiote. Pour grand-mère, malgré tout ce que j’avais reçu, je n’avais ni beaucoup grandi ni vraiment mûri, j’étais resté à 15 ans le gamin de 7-10 ans. Je lui posais donc une question exprimant une arriération mentale alors que mon âge me l’interdisait, grand-mère a répondu de la seule façon adéquate qui soit : le silence, et le regard vers l’ailleurs. J’ai pris note.

Deux décennies plus tard, je me suis rendu compte à quel point ma question était une vraie idiotie. Elle disait au-delà de l’arriération mentale une profonde aliénation mentale. Je posais une question qui manifestait de mon intégration de concepts totalement étrangers à ma culture, grand-mère par son silence me renvoyait à l’interrogation de cette intégration.

D’où je pars, la droite ou la gauche n’ont aucun sens, dans la vie les gens ordinaires ne se posent pas de telles questions, cette vie ordinaire est ordonnancée par des valeurs humaines (sociales, morales, spirituelles, etc.) qui ne découlent pas des pensées de marx, proudhon, smith, hobbes, etc. Etc. La vie ordinaire du lambda prend ses racines dans des considérations n’ayant rien à voir sans que l’on ne puisse (imprégné de ces pensées étrangères) y déceler quelques traits ou principes plus ou moins structurants. Grand-mère ne s’est jamais souciée de savoir si les principes de l’humaine dignité devaient se soumettre à la lutte des classes (« lutte de quoi ??? » se serait-elle sans doute esclaffée), si elle pensait comme une marxiste ou une libérale, si sa philosophie de l’existence était du néo-marxisme ou du néo-libéralisme voire néo-arnarchisme, si elle était féministe ou que ses actions relevaient du féminisme, etc. Etc. Tout ça était tout à fait sans intérêt et même inexistant, parce que l’une des questions fondamentales qu’elle se posait était celle-ci : « suis-je la gardienne des miens ? » Point final.

D’où je pars, culturellement dans la vie ordinaire les gens se soucient davantage de « vivre » – avec les leurs et en fraternité et en solidarité avec les autres et dans une certaine forme de justice – que de se poser la question de savoir si ce « vivre » (qui n’est déjà pas si évident que ça) se fait selon une approche idéologique de droite ou de gauche, si ce « vivre » est patriarcal ou matriarcal (parce qu’en réalité à différents niveaux de ce « vivre » ordinaire et quotidien l’on peut observer du patriarcal et du matriarcal), si cela est moderne ou non (« Mo quoi » comme le dirait encore une fois grand-mère), si cela est post/hypermoderne ou pas (« Toutou, toi et tes trucs de ‘blanc’ làa, ahka tu déranges » comme me le dirait un de mes frères pourtant très très instruit et en partie très occidentalisé), si cela est rationnel ou non (« Mouf deh, quitte de là » comme s’en fouterait un compagnon de beuverie dans un «circuit » tel que l’on nomme certains lieux d’ivresse d’où je pars), si cela relève du mythos ou pas, si cela est traductible en une langue de science ou non, si x y z et etc., les gens s’en contrefichent tout simplement.

Et, plus d’une vingtaine d’années plus tard, je pense qu’ils ont raison. L’essentiel est ailleurs, et l’ailleurs est complexe (dans son sens de complexus – connexion des points divers pour en arriver à un ensemble de cohérence) et compliqué (dans son sens de difficulté de compréhension bien plus que d’impossibilité de compréhension). Ces gens lambda plongés dans la vie ordinaire ne sont pas des anges, encore moins des démons, juste des êtres humains qui peuvent basculer dans le pire comme avoir à cœur de se préserver et préserver les autres du pire, d’un moment à l’autre selon leur contexte et leur situation. Tout n’est jamais aussi simple. Ces gens lambda dans leur vie ordinaire peuvent accueillir comme grand-mère des « débiles » ou des étrangers chez eux sans rien demander en retour et oui malheureusement sous l’impulsion de quelques perversions de l’esprit détruire ce même autre. L’hospitalité transformée en hostilité. Ils peuvent faire preuve de convivialité et quelques instants après d’une extraordinaire insociabilité très souvent meurtrière. Toujours contradictoire et paradoxal fondamentalement, comme des êtres humains. Grand-mère était comme ça.

Je n’ai jamais rencontré dans mon existence de personnes qui soient exclusivement quelque chose sans avoir un peu (beaucoup) d’autres choses. Ma propre biographie l’illustre parfaitement. J’ai reçu une scolarité très occidentalisée, je suis allé à l’école de l’occident, en même temps et au même moment j’ai reçu une éducation très africaine-subsaharienne au sein de ma famille, je suis allé à l’école des afriques en traversant mille lieux propres et autant d’espaces. Je pars d’une famille qui faisait / fait des allers et retours entre le christianisme et l’animisme tout en essayant de tenir la tension découlant de tels déplacements, je pars d’une famille que j’ai souvent qualifié ici d’être conservatrice de droite mais parce que mon lectorat était occidental – je souhaitais qu’il saisisse relativement selon sa propre perspective une de mes réalités, je lui ai parlé dans une langue qu’il saisit, je lui ai parlé un langage qu’il connait et qu’il comprend.

Car en réalité dans la langue des miens (des localités / lieux d’où je pars), « philosophiquement » « politiquement » etc., le « conservatisme de droite » ne renvoie à rien, et je n’ai même pas le souvenir qu’une telle expression ou idée existe ou que l’on puisse lui trouver des équivalences linguistiques / sémantiques / idéelles « locales » voire « autochtones » (satisfaisantes, adéquates, etc.). Dans ces lieux, localités, autochtonies, le « conservatisme » n’a rien à voir avec une quelconque défense des valeurs traditionnelles, une croyance dogmatique en l’ordre (hiérarchique, social, etc.), et s’il est dit de « droite » en usant d’une langue occidentale ou occidentalisée ce n’est pas parce qu’il se veut une défense de la propriété privée, de la méritocratie, du relatif non-interventionnisme étatique, de la nation ou de l’identité nationale, etc., mais c’est parce qu’il tend à se rendre conforme aux idées de la droite religieuse – et cela ne peut se comprendre qu’en considérant toute la pénétration du christianisme colonial (ou la religion du colon – instrument de domination politique) dans ces localités, ces lieux, ces autochtonies. Le « conservatisme » d’où je pars n’est pas une « préservation » de quelque chose mais une « stabilisation » de quelque chose, il n’est pas un dogme de conservation qu’il s’entend comme une volonté de transmission de certaines valeurs dites traditionnelles (traditionnelles car héritées de coutumes, de pratiques, d’opinions, de croyances, de mœurs, etc.) qui elles expriment des conceptualisations de l’être et du monde. Ainsi, il ne s’agit pas réellement de « conservatisme » encore moins de « conservatisme de droite » qu’une « stabilisation » et une « transmission » des « valeurs traditionnelles » qui sont foncièrement des conceptualisations de l’être et du monde.

D’où je pars, les « valeurs et représentations traditionnelles » n’ont pas toujours grand-chose à voir avec ce que l’occident peut entendre et comprendre par « valeurs traditionnelles » à l’instar de la notion de famille, de l’autorité, la morale, etc. Ces valeurs véhiculent des sens et significations différentes des notions de famille, d’autorité, de morale, de relations avec la nature et ses forces qu’elles soient visibles ou invisibles, de l’hospitalité et de la convivialité, de la fraternité, du respect des Aînés, etc. On ne le dira jamais assez, malgré les colonialismes de toutes sortes, tout en signalant des nuances nécessaires relatives, en général, la « famille africaine » n’est pas la « famille » occidentalo-européenne (cette ‘fameuse’ famille « nucléaire »), le cercle familial est élargi à des personnes qui (d’un point de vue occidental) n’ont aucun « lien » immédiat avec soi. Cela a pour conséquences entre autres choses un ensemble de représentations particulières des notions de fraternité, de solidarité et d’hospitalité. Il ne s’agit donc pas d’un « noyau » / d’une « cellule » familial(e) (comme il est le cas dans la famille « nucléaire ») qu’il est question de « communauté ». De cette idée de communauté sont élaborées des devoirs de solidarité et d’hospitalité – ceux-ci dans bien des cas ne sont pas ressentis comme des devoirs mais généralement plutôt comme le sentiment d’assumer presque ‘naturellement’ des liens ‘familiaux’ / ‘fraternels’ existants qui unissent à l’Autre.

Bien évidemment, mon propos n’a pas pour intention de laisser entendre que la famille dite africaine (réelle dans une certaine quotidienneté et moins mythique qu’abandonnée / délaissée dans les processus d’intégration d’une certaine « modernité » sous bien des aspects d’une indéniable occidentale – mais pas que – colonialité impérialiste) est « meilleure » que celle (archétypale sans doute) de l’occidentalo-européenne mais d’illustrer le fait qu’il existe une différence plus ou moins fondamentale dans les sens et significations donnés à cette notion de « famille » et que cette différence explique peut-être en partie certaines particularités culturelles. « Noyau » ou « cellule » d’un côté, « communauté » ou « fraternité » de l’autre. Cela n’empêche ni d’un côté l’existence d’un esprit de solidarité / d’hospitalité chez les individus (qu’ils soient qualifiés – un peu trop facilement ou grossièrement sans doute – de « droite » ou de « gauche ») ni de l’autre l’existence de guerres fratricides / de pratiques d’exclusion de l’Autre (par exemple les tribalismes ou des exclusions d’un type « sans généalogie » pour reprendre l’expression mobilisée par léonora miano dans le tome premier de son Crépuscule du tourment). Tu le sais déjà, les questions de « meilleur », de « bien », de « bon », de « civilisé » etc., qui construisent toujours des hiérarchies tout en durcissant les frontières ou délimitant encore plus durement les espaces clos sur eux-mêmes en même temps qu’ils véhiculent des représentations de mise en valeur d’un « ici » par rapport à un « là-bas », sont chez moi non pertinentes, stériles, d’une grande absurdité, à mes yeux n’ont effectivement aucun intérêt. Il ne s’agit donc pas de cela.

Une autre notion dans laquelle il est possible d’observer des sens et significations qui marque une différence (fondamentale) entre ceux occidentalo-européens et ceux d’où je pars (en notant qu’une part de mon identité est nécessairement une production occidentale indéniable – à la fois du fait des colonialismes et néocolonialismes et de mes traversées fréquentations et habitations du monde occidental / des mondes occidentaux – avec laquelle je suis parfaitement à l’aise) est celle de l’autorité.

[…] »

– Sur les Questions Idiotes (en cours d’écriture et sans doute comme avec moi jamais achevé)

« Des Frontières en Afrique du XIIe au XXe siècle

Conférence :

Histoire et perception des frontières en Afrique du XIIe au XXe siècle dans le cadre d’une culture de la paix, Bamako, 1999″

« Thierno Bah (Cameroun)

Frontières, guerre et paix dans l’Afrique précoloniale : l’exemple des chefferies Bamiléké et du royaume Bamum dans l’Ouest-Cameroun« 

« Coquery-Vidrovitch, C. (2012). Frontières africaines et mondialisationHistoire@Politique, 2(2), 149-164. »

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