Aux lendemains des années qui s’écroulent

Je suis comme tout le monde. Je vois des jours nouveaux qui défilent le long de nos chemins fragiles et anciens ; des années dans le paysage mises en terre, le vieux soleil de nos espérances éprouvées ; des regards impuissants de nos nuits interminables. Les images dans mon esprit ont des contours nets et des perspectives floues ; viennent des captures picturales fixées par une boite métallique, témoin de ces moments de vie trop vite archivés. Des souvenirs, seules ombres du passé, des vomissures ayant gardé leur fraîcheur infecte.

Je suis comme tout le monde. J’ai écumé les existences pour imiter ceux qui sont sur les mers, le radeau n’avait rien d’une méduse, il a dérivé aussi longtemps que nécessaire. J’ai échoué sur un banc de sable, et il y avait là une solitude à perte de vue. Les aventures terrestres ne sont pas des contes pour enfants, ce ne sont non plus des récits pour adultes, ce sont des histoires à la Shéhérazade que l’on se raconte parce qu’il faut bien s’accrocher à quelque chose, donner un sens, une forme de logothérapie.

Ma solitude est une fièvre tropicale quand je m’invente des péripéties exotiques afin de trouver des charmes à cette jungle luxuriante. Ma solitude a des allures de désert sablonneux, cotonneux, floconneux, lorsque je marche la nuit avec pour seul guide les murmures du silence. Je change le décor mais jamais ma réalité. Une autruche n’oublie pas qu’elle est une autruche.

Il y a eu des jours sans et des nuits avec. Avec beaucoup trop. Avec beaucoup trop peu. Malgré la saturation des richesses accumulées, la pauvreté des gloires qui obnubilent et des statuts que l’on idolâtre ; malgré les misérables de l’esprit, les grabataires du savoir, les analphabètes du gai-vivre, tous ensemble dans des trains sociaux compartimentés, la vie de jubilations et sa tristesse, tout ce dérisoire en long et en large, taille XXL, puissance mille et une nuit.

Des jours avec et des nuits sans, renouvelés inlassablement d’un cycle annuel à un autre.

Je suis comme tout le monde. C’est toujours dans la résignation que je traverse les ferveurs insensées des fins d’année, l’esprit alourdi par toutes ces raisons de ne plus y croire. Je refuse d’oublier les chroniques sanglantes dont nous sommes les auteurs, les révolutions de pacotille dont nous sommes les meneurs, les comédies humaines dont nous sommes les acteurs, les déchirements dont nous sommes les instigateurs, les terreurs dont nous sommes les créateurs. Je n’oublie pas tous ces trois cents et soixante-quatre journées où nous nous nous affrontons sans aucune pitié, du cynisme quotidien, et prétendre en une seule partager le pain de la fraternité. Je ne mange pas de ce pain-là.

L’espoir ridicule. Le ridicule de l’espoir. Une année s’achève, elle change de chiffre. Et nous ne restons pas assez longtemps amnésiques, les vieilles habitudes sont des souvenirs qui ne meurent jamais. Nous avons la haine dure. Mes meilleurs vœux.

Je suis comme tout le monde. À chaque jour suffit sa haine. Demain, on verra bien. Ou on fermera les yeux. Le cœur surtout.

Les années passent, la vieillesse est au rendez-vous. Dans l’attente, des corps assagis ou essayant de retarder de manière aberrante la terrible fatalité, tentent le divertissement ou la diversion. Cela ne marche jamais. Cette année sera peut-être la bonne.

J’ai pris le temps, mais lui n’a pas pris le sien, au final de nous deux c’est moi le perdant dans l’affaire. L’un d’entre nous est le véritable maître des horloges, ce n’est pas moi.

J’ai le remord des pénitents que le passé écrase de tout son poids. Les mots qui pleurent au bout de chaque phrase, et les larmes qui parlent sans vraiment avoir voix au chapitre. Ma langue est arrachée jusqu’à la racine, mon verbe se conjugue à la voix passive, je reste inerte telle une statue de sel. Un cadavre aurait plus de vie.

L’aube du nouvel an est un souffle qui abaisse le thermomètre. Moins quelque chose. Des tempêtes blanches au sable floconneux. Les paysages sont flous, les chemins ensevelis, c’est la mémoire qui sert désormais de système de navigation pour ceux qui osent prendre la route et avancer dans cette apocalypse faussement candide. Certains prendront le champ emportés par la bourrasque, beaucoup s’égareront dans le brouillard, nombreux sont ceux qui n’arriveront pas à destination, et ceux qui y parviendront auront cette impression d’en être jamais totalement revenus. Ils ne s’en relèveront sans doute pas. C’est mieux que rien.  On se console comme on peut. Voilà tout le mal que je leur souhaite. Un beau lendemain mieux que rien des années qui s’écroulent.

Publicités