Ma Baby Boss est Jurassic

Le nouveau trip cinématographique de ma fille est Jurassic World : Fallen Kingdom. Après la consommation frénétique, ad nauseam, de Baby Boss, sa nouvelle obsession est l’œuvre science-fictionnelle de Juan Antonio Bayona dans laquelle des dinosaures se bouffent et bouffent des êtres humains. C’est violent, cela la terrifie et elle en redemande toujours. C’est du masochisme pur. J’ai absolument tout fait pour l’en détourner, Caillou, Peppa Pig, etc., rien y fait, elle réclame ses dinosaures sanguinaires et hurle comme la victime d’un tortionnaire (ou comme mon ex-conjointe dirait : comme un enfant maltraité) quand je ne m’exécute pas. Puisque je n’ai pas très envie de me faire choper par les services de protection de la jeunesse et de l’enfance, accusé de la battre tel que le laisserait entendre et croire ses hurlements hystériques, je lui mets ses maudits dinosaures. Et elle est toute heureuse. De pisser dans son froc. Heureuse de s’agripper à mon cou jusqu’à l’asphyxie durant les insupportables scènes de dégustation dinosaurienne ; et pendant qu’elle est extatique, au nirvana, moi je crève.

Je crève tout le long de la projection, ce n’est pas seulement ma fille la criminelle, c’est aussi le film qui m’achève. Faut dire, il est pourri de chez pourri. Les effets spéciaux conçus par une armée de mal-payés ou de sous-payés n’ayant pas la motivation nécessaire pour produire une œuvre moyennement acceptable. L’histoire que même Marc Levy, Guillaume Musso, les trois derniers Goncourt, n’oseraient pondre malgré leur compétence avérée en la matière – autrement dit, l’on a à coup sûr surexploité la médiocrité des scénaristes. Le jeu des acteurs d’un désespérant digne de l’Oscar du film populaire – cette expression du peuple décérébré. Avengers, Wonderwoman, et autres avatars. Bref, Jurassic m’a tuer. C’était écrit en lettres de sang sur mon visage ce week-end.

Ce week-end, ma fille a dicté à l’adulte le programme. Vendredi soir, dès que je l’ai récupérée, dans la voiture, elle a pris le contrôle de la musique. Fini Tempo de Julie Nesrallah sur CBC radio 2, place à « Girls Like You » de Maroon 5 répété en boucle jusqu’à mon suicide. Je crois que lorsque Prévert a composé son « Désespoir est assis sur un banc », le poète aux Paroles surréalistes m’a vu dans mon siège d’auto après avoir subi les vagues aussi douloureuses qu’assassines d’une chanson « Yeah yeah yeah Yeah yeah yeah » et « ooh ooh » dans les canons de la popular-music contemporaine. Pour le coup, la pop-music m’a tuer. Prévert s’est chargé d’écrire tout ça en lettres de sang :

 

Il y a un homme qui vous appelle quand on passe

Il a des binocles un vieux costume gris

Il fume un petit ninas il est assis

Et il vous appelle quand on passe

Ou simplement il vous fait signe

Il ne faut pas le regarder

Il ne faut pas l’écouter

Il faut passer

Faire comme si on ne le voyait pas

Comme si on ne l’entendait pas

Il faut passer et presser le pas

Si vous le regardez

Si vous l’écoutez

Il vous fait signe et rien personne

Ne peut vous empêcher d’aller vous asseoir près de lui

[…]

Et vous restez là

Sur le banc

Et vous savez vous savez

Que jamais plus vous ne jouerez

Comme ces enfants

 

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Lux Freya jouait à « Girls Like You », et moi j’étais foutu. L’agonie a duré plus d’une heure, le temps d’arriver chez moi, et finalement d’être achevé sans possibilité de remise de peine par les terribles lézards jurassicquiens. Ma Lumière est ma criminelle, adorée. De sa main, je me laisse mourir. Et elle sait au fond à quel point je suis comme elle, masochiste. Le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre.

Les chats ne font pas des chiennes, Freya, déesse d’un autre temps et régente de mon présent, n’aboie jamais; elle miaule, c’est assez pour me dompter. Il suffit qu’avec sa voix aussi grave que la mienne elle introduise une (fausse) requête par un « Papa d’amour » inimitable pour que l’impérative exigence soit exaucée. Je ne sais rien lui refuser, durablement.

Elle le sait, son père est gâteux – une vraie lady gaga, il suffit de savoir comment s’y prendre. Lux n’a pas encore quatre ans qu’elle est un fin psychologue, comme sans doute tous les enfants. Elle a observé, étudié, le rat de laboratoire que je suis, et elle en est arrivée à un savoir qui me condamne à l’avance. Qu’importe mes stratégies d’évasion. Ce week-end, à l’instar des autres que l’on passe ensemble, j’étais le cobaye assis dans un sofa encaissant la énième vague, le énième visionnement, d’une horreur cinématographique. Tout le long, elle a vérifié mon pouls, un sourire, car Freya voulait me voir aussi heureux qu’elle devant le massacre. J’étais vivant, mort à l’intérieur, ma Baby Boss était au nirvana.

J’ignore ce qu’elle trouve de spécial dans ce film. J’ignore d’où vient cette fascination étrange. Si l’intention des producteurs de l’œuvre était de séduire les enfants, force est de le reconnaître ils ont réussi avec brio. Si leur intention était de crever les parents obligés de se subir deux heures et des poussières de cette torture, encore là ils ont été à la hauteur de leur psychopathie. J’en ai parlé à la mère de Lux, peut-être que de sa perspective tout ceci faisait sens ou qu’elle me dirait ce qui échappait à mon entendement. Elle a fait : « lol ». Ce qui signifiait que toute explication logique n’était pas de ce monde. Il me faut sans doute remonter jusqu’au jurassique. Et encore-là rien n’est certain.

 

 

Ce soir, ma Baby Boss, m’a envoyé un message vidéo dans lequel elle me demandait de lui donner le titre d’un documentaire que nous avions écouté il y a quelques semaines. Elle voulait voir les hippopotames de Life, l’aventure de la vie de David Attenborough, sur Netflix. D’après sa mère, c’est son nouveau trip, elle m’a crié : « D’où que ça sort?! » Je n’ai rien dit. J’ai juste fait « Fuck! » dans ma tête. 

Le documentaire est cruel. Les animaux y sont présentés avec un regard très darwiniste, bouffer ou être bouffer, seuls ceux qui développent des capacités de survie spécifiques ou maintiennent leur domination sur leur environnement ont une chance dans ces milieux naturels d’une barbarie qui ferait dégueuler les amoureux des bêtes. Les scènes d’affrontement, de dévoration, sont d’une brutalité sans concession.

À une époque où les êtres humains ont tendance à considérer les animaux comme des objets inoffensifs – ou comme des « super-gadgets », illustration de la « désanimalisation de l’animal » qu’est sa domestication pour meubler la solitude de l’Homme « désincarné par la mécanisation » et aussi pour que celui-ci puisse exercer son autorité dans une tentative (désespérée) de se rappeler (et c’est Roland Jaccard dans L’exil intérieur qui le formule si bien) « un dynamisme vital qu’il n’est plus sûr de posséder » – des êtres presque plus civilisés que l’Homme, des innocences victimes de la sauvagerie humaine, ce documentaire vient un peu casser cette image somme toute fallacieuse ou à relativiser.

Les animaux ne sont pas des anges. Les animaux ne sont pas rien du tout. L’Humain n’est pas un tendre dans une biodiversité naturellement hostile. Sa faute est d’abuser de sa position « supérieure » sur la pyramide des espèces, massacres inutiles de ceux qui lui sont « inférieurs » – et il n’est pas toujours exclusivement question d’animaux. L’Homme s’est pris et se prend trop souvent pour dieu, un jour ou l’autre il finira par tomber de son piédestal, et il faut espérer que les espèces au-dessous – selon sa classification sans doute contestable – ne lui feront pas subir le même sort. Karma is a bitch, dit-on. Cela s’applique même aux dieux.

Lux a trouvé sa nouvelle obsession, un documentaire animalier. Après Jurassic World, c’est une suite logique. Dans une quinzaine de jours, elle me fera subir le martyre. Et j’y prendrai plaisir. La Baby Boss n’est pas un enfant-roi, comme je le lui rappelle quelques fois dans le merveilleux monde de « chez papa » je suis la constitution le parlement le gouvernement la cour suprême, et elle la reine d’une monarchie constitutionnelle. Elle ne comprend pas toujours, mais saisit assez bien le concept. La preuve, elle sait me corrompre. « Papa d’amour ». Si jeune et déjà si douée. Foutu, je crève. Comme les dinosaures. Ma Baby Boss est définitivement Jurassic. 

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