La Banale Monstruosité de la Personne ordinaire

Qu’est-ce qui peut pousser une personne ordinaire à agir comme un monstre, pourquoi une personne ordinaire peut-elle se conduire de façon monstrueuse avec une autre – l’Autre, qu’est-ce qui permet d’expliquer le fait qu’une personne ordinaire devienne un monstre – le mal en soi? Une personne ordinaire comme une personne totalement banale, vous et moi, le passant, le quidam, presque un « nobody » – un anonyme. Qu’est-ce qui a fait que le banal Adolf soit devenu le monstrueux Hitler, qu’un banal étudiant dans la vingtaine avec une vie somme toute banale se soit transformé en un monstrueux bourreau? Etc.

Cette série de questions est plus que jamais celle que l’on se pose quelques fois en observant notre contemporanéité (nos actualités), mais cela fait au moins plus que cinquante ans que les sciences humaines et sociales en ont fait des objets d’étude afin de comprendre ce qui semble apparemment difficile à saisir ou à concevoir : qu’est-ce qui fait en sorte que nous, sujets ordinaires, personnes sans problèmes particuliers, « Je » d’une commune banalité, puissions nous livrer participer à un moment donné à des actes d’inhumanité comme le génocide la torture la maltraitance les massacres (etc.) des autres êtres humains? Que nous puissions soutenir approuver (d’une façon comme d’une autre) de tels actes d’inhumanité?

 

« La « banalité du mal » est un concept philosophique d’une importance sans précédent, car il pose donc la possibilité de l’inhumain en chacun d’entre nous. En cela, il est certes, novateur. Novateur et précisément attaché au 20ème siècle, parce que cette possibilité de l’inhumain émerge nécessairement de la nocivité d’un système totalitaire, et suppose que le crime soit commis dans des circonstances telles, que les « criminels » ne puissent sentir ou savoir qu’ils font le mal. Elle suppose que le système totalitaire en place ait veillé préalablement à tuer « l’animal politique » en l’homme, qu’il veut rayer de la surface de la terre, pour n’en conserver que l’aspect biologique. « 

[…]

Dans son rapport sur Eichmann, Hannah Arendt se livre à une méticuleuse description du personnage – qui visiblement fait problème pour beaucoup de consciences n’arrivant pas encore à admettre que le mal peut-être ordinaire, et au plus profond de chaque homme. Eichmann est un homme tout à fait « normal » ; pas de traits exceptionnels ni sur le plan psychologique, ni sur le plan sociologique. Aucune cause ne ferait comprendre le moindre motif de son action. L’analyse de comportement sans signe particulier, pousse Arendt à formuler la notion controversée de « banalité » du mal que l’on doit définitivement opposer à celle de « mal radical ». Faut-il donner raison à Kant, contre ceux qui pensent le mal comme une exception monstrueuse, un satanisme ? Hannah Arendt s’en expliquera d’ailleurs : selon elle, la notion de « banalité du mal » exprime l’idée que le sujet n’est pas la source même du mal, mais un de ses lieux de manifestations, ce qui oblige à penser différemment sa culpabilité. »

 

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La première grande thèse explicative fût développée par Hannah Arendt. Selon elle c’est l’obéissance à l’autorité est la clé de compréhension du fait qu’une personne « normale », ordinaire, en l’occurrence Eichmann – « le haut fonctionnaire nazi chargé de la logistique de la déportation des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale », puisse poser des actes d’une innommable monstruosité.

Suivre les ordres, obéir à des ordres impérieux, faire son travail, remplir sa tâche, sans forcément adhérer à une idéologie qui déshumanise l’Autre ou sans plébisciter un discours qui prône la négation de l’Autre. Comme le résume Jean-François Dortier dans son (excellent résumé des thèses sur la « banalité » du mal) article « La « banalité du mal » revisitée » (Sciences Humaines, avril 2008) : « La monstruosité d’un régime peut parfaitement s’appuyer sur le travail ordinaire de fonctionnaires zélés se soumettant aux ordres. Pas besoin de haine ou d’idéologie pour expliquer le pire, la soumission suffit. »

La thèse arendtienne (« thèse forte et percutante : les systèmes monstrueux vivent de la passivité des individus ordinaires », l’obéissance « à l’autorité suffit pour transformer un homme ordinaire en bourreau ») fût longtemps considérée par la communauté scientifique (et en dehors de cette dernière) comme la plus satisfaisante pour expliquer la banale monstruosité de la personne ordinaire – la « banalité du mal ». Surtout qu’elle fût confirmée empiriquement par l’expérience de Milgram et celle de Zimbardo.

L’expérience de Milgram : « le psychologue américain Stanley Milgram » « recrute des personnes qui croient participer à une expérience scientifique. Il leur est demandé d’administrer des chocs électriques à des sujets attachés sur une chaise s’ils ne répondent pas correctement à des questions. D’abord étonnés, les bénévoles s’exécutent de leurs tâches, n’hésitant pas à envoyer des décharges électriques de plus en plus puissantes. L’expérience se révèle donc concluante : on peut commettre des actes violents sans forcément être poussé par la haine. Il suffit d’être sous l’emprise d’ordres impérieux. » Conclusion : nous sommes tous susceptibles d’agir monstrueusement si on en a reçu l’ordre, nous sommes capables de nous transformer en bourreaux.« 

L’expérience de Zimbardo (connu comme la Stanford Prison Experiment) résumée (d’une façon très vivante) par Dortier : « En 1971, le psychologue Philip Zimbardo monte une expérience où des étudiants sont invités à rester quinze jours enfermés dans un bâtiment. Les uns joueront le rôle de gardiens, les autres de prisonniers. Mais au bout de quelques jours, des gardiens commencent à se livrer à des brutalités et humiliations sur leurs prisonniers. L’un deux, rebaptisé John Wayne, prend son rôle de maton avec un zèle plus qu’excessif. Au bout d’une semaine, l’expérience doit être stoppée ! Pour P. Zimbardo, la preuve est faite : porter un uniforme, se voir confier un rôle dans un lieu inhabituel suffisent à transformer un sympathique étudiant en un impitoyable tortionnaire. Il vient d’ailleurs de publier un nouveau livre dans lequel il relate l’expérience de Stanford, et y voit une explication à ce qui s’est passé à la prison d’Abou Ghraib en Irak, où des soldats américains se sont livrés à des actes de torture sur des prisonniers irakiens. Cette expérience a été explicitement évoquée par Christopher Browning, dans Des hommes ordinaires, pour expliquer les conduites du 101e bataillon de réserve de la police allemande. Celui-ci, composé d’hommes ordinaires, pères de famille, ouvriers et membres de la petite bourgeoisie, exécuta 40 000 Juifs polonais en 1942 et 1943 ».   

 

« Zimbardo’s primary reason for conducting the experiment was to focus on the power of roles, rules, symbols, group identity and situational validation of behavior that generally would repulse ordinary individuals. « I had been conducting research for some years on deindividuation, vandalism and dehumanization that illustrated the ease with which ordinary people could be led to engage in anti-social acts by putting them in situations where they felt anonymous, or they could perceive of others in ways that made them less than human, as enemies or objects, » Zimbardo told the Toronto symposium in the summer of 1996. »

– O’Toole, Kathleen. « The Stanford prison experiment: Still powerful after all these years. » Stanford University News Service 8 (1997): 1797.

 

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Si la thèse arendtienne remporte un franc succès et qu’elle est confirmée par l’expérience ou l’empirisme, elle va tout de même être remise en cause ou pour le dire peut-être avec plus de justesse elle va être amendée et enrichie par d’autres explications qui sont autant de thèses riches de perspectives, et c’est toujours Dortier qui le présente le mieux : « […] une série de publications est venue remettre en cause ce que l’on tenait pour évident. Et les certitudes vacillent. […] deux psychologues britanniques, Alexander Haslam de l’université d’Exeter et Stephen D. Reicher de l’université de Saint Andrews rouvrent le dossier, jetant un pavé dans la mare. « Jusqu’à récemment, il y a eu un consensus clair entre psychologues sociaux, historiens et philosophes pour affirmer que tout le monde peut succomber sous la coupe d’un groupe et qu’on ne peut lui résister. Mais maintenant, tout d’un coup, les choses semblent beaucoup moins certaines. » […] Les remises en cause sont d’abord venues de travaux d’historiens. Les publications sur A. Eichmann se sont multipliées ces dernières années. L’historien britannique David Cesarani s’est livré à un réexamen minutieux de sa biographie (Becoming Eichmann: Rethinking the life, crimes, and trial of a « desk killer», 2006). Contrairement à l’image qu’il a voulu donner de lui-même lors de son procès, A. Eichman fut un antisémite notoire, parfaitement conscient de ce qu’il faisait. Il a pris des initiatives qui allaient au-delà de la simple exécution des ordres. L’image du fonctionnaire anonyme n’était qu’une ligne de défense. Et H. Arendt est tombée dans le piège. […] De son côté, l’historien Laurence Rees a rouvert le dossier Auschwitz. Il montre que les organisateurs de la solution finale n’étaient pas des exécutants serviles. Les ordres donnés étaient souvent assez vagues et il fallait que les responsables de la mise en œuvre prissent des initiatives et fissent preuve d’engagement pour atteindre les buts fixés. Selon L. Rees, cet engagement est d’ailleurs ce qui donne force au régime totalitaire. Il faudrait donc autre chose que de la simple soumission à un système pour aboutir à des crimes de masse. Cela nécessite aussi que les exécutants des basses besognes croient à ce qu’ils font, adhèrent à leur mission, se mobilisent activement. L’obéissance ne suffit pas, l’idéologie compte ».

Donc, l’obéissance à l’autorité n’explique pas tout, pour qu’une personne ordinaire agisse en monstre dans un régime comme celui du IIIe Reich elle doit avoir des convictions qui le poussent à le faire, elle doit être imprégnée d’idéologie et doit nécessairement adhérer à l’idéologie (de son groupe d’appartenance ou de sa communauté d’appartenance) (d’une façon comme d’une autre) voire en être un des promoteurs (ou agent de promotion). Les idées ou l’idéologie construisent le monstre, elles permettent de donner à la personne ordinaire un sens à soi et un sens au monde, elles incitent à l’action qui ainsi est vue comme nécessaire légitime justifiée. Les racines de l’action monstrueuse sont idéologiques, l’action monstrueuse tire sa raison d’être de l’idéologie. 

L’action monstrueuse participe de l’atteinte la réalisation d’un objectif idéologique précis, d’un but idéologique déterminé, l’idéologie rend l’action monstrueuse nécessaire (dans le cas du nazisme, la supériorité de la race aryenne – ou le fait de se débarrasser des « sous-espèces » humaines, dans certaines situations d’extrême-droite la préservation de l’identité « de souche », etc.). L’idéologie donne les raisons et les motivations de faire (autant en posant un acte positif – agir – qu’un acte négatif – ne pas agir).

Cette « nouvelle » perspective enrichit ainsi la thèse arendtienne en redonnant à l’idéologie un rôle beaucoup plus significatif (rôle que Arendt tend plus ou moins à relativiser) dans la banale monstruosité de la personne ordinaire.

D’ailleurs comme le note Jacques Dejean (commentateur de l’article de Dortier), cette nouvelle perspective n’est pas si nouvelle car Milgram déjà le reconnaissait l’obéissance à l’autorité ne suffit pas, l’idéologie compte : « […] c’est exactement ce que disait Milgram il y a 40 ans : il consacre même un passage entier de son livre au rôle déterminant de « l’idéologie dominante » (sic). Et il écrit en particulier : « La justification idéologique se révèle essentielle quand on veut obtenir l’obéissance spontanée. Elle permet au sujet docile de voir son comportement en relation avec un objectif souhaitable. C’est uniquement dans cette optique que la soumission est librement consentie » […] Je ne trouve pas que les expériences plus récentes remettent en cause les conclusions de Milgram ; elles apportent des éléments complémentaires, mais ne les remettent pas en cause, à mon avis. Dans les années 70, des psychanalystes critiquaient l’expérience de Milgram parce qu’il ne tenait pas compte de l’inconscient et des pulsions de mort qui peuvent exister en tout homme. Pour moi, cela venait compléter les conclusions de Milgram, mais cela ne les remettait pas en cause ».  

 

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Si l’obéissance à l’autorité (ou le statut d’autorité et le sentiment d’impunité qui pourrait y être rattaché – comme c’est le cas de l’expérience de Zimbardo) peut expliquer la banale monstruosité de la personne ordinaire, pour certains théoriciens / certaines théoriciennes (vous me pardonnerez par la suite d’utiliser en ces temps terribles de présomption de masculinité patriarcale – si j’ose le pléonasme – une formulation masculine générique « théoriciens » – je crois que le plus important, le plus essentiel, dans cette gesticulation féministe voire féministe-fasciste en point médian et autres absurdités du genre, est ailleurs et il est fondamentalement structurel systémique et dans la tête – ce n’est pas un point médian qui y changera grand-chose, mais surtout le féminisme est d’abord une question de respect et de dignité comme tout combat juste et non une superficialité qui n’empêche pas l’usage de « salope » de « pute » de « Mme le Professeur » ou de la persistance de l’inégalité salariale homme-femme voire des stéréotypes du genre, etc.), pour certains théoriciens donc la morale y est aussi pour beaucoup.

 

Duval, Marion. « D’un salaud l’autre: étude de la figure romanesque des Nazis et de leurs collaborateurs. » (2011)

 

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« Si vous êtes né dans un pays ou à une époque où non seulement personne ne vient tuer votre femme, vos enfants, mais où personne ne vous demande de tuer les femmes et les enfants des autres, bénissez Dieu et allez en paix. Mais gardez toujours cette pensée à l’esprit : vous avez peut-être eu plus de chance que moi, mais vous n’êtes pas meilleur. » 

« Mais les hommes ordinaires dont est constitué l’Etat- surtout en des temps instables- voilà le vrai danger. Le vrai danger pour l’homme c’est moi, c’est vous. Et si vous n’en êtes pas convaincu, inutile de lire plus loin. Vous ne comprendrez rien et vous vous fâcherez, sans profit ni pour vous ni pour moi »

« Cette tendance s’étendait à tout notre langage bureaucratique (…) : dans les correspondances, dans les discours aussi, les tournures passives dominaient, « il a été décidé que… », « les Juifs ont été convoyés aux mesures spéciales », « cette tâche difficile a été accomplie », et ainsi les choses se faisaient toutes seules, personne ne faisait jamais rien, personne n’agissait, c’étaient des actes sans acteurs, ce qui est toujours rassurant, et d’une certaine façon ce n’étaient même pas des actes, car par l’usage particulier que notre langue nationale-socialiste faisait de certains noms, on parvenait, sinon à entièrement éliminer les verbes, du moins à les réduire à l’état d’appendices inutiles (mais néanmoins décoratifs), et ainsi, on se passait même de l’action, il y avait seulement des faits, des réalités brutes soit déjà présentes, soit attendant leur accomplissement inévitable (…). »

 

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« Oui, j’ai en effet été désigné comme volontaire pour les grandes rafles de l’été… J’agissais sur ordre de mes supérieurs… Les lois reconnaissent qu’il n’y a pas de délit quand des actions contraires à la morale sont ordonnées par une autorité légitime…
Airaud l’interrompit.

-Le gouvernement provisoire a abrogé cet article du Code pénal auquel vous faites allusion…

Duprest comprit qu’il allait marquer un point décisif dans l’échange.
-Sauf que cette décision a été prise en juin 1944, et que ce que vous me demandez de justifier, Monsieur le Président, date de juillet 1942, c’est-à-dire plus de deux ans auparavant. Je ne pouvais pas me conformer à une recommandation qui n’existait pas… »

 

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La banalité du mal n’est donc pas simplement une obéissance à l’autorité, pas seulement une idéologie, elle est aussi une norme morale, déshumaniser l’Autre et lui nier son humanité commune (ou son appartenance à l’humanité – cf. Bauman, Zygmunt. « L’humanité comme projet ». Anthropologie et sociétés, 2003, vol. 27, no 3, p. 13-38) est « bien » (moralement une « bonne » chose).

Mais aussi d’un autre côté une personne ordinaire peut agir immoralement envers une autre tout en étant (véritablement convaincue) que son action est morale parce que cette autre personne n’est pas à ses yeux un sujet moral semblable à elle.

Pour dire, une personne ordinaire peut nier à l’autre son appartenance à la même communauté morale qu’elle; trouver par exemple du fait des caractéristiques identitaires de l’Autre qui diffèrent des siennes que cet Autre-là n’est pas un être humain pareil et donc pas un sujet moral à qui elle doit le respect de sa dignité humaine. L’Autre est un étranger, l’Autre est un étrange étranger, en dehors de la communauté morale qu’est l’Humanité par exemple; ainsi de ce fait, il n’est pas considéré comme un sujet moral envers qui l’on a des devoirs moraux ou des obligations morales (cette façon de regarder et de qualifier l’Autre s’entend souvent dans le fameux « Eux » qui est en dehors du « Nous »).

Si l’idéologie naturalise ou normalise la monstruosité (l’idéologie construit un univers de sens et de significations, de la sorte cet univers ou ce cadre symbolique sert de référent dans la détermination de ce qui est normal ou anormal, naturel ou contre-naturel, c’est à partir de lui que la personne évalue d’abord ce qui est normal ou anormal etc.), la morale va plus loin que la simple normalisation et naturalisation de la monstruosité puisqu’elle en fait quelque chose de « bien » (et la rend même moralement impérative).

Être un monstre n’est pas « mal », agir comme un monstre est une « bonne » action (ce qui contre-nature n’est pas forcement immoral, le contre-naturel dit un sens inattendu dans un cadre symbolique aux sens naturels – conventionnels, l’anormalité dit une dissonance dans un univers idéologique de sens et de significations harmonieux, en soi l’anormal ou le contre-naturel n’est pas nécessairement immoral – pour qu’il soit évalué comme tel il faut que cela se fasse à partir du principe moral partagé dans la communauté à laquelle la personne appartient, un tel principe moral peut être le principe d’égalité, le principe de dignité, le principe d’égale dignité, le principe de mérite, etc. C’est après coup que l’espèce de « bug » qu’est l’anormal ou le contre-naturel dans le système idéologique qui a construit le sens de l’identité et la valeur de la personne est considéré moralement acceptable ou non). 

La morale donne bonne conscience à la monstruosité. Dortier (une fois de plus) le dit mieux : « Oui, la morale ! Les « exécuteurs » de génocides – en Allemagne, au Rwanda… – n’étaient pas des psychopathes ou des hordes de sauvages assoiffés de sang, ni des exécutants aveugles. Ils agissaient en toute conscience pour ce qu’ils jugeaient être le bien. Dans l’expérience de S. Milgram, il y a fort à parier que les sujets devenant bourreaux agissaient avec le sentiment de faire progresser la science. Autrement dit, soulignent A. Haslam et S. Reicher, ils trouvaient leur comportement moralement justifiable. […] Plus les bourreaux se sentent étrangers aux victimes, plus est aisée leur élimination. Les meurtriers de masse n’ignorent pas la morale commune ; ils portent des valeurs, ont le sens du devoir et des interdits comme chacun d’entre nous. Simplement, c’est à qui peut s’appliquer cette morale commune qui change. Les limites entre le « eux » et le « nous ». Dès lors qu’un groupe n’est plus inclus dans l’humanité commune, tout devient possible. Telle est la thèse développée par le psychologue Harald Welzer, dans son livre Les Exécuteurs (Gallimard, 2007), qui passe en revue des témoignages de massacre, au Viêtnam, en Yougoslavie ou au Rwanda ».

 

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De l’autre côté, en plus de tous ces éléments, l’interprétation que la personne ordinaire a de la situation de son groupe d’appartenance est aussi un élément non-négligeable. Si cette personne a l’impression que son groupe (ou sa communauté) est menacée dans sa sécurité, croit en un péril (plus ou moins réel, plus ou moins imminent), etc. Par exemple, dans certains discours xénophobes et d’extrême-droite l’endogroupe (les « souchards », les « de souche », ou le « Nous ») auquel appartient la personne craint de disparaître (voit dans la présence des Autres – « Eux »- une sorte d’invasions barbares / d’invasions de barbares), il est envisageable qu’une telle personne agisse en conséquence, c’est-à-dire fasse tout pour se préserver et préserver de l’anéantissement et du néant son groupe, sa communauté, sans laquelle elle aurait le sentiment de perdre son identité.

La phobie de disparaître, le vertige qu’est la transformation du paysage familier, la souffrance psychologique qu’est le fait ne plus être à même de s’identifier, la perte de sens comme un renversement du cadre symbolique auquel on est accoutumé, etc., ne sont pas rien dans le fait qu’une personne ordinaire puisse devenir un monstre (cela ne justifie pas la monstruosité, cela serait simplement susceptible de l’expliquer et tenter de la comprendre, afin que peut-être l’on réfléchisse aux solutions pertinentes et adéquates, afin que le « Plus jamais ça! » que l’on entend après les actions monstrueuses de la personne ordinaire ne devienne pas une indignation creuse stérile, comprendre et expliquer ce n’est pas approuver, comprendre et expliquer est un impératif découlant du « Plus jamais ça! »). 

La banale monstruosité de la personne ordinaire peut ainsi avoir pour cause le réflexe de survie. Survivre, vouloir survivre, désorientation dans un monde en perte de sens (dans un monde d’anomie), la souffrance identitaire qui dit l’insécurité identitaire, se sentir menacé ou entouré de menaces dans ce monde (contemporain) d’anomie, tous ces réels (vécus et sentis comme réels qu’importe qu’ils soient imaginaires, fantasmagoriques, etc.) se mêlant à tous les autres facteurs constitutifs de la banalité du mal.

Dortier (toujours) l’explique clairement : « le sentiment de menace est un élément important souligné tant par A. Haslam et S.D. Reicher que par H. Welzer. Les gens qui commettent des massacres le font dans des périodes de guerre ou de guerre civile. Ils ont le sentiment que leur monde s’écroule et que leur communauté est menacée. Ils ont parfaitement conscience de vivre une situation exceptionnelle, et qu’il faut agir selon des normes inhabituelles. Ce sont des hommes certes ordinaires, mais vivant dans un contexte extraordinaire ».

 

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Obéissance à l’autorité, idéologie, morale, situation et contexte, des éléments qui contribuent à faire de personnes ordinaires des monstres posant des actes d’inhumanité. Des personnes ordinaires, vous et moi.

Je résumerai succinctement toute cette évolution de l’explication de la compréhension et de l’interprétation de la banalité du mal en disant que pour que cela soit possible il est nécessaire qu’il y ait un désinvestissement cognitif émotionnel et moral de la personne ordinaire pour l’Autre.

Ce désinvestissement est l’au-delà de la haine (Cupa, Dominique. « L’indifférence : l’« au-delà » de la haine », Revue française de psychanalyse, vol. 76, no. 4, 2012, pp. 1021-1035), c’est une manière de parler d’indifférence (à l’Autre). C’est le fait de sortir l’Autre de son champ cognitif émotionnel moral, de le placer loin ou au loin, ailleurs, souvent presque dans l’inexistence voire le frapper d’une certaine invisibilité comme une déshumanité (un être humain qui cesse de l’être, l’être humain en l’Autre n’est plus visible à nos yeux).

Le mal normalisé, banalisé, moral, commence par l’indifférence. Cette dernière déclasse l’Autre, l’Autre n’est plus que le sous-humain ou le non-humain pour qui l’on ne ressent absolument rien.

L’indifférence est le passage obligé de la déshumanisation et de l’infrahumanisation. La haine n’est que l’immédiate expression de cet état terrible qu’est l’indifférence.

La haine comme acte d’anéantissement de l’Autre en tant que être humain et sujet moral, action d’annihilation de l’Autre en tant que dignité, n’est possible que si l’indifférence (ce désengagement moral, ce désengagement cognitif et émotionnel, de la personne ordinaire pour l’humanité en l’Autre) lui précède.

Nos monstres tapis en nous ne sortent que lorsque nous décidons que l’Autre n’est au fond « rien », « rien du tout ». Et quand il devient « rien », « rien du tout », il peut être re signifié en « mal » voire en « animal » (au Rwanda, les Tutsi étaient des « cafards », dans certains discours d’extrême-droite les migrants sont des « bêtes », des « primitifs », des « sauvages », etc.), si ce n’est en « sous-animal ».

 

« Chers auditeurs, bonjour. Soyez enragés ». « C’est à nous de nous débarrasser de cette sale race. » « Restons unis contre la vermine. » « Réjouissons-nous, les cafards sont exterminés. Dieu n’est jamais injuste. »

Mois après mois, les mots de la radio Mille collines appelant les Hutus à éliminer les Tutsis auront d’eux-mêmes caractérisé le génocide. »

 

Eichmann, fonctionnaire « aux ordres », était cognitivement émotionnellement moralement désinvesti de l’Autre (le Juif) en tant que membre de la « famille humaine », le Juif était en dehors de l’humanité, Eichmann s’en indifférait (complètement).

Eichmann comme beaucoup de Lumières (cf. Yves Benot, Les Lumières, l’esclavage, la colonisation, textes réunis et présentés par Roland Desné et Marcel Dorigny, Paris, Éditions la Découverte, 2005) ayant soutenues théorisées le colonialisme (« Pour Montesquieu ou Voltaire, la colonisation, la traite et l’esclavage sont contraires à la raison et à la justice humaine, mais se trouvent aussi à l’origine du progrès matériel, qui est à la base du progrès de la raison. » – Halpern, Jean-Claude. « Les Lumières, l’esclavage, la colonisation. » Annales historiques de la Révolution française. no. 345. Armand Colin, Société des études robespierristes, 2006) sont passées par cette étape primordiale (qui a relégué cet Autre dans l’Antichambre de l’humanité en attente d’être d’abord humanisé  – c’est-à-dire « civilisé » – avant de prétendre rejoindre la « famille humaine »).

 

« En déclarant que “la colonisation est un crime contre l’humanité, une véritable barbarie”, Emmanuel Macron a déclenché un torrent d’indignation. On a dit que cette déclaration n’était que pur opportunisme, que le candidat d’”En marche”, comme d’habitude, disait tout et son contraire. En novembre 2016, il déclarait : “Alors oui… en Algérie il y a eu la torture mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie”. Certes. Mais si, pour une fois, Emmanuel Macron avait eu raison ? 

Il faut les entendre fulminer, ces humanistes à géométrie variable, lorsque cette page sinistre de l’histoire de France est pointée du doigt. […]

 Les millions de victimes du colonialisme français depuis trois siècles seraient-elles quantité négligeable ? Faut-il, pour être patriote, adhérer à un roman colonial à l’allure de conte de fées ? Que la France se proclame la patrie des droits de l’Homme n’interdit pas à ses citoyens de vérifier si cette promesse a été tenue au cours de son histoire. Elle leur en fait obligation.

[…] la conquête de l’Algérie fut une expédition meurtrière, l’occupation de ce pays une humiliation permanente pour ses habitants et sa guerre de libération un carnage (300 000 morts) provoqué par l’obstination du colonisateur. »

 

Beaucoup de théoriciens et d’acteurs de la Traite négrière, de cet épisode terrible qu’était celui des « femmes de réconfort », de cet autre terrible qu’est le marché aux esclaves en Libye ou du génocide des rohingyas, sont passés par là, c’est-à-dire d’abord par une certaine indifférence. 

S’indifférer de l’Autre comme un « rien », un « rien du tout », avant de le réduire à « moins que rien ». Tous les jours, nous sommes confrontés à cette banale monstruosité de la personne ordinaire, une personne autre que nous ou souvent nous.

 

« Les « chrétiens » devenus des monstres : la dénonciation de la conquête par Las Casas.

Las Casas a consacré sa longue vie à dénoncer ces crimes, qu’il qualifia de « monstruosité » :

« Lorsque votre Altesse aura vu ce résumé et aura compris la monstruosité de l’injustice faite à ces êtres innocents que l’on détruit sans cause ni raison si ce n’est la cupidité et l’ambition de ceux qui commettent des actes aussi abominables, Elle voudra bien supplier efficacement sa Majesté et la persuader de refuser à qui les demanderait des entreprises aussi nuisibles et aussi détestables. Que sa Majesté impose plutôt à cette demande infernale un silence perpétuel, en inspirant une telle crainte que nul, dorénavant, n’ose seulement en parler. »

Le terme monstruosité s’oppose ici à une idée de la justice et sa dénonciation, nécessaire et urgente, doit servir, pour son auteur, à empêcher que de tels actes se perpétuent et, pire, s’amplifient à l’avenir. L’objectif de Las Casas est à la fois éthique et politique et il cherche à obtenir que le pouvoir politique lui-même prenne la décision de mettre fin à ces entreprises. »

 

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Principales sources citées :

Jean-François Dortier, « La « banalité du mal » revisitée », Sciences Humaines, Avril 2008

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, 1963, rééd. Gallimard, coll « Folio essais », 1991.

Stanley Milgram, Soumission à l’autorité, Calmann-Lévy, 1974.

Philip Zimbardo, The Lucifer Effect: Understanding how good people turn evil, Random House, 2007.

Christopher Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, 1996, rééd. Tallandier, 2007.

Alexander Haslam et Stephen D. Reicher, « Questioning the banality of evil », The Psychologist, vol. XXI, n° 1, janvier 2008.

Laurence Rees, Auschwitz: The Nazis and the « final solution», BBC, 2005.

 

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« Cette histoire d’hommes ordinaires n’est pas l’histoire de tous les hommes. Les réservistes ont affronte des choix, et la plupart d’entre eux ont commis d’horribles méfaits.

Au sein de tout collectif, le groupe de pairs exerce de formidables pressions sur le comportement de l’individu, et lui impose des normes éthiques.

Alors si les hommes du 10e bataillon de réservistes ont pu devenir des tueurs,quel groupe humain ne le pourrait? »

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