Pouvoir(s) Médias & Démocratie

En 1991, Guillebaud (dans son article intitulé « Crise des médias ou crise de la démocratie » paru dans la revue Le  Débat en 1991) posait la question de savoir si l’on assistait à une crise des médias ou à une crise de la démocratie (Guillebaud 1991). Dans un contexte (mondial) de guerre du golfe, où il était question dans le discours socio-politique et intellectuel (universitaire) de « l’instrumentalisation caricaturale de l’information par les propagandes militaires », du « triomphe généralisé du « médiatique » sur les ruines […] de la pensée, celles de l’Université ou des sciences humaines », de « l’apothéose des médias dans la société moderne » posant l’interrogation – érigée en « doute fondamental » – de l’illégitimité des médias, le débat sur la crise des médias montrait le malaise des uns et des autres sur la prétention de tels médias à exercer une forme de « régence » de la pensée, le tout dans une « sorte d’hystérie soupçonneuse » qui sur le plan de l’analyse critique « encombre ainsi une réflexion [n’étant] qu’à ses balbutiements ». Régence pour d’aucuns « insatisfaisante et usurpée » (Guillebaud 1991, 58). Les médias étaient accusés de toucher à tout (s’accaparant tous les territoires, les espaces, les champs, socio-politiques et culturels) – que ce soit sur le plan national qu’international – et cela sans forcément posséder l’expertise suffisante sur les composantes de ce tout (domaines politique, militaire, sociologique, culturel, etc.), mais également qu’ils avaient tendance à se faire passer pour experts (l’usurpation de titre et celle de l’autorité flirtant avec une forme d’imposture). S’ils touchaient effectivement à tout, l’on leur reprochait aussi d’imposer des règles et des rituels aux différents acteurs / agents non-médiatiques (ou ne faisant pas partie de l’espèce de sérail médiatique – pour dire les vrais ou légitimes experts) évoluant, existant, dans ces territoires, espaces, champs (Guillebaud 1991).

La toute-puissance impériale des médias – paradoxalement d’ « effervescence désordonnée et versatile », ses « inclinations mimétiques » – et ses « logiques [du spectacle, de la vitesse, du marché] devenues folles dont les journalistes eux-mêmes subissent la tyrannie » posant certaines questions que sont la corruption, la connivence (des journalistes entre eux, des médias et de leurs différents partenaires) ; autrement formulé, elle posait l’autre question plurielle et essentielle : de la vérité (« dilatée à l’infini »), de la pluralité réelle des opinions dans l’espace public, de la définition et du sens de la vie démocratique (fonctionnement – organisation des institutions et des espaces d’expression et d’action publiques, transparence, corruption, non-invisibilité de communautés politiques, non-exclusion / interdiction du débat réellement contradictoire qu’est le désaccord raisonnable, reddition de compte des gouvernants, choix libre et éclairé du citoyen, etc.).

Comme le souligne Guillebaud (1991), cette toute-puissance, gouvernée par personne (ou « bien moins contrôlée de l’intérieur qu’on ne l’imagine ») s’exerçant, au début des années 1990, en plein vide politique qui se médiatisait, se heurtait à une critique forte des intellectuels – ces derniers revendiquant « avec hauteur tel ou tel territoire perdu » tout en guignant « du coin de l’œil l’accès au petit écran ». Des universitaires – qui exigent l’élaboration d’un discours scientifique sérieux et rigoureux à partir d’une méthodologie satisfaisante – « résistent mal à l’envie de bâcler un livre en trois semaines pour profiter d’une opportunité médiatique ». Critique forte des politiciens et des dirigeants d’entreprise pour qui les médias sont souvent des « sottises de journaleux » « mais s’empressent de sacrifier aux lois du spectacle dès que la demande leur en est faite ». Critique forte des diplomates regrettant « sur un ton navré l’irresponsabilité d’un scoop mais chaque voyage officiel mobilise prioritairement un charter de journalistes ». Critique forte de la politisation des médias « mais [une politisation] au degré zéro », ceux-ci « littéralement saisis par l’argent ». Un débat public, passionné, passionnel, aux opinions virulentes et aux attitudes contradictoires voire paradoxales des uns et des autres, dans lequel s’observait finalement pour Guillebaud (1991, 59) une « confusion généralisée » « au milieu de lamentations générales ». Débat public semblable à une « empoignade » ayant un côté « scène de ménage » dans laquelle il était peu évident en fin de compte de distinguer qui était effectivement la victime, qui était réellement le bourreau (Guillebaud 1991).

En réalité, les médias comme le notait Guillebaud fascinent tout autant qu’ils irritent, ils sont courtisés en même temps fustigés, et la « crise des médias » – sujet d’un sempiternel rabâchage – est au fond « un serpent de mer mais qui se mord la queue ». Le sujet « médias » généralement « favorise plus la polémique et le ressentiment que l’analyse à froid » ; les médias, avec leur « imperium solitaire et maladroit », agissant sans indifférence et ne laissant personne indifférent. Des « médias ivres d’eux-mêmes » et « affolés à mesure » dont « la tâche qui leur est assignée, en effet, n’est pas seulement au-dessus de leur force, elle est intrinsèquement ridicule ». La « crise des médias » « ne saurait être ramenée à une conjoncture malheureuse, à la médiocrité d’une époque ou aux conséquences de la privatisation ratée de l’audiovisuel », elle « marque tout à la fois un changement de nature et un malaise de la démocratie représentative elle-même », elle « désigne un vide bien plus béant encore que celui qui résulterait d’une panne de la pensée ou d’un effacement provisoire des intellectuels ». La crise des médias est ainsi la manifestation d’une crise bien plus profonde : celle de la démocratie elle-même. Celle avec « des institutions malades comme la justice ou l’enseignement, à des relais politiques comme le parlement, à des structures d’encadrement comme les syndicats ou les partis […] ». Les médias étant « sommés, mine de rien, […] » de pallier cet état voire de « se substituer » à ces institutions et espaces de la démocratie représentative en déliquescence, c’est en quoi cette tâche est « ridicule ».

La crise des médias est également celle des « passions menteuses » qui gouvernent « donc très largement toute réflexion » sur ladite crise, il convient pour Guillebaud de s’efforcer « dès à présent, à plus de calme » et « de distance », malgré « l’urgence » de la question (qui se posait déjà au début des années 1990 et dont on peut retracer l’existence dès les premières manifestations du phénomène « médias » dans les sociétés modernes ou les sociétés issues de la démocratie moderne). Il convient aussi pour Guillebaud d’avoir conscience (et de l’accepter) que dans cette crise des médias, autant que dans la crise de la démocratie, « tout demeure provisoire et approximatif » ; qu’il faille peut-être « risquer, ici et là, quelques coups de pioche en profondeur ». C’est dans cette idée que je construis et je me penche sur cette question de la crise des médias indissociable de celle de la démocratie (précisément une crise qui illustre d’une « régression de cette démocratie pacifique et éclairée qu’on pouvait espérer voir prospérer avant la fin du siècle [XXe siècle] dans les pays industrialisés »).

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Tel que le fait remarquer Charaudeau dans son ouvrage Les médias et l’information : L’impossible transparence du discours (2011) : « Le discours d’information est la base de la démocratie » – dans la mesure où, entre autres choses, me semble-t-il, il est une composante fondamentale du choix libre et éclairé du citoyen de la société dite démocratique; or, les médias sont d’importants producteurs d’un tel discours qui n’est pas sans effets sur ce choix tout autant que sur la réalité sociale (sa construction et son évolution), sur les institutions et les pratiques institutionnelles, etc. La notion ou le concept de démocratie, en reprenant Balibar dans l’entretien accordé à la Revue internationale et stratégique en 2017 dont le titre est « De la victoire du capitalisme à la défaite de la démocratie ? », est comprise principalement par « une distribution des pouvoirs et une certaine norme constitutionnelle », loin d’être un « régime constitué » le régime démocratique réfère à « un état social variable dans lequel les institutions, les mouvements sociaux, la participation civique tendent à conférer au plus grand nombre la plus grande responsabilité possible dans le gouvernement des intérêts collectifs ». La définition de la démocratie dans cette approche critique se comprend comme « une définition dynamique, relationnelle, conflictuelle », de telle sorte que aucune cité « n’est en soi démocratique : elle l’est plus ou moins à différents moments de son histoire et par comparaison avec d’autres, dans une proportion qui n’est jamais fixée à l’avance et ne saurait être définitive ».

La démocratie comme régime politique est dans les faits plus ou moins autoritaire et plus ou moins discriminatoire dans l’espace intérieur de toute communauté politique, il est affirmatif du gouvernement de soi tout autant qu’il est restrictif d’un tel gouvernement. Une des différences majeures avec les autres régimes politiques me semble-t-il réside dans l’obligation de justification des restrictions du gouvernement de soi, des discriminations et des autoritarismes, à l’aune des principes de la liberté et de l’égalité dont le respect est une clause fondamentale du vivre-ensemble démocratique. L’autre différence majeure est dans la reconnaissance principielle et effective du statut d’égale et libre participation de chaque citoyen dans le gouvernement des intérêts collectifs mais aussi dans la reconnaissance de la nécessité de contre-pouvoirs institutionnels (ou politiques) afin à la fois de sauvegarder la diversité des intérêts particuliers et de maintenir un relatif équilibre entre les intérêts particuliers divergents. Les contre-pouvoirs dans la conceptualisation moderne de la notion de démocratie sont impératifs pour plusieurs raisons ici je n’en retiendrais que deux : la neutralisation de l’hégémonie d’un pouvoir (institutionnel ou politique) sur les autres, la pleine et effective existence du pluralisme (dans le fonctionnement de la société).

Or, de nos jours, les sociétés dites démocratiques, en général, souffrent d’un affaiblissement significatif de telles raisons. Et le régime politique qu’est la démocratie semble éprouver d’importantes difficultés à résoudre cet état des choses, d’où aussi sa « crise ». Le discours d’information considéré comme la base même de la démocratie réunit dans l’idée de contre-pouvoir la neutralisation du pouvoir hégémonique et le pluralisme des idéologies (perceptions, croyances, argumentations, traductions, etc.), dans les deux cas il semble ne plus remplir effectivement ou efficacement cette double fonction.

Mais, d’autre part, à l’échelle du citoyen et même des acteurs socio-politiques, il véhicule l’idée selon laquelle la démocratie est fondamentalement le régime du pluralisme discursif et de l’information plurielle produite par différentes instances. Cette information est constitutive de la formation de l’opinion du citoyen qui est appelé à faire librement et de façon éclairée le choix d’une adhésion politique ou non à une proposition politique ou plusieurs propositions politiques s’inscrivant dans le gouvernement de l’intérêt collectif. Le choix exercé par un tel citoyen comme consentement apporté à quelque proposition politique est la source de toute légitimité démocratique. Seulement, la « crise de la démocratie » montre à cette échelle du citoyen la fragilisation d’une telle capacité et de la valeur même de ce choix opéré dans la mesure où l’information cruciale dans la formation d’une opinion éclairée est problématique autant dans sa production que dans le discours.

Pour saisir substantiellement l’enjeu (d’importance) des effets d’un tel discours (dans la société démocratique et sur le citoyen), il convient comme le fait Charaudeau (2011, 43-48) de considérer que : « Informer, c’est posséder un savoir ignoré de l’autre (« savoir »), avoir l’aptitude qui permet de le transmettre à cet autre (« pouvoir dire »), être légitimé dans cette activité de transmission (« pouvoir dire »). De plus, il suffit que l’on sache que quelqu’un ou une instance quelconque est en possession d’un savoir pour que l’on se crée un devoir de savoir qui nous rend dépendant de cette source d’information. Toute instance d’information, qu’elle le désire ou non, qu’elle le revendique ou le dénie, exerce un pouvoir de fait sur l’autre. Considéré à l’échelle collective des médias, cela permet de dire que les médias constituent une instance ayant une part de pouvoir social. » En outre, ajoute-t-il, « Tout revient à cette hypothèse que nous avons posée au départ, qui dit que la vérité n’est pas dans le discours mais seulement dans l’effet qu’il produit. En l’occurrence le discours d’information médiatique joue de cette influence en mettant en scène, de façon variable et avec des fortunes diverses, des effets d’authenticité, de vraisemblance et de dramatisation ».

En ce sens, en tant que producteurs de discours d’information, les médias sont un pouvoir (des acteurs ou agents de pouvoir, ils sont producteurs du discours d’information, ils agissent, ils exercent une action d’information), font le pouvoir : ils participent de la construction d’agents ou acteurs de pouvoir soit par leur discours d’information – faire prendre connaissance à ces agents d’un étant (conceptualisé ici distinctement de la conceptualisation heideggerienne qui oppose être et étant) qui leur donnerait soit des raisons d’agir soit des justifications de le faire, mais aussi servir de medium du pouvoir (instrument communicationnel du pouvoir) – objet au service du faire qu’est la manifestation du pouvoir. Dans une perspective politique, pouvoir – au-delà du faire – est entendu comme lieu socio-politique à partir duquel ces agents ou acteurs exercent leur volonté (ou autorité) sur les autres et sur l’espace public et sur différents territoires, sur plusieurs niveaux, sur plusieurs niveaux, de la vie socio-politique. Dans cet ordre de choses, le pouvoir des médias est cette capacité de rendre possible quelque chose (la possibilité d’être) et l’exercice de cette capacité (la réalisation de cette possibilité d’être). Ils peuvent permettre à travers le discours d’information à d’autres de faire le gain d’une capacité d’agir ou de renforcer leur capacité d’agir. Ils peuvent leur permettre d’élargir ou de renforcer leur position dans le champ social et politique (culturel, etc.) dans lequel d’autres agents se trouvent.

« Nous devons nécessairement pouvoir marquer clairement la différence entre l’être et l’étant, si nous voulons prendre comme thème de recherche quelque chose comme l’être. Il ne s’agit pas là d’une différenciation quelconque, mais c’est seulement à travers cette différence que le thème de l’ontologie, et par suite de la philosophie elle-même peut être conquis. Nous la désignons comme différence ontologique, c’est-à-dire comme la scission entre l’être et l’étant.

« cette différence ne joue pas entre l’étant et l’étant, mais entre l’étant et l’être. […] à même l’étant, voir et saisir l’être et le différencier de l’étant, voilà la tâche de la philosophie. […] La science critique accomplit cette différence, et gagne avec elle comme thème non pas l’étant, mais l’être de l’étant » »

– Schürch, F. (2008). L’être, l’étant, le néant: Heidegger et la différence ontologique à la lumière de l’interprétation de Marion. Revue de métaphysique et de morale, 59(3), 379-401.

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« § 2 : L’être de l’étant n’« est » pas lui-même un étant. Le premier pas philosophique dans la compréhension du problème de l’être consiste à ne pas muqon tina dihge°suai, « raconter d’histoire », c’est-à-dire à ne pas déterminer l’étant comme étant en sa provenance par le recours à un autre étant, comme si l’être avait le caractère d’un étant possible.
§ 7 : Avec la caractérisation provisoire de l’objet thématique de la recherche (être de l’étant, ou sens de l’être en général), il semble que sa méthode soit aussi et déjà pré-dessinée. La dissociation de l’être par rapport à l’étant et l’explication de l’être lui-même, c’est là la tâche de l’ontologie.
§ 7 C. : L’être, en tant que thème fondamental de la philosophie, n’est pas un genre d’étant, et pourtant il concerne tout étant. Son « universalité » doit être cherchée plus haut. Être et structure d’être excèdent tout étant et toute déterminité étant possible d’un étant. L’être est le transcendens par excellence. » – Schürch, F. (2008). L’être, l’étant, le néant: Heidegger et la différence ontologique à la lumière de l’interprétation de Marion. Revue de métaphysique et de morale, 59(3), 379-401.

Les médias sont de la sorte un pouvoir, font ainsi le pouvoir. De plus, ils ont du pouvoir – dans la mesure où ils exercent une influence sur les autres agents ou acteurs possédant comme eux du pouvoir. Si nul ne peut être sans qu’il ne possède ce pouvoir d’être comme capacité d’être (préalable même à l’affirmation de son existence), de sorte qu’être (comme affirmation d’existence) est déjà pouvoir être (capacité d’affirmer cette existence) – ce qui est on le conviendra tautologique comme énoncé (voire d’une évidence, d’une banalité naïve), il n’en reste pas moins qu’être peut simplement être une reconnaissance (principielle ou formelle) d’un étant – comme il est (nature), en tant que ce qu’il est (singularité), et par-là même une reconnaissance de son pouvoir d’être ou tout au moins une présomption (affirmée) de son pouvoir d’être – sans que celui-ci reconnu comme étant (existence) n’ait effectivement le pouvoir d’être (capacité d’affirmer son être comme étant, en tant qu’étant). Dès lors, être (existence, réalité, étant) et pouvoir être (comme capacité de poser sa propre norme : faire, ne pas faire ; capacité de se faire et de se défaire) ne coïncident pas toujours ou ne sont pas toujours confondus (rassemblés ou mêlés dans un tout inextricable). L’on peut ainsi être sans pouvoir d’être, l’on ne peut en revanche pouvoir être sans être d’abord.

Cette précision me ramène à la question ici discutée, les médias sont un pouvoir parce qu’ils sont des producteurs du discours d’information, ils ont donc en soi ce pouvoir comme faire (faire, ne pas faire, se faire, se défaire), qu’ils exercent ce pouvoir qui est principalement le savoir et la connaissance, ce pouvoir crée une dépendance en même temps qu’il se présente comme une autorité légitime du savoir et de la connaissance, ce pouvoir leur permet de renforcer ou d’étendre leur position originelle dans le champ socio-politique (culturelle) tout autant que ce pouvoir participe de la construction d’un pouvoir chez d’autres partenaires ou participants de l’espace public (social et politique) : soit en tant que producteurs d’information soit en tant qu’objet de communication (objet ici dans le sens mediumatique, instrumental).

Et lorsque je parle de « médias » on comprendra que loin de tout anthropomorphisme abusif, il s’agit des acteurs de l’institution médiatique que sont les journalistes et autres acteurs plus ou moins affiliés (éditocrates, chroniqueurs, animateurs, propriétaires des médias, groupes d’intérêt, politiques, etc.), mais aussi les instances dans lesquelles ces acteurs évoluent, à partir desquelles ils exercent leur pouvoir. Le discours est compris par Charaudeau comme « l’intrication des conditions extradiscursives et des réalisations intradiscursives qui produit du sens ». Selon Charaudeau (2011, 29-42), le « sens n’est jamais donné par avance » parce qu’il « est construit par l’action langagière de l’homme en situation d’échange social » et ce « sens n’est jamais saisissable qu’à travers des formes » tout autant que toute « forme renvoie à du sens, tout sens renvoie à de la forme dans un rapport de solidarité réciproque ». En fin de compte, le sens « se construit au terme d’un double processus de sémiotisation : de transformation et de transaction. »

Le processus de transformation consistant à « transformer le ‘monde à signifier’ en monde ‘signifié’ en le structurant selon un certain nombre de catégories qui sont elles-mêmes exprimées par des formes », j’ajouterai à la suite de Charaudeau ces catégories sont identificatrices (elles identifient les choses comme telles : en les nommant, en les qualifiant comme choses auxquelles on assigne ou on a assigné des propriétés propres) et identificatoires (elles servent de processus d’identification : en rapportant au connu, au su). Nommer et qualifier « les êtres du monde » c’est s’engager en narrant et en argumentant, en évaluant et en modalisant (Charaudeau 2011, 29-42). Dès lors, selon Charaudeau, l’acte d’informer « s’inscrit donc dans ce processus en tant qu’il doit décrire (identifier-qualifier des faits), raconter (rapporter des événements), expliquer (fournir les causes de ces faits et événements) ».

Le processus de transaction « consiste, pour le sujet qui produit un acte de langage, à donner une signification psychosociale à son acte, c’est-à-dire à lui assigner un enjeu en fonction d’un certain nombre de paramètres : les hypothèses qu’il peut faire sur l’identité de l’autre, le destinataire-récepteur, quant à son savoir, sa position sociale, son état psychologique, ses aptitudes, ses intérêts, etc. ; l’effet qu’il veut produire sur cet autre ; le type de relation qu’il veut instaurer avec celui-ci et le type de régulation qu’il prévoit en fonction des paramètres précédents. » De la sorte que l’acte d’informer « participe de ce processus de transaction en faisant circuler entre les partenaires un objet de savoir que l’un est censé posséder et l’autre pas, que l’un est chargé de transmettre et l’autre est censé recevoir, comprendre, interpréter, subissant du même coup une modification par rapport à son état initial de connaissance. » C’est le processus de transaction qui commande le processus de transformation « et non l’inverse ».

L’individu « parle d’abord pour se mettre en relation avec l’autre, parce qu’il y va de sa propre existence, la conscience de soi passant par la prise en compte de l’autre, l’assimilation à l’autre et en même temps la différenciation d’avec cet autre », et ensuite il est question pour lui de « découper, décrire, structurer le monde ». Informer mobilise le langage qui « naît, vit et meurt dans une intersubjectivité », l’acte d’informer oblige à parler avec l’autre : « autrement dit, en parlant l’autre et en se parlant soi-même », c’est seulement de cette manière que « le monde, à cette occasion, est commenté, c’est-à-dire décrit et structuré ». En bout de ligne, le discours d’information est celui d’un monde signifié parce que décrit et commenté, et la tâche du producteur d’un tel discours est essentiellement celle de la signification du monde qui ne peut se faire qu’à travers une activité de description et de commentaire, cette signification doit impérativement se faire en parlant l’autre tout en se parlant soi-même – pour dire, l’impératif d’une traduction du monde afin de le rendre intelligible pour soi (et pour l’autre que soi) dont le résultat est sa signification en un langage compréhensible, l’impératif d’un langage (minimalement) commun ou partagé entre le producteur du discours et le destinataire du discours produit, l’impératif d’intégrer l’altérité dans son soi, l’impératif d’une réflexivité, l’impératif d’être présent et connecté ou en correspondance (en communication) : d’être-avec.

Le discours est ainsi « une mise en corrélation entre ces deux pôles » (transformation et transaction), et il est « toujours tourné vers autre chose que les seules règles d’usage de la langue » tout autant qu’il « résulte de la combinaison des circonstances dans lesquelles on parle ou écrit (l’identité de celui qui parle et de celui à qui il s’adresse, le rapport d’intentionnalité qui les relie et les conditions physiques de l’échange) avec la façon dont on parle » (Charaudeau 2011, 29-42). Si « le sens n’est jamais donné par avance », qu’il est un construit, il « n’est jamais saissable qu’à travers des formes » qui elles renvoient à du sens autant que « tout sens renvoie à de la forme dans un rapport de solidarité réciproque », il convient selon moi dans l’observation du phénomène médias et dans l’analyse de sa crise de s’attarder sur cette construction, sur cette mise en corrélation entre ces deux pôles structurés par des processus et dynamiques différents, sur les effets de vérité produit par le savoir transmis par le discours d’information, et de les saisir dans le contexte particulier de la société dite démocratique.

Pour Charaudeau (2011, 29-42), une réflexion menée sur l’information « revient à s’interroger sur la mécanique de construction du sens, la nature du savoir (résultat selon Charaudeau « d’une construction humaine à travers l’exercice du langage » et qui « consiste à rendre le monde intelligible en le catégorisant selon un certain nombre de paramètres dont la combinaison ne rend pas aisée sa description » mais aussi dont la « structuration dépend » de l’orientation du « regard de l’homme » « tourné vers le monde », regard qui dans cette perspective d’extériorité « tend à décrire ce monde en catégories de connaissance », regard qui dans une perspective d’intériorité c’est-à-dire tourné vers l’homme lui-même, « tend à construire des catégories de croyance ») qui est transmis et l’effet de vérité qu’elle peut produire sur le récepteur ». Je retiens ces trois éléments dans cette modeste analyse, ils me serviront de fil conducteur.

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Pouvoir, ici, de façon générale, simplement, définit comme l’exercice de son influence sur autre que soi ou sur soi-même à travers une action modificatrice d’un état d’être qui vise l’atteinte d’un but (spécifique). Le pouvoir suggère dans son acceptation classique, quand il se comprend notamment comme action dirigée vers autre que soi, d’avoir un moyen de coercition (force) afin d’obliger cet autre à se conformer au vouloir, la coercition est inhérente au pouvoir sans nécessairement qu’elle s’entende seulement comme une capacité de sanction ou l’existence d’un régime de sanction mais elle peut s’entendre également ou différemment comme une forme de pression exercée sur cet autre dont on veut obtenir un agir conforme à son vouloir. Lorsque le pouvoir est une action dirigée de soi vers soi-même, elle consiste me semble-t-il à se persuader de quelque chose.

La persuasion comme le fait d’adopter une opinion, une attitude, sur le fondement de divers arguments intellectuels ou sentimentaux qui peuvent relever d’un devoir auquel on consent ou d’une désirabilité qui nous stimule, nous anime, rend quelque chose pour nous souhaitable et / ou souhaité.

Aussi, l’on peut ne pas exercer de pression sur cet autre afin qu’il agisse selon notre vouloir, on peut simplement le manipuler (par exemple en le séduisant, la séduction relève du soft power qui est en soi dénué de toute forme de coercition et de sanction – la coercition exprime la contrainte, la sanction dit la peine infligée ou qui serait possible de lui infliger).

La séduction s’articule autour de l’attraction (de l’attirance) et mobilise les notions de plaisir, d’admiration, de confiance. La séduction contrairement à l’adhésion provoquée par la coercition, la sanction, la crainte (la peur), est celle causée par la conviction, séduire c’est favoriser une conviction qui elle relève de la croyance, séduire pour la personne usant de cette stratégie vise l’atteinte du (statut de) convaincant.

Bien souvent, la frontière entre séduction (comme pratique de persuasion) et corruption (le fait d’amener quelqu’un à agir contre sa conscience ou son devoir ou ses intérêts véritablement propres en lui promettant quelque chose, ou bien encore d’avilir quelque chose en l’altérant ou en le pourrissant) est tenue. Le lien entretenu par les deux, entre autres choses, me semble-t-il, est celui de la promesse.

Séduire ou corrompre, c’est avant tout faire ou tenir une promesse. Séduire est porteur d’une promesse dénuée de menace. Corrompre est porteur d’une promesse qui peut dans bien des cas être supportée par la menace : par exemple, je te promets monts et merveilles si tu agis selon ma volonté (ou mon vouloir), mais si tu t’y refuses je te ferai subir des représailles (il y a là une double promesse conditionnée par ton choix de soumission ou ton choix de non-soumission à ma volonté). Ou être simplement la menace elle-même : par exemple, je te menace simplement de représailles si tu n’agis pas comme je le veux, la promesse explicite est les représailles et la promesse implicite est de t’assurer une tranquillité ou de t’épargner des représailles en cas d’obéissance ou de soumission.

De toutes les façons, la promesse est toujours présente dans la séduction ou la corruption et le pouvoir leur est intrinsèque. Ce dernier se manifeste comme une manipulation qui restreint l’espace d’actions possibles de celui qui est manipulé ou qui subit le pouvoir comme vouloir manifeste de l’autre, il y a dans le pouvoir une volonté d’épuration, d’exclusion, de discrimination, du non-souhaitable ou du non-désirable – une volonté de mise en ordre et aux ordres (d’ordonnancement), une dimension autoritaire et disciplinaire. Sur plusieurs plans, à plusieurs échelles et niveaux, les médias comme tout agent de pouvoir manipulent, corrompent, séduisent.

Leur pouvoir (comme capacité de faire et influence sur et exercice d’une telle influence) en m’inspirant de Guillebaud (1991) est à la fois de l’ordre de :  

  1. l’information (faire / prendre connaissance et rendre accessible le savoir acquis à partir d’un fait / sujet; éclairer / ou produire une clarté / netteté sur un fait / sujet, sortir de l’invisibilité et de l’ignorance un fait / sujet, etc. – pouvoir de connaissance),
  2. l’intimidation (d’une part, par l’autorité d’expertise et de sachant qu’il leur est reconnu qui force à la fois le respect de la parole et la considération de la parole ; d’autre part, par leur pouvoir de faire inspirant la soumission par la peur ou la crainte, suscitant la crainte ou la peur dans une perspective de mise en ordre, forçant par les injonctions – quelques fois dira-t-on par des admonestations – le respect d’une certaine normativité sociale politique idéologique culturelle) qui se situe autant au niveau de la capacité de persuasion et de la détention du savoir qu’au niveau de la fonction de surveillance qu’ils assument (surveillance des actions des acteurs / agents socio-politiques notamment) mais aussi qu’au niveau de la mise en ordre du discours social / politique / idéologique / culturel – dominant (voire de la mise aux ordres des discours minoritaires ou marginalisés, etc. – pouvoir d’ordonnancement),
  3. la récupération (dans un entendement sémantique ordinaire définissant l’activité médiatique même – c’est-à-dire (re)trouver et / ou recueillir des traces, mais aussi dans un sens informationnel c’est l’analyse la présentation ou la mise en récit et l’interprétation des traces, etc.- pouvoir de traitement).
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Un triple pouvoir donc : pouvoir de connaissance, pouvoir d’ordonnancement, pouvoir de traitement. C’est, me semble-t-il, dans le pouvoir de traitement situé dans l’ordre de la récupération qu’il s’observe la manipulation (entendue dans un double sens : le premier comme une action de maniement de quelque chose inscrite dans un processus de traitement de ladite chose dont le but visé par un tel processus est la production d’un savoir, d’une connaissance – c’est une obligation pratique propre au processus de traitement ; le second comme un abus de pouvoir parce qu’instrumentalisant – mettre au service de quelque politique – la trace à des fins autres que la simple production de la connaissance et de la transmission du savoir : orientation injustifiée, contrôle, domination, assujettissement, etc.). La manipulation, ici, dans mon propos, est qualifiée d’abusive lorsqu’elle découle du second sens, qu’elle s’en approche ou que l’on puisse l’en a rapproché par la simple observation analytique.

La manipulation est antérieure à l’information (comme savoir formé, connaissance constituée, le tout transmis ou communiqué), l’information (déjà manipulée) produit de l’influence sur ce qui la reçoit (influence entendue ici comme avoir un effet sur). L’influence est l’effet causé par une action modificatrice avant même qu’elle ne constitue une volonté de mise sous emprise de l’être sur lequel l’action s’exerce (ici dans le cas du discours d’information, le sens de manipulation n’est plus celui premier, il est davantage un abus de pouvoir observé ou situé dans l’intersubjectivité et s’inscrit à la fois dans une dynamique d’orientation injustifiée par rapport à la raison d’être même des médias et dans un but de contrôle, d’assujettissement, de domination de l’autre participant de l’intersubjectivité :  il ne s’agit plus d’exercer un pouvoir de connaissance mais d’exercer via le pouvoir de traitement un pouvoir d’ordonnancement).

L’influence comme effet modificateur n’est pas nécessairement conjointe d’une intentionnalité (la conscience d’être orienté vers un objet ou quelque chose) ou de l’intention d’orienter, de contrôler, de dominer, d’assujettir, etc. Elle se produit dès qu’il y a une modification d’un état de l’être, de la sorte tout un chacun est influencé par une pluralité d’êtres et influence une multitude d’êtres. L’être humain a une influence sur l’extériorité par ses actions modificatrices dont les conséquences changent l’état de l’étant (l’être qui existe comme tel), ces actions peuvent être dépourvues de toute conscience d’être orienté vers un objet ou quelque chose, elles peuvent être intentionnelles ou non, être directes ou indirectes, il n’en reste pas moins qu’elles ont de l’influence sur cet état de l’étant. Exercer son influence sur quelque être est une idée qui dit essentiellement que l’on change l’état d’un étant (d’une façon comme d’une autre).

Par ailleurs, dans l’intersubjectivité, toute influence n’est pas nocive ou dangereuse bien que toute influence chez l’être qui voit son étant modifié est une tentative d’atteinte à l’intégrité soit de son état d’indétermination (en lui affectant une détermination comme cela peut être le cas de la chose) soit de son pouvoir / sa possibilité de détermination (en restreignant ou en élargissant notamment son espace de prédicats possibles, en fragilisant ou en renforçant sa capacité de détermination, etc., comme cela peut être le cas des êtres vivants ou éprouvants).

Pour ce qui concerne l’être vivant (qui nous intéresse ici, le citoyen précisément), toute influence qui suggère donc une modification d’un étant est une tentative d’atteinte à l’intégrité de son autonomie de la volonté puisque l’influence serait susceptible de baliser sa liberté soit par une espèce d’altération des sens et significations de son cadre symbolique soit par une forme de conditionnement (obtention d’une réaction inconditionnelle suscitée par un stimulus inconditionnel, ou l’établissement d’un réflexe conditionnel déclenché par un stimulus artificiel : il y a dès lors un rapport mécaniciste entre la présence d’un tel stimulus et la réaction, l’attitude, le comportement voulu, attendu). Quand elle est plus atteinte que tentative d’atteinte c’est qu’elle a effectivement altéré le cadre symbolique et / ou conditionné l’être. La question de sa nocivité ou dangerosité se pose dès ce moment ; et, selon moi, cette question en pose une autre fondamentale qui est celle du degré d’atteinte.

En effet, quand le degré d’atteinte rend difficile l’assurance que cet être puisse effectivement se mettre à distance de ses influences en exerçant une critique de soi et des pouvoirs hétéronomiques (je veux dire que cet être puisse être effectivement en mesure de prendre conscience de telles influences – de tels pouvoirs hétéronomiques – et de les remettre en question : d’avoir et d’exercer l’esprit critique), ce degré d’atteinte devient problématique (pour dire inacceptable dans une société démocratique, fondamentalement contraire au concept moderne de démocratie). Un tel degré d’atteinte à l’intégrité de l’autonomie de la volonté, donc au fondement même de la liberté, est ainsi immoral (dans une perspective kantiste).

Les limites inacceptables (moralement parlant) de l’influence sont celles qui non pas fragilisent cette autonomie de la volonté (puisque d’une façon comme d’une autre dans le propre de l’être l’influence le fragilise en modifiant ou en altérant le cadre symbolique et / ou en conditionnant l’être) mais celles qui en le fragilisant vident la liberté de sa substance (c’est-à-dire que cet être influencé ne soit pas en mesure effectivement de poser sa propre loi en se détachant relativement des pouvoirs hétéronomiques et à penser ainsi qu’à se penser de façon éclairée – de se choisir sa propre norme de façon éclairée, dans une relative distance de pouvoirs hétérénomiques et des structures d’aliénation).

Il me semble qu’il est là le cœur même de l’enjeu de la liberté des citoyens dans la société démocratique. Dans le cas d’espèce, pour ce qui est des critiques formulées à l’encontre des médias accusés de ne pas être toujours neutres idéologiquement parlant, d’être biaisés – c’est-à-dire d’avoir un parti pris des choses, de ne pas être indépendamment de certains pouvoirs, etc., cette question fondamentale de l’effective exercice de la liberté qui s’entend dans celui du choix libre et éclairé met en exergue leur « trop » grande influence dans la formation d’une opinion véritablement libre et éclairée des citoyens.

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J’ai précédemment dit que l’influence se comprenait d’après moi d’abord comme action modificatrice d’un état et que ladite action pouvait ne pas être nécessairement ou obligatoirement conjointe d’une intentionnalité ou de l’intention d’orienter, de contrôler, de dominer, d’assujettir, etc. l’être propre. On notera la possibilité d’une convergence ou d’une possible association entre l’action modificatrice et l’intentionnalité ou de l’intention d’orienter, de contrôler, etc. Cette convergence ou association, dans mon propos, relève de l’hypothétique.

On peut ne pas avoir conscience d’être orienté vers un objet ou une chose sur laquelle pourtant l’on a une influence, on peut ne pas vouloir ou avoir pour intention d’orienter, de contrôler, de dominer, d’assujettir, etc., un être ou un étant, même si dans les faits on le fait manifestement.

Dès lors, selon moi, il y a une distinction à établir entre avoir de l’influence et exercer de l’influence. Dans le premier, il s’agit d’un effet du pouvoir qui peut ne pas coïncider avec le vouloir (d’exercer le pouvoir dans le but spécifique d’influencer – quelque étant particulier) ; et dans le second, il s’agit du vouloir qui anime le pouvoir (il en est sa source d’exercice) visant spécifiquement ce but d’influence (sur quelque étant particulier). Autrement dit, tu peux avoir de l’influence sur quelqu’un sans que pour toi en agissant tu aies déjà cette volonté (ou que ce soit la visée de ton faire ou animant ton faire) – par exemple ta simple présence peut influencer l’autre alors que ce n’est pas ton intention ou ce qui t’anime (en premier), donc tu as de l’influence bien malgré toi sur ce quelqu’un (simplement en étant).

En revanche, tu peux exercer ton influence sur quelqu’un parce que tu sais que tu en as la capacité, tu sais que cet étant serait susceptible d’être sensible à ton pouvoir, tu veux qu’il y soit sensible, tu vises un but spécifique de modification de l’étant ou de l’état de l’étant, dans cette configuration le pouvoir est un instrument du vouloir dans une situation de relation de pouvoirs (observable particulièrement dans l’espace public ou dans l’intersubjectivité) alors que dans l’autre configuration le pouvoir est un instrument du vouloir dans une absence de situation de relation de pouvoirs. Par exemple, ta simple présence n’est pas fortuite, elle découle d’une volonté de modifier un étant ou l’état d’un étant, ta présence est en elle-même l’exercice d’une influence (comme il s’observe dans la présence militaire ou la présence d’un agent d’autorité dans un lieu donné).

Dans le cas des médias, il s’agit de l’exercice de l’influence, il n’y a pas de convergence ou de coïncidence entre le vouloir et le pouvoir, l’action modificatrice qu’est le discours d’information relève de l’intentionnalité et de l’intention. Au-delà de ses effets sur l’état d’un étant, cette influence – indirectement, en l’observant à partir de plusieurs perspectives notamment (modèle de Lasswell, la fonction d’agenda ou agenda-setting et ses effets tels que montrés par McCombs et Shaw, l’effet de cadrage ou framing effect tel que perçu par Shanto Iyengar ou Stuart Hall, l’effet d’amorçage ou priming effect tel qu’analysé par Iyengar et Kinder, le paradigme médiologique ou du déterminisme technologique de McLuhan, la spirale du silence de Noëlle-Neumann, la théorie du knowledge gap de Tichenor,  Donohue et Olien, etc.) – s’exerce sur l’étant-même (l’ouvrage de Derville Le pouvoir des médias paru en 2017 présente remarquablement cette influence).

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Néanmoins, l’influence sur l’être n’implique pas mécaniquement une transformation de cet être. Formulé différemment, toute modification de l’état de l’être (état entendu comme la situation propre à l’être) n’implique pas forcément une orientation imposée à l’être dont l’état est modifié (mais dans une certaine mesure cette orientation est suggérée ou que l’on l’envisage comme possibilité – voire qu’elle est souhaitée et l’être envisagé ainsi souhaitable), un contrôle ou une domination exercés sur l’être, un assujettissement de l’être. Cela me semble d’une certaine évidence.

Ce n’est pas parce que l’on change un état de l’être qu’il se voit imposer une orientation, le rapport mécaniciste (dans son sens fort) entre changement et orientation n’est absolument pas toujours (changer un être est une chose distincte de changer son état, et changer un état de l’être est une chose distincte d’imposer à cet être une façon de se diriger, de se conduire, de se mettre en mouvement ou de le pousser intentionnellement vers un horizon envisagé).

La dimension déterministe (fixer des conditions d’existence afin de rendre un être spécifique inéluctable ou sa survenance voire sa constitution inéluctable) du changement n’est pas ici niée (encore moins diminuée), mais ce qui est remis en question dans mon propos c’est d’abord une confusion entre une modification de l’état de l’être et une modification de l’être, et ensuite que cette modification de l’état de l’être soit indissociable de l’orientation – voire débouche forcément sur l’être orienté, dominé, contrôlé, assujetti. Dit autrement, c’est une disconvenance de l’idée de fatalité (qui elle exprime une prédictivité / prédictibilité de l’être).

On peut changer un état de l’être sans que l’être ne s’oriente fatalement à la fois selon la manière envisagée par l’action modificatrice et vers le but envisagé par l’action modificatrice, puisque l’on ne fait que modifier un état (une situation, une condition particulière) sans que cela ne soit toujours ou mécaniquement une modification des propriétés fondamentales ou constitutives de l’être – auquel cas il serait peut-être adéquat de parler de conditionnement (de l’être) qui pour ce qu’il en est du citoyen serait une atteinte inacceptable dans une société démocratique, et qui viderait de sa substance la notion même de démocratie (en tant que le plus parfait des régimes imparfaits du libéralisme).

Ainsi, l’influence sur l’être est davantage une modification d’un état de l’être qu’une modification de cet être. Par exemple, tu lis une nouvelle sur un site d’actualités. Tu prends connaissance de l’information contenue dans la nouvelle, et cette prise de connaissance est en fait formellement une modification de ton état de connaissance indifféremment du contenu lu puisque en lisant tu viens d’apprendre quelque chose, donc tu n’es plus dans l’état de connaissance antérieur à la lecture de cette nouvelle. Tu as acquis une connaissance, tu sais désormais quelque chose, dans toutes les configurations possibles.

Et cela de plusieurs manières : elle a mis fin à ton ignorance (tu sais désormais ce qui est), elle a confirmé un savoir (tu sais que ce que tu sais est ce qui est), elle a infirmé un savoir (tu sais que ce que tu sais n’est pas ce qui est), elle n’a ni mis fin à ton ignorance ni confirmé ou infirmé un savoir dans la mesure où tu n’as rien appris de « nouveau » – dans ce cas tu as quand même connaissance du fait qu’il n’y a pas de nouveauté (dans le sens par exemple de connaissance substantielle) dans le contenu de cette nouvelle par rapport à ce que tu sais déjà (donc tu sais que tu n’en as rien à tirer, que tu n’apprendras rien de plus que tu ne saches déjà : tu sais que ce tu sais est toujours).

En fin de compte, quelque soit l’apport substantiel ou l’absence voire la faiblesse de l’apport substantiel du contenu de la nouvelle en termes de connaissance, l’état antérieur de connaissance à la lecture de ladite nouvelle est modifié. Cette acquisition de connaissance peut ainsi prendre une double forme : confirmation (ou consolidation), négation (ou fragilisation). Tu sais que tu sais (confirmation / consolidation), tu sais que tu ne sais pas (négation / fragilisation). Une double forme causant un double effet : renforcement ou affaiblissement. Tu sais que tu sais (renforcement), tu sais que tu ne sais pas (affaiblissement). Dès lors dans tous les cas de figure, il y a nécessairement une acquisition de connaissance – c’est-à-dire une modification de l’état de l’être.

Quand tu acquiers donc cette connaissance, cela ne change pas forcement ou fatalement les propriétés de ton être ou les éléments fondamentaux constitutifs de ton être qui sont par exemple ton esprit critique (c’est-à-dire ton pouvoir de négociation, de transaction, dans l’échange informationnel), ton habitus (dans le sens bourdieusien du terme), tes propres croyances (représentations) ou tes propres expériences (sociales), ta capacité à raisonner ou à te choisir ta propre norme ou ton cadre symbolique à partir duquel tu traduis le réel en sens et significations (cadre symbolique qui te sert en premier lieu de lieu de saisissement du réel qu’est l’extériorité comme elle est, le cadre symbolique remplissant une fonction d’interface – comme dispositif permettant l’échange d’information entre l’intériorité et l’extériorité – par laquelle tu construis la réalité et ta réalité), etc.

L’acquisition de cette connaissance n’est pas fatalement la fin du sujet que tu es avant ladite acquisition (ou en tant que tu es ce que tu es, qui tu es, antérieurement à l’acquisition de la connaissance) sans toutefois qu’elle ne puisse avoir des effets transformationnels sur ton être, ton cadre symbolique, etc. Une nouvelle d’actualités peut ainsi bouleverser certains sens et significations de ton être, ton cadre symbolique : l’acquisition de cette connaissance mettant en branle ou faisant vaciller soit les présupposés soit les « certitudes » que sont les « vérités » de tes croyances, entre autres choses. L’acquisition d’une connaissance est potentiellement transformationnelle, le changement d’un état est potentiellement transformationnel de l’être, et non fatal, mécaniciste.

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Si le discours d’information est un acte résultant « d’un double processus de transformation et de transaction de savoir produisant des effets de vérité » (Charaudeau 2011, 43-48), d’un point de vue qualitatif l’émetteur ne peut imposer une quelconque orientation (en termes de valeur notamment) au récepteur tant que ce dernier « est en position de pouvoir juger de la teneur de l’information », l’émetteur ne peut ainsi que « faire un pari sur sa validité (et non sur sa valeur) ».

Une information pour être transformationnelle de l’être (non pas seulement modificatrice de l’étant) doit pouvoir être selon moi – au-delà de la captation (ici dans mon propos entendue comme la prise de connaissance de l’information en tant que réception de celle-ci) – objet de rétention (ici entendue comme conservation de l’information dans un système de connaissance préalablement organisé en régimes de vérité – vérité produit d’une combinaison d’éléments hétérogènes et inextricablement liés telles que les perceptions représentations les croyances la rationalité l’intelligibilité etc., une information intégrée dans un tel système qui « serait jugée à l’aune de sa banalité […] » – banalité ici dans le sens que je lui donne est celui d’un rapprochement du su, du connu inscrit dans le système de connaissance – la banalité comme normalité, la banalisation comme normalisation).

La rétention suggère une construction de sens et de signification, elle est difficilement compréhensible sans la notion d’intelligibilité qui elle exprime une mise en ordre (organisation, structuration) et une mise aux ordres (ordonnancement : contrôle, agencement, cohérence, détermination, etc.) ; c’est à partir de la rétention (et non de la captation) que l’on peut comprendre le second sens d’influence qui n’est plus seulement la modification de l’état de l’étant mais la modification de l’être.

Dans cette idée, en faisant mienne la réflexion de Charaudeau (2011, 29-42), je pense que ce que fait une information, d’un point de vue interprétativiste, c’est plusieurs choses :

  • suggérer le possible ou le probable (par exemple : il s’est passé quelque chose quelque part – un déraillement de train),
  • affirmer une éthique (dévoiler une conformité ou non de quelque chose d’après un code de conduite préétabli et minimalement partagé dans une communauté particulière : par exemple un scandale de corruption de dirigeants politiques ou de partis politiques),
  • construire une esthétique (montrer un aspect beau ou laid de quelque chose : par exemple, le meurtre d’une personne ou l’action héroïque d’une personne),
  • produire de l’hédonique (un effet d’agréable ou de désagréable : par exemple, des images de violence), et enfin
  • envisager le pragmatique (l’aspect utile ou non, efficace ou non de quelque chose : par exemple, des politiques publiques à l’instar de celles en faveur d’une plus grande justice sociale ou de l’environnement).

La rétention se fait ainsi à partir d’une binarité consubstantielle à l’information (une binarité que l’on remarque dans chacun des cinq effets présentés : le possible le probable ou non, la conformité ou non, la beauté ou la laideur, l’agréable ou le désagréable, l’utile ou non). On retient ou non aussi une information selon que son objet a construit ou non, renforcé ou non, quelque chose en nous : un possible ou un probable, une éthique, une esthétique, une hédonique, un pragmatique.

On relèvera le fait que la binarité consubstantielle à l’information illustre également de la présence d’une marge de manœuvre chez le destinataire qui dans un processus de transaction, de négociation, dévaluation, peut choisir l’une ou l’autre alternative (agentivité du destinataire), en d’autres mots elle montre qu’il y a dans l’information ou le discours d’information du point de vue du destinataire une opportunité de médiation (qui peut se voir comme un espace de négociation dans lequel s’effectue un processus de transaction). Toute information ou tout discours d’information est (souvent bien malgré elle / lui, à l’instar de la propagande) binaire, comporte une part d’alternative, construit une opportunité de médiation.

D’autre part, comme le montre Charaudeau (2011), une information peut du point de vue quantitatif être « forte » pour le destinataire parce que sa probabilité d’apparition est faible (par exemple un attentant terroriste, ou une catastrophe naturelle), dès lors être l’objet de captation, cela n’implique pas nécessairement qu’elle fasse l’objet de rétention ou d’intégration dans le système de connaissance.

Les raisons d’une non-rétention peuvent être diverses : lois de proximité (culturelle, géographique, idéologique, etc.) avec la trace (l’évènement, le fait, ce qui est) dont on est informés, degrés d’utilité de l’information (pour soi ou par rapport à nos propres besoins – aspect pragmatique), l’intensité émotionnelle (ou non) causée par la connaissance de la trace (dramatisation de l’évènement ou le drame ressenti comme tel par le destinataire), etc.

Ainsi, une information bien que modifiant un étant peut non seulement ne pas être intégré dans le système de connaissance – retenu – mais aussi comme présenté précédemment peut ne pas produire (malgré l’intention des producteurs de l’information et même de ses pourvoyeurs) une modification de l’être.

Dans le cas des médias, sa problématique par rapport à la démocratie – précisément à la formation de l’opinion du citoyen – se comprend dans cette perspective dès lors comme l’exercice d’une trop grande influence sur l’être (le citoyen) qui voit l’opportunité de médiation significativement neutralisée par à la fois l’affaiblissement de la binarité et par le renforcement de la rétention. Lorsqu’il est entendu que les médias exercent de l’influence (idéologique en l’occurrence), dans ce second sens d’influence, ce n’est pas parce qu’ils dictent aux citoyens ce qu’ils doivent penser ou le leur imposent mais c’est parce qu’ils tendent à neutraliser l’opportunité de médiation du citoyen en affaiblissant la binarité propre à l’information et en renforçant la rétention d’une information à la binarité affaiblie.

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De tout ce qu’il précède, en quittant un moment les questions de l’influence, du pouvoir ou de pouvoir, en m’intéressant quelque peu à l’information même, je me risquerais à la suite de Charaudeau (2011, 43-48) à dire que non seulement « il n’y a pas de ‘degré zéro’ de l’information » mais qu’il n’y a jamais de degré zéro de l’information. Le degré zéro est « entendu comme dépouillé de tout implicite et de toute valeur de croyance », et lorsque l’on parle du degré zéro de l’information on fait référence à « ce que l’on appelle une information purement factuelle » à l’instar de celles qui « se trouvent dans les pages pratiques des quotidiens : les programmes de cinéma, de théâtre et autres manifestation culturelles ; les pharmacies de garde, les diverses annonces immobilières, d’emploi, etc. ».

Les informations à caractère explicatif « ne peuvent également prétendre à une sorte de degré zéro qui résiderait dans son caractère d’unicité : c’est la seule explication qui vaille. Car l’information n’échappe pas à cet autre paradoxe qui veut que chaque fois qu’une explication est donnée, on soit en mesure de soumettre celle-ci à un autre ‘pourquoi’, dans une chaîne infinie d’interrogations, toute explication ayant ‘sa part d’ombre’ ». Si je considère, moins prudemment que Charaudeau, qu’il n’y a jamais de degré zéro de l’information c’est simplement parce qu’une information n’est (du point de vue du producteur) jamais que factuelle, elle est toujours un sens transmis / communiqué autant qu’elle est une mise en récit de faits qui donne à la présentation des faits une dimension narrative (en m’appuyant sur l’ouvrage de Tétu publié en 2018 et titré Le Récit médiatique et le Temps, mais aussi sur le compte-rendu dudit ouvrage par Noyer dans l’article « Tétu Jean-François : Le récit médiatique et le temps, Accélérations, formes, ruptures » paru dans la revue Études de communication en 2019 – volume 1, numéro 52, pp. 231-236). On ne met jamais en récit pour rien et en dehors de tout (Ricoeur – dont la pensée sur le sujet est formulé dans l’ouvrage de Tétu – l’a théorisé pertinemment : « c’est le récit qui construit qui construit notre expérience temporelle et le rend proprement humain »). Autrement dit, présenter des faits, communiquer des faits, faire savoir quelque chose (à quelqu’un), c’est avant tout raconter une histoire. Et si l’on raconte une histoire, on doit bien être animé de quelque motivation, on doit bien avoir une idée des effets recherchés en produisant cette histoire et en la communiquant, on doit bien vouloir influencer (d’une façon comme d’une autre) ou avoir conscience de l’influence sur l’autre cible de notre communication.

Je m’explique, concrètement. Les programmes de cinéma comme informations factuelles peuvent être une mise en récit d’une histoire particulière : je veux que tu prennes connaissance qu’à 20h sur ma chaîne de télévision, je vais diffuser le film Le Père Noël est une ordure, et je voudrais que tu aies la curiosité de le regarder puisqu’il fait partie de ma programmation dont je te fais prendre connaissance (je t’en informe), je te fais la promesse qu’il te divertira – déjà tu noteras que le titre du film est original, si cela a pu piquer ta curiosité j’espère que tu la partageras avec le maximum de personnes et que vous serez nombreux à être devant l’écran au moment de la diffusion. Cette histoire particulière peut être toute autre, elle n’en reste pas moins qu’elle est une histoire, un récit, un sens transmis, communiqué. Les pharmacies ne produisent pas de simples informations factuelles, elles signalent une présence, une disponibilité, et un ensemble de récits qui peuvent avoir une teneur commerciale et s’inscrire dans une dynamique de séduction, d’attraction, de confiance, de la clientèle ou du public. On peut observer autant de récits, d’histoires, de dynamiques dans toutes les informations dites factuelles. Dès lors, le factuel est toujours un discours. Le discours est une narration. Et la narration est foncièrement une mise en scène.

Du point du vue des médias d’information, comme le souligne Charaudeau (2011, 43-48) : « Les événements qui surgissent dans l’espace public ne peuvent être rapportés de manière exclusivement factuelle du fait de la nécessité de mettre l’information en scène de façon à intéresser le plus grand nombre de citoyens, sans pour autant en maîtriser les effets. Aussi les médias ont-ils recours à plusieurs types de discours pour arriver à leur fin ».

Discours informatif (transmission du savoir) « joue en quelque sorte un rôle de plaque tournante » de différents types de discours : discours propagandiste (pour séduire et persuader la cible), discours scientifique (articulé autour de la problématique de la preuve : par la désignation et la figuration à l’instar des témoignages, du constat, du récit de reconstitution ; discours inscrit dans un « programme de raisonnement » ou démonstratif qui fait généralement une plus grande part à la technicité, à la spécialisation du savoir), discours didactique (articulé autour de l’activité d’explication,  qui comme dirait Charaudeau est contrairement à un discours purement scientifique dans son sens de démonstratif est « une explicitation explicitante », c’est un discours de vulgarisation et « la vulgarisation est par définition déformante » car selon Charaudeau elle « dépend de la cible que construit le sujet qui raconte ou explique » – on ne produit pas le même discours informatif didactique selon que l’on s’adresse à très large public qu’à un public ‘intellectuel’ ‘cultivé’ ou de ‘passionnés’, « le savoir qui est à l’origine de l’information devra être transformé, voire déformé, pour paraître accessible »).

La « vulgarisation, dans les médias, ce n’est pas seulement chercher à ‘expliquer simplement’, comme il est souvent dit dans les écoles de journalisme », parce « expliquer simplement » c’est « utiliser des catégories de pensée les plus communes à l’ensemble d’une population : des schèmes de raisonnement simples, voire simplistes, des savoirs largement partagés (lieux communs, stéréotypes) qui ont peu à voir avec ce qui a présidé à l’explication de départ, technique ou spécialisé » (Charaudeau 2011, 43-48). « Plus une explication produite par un expert est précise et détaillée, s’inscrivant dans une réflexion systémique, moins elle est communicable et exploitable en dehors du champ d’intelligibilité qui l’a produite » (Charaudeau 2011, 43-48). « Mais, en plus, la vulgarisation médiatique est constamment traversée par une visée de captation, et ceci a pour conséquence d’en faire une vulgarisation dramatisée. De ce point de vue, on peut dire que les médias trichent chaque fois qu’ils présentent une explication comme le décodage simplifié d’une vérité cachée qui, par l’effet magique de la vulgarisation, deviendrait accessible à tous et du même coup serait la même pour tous » (Charaudeau 2011, 43-48).

De tout ceci, il est possible de conclure que tout factuel est un discours s’inscrivant dans un type de discours, mais aussi que tous les types de discours (propagandiste ou de persuasion ou de séduction, démonstratif ou scientifique, didactique ou explicatif ou de vulgarisation) présentés précédemment « intègrent d’une façon ou d’une autre une part d’activité informative ».

Par exemple, qui veut séduire ou persuader doit produire une information explicative ou démonstrative, il ne fait ainsi que jamais simplement informer (dans le sens de faire savoir). On pourrait même trouver que parler d’information est déjà en soi exclure un degré zéro de l’information puisqu’informer veut dire faire savoir quelque chose (à quelqu’un destinataire) ce qui sous-entend faire sens et avoir du sens. Et qui dit faire sens parle à la fois de l’explicite et sa communication.

Et qui dit avoir du sens parle à la fois de l’explicite et sa traduction. Implicite et explicite sont siamois dans le discours. Le discours informatif est dans cette perspective indissociable d’un imaginaire du savoir autant comme le note Charaudeau « avec l’imaginaire du pouvoir ».

L’information comme :

  • ensemble de faits (agissements, pratiques, réalités, nouvelles, données, phénomènes, évènements) communiqués par les médias (donc traités – analysés, qualifiés – par les médias),
  • résultat d’un processus de traitement (analyse, qualification) d’un objet / sujet spécifique (qui prend ainsi forme et s’il prend forme c’est parce qu’il prend sens – la mise en récit de la trace),
  • ensemble de renseignements (connaissances) recueillis sur un objet / sujet (et dans le cas des médias aux fins de diffusion).
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Informer est l’action de faire savoir (à quelqu’un) ce que l’on sait (à propos) de quelque chose (sujet, objet, idée). La raison d’être des médias (le pourquoi fondamentalement ils existent) c’est produire de l’information afin d’informer (à cette finalité dira-t-on originelle viendra se greffer d’autres considérations telles que le fait d’incarner un contre-pouvoir face aux pouvoirs publics et privés dans la société démocratique, d’être un secteur de l’activité économique, etc.).

Cet énoncé peut sous un certain aspect paraître tautologique ou pléonastique, il s’agit ici de porter l’attention sur la double justification de l’existence des médias – qui pour être précis en termes d’analyse devrait peut-être être distingué – à savoir : la production de ce qui veut être transmis par le traitement du fait / idée / sujet / objet, une production qui diffère de celle de rendre existant la chose (que je nomme ici la trace – qualification sur laquelle je reviendrais plus loin) traitée dans l’espace public ou auprès des publics. En ce sens, cette dernière production consiste en l’action d’informer qui est indissociable de celle de communiquer.

Autrement dit, informer c’est une double production de la trace située dans deux moments distincts (la récupération de la trace et son traitement, la diffusion comme communication de la trace traitée) et dans deux espaces distincts : l’espace du travail médiatique (par exemple les salles de rédaction, les enquêtes, les entrevues, etc.) et l’espace de diffusion qui est dans mon propos confondu à l’espace public. Espace public, c’est-à-dire en reprenant Paquot dans son ouvrage L’espace public (2009) : « […] non seulement le lieu du débat politique, de la confrontation des opinions privées que la publicité s’efforce de rendre publiques, mais aussi une pratique démocratique, une forme de communication, de circulation des divers points de vue » (Paquot 2009, 3-9).

Informer, récupérer la trace et la mettre en récit dans l’intention (finalité) d’avoir un effet sur (par exemple le public destinataire de cette activité / action). Cet effet (premier) est celui de mettre fin à l’ignorance, à la méconnaissance ou à l’absence de connaissance. Du moment que l’on informe on cherche (évidemment) à avoir une influence sur, un effet sur. Du moment que l’on s’informe (donc que l’on est en demande d’information), on est influencés (inévitablement) car l’on sait davantage quelque chose (comme vu plus haut). L’influence en tant qu’effet recherché et obtenu, subi ou accepté, ici, n’est donc pas associée (dans ce sens premier) à emprise (contrôle, domination, autorité, exercés sur). Et informer est distingué de communiquer.

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Communiquer est faire parvenir, donner accès à quelque chose, mettre en rapport quelque chose avec quelque chose ou un être avec un être – dans le cas des médias c’est une mise en rapport ou en correspondance nécessitant et mobilisant des moyens, des stratégies, des politiques de communication : langue, langage, système de signes et signaux, partage de signifiants (signes porteurs de sens), choix et élaboration de techniques et d’outils, medium, etc.

Communiquer est dès lors foncièrement donner accès à, rendre accessible, transmettre, un être (objet, sujet, idée). Donner accès, c’est établir une relation avec quelqu’un, quelque chose ; c’est relier via un medium au moins deux entités (ou deux choses) ; c’est trouver une voie et une manière de faire qui soit à la fois la plus efficiente possible (ou que l’on la juge ainsi) et la plus efficace possible (selon les moyens dont on dispose) pour que ce que l’on communique soit effectivement transmis et reçu, qu’il y ait effectivement une mise en correspondance.

Si l’on peut communiquer sans nécessairement s’assurer que ce que l’on communique (objet / sujet / idée) soit reçu par un destinataire souhaité ou identifié, ou que l’on ne soit pas en mesure de savoir si effectivement ce que l’on communique parvienne effectivement au destinataire, ou bien encore que l’on ne soit pas dans l’obligation de s’en assurer (puisque l’on a simplement voulu mettre en correspondance, transmettre, rendre accessible), il est difficile d’informer sans s’obliger à la confirmation de la réception par le destinataire de l’information (le récepteur), ou tout au moins sans s’obliger à s’assurer que l’information parvienne effectivement au destinataire puisque la raison d’être même de cette action informationnelle est la volonté de mettre fin à l’ignorance, la méconnaissance, l’absence du savoir / de la connaissance sur / de quelque chose. Je veux dire par-là qu’informer (comme renseigner) n’a de sens véritable que lorsque l’action est en adéquation avec sa raison d’être sinon ce n’est plus informer.

En revanche, communiquer (comme transmettre ou mettre en correspondance) ne nécessite pas toujours cette assurance de réception ou dirais-je ne la rend pas forcement obligatoire sans que l’action communicationnelle ne soit en inadéquation avec la raison d’être de communiquer (la volonté de transmettre, de faire partager, de rendre accessible, etc., quelque chose). Pour dire, l’on a transmis, l’on a rendu accessible, sans que l’on ne soit obligé de valider que l’autre l’ait effectivement reçu.

Par exemple, je communique avec toi par courriel afin de t’informer de quelque chose : « ma plante socrate est morte, hier, ou avant, je ne sais pas, j’ai souvent été saoul ces derniers jours ». Je dois m’assurer que tu aies reçu l’information que je te communique parce que mon intention est que tu sois au courant de l’objet (sujet, idée) informationnel en question : socrate est morte, je suis (sans doute) triste, bien que probablement encore soûl, je recherche peut-être ton attention (compatissante). La raison d’être de ce courriel qui t’est envoyé est moins ma volonté de te transmettre quelque chose (communiquer) que mon intention de te faire savoir que socrate est morte (information) – donc je suis probablement dévasté (je sollicite ainsi ta compassion) tout autant que dans le sens premier d’influence que j’ai présenté plus haut j’exerce sur toi une influence (puisque je modifie d’abord un état d’être). Dès lors, dans cette configuration, je veux te faire savoir quelque chose qu’il importe pour moi que tu saches, je dois m’assurer au moins que tu l’aies reçue – l’information.

Mais, si j’envoie un courriel dans lequel il n’y a pas véritablement d’objet informationnel (« Hey salut toi, coucou, bises !» – je veux que tu saches que je pense à toi et cela peut simplement être une pure courtoisie, gentillesse, politesse, etc.) ou que je ne souhaite pas réellement t’informer de quelque chose (mais partager un rien – « Mâte en pièce jointe la vidéo de chatte, hahaha » – ou bonnement me diffuser comme il est souvent question de la publicisation de soi sans véritable objet informationnel et sans visée autre que cette publicisation – « Coucou, regarde mon selfie »), je ne fais que communiquer, je n’ai pas nécessairement à m’obliger de m’assurer que tu aies reçu une l’information qui se lit dans ce « coucou, regarde mon selfie » qui peut être « regarde comme je suis beau / laid ». Bref, je communique, et je le fais moins pour te faire savoir quelque chose que parce que je veux simplement me diffuser dans cet espace de l’intersubjectivité dans lequel toi et moi nous sommes localisés, ou nous mettre en correspondance sans plus (il n’y a dès lors pas d’exigence ou d’attente d’une retroaction).

Quelques fois, les confessions des individus sont de l’ordre de la simple communication et non vraiment de l’information, on transmet comme on se soulage d’un poids, on veut rendre accessible une émotion ou un sentiment (information) sans être obligé de s’assurer (ou s’obliger à s’assurer) que l’autre (ou d’aucuns diront l’interface entre soi et soi-même) y ait effectivement accès ou que cet autre ait reçu tout ce que véhicule cette communication : on veut simplement avoir une oreille sans nécessairement nous assurer (ou vouloir nous assurer) que l’oreille est attentive ou vraiment attentive. Quelquefois, on espère souvent qu’elle ne soit effectivement pas attentive car on ne fait que rendre accessible (comme diffuser ou se diffuser) et que l’on n’est effectivement pas dans le partage (pour dire, on ne fait que diffuser / publiciser l’intériorité sans être dans l’être-avec). Partager comme prendre part, associer à (s’associer à).

Dans le cas d’espèce, il n’y a pas « partage » puisque l’autre n’est pas en réalité associé à, il ne prend réellement pas part à, il est même probable qu’il ne s’associe au fond pas à ou qu’il ne veuille pas être associé à, vidant ainsi « partage » de sa substance « solidarité » « proximité » « être-avec » sans laquelle « partage » fait peu ou drôle de sens. Dans ce sens précis, communiquer c’est publiciser, diffuser, transmettre, et non partager. Et s’il n’y a pas de partage, il n’y a pas selon moi véritablement action d’informer. Informer, au-delà de la modification de l’état de l’état qu’est le fait de faire savoir, c’est fondamentalement associer, prendre part avec d’autres à quelque chose qui devient commun, partagé.

La distinction est certes tenue mais j’ai la faiblesse de penser qu’elle existe. Il y a d’un côté la focalisation de la volonté sur la transmission de quelque chose et de l’autre côté la volonté – au-delà de mettre fin à l’ignorance la méconnaissance (etc.) – de créer un espace de partage effectif (proximité, être-avec, altérité) tout en ouvrant la porte à une sorte de solidarité (la construction d’une mutualité, l’établissement de lien de communauté ou d’une communauté d’intérêts qui pousse les personnes à être-avec, d’une façon comme d’une autre il y a dans le fait d’informer la volonté de créer un lien d’attachement, et dans bien des cas un lien de confiance, de loyauté, de dévouement, de fidélité, etc. – une solidarité).

En dehors, de cet exemple du courriel, et l’autre de la confession, en ouvrant une parenthèse qui n’est sans doute d’aucune pertinence par rapport à l’analyse du phénomène médias en soi mais qui me permet d’essayer de montrer la distinctive nuance qui est mienne entre informer et communiquer, l’on peut observer que sur les réseaux sociaux notamment les individus informent moins (par exemple sur quelque chose comme leur existence) qu’ils communiquent (leur présence). Sur cet aspect, l’autoportrait diffusé sur de tels réseaux, en effet, pourrait être vu comme la communication de la présence (signalant que quelque être / chose est) bien plus que l’information sur l’existence (permettant ou favorisant une certaine connaissance de ce qui est).

On communique donc beaucoup sur les réseaux sociaux (précisément à travers l’autoportrait qu’est le selfie), on informe généralement peu (d’ailleurs pourrait-on le souligner, la dynamique des réseaux sociaux est construite à partir de la présence et de sa quasi permanence, d’où aussi chez les utilisateurs la volonté presque obsessionnelle d’être présents en se montrant et de le faire savoir – sans plus, ou autre chose, que ce signalement de l’être par la publicisation de soi). D’autant plus que dans de tels espaces du visible régis par les grammaires de la reconnaissance, la plasticité du soi et les remaniements du soi voire les artificialités du soi (en l’occurrence à travers le selfie) sont effectués d’abord comme une volonté de n’être pas absent (de mettre fin à l’inexistence, à l’invisibilité) avant même de vouloir être vu ou de vouloir être reconnu.

On communique sa présence (je suis) avant d’informer sur son existence (je suis comme, je suis en tant que). On communique sur son existence (je te rends accessible mon être en tant que je suis) et on informe de son existence (je veux que tu saches mon être en tant que je suis). On informe aussi sur son existence (je veux que tu saches mon être comme je suis). Dans ces derniers cas, informer sur son existence et informer de son existence, c’est à la fois rendre accessible une histoire et mettre en récit, narrer, raconter, sa singularité et sa banalité (son histoire singulière ou tout au moins que l’on voudrait qu’elle soit ainsi traduite par les autres qui en le faisant sans la dépouiller de son originalité la banalise en bout de ligne – banaliser comme vu plus haut dans le sens de normaliser, approcher du su, du connu, du même).

Dans une autre perspective, cette petite parenthèse sur l’autoportrait (selfie) et le portrait égotique (photographie de soi ou de ce qui est une extension de soi : tasse de café, voiture, lèvres, fesses, habits, etc.) me permet de remarquer une nouvelle fois que si l’information est une mise en récit de quelque chose (la trace) ainsi de resuggérer la nature narrative de l’information, communiquer consiste aussi en une mise en récit de quelque chose dont on ne sollicite pas (forcement) le partage (de la part du destinataire) ou que la raison d’être de la communication comme publicisation n’est pas une telle fin.

Communiquer a également une nature (certains diront une dimension) narrative indéniable, on raconte quelque chose dans sa communication qui diffère de l’objet même informationnel transmis (la trace et sa signification, notamment) – objet qui a son propre récit (sa propre histoire). Par exemple, en communiquant par courriel, indifféremment de l’objet informationnel de la communication (par exemple que socrate est morte) je te raconte cette histoire : je suis moderne, je suis technologiquement à la page, je sais utiliser cette relative nouvelle technologie de la communication, etc.

Une autre histoire pourrait être : je suis allergique aux réseaux sociaux puisque je ne communique pas avec toi via ceux-ci, je suis donc un peu de la vieille école, pas moderne pour un sou, et tu sais je les emmerde les réseaux sociaux qui ne sont qu’un lieu de masturbation égotique, etc.

Cette histoire diffère substantiellement de l’objet informationnel contenu dans le courriel, elle diffère également de lui par sa mise en forme – c’est-à-dire que contrairement à la mise en forme de l’objet informationnel qui peut être littéraire, poétique, figurative ou picturale, etc., la mise en forme de cette autre histoire est beaucoup plus abstraite.

De même, les deux histoires ne visent pas le même but ou ont des buts différents. Dans le courriel, je te parle du fait que socrate est morte et je te livre mon état d’âme dont tu auras désormais connaissance, le but visé est une espèce de rétroaction, l’effet envisagé est une compassion de ta part.

L’autre histoire de ce courriel qui n’est pas dans le contenu du courriel te parle de ma prétendue modernité par exemple ou de mon mépris des autres moyens de communication que sont les réseaux sociaux, je ne m’attends pas nécessairement à ce que tu y accèdes ou que tu en prennes connaissance, le but visé est simplement une déclaration qui est en soi une parole silencieuse ne recherchant aucune espèce de rétroaction, ne recherchant à produire aucun effet à proprement parler.

Dans le récit inhérent à l’action de communiquer, il n’y a pas d’invitation au partage, c’est un récit sans être-avec, c’est unidirectionnel et souvent c’est un récit relevant de l’inconscient ou du sibyllin, il est généralement un implicite. Dans le récit propre à l’information, je t’envoie une invitation au partage, c’est un récit qui sollicite l’être-avec, c’est bidirectionnel et il se doit d’être explicite, conscient, saisissable et traduisible. Mais, il peut arriver que le récit inhérent à l’action de communiquer soit une production consciemment faite en conjuguant les deux récits distincts dans le but de renforcer l’un l’autre, l’un et l’autre, comme c’est généralement le cas en communication marketing ou en communication politique. Les spécialistes de ces disciplines pourraient en témoigner les récits communicationnel et informationnel ne sont pas quelquefois si étrangers l’un et l’autre, ne s’ignorent l’un l’autre, au contraire. Les psychologues et les psychanalystes (les analystes, les psychothérapeutes, les cliniciens, etc.) pourraient avoir de choses intéressantes à ce propos : notamment, sur le silence (comme action de communiquer) dont on sait tous qu’il n’est pas si vide d’information et si anodin en termes de communication.

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Bref, en refermant cette parenthèse, communiquer ce n’est pas (toujours ou nécessairement) informer, communiquer comme action propre possède une nature narrative distincte du propre récit mis en forme dans l’information, informer ne peut se passer de communiquer. Si les médias communiquent (obligation pratique), leur raison d’être c’est informer. Ils doivent tenir compte de la réception effective de l’objet / sujet informationnel par le destinataire.

Informer, c’est s’obliger à la validation de la réception de ce que l’on communique – l’objet / message de la communication – par celui qui est visé par une telle action. C’est ainsi demander s’attendre consentir à la rétroaction – lorsque l’on rétroagit à une information c’est parce que l’on l’a reçue avant même de confirmer au destinateur que l’on l’a traduite, cela signifie que la communication a rempli sa fonction première qu’est la transmission de l’information et que la communication et la mise en forme de l’information (formulation) en sens sont suffisamment efficaces pour rendre possible la traduction par le destinataire de l’information transmise (et c’est seulement après que la question de savoir si cette traduction de l’information transmise est adéquate selon le sens communiqué se pose : confusion, mésinformation, etc.).

Dans communiquer, comme déjà souligner ici, il est question avant tout et principalement de transmission de quelque chose que l’on veut faire savoir ou que l’on sait, c’est transmettre à quelqu’un un être ou un étant par un medium spécifique ou déterminé. C’est dans cette mesure aussi que communiquer n’est pas tout à fait informer, car ce dernier a davantage à voir avec les faits structurés en sens et le sens des faits qu’avec simplement la transmission des faits.

La communication véhicule un message, un sens, produit du traitement d’un fait. En soi, communiquer est largement insuffisant, vain, stérile, si le sens qui signifie un fait / être / étant n’est pas accessible pour le destinataire, parce que celui-ci ne sera pas en mesure (ou sera difficilement en mesure – lui demandera davantage d’effort) de l’identifier et de le décrypter, le décoder (adéquatement).

On ne communique pas pour ne rien dire. Dire que l’on n’a rien à dire (que ce soit de spécial ou de général) est en soi dire quelque chose de particulier, donc communiquer quelque chose de précis – forcément à quelque destinataire. Ce quelque chose peut être interprété d’une pluralité de façons, il peut être surinterprété ou sous-interprété ou inadéquatement interprété.

De toutes les manières, dire que l’on n’a rien à dire est une communication dont le contenu est un message dont le sens doit pouvoir être tout au moins saisi, décrypté, décodé par le destinataire (ou l’idée que l’on a du destinataire souhaité) comme tel – c’est-à-dire traduit de façon adéquate.

Par exemple, si le message est « je n’ai rien à dire », quel(s) sens cela véhicule-t-il (ou que doit-on en tant que destinataire comprendre par-là) ? Est-ce un refus de dire (comme une contrainte exercée sur soi-même) ou une impossibilité de dire (comme une incapacité ou absence de capabilité à formuler son idée) ou bien une espèce d’indifférence manifestée exprimant un détachement par rapport à un sujet / objet, etc. ? « Je n’ai rien à dire » n’est de la sorte pas un vide rempli de rien, il exprime un sens qu’il importe de clarifier (d’une façon comme d’une autre) afin que le destinataire saisisse son propos ou tout au moins qu’il sache comment traiter à son tour cette information afin d’avoir accès au sens de cette expression.

En effet, si ne rien dire c’est dire, la question est : dire quoi ? Pour le formuler autrement : quel est le sens, le message, l’information, transmis par ce dire silencieux ou à quoi renvoie en termes de sens ce dicible de l’indicible ?

Si n’avoir rien à dire veut dire n’avoir pas de message ou de sens, d’information, à communiquer, généralement on s’abstient de dire (de communiquer) parce qu’il n’y a effectivement rien (à dire, à communiquer) – l’utilité ou la nécessité du dire ou de la communication ne se fait donc pas (res)sentir.

Si l’on est interpellé par une communication nous enjoignant de dire (par exemple de réagir) et que l’on réponde par un « Je n’ai rien à dire » cela veut dire simplement que soit l’on n’y a pas pensé (donc que l’on ne saurait savoir quoi répondre) soit que l’on est en incapacité ou incapabilité d’y répondre (peut-être parce que l’on n’y a pas pensé ou l’on n’a pas les moyens de penser ou de formuler la pensée, l’on ne veut pas courir le risque de répondre, l’on ne dispose pas de ressources pour y répondre, etc.), ou bien encore que l’on se refuse de dire (notamment de donner une information à une demande d’information – de répondre formellement à un objet précis d’interrogation), etc.

Tout ceci n’exclut pas que toute personne faisant face à une abstention de dire ou une absence du dire de l’autre le surinterprète comme quelque dire implicite (l’aveu par exemple, etc.). Cette situation peut être riche d’analyse, d’analyse de celui qui surinterprète.

La surinterprétation de quelque chose ou de l’absence de quelque chose permettant la constitution d’une certaine connaissance sur le producteur de la surinterprétation. Quelquefois dans les actualités médiatiques, la présence de surinterprétations produites par les acteurs médiatiques est une information qu’il ne serait pas inutile d’exploiter notamment dans la compréhension des pratiques, des univers de sens et significations, des motivations, de tels acteurs.

En même temps, cette analyse serait susceptible dans une approche différente de saisir les dynamiques d’obésité informationnelle, de surenchère informationnelle, de saturation informationnelle – qui elles sont le produit du triomphe du marché et celui du spectacle, tout autant que des limites du traitement du factuel, de la trace, quand le factuel ou la trace en soi n’est pas vraiment exactement ce qu’il est en réalité – à l’instar des « scandales » médiatiques construits sur l’absence ou l’abstention du dire et qui laissent croire ou penser à l’existence du dire, ou d’un dire ayant en sens quelque chose de substantiel ou de véritable (sens de l’absence ou l’abstention du dire). Le traitement de la trace est indissociable de son être en tant que réalité dite propre. La réalité est construite d’une perspective humaine adoptée afin de signifier le réel, ainsi c’est une affectation de détermination, la construction d’un état de détermination originel (qui ne se fait pas à partir de rien, il est le produit d’une rationalité, d’une observation, d’une validation d’après un système de références ou de connaissance, la validation découle d’un processus préétabli d’évaluation et relativement reconnu comme façon de faire – informer c’est ainsi suivre ce processus qui exprime une interprétation du réel). Il se joue dès lors l’enjeu de l’exactitude de la proposition de sens qu’est l’énoncé informationnel. Lorsque l’on surinterprète un être (qu’il soit une présence ou une absence), ce que l’on fait consiste à le déplacer de la réalité originelle (à bien des égards naturelle) de cet être vers une autre beaucoup plus artificielle.

La surinterprétation est de la sorte une inexactitude par rapport à cette réalité originelle sans toutefois qu’elle à force de partage voire grâce au convaincant ou à la persuasion ne produise des effets de vérité (qui naturalisent la nouvelle réalité). Cette analyse de la surinterprétation permet de voir mais surtout de comprendre dans une autre perspective la notion de « désinformation » (désinformer entendu dans mon propos comme action de faire savoir l’inexact produit d’une manipulation abusive de la trace dans l’intention d’exercer de l’influence par rapport à un but spécifique), ou de voir que la frontière est tenue entre sur-interpréter et désinformer (quand la surinterprétation est communiquée, médiatique et médiatisée).

La désinformation en tant que surinterprétation (de la présence ou de l’absence de l’être) est l’élaboration d’une nouvelle réalité, une réalité alternative, celle-ci lorsqu’elle est produite par les médias tend à se substituer à celle qu’une ordinaire (dans le sens de rigoureuse) interprétation de la trace comme présence de l’être établit comme réalité originelle. Il s’agit donc moins de la fabrication de la trace (à partir de l’inexistant) que de la surinterprétation de la trace en dehors de sa réalité originelle comme ce fût notamment le cas des fameuses couveuses irakiennes ou de la fable médiatique des armes irakienne de destruction massive.

Dans ces deux exemples, les médias n’ont pas fabriqué la trace, ils l’ont recueillie à partir plus ou moins des éléments matériels des communicants du pouvoir politique, ils l’ont non pas interprété (car cela leur aurait demandé un traitement rigoureux de tels éléments qui aurait construit une réalité originelle toute autre que celle proposée par leurs sources) mais ils l’ont surinterprétée (en la déplaçant de sa réalité originelle vers une réalité narrative conforme au vouloir des communicants du pouvoir politique). Ils ont surinterprété la présence de l’être (les éléments matériels comme tels et non comme ils se pourraient qu’ils soient par rapport à ce que l’on croit ou que l’on veut croire) et en même temps l’absence de l’être (les éléments matériels ne permettant pas manifestement de valider indépendamment de l’interprétation des communicants politiques la réalité à laquelle ils sont associés).

Le propre de la surinterprétation dans les médias ayant pignon sur rue ou considérés comme figures d’autorité médiatique est l’usage du conditionnel : il se pourrait, il serait, il devrait, etc. Le conditionnel comble l’écart entre la présence de l’être dans sa réalité originelle que l’on saisit après un traitement rigoureux et une traduction rigoureuse et l’absence de l’être comme réalité originelle mais surtout le conditionnel permet de déplacer cet être dans une réalité alternative, artificielle à partir de laquelle la trace mise en récit peut permettre de communiquer une histoire (en ce sens, il est possible de saisir l’expression connue qui dit qu’il ne faille jamais laisser les faits empêcher les professionnels médiatiques de raconter une bonne histoire).

Ceux qui sont informés ne relèvent pas toujours ce conditionnel ou ne sont pas toujours en mesure d’identifier l’interprétation et la surinterprétation, ou quelquefois l’identifie mais la tienne pour vérité parce qu’entre autres choses elle vient renforcer une connaissance, une conviction, un présupposé.

Les médias dit professionnels (ou ceux qui sont qualifiés de grands médias) quand ils s’adonnent à la désinformation généralement favorisent ou choisissent la surinterprétation au détriment de l’interprétation (tandis que ceux qui sont qualifiés de faux médias favorisent ou choisissent la fabrication pure et simple de la trace, comme les grands médias font de la manipulation abusive de la trace). Le factuel surinterprété (donc déplacé) relève en fait principalement de l’imaginaire du savoir.

L’imaginaire comme le remarque Warnier (cité par Chatzimasoura dans son article « Danser les yeux fermés » paru en 2009 dans la revue Corps) est « une capacité que nous avons de produire des images nouvelles, à partir du lexique des objets offerts aux sens » d’autant plus que comme le notait Baudrillard (également cité par Chatzimasoura) « le réel n’a jamais intéressé personne » puisqu’il est « le lieu du désenchantement », or seuls « nous absorbent les signes vides, insensés, absurdes, elliptiques, sans références », l’esprit humain étant « irrésistiblement envoûté par la place laissée vide par le sens ».

La conjugaison de cet imaginaire dans le cas des médias dit professionnels se fait généralement au conditionnel. Lorsque l’on use du conditionnel notamment, on cesse d’interpréter ou de traduire (dans une relative exactitude quelque chose), on surinterprète et on communique l’inexactitude. Or, la formation de l’opinion libre et éclairée du citoyen se fait aussi à partir de cette inexactitude communiquée.

Communiquer est intentionnel, et non accidentel. Il faut vouloir communiquer, transmettre, dire (faire savoir). Par exemple, le silence comme communication est intentionnel ; s’il n’est pas pris comme une façon de communiquer une information par son producteur il reste néanmoins une non-communication bien plus qu’une absence de communication (dans la mesure où pour l’observateur ce silence bien qu’il soit pour soi une non-volonté de communiquer – pour diverses raisons – peut être pris effectivement comme une communication, dès lors malgré soi le silence est une communication).

Pour résumer, communiquer n’est pas nécessairement informer ; communiquer est intentionnel (du point de vue de l’émetteur de la communication) ; communiquer n’implique pas forcément une rétroaction ou une validation de la réception de ce qui est communiqué de la part de celui qui est visé par ladite communication ; communiquer est une transmission de l’information – sur ce dernier point, comme vu précédemment, il importe de nuancer. Communiquer peut être non pas seulement une façon choisie d’informer (moyen de transmission, canal de transmission – le medium tel que précédemment suggéré est indissociable de communiquer) mais être l’information même.

Lorsque l’on dit que le medium est le message ou le message est le medium (Marshall McLuhan dans son Understanding Media : The exensions of man, ou dans son The Medium is the Message. An Inventory of Effects), il est question de mettre en lumière le fait que le canal de transmission, le moyen de transmission, par quoi on communique, est en réalité « le vrai message ».

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Dans la pensée McLuhan, cela veut dire selon moi deux choses distinctes : d’un, que le medium ou le canal de communication détermine le message (le medium comme contenant modèle le contenu qu’est l’information) (ce que je qualifierai de déterminisme médiumatique comparativement au déterminisme médiologique qu’est le médium en tant que technologie et non pas seulement comme médium de communication)  ; de deux, que le medium (le moyen utilisé pour communiquer) – précisément la technologie utilisée (télévision, radio, internet, enseigne, etc.) – produit des effets sur l’individu (le récepteur) à différentes échelles : culturelles (dans le sens de système de pratiques et de cadre symbolique bien plus que d’appartenance groupale ou institutionnelle), environnementales (dans le sens de contextuel bien plus que de milieu de vie), sociales (dans le sens des relations établies et entretenues par les individus avec d’autres individus bien que simplement un espace commun partagé, etc.).

Le medium impose non seulement comment accéder à l’information (par l’écrit, l’écran, la parole, etc.) mais aussi comment la traiter adéquatement (dépendamment du medium nous abordons différemment le contenu), le medium comme technologie a de l’influence sur le milieu humain.

Dans le déterminisme médiumatique, il est observé que dans les faits nous ne traitons pas de la même façon une information visuelle et une information écrite ou dite (verbale), il y a ainsi dans le medium déjà une orientation dans l’approche que nous devons adopter afin de constituer un message devant être communiqué (le medium nous dit : « voilà comment je te permets de communiquer, donc comment tu dois mettre en forme ton information si tu veux le communiquer adéquatement à travers moi ») mais aussi l’approche que nous devons adopter afin de décrypter le message communiqué (le medium nous dit à partir de quelle perspective nous devons aborder le contenu :  dans certains cas par exemple, une information communiquée via sa messagerie réseaux sociaux peut être abordée dans une perspective moins formelle que si elle était envoyée via un courriel à une adresse électronique professionnelle).

Le medium altère notre rapport à l’information (nous ne traitons pas l’information de la même manière si elle est diffusée sur un écran géant, un panneau publicitaire, ou si elle diffusée sur les réseaux sociaux ou par message-texte, par exemple dépendamment du médium nous y portons plus ou moins d’attention), mais aussi au-delà de cette considération le medium redéfinit notre rapport à nous-mêmes par l’utilisation qu’elle nous dicte qui elle transforme substantiellement à la fois nos manières de faire (pratiques, usages) et nos manières d’être (préférences, in fine nos compositions et recompositions identitaires). C’est cette dernière considération qui introduit au déterminisme technologique.

En effet, utiliser un téléphone par exemple oblige à s’assujettir à une manière de faire que nous ne décidons pas en tant qu’utilisateurs, en même temps qu’utiliser le téléphone nous rend accessibles aux autres (nous sommes ainsi relativement moins coupés des autres) tout en offrant l’opportunité de communiquer plus souvent avec les autres (la simple acquisition d’un téléphone est au-delà de la volonté d’être avec les autres incite à se mettre en relation avec les autres, le monde extérieur). Le téléphone est sur ces trois niveaux (pratique, accessibilité, incitation) une sorte de message (soyez présents, accessibles, avec le monde, les autres, etc.) mais aussi dans un temps plus ou moins long a pour effet de naturaliser des comportements nouveaux nés de son existence et de son adoption comme technologie).

Le présentisme (le fait de vouloir construire et entretenir une présence, le fait de construire consciemment une présence, d’être présent, d’être réel pour dire non imaginaire) que soutient l’utilisation du téléphone élabore un rapport différent à nous-mêmes dans la mesure où nous ne nous percevons plus comme des personnes insulaires, nous ne nous concevons plus comme des personnes solitaires ou isolées, nous nous acceptons davantage comme des personnes sociables, nous tendons à être le présent avec cet aspect tangible du réel nécessaire à toute forme de sociabilité. Le téléphone modifie nos réalités (état de l’être) en nous faisant changer d’échelle – c’est-à-dire dans mon propos en redéfinissant nos conceptions de la sociabilité (grammaires de la vie sociale à l’instar des règles de politesse – quand ou non répondre au téléphone par exemple, comment répondre au téléphone par rapport à l’identité de son interlocuteur, etc.), et les conceptions et formulations de notre individualité (je veux dire l’utilisation du téléphone est d’abord un individualisme : on est autocentrés sur soi, on est personnellement présents, etc.). Ces effets et ces différentes dimensions du téléphone font ainsi de ce medium, de cette technologie, bien plus qu’un simple canal ou médium de communication.

Dans le cas de médias, que ce soit avec l’avènement de la radiophonie que de la télévision, les déterminismes médiumatiques et technologiques ont à la fois modifié notre état d’être que notre être. L’on ne communique pas dans la presse comme on communique à la radio, on ne communique pas à la radio comme on communique à la télévision, on n’aborde pas une information avec la même approche selon que l’on la lise, l’on l’entende, l’on la voie et entende. La radio et la télévision ont changé notre rapport à nous-mêmes (par exemple le rapport relativement anxiogène avec le silence, la solitude – qui sont souvent nécessaires à l’introspection, ou les renversements de valeurs que sont la part prise par l’image et le spectacle, la compétition, etc., ou bien encore notre addiction contemporaine à tout ce qui diminuerait l’angoisse de l’ennui ou de s’ennuyer, etc.). Sur plusieurs échelles, les influences de ces médiums sur nous individus peuvent être observées, et elles ne sont pas sans incidences sur nos sociétés (démocratiques ou non).

En ce sens aussi, le medium n’est pas que communicationnel. Le medium est tout autant informationnel (faire savoir quelque chose) qu’il est transformationnel (réécritures de nos réalités) – comme l’affirme McLuhan dans son Comprendre les médias (1964, 21-26) : « le message, c’est le medium, cela signifie, […] qu’un milieu totalement nouveau a été créé.  […] Le nouveau milieu refaçonne l’ancien aussi radicalement que la télévision refaçonne le cinéma […] », « c’est le medium qui façonne le mode et détermine l’échelle de l’activité et des relations des hommes » (McLuhan 1964, 37-40), les usages (divers) de ce medium par les individus sont d’une certaine façon le contenu de celui-ci puisqu’ils ne pourraient exister sans lui (McLuhan 1964, 37-40). L’on pourrait ainsi remplacer téléphone par radio, télévision, internet, ordinateur, imprimerie, réseaux sociaux, etc., que ces deux dimensions fondamentales inhérentes à tout medium (ou toute technologie) seraient saisissables.

D’un autre côté, si le medium est le message ou qu’en réalité et en pratique « le vrai message, c’est le medium lui-même, c’est-à-dire, tout simplement, que les effets d’un medium sur l’individu ou sur la société dépendent du changement d’échelle que produit chaque nouvelle technologie, chaque prolongement de nous-mêmes, dans notre vie » (McLuhan 1964, 37-40), le medium en tant que technologie est en lui-même une information pure – c’est-à-dire selon moi une information qui n’est pas encore passée par la récupération (traitement par l’interprétation ou la traduction, la formulation, l’appropriation, les usages qu’en font les individus). Et, pour revenir à la pensée mcluhanienne, cette information pure nous indique un contenu précis qui est en fait le dévoilement d’un autre médium.

Tel que le note McLuhan (1964, 37-40) c’est un fait caractéristique de tout média de n’être au fond que le contenant d’un autre medium. Par exemple, l’écriture est le medium de la parole ou le contenu de l’écriture c’est la parole, le signe est le contenu de la parole qui lui sert de contenant ou de moyen de transmission, la télévision est le contenant de l’image et l’image est le contenant de la vision, la vision est le contenant d’une pensée, la pensée contient la formulation d’un sens par rapport à quelque chose ou sur quelque chose – d’un monde signifié, etc. Dès lors, concrètement, l’information pure d’un livre ou roman (comme medium – canal de communication) est l’écriture qui transmet une parole via des signes ou des images qui elles traduisent une vision de quelque chose porteuse de sens et de significations (la pensée).

Dans cet ordre de choses, l’information pure contenue par le medium qu’est le livre, le roman, le téléphone est la parole. Ainsi, le medium pris comme une information pure permet aussi un changement d’échelle, d’avoir accès à un autre niveau de réalité, de rythme, de modèle. De la sorte, le medium ne crée pas une réalité, il soutient une réalité. Le livre ou le roman ne fait pas de nous des lecteurs ou des amoureux de la littérature mais soutient notre disposition ou propension à vouloir lire ou aimer la littérature. Le téléphone n’a pas fait de nous des êtres sociables, mais il a soutenu notre sociabilité (l’a amplifié en quelque sorte).

C’est dans cette mesure qu’il convienne de distinguer le contenu du medium et l’effet du medium, le livre ou le roman n’a pas pour contenu ou message la curiosité ou l’amour des lettres, le téléphone n’a pas pour contenu ou pour message la sociabilité et l’accessibilité, les réseaux sociaux n’ont pas pour contenu l’idée de tribalité ou de communauté, mais leur récupération (par les individus, les usagers, les utilisateurs) produit des effets (changements de perception) qui viennent soutenir ou amplifier une réalité préalablement existante (curiosité, amour des lettres, sociabilité, accessibilité, tribalité, communauté, etc.).

Le medium est donc le « vrai message » dans la pensée mcluhannienne. Un journal papier en tant que medium est un contenu en soi – une information. En me réappropriant cette théorie mcluhanienne, je vais souligner que le contenant (le papier) est un contenu (le journal qui lui est le contenant de l’écrit que sont les articles du journal, l’écrit qui lui est le contenant de la parole du journaliste, la parole qui est le contenant d’une pensée – celle du journaliste, la pensée qui le contenant d’un monde signifié).

Toutefois, si le journal papier comme medium (canal de communication) véhicule du contenu (qui lui est donc effectivement le contenant d’un autre contenu), le message du medium en tant qu’information en soi, information propre (à l’instar du courriel tel que pris en exemple plus haut) pourrait être saisie dans une pluralité de significations : accessibilité (nul besoin de posséder une radio, un ordinateur ou une télévision pour s’informer), une facilité ou une malléabilité (nul besoin d’avoir de grandes capacités physiques pour le manier), une simplicité (nul besoin en général d’avoir des capacités intellectuelles prononcées pour s’informer), etc.

Pour résumer, au-delà de ce message pluriel qu’est l’objet mediumatique, il est comme canal / medium de transmission du savoir le contenant de l’écriture qui elle en bout de ligne véhicule une pensée d’un monde signifié.

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En tant que technologie (imprimé), le journal papier a façonné et façonne encore le mode des activités et relations humaines, il a déterminé et détermine encore les relations humaines par des changements d’échelle. Depuis la révolution Gutenberg semblable à celle copernicienne (en termes de représentation), l’imprimé a transformé notre rapport à la connaissance et au savoir – par conséquent, notre rapport à nous-mêmes (individualité) sans parler des modifications apportées à nos environnements, nos cultures, nos existences sociales ; bref, nos manières de faire et nos manières d’être. C’est dans cet ordre de choses que McLuhan – 1964, 45-48 souligne que « tous les médias ont ce pouvoir d’imposer à quiconque n’est pas sur ses gardes les postulats sur lesquels ils reposent » et ce n’est pas « au niveau des idées et des concepts que la technologie a ses effets ; ce sont les rapports des sens et les modèles de perception qu’elle change petit à petit et sans rencontrer la moindre résistance »).

Comme le note : Charaudeau (2011, 29-42) : « Qu’il s’agisse de savoirs de connaissance ou de croyance, la question est implicitement posée est celle du rapport de perception-construction que l’être humain entretient avec le réel ». Nos représentations « en tant qu’elles construisent une organisation du réel à travers des images qui sont elles-mêmes portées par du discours ou d’autres manifestations comportementales des individus vivant en société, sont incluses dans le réel, voire sont données pour le réel lui-même. » Nos représentations sont le produit de la pratique des échanges sociaux, de la fabrication du discours de justification de tels échanges qui construisent un système de valeurs, et ce dernier est érigé en norme de référence (Charaudeau 2011, 29-42).

La représentation que nous avons du journal papier (donc des médias) est celle du droit d’informer et de s’informer qui sont pour nous indissociables de la démocratisation du savoir et de la connaissance, mais aussi indissociable d’une vie démocratiquement effective. Un double droit qui est constitutif de la conceptualisation moderne de la liberté. Une liberté dont il a été déduit un certain nombre de droits (droit de la liberté de la presse, droit d’expression et d’opinion, droit de s’informer, droit d’information, etc.) et d’exigences (la transparence, l’indépendance) mais aussi autour de laquelle il a été construit une éthique :

  • les faits ne doivent pas être secondaires accessoires ou marginaux par rapport à l’histoire racontée ou que l’on veut raconter,
  • les faits ne doivent pas être manipulés abusivement,
  • les faits ne doivent pas être instrumentalisés.

Nous attachons une certaine importance à cette liberté – valeur consubstantielle à nos sociétés démocratiques.

C’est également dans cette perspective que la crise des médias peut être vue comme fondamentalement une crise de la liberté (Rebillard, F. & Loicq, M. (2013). Pluralisme de l’information et media diversity: Un état des lieux international. De Boeck Supérieur.). Cette crise de la liberté ne peut se comprendre pleinement que si elle est saisie aussi comme crise de la confiance (des acteurs médiatiques vis-à-vis des autres pouvoirs publics et privés, des citoyens vis-à-vis des acteurs médiatiques). La confiance du maintien d’une relative autonomie de tels acteurs par rapport à la fois aux « exigences du marché » (Guillebaud 1991, 62), aux pouvoirs publics (gouvernement, etc.), aux pouvoirs privés (propriétaires des médias, etc.), et de leur capacité de production d’un discours d’information marqué de distanciation par rapport au triple triomphe de notre contemporanéité :

  • le triomphe de l’instant (de la séquence) soutenu par le triomphe de l’image, le triomphe de la circulation circulaire de l’information (et le triomphe de la répétition), le triomphe du haletant et de la vitesse de communication (« ce triomphe définitif du direct » modifiant « les modes de l’information », la « victoire de l’instant, du ‘fait brut’, de l’émotif bredouillant » qui illustre du « recul subséquent de l’analyse, de la mise en perspective, de l’examen critique » – Guillebaud 1991, 61) – le triomphe de l’instant comme une perte du qualitatif mais aussi comme manifestation dans bien des cas d’une « information sans mémoire ni examen ultérieur, fondée sur l’amnésie récidivante » (Guillebaud 1991, 61) autant que de la prédominance d’une information de l’approximatif ou approximative, de la supposition ou du conditionnel, de la « petite phrase » (Guillebaud 1991, 62), du psychodrame, de la tension et du duel, de la polémique et de la « politisation du commentaire » sans parler du « déluge de commentaires à chaud » (Guillebaud 1991, 62) ;
  • le triomphe du marché (de « la tyrannie du marché ») qui se manifeste dans « la course à l’audience et la dictature de l’audimat » exprimant une « perversion fondamentale » – c’est-à-dire « le souci mercantile » devenu désormais « prioritaire » puisqu’il est question de « vendre » à la fois des publics (ciblés) aux annonceurs et l’information aux publics – ceci n’étant pas sans conséquences sur la qualité de l’information (Guillebaud 1991, 62). Le triomphe du marché est inhérent (indifféremment de la privatisation ou non des médias) à « la transformation radicale [dans son sens premier qui est en profondeur] du capitalisme sous l’effet des révolutions conservatrices américaines et britanniques du tout début des années [1980] » (Guillebaud 1991, 63). C’est de ce moment singulier de notre contemporanéité que date « la fétichisation du marché, le recul de l’État, la toute puissance de la bourse et de la finance, la légitimation du profit à court terme et de la spéculation » mais aussi de l’instauration d’une norme idéalisée du fric et du « culte de la réussite financière ». Les médias publics sont désormais sommés de s’y assujettir, de montrer qu’ils sont aussi des machines à fric et de la réussite financière que les médias privés. Dans notre contemporanéité, les médias publics et privés, en général, ont reussi leur convergence vers cette nouvelle donne dont les effets sont : le partage d’une même tonalité (ou d’une même mise en récit), l’effacement des différences d’un média à un autre (puisque tous ou presque se sont conformés à cette nouvelle norme), la banalisation des styles, la priorité donnée aux unes attrape-tout et au sujets vendeurs, la quête éperdue de l’électorat infidèle et déloyal (pour dire fluctuant, nomade) bien que « minoritaire «  « fait la différence aux yeux des publicitaires », la « capitulation devant les effets de mode », le « recul subséquent du suivi de l’information et de la cohérence éditoriale, etc. » Dans les médias privés comme dans les médias publics c’est le triomphe des « gagneurs » et celui de « l’opprobre jeté sur les vaincus ou les malchanceux » avec une part significative de la « modification subtile du langage, puissance occulte de l’air du temps… » (Guillebaud 1991, 63). L’une des conséquences principales de ce triomphe du marché dans le discours d’information est « une altération du statut même de la vérité journalistique». Une vérité fragile, souventefois incapable ou sans volonté de « démêler le vrai du faux », de dire le vrai d’une information « sans qu’il y ait beaucoup d’instances d’appel ». Ainsi, dans cette nouvelle configuration, ou ce nouveau « catéchisme implicite » « sera confusément tenue pour ‘vrai’ une information qui ‘trouve un marché’, tandis que seront frappées de suspicion les ‘vérités’ invendables » (Guillebaud 1991, 63). Et cette « nouvelle loi d’airain » identifiée par Guillebaud au début des années 1990, selon lui, « est bel et bien à l’œuvre dans tous les médias ». Le marché préférant à l’époque (comme peut-être aujourd’hui) « des informations péremptoires à la probité du doute ». Le marché répondant « bien mieux au manichéisme sommaire qu’aux réflexions circonspectes ». Le marché applaudissant « spontanément au récit anecdotique » et boudant « l’analyse ». Le marché réclamant « sans cesse des ‘produits nouveaux’ et [se fichant] comme d’une guigne du suivi de l’information. Le marché privilégiant « la personnalisation romanesque de l’actualité et [récusant] l’explication argumentée ». Le marché pour Guillebaud à son époque « est définitivement sans complexe, sans scrupule, et sans mémoire ». Les médias (anciens et de notre contemporanéité) aussi. Ainsi, « le souci de la clientèle et l’obligation de ‘vendre’ ne datent pas d’hier », de nos jours comme à l’époque de l’analyse de Guillebaud « on peut avancer que l’information » ne conserve plus « un statut opportunément ambigu » puisqu’il s’est « outrageusement simplifié » en devenant « marchandise » produite par l’esprit souvent tenté par « l’instrumentalisation marchande ». De telle sorte que « l’information tend à n’obéir qu’à une seule vérité : celle du marché ». Il est dans notre contemporanéité, de façon générale, cet idéal du philosophe Péguy formulé au début du XXe siècle, en opposition de ce qu’il qualifiait de la « presse pourrie » : « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ; dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste » (Guillebaud 1991, 64).
  • le triomphe du spectacle (du dérapage médiatique, de l’émotif, du théâtral, de la prédominance de la mise en scène) dans la couverture médiatique afin de rencontrer un marché, ou comme le formule Guillebaud (1991, 64) : « l’information doit accepter d’enfiler l’habit de lumière, de sacrifier au Rimmel, aux plumes et aux paillettes du grand spectacle ». C’est dans cette perspective que s’observe un abus de la mise en scène de l’information, la construction de la fiction afin de « distribuer de l’émotion, du suspense, du rêve, du bien et du mal clairement départagés (ce qui est rarement dans la ‘vraie vie’) ». L’information désormais (ou plus aujourd’hui qu’autrefois) « s’aligne sur le modèle de la fiction ou du jeu, le débat politique participe de la rencontre sportive ou du cirque dont il copie d’ailleurs les flonflons dans son générique, etc. » Les médias d’information sont dans une vision globale de notre contemporanéité (qui était déjà celle de Guillebaud) le triomphe des « règles contraignantes du spectacle » qui elles sont « consubstantiellement » « peu compatibles avec les exigences propres à l’information ». Les médias d’information sont devenus des « western » dont la « mise en scène » inclut « l’aimable collaboration des services de propagande ». Une mise en scène produisant « ad nauseum un spectacle déréalisé ». Beaucoup donc de spectacle dans les médias d’information, de caricature, de surinterprétation, de « récit coloré », de calembours, évoluant sans cesse dans « le sens d’une simplification » « acrrue et d’une mise en scène toujours plus envahissante », la substance « et c’est euphémisme » qui se perd en cours de route ou qui « a été perdu en cours de route ».

C’est dans le double constat des triomphes du marché et du spectacle que s’illustre sur bien des aspects de la radicalisation des médias. Radicalisation comme changements profonds de leur nature. Et une telle radicalisation suggère une forme de corruption. En effet, c’est dans les triomphes du marché et du spectacle que l’on peut entre autres choses observer la continuité des corruptions d’hier dans le monde des médias d’aujourd’hui.

La corruption dans les médias n’est pas « un phénomène nouveau » (tout en restant dans le monde occidental médiatique un sujet délicat), elle peut prendre diverses formes (de promesse), des plus vulgaires (une enveloppe brune par exemple) aux plus subtiles (promotions professionnelles par exemple) voire une menace (la mise au placard ou le simple licenciement par exemple). De fait, les « journalistes achetés, journaux contrôlés par des lobbies ou des maîtres chanteurs, échottiers mirobolants et cyniques » ne sont pas étrangers aux médias (anciens et nouveaux).

Ce qui semble l’être en revanche c’est l’impression (qui reste une impression) d’une certaine généralisation et qui s’exprime dans l’accusation de plus en plus populaire de « médias pourris » ou du « tous pourris ». Et c’est cette impression de corruption ou de collaborationnisme des médias (avec les pouvoirs dominants – socio-politiques et privés) que l’on peut saisir dans la crise de confiance envers les médias, la crise de confiance dira-t-on médiatique du citoyen des sociétés dites démocratiques.

Dans notre contemporanéité, les frontières entre communication, publicité, marketing, propagande, mésinformation et désinformation, sont fluctuantes ou tout au moins semblent poreuses. Les stratégies de manipulation abusive sont de moins en moins archaïques (ou grossières) et deviennent de plus en plus sophistiquées.

Entre la communication pure et simple et l’information, la grande courtoisie et la brosse à reliure, le professionnalisme performant et l’exigence de résultats (économiques ou de rentabilité économique de la performance), la confraternité du monde médiatique ou de solidarité dans la « nomenklatura politico-médiatique » (en empruntant à Mitterand la formule) et l’indépendance journalistique, englués dans les connivences et les sympathies « empressées qui habillent de sourires déculpabilisants une corruption new look », les médias contemporains comme ceux du début des années 1990 souffrent à la fois d’un déficit de respectabilité et d’un déficit de crédibilité, dans des sociétés démocratiques en perte de respectabilité et de crédibilité à cause d’institutions de plus en plus en perte de légitimité et en gain d’autoritarisme.

Si les médias d’information de nos jours revendiquent leur autonomie face aux pouvoirs dominants, manifestant par quelques scandales et autres révélations de leur non-domestication par de tels pouvoirs, il serait possible en regardant froidement à qui profite vraiment le crime (la révélation, le scandale) d’envisager que le cœur même des pouvoirs dominants n’est pas atteint et qu’au contraire ces scandales et autres révélations s’inscrivent dans les différentes guerres de clans que se livrent entre eux – dans l’intramuros feutré – de tels pouvoirs dominants bien plus qu’une remise en cause radicale de ces derniers. L’information n’étant qu’une arme comme une autre (à l’instar du droit tel que l’analyse Israël dans son ouvrage L’arme du droit en 2009) dans les relations de pouvoirs, dans les situations de pouvoirs.

Cela pourrait expliquer aussi le fait que les grandes fortunes de notre contemporanéité démocratique sont propriétaires des médias d’information ou le deviennent de plus en plus. Informer n’étant plus dès lors ce qu’il s’entend ou s’entendait dans son sens commun – c’est-à-dire faire savoir quelque chose, mais au fond et en réalité faire la guerre à quelque chose. Et s’informer, aussi.

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En effet, et je terminerai sur cet aspect, de façon générale, s’informer de / sur quelque chose c’est se mettre au courant de quelque chose, en recueillant (rassemblant, collectant, ramassant) de l’information par une action d’initiative et active qui se produit de façon sélective – en vue d’une finalité précise (obtention de connaissance, gain de savoir, etc.).

Être informé de quelque chose c’est être tenu au courant en prenant connaissance de l’information sans forcement que cela implique une action d’initiative et active de celui qui reçoit (pour dire, on accueille bien plus que l’on recueille, comme le souligne Charaudeau l’information peut être demandée ce qui signifie la formulation d’une demande de dire adressée à quelqu’un présupposant une reconnaissance d’un pouvoir dire, ou elle peut ne pas être demandée surgissant sans raison apparente et dans quel cas celui est informé est en droit de questionner les motivations de l’informateur : s’agit-il d’une action résultante d’une tentative de détournement, d’intoxication, de tromperie, d’orientation, etc. ? Il se joue aussi dans ce cas la possibilité réelle de rétention).

S’informer est en soi intentionnel, même si la sérendipité suggère un accidentel dans le fait de s’informer, il n’en demeure pas moins qu’il faille d’abord vouloir s’informer et être l’initiateur d’une telle action. S’informer, est une action évaluative, donc discriminatoire.

Par exemple, je m’informe de la situation moyen-orientale ou proche-orientale en rassemblant, collectant, ramassant des faits concernant une telle situation. Je suis l’initiateur de cette démarche (qui peut découler d’une curiosité ou autres causes) et je vais vers l’information (vers l’ensemble des faits, données, etc. qui sont), je sélectionne ceux des faits les plus pertinents me permettant soit de constituer un savoir (d’acquérir une relative bonne connaissance voire une relative maîtrise des faits socio-politiques et culturels de la région) soit de connaître simplement de quoi il en est question (d’avoir une idée globale, générale, de la région sur les plans socio-politiques et culturels). Si je sélectionne c’est parce que j’ai un besoin et des exigences. Dès lors, je ne m’informe pas n’importe comment et je ne fais pas confiance a priori à n’importe quoi. S’informer n’est en soi pas si neutre que l’on pourrait le penser.

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« In arecent study, Ohio State researchers found that when given accurate statistics on a controversial issue, people tended to misremember numbers to match their own beliefs. Then, when researchers gave study participants accurate information and asked them to convey it to others, the information grew more and more different as it was passed from person to person.
« What our research would suggest is there’s a lot of focus on external sources of misinformation, but we also have to pay attention to these internal sources, » Coronel said.
For the study, participants were given factual numerical information about four societal issues. Based on pre-tests, researchers found that the numbers for two of the societal issues matched many people’s understanding of the matter. But for the other two issues, the numbers didn’t fit with their understanding.
For the numbers that were inconsistent with how people view the issue, participants were more likely to remember the numbers incorrectly, in a way that matched their probable biases.
For example, researchers presented participants with information showing there were 12.8 million Mexican immigrants in the United States in 2007, and fewer—11.7 million—in 2014. When participants were then given a memory test, they were more likely to remember the statistics incorrectly, in a way that agreed with many people’s understanding that the number of Mexican immigrants would be higher in 2014 than 2007.
In a second portion of the study, researchers examined how memory distortions can be spread among social circles as individuals share the misinformation they created. Mimicking a game of « telephone, » researchers presented a participant with accurate numbers about a societal issue.
For example, the participant was asked to write down the numbers of Mexican immigrants in 2007 and 2014 from memory. The numbers from the first person were then given to a second person, and the process was repeated to a third person.
Researchers found that as the retellings increased from person-to-person, the information transformed to be more consistent with people’s understanding of the issue rather than the factual numbers.
It’s one thing to believe information yourself without fact-checking it first, said Shannon Poulsen, a doctoral student at Ohio State who conducted the study with Coronel and fellow doctoral student Matthew Sweitzer. But the second portion of the study shows the danger of then sharing inaccurate information with others, she said.
« Now the issue is not just you … now you’re sharing information, » Poulsen said.
Then, you can become part of the bigger problem, Coronel said.
« If you don’t scrutinize on what you’re remembering and you decide to talk about it and pass it on to another person, you just turned into an external source of misinformation, » Coronel said.
It may be a bit unsettling to think you can’t trust your own brain, but researchers hope the study leads to better understanding about how we remember things and encourages healthy scrutiny and skepticism.
« It can be a little bit scary, » Poulsen said. « But if it’s enough to increase … a little bit of skepticism to a point where people can be accurate, that’s great. »
People tend to think of their memories as simply a video recording device, taking in everything and repeating it back when they need it, Coronel said. But lots of research in psychology indicates memory doesn’t work that way.
Instead, think of memory as a jigsaw puzzle, he said—sometimes you’re missing some pieces, or you’ve got pieces from multiple boxes dumped on the same table.
« Just be aware that your memory is highly prone to errors, » he said. »

Autant qu’informer que s’informer est une manipulation. La question n’est donc pas la manipulation en soi, mais la manipulation abusive.

Manipuler consiste ici au maniement de la trace, à la modification de la trace (trace entendue ici comme l’empreinte laissée par quelque chose à partir de laquelle l’on puisse procéder à une récupération et un traitement afin de lui donner sens et de faire sens : un fait est d’abord une trace que l’on exploite, un évènement est une trace que l’on met en récit dans le discours d’information), de l’opération (du travail médiatique notamment) sur la trace, en vue de son exploitation (dans le sens de mise à profit de quelque chose, de mise en valeur de quelque chose, d’en tirer parti, de le faire valoir). Tout récit médiatique (ou médiatisé) est de fait une manipulation, toute interprétation de la trace l’est aussi, toute présentation de la trace n’y échappe pas. Manipuler est indissociable de diriger, orienter, produire.

À chaque fois que nous voulons faire sens (ou nous faire sens de quelque chose voire de nous-mêmes), nous manipulons, les données comme faits afin de les rendre intelligibles compréhensibles ou accessibles ; en réalité, du point de vue de l’auditoire (du public / des publics), nous tenons les autres par la main et nous les transportons dans plus ou moins de savoir (de l’objet signifié ou de nous-mêmes si nous sommes un tel objet) ; et pour ce qui est de la trace (dans son sens de manifestation ou de marque de présence, d’existence, de quelque chose) – précisément de sa mise en forme au vu de présentation ou de son analyse aux fins de transmission du savoir fruit de cette analyse, la manipulation c’est suivre un ensemble de règles (méthodologiques par exemple) permettant de parvenir à la connaissance ou à la transmission de ce que nous savons (ou dont on a connaissance). Faire sens bien avant d’être un constat de signification est une méthodologie de manipulation qui produit comme résultat une signification. La signification est en soi une sorte de jugement (juger étant l’exercice de la faculté de considérer, d’estimer, de critiquer), c’est dans cette idée que signification rime avec opinion (comme assertion, proposition de vérité, émise sur un sujet qui par-là dévoile notre positionnement).

Ainsi, signifier c’est donc se positionner ou prendre position au-delà de juger, en même temps qu’il s’agit – en paraphrasant Wittgenstein – de réduire l’espace des prédicats possibles – pour dire discriminer, éliminer, exclure, restreindre, baliser. Je veux dire que signifier consiste, sur le plan logique, à écarter d’une façon comme d’une autre les variables ou expressions autres possibles, celles notamment susceptibles d’être des propositions vraies ou fausses (d’aucuns diront en fonction des valeurs que recevront ces expressions ou de telles variables).

Dès lors, signifier c’est soit infirmer soit affirmer (ou simultanément de façon négative et positive) dans un énoncé quelque chose. C’est pourquoi d’un point de vue philosophique pragmatiste (William James et les autres), dire que son énoncé est vrai est considéré comme une redondance car déjà en soi l’énoncé est une affirmation de vérité (même quand il veut infirmer quelque chose : infirmer ou dire que quelque chose est faux c’est dire en fait que ce que l’on dit est vrai, donc nul besoin de l’énoncer dans sa proposition de sens, on le comprend parfaitement).

La fonction principale des médias en tant qu’organes d’information est de la sorte celle de la signification, la négation ou l’affirmation de quelque chose comme proposition vraie ou fausse, c’est réduire d’une manière comme d’une autre l’espace des prédicats possibles, c’est juger et prendre position, mais avant tout c’est manipuler. Les médias manipulent, comme tout le monde. Les médias manipulent car l’information est un ensemble de faits ou d’énoncés qui font / doivent faire sens afin d’instruire (apprendre quelque chose de quelqu’un) le public, de le mettre au courant (c’est-à-dire la transmission d’un savoir, d’une connaissance).

Pour reprendre De Certeau, un évènement (historique en l’occurrence) n’est évènement (c’est-à-dire fait marquant, qui nous importe, que nous retenons dans notre mémoire, dont nous nous souvenons ou rappelons) que parce qu’il nous fait sens, ou pour le dire simplement parce qu’il nous dit quelque chose, qu’il nous renvoie à quelque chose (sur plusieurs plans d’ailleurs, cognitivement, émotionnellement, sentimentalement, etc.). Formulé différemment, un évènement est un fait marquant. Ainsi, tous les faits / énoncés ne sont pas (pour nous) des évènements (des faits marquants), mais plutôt des non-évènements. La question n’est donc pas que quelque chose existe, a lieu, a eu lieu, mais s’il (a) fait sens pour nous, nous nous en rappelons parce que ce fait nous a marqué, et s’il nous a marqué c’est parce que nous l’avons signifié, nous en avons fait sens (faire sens n’implique pas dans mon propos nécessairement une rétention / conservation mémorielle, même si toute rétention mémorielle comme souvenir implique nécessairement faire sens – faire sens c’est s’attarder sur ce quelque chose, accorder de l’importance momentanément ou durablement à ce quelque chose, porter une attention sur ce quelque chose que l’on peut oublier par la suite ou non).

Par exemple, la seconde guerre mondiale est un fait marquant (donc un évènement) pour plusieurs. Si cela est un fait marquant c’est parce que pour ces personnes son signifié (sens du fait) est de l’ordre du tragique, oriente vers le tragique, véhicule le tragique. Le tragique est lié émotionnellement à l’intensité du désagréable, du funeste, du terrible. La seconde guerre mondiale n’est pas pour tout le monde un évènement, ou qu’elle l’est mais avec une signification qui n’est pas de l’ordre du tragique.

En partant donc de cette compréhension de l’évènement historique, on pourrait en dire de même (mutatis mutandis) pour ce qu’il est appelé « évènement médiatique » ou « évènement » traité par les médias. Un tel évènement est avant tout considéré par les professionnels des médias (journalistes par exemple) comme un fait marquant (avant notamment qu’il le soit pour le public, ou non) – cf. la théorie du gate keeping (en science de la communication), les journalistes jouant un rôle de sélection des faits (ils ne retiennent que ceux considérés comme marquants). S’il est fait marquant c’est que pour ces professionnels il fait sens (bien avant qu’il soit pertinent dans le processus de sélection). J’ai suggéré plus haut que faire sens (du point de vue des médias) était d’abord méthodologique, je voudrais préciser que faire est doublement entendu ici.

Premièrement comme création, réalisation, fabrication, conceptualisation, production, de sens, faire sens est un constitué de sens (élaboration possédant du sens, caractérisé par du sens, ayant valeur de sens) et un constitué en sens  (la mise ensemble de divers éléments pour élaborer un tout cohérent unitaire); secondairement comme transmission du sens pris comme savoir et connaissance, faire sens est un effet recherché et atteint (par exemple provoquer une émotion, une réflexion, pousser à un positionnement, obtenir une adhésion ou un rejet, etc.). Dans ce second aspect, pour le public ou les personnes visées par l’information, faire sens c’est parvenir à saisir l’idée sous-jacente à l’information (le « qu’est-ce je dois retenir comme sens » après avoir répondu au « qu’est-ce que cela veut dire »), à se l’approprier et en se positionnant par rapport à elle. Dès lors, le constitué (de sens et en sens) de l’émetteur peut être manipulé (négocié, amendé) par le récepteur (voire altéré par le medium de diffusion, de communication utilisé), ou pour dire autrement recevoir une attribution de signification différente, contraire, complémentaire. Dans cette perspective, le récepteur qu’est le public interagit avec l’information, il n’est pas passif. Et dans cette même perspective, les médias ne le sont pas non plus (précisément dans la mesure où faire sens a lieu dans l’intersubjectivité et que celle-ci est un espace de compénétration de subjectivités en présence).  Clairement, les médias agissent en tenant compte du récepteur, ils réagissent par rapport à sa réaction (ses attentes, sa rétroaction, etc.), il y a dans l’intersubjectivité autant le conflit (de / en sens) que d’ajustement réciproque (n’importe quel média s’ajuste à son public, n’importe quel public s’ajuste au média auquel il adhère).

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De tout ce qui précède, l’on peut dire qu’informer comme nature intrinsèque des médias consiste essentiellement à faire sens. Faire sens est au fond une attribution de signification, une orientation donnée au quelque chose ou à l’étant (le fait) qui cesse d’être anonyme / banal / ordinaire (il est marquant) ; et cela passe inévitablement ou naturellement par la manipulation de la trace de ce quelque chose, d’autant plus que cette manipulation comme maniement de ce qui est à la fois une affectation catégorielle, une orientation / direction donnée, une volonté de compréhension et de rendre compréhensible a pour intention de provoquer un effet recherché. Ainsi, le quelque chose cesse d’être un non-sens comme absence de sens, pour l’émetteur il cesse d’être insensé (puisqu’il lui fait sens et qu’il transmet ce sens de façon intelligible, même lorsque le fait va à l’encontre du bon sens ou semble échapper à l’entendement, à cet effet dire que quelque chose est insensé c’est affirmer que cet insensé au fond nous fait sens car nous parvenons à conclure qu’il n’a aucun bon sens – c’est-à-dire un sens peu conforme à la commune rationalité ou à ce que nous pensons devoir être la commune rationalité, dire que quelque chose est insensée c’est justifier notre propre évaluation de sa non-conformité à ce que nous pensons être en tant que personne raisonnable la commune rationalité).  Du moment où ce quelque chose nous fait sens, il cesse également d’être intangible ou irréel puisque nous en saisissons la matérialité ; et du point de vue médiatique (journalistique), dans l’ordre de la récupération, c’est la trace qui en est l’un des aspects fondamentaux de sa matérialité – pour dire, rend le quelque chose tangible (par exemple un témoignage, une photo, des documents, etc.).

À ce niveau de discussion, il est possible de se demander si faire sens n’est pas une découverte de signification bien plus qu’une attribution / affectation de signification. Si je considère que la découverte veut dire trouver l’inconnu, l’ignoré, le caché, donc ce qui existe déjà (et qui attend ainsi d’être connu), et dans le sens médiatique d’informer (comme mettre au courant) qui veut dire au fond dévoiler (ou faire tomber le voile de l’ignorance – en paraphrasant la célèbre idée de Rawls) ou de révéler (avec toute sa charge scientifique ou évangéliaire), alors faire sens n’est pas une découverte de ce qui existe (sens) mais proposer (même si quelques fois l’on peut avoir l’impression d’imposer ou de dicter) une interprétation du quelque chose (fait, énoncé).

Ce dernier en tant qu’un fait, un énoncé, n’a aucun sens en soi, ce quelque chose est en attente de sens ou d’attribution de sens. Le sens est une fonction propre à l’être vivant qui lui permet de percevoir son environnement selon un mode particulier, le sens est une connaissance ou une capacité intuitive de quelque chose qui est l’objet du questionnement ou de la réflexion (réflexion étant prise dans le sens que lui confère Edgard Morin de retour de la pensée sur soi), il résulte de l’exercice d’une faculté de juger. Un énoncé ou un fait relève de l’inerte, de la nature morte. Il n’est vivant pour nous que parce que nous le signifions (voire dans une perspective mémorielle parce que nous le re-vivifions – que nous lui insufflons la vie). Dire « Tu es libre » est une nature morte, dire « Je t’aime » est une nature morte, cela ne veut rien dire et ne dit quoique ce soit que parce que « tu » lui as attribué une signification (qui peut être soit subjective parce qu’elle émane simplement de ta propre personne soit objective parce qu’elle est imposée par une espèce d’autorité extérieure à qui tu reconnais une forme de légitimité de le faire – par exemple un artiste, un savant, un érudit, etc.).

Les médias d’information sont des figures d’autorité qui signifient une nature morte (le monde) et à qui le citoyen généralement reconnaît une forme de légitimité et de crédibilité (pour ce qui de cette activité de signification). La crise des médias est celle de l’affaiblissement de cette figure d’autorité, le discrédit de cette activité, autrement formulé : le roi médias est nu et ce qu’il dévoile ou ce que dévoile sa nudité ainsi exposée n’est pas matière à renforcer son autorité ou sa légitimité. Le roi a perdu de sa superbe ou est en train de perdre de sa superbe. Pour dire, ce n’est pas joli joli.

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En conclusion, j’ai voulu montrer en quoi selon moi renvoie la sempiternelle « crise des médias » par rapport à celle toute aussi éternelle qu’est la « crise de la démocratie ». En mobilisant plusieurs approches, en adoptant plusieurs perspectives, en conjuguant plusieurs explications ou propositions de sens, j’ai souhaité mettre en exergue quelques aspects de cette question contemporaine qui m’ont souvent semblé être des angles morts dans la discussion ou le débat virulent sur cette « crise ». Il me semble difficile, entre autres choses, d’envisager une réflexion sur les médias en tant que contre-pouvoir et élément essentiel de la société démocratique sans tenter de comprendre ce que veut dire informer, communiquer, le discours d’information, et sa relation avec notamment la formation de l’opinion du citoyen libre et éclairé. Au bout de cette modeste réflexion, il est possible de voir qu’effectivement les médias ont, sont, font du pouvoir – bien que souvent ils le contestent. Ce qui dans les deux cas n’est pas insignifiant.

Les pouvoirs des médias sont observables sur plusieurs niveaux et sur plusieurs échelles, ils ne sont pas marginaux, au contraire. La crise des médias me semble-t-il n’est pas une crise mais un problème dans le meilleur des cas, une problématique dans le pire des cas. Une crise par définition est temporelle, ponctuelle, c’est un changement décisif qui ébranle les structures conventionnelles et les processus classiques de gestion et de résolution des problèmes, une crise rend inopérantes les solutions traditionnelles appliquées aux problèmes, une crise est une rupture d’équilibre, c’est à la fois une situation contestataire de la doxa ou du dogme et une opportunité de renouveler les savoirs et de faire l’acquisition de connaissances révisant radicalement les conceptions plus ou moins conservatrices du réel ou de la réalité.

Une crise est avant tout la manifestation de l’impossible continuation des dogmes qui oblige à un impératif rejet des idées dominantes et des régimes de vérité. L’aspect douloureux me semble-t-il de la crise n’est pas l’absence de savoir ou de connaissance, il n’est pas de prendre conscience de son ignorance ou de ne pas savoir comment s’orienter, mais il est de se déconstruire, de se défaire, d’accepter de le faire en vue de re-faire, se re-construire à nouveau. Depuis au moins le début des années 1990, cette crise des médias qui dure illustre l’incapacité collective à accepter cette douleur, cela fait un certain moment que le déni ou l’évitement est de rigueur, le statu quo de mise. J’ai voulu dans cette réflexion m’inscrire dans un relatif dépassement de cet état en acceptant douloureusement de regarder froidement cette « crise » comme je la saisis.

Une crise, tel que le montre Tardy (2009, 13-34) dans son « Introduction à la gestion de crise » (chapitre de l’ouvrage Gestion de crise, maintien et consolidation de la paix publié en 2009), « s’oppose en principe à celle de ‘normalité’. Une situation est qualifiée de crise si elle présente des caractéristiques considérées comme anormales sur une période donnée et si, sur cette période, les outils de régulation existants s’avèrent inadéquats. Ainsi une situation présentant des signes d’anomalie ne devient crise que si les organisations compétentes faillissent à restaurer la normalité. La crise connaît donc une dynamique qui est en partie fonction de sa gestion et des processus de décision qui se mettent en place pour y faire. » Morin dans son article « Pour une crisologie » paru dans la revue Communications en 1976 (volume 25, numéro 1) a une réflexion transdisciplinaire proche de cette conceptualisation de la notion de crise qui est en soi une difficulté à cerner « de façon générique les causes, caractéristiques et conséquences pour l’environnement dans lequel elle prend place » (Tardy 2009, 13-34).

La crise est ainsi une situation non pas de perdition totale mais de transformation radicale, une crise est caractéristique d’un moment (qui est par définition est très court espace de temps); or, les questionnements soulevés par les médias traversent le temps en s’amplifiant dans nos sociétés dites démocratiques. Une crise qui dure cesse d’être une crise. Dire qu’il y a une « crise des médias » – (ou même une « crise de la démocratie ») en observant que ladite crise n’est pas au fond une nouveauté de notre contemporanéité indifféremment des évolutions des technologies de l’information et de la communication (qui n’ont pas créé la désinformation, la manipulation abusive, l’influence abusive, la corruption, la mésinformation, etc., qui ont soutenu au contraire un étant) – est une impropriété. Le terme « crise » est impropre. Il n’y a pas de crise(s), il y a un problème (entendu ici comme une situation de difficulté complexe dont les questions à résoudre ne peuvent l’être que par la recherche et l’adoption de solutions adéquates) voire une problématique (entendu ici comme un ensemble de questions dont les éléments constitutifs sont liés, directement ou indirectement interreliés, et se posent plus ou moins dans un champ de réflexion, se posent relativement par rapport à une situation, un domaine, sujet, objet ou phénomène). Les solutions à court / moyen terme que suggère l’idée d’urgence de résolution des crises ne sont plus acceptables (puisqu’elles ont manifestement échoué) ou ne sont plus bonnement adéquates car ce n’est plus (ou pas) une crise c’est un problème, une problématique. En insistant davantage sur ce point quitte à paraître redondant, la « crise des médias » autant que celle de la démocratie est désormais un problème, une problématique.

Le problème soulève ou met en avant différentes questions qui en bout de compte construisent une problématique exigeant des solutions. Encore une fois, il n’y a pas de crise de médias, il y a un problème médias voire une problématique médias. Les aspects principaux de ce que l’on nomme de nos jours « crise des médias » sont au-delà des évolutions des technologies, fondamentalement les mêmes qu’autrefois. La question n’est donc pas celle de la crise que celle de la solubilité du problème et des solutions trouvées à la problématique. Elles ne peuvent être envisagées qu’en intégrant celles propres à la démocratie car médias et démocratie entretiennent une relation siamoise, la vigueur et l’effectivité de la démocratie telle que conceptualisée dans notre modernité s’évaluent aussi principalement que par celles des médias comme véritables contre-pouvoirs aux pouvoirs dominants.

Aujourd’hui, la question de la radicalisation des médias, bien plus que des groupes socio-politiques constitués par les citoyens, est d’une importance cruciale pour l’avenir même des démocraties. Entre désinformation et mésinformation, manipulation abusive et influence abusive comme une atteinte grave à l’intégrité du choix libre et éclairé du citoyen, entre instrumentalisation et instrumentation, entre ordonnancement et assujettissement, entre corruption et indépendance, les médias contemporains dans les sociétés dites démocratiques au-delà du sentiment de déliquescence (voire de l’obsolescence des institutions ou instances médiatiques) sont confrontés à la seule question qui vaille depuis au moins le début des années 1990 : sont-ils (définitivement) irrécupérables ?

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